• Aucun résultat trouvé

Le nationalisme sindhi comme discours performatif

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2022

Partager "Le nationalisme sindhi comme discours performatif"

Copied!
26
0
0

Texte intégral

(1)

Le nationalisme sindhi comme discours performatif

!يپک هن ناتسڪاپ ،يپک هن ،يپک هن

« Na khape, na khape, Pakistan na khape! »

« Nous ne voulons pas du Pakistan ! » Le soir du jeudi 27 décembre 2007, Benazir Bhutto est assassinée à la fin d’un meeting de campagne à Rawalpindi. La fille de l’ancien premier ministre Zulfiqar Ali Bhutto incarnait alors l’espoir d’un retour à la démocratie après huit années de régime militaire présidé par le général Pervez Musharraf 1. Sa mort provoque tristesse et colère à travers le pays : au Pendjab, dans la province frontière du Nord-Ouest, au Baloutchistan et dans le Sindh, villes et campagnes s’embrasent littéralement, alors que des hommes en colère s’emparent des rues pour détruire et brûler bus, voitures, camions, gares, trains, banques, postes de police, bureaux officiels et autres symboles de l’État. Mais c’est dans le Sindh que cette rage est la plus forte : trois jours d’émeutes bloquent la province, sur fond du slogan :

« Na khape, na khape, Pakistan na khape! » Cette exclamation rassemble à elle seule toute l’ambivalence des Sindhis vis-à-vis du Pakistan, une ambivalence que ce travail cherche précisément à cerner : bien que Benazir Bhutto ne fut jamais en faveur d’un Sindh indépendant, sa mort suscite une rage sans mesure contre l’État du Pakistan. La mort de celle appelée affectueusement « Bibi » (sœur) ou

« Sindh Rani » (reine du Sindh) revêt en effet une résonance particulière pour les Sindhis : une fois de plus, l’État du Pakistan est jugé responsable de l’assas- sinat d’un responsable politique sindhi, comme lorsque Zulfiqar Ali Bhutto fut exécuté en avril 1979 après avoir été démis de ses fonctions par le coup d’État du général Zia ul-Haq. Le calme ne revient dans le Sindh qu’au bout de plusieurs jours, lorsque le veuf de Benazir Bhutto, Asif Ali Zardari, exhorte les manifestants Sindhis à mettre de côté leurs intentions séparatistes en renversant leur slogan :

« Pakistan khape! », déclare-t-il, « Nous voulons, nous avons besoin du Pakistan ».

1. Sur les circonstances de l’assassinat de Benazir Bhutto, lire l’ouvrage de Heraldo Muñoz, qui a piloté la commission d’enquête des Nations Unies. Selon Heraldo Muñoz, l’État, en son responsable le plus haut placé, le général Pervez Musharraf, n’a pas accordé le niveau de protection suffisant compte tenu des menaces qui pesaient sur Benazir Bhutto. Muñoz Heraldo, Getting Away With Murder: Benazir Bhutto’s Assassination and the Politics of Pakistan, New York, W. W. Norton & Company, 2014.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(2)

Zardari fait de cette exclamation l’un de ses slogans de meetings mais reçoit des critiques de tous bords : certains non-Sindhis se demandent ce que signifie le terme khape et soupçonnent une attaque contre le Pakistan ; de nombreux Sindhis, quant à eux, continuent de répéter l’expression avec un sourire narquois, laissant entendre leur désaccord.

Cette anecdote illustre les rapports ambivalents des Sindhis avec le pouvoir central du Pakistan. Lors de l’indépendance du sous-continent indien en août 1947, la province du Sindh, établie à peine une décennie plus tôt, rejoint le nouvel État du Pakistan. Mais il se développe rapidement, au Sindh comme dans d’autres provinces du Pakistan, un mouvement nationaliste qui conteste les choix politiques des autorités centrales et réclame plus d’autonomie culturelle et politique pour la province. Plus tard, à partir des années 1970, ces demandes prennent une forme séparatiste, encore défendue par certaines organisations.

Or, celles-ci ont reçu peu d’attention de la part des chercheurs, et les acteurs du nationalisme sindhi tout autant que leur discours reste méconnu. Ce travail se concentre donc sur le nationalisme sindhi dans le but de comprendre le rapport des Sindhis à l’État du Pakistan et de revisiter la place du nationalisme sindhi dans l’histoire politique du pays. Nous défendons en effet l’idée que le nationa- lisme sindhi, en tant que discours et en tant que mouvement, a forgé de manière significative la société et la politique du Sindh au cours du xxe siècle. Cette introduction revient d’abord sur des éléments de contexte pour situer le Sindh dans l’histoire politique du Pakistan. Puis nous proposons une conceptualisation constructiviste du nationalisme comme discours performatif, pour terminer avec la manière dont cette approche guide la structure de l’ouvrage.

Le Sindh dans l’histoire politique Pakistan

Avant d’examiner en détail l’évolution du mouvement nationaliste sindhi dans les chapitres suivants, nous proposons ici quelques éléments de contexte, concernant l’histoire politique du Pakistan et ses caractéristiques, la position stratégique de la province, et les caractéristiques de son système politique.

Les principaux enjeux politiques du Pakistan

Après l’indépendance du Pakistan, trois grands enjeux déterminent de façon récurrente les débats et conflits politiques – la place de l’islam, les tensions centre- périphérie, et les relations entre pouvoir civil et pouvoir militaire 2.

Le Pakistan naît le 14 août 1947 de la partition des Indes britanniques en deux États. D’un côté, l’Inde adopte le modèle d’un État séculariste mené par

2. Pour un examen plus approfondi de ces enjeux, voir par exemple Jaffrelot Christophe (dir.), Pakistan:

Nationalism Without A Nation?, Londres, Zeb Books, 2002 ; Jaffrelot Christophe, Le syndrome pakista- nais, Paris, Fayard, 2013 ; Khan Mubarak Ali, Pakistan in search of identity, Karachi, Pakistan Study Centre, University of Karachi, 2009 ; Shaikh Farzana, Making Sense of Pakistan, New York, Columbia University Press, 2009.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(3)

Jawaharlal Nehru et le Parti du Congrès. De l’autre, le Pakistan est fondé en réponse à une demande portée par la Ligue musulmane (All India Muslim League) et son leader Muhammad Ali Jinnah, surnommé le Qaid-i Azam, ou grand leader. La Ligue musulmane avance l’idée que les musulmans, qui seraient condamnés à être minoritaires dans un éventuel État indien unifié, devraient posséder un État propre afin de garantir leurs droits politiques et leur existence culturelle. Cette théorie, dite des « deux nations », préside à la partition du sous-continent, qui entraîne des mouvements massifs de populations (plus de 14 millions de déplacés) dans d’extrêmes violences (autour de 800 000 morts, bien que les estimations varient grandement). Les échanges de populations – les hindous habitant dans le futur État pakistanais se rendant en Inde, et les musulmans indiens se réfugiant au Pakistan – sont particulièrement violents au Pendjab, région divisée entre l’Inde et le Pakistan. Le dominion du Pakistan nouvellement créé est quant à lui éclaté en deux morceaux : le Pakistan occidental regroupe les provinces à majorité musulmane du Nord-Ouest du sous-continent, et le Pakistan oriental correspond aux zones à majorité musulmane du Bengale.

Lors de La Partition, trois autres régions posent problème : Junagadh, vite absorbé dans l’État indien ; Hyderabad, qui est annexé à l’Inde en 1948 à l’issue d’une opération militaire ; et le Cachemire, à majorité musulmane, mais dont le souverain hindou n’accepte de rejoindre l’Inde que pour obtenir un soutien militaire face à des troupes envoyées par le Pakistan. C’est le début d’un conflit territorial entre les deux États qui donne par la suite lieu à plusieurs guerres, et dure jusqu’à ce jour. Mais s’il se veut l’égal de l’Inde, le Pakistan possède une population plus réduite (environ 70 millions en 1947) et, au moment de l’indé- pendance, un appareil d’État faible en comparaison de son voisin. Loin d’être un phénomène circonscrit dans le temps, La Partition affecte donc la construction des deux États et leurs populations dans le temps long 3.

Fondé au nom des musulmans du sous-continent, pour qui il doit constituer un refuge, le Pakistan et ses dirigeants se heurtent vite à l’enjeu que représente l’islam pour le débat public et la conduite des affaires de l’État. Paradoxalement, un grand nombre de leaders religieux et politiques musulmans n’ont pas soutenu le mouvement pour la création de ce nouvel État. C’est notamment le cas de la plupart des ouléma (docteurs de la foi) de l’importante école de Deoband, regroupés dans l’organisation Jamiat-ul Ulama-i Hind qui soutient le Parti du Congrès et rejette la théorie des deux nations. C’est aussi le cas du leader de la Jamaat-i Islami, Maulana Abul Ala Maududi, qui défend la nécessité de mettre en place un État islamique, mais fini par rejoindre le Pakistan pour le pousser dans cette direction. Avant l’indépendance, les responsables de la Ligue musulmane mettent en avant l’appartenance à l’islam comme source d’unité politique, bien qu’ils soient souvent eux-mêmes peu religieux, le cas de Jinnah en étant l’exemple le plus criant. Mais la Ligue musulmane, au pouvoir après l’indépendance, se

3. Zamindar Vazira Fazila-Yacoobali, The Long Partition and the Making of Modern South Asia: Refugees, Boundaries, Histories, Columbia University Press, 2007.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(4)

retrouve soumises aux demandes de religieux, alors que les différences sectaires ressurgissent de manière conflictuelle. De plus, le manque de clarté des respon- sables de la Ligue musulmane sur la nature islamique ou non du futur Pakistan, couplé avec le fait qu’il soit fondé au nom des musulmans, ouvre la voie à des demandes vers une islamisation toujours croissante du nouvel État. Il en ressort un sentiment d’impréparation des dirigeants politiques quant aux problèmes concrets auxquels le Pakistan serait amené à faire face, ce qui a fait écrire que le nouvel État aurait été « insuffisamment imaginé », et que la demande d’un État séparé n’était qu’un moyen pour Jinnah de négocier plus d’avantages pour les musulmans 4. Récemment, d’autres ont à l’inverse défendu l’idée que les parti- sans du Pakistan et de la Ligue musulmane – et notamment certains ouléma de Deoband trop souvent ignorés – projettent sur le futur État l’imaginaire utopiste d’une nouvelle Médine – un vocabulaire qui résonne toujours aujourd’hui dans les propos de l’actuel Premier ministre du Pakistan, Imran Khan, qui multiplie les références à l’État de Médine (riyasat-i medina) 5. Quoi qu’il en soit, l’épineuse question de la place à accorder à l’islam – et à quel islam – dans les affaires de l’État ne cesse de revenir non seulement dans le débat public, mais également dans la construction institutionnelle du Pakistan. Les demandes exercées par les religieux ont ainsi conduit les responsables politiques à adopter de nombreuses mesures supposées renforcer le caractère islamique de l’État : l’Objectives resolu- tion de mars 1949 fait des règles de l’islam des principes directeurs à valeur constitutionnelle ; en 1953, les émeutes de Lahore contre les Ahmadis, une secte considérée comme déviante par les leaders religieux sunnites comme chiites, posent la question de qui peut se nommer musulman, ce qui se conclut par l’exclusion officielle des Ahmadis de la catégorie de musulman en 1974 ; une série de lois visant à islamiser le pays est adoptée sous le dictateur militaire Zia ul-Haq dans les années 1980. De plus, le sectarisme (sunnites contre chiites, mais aussi entre différentes écoles sunnites) prend un tournant violent à partir des années 1980. Ceci indique que l’appartenance à l’islam, qui avait uni de nombreux musulmans derrière le projet d’un nouvel État, ne suffit pas, après l’indépen- dance, à unir une population extrêmement diverse tant sur le plan culturel et linguistique que religieux 6.

Le Pakistan fait aussi face, dès sa fondation, à des tensions entre les autori- tés centrales et les différentes provinces qui le composent. Le paradoxe est ici qu’avant l’indépendance le soutien au projet du Pakistan provient principale- ment des régions où les musulmans sont en minorité et qui sont donc amenées à faire partie de l’Inde. Dans les provinces à majorité musulmane qui consti- tuent le Pakistan à partir d’août 1947, la Ligue musulmane peine à asseoir sa présence parmi la population comme au sein des assemblées représentatives.

4. Oldenburg Philip, « “A Place Insufficiently Imagined”: Language, Belief, and the Pakistan Crisis of 1971 », The Journal of Asian Studies, vol. 44, no 4, 1985, p. 711-733 ; Jalal Ayesha, The Sole Spokesman: Jinnah, the Muslim League and the Demand for Pakistan, Cambridge, Cambridge University Press, 1994.

5. Dhulipala Venkat, Creating a new Medina, Cambridge, Cambridge University Press, 2015.

6. Shaikh Farzana, Making Sense of Pakistan, op. cit.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(5)

Cette adoption tardive s’observe aussi dans le Sindh, même si l’Assemblée de la province, élue pour la première fois en 1937, exprime son soutien au Pakistan avant les autres provinces, dès 1938, et le renouvelle en 1943. Au lendemain de l’indépendance, les autorités fédérales tendent à imposer une vision centralisatrice du Pakistan, tandis que les provinces font valoir leur droit à s’autoadministrer.

Cette tension s’exprime également sur le plan culturel. Alors que l’ourdou n’est la langue maternelle que d’environ 7 % de la population en 1947, le gouverne- ment central l’impose comme langue commune, ce que désapprouvent les élites politiques des différentes provinces, Bengalis et Sindhis en premier lieu. Les élites dirigeantes voient dans le Pakistan l’héritier des États musulmans de l’Inde du Nord et de leur culture de cour, et tendent à négliger les traditions culturelles des régions qui constituent le pays, toujours soupçonnées d’être trop empreintes d’hindouisme. Le Bengale est la région où l’opposition au pouvoir central est la plus forte, ce qui conduit à une guerre civile en 1971 suivie de l’indépendance du Bangladesh. Le Pakistan perd alors sa moitié orientale, mais ne change pas substantiellement sa rhétorique nationaliste et unitaire centrée sur l’islam et l’our- dou. Dans cette nouvelle configuration, la province du Pendjab, où vit environ 60 % de la population, devient prépondérante, et les Pendjabis sont notamment surreprésentés dans une institution essentielle du pays, l’armée.

En effet, alors que le pays voit le jour dans une situation de faiblesse insti- tutionnelle, l’armée pakistanaise est une institution puissante et stable, qui à de nombreuses reprises s’insère dans le jeu politique. L’histoire politique du Pakistan voit ainsi se succéder des phases de pouvoir civil (1947-1958, 1970-1977, 1989-1999, 2008 à aujourd’hui), interrompues par trois dictatures militaires, menant au pouvoir Ayub Khan suivi de Yahya Khan (1958-1970), Zia ul-Haq (1977-1988), et Pervez Musharraf (1999-2008) 7. Si l’armée justifie systématique- ment sa prise de pouvoir en accusant les responsables politiques de corruption et de mauvaise gestion, son importance dans les affaires publiques repose également sur un « complexe d’insécurité », qui voit l’existence du pays comme constam- ment menacée par ses voisins, et notamment l’Inde (contre qui le Pakistan mène quatre guerres, en 1948, 1965, 1970 et 1999), ainsi que par des forces intérieures (communistes, séparatistes) qui seraient opposées au projet du Pakistan et à son idéologie. C’est pour se prémunir contre ces dangers que le Pakistan rejoint le bloc occidental dans les années 1950, obtenant des États-Unis un impor- tant soutien militaire qui se maintient à travers le temps, même bien après le 11 septembre 2001. Au cours du temps, l’armée étend également son pouvoir dans l’économie du pays, possédant par exemple des compagnies de construction de routes, de fabrication d’engrais, et des écoles 8. Cette expansion économique, couplée à la répression de mouvements contestataires, comme au Baloutchistan et dans le Sindh, nourrit les critiques et les accusations de « colonialisme intérieur », l’armée étant vue comme un moyen de sécuriser l’accès aux ressources naturelles

7. Rizvi Hasan Askari, Military, state, and society in Pakistan, Lahore, Pakistan, Sang-e-Meel Publications, 2003.

8. Siddiqa Ayesha, Military Inc.: Inside Pakistan’s Military Economy, Londres/Ann Arbor, Mich., Pluto Press, 2007.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(6)

des différentes provinces au profit du Pendjab, où se trouve la majorité de la population du Pakistan. Au cours de la décennie 2010, l’armée semble avoir pris un positionnement différent, en laissant les gouvernements élus terminer par deux fois leur mandat complet, mais elle poursuit en réalité son implica- tion dans les affaires politiques en s’attaquant aux mouvements dissidents et en ayant favorisé l’arrivée au pouvoir d’Imran Khan en 2018. Elle reste surtout fortement engagée dans les projets économiques, notamment à travers le vaste China-Pakistan Economic Corridor, qui, avec des investissements chinois proje- tés à hauteur d’une soixantaine de milliards de dollars, est en train de remodeler l’économie du Pakistan et son réseau d’infrastructures, avec des retombées encore incertaines pour l’essentiel de la population pakistanaise.

Ces trois grands thèmes – débats sur la place de l’islam, tensions centre- périphérie, et alternance entre pouvoir civil et pouvoir militaire – forment la trame du récit habituel de l’histoire politique du Pakistan. Cet ouvrage s’inscrit dans une série de travaux récents qui cherchent à complémenter cette histoire dominante en portant l’attention sur des groupes ou phénomènes négligés car jugés marginaux. Par exemple, Kamran Asdar Ali s’est penché sur le parti communiste au Pakistan 9. Mais son travail souffre des mêmes travers que l’his- toriographie dominante : alors que le parti communiste, après son interdiction en 1954, est resté actif clandestinement dans le Sindh, K. A. Ali ne mentionne pas ce fait et se concentre sur Karachi et le Pendjab. En s’intéressant spécifique- ment au Sindh, notre travail entend ainsi contribuer à une réévaluation du récit dominant de l’histoire politique du Pakistan en vue d’intégrer des phénomènes, personnalités, et groupes marginalisés.

La position nouvellement stratégique du Sindh

Pour l’État du Pakistan, le Sindh concentre un certain nombre d’enjeux stratégiques. Située en bout de course du fleuve Indus, dont elle est dépen- dante pour son agriculture, la région a longtemps été en marge des centres de pouvoir, qu’ils se trouvent à Delhi (durant le sultanat de Delhi puis l’empire Moghol), à Kaboul, à Damas ou Bagdad (durant le califat omeyyade puis abbas- side), ou encore à Calcutta (durant une partie de la colonisation britannique).

Pour l’historienne Sarah Ansari, cette distance des lieux du pouvoir donne au Sindh l’une de ses caractéristiques principales, l’absence de rigidité des identités religieuses : « ceci fit que la pratique populaire de l’islam dans le Sind en vint à porter des traits fortement mystiques et syncrétiques 10 ». Cette analyse attri-

  9. Ali Kamran Asdar, Surkh Salam: Communist Politics and Class Activism in Pakistan, 1947-1972, Karachi, Oxford University Press, 2015.

10. Ansari Sarah, Sufi Saints and State Power. The Pirs of Sind, 1843-1947, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. 12. Rappelons aussi le rôle joué dans les conversions par les chiites ismaéliens, présents dans le Sindh avant les soufis. Des travaux récents questionnent de façon croissante cet isolement du Sindh : Ansari Sarah, « At the crossroads? Exploring Sindh’s recent past from a spatial perspective », Contemporary South Asia, vol. 23, no 1, 17 février 2015, p. 1-19 ; Asif Manan Ahmed, « Quarantined histories: Sindh and the question of historiography in colonial India—Part I », History Compass, vol. 15, no 8, 1er août 2017 ; une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(7)

buant le développement d’une certaine forme de religiosité – des « pratiques religieuses non-textualisées 11 » – à un isolement politique nous intéresse car elle est reprise par l’historiographie nationaliste sindhie, comme nous le verrons dans un chapitre ultérieur.

Toutefois, la création du Pakistan renverse une dynamique séculaire en plaçant le Sindh, et particulièrement sa capitale Karachi, au cœur même du pouvoir : à la demande des hommes politiques sindhis musulmans, Karachi est la ville choisie en 1947 pour accueillir la capitale du nouvel État. Ce choix comporte une dimension symbolique forte, puisque Karachi est la ville de naissance du père fondateur du Pakistan, Muhammad Ali Jinnah. Aujourd’hui le cœur écono- mique du pays avec plus de 20 millions d’habitants dans une province d’environ 48 millions de personnes 12, Karachi s’est transformée au cours de la colonisation d’un simple village de pêcheurs en un port majeur d’exportation : sa proximité avec le détroit de Hormuz (et le canal de Suez ouvert en 1869) en faisait le lieu de transit idéal pour la production agricole du Pendjab en route vers l’Europe, et pour importer en Inde les biens manufacturés venus de Grande-Bretagne.

L’activité portuaire de Karachi se maintient après l’indépendance, mais principalement, cette fois-ci, pour importer des biens vers le principal foyer de population du pays, le Pendjab, ainsi que vers le reste du pays et l’Afghanis- tan. Ceci donne à Karachi une importance stratégique qui est encore accrue à partir des années 1980 : avec la guerre en Afghanistan, la ville devient le point de passage pour l’armement et l’entraînement des moudjahidin par le Pakistan avec le soutien financier et logistique des États-Unis et de l’Arabie saoudite. Deux décennies plus tard, cette dynamique est ravivée avec l’invasion américaine de l’Afghanistan en 2001, l’OTAN utilisant largement Karachi pour faire transiter son matériel. C’est donc via Karachi qu’un afflux massif d’armes s’opère dans tout le Sindh à partir de la fin des années 1970. Le contrôle de la ville devient un enjeu pour différents groupes mafieux et partis politiques à ancrage ethnique, car son rôle de plate-forme génère de nombreuses rentes au niveau local 13. Récemment, la violence de ces affrontements a poussé les dirigeants du pays à faire appel à l’armée pour mener des « opérations » contre les groupes criminels, comme l’opération Clean-up en 1992-1994 ou l’opération initiée par le gouvernement de Nawaz Sharif en 2013.

Karachi est aussi un enjeu stratégique de premier plan pour les élites dirigeantes du Pakistan, en tant que port privilégié du Pendjab (où est instal- lée la capitale, Islamabad, dans les années 1960) et de la Province frontière du

Asif Manan Ahmed, « Sindh and the question of historiography in Colonial India—Part II », History Compass, vol. 15, no 8, 1er août 2017.

11. Kumar Priya et Kothari Rita, « Sindh, 1947 and Beyond », South Asia: Journal of South Asian Studies, vol. 39, no 4, 1er octobre 2016, p. 774.

12. D’après le recensement de 2017, le Sindh compte une population d’environ 48 millions de personnes, soit 23 % de la population du Pakistan (autour de 200 millions), pour environ 16 % de sa surface.

13. Pour une histoire des dynamiques conflictuelles à Karachi depuis l’indépendance du Pakistan ainsi que des rapports économiques qui les sous-tendent, voir Gayer Laurent, Karachi: Ordered Disorder and the Struggle for the City, Londres, Hurst & Company, 2014.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(8)

Nord-Ouest (North West Frontier Province, NFWP, désormais appelée Khyber- Pakhtunkhwa, ou KP), deux régions sans accès à la mer. Ainsi, lorsque la ville est séparée administrativement du Sindh et constituée en territoire fédéral en 1948, le gouvernement central s’en assure un contrôle direct. Cette situation cesse en 1970, lorsque Karachi redevient la capitale du Sindh. Mais les natio- nalistes arguent toujours du fait que l’importation des biens vers le Pendjab via Karachi ne profite pas à la province, puisque les taxes sont perçues dans les ports secs (dry ports) situés au Pendjab. Le projet actuel de corridor reliant le port baloutche de Gwadar au Xinjiang chinois via la route du Karakoram vise entre autres à réduire la dépendance du Pendjab et de la province de KP vis-à-vis du port de Karachi, dont le fonctionnement est trop lié à la stabilité de la ville 14. Enfin, pour avoir une image complète de l’importance stratégique de Karachi, il faut ajouter son statut de capitale économique : alors que le reste de la province du Sindh demeure extrêmement rural, Karachi concentre une part importante de l’industrie du Pakistan et contribue pour une part tout aussi importante aux recettes publiques.

Au-delà de Karachi, la province du Sindh prise dans son ensemble est porteuse d’autres enjeux potentiellement conflictuels. Les Sindhis sont aujourd’hui large- ment maîtres du gouvernement provincial : le Pakistan Peoples Party (PPP) remporte systématiquement les élections, tout en étant souvent forcé de former une coalition avec le Mohajir Qaumi Movement (MQM) 15. Mais les élites politiques se plaignent de ne pas totalement maîtriser l’exploitation des ressources de la province. Le Sindh fournit en effet une part conséquente des ressources énergétiques du Pakistan : plus de 50 % du pétrole et 70 % du gaz.

De plus, les importantes réserves de charbon découvertes dans le désert du Thar devraient très prochainement être exploitées, tout comme l’uranium présent dans les montagnes Kirthar. Du bon contrôle du Sindh dépend donc la production d’hydrocarbures, et notamment de gaz naturel, que le Pendjab et KP possèdent en faible quantité. De nombreux Sindhis ont le sentiment que leur province alimente le reste du pays en ressources naturelles et finance la plus grande partie du budget national, mais que le Sindh reçoit peu en échange.

14. La construction du port de Gwadar est néanmoins tout aussi instable en raison du mouvement nationa- liste baloutche, qui lutte en vain pour mettre un terme au projet. Ce projet donnera à la Chine un accès maritime tout proche du Golfe persique, mettant fin à sa dépendance totale sur le détroit de Malacca pour ses importations (de pétrole notamment) et ses exportations.

15. Le Mohajir Qaumi Movement (qui devient en 1997 le Muttahida Qaumi Movement) est un parti politique fondé en 1984 par son leader Altaf Hussain en vue de représenter les Mohajirs (et plus globalement les ourdouphones), c’est-à-dire les réfugiés venus d’Inde au moment de La Partition et dans les années suivantes. Son précurseur est l’organisation étudiante APMSO, fondée en 1979. À propos du MQM, lire notamment : Verkaaik Oskar, Migrants and Militants: Fun and Urban Violence in Pakistan, Princeton, Princeton University Press, 2004.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(9)

La politique dans le Sindh : inégalités sociales et transmission dynastique Ainsi, le Sindh, qui durant des siècles était resté en marge des centres de pouvoir et à l’abri relatif des convoitises, est devenu un territoire dont le contrôle est essentiel à la survie du Pakistan. Mais malgré ce retournement, le mode d’administration n’a pas profondément changé : la gestion des affaires publiques a été conservée par un petit groupe de grands propriétaires terriens musulmans, relais locaux du pouvoir. C’est principalement après la conquête du Sindh en 1843 que ce système se cristallise. Les terres appartenaient auparavant à la dynas- tie régnante des Talpurs et étaient attribuées à des hauts fonctionnaires en rétri- bution des services qu’ils rendaient à l’État. Ceux-ci étaient chargés de préle- ver l’impôt sur leur domaine, appelé jagir, et représentaient le pouvoir étatique en cas de besoin. Les Britanniques maintiennent ce principe de relais locaux, mais transforment les jagir en titres de propriété en échange de l’allégeance au nouveau pouvoir colonial 16. De fait, les jagirdar, zamindar ou ceux que l’on appelle aujourd’hui dans le Sindh wadera, deviennent des propriétaires possé- dant parfois plusieurs dizaines de milliers d’hectares, et tout-puissants sur leurs terres : ils règlent les différends, assurent la sécurité, prélèvent le surplus agricole et l’impôt destiné à la puissance coloniale, et peuvent, s’ils le souhaitent, expulser les paysans, réduits à une situation de quasi-servage. Ces grands propriétaires sont presque tous musulmans (les hindous n’avaient aucunes terres sous les Talpurs), mais une part importante de leurs terres passe progressivement aux mains des commerçants et usuriers hindous au cours des quelque quatre-vingt-dix années de domination britannique 17.

Le pouvoir de ces grandes familles du Sindh ne s’est pas érodé avec l’indé- pendance, malgré quelques tentatives de réforme agraire et le développement d’instances représentatives. Avec la constitution du Sindh en tant que province de l’Inde britannique, une assemblée législative comptant 60 membres est établie et se réunit pour la première fois à la suite des élections de 1937. L’Assemblée provinciale du Sindh compte aujourd’hui 168 membres, dont 29 sièges réservés aux femmes, et neuf aux minorités religieuses. Les multiples revirements consti- tutionnels du Pakistan ont plusieurs fois modifié la structure fédérale du Pakistan et de ses instances représentatives, tandis que le gouvernement du Sindh a égale- ment transformé le fonctionnement de la représentation locale 18. Néanmoins, depuis l’époque coloniale, les familles de grands propriétaires terriens dominent la politique électorale de la province, formant de véritables dynasties : le plus

16. Khuhro Hamida, The Making of Modern Sindh: British Policy and Social Change in the Nineteenth Century, Karachi, Oxford University Press, 1999 ; Cheesman David, Landlord Power and Rural Indebtedness in Colonial Sind, 1865-1901, Richmond, Surrey, Curzon Press, 1997.

17. Markovits Claude, The Global World of Indian Merchants, 1750-1947: Traders of Sind from Bukhara to Panama, Cambridge, Cambridge University Press, coll. « Cambridge Studies in Indian History and Society », 2000.

18. Faiz Asma, Making Federation Work: Federalism in Pakistan After the 18th Amendment, Oxford/New York, Oxford University Press, 2015 ; Adeney Katharine, Federalism and Ethnic Conflict Regulation in India and Pakistan, New York, Palgrave Macmillan, 2007.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(10)

connu des hommes politiques sindhis, Zulfiqar Ali Bhutto, était ainsi un grand propriétaire terrien de Larkana, dans le Nord du Sindh. Son père, Shahnawaz Bhutto, fut lui aussi un homme politique de premier plan, et il n’est pas néces- saire de rappeler le rôle politique de sa fille Benazir (première ministre à deux reprises dans les années 1990), de son gendre Asif Ali Zardari (président du Pakistan de 2008 à 2013), ou de son petit-fils, Bilawal Bhutto-Zardari, qui tente aujourd’hui de construire sa carrière politique 19.

Au pouvoir conféré par la propriété et par le mandat électoral s’ajoute parfois un pouvoir spirituel : c’est le cas des personnes, appelées sajjada nashin, qui héritent de la gestion de mausolées de saints soufis, et qui sont à la tête de lignées spirituelles. Le plus important d’entre eux, dans le Sindh, est sans aucun doute doute Pir Pagaro, dont le parti politique, la Pakistan Muslim League-Functional (PML-F) s’allie généralement avec les partis de la droite religieuse. Mais c’est aussi le cas du personnage qui reçoit le plus d’attention dans cet ouvrage, le père fondateur du nationalisme sindhi, G. M. Sayed (voir figure 3).

Les élites du Sindh cumulent ainsi plusieurs sources de pouvoir. Sur leurs terres, ce sont elles qui dominent et les services de l’État venus de l’extérieur sont bien souvent obligés d’obtenir leur soutien pour mener à bien leurs missions, lorsqu’ils ne sont pas obligés de se soumettre totalement : par exemple, les employés locaux de l’administration des eaux (SIDA, Sindh Irrigation and Drainage Authority) sont généralement contraints, dans leur distribution de l’eau des canaux, d’accorder la priorité aux terres du zamindar local le plus puissant.

C’est donc dans ce contexte de fortes inégalités sociales que le mouve- ment nationaliste sindhi se développe, porté à partir des années 1960 par une classe moyenne naissante aspirant à une ascension sociale et déçue par les élites politiques, qui ne sont autres que les propriétaires terriens. Le mouvement nationaliste sindhi participe des trois grands enjeux politiques du Pakistan que nous avons soulignés : non seulement il s’agit d’une contestation des autorités centrales, mais le mouvement prend aussi part aux débats sur la place de l’islam par sa défense d’une approche mystique, ou soufie, ainsi qu’aux rapports tendus entre pouvoir civil et militaire, en accusant l’armée d’œuvrer principalement pour la province du Pendjab. En apportant une lecture détaillée du mouvement nationaliste sindhi, ce travail entend donc montrer que loin d’être un phéno- mène marginal, le nationalisme sindhi participe pleinement à la vie politique du Pakistan et à l’évolution de sa société.

19. Les autres provinces du Pakistan connaissent tout autant que le Sindh leurs propres dynasties. Lire à ce sujet le dossier du mensuel The Herald publié à l’occasion des élections législatives de 2013 : The Herald, Karachi, mai 2013. La transmission héréditaire d’un patrimoine politique se retrouve dans tous les pays et tous les systèmes politiques, mais ce modèle est particulièrement visible en Asie du Sud. À ce propos, lire par exemple Jaffrelot Christophe, « L’Inde, démocratie dynastique ou démocratie lignagère ? », Critique internationale, vol. 33, no 4, 2006, p. 135.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(11)

Le nationalisme comme discours performatif

Faisons maintenant un détour par une réflexion sur les théories du nationa- lisme. Le nationalisme peut être défini avec Ernest Gellner comme un « principe politique selon lequel une entité politique et une entité nationale doivent être congruentes 20 ». Le nationalisme – et les transformations sociales et culturelles qu’il induit – est généralement entendu comme un phénomène s’inscrivant dans les changements plus vastes apportés par la modernité, en opposition à une supposée « tradition ». Cette dichotomie, qui postule un état non-national, précédant la venue ou cohabitant avec le nationalisme, se décline sous diffé- rentes formes selon les auteurs : société agraire vs société industrielle (Ernest Gellner), protonationalisme vs nationalisme (Eric Hobsbawm), ethnie vs nation (Anthony D. Smith). Cette vision est problématique car elle reprend le « méta récit » occidental selon lequel la modernité, ou plutôt le passage d’une société traditionnelle à une société moderne, serait la transformation sociale principale des quelques derniers siècles. De plus, la tendance à voir la modernité comme phénomène monolithique simplifie à l’excès les phénomènes de transformation sociale. Afin d’éviter ces travers, nous soulignons ici la nécessité de contextua- liser le discours nationaliste pour comprendre aussi bien les conditions qui le produisent que son impact sur les relations sociales. Nous revenons brièvement sur les théories constructivistes du nationalisme avant de proposer une analyse du nationalisme comme « discours performatif ».

Théories du nationalisme et paradigme constructiviste

Théoriser la nation et le nationalisme est une tâche épineuse : les innom- brables travaux sur la question ne parviennent à aucune définition unique, tant de la nation que du nationalisme. La vision d’Ernest Renan de la nation comme

« plébiscite de tous les jours 21 », définie avant tout par la volonté rationnelle de ses membres, est ainsi souvent opposée à la conception romantique allemande de Johann Gottfried Herder 22 et Johann Gottlieb Fichte 23, où l’appartenance se fonde sur la langue et la culture, expressions du « génie » propre à chaque peuple.

Les études sur le nationalisme se sont, au xxe siècle, détachées de la tâche de définition de la nation pour adopter une approche plus sociologique qui cherche tout à la fois à élucider les puissants affects suscités par l’idéologie et la mobilisa-

20. Gellner Ernest, Nations and Nationalism, Cornell University Press, 1983, p. 1.

21. Renan Ernest, Qu’est-ce qu’une nation ?, Paris, Calmann Lévy, 1882.

22. Voir par exemple le chapitre « On the Characters of Nations and Ages », dans Herder Johann Gottfried, Another Philosophy of History and Selected Writings, trad. Ioannis D. Evrigenis et Daniel Pellerin, Indianapolis/Cambridge, Hackett Publishing Company, 2004, p. 118-120.

23. Pour un résumé de l’opposition entre la vision « française », fondée sur un critère subjectif (volonté d’appar- tenance), et la vision « allemande » de la nation reposant des critères objectifs (langue, généalogie), voir le chapitre d’Alain Dieckhoff dans Jaffrelot Christophe et Dieckhoff Alain (dir.), Repenser le nationalisme:

théories et pratiques, Paris, Presses de Sciences Po, 2006. Dans le même ouvrage, le chapitre de Christophe Jaffrelot propose une utile synthèse des théories du nationalisme.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(12)

tion nationalistes et à comprendre la construction des États-nations. Depuis les années 1980, les études sur le nationalisme ont insisté sur son caractère socia- lement construit et se sont attachées à déconstruire les discours nationalistes.

Trois ouvrages représentent particulièrement cette approche constructiviste, et continuent d’exercer une influence majeure dans le champ d’étude.

Nations and Nationalism, de l’anthropologue Ernest Gellner, propose une lecture moderniste et fonctionnaliste du phénomène nationaliste, selon laquelle

« c’est le nationalisme qui crée les nations, et non l’inverse 24 ». La vision matéria- liste de Gellner explique le développement du nationalisme et de la nation par les besoins du capitalisme. Ce serait le passage d’une société agraire, dans laquelle les individus sont ancrés dans un lieu et possèdent des savoir-faire locaux, à une société industrielle où la main-d’œuvre doit être mobile, qui transforme le type de culture nécessaire au fonctionnement économique de la société. D’où la nécessité d’engager une uniformisation culturelle afin de rendre la main-d’œuvre mobile et interchangeable en lui inculquant une connaissance commune de base. Ceci passe par l’éducation de masse, outil de l’État pour diffuser la « haute culture » des élites, qui devient la culture nationale par cette politique d’uni- formisation culturelle et linguistique. Imagined Communities, du politologue Benedict Anderson, défend l’idée que ce sont les membres d’une nation qui lui donnent existence en l’imaginant 25. Il nous invite ainsi à nous pencher sur le contenu du discours nationaliste, qui forge les imaginaires et crée de l’unité politique. Enfin, Nations and Nationalism, de l’historien Eric Hobsbawm, retrace le concept de nation en Europe depuis 1780. Il examine entre autres les liens d’allégeance « protonationaux » et le passage du nationalisme de la gauche à la droite de l’échiquier politique.

Ces trois ouvrages partagent l’idée que la nation est un construit. Ils offrent une analyse historique du phénomène national et des conditions sociales de son émergence, c’est-à-dire une analyse de l’évolution du sentiment national, de sa prolongation dans un mouvement politique, et enfin de sa concrétisation dans l’établissement d’un État-nation. Cette conception nous invite à penser non pas en états de faits – par exemple, identité, catégories – mais en termes dynamiques – identification, catégorisation. L’approche constructiviste du nationalisme, dans laquelle s’inscrit aussi ce travail, s’est imposée depuis plusieurs décennies comme la manière dominante de penser le nationalisme. Rogers Brubaker fait d’ailleurs remarquer que ce qui

« fut un jour une entreprise insurrectionnelle […] est devenu l’incarnation de la respectabilité académique, voire de l’orthodoxie. Ce n’est pas que la notion de construction sociale est fausse ; c’est plutôt que c’est aujourd’hui trop évidemment juste, trop familier, trop facilement pris pour acquis, pour générer la friction, la

24. Gellner Ernest, Nations and Nationalism, op. cit., p. 55.

25. Anderson Benedict, Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, 2e éd., Londres/New York, Verso, 2006.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(13)

force et la fraîcheur nécessaires pour faire avancer les débats et créer de nouvelles connaissances 26 ».

Dès lors, exposer les contradictions des nationalistes en soulignant le caractère construit de leur discours ne semble pas être un objectif de recherche novateur.

Rogers Brubaker se donne pour objectif d’« analyser l’ethnicité sans invoquer des groupes délimités 27 ». Comment pouvons-nous donc repenser le nationalisme pour ne pas simplement montrer que la nation est construite mais comment elle est construite ?

Le nationalisme comme discours performatif

Ce travail propose une réponse à cette question en avançant l’idée que le nationalisme doit être conçu comme un discours performatif. Penser le natio- nalisme avant tout comme discours est ce que propose notamment Umut Özkırımlı :

« Ceci indique que les individus vivent [live and experience] à travers le discours, en ce sens que les discours imposent des cadres qui limitent ce qui peut être vécu ou ressenti ou le sens que peuvent prendre des expériences vécues, influençant ainsi ce qui peut être dit ou fait. Ainsi, le nationalisme est une façon particulière de voir et d’interpréter le monde, un cadre de référence qui nous aide à faire sens et à structurer la réalité qui nous entoure 28. »

Mais parce que le nationalisme exerce un impact particulier sur la société, celui de donner naissance à la nation par le fait que ses membres se pensent en tant que tel, nous proposons de l’entendre comme un discours performatif.

Concevoir le nationalisme comme discours performatif suppose que sa construc- tion et son existence n’entretiennent pas une relation causale avec l’existence de la nation mais en sont constitutives.

Afin de construire une définition de la performativité applicable au nationa- lisme, cette section s’intéresse d’abord à ce qu’est un discours performatif et ce qui lui confère ce caractère, puis nous examinons en quoi le concept de discours performatif offre un cadre théorique approprié pour penser le nationalisme.

26. Brubaker Rogers, Ethnicity Without Groups, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 2004, p. 3.

27. Ibid.

28. Özkırımlı Umut, Contemporary Debates on Nationalism: A Critical Engagement, Houndmills, Palgrave Macmillan, 2005, p. 29-30. Özkırımlı s’appuie largement sur les travaux de Craig Calhoun : Calhoun Craig Jackson, Nationalism, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997. Citons également Suny Ronald Grigor, « Constructing primordialism: Old histories for new nations », The Journal of Modern History, vol. 73, décembre, 2001, p. 862-896. Parmi les travaux français, voir notamment Achard Pierre,

« Nations, nationalismes : l’approche discursive », Langage et société, vol. 86, no 1, 1998, p. 9-61 ; Avanza Martina et Laferté Gilles, « Dépasser la “construction des identités” ? Identification, image sociale, appar- tenance », Genèses, no 4, 2005, p. 134-152.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(14)

Performativité ou performance : qu’est-ce qu’un discours performatif ? Le terme de performativité est souvent employé de manière non probléma- tisée pour parler de performance. Il convient donc ici de clarifier le sens de ces deux termes. De nombreux travaux s’intéressent en effet à la performance du politique et du nationalisme, même lorsqu’ils emploient le terme de « perfor- mativité ». Dans Le pouvoir sur scènes 29, Georges Balandier se penche ainsi sur la manière dont le pouvoir orchestre, agence visuellement et spatialement son autorité par la « théâtralité politique ». Des études plus récentes consacrées à la communication politique et à ses stratégies tentent d’inclure la réception des mises en scène des dirigeants et les transformations qu’elles impriment au tissu social 30. Le champ des cultural studies a produit de nombreux travaux touchant à la performance du nationalisme 31. Ces travaux mettent notamment l’accent sur les événements et les rituels publics, comme par exemple l’ouvrage de Jisha Menon portant sur la mise en scène des relations Inde-Pakistan. D’autres études examinent les représentations et les mises en scène de la nation à travers le proces- sus de la représentation muséifiée de la culture et des traditions 32. Les travaux de cultural studies tendent à observer l’interaction qui existe dans et par la perfor- mance, mais sans réellement étudier le passage à une échelle sociale et politique plus large.

Les travaux s’inscrivant dans le champ des études sur le nationalisme emploient aussi la notion de performance pour comprendre comment l’appar- tenance est produite et reproduite par la performance et la mise en scène des leaders et des symboles. En témoigne le thème de la 21e conférence de l’Asso- ciation for the Study of Ethnicity and Nationalism, qui s’est tenue en 2011 : Forging the Nation : Performance and Ritual in the (Re)production of Nations 33. Ces travaux mettent aussi en lumière l’importance des rituels publics. Le terme de rituels publics fait bien entendu penser à « l’invention de la tradition » décrite par Hobsbawm et Ranger 34, ces rituels officiels créés par les États et qui inscrivent

29. Balandier Georges, Le pouvoir sur scènes, Paris, Éditions Balland, 1980.

30. Martel Guylaine, « La performance communicationnelle en contexte médiatique. L’exemple du débat politique télévisé », Mots. Les langages du politique, vol. 92, no 1, 29 juin 2010, p. 83-102 ; Coulomb-Gully Marlène, La démocratie mise en scènes : télévision et élections, Paris, CNRS éditions, 2001.

31. Par exemple : Menon Jisha, The Performance of Nationalism: India, Pakistan, and the Memory of Partition, Cambridge, Cambridge University Press, 2013 ; Kaur Raminder, Performative Politics and the Cultures of Hinduism: Public uses of Religion in Western India, Anthem Press, 2005 ; Askew Kelly, Performing the nation:

Swahili music and cultural politics in Tanzania, Chicago, États-Unis, University of Chicago Press, 2002 ; Kruger Loren, The National Stage: Theatre and Cultural Legitimation in England, France, and America, University of Chicago Press, 1992.

32. Gaugue Anne, Les États africains et leurs musées : la mise en scène de la nation, Paris, France, L’Harmattan, 1997. Voir également Bijleveld Sophia Milosevic, « Afghanistan: Re-imagining the Nation Through the Museum – The Jihad Museum in Herat », Studies in Ethnicity and Nationalism, vol. 6, no 2, 2006, p. 105-124.

33. Voir également Zuev Dennis et Virchow Fabian, « Performing national-identity: the many logics of producing national belongings in public rituals and events », Nations and Nationalism, vol. 20, no 2, 1er avril 2014, p. 191-199.

34. Hobsbawm Eric J. et Ranger Terence O., The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(15)

l’existence d’une institution dans le temps. Mais il faut également voir la perfor- mance dans les expressions de foules lors de fêtes ou de manifestations, qui peuvent être contestataires : Zuev et Virchow soulignent ainsi que les événements et rituels publics constituent des occasions de « remettre en cause les relations dominantes de pouvoir en déformant l’ordre symbolique 35 ».

Nous souhaitons ici distinguer la performativité, en tant que concept, de l’acte de performance, en nous appuyant sur les écrits de John Austin, Judith Butler et Pierre Bourdieu. La performance est une représentation – au même titre que les mots et les écrits, les représentations visuelles, ou d’autres formes de symbolisation – dans laquelle s’incarne le caractère performatif d’un énoncé ou d’un discours. L’emploi du terme de performance est problématique lorsque l’on parle du nationalisme car il induit la conscience de prendre part à une performance, c’est-à-dire la conscience de « jouer un rôle », d’agir dans un cadre où les normes sociales s’appliquent différemment. Cette situation se présente sans aucun doute dans certaines « traditions inventées » décrites par Hobsbawm et Ranger : pensons par exemple au décorum qui accompagne l’attribution de distinctions officielles. Mais, sans toutefois minimiser l’exaltation que peut procurer le contexte de foule, les participants à des manifestations nationalistes ou à des festivals culturels ne pensent pas jouer un rôle : bien souvent, ils pensent affirmer leur identité, ou ce qui les constitue.

Par contraste, le concept de performativité décrit plus généralement le fait que les mots ne se contentent pas de commenter ou de décrire une action, mais la constituent. Les mots agissent. Les mots consacrent, établissent, institution- nalisent, inaugurent ou blessent. Cette idée remonte aux travaux du linguiste américain John Austin, pour qui le mot performatif « indique que la prononcia- tion d’un énoncé est l’accomplissement d’une action 36 », et non simplement le fait de dire ou décrire quelque chose. Austin donne quelques exemples d’énoncés performatifs : « je baptise ce navire Queen Elizabeth », « je parie six pence qu’il pleuvra demain », « je donne ma montre à mon frère ». Le choix par Austin du terme « performatif » provient du sens du verbe anglais to perform, accomplir une action. Un énoncé performatif serait donc, en français, un « accomplis- seur ». La performance et la représentation auxquelles s’intéressent de nombreux travaux ne sont que des outils, des rouages, rendant effectif le caractère perfor- matif d’un discours ; elles apparaissent comme les lieux où s’incarne le discours, où se constitue le sujet, où se fixe l’identité. Ce caractère performatif repose sur au moins deux éléments de contexte : l’autorité des acteurs (ou énonciateurs) et l’intertextualité des énoncés.

35. Zuev Dennis et Virchow Fabian, « Performing national-identity », op. cit., p. 197.

36. Austin John Langshaw, How to do Things with Words, Londres, Oxford University Press, 1962, p. 6.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(16)

La notion de performativité étendue aux phénomènes sociaux

Tout énoncé n’est pas performatif. Inversement, tout énoncé performatif n’est pas juste une série de mots. La performativité des paroles est garantie par un contexte précis et par le rôle social des personnes les prononçant. Par conséquent, la grande majorité des énoncés performatifs mentionnés par Austin sont infruc- tueux car une des conditions qu’il définit fait défaut.

C’est ce que fait remarquer Judith Butler lorsqu’elle réemploie l’idée d’Austin et en étend la portée aux phénomènes sociaux 37. La notion de performativité est pensée par Austin à partir d’un énoncé unique prononcé par une personne unique. Judith Butler lui apporte un double changement d’échelle : l’énoncé unique devient un discours, c’est-à-dire un ensemble d’énoncés ou une « série d’événements discursifs » ; et l’action unique engageant un groupe restreint de personnes devient un phénomène collectif n’impliquant pas uniquement les personnes présentes. C’est d’abord dans Trouble dans le genre que Butler fait appel à la notion de performativité pour parler du potentiel subversif de la perfor- mance : c’est à travers la performance que la réécriture identitaire peut s’opé- rer par le déplacement des assignations de genre, déplacement qui opère une

« resignification subversive 38 ». Ceci s’appuie sur une réflexion qui situe « le politique dans les pratiques signifiantes qui établissent, régulent, et dérégulent l’identité 39 ». La notion de performativité permet donc d’inclure dans un unique cadre de réflexion la force d’un discours à prétention hégémonique, les contes- tations et les subversions qui s’y opposent, et l’acte constitutif de l’identité et de ses transformations. Mais l’objection que nous avons précédemment soulevée à propos de la performance se maintient : dans les situations que décrit Butler, les individus ont conscience de se mettre en représentation, de jouer un rôle.

Dans un autre ouvrage, Le pouvoir des mots 40, Butler ajoute un élément supplémentaire, l’inscription de chaque parole dans un discours plus vaste, qui le dépasse :

« Si un [énoncé] performatif réussit provisoirement (et je suggérerai que son

« succès » ne peut jamais être que provisoire), [c’est] seulement parce que cette action fait écho à des actions antérieures, et accumule la force de l’autorité à travers la répétition ou la citation d’un ensemble de pratiques antérieures qui font autorité.

[…] En ce sens, aucun terme ni aucun énoncé ne peut avoir une quelconque force performative sans cette historicité accumulée et dissimulée 41. »

37. Butler parle de l’ouvrage d’Austin comme « un catalogue amusant de performatifs infructueux ». Butler Judith, Excitable Speech: A Politics of the Performative, New York/Londres, Routledge, 1997, p. 16-17.

38. Cette expression est en fait employée par Butler dans Butler Judith, Le pouvoir des mots. Discours de haine et politique du performatif, trad. Charlotte Nordmann, Paris, Éd. Amsterdam, 2008, p. 147.

39. Butler Judith, Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, New York/Londres, Routledge, 1999, p. 188.

40. Butler Judith, Le pouvoir des mots, op. cit.

41. Ibid., p. 92-93.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(17)

Ainsi chaque parole a une histoire. Son énonciation fait appel à ses occur- rences précédentes, à l’histoire des présupposés, conscients ou inconscients, qui la sous-tendent. La force performative d’une parole tient donc à son intertextualité, c’est-à-dire à son inscription dans un discours constitué par des « relations entre des énoncés 42 ».

L’idée de performativité exposée par Austin et son extension faite par Butler – de l’individuel au collectif, de l’énoncé au discours – nous permettent d’appré- hender le phénomène qui nous intéresse ici, le nationalisme, et de nous interroger sur les « circonstances appropriées » qui permettent à son caractère performatif de se déployer de façon effective.

L’enjeu du nationalisme : imposer une (di)vision du monde social

Le discours nationaliste est donc l’acte constitutif de l’appartenance au collec- tif national. Il n’est pas de nation sans que ses membres se pensent collectivement comme nation. Proposant une analyse fine du rôle de l’acte de nommer et de catégoriser dans la formation des groupes sociaux, Pierre Bourdieu souligne ce caractère performatif à propos du régionalisme :

« Le discours régionaliste est un discours performatif, visant à imposer comme légitime une nouvelle définition des frontières et à faire connaître et reconnaître la région ainsi délimitée contre la définition dominante et méconnue comme telle, donc reconnue et légitime, qui l’ignore. L’acte de catégorisation, lorsqu’il parvient à se faire reconnaître ou qu’il est exercé par une autorité reconnue, exerce par soi un pouvoir : les catégories “ethniques” ou “régionales”, comme les catégories de parenté, instituent une réalité en usant du pouvoir de révélation et de construc- tion exercé par l’objectivation dans le discours 43. »

Le nationalisme, tout comme les luttes ethniques et régionales dont parle Pierre Bourdieu, a « pour enjeu le pouvoir d’imposer une vision du monde social à travers des principes de di-vision qui, lorsqu’ils s’imposent à l’ensemble d’un groupe, font le sens et le consensus sur le sens, et en particulier sur l’identité et l’unité du groupe, qui fait la réalité de l’unité et de l’identité du groupe 44 ». Le discours nationaliste est donc performatif en ce sens qu’il « prétend faire advenir ce qu’il énonce 45 », et ce qu’il énonce est une (di)vision du monde et une concep- tion du vivre-ensemble qui s’oppose à un discours faisant autorité – qu’il s’agisse d’un autre discours nationaliste (le nationalisme officiel du Pakistan dans notre cas) ou d’autres formes d’allégeance identitaire (religieuses, par exemple). En cherchant à imposer une vision du monde social, le nationalisme transforme les relations sociales, ce qui rejoint ce qu’écrit Fredrik Barth : « Les identités sont

42. Foucault Michel, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 44.

43. Bourdieu Pierre, Ce que parler veut dire : L’économie des échanges linguistiques, Fayard, 1982, p. 139-140.

44. Ibid., p. 137.

45. Ibid., p. 140.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

(18)

rendues manifestes en même temps qu’elles sont endossées 46. » Ceci ne signifie pas que le fait de se déclarer une nation soit suffisant pour l’être – le nationalisme ne serait alors qu’un performatif infructueux – mais que le fait de se déclarer une nation participe de la construction d’une certaine configuration des rapports de pouvoir nécessaire au succès du nationalisme, et que c’est à travers cet acte que le sujet national se constitue. Pour reprendre les termes de Butler : « The “doer”

is variably constructed in and through the deed 47. »

Les enjeux de pouvoir autour du nationalisme relèvent donc d’une « relation entre les luttes pour le principe de di-vision légitime » du monde social 48, et c’est précisément ceci qu’il nous faut étudier. Bourdieu nomme également cela la « lutte des représentations » et insiste sur l’importance de sa prise en compte dans l’analyse sociologique des mouvements régionaux, et par extension, natio- nalistes 49. Le nationalisme allie en effet transformation des consciences et trans- formation des relations sociales. La tâche pour nous consiste à comprendre la relation entre les deux, c’est-à-dire la capacité du nationalisme à « faire et défaire […] les groupes 50 ». Dans le cas du nationalisme sindhi, c’est son rapport à l’autorité légitime ou à l’État et à son discours officiel – le nationalisme pakista- nais fondé sur la théorie des deux nations – qu’il nous faut comprendre, car « la politique commence, à proprement parler, avec la dénonciation de ce contrat tacite d’adhésion à l’ordre établi qui définit la doxa originaire 51 ».

Cette réflexion sur le caractère performatif du discours nationaliste nous conduit à formuler les questions qui guident ce travail : le nationalisme sindhi a-t-il imposé, au cours du xxe siècle, sa vision du groupe que constituent les Sindhis ? Dans quelle mesure, et comment, le nationalisme a-t-il fait « advenir ce qu’il énonce » ? Avec ces questions en tête, nous cherchons donc à comprendre comment le nationalisme sindhi a imposé le principe d’appartenance ethnique comme fondement de la communauté politique.

Comment étudier le nationalisme sindhi comme discours performatif ?

Selon Bourdieu, « l’efficacité du discours performatif qui prétend faire advenir ce qu’il énonce dans l’acte même de l’énoncer est proportionnelle à l’autorité de celui qui l’énonce 52 ». Pour étudier si et comment le nationalisme sindhi a « fait un groupe » au cours du xxe siècle, nous proposons plusieurs pistes méthodolo- giques permettant de replacer le discours nationaliste sindhi dans les rapports de pouvoir qui lui ont donné naissance, tout en examinant son contenu culturel et

46. Barth Fredrik, « Les groupes ethniques et leurs frontières », dans Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff- Fenart (dir.), Théories de l’ethnicité, Paris, Presses universitaires de France, 2008, p. 217.

47. Butler Judith, Gender Trouble, op. cit., p. 181.

48. Bourdieu Pierre, Ce que parler veut dire : L’économie des échanges linguistiques, op. cit., p. 143.

49. Ibid., p. 136.

50. Ibid., p. 137.

51. Ibid., p. 150.

52. Bourdieu Pierre, Ce que parler veut dire: L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982, p. 140.

une autre idée du Pakistan », Julien Levesque 978-2-7535-8284-2 Presses universitaires de Rennes, 2022, www.pur-editions.fr

Références

Documents relatifs

Nous voyons à travers les traductions de Berque et Chouraqui qu’ils ont traduit l’interrogation sans prêter attention aux significations de l’exclamation et du déni alors

Également significatif est le nombre de propositions émanant du Haut Conseil à l’intégration et qui vont dans le sens d'une restriction des droits accordés des étrangers :

que vous devez avoir, comme cet homme dont nous avons parlé, une double pensée ; et que si vous agissez extérieurement avec les hommes selon votre rang, vous devez reconnaître,

Le camp anti- impérialiste s'appuie dans tous les pays sur le mouvement ouvrier et démocratique, sur les partis communistes frères, sur les combattants des mouvements de

[10] have proposed a technique using Euler number that recognizes 17 different types of fonts with various sizes ranging from 8-72 points and achieved an accuracy rate of

Pour cette raison, ce sont les taux d’intérêt à très long terme qui constituent le juge de paix de la suraccumulation : quand ces derniers sont inférieurs au taux de croissance de

siècle, où le national-socialisme ayant triomphé dans plusieurs pays européens (si quelque part ont été créées des conditions extraordinaires pour les travailleurs, c’est bien

Les études qui figurent dans le livre en question s’originaient, avec une certaine approximation, dans les opinions sur le baroque portugais précoce que le professeur avait