THEME 2022-2023 : LE TRAVAIL 1. Programme limitatif
1. La condition ouvrière (Simone Weil) - Gallimard (collection « Folio Essais », 2002, n° 409) à étudier comme suit :
« L'usine, le travail, les machines » (pages 49 à 76 et 205 à 351), sans : « Journal d'usine » (pages 77 à 204) ;
Avec : « La condition ouvrière » (pages 389 à 397) et « Condition première d'un travail non servile » (pages 418 à 434).
2. Par-dessus bord (version hyper-brève) (Michel Vinaver) - Éditions Actes Sud - réédition poche 2022 ;
3. Géorgiques (Virgile) - Traduction de Maurice Rat - Editions Flammarion (collection
« GF »).
2. Préconisations sur la lecture estivale
Vous devez impérativement lire les œuvres au moins une fois. Cette lecture doit être active (crayon en main) pour annoter le texte et/ou prendre des notes en même temps. Pendant cette phase de découverte des textes, vous devez commencer à vous les approprier, être capable, en fin d’été, d’avoir une vision d’ensemble du corpus à étudier, être capable déjà de faire des liens entre les œuvres, être capable d’en apprécier la teneur, de réfléchir à ce qu’est le travail, dans nos œuvres.
Voici, pour vous aider, quelques grands thèmes qui seront des axes directeurs importants l’an prochain, pour aborder les œuvres. Vous pouvez vous aider de ces thèmes pour constituer des premières fiches de prise de notes et/ou de citations :
• Le corps au travail : la représentation du corps du salarié, de la souffrance au travail, des conditions imposées par le travail sur le salarié. Quel travail pour quel corps ? mettre en relief les corps au travail, et les corps qui font travailler les autres corps.
• La pensée au travail : les liens établis entre le travailleur et sa capacité à penser. Il s’agit de montrer l’aliénation dans le travail, ou au contraire la prise de conscience de la soumission de la pensée à laquelle on est contraint par le travail… Comment les textes pensent-ils et font-ils penser la notion de travail ?
• Travail et politique : la/les vision(s) politique(s) du travail proposée(s) dans nos œuvres. Le travail est-il un lieu de plaisir ? d’émancipation individuelle ? collective ? une soumission à un ordre capitaliste ? doit-on promouvoir une vision libérale du travail, ou au contraire penser le progrès du travailleur avant tout ? quelles visions du salarié et du patronat nous sont données à voir ?
• Travail, spiritualité, mysticisme et temporalité : quels liens entre le travail et la spiritualité ? le travail est-il l’œuvre des hommes ou celle des dieux / d’une divinité ? d’une transcendance ? l’homme voue-t-il une foi dans le travail, dans l’immanence de sa condition ?
• Travail et langage : s’intéresser à l’écriture littéraire autour du travail. Comment les trois auteurs composent autour du travail ? comment sont-ils eux aussi des travailleurs ? comment mettent-ils en scène des figures de créateurs, d’écrivains/poètes au travail ?
3. Pour étendre votre réflexion sur le programme…
Le programme est limitatif, mais étendre votre connaissance du thème par quelques références autres n’est jamais inutile. Voici quelques recommandations possibles…
• Romans
Les visages écrasés, Marin LEDUN
Aux animaux la guerre, Nicolas MATHIEU Le travailleur de l'extrême, ANSTALLNING A la ligne, Feuillets d'usine, Joseph PONTHUS Société Monte-cristo, Sainderichin
L'Etabli, Linhart
Les choses que nous avons vues, Bervoets Le Quai de Ouistreham, Aubenas
Dans la dèche à Paris et à Londres, Orwell Le journal d'un manoeuvre, Thierry Metz Stupeurs et tremblements Amélie Nothomb Notre usine est un roman de Sylvain Rossignol Travailler tue ! d’Yvan Robin
Le couperet de Donald Westlacke
Les heures souterraines de Delphine de Vigan Sortie d'usine François Bon
Putain d’usine de Jean Pierre Levaray Après le silence Didier Castino
La ville noire de George Sand
Chômage monstre d’Antoine Mouton Élise ou la Vraie Vie, Claire Etcherelli.
Maitre Daniel Rock, d'Erckman-Chatrian Nord et Sud d'Elizabeth Gaskell
Le Quai de Wigan de George Orwell
• Essais
Te plains pas, c'est pas l'usine de Lily Zalzeet
Redonner du sens au travail. Les nouvelles émancipations professionnelles de Coutrot et Perez
Retour à Reims Didier Eribon
La condition de l’homme moderne Hannah Arendt
• Bandes dessinées
- Le Travail m'a tuer, Grégory Mardon - Bienvenue à l'usine, Bertine
- Sortie d'usine, Lopez
- Chronique de jeunesse, Guy Delisle - Un homme est mort, Casterman - Elise et les partisans, Tardi - Radium Girls de Cy
• Films
Les Temps Modernes/ réalisation, scénario, musique Charles Chaplin Film de 1936.
Ressources humaines / réalisé par Laurent Cantet 1999 Le Couperet/ écrit et réalisé par Costa-Gavras 2005.
La loi du marché De Stéphane Brizé 2015
Le Bonheur au travail de Martin Meissonnier 2015 Petit Paysan, Film de Hubert Charuel 2017
En Guerre de Stéphane Brizé 2018
Au nom de la terre de Edouard Bergeon 2019 4. Quelques mots sur les auteurs
• Simone Weil
Simone Weil est une philosophe française née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford en Angleterre le 24 août 1943. Sa famille est d'origine juive alsacienne du côté paternel, installée à Paris depuis plusieurs générations. Sa mère, Salomea Reinherz, est née en Russie et fut élevée en Belgique. Son père, Bernard Weil, était chirurgien- militaire. Son frère, né en 1906, est le mathématicien André Weil.
Simone Weil est une enfant à la santé fragile avec un caractère empreint d’une compassion très développée. Elle ne reçoit aucune éducation religieuse de sa famille, elle est élevée dans un agnosticisme complet. Elle effectue de brillantes études de philosophie qui débutent en 1925, quand elle entre en hypokhâgne au lycée Henri-IV, où elle passe trois ans. Elle a pour professeur de philosophie Alain, qui demeurera son maître. En 1928, elle entre à l’École Normale Supérieure, à 19 ans. Son mémoire de Diplôme d'études supérieures en 1930 porte sur "Science et Perception dans Descartes". Elle est reçue septième à l'agrégation de philosophie en 1931, à 22 ans, et commence une carrière de professeur au lycée du Puy-en-Velay, avant d'autres postes dans divers lycées de province.
Portée par une compassion peu commune pour les exploités, elle se tourne vers l'engagement politique d'extrême-gauche. Ainsi au cours de l'hiver 1932-1933, au Puy-en-Velay, elle est solidaire des syndicats ouvriers, elle se joint au mouvement de grève contre le chômage et les baisses de salaire. Décidée à vivre avec cinq francs par jour, comme les chômeurs du Puy, elle sacrifie tout le reste de ses émoluments de professeur à la Caisse de Solidarité des mineurs. Elle écrit dans les revues syndicalistes révolutionnaires L’École émancipée et La Révolution prolétarienne de Pierre Monatte. Suivant avec beaucoup d’attention l’évolution de l’expérience communiste en Union soviétique, elle est cependant hostile au régime instauré par Staline.
En 1934, elle suspend sa carrière d'enseignante, pour travailler volontairement comme ouvrière à la chaîne, afin de connaître la condition des plus humbles. Plusieurs expériences d'ordre mystique l'amèneront à se tourner vers le christianisme. Dans son engagement spirituel, elle place le souci de l'autre toujours au premier plan. En 1935, sa mauvaise santé l'empêche de poursuivre le travail en usine. Elle reprend son métier de professeur de philosophie au lycée de Bourges. En 1936, elle décide de participer aux grèves et milite pour un pacifisme intransigeant. En août 1936, elle décide de prendre part à la guerre d’Espagne où elle restera un mois et demi au sein de la colonne Durruti des combattants anarchistes. Elle portera un regard critique sur la violence aveugle et les exécutions arbitraires
Après avoir connue la condition ouvrière et la guerre d'Espagne, Simone Weil écrit :
« Le malheur des autres est entré dans ma chair et dans mon âme ».
Simone Weil se rapproche dès 1935 du christianisme grâce à trois rencontres déterminantes avec la foi catholique : au Portugal, en Italie (à Assise) et enfin à Solesmes en France. Le 13 juin 1940, elle quitte Paris et se réfugie, avec sa famille, à Marseille où elle participe à des actions de résistance.
En juin 1941, le père Perrin demande à Gustave Thibon de l’accueillir dans sa ferme en Ardèche : "Elle est exclue de l'université par les nouvelles lois et désirerait travailler quelque temps à la campagne comme fille de ferme". Une profonde amitié naîtra entre les deux philosophes.
Le 16 mai 1942, elle s'embarque avec ses parents pour les États-Unis. Cependant, refusant ce confort, elle revient en Europe, en Grande-Bretagne, fin novembre 1942.
Elle y travaille comme rédactrice dans les services de la France libre. Tuberculeuse, Simone Weil meurt quelques mois plus tard au sanatorium d'Ashford.
Se serait-elle laissée mourir ? Selon Maurice Schumann, elle souffrait de n'avoir pas été autorisée par Londres à rejoindre la Résistance intérieure, et de n'avoir pu, dans ce cas, accorder son action à sa pensée. Toujours selon Maurice Schumann, qui fut comme elle un élève du philosophe Alain : « Simone Weil n'a jamais accepté le moindre écart entre la pensée et l'action ».
Quelques citations pour approcher son œuvre
« La bonne volonté éclairée des hommes agissant en tant qu'individus est l'unique principe possible du progrès social. »
Simone Weil - 1909-1943 - Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, 1934
« Jamais en aucun cas je ne consentirai à juger convenable pour un de mes
semblables, quel qu'il soit, ce que je juge moralement intolérable pour moi-même. »
Simone Weil - 1909-1943 - La Condition ouvrière, 1937
"L'arbitraire humain contraint l'âme, sans qu'elle puisse s'en défendre, à craindre et à espérer. Il faut donc qu'il soit exclu du travail autant qu'il est possible. L'autorité ne doit y être présente que là où il est tout à fait impossible qu'elle soit absente. Ainsi, la petite propriété paysanne vaut mieux que la grande. Dès lors, partout où la petite est possible, la grande est un mal. De même la fabrication de pièces usinées dans un atelier d'artisan vaut mieux que celle qui se fait sous les ordres d'un contremaître."
Simone Weil - 1909-1943 - Conditions premières d'un travail non servile, 1942
"Mais le pire attentat, celui qui mériterait peut-être d'être assimilé au crime contre l'Esprit, qui est sans pardon, s'il n'était probablement commis par des inconscients, c'est l'attentat contre l'attention des travailleurs. Il tue dans l'âme la faculté qui y constitue la racine même de toute vocation surnaturelle. La basse espèce d'attention exigée par le travail taylorisé n'est compatible avec aucune autre, parce qu'elle vide l'âme de tout ce qui n'est pas le souci de la vitesse. Ce genre de travail ne peut pas être transfiguré, il faut le supprimer."
Simone Weil - 1909-1943 - Conditions premières d'un travail non servile, 1942
"Au niveau de l'ouvrier, les rapports établis entre les différents postes, les différentes fonctions, sont des rapports entre les choses et non entre les hommes. Les pièces circulent avec leurs fiches, l'indication du nom, de la forme, de la matière première ; on pourrait presque croire que ce sont elles qui sont des personnes, et les ouvriers qui sont des pièces interchangeables. Elles ont un état civil ; et quand il faut, comme c'est le cas dans quelques grandes usines, montrer en entrant une carte d'identité où l'on se trouve photographié avec un numéro sur la poitrine, comme un forçat, le contraste est un symbole poignant et qui fait mal.
Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses ; c'est la racine du mal."
Simone Weil - 1909-1943 - Conditions premières d'un travail non servile, 1942
• Virgile
Biographie de Virgile (Th. Cabaret-Dupaty, préface aux Oeuvres complètes de Virgile, Paris, Hachette, 1873)
« Virgile naquit l'an 70 avant Jésus-Christ, dans un village nommé Andès, près de Mantoue, sous le consulat du grand Pompée et de Licinius Crassus. Son père, utilisant les faibles produits d'un modeste enclos, ne négligea rien pour l'éducation de son fils.
Virgile reçut à Crémone les premiers bienfaits d'une éducation libérale. Il atteignait sa seizième année, quand il quitta cette ville pour aller à Milan, où il prit la robe virile, le jour même de la mort de Lucrèce: comme si les Muses eussent voulu montrer dans leur jeune favori le poète qui entrait en possession de l'héritage d'un beau génie ! De Milan il se dirigea vers Naples, qui conservait, avec la pureté du langage harmonieux des Grecs, toutes leurs traditions et le goût des lettres et des sciences.
C'est là que, se préparant à la poésie, le successeur naissant de Théocrite, d'Hésiode et d'Homère appliqua les forces de son esprit à l'étude assidue de la physique, de l'histoire naturelle, des mathématiques, et de toutes les connaissances que l'on
possédait à cette époque.
Après la bataille de Philippes, il se rendit à Rome. Présenté à Mécène par Pollion, et à Auguste par Mécène, il obtint la restitution de ses biens que lui avait ravis la violence d'un centurion. Cet acte de générosité est consacré dans sa première églogue, où, en
remerciant Octave comme un dieu tutélaire, il plaide avec une si vive éloquence la cause des propriétaires dépossédés. Les Bucoliques coûtèrent à Virgile trois ans de travail. Cet ouvrage d'une extrême délicatesse fit voir ce que dès lors on pouvait attendre d'un poète qui savait si bien allier les grâces naturelles avec l'harmonie et la
perfection du langage.
La longue durée des guerres civiles avait presque dépeuplé les campagnes. Une grande partie des terres de l'Italie avaient été partagées entre les soldats, qui s'étaient occupés trop longtemps à y porter le ravage pour avoir appris à les cultiver. Il fallait donc ranimer parmi les Romains leur premier amour de l'agriculture. Mécène, qui mettait toute sa gloire à augmenter celle du Souverain son ami, engagea Virgile à se charger de cette entreprise. Le poète employa sept ans à la composition des Géorgiques. On y reconnaît partout les vues du ministre d'Auguste, mais particulièrement dans le bel éloge de la vie champêtre, où Virgile semble avoir réuni toute la force et toutes les grâces de la poésie pour rappeler les Romains au goût de
leurs aïeux.
Tout atteste que, en polissant ses Géorgiques, le poète pensait à l'Énéide, à laquelle il préludait dans une foule de passages dignes de la poésie épique. Dix ans lui suffirent à peine pour composer la moitié de ce dernier ouvrage. Durant le cours de son travail, il fut vivement sollicité par Auguste, qui brûlait d'entendre quelque chose du poème.
L'auteur s'en défendit longtemps. Vaincu enfin par les plus vives instances, il récita au monarque le second, le quatrième et le sixième livre. Nous ne pouvons que conjecturer l'enthousiasme d'Auguste et de toute sa cour à cette lecture. Mais la tradition nous a révélé l'effet que produisit l'épisode de la mort du jeune Marcellus sur le cœur de sa mère Octavie. Revenue d'un long évanouissement, après avoir entendu le touchant éloge de son fils, elle ordonna qu'on remît à Virgile dix grands sesterces pour chacun
des vers de ce passage.
Virgile acheva en quatre ans les six derniers livres de l'Énéide. Mais il y reconnaissait lui-même des imperfections qu'il voulait faire disparaître. Résolu de les effacer en mettant la dernière main à son ouvrage, il partit pour Athènes. C'est à l'occasion de ce voyage qu'Horace adressa au vaisseau qui porta son ami une ode célèbre. Auguste, qui revenait de l'Orient, rencontra Virgile dans Athènes, et l'accueillit avec sa bonté ordinaire. Le poète devait revenir à Rome avec l'empereur. Mais, saisi en route d'une indisposition subite, à peina put-il aborder à Brindes ; et ce fut là qu'il mourut après quelques jours de maladie, dans la cinquante-deuxième année de son âge. Ses restes, transportés à Naples, où il avait longtemps mené la vie la plus agréable pour un poète, furent déposés sur le chemin de Pouzzoles, dans un tombeau sur lequel on lisait son épitaphe. Elle renferme en deux vers le lieu de sa naissance, celui de sa mort, celui de sa sépulture, et le nombre de ses poèmes
Mantua me genuit; Calabri rapuere;
tenet nunc Parthenope; Cecini pascua, rusa, duces.
On sait que cet illustre poète avait ordonné par testament qu'on brûlât son Enéide, comme un ouvrage inachevé. Tucca et Varius, qui étaient présents, lui déclarèrent qu'Auguste ne le permettrait pas. Alors le cygne de Mantoue leur légua son poème, à condition qu'ils n'y ajouteraient rien, et qu'ils se borneraient à en
retrancher quelques vers imparfaits.
Virgile fut le premier parmi les Romains qui introduisit trois genres de poésie empruntés de trois fameux poètes grecs. Supérieur à Hésiode dans le poème géorgique, il cède la palme à Théocrite dans le poème pastoral, et à Homère dans le poème épique. La maturité du goût, un jugement sûr et éclairé le distinguent de Théocrite. Dans Virgile la nature est franche et naïve, comme dans l'auteur grec qu'il
a pris pour modèle, mais sans jamais avoir de rudesse ni de grossièreté. Les mœurs de ses bergers sont un peu plus polies, sans être moins naturelles. Il choisit ses détails avec plus de soin, et ses tableaux ont ce degré de perfection qui ne se rencontre que
dans certains siècles.
Les Géorgiques avaient, outre l'intérêt fondamental du poème didactique, un but d'utilité réelle. Le sujet était heureux, et nul ne pouvait se prêter davantage à tous les ornements de la poésie. Il était également intéressant, puisqu'il donnait lieu à la peinture d'une foule d'idées morales, telles que la paix, l'innocence, le bonheur de la vie champêtre. Il n'y avait rien d'abstrait; tout était physique; les préceptes eux-mêmes étaient en images, et les descriptions se rattachaient aux préceptes. En résumé, les Géorgiques, offrant l'alliance la plus heureuse de la poésie avec les règles, ont toute la perfection que peut avoir un ouvrage écrit par le plus grand poète de Rome, dans l'âge où l'imagination est la plus vive, le jugement le plus formé, et où les facultés de l'esprit se trouvent développées par le plus haut degré de civilisation.
Si l'on compare d'une manière générale l'Énéide et l'Iliade, on reconnaltra qu'Homère est doué d'un plus grand génie, mais que Virgile a plus d'élégance et de perfection dans les détails. L'imagination du premier est plus riche et plus féconde ; celle du second est plus sage et plus correcte. Si Virgile a moins d'élévation, de verve et de feu, il brille par la délicatesse et la sensibilité. Les siècles passés n'ont pas encore décidé auquel des deux poètes on doit donner la préférence. En attendant que ce procès soit jugé, on peut s'en tenir au sentiment de Quintilien. "Il y a, dit-il, dans Homère, plus de génie et de naturel ; dans Virgile, plus d'art et de travail. L'un l'emporte incontestablement par la grandeur et la sublimité ; l'autre compense peut-être ce qui lui manque de ce côté-là par une régularité qui se soutient partout également. On doit d'ailleurs considérer que Virgile n'a pu mettre la dernière main à son poème, qui eût été sans doute beaucoup plus parfait, quoique, tel qu'il est, il jouisse de la plus haute estime. »
Quelques mots sur Les Géorgiques (source : Wikipédia)
Les Géorgiques (« les travaux de la terre ») sont la deuxième œuvre majeure de Virgile, écrite entre 37 et 30 av. J.-C.. Ce long poème didactique de quelque 2 000 vers, qui s'inspire du poème d'HésiodeLes Travaux et les Jours, est une commande de son ami et protecteur Mécène. Dédié à Octavien, il se présente en quatre livres, les deux premiers consacrés à l'agriculture (céréales, vigne), les deux suivants à l'élevage (animaux, abeilles). Mais loin d'être un simple traité d'agriculture, comme le De re rustica de Varron (publié en 37), il aborde des thèmes beaucoup plus profonds : guerre, paix, mort, résurrection. En effet, composé dans une période trouble et sanglante dont il garde des traces, il s'élargit à une vaste réflexion sur la beauté mais aussi la fragilité du monde.
Selon des témoignages antiques, le poème a fait l'objet d'une lecture publique par Virgile lui-même devant Octavien au printemps 29. Cantique à la terre vivante et méditation sur la beauté autant qu'œuvre morale et politique, il est considéré comme l'un des sommets de la création poétique occidentale. L'auteur y atteint une forme de perfection artistique qui lui vaut de mériter, de l'avis de Paul Claudel, le titre de « plus grand génie que la terre ait porté ». Admiré à toutes les époques, il peut encore, à cause de la prise de conscience du dérèglement climatique, entrer en résonance avec les préoccupations contemporaines.
Le poème des Géorgiques est composé au total de 2 188 vers. Le terme « géorgique » (georgicus) est une latinisation du mot
grec γεωργικός / geōrgikós (composé de γῆ / gê, « terre », et de ἔργον / érgon, « travail, œuvre »).
L'œuvre est divisée en quatre livres, de tailles à peu près égales, qui, suivant une progression du matériel vers le spirituel, traitent :
• dans le livre I, du travail de la terre, essentiellement de la culture du blé et les conditions dans lesquelles la terre produit ;
• dans le livre II, de la vie végétale, en particulier des soins à la vigne ;
• dans le livre III, de la vie animale puis de l'élevage, chaque partie se concluant par une méditation, l'une sur l'amour, l'autre sur l'épidémie et la maladie mortelle ;
• dans le livre IV, des abeilles, métaphore de la cité humaine idéale et image de l'inspiration poétique.
Virgile y combine un exposé didactique, objectif et technique avec l'expression subjective de ses sentiments, en faisant alterner les descriptions et les digressions morales ou pathétiques pour composer finalement le grand poème du monde à habiter, à ordonner, à cultiver, mais aussi à contempler, à décrire et à chanter. Il passe volontairement sous silence certains thèmes, tels les jardins, l'art botanique ou la chasse : le but des Géorgiques, qui célèbrent une vie de soins et de labeur, est bien d'inciter les hommes à cultiver utilement la terre plutôt que leurs conflits.
• Michel Vinaver
Discours de Michel Vinaver à la remise des insignes d’officier dans l’ordre national de la Légion d’honneur à la SACD, le 18 septembre 2017.
Je voudrais, vous dire un mot de ces quelques hommes qui sont pour beaucoup dans qui je suis devenu, qui ont été, pour moi, agissants, souvent sans le savoir.
Tous hommes, oui ; de femmes point, vu que pour être qualifié de figurer dans ce groupe, il faut ne plus être en vie.
Mon père, d’abord.
Mon père, Léon Grinberg, n’était pas écrivain mais commerçant. Il travaillait dans le commerce d’antiquités.
J’avais, depuis le plus jeune âge, décidé d’être écrivain.
Je disais à mes parents que je voulais devenir un écrivain, mais que mon problème était que je n’avais rien à dire. Par ailleurs, comme enfant, je lisais beaucoup, et donc je savais que tout avait déjà été dit. C’était décourageant.
Plus tard, j’habitais sur le campus de Wesleyan, une petite université où j’étais boursier, aux Etats-Unis, quand, le jour anniversaire de mes vingt ans, je reçois au courrier une enveloppe sur laquelle je reconnais l’écriture de mon père. Dans l’enveloppe, un chèque ? Non, un feuillet plié en quatre, écrit des deux côtés, de sa main. Au recto, qui comportait un en-tête, « Le prince Orloff », ce que mon père n’était pas, cela commençait par un tiret et la deuxième moitié d’un mot. Au verso, cela se terminait par la première moitié d’un autre mot suivi d’un tiret. Et entre les deux, un texte courait, fragment d’une histoire avec plusieurs personnages, n’ayant ni queue ni tête.
Que faire avec cela ? Je le range dans un tiroir. Évidemment cela m’asticote. Quelques semaines passent, ou quelques mois. Et je me trouve un jour à continuer, à partir des mêmes personnages et situations, cette rédaction. En changeant quelques mots ici et là, c’est le début de mon premier roman, Lataume ou la vie quotidienne, dont j’osai donner à lire le manuscrit à Albert Camus après l’avoir rencontré, Camus dont je ne savais pas qu’il était employé chez Gallimard, et qui après lecture m’apprendra qu’il va en proposer la publication, dans la collection parée de la prestigieuse couverture blanche.
Quelle a été la réaction de mon père, à réception du livre ? Je ne m’en souviens pas.
Ce dont je suis sûr, c’est que son ombre doit éprouver une certaine fierté si elle s’est faufilée parmi nous et assiste à la cérémonie qui nous réunit.
Camus est la deuxième ombre bienfaisante que je veux, dans un flashback, évoquer.
J’étais à prendre mon petit déjeuner au réfectoire de Wesleyan, quand mon œil accroche un entrefilet
dans le New York Times : « L’écrivain français Albert Camus » pour la première fois aux Etats-Unis va faire une conférence à New York, le 15 avril 1946. C’était donc avant mes dix-neuf ans, avant le courrier du père ! Je saute dans un train, j’écoute la conférence, je saute sur le podium et il me propose une rencontre à New York une semaine plus tard. Ce sera le point de départ d’une amitié qui durera jusqu’à sa mort.
Relation pour moi capitale. Je doutais de ma vocation d’écrivain. Camus m’a autorisé.
De mon côté, adorant L’Etranger, Le Mythe de Sisyphe, et venant de voir Les Justes non sans une vive déception, le sentant ligoté par un trop fort sentiment de responsabilité en tant qu’écrivain déjà célèbre, ce qu’il ne me cache pas (sa lettre du 26 février 1950 en atteste), je l’ai incité, dans notre correspondance, à « écrire au hasard », à laisser venir à la plume « le n’importe quoi. ».
Relation difficile, aussi. Dès ma première pièce, Aujourd’hui ou Les Coréens (qu’il a néanmoins fait publier chez Gallimard), j’ai divergé par rapport au théâtre qu’écrit Camus et au théâtre qui lui est proche : « C’est d’un autre théâtre que je rêve, » m’a- t-il de son côté fait savoir dans une lettre.
Les Coréens ont été écrits, sinon « par hasard », du moins grâce à un hasard. Venant de publier, toujours sous l’aile de Camus, mon deuxième roman, L’Objecteur, je me croyais romancier pour la vie. Quand mon employeur – j’étais entré dans l’emploi de la société Gillette de fraîche date – me poste à Annecy, comme l’a évoqué Robert Abirached, il se trouve que dans le château médiéval de cette cité lacustre se déroule un stage d’art dramatique amateur où par curiosité je vais rôder, et très vite j’y passe mes week-ends et mes soirées. On y travaille Hamlet et Ubu Roi et je suis transporté par le travail auquel j’assiste.
Car ma troisième ombre, il est temps de la nommer, c’est Gabriel Monnet, le directeur du stage et metteur en scène génial, devenu un ami pour la vie, et – c’est là que le hasard s’en mêle, le hasard d’être devenu un homme de chez Gillette et que Gillette se soit installé à Annecy – Monnet qui me demande si je ne serais pas tenté d’écrire une pièce pour un de ses stages nationaux à venir.
C’est là que ma vie a basculé. Fin de ma carrière de romancier et début de celle de dramaturge.
Quinze années s’écoulent, et voici que surgit l’ombre de Blaise Gautier. En 1980 se tenait à
Beaubourg, dans les sous-sols du centre Pompidou, à l’initiative de cet homme enthousiaste et entreprenant qui régnait sur les activités périphériques du centre, une exposition consacrée à celui qui vous parle en tant qu’auteur dramatique. Le projet de cette exposition m’avait ébahi.
Parce qu’il fallait bien y voir le signe non seulement que j’étais l’auteur de quelques pièces dignes d’intérêt, mais aussi que j’étais attelé à une œuvre. Une œuvre en cours, mais déjà une œuvre.
C’était grisant. Je tombai, je crois en feuilletant un album pour enfants, sur une image de chenille dont je fis le signal de mon exposition. Et je me mis à la tâche avec une petite équipe à la fois inspirée et survoltée. Chacune de mes pièces aurait son panneau. Huit pièces, huit segments de chenille, huit panneaux. Plus un panneau central figurant la Chenille dans sa pleine majesté. Le panneau-amiral. Et l’exposition s’appellerait « Autoportrait de l’auteur sous forme de chenille ».
Grisant, je vous dis. Blaise était content, j’étais content. Concept extensible. Pour une expo
Chenille-Vinaver aujourd’hui, il faudrait non plus huit panneaux mais vingt-quatre.
Mazette ! De quoi donner à réfléchir, d’autant que les chenilles dans la nature comptent treize segments. Pas un de plus. Pas un de moins, non plus, je le dise en passant.
Le premier texte de théâtre : https://www.theatre-contemporain.net/video/Michel- Vinaver-Le-premier-texte-de-theatre
L’écriture au jour le jour : https://www.theatre-contemporain.net/video/Michel- Vinaver-L-ecriture-au-jour-le-jour
L’architecture de l’écriture : https://www.theatre-contemporain.net/video/Bettencourt- Boulevard-de-M-Vinaver-L-architecture-par-morceaux
L’écriture vinavérienne : https://www.theatre-contemporain.net/video/Bettencourt- Boulevard-de-M-Vinaver-L-ecriture-vinaverienne