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L’Antéchrist Friedrich Nietzsche

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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L’Antéchrist

Friedrich Nietzsche

 

Exporté de Wikisource le 18/09/2018

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AVANT­PROPOS

Ce  livre  appartient  au  plus  petit  nombre.  Peut­être  n’a­t­il pas encore trouvé son public.

Tout  au  plus  me  liront  ceux  qui  comprennent  mon Zarathoustra.  Comment oserais­je  me  confondre  avec  ceux pour qui, aujourd’hui déjà, on a des oreilles ? — Après­demain seulement m’appartiendra. Quelques­uns naissent posthumes.

Je  connais  trop  bien  les  conditions  qu’il  faut  réaliser  pour me  comprendre,  qui  me  font  comprendre nécessairement.  Il faut être intègre dans les choses de l’esprit, intègre jusqu’à la dureté  pour  pouvoir  seulement  supporter  mon  sérieux  et  ma passion.  Il  faut  être  habitué  à  vivre  sur  des  montagnes,  —  à voir au­dessous de soi le pitoyable bavardage de la politique du jour  et  de  l’égoïsme  des  peuples.  Il  faut  que  l’on  soit  devenu indifférent, il ne faut jamais demander si la vérité est utile, si elle  peut  devenir  pour  quelqu’un  une  destinée...  Une prédilection  des  forts  pour  des  questions  que  personne aujourd’hui n’a plus le courage d’élucider ; le courage du fruit défendu  ;  la  prédestination  du  labyrinthe.  Une expérience  de sept  solitudes.  Des  oreilles  nouvelles  pour  une  musique nouvelle.  Des  yeux  nouveaux  pour  les  choses  les  plus lointaines.  Une  conscience  nouvelle  pour  des  vérités  restées muettes jusqu’ici. Et la volonté de l’économie de grand style :

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rassembler  sa  force,  son enthousiasme...  Le  respect  de  soi­

même ; l’amour de soi ; l‘absolue liberté envers soi­même...

Eh  bien  !  Ceux­là  seuls  sont  mes  lecteurs,  mes  véritables lecteurs, mes lecteurs prédestinés : qu’importe le reste ? — Le reste  n’est  que  l’humanité.  —  Il  faut  être  supérieur  à l’humanité en force, en hauteur d’âme, — en mépris... 

Frédéric NIETZSCHE.

L’ANTÉCHRIST

ESSAI D’UNE CRITIQUE DU CHRISTIANISME  1.

— Regardons­nous en face. Nous sommes des hyperboréens,

— nous savons assez combien nous vivons à l’écart. « Ni par terre, ni par mer, tu ne trouveras le chemin qui mène chez les hyperboréens » : Pindare l’a déjà dit de nous. Par delà le Nord, les glaces et la mort — notre vie, notre bonheur... Nous avons découvert  le  bonheur,  nous  en savons  le  chemin,  nous  avons trouvé l’issue à travers des milliers d’années de labyrinthe. Qui donc d’autre l’aurait trouvé ? — L’homme moderne peut­être ?

— « Je ne sais ni entrer ni sortir ; je suis tout ce qui ne sait ni entrer ni sortir » — soupire l’homme moderne… Nous sommes malades de cette modernité, — malades de cette paix malsaine, de  cette  lâche  compromission,  de  toute  cette  vertueuse malpropreté  du  moderne  oui  et  non.  Cette  tolérance  et  cette largeur  du  cœur,  qui  «  pardonne  »  tout,  puisqu’elle

«  comprend  »  tout,  est  pour  nous  quelque  chose  comme  un

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siroco.  Plutôt  vivre  parmi  les  glaces qu’au  milieu  de  vertus modernes  et  d’autres  vents du  sud  !…  Nous  avons  été  assez courageux,  nous n’avons ménagé ni d’autres, ni nous­mêmes : mais longtemps nous n’avons pas su où mettre notre bravoure.

Nous  devenions  sombres  et  on  nous  appelait fatalistes. Notre fatalité  —  c’était  la  plénitude,  la tension,  la  surrection  des forces.  Nous  avions  soif d’éclairs  et  d’actions,  nous  restions bien  loin  du bonheur  des  débiles,  bien  loin  de  la

«  résignation  »… Notre  atmosphère  était  chargée  d’orage,  la nature que  nous  sommes  s’obscurcissait  — car  nous  n’avions pas de chemin. Voici la formule de notre bonheur :  un oui, un non, une ligne droite, un but…

2.

Qu’est­ce qui est bon ? — Tout ce qui exalte en l’homme le sentiment  de  puissance,  la  volonté  de puissance,  la  puissance elle­même.

Qu’est­ce qui est mauvais ? — Tout ce qui a sa racine dans la faiblesse.

Qu’est­ce que le bonheur ? — Le sentiment que la puissance grandit — qu’une résistance est surmontée.

Non  le  contentement,  mais  encore  de  la  puissance, non  la paix  avant  tout,  mais  la  guerre  ; non  la  vertu, mais  la  valeur (vertu,  dans  le  style  de  la Renaissance, virtù, vertu dépourvue de moraline).

Périssent  les  faibles  et  les  ratés  :  premier  principe de notre

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amour des hommes. Et qu’on les aide encore à disparaître !

Qu‘est­ce qui est plus nuisible que n’importe quel vice ? — La  pitié  qu’éprouve  l’action  pour  les déclassés et les faibles :

— le christianisme…

3.

Je ne pose pas ici ce problème : Qu’est­ce qui doit remplacer l’humanité  dans  l’échelle  des  êtres  (—  l’homme  est  une fin

—)  ?  Mais  :  Quel  type  d’homme doit­on élever,  doit­on vouloir, quel type aura la plus grande valeur, sera le plus digne de vivre, le plus certain d’un avenir ?

Ce  type  de  valeur  supérieure  s’est  déjà  vu souvent  :  mais comme  un  hasard,  une  exception,  jamais comme  type voulu.

Au contraire, c’est lui qui a été le plus craint ; jusqu’à présent il  fut  presque  la  chose redoutable  par  excellence  ;  —  et  cette crainte engendra  le  type  contraire,  voulu,  dressé, atteint  :  la bête domestique,  la  bête  du  troupeau,  la  bête  malade qu’est l’homme, — le chrétien…

4.

L’humanité  ne  représente pas  un  développement vers  le mieux,  vers  quelque  chose  de  plus  fort,  de plus  haut,  ainsi qu’on  le  pense  aujourd’hui.  Le «  progrès  »  n’est,  qu’une  idée moderne,  c’est­à­dire  une idée  fausse.  Dans  sa  valeur

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l’Européen  d’aujourd’hui reste  bien  loin  au­dessous  de l’Européen  de  la Renaissance.  Se  développer  ne  signifie absolument  pas nécessairement  s’élever,  se  surhausser,  se fortifier.

Par contre, il existe une continuelle réussite de cas isolés, sur différents points de la terre, au milieu des civilisations les plus différentes.  Ces  cas permettent,  en  effet,  d’imaginer  un type supérieur,  quelque chose  qui,  par  rapport  à  l’humanité  tout entière, constitue  une  espèce  d’hommes  surhumains.  De  tels coups de hasard de la grande réussite, furent toujours possibles et le seront peut­être toujours. Et même des races tout entières, des  tribus,  des  peuples peuvent,  dans  des  circonstances particulières, représenter de pareils coups heureux.

5.

Il ne faut vouloir ni enjoliver ni excuser le christianisme : Il a mené une guerre à mort contre ce type supérieur de l’homme, il a mis au ban tous les instincts fondamentaux de ce type, il a distillé  de  ces instincts  le  mal, le méchant : — l’homme fort, type du réprouvé. Le christianisme a pris parti pour tout ce qui est faible, bas, manqué, il a fait un idéal de l’opposition envers les instincts de conservation de la vie forte, il a gâté même la raison  des  natures  les plus  intellectuellement  fortes  en enseignant  que  les valeurs  supérieures  de  l’intellectualité  ne sont  que péchés,  égarements  et tentations. Le plus lamentable exemple,  c’est  la  corruption  de  Pascal  qui  croyait à  la perversion  de  sa  raison  par  le  péché  originel, tandis  qu’elle

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n’était pervertie que par son christianisme ! —

6.

Un  spectacle  douloureux  et  épouvantable  s’est  élevé devant mes yeux : j’ai écarté le rideau de la corruption des hommes.

Ce  mot  dans  ma  bouche  est  au moins  à  l’abri  d’un  soupçon, celui  de  contenir  une accusation  morale  de  l’homme.  Je l’entends  —  il importe  de  le  souligner  encore  une  fois  — dépourvu d e moraline  :  et  cela  au  point  que  je  ressens  cette corruption  précisément  aux  endroits  où,  jusqu’à  nos jours,  on aspirait le plus consciencieusement à la « vertu », à la « nature divine  ».  J’entends corruption,  on  le  devine  déjà,  au  sens  de décadence  :  je prétends  que  toutes  les  valeurs  qui  servent aujourd’hui aux hommes à résumer leurs plus hauts désirs sont des valeurs de décadence.

J’appelle  corrompu  soit  un  animal,  soit  une espèce,  soit  un individu,  quand  il  choisit  et préfère  ce qui  lui  est désavantageux. Une histoire des « sentiments les plus élevés », des « idéaux de l’humanité » — et il est possible qu’il me faille la  raconter  — donnerait  presque  l’explication, pourquoi l’homme  est  si corrompu.  La  vie  elle­même  est  pour  moi l’instinct de  croissance,  de  durée,  l’accumulation  des  forces, l’instinct de puissance : où la volonté de puissance fait défaut, il  y  a  dégénérescence.  Je  prétends  que cette  volonté manque dans  toutes  les  valeurs supérieures  de  l’humanité  —  que  des valeurs de dégénérescence, des valeurs nihilistes, règnent sous les noms les plus sacrés.

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7.

On  appelle  le  christianisme  religion  de  la pitié  —  La  pitié est  en  opposition  avec  les  affections toniques  qui  élèvent l’énergie  du  sens  vital  :  elle  agit d’une  facon  dépressive.  On perd de la force quand on compatit. Par la pitié s’augmente et se  multiplie la  déperdition  de  force  que  la  souffrance  déjà apporte à la vie. La souffrance elle­même devient contagieuse par la pitié ; dans certains cas, elle peut amener une déperdition totale  de  vitalité  et d’énergie,  perte  absurde,  quand  on  la compare  à  la petitesse  de  la  cause  (—  le  cas  de  la  mort  du Nazaréen). Voici le premier point de vue ; pourtant il en existe un  plus  important  encore.  En  admettant  que  l’on mesure  la pitié d’après la valeur des réactions qu’elle a coutume de faire naître, son caractère de danger vital apparaîtra plus clairement encore. La pitié entrave en somme la loi de l’évolution qui est celle  de  la sélection.  Elle  comprend  ce  qui  est  mûr pour  la disparition,  elle  se  défend  en  faveur  des déshérités  et  des condamnés  de  la  vie.  Par  le  nombre  et la  variété  des  choses manquées  qu’elle  retient dans  la  vie,  elle  donne  à  la  vie  elle­

même  un  aspect sombre  et  douteux.  On  a  eu  le  courage d’appeler la  pitié  une  vertu  (—  dans  toute  morale noble  elle passe  pour  une  faiblesse  —)  ;  on  est  allé  plus loin,  on  a  fait d’elle la vertu, le terrain et l’origine de toutes les vertus. Mais il  ne  faut  jamais  oublier que  c’était  du  point  de  vue  d’une philosophie qui était nihiliste, qui inscrivait sur son bouclier la négation de la vie. Schopenhauer avait raison quand il disait : La vie est niée par la pitié, la pitié rend la vie encore plus digne d’être  niée,  —  la  pitié,  c’est  la pratique  du  nihilisme.  Encore

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une fois : cet instinct, dépressif et contagieux croise ces autres instincts qui  veulent  aboutir  à  conserver  et  à  augmenter  la valeur de la vie ; il est, tant comme multiplicateur que comme conservateur  de  toutes  les  misères,  un des  instruments principaux  pour  la  surrection  de  la décadence,  —  la  pitié persuade  du néant !… On  ne  dit pas  «  le  néant  »  :  on  met  en place « l’au­delà » ; ou bien « Dieu » ; ou « la vie véritable » ; ou  bien  le nirvâna,  le  salut,  la  béatitude… Cette  innocente rhétorique,  qui  rentre  dans  le  domaine  de  l’idiosyncrasie religieuse  et  morale,  paraîtra beaucoup  moins  innocente  dès que  l’on  comprendra  quelle  est  la  tendance qui  se  drappe  ici dans  un  manteau  de  paroles sublimes  :  l’inimitié  de  la  vie.

Schopenhauer  était l’ennemi  dela  vie,  c’est  pourquoi  la  pitié devint  pour lui  une  vertu… On sait qu’Aristote voyait dans la pitié  un  état  maladif  et  dangereux  qu’on  faisait  bien de déraciner  de  temps  en  temps  au  moyen  d’un purgatif  :  la tragédie, pour lui, était ce purgatif. Pour protéger l’instinct de vie, il faudrait en effet chercher un moyen de porter un coup à une accumulation de pitié, si dangereuse et si maladive comme elle  est  représentée  par  le  cas  de  Schopenhauer  (et malheureusement  aussi  par  celui  de  toute  notre décadence littéraire et artistique, de Saint­Pétersbourg à Paris, de Tolstoï à  Wagner),  afin  de  la  faire éclater… Rien  n’est  plus  malsain, au milieu de notre modernité malsaine, que la pitié chrétienne.

Être médecins dans ce cas,  implacables ici,  diriger  le scalpel, cela fait partie de nous­mêmes, cela est notre façon d’aimer les hommes,  par  elle nous  sommes  philosophes,  nous  autres hyperboréens ! ——— 

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8.

Il est nécessaire de dire qui nous considérons intérieurement comme notre constraste : — les théologiens et tout ce qui a du sang de théologien dans les veines — toute notre philosophie…

Il  faut  avoir  vu de  près  cette  destinée,  mieux  encore,  il  faut l’avoir vécue, il faut avoir manqué périr par elle pour ne plus comprendre  la  plaisanterie  dans  ce  cas  (la  libre  pensée de messieurs nos hommes de science, de nos physiologistes est à mes  yeux  une plaisanterie,  la  passion leur  manque  dans  ces questions,  il  leur  manque d’avoir souffert  avec  elles).  Cet empoisonnement  va beaucoup  plus  loin  qu’on  ne  pense  :  j’ai trouvé  l’instinct théologique  de  l’orgueil  partout  où aujourd’hui on  se  sent  «  idéaliste  »,  partout  où,  grâce  à  une origine plus haute, on s’arroge le droit de regarder la réalité de haut,  comme  si  elle  nous  était  étrangère… L’idéaliste,  tout comme  le  prêtre,  a  toutes  les  grandes idées  en  main  (et  non seulement  en  main  !),  il  en joue  avec  un  dédain  bienveillant contre  la « raison », les « sens », les « honneurs », le « bien­

être », la « science », il se sent au­dessus de tout cela, comme si  c’étaient  des  forces  pernicieuses  et séductrices,  au­dessus desquelles « l’esprit » plane en une pure réclusion : comme si l’humilité,  la chasteté,  la  pauvreté,  en  un  mot  la sainteté, n’avaient pas fait jusqu’à présent beaucoup plus de mal à la vie que  n’importe  quelles  choses  épouvantables,  que n’importe quels  vices… Le  pur  esprit  est  pur mensonge.  Tant  que  le prêtre passera encore pour une espèce supérieure, le prêtre, ce négateur,  ce calomniateur,  cet  empoisonneur  de  la  vie  par métier, il n’y a pas de réponse à la question : qu’est­ce que la

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vérité ? La vérité est déjà placée sur la tête si l’avocat avéré du néant  et  de  la  négation  passe  pour  être  le représentant  de  la vérité…

9.

C’est  à  cet  instinct  théologique  que  je  fais  la  guerre  : j’ai trouvé  ses  traces  partout  !  Celui  qui  a  du  sang de  théologien dans  les  veines  se  trouve,  de  prime abord,  dans  une  fausse position  à  l’égard  de  toutes choses,  dans  une  position  qui manque de franchise. Le pathos qui en émane s’appelle la foi : il  faut  fermer les yeux une fois pour toutes devant soi­même, pour ne pas souffrir de l’aspect d’une fausseté incurable. À part soi,  on  se  fait  de  cette  défectueuse  optique  une morale,  une vertu,  une  sainteté,  on  relie  la  bonne conscience  à  une  vision fausse,  —  on  exige  qu’aucune autre  sorte  d’optique  n’ait  de valeur,  après  avoir fait  sacro­sainte  la  sienne  propre,  avec  les noms  de «  Dieu  »,  de  «  salut  »,  d’«  éternité  ».  Partout  où j’allais j’ai  mis  à  jour  l’instinct  théologique  :  c’est  la  forme vraiment souterraine de la fausseté. Ce qu’un théologien tient pour  vrai, doit  être  faux  :  c’est  presque un  critérium  de  la vérité.  C’est  son  plus  bas instinct  de  conservation  qui  lui interdit  de  mettre  la réalité  en  honneur,  ou  de  lui  donner  la parole  en un  point  quelconque.  Partout  où  atteint  l’influence théologique  les évaluations  sont  renversées,  partout les concepts « vrai » et « faux » sont nécessairement intervertis :

« vrai » c’est dans ce cas ce qui est le plus pernicieux pour la vie ; ce qui l’élève, la surhausse, l’affirme, la justifie et la fait

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triompher s’appelle « faux »… S’il arrive que les théologiens, à  travers  la «  conscience  »  des  princes  (ou  des  peuples), étendent les mains vers la puissance, ne doutons pas de ce qui arrive chaque fois dans le fond : la volonté de la fin, la volonté nihiliste veut obtenir le pouvoir…

10.

Entre Allemands on m’entendrait de suite, si je disais que la philosopbie  est  corrompue  par  du  sang de  théologiens.  Le pasteur  protestant  est  le grand­père  de  la  philosophie allemande, le protestantisme lui­même son peccatum originale.

Définition  du protestantisme  :  le  christianisme  paralysé  d’un côté  — et  la  raison  aussi… On  n’a  qu’à  prononcer  le  mot  de

«  séminaire  de  Tubingue  »  pour  comprendre  ce qu’est  en somme  la  philosophie  allemande  —  une philosophie par supercherie…  Les  Souabes  sont  les meilleurs  menteurs  de l’Allemagne,  ils  mentent innocemment… D’où  vient l’allégresse qui, à l’apparition de Kant, passa sur l’Allemagne, dans le monde de la science qui se compose aux trois quarts de fils  de pasteurs  et  de  maîtres  d’école,  —  d’où  vient  la conviction  allemande  qui  maintenant  encore  trouve  son écho, la  conviction  qu’avec  Kant  s’inaugure  un revirement  vers  le mieux  ?  L’instinct  théologique  dans le  savant  allemand devinait ce qui redevenait possible… Un chemin détourné vers l’idéal  ancien  était ouvert,  le  concept  du  «  monde­vérité  »,  le concept de la morale en tant qu’esssence du monde (ces deux plus  méchantes  erreurs  qu’il  y  ait  !)  était  de  nouveau, sinon

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démontrable,  du  moins  impossible  à  réfuter, grâce  à  un scepticisme subtil et rusé… La raison, le droit à la raison, n’a pas  de  grande  portée...  On avait  fait  de  la  réalité  une

«  apparence  »  ;  un  monde tout  à  fait mensonger,  celui  de l’essence était devenu réalité… Le succès de Kant n’est qu’un succès  de théologien  ;  Kant  n’était,  comme  Luther,  comme Leibnitz, qu’un frein de plus à l’intégrité allemande déjà si peu solide. — —

11.

Un mot encore contre Kant en tant que moraliste. Une vertu doit  être  notre  invention, notre  défense  et notre  nécessité personnelles  :  prise  dans  tout  autre sens  elle  n’est  qu’un danger. Ce qui n’est pas une condition  vitale,  est nuisible à la vie  :  une  vertu  qui n’existe  qu’à  cause  d’un  sentiment  de respect  pour l’idée  de  «  vertu  »,  comme  Kant  la  voulait,  est dangereuse.  La  «  vertu  »,  le  «  devoir  »,  le  «  bien  en  soi  », le bien  avec  le  caractère  de  l’impersonnalité,  de la  valeur générale  —  des  chimères  où  s’exprime la  dégénérescence,  le dernier affaiblissement de la vie, la chinoiserie de Kœnigsberg.

Les  plus  profondes lois  de  la  conservation  et  de  la  croissance exigent  le contraire  :  que  chacun  s’invente sa  vertu,  son impératif  catégorique.  Un  peuple  périt  quand  il  confond son devoir  avec  la  conception  générale  du  devoir. Rien  ne  ruine plus  profondément,  plus foncièrement  que  le  devoir impersonnel,  le  sacrifice  devant le  dieu  Moloch  de l’abstraction.  —  Que  l’on  n’ait  pas trouvé  dangereux

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l’impératif catégorique de Kant !… Seul l’instinct théologique a  pu  le  prendre  sous  sa protection  !  Une  action  suscitée  par l’instinct de vie prouve sa valeur par la joie qui l’accompagne : e t ce  nihiliste  aux  entrailles  chrétiennes  et dogmatiques considérait  la  joie  comme  une objection…  Qu’est­ce  qui débilite  plus  vite  que  de  travailler,  de penser,  de  sentir  sans nécessité  intérieure,  sans  une profonde  élection  personnelle, sans joie,  tel  un automate  du  «  devoir  »  ?  C’est  en  quelque sorte la recette pour la décadence et même pour l’imbécillité…

Kant  devint  imbécile.  —  Et  c’était  là  le contemporain  de Gœthe ! Cette araignée par destination était considérée comme le philosophe allemand par excellence — et l’est encore !… Je me garde bien de dire ce que je pense des Allemands… Kant ne voyait­il pas  dans  la  Révolution  française  le  passage  de  la forme inorganique de l’État à la forme organique ? Ne s’est­il pas  demandé  s’il  existe  un  événement inexplicable  autrement que par une aptitude morale de l’humanité, en sorte que, par cet événement, serait démontré, une fois pour toutes, « la tendance de  l’humanité  vers  le  bien  »  ?  Réponse  de  Kant «  C’est  la Révolution.  »  L’instinct  qui  se  méprend en  toutes  choses, l’instinct  contre  nature,  la décadence  allemande  en  tant  que philosophie — voilà Kant ! —

12.

Je  mets  quelques  sceptiques  à  part,  les  philosophes de  race dans l’histoire de la philosophie : quant au reste, il ignore les premières  exigences  de  la  probité intellectuelle.  Ils  font  tous

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comme  les  femmes,  ces grands  enthousiastes,  ces  bêtes curieuses,  ils prennent  les  «  beaux  sentiments  »  pour  des arguments, la « poitrine soulevée » pour le soufflet de forge de la divinité, la conviction pour le critérium de la vérité. À la fin de ses jours, Kant, dans son innocence « allemande », a encore cherché  à  rendre scientifique,  sous  le  nom  de  «  raison pratique  »,  cette forme  de  la  corruption,  ce  manque  de conscience intellectuelle : il inventa ad hoc une raison, où l’on n’aurait  pas  à  s’occuper  de  la  raison,  et  cette  raison se manifestait  quand  parle  la  morale,  quand  la revendication idéale  «  tu  dois  »  se  fait  entendre.  Si l’on  considère  que  chez presque  tous  les  peuples  le philosophe  n’est  que  le développement  du  type sacerdotal,  cet  héritage  du  prêtre, ce faux monnayage devant soi­même, ne surprend plus. Quand on a  des devoirs  sacrés,  par  exemple  de  rendre  les  hommes meilleurs,  de  les  sauver,  de  faire  leur  salut,  quand on porte la divinité  dans  sa  poitrine,  quand  on  est le  porte­voix  des impératifs supraterrestres, on se trouve déjà, avec une pareille mission,  en  dehors des  évaluations  purement  conformes  à  la raison, — sanctifié soi­même déjà par une pareille tâche, type soi­même  d’une  hiérarchie  supérieure  !… En  quoi  la science regarde­t­elle un prêtre ! Il se trouve trop haut pour elle ! — Et le  prêtre  a  régné  jusqu’ici  !  Il détermine  la  conception  du

« vrai » et du « faux » !… 

13.

Ne restons pas au­dessous de la mesure : nous­mêmes, nous

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autres esprits libres, nous sommes déjà une « transmutation de toutes  les  valeurs  »,  une réelle  déclaration  de  guerre  et  de victoire contre toutes les vieilles conceptions du « vrai » et du

« faux ». Les vues les plus précieuses se trouvent les dernières ; mais les vues les plus précieuses sont les méthodes. Toutes les méthodes,  toutes  les suppositions  de  notre  esprit  scientifique actuel, avaient contre elles, pendant des siècles, le plus profond mépris  :  grâce  à  elles  on  était  exclus  des  relations avec  les

« honnêtes gens », — on était considéré comme un « ennemi de Dieu », un dénigreur de la vérité, un « possédé ». En tant que caractère scientifique on était Tchândâla… Nous avions contre nous  tout  le  pathos  de  l’humanité  —  sa  conception de  ce  qui devait  être  la  vérité,  le  service  de  la  vérité. Chacun  des impératifs « tu dois » était jusqu’à présent dirigé contre nous…

Nos  objets,  notre  allure silencieuse, circonspecte, méfiante — tout  leur semblait  absolument  indigne  et  méprisable.  —  En dernière instance, il y aurait lieu de se demander, avec quelque raison,  s’il  n’y  avait  pas  un  certain raffinement  esthétique  à retenir  l’humanité  dans  un  si  long aveuglement : elle exigeait de  la  vérité  un  effet pittoresque,  elle  exigeait  de  même  que celui  qui  cherche la  connaissance  produise  sur  les  sens  une forte impression. Notre humilité leur fut longtemps contraire…

Oh comme ils avaient deviné cela, ces dindons de la divinité !

—— 

14.

Nous  avons  changé  notre  facon  de  voir.  Nous sommes

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devenus  moins  prétentieux  en  toutes  choses.  Nous ne  faisons plus descendre l’homme de « l’esprit », de la « divinité », nous l’avons replacé parmi les animaux. Il est pour nous l’animal le plus  fort,  parce qu’il est le plus rusé : notre spiritualité en est une suite.  Nous  nous  défendons  d’autre  part  contre  une vanité qui, là aussi, voudrait élever sa voix : comme si l’homme avait été la grande pensée de derrière la tête de l’évolution animale.

Il n’est absolument pas le couronnement de la création ; chaque être se trouve à côté de lui au même degré de perfection… Et, en prétendant cela, nous allons encore trop loin : l’homme est relativement  le  plus  manqué  de tous  les  animaux,  le  plus maladif,  celui  qui  s’est égaré  le  plus  dangereusement  loin  de ses instincts — il est vrai qu’avec tout cela il est aussi l’animal le plus intéressant !  —  En  ce  qui  concerne  les  animaux, c’est Descartes  qui,  le  premier,  a  eu  l’admirable hardiesse  de considérer,  l’animal  en  tant  que machine  :  toute  notre physiologie  s’évertue  à  démontrer  cette proposition.  Aussi, logiquement,  ne  mettons­nous plus  l’homme  à  part,  comme faisait  Descartes  :  ce que  l’homme  conçoit  aujourd’hui  ne  va pas  plus loin  que  sa  conception  machinale.  Autrefois  on donnait  à  l’homme  le  «  libre  arbitre  »  comme une  dotation d’un monde supérieur : aujourd’hui nous lui avons même pris l’arbitre,  la  volonté,  en  ce sens  qu’il  n’est  plus  permis d’entendre  par  là  un attribut.  Le  vieux  mot  de  «  volonté  »  ne sert  plus qu’à  désigner  une  résultante,  une  sorte  de  réaction individuelle  qui,  nécessairement,  fait  suite  à  une série d’irritations  soit  concordantes,  soit contradictoires  :  —  la volonté  n’«  agit  »  ni  n’«  agite  »  plus… Autrefois  on  voyait dans la conscience de l’homme, dans l’« esprit », une preuve de son  origine supérieure,  de  sa  divinité  ;  pour perfectionner

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l’homme  on lui  conseillait  de  rentrer  en  lui­même  ses  sens, comme  la  tortue,  de  supprimer  les  relations  avec  les choses terrestres,  d’écarter  l’enveloppe  mortelle  :  il ne  restait  de  lui que l’essentiel : « le pur esprit ». Là aussi nous avons modifié notre  manière  de  voir  : l’«  esprit  »,  la  conscience,  nous semblent précisément  être  les  symptômes  d’une  relative imperfection de l’organisme, une expérience, un tâtonnement, une méprise, une peine qui use inutilement beaucoup de force nerveuse,  —  nous  nions  qu’une  chose  puisse être  faite  à  la perfection,  tant  qu’elle  est  faite consciemment.  Le  «  pur esprit  »  est  une  bêtise  pure  :  si nous  faisons  abstraction  du système  nerveux,  de l’  «  envoloppe  terrestre  »,  nous  nous trompons dans notre calcul, rien de plus !…

15.

Dans le christianisme, ni la morale, ni la religion ne sont en contact  avec  la  réalité.  Bien que  des causes  imaginaires (« Dieu », « l’âme », « moi », « esprit », « libre arbitre » — ou même l’arbitre  qui  n’est  «  pas  libre  »)  ;  rien  que  des  effets imaginaires  («  le  péché  »,  «  le  salut  »,  «  la  grâce  »,

«  l‘expiation  »,  «  le  pardon  des  péchés  »).  Une relation imaginaire entre les êtres (« Dieu », « les esprits », « l’âme ») ; une  imaginaire  science naturelle  (anthropocentrique  ;  un manque  absolu  du  concept des  causes  naturelles)  ;  une psychologie  imaginaire (rien  que  des  malentendus,  des interprétations  de sentiments  généraux  agréables  ou désagréables,  tels que les états du grand sympathique, à l’aide

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d u langage  figuré  des  idiosyncrasis  religieuses  et  morales — (« le repentir », « la voix de la conscience », « la tentation du diable  »,  «  la  présence  de  Dieu  »)  ;  une téléologie  imaginaire («  le  règne  de  Dieu  », «  le  jugement  dernier  »,  «  la  vie éternelle »). — Ce monde de fictions pures se distingue très à son désavantage du monde des reves, puisque celui­ci reflète la réalité, tandis que l’autre ne fait que la fausser, la déprécier et l a nier.  Après  que  le  concept  «  nature  »  fut  inventé,  en tant qu’opposition  au  concept  «  Dieu  »,  «  naturel  » devint l’équivalent de « méprisable », — tout ce monde de fictions a sa racine dans la haine contre le naturel (— la réalité ! —), elle est  l’expression  du  profond déplaisir  que  cause  la  réalité…

Mais ceci explique tout. Qui donc est seul à avoir des raisons pour  sortir  de la  réalité par  un  mensonge  ?  Celui  qu’elle  fait souffrir. Mais souffrir, dans ce cas, signifie être soi­même une réalité manquée… La prépondérance du sentiment de peine sur le  sentiment  de  plaisir  est  la cause de  cette  religion,  de  cette morale  fictive  :  un  tel excès  donne  la  formule  pour  la décadence…

16.

Une  critique  de la  conception  chrétienne  de  Dieu  entraîne une  conclusion  semblable.  Un  peuple  qui a  encore  foi  en  lui­

même possède aussi un Dieu qui lui est propre. Il vénère en ce Dieu  les  conditions qui  le  rendent  victorieux,  ses  vertus,  il projette la  sensation  de  plaisir  qu’il  se  cause  à lui­même,  le sentiment  de  puissance  dans  un  être qu’il  peut  en  remercier.

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Celui qui est riche, veut donner ; un peuple fier a besoin d’un Dieu, à qui sacrifier… La religion, dans ces conditions, est une forme  de  la  reconnaissance.  On  est  reconnaissant envers  soi­

même : voilà pourquoi il faut un Dieu. Un tel Dieu doit pouvoir servir  et  nuire,  doit  être ami  et  ennemi,  on  l’admire  en  bien comme en mal. La castration anti­naturelle d’un Dieu, pour en faire un Dieu du bien seulement, se trouverait en dehors de tout ce que l’on désire. On a besoin du Dieu méchant autant que du Dieu bon. On ne doit pas précisément sa propre existence à la tolérance,  à  la philanthropie...  Qu’importerait  un  Dieu  qui  ne connaîtrait  ni  la  colère,  ni  la  vengeance,  ni  l’envie, ni  la moquerie,  ni  la  ruse,  ni  la  violence,  qui ignorerait  peut­être même  les  radieuses ardeurs  de  la victoire  et  de l’anéantissement  ?  On  ne  comprendrait pas  un  Dieu  pareil, pourquoi l’aurait­on ? Sans doute, quand un peuple périt, quand il  sent disparaître définitivement sa foi en l’avenir, son espoir en  la  liberté,  quand  la  soumission  lui  paraît  être  de première nécessité,  quand  les  vertus  de  la soumission  entrent  dans  sa conscience,  comme  une condition  de  la  conservation,  alors  il faut  aussi  que  son Dieu  se  transforme.  Il  devient  maintenant cagot, craintif,  humble,  il  conseille  «  la  paix  de  l’âme  », l’absence de la haine, les égards, l’« amour », envers les amis comme  envers  les  ennemis.  ll  ne fait  que  moraliser,  il  rampe dans la tannière de toutes les morales privées, devient le Dieu de  tout  le monde,  le  Dieu  de  la  vie  privée,  il  devient cosmopolite… Autrefois il représentait un peuple, la force d’un peuple,  tout  ce  qui  est  agressif  et  altéré  de puissance,  dans l’âme d’un peuple ; maintenant il n’est plus que le Dieu bon…

En  effet,  il  n’y  a  pas  d’autre alternative  pour  les  Dieux  : ou bien  ils  sont  la  volonté de  puissance  —  alors  ils  seront  les

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Dieux  d’un peuple,  — ou  bien  ils  sont  l’impuissanee  de  la puissance — et alors ils deviendront nécessairement bons…

17.

Partout où, d’une façon quelconque, la volonté de puissance diminue,  il  y  a  chaque  fois  un  recul physiologique,  une décadence.  La  divinité  de  la décadence  circonscrite  dans  ses vertus et ses instincts virils devient nécessairement le Dieu de ceux qui sont dans un état de régression physiologique, le Dieu des  faibles.  Eux­mêmes  ne  s’appellent  pas  les faibles,  ils s’appellent les « bons ». On comprend, sans qu’il y ait besoin d’une  indication,  dans  quel moment  de  l’histoire,  la  fiction dualistique  d’un  bon et  d’un  mauvais  Dieu  devient  possible.

Avec  le  même instinct  dont  se  servent  les  assujettis  pour abaisser leur  Dieu  vers  «  le  bien  en  soi  »,  ils  enlèvent  ses bonnes qualités au Dieu de leurs vainqueurs ; ils se vengent de leurs  maitres  en diabolisant  le  Dieu  de ceux­ci.  Le bon  Dieu, aussi  bien  que  le  diable  :  tous  deux sont  des  produits  de  la décadence. Comment est­il possible de se soumettre encore, de nos  jours,  à  la simplesse  des  théologiens  chrétiens,  pour décréter,  avec eux,  que  le  développement  de  la  conception  de Dieu depuis le « Dieu d’Israël », le Dieu d’un peuple, jusqu’au Dieu  chrétien,  l’ensemble  de  toutes  les  bontés, puisse  être  un progrès ? Mais Renan même le fait. Comme si Renan avait un droit  à  la  simplesse  !  Le contraire  saute  aux  yeux.  Si  l’on élimine  de  la  conception de  Dieu,  les  conditions  de  la  vie ascendante,  tout  ce qui  est  fort,  brave,  superbe,  fier,  si  cette

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conception déchoit  pas  à  pas  pour  devenir  le  symbole  d’un bâton de lassitude, d’une planche de salut pour tous ceux qui se noient,  si  l’on  en  fait  le  Dieu  des  pauvres gens,  des  pécheurs, des  malades par excellence  et  si l’attribut  de  «  Sauveur  »,  de

«  Rédempteur  » reste  en  quelque  sorte  et  d’une  manière générale  le  seul attribut  divin  : à  quoi  mènera  une  pareille transformation ? une telle réduction du divin ? — Sans doute : le « règne de Dieu » en est grandi. Autrefois Dieu n’avait que son  peuple,  son  peuple  «  élu  ». Depuis  lors  il  s’en  est  allé  à l’étranger, tout comme son peuple, il s’est mis à voyager sans plus  jamais tenir  en  place  :  jusqu’à  ce  que  partout  il  fût  chez lui,  le  grand  cosmopolite,  —  jusqu’à  ce  qu’il  eût  de son  côté

«  le  grand  nombre  »  et  la  moitié  du  monde. Mais  le  Dieu  du

«  grand  nombre  »,  le  démocrate parmi  les  dieux,  ne  devint quand  même  pas  un  fier Dieu  païen  :  il  resta  juif,  il  resta  le Dieu des carrefours clandestins, le Dieu des recoins et des lieux obscurs,  de  tous  les  quartiers  malsains  du monde  entier.  Son royaume  universel  est,  avant comme  après,  un  royaume souterrain, un hôpital, un royaume de ghetto… Et lui­même si pâle,  si faible,  si décadent…  Les  plus  blêmes  parmi  les êtres pâles se rendirent maîtres de lui, messieurs les métaphysiciens, ces  albinos  de  la  pensée.  Tant ils  filèrent  leur  toile  autour  de lui, qu’hypnotisé par leurs mouvements, il devint araignée lui­

même, lui­même  métaphysicien.  Maintenant,  il  s’est  remis à dévider le monde hors de lui­même — sub specie Spinozae [1]

—, il se transfigura en une chose toujours plus mince, toujours plus  pâle,  il  devint  «  idéal  », «  esprit  pur  »,  « absolutum  »,

« chose en soi »… La ruine d’un Dieu : Dieu devint « chose en soi »…

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18.

La  conception  chrétienne  de  Dieu  —  Dieu,  le  Dieu des malades,  Dieu,  l’araignée,  Dieu,  l’esprit  —  est une  des conceptions  divines  les  plus  corrompues que  l’on  ait  jamais réalisées sur terre ; peut­être est­elle même au plus bas niveau de  l’évolution descendante  du  type  divin  :  Dieu  dégénéré jusqu’à  être en contradiction  avec  la  vie,  au  lieu  d’en  être  la glorification  et  l’éternel affirmation  !  Déclarer  la  guerre, au nom de Dieu, à la vie, à la nature, à la volonté de vivre ! Dieu, la formule pour toutes les calomnies de l’« en­deçà », pour tous les mensonges de l’« au­delà » ! Le néant divinisé en Dieu, la volonté du néant sanctifiée !…

19.

Que les fortes races du nord de l’Europe n’aient pas repoussé le Dieu chrétien, cela ne fait vraiment pas honneur à leur don religieux, pour ne rien dire de leur goût. Ils auraient dû en finir avec  ce produit  de  la décadence,  maladif  et  débile.  Voilà pourquoi une malédiction repose sur eux : ils ont absorbé, dans tous  leurs  instincts,  la  maladie,  la  vieillesse,  la contradiction,

—  depuis  lors  ils  n’ont  plus créé  de Dieu  !  Deux  mille  ans presque,  et  pas  un  seul  nouveau Dieu  !  Hélas,  il  subsiste toujours,  comme  un ultimatum  et  un maximum  de  la  force créatrice  du  divin, d u creator  spiritus  dans  l’homme,  ce pitoyable  Dieu, du  monotono­théisme  chrétien  !  Cet  hybride

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édifice  de décombres,  né  de  zéro,  d’une  idée  et  d’une contradiction,  où  tous  les  instincts  de décadence,  toutes  les lâchetés et toutes les fatigues de l’âme trouvent leur sanction !

— —

20.

Par  ma  condamnation  du  christianisme  je  ne voudrais  pas avoir fait tort à une religion parente qui le dépasse même par le nombre de ses croyants : le bouddhisme. Tous deux se valent en tant  que religions  nihilistes  —  ce  sont  des  religions  de décadence — mais tous deux sont séparés de la plus singulière manière.  Le  critique  du  christianisme  est profondément reconnaissant aux indianisants d’être à même de les comparer maintenant. — Le bouddhisme est cent fois plus réaliste que le christianisme, — il porte, comme héritage, la faculté de savoir objectivement et froidement poser les problèmes, il vient après u n mouvement  philosophique  de  plusieurs  siècles  ;  l’idée  de

«  Dieu  »,  dans  sa  genèse,  est  déjà  fixée  quand  il  arrive. Le bouddhisme  est  la  seule  religion  vraiment positivite  que  nous montre l’histoire, même dans sa théorie de la connaissance (un strict  phénoménalisme  —)  il ne  dit  plus  «  lutte  contre  le péché  »,  mais,  donnant droit  à  la  réalité,  «  lutte  contre  la souffrance  ».  Il  a déjà  derrière  lui,  et  cela  le  distingue profondément du  christianisme,  l’illusion  volontaire  des conceptions  morales,  —  il  se  trouve  placé,  pour  parler  mon langage,  par  delà  le  bien  et  le  mal.  —  Les deux  faits physiologiques  qu’il  prend  pour  base  et  qu’il considère  sont  :

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d’abord,  une  hypertrophie  de  la sensibilité,  qui  s’exprime  par une  faculté  de souffrir  raffinée, ensuite  une hyperspiritualisation, une vie trop prolongée parmi les idées et les procédures  logiques,  ou  l’instinct  personnel  a  été  levé en faveur  de  l’impersonnalité.  (—  Deux  états  que  du moins quelques­uns  de  mes  lecteurs,  les  «  objectifs  » comme  moi, connaissent  par  expérience.)  En  raison de  ces  conditions physiologiques,  une depression  s’est produite,  une  dépression que Bouddha combat par l’hygiène. Il emploie, comme remède, la vie en plein air, la vie ambulatoire, la tempérance et le choix des aliments, des précautions contre les spiritueux, contre tous les  états  affectifs  qui  font  de  la  bile,  qui échauffent  le  sang  : point  de soucis,  ni  pour  soi  ni pour  les  autres  !  Il  exige  des représentations  qui procurent soit le repos, soit la gaieté, — il invente  le moyen  de  se  débarrasser  des  autres.  Il  entend  la bonté, le fait d’être bon. comme favorable à la santé. La prière est  exclue,  tout  comme  l’ascétisme  ;  pas d’impératif catégorique, aucune contrainte, pas même dans la communauté claustrale — (on peut de nouveau en sortir —). Tout cela n’est considéré  que  comme moyen pour renforcer cette trop grande sensibilité. C’est  pourquoi  le  bouddhisme  n’exige  pas  la  lutte contre  les  hérétiques  ;  sa  doctrine  ne  se  défend de  rien  autant que du sentiment de vengeance, de l’aversion,  du ressentiment (— « l’inimitié ne met pas fin à l’inimitié » : c’est le touchant refrain  de tout  le  bouddhisme…  ).  Et  cela  avec  raison  :  En considération du principal but diététique, ces émotions seraient tout  à  fait malsaines.  Il  combat  la  fatigue spirituelle  qu’il trouve  à  son  arrivée,  une  fatigue qui  s’exprime  par  une  trop grande « objectivité » (c’est­à­dire affaiblissement de l’intérét individuel, perte de l’équilibre, de « l’égoïsme ») par un sévère

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retour,  même  des  intéréts  spirituels,  sur  la personnalité.  Dans l’enseignement  de  Bouddha,  l’égoïsme devient  un  devoir  :  la

«  seule  chose  nécessaire  ». La  façon  de  se  dégager  de  la souffrance règle et délimite toute la diète spirituelle (— qu’on se souvienne de cet Athénien qui déclarait également la guerre à  «  la  science  pure  »,  de  Socrate  qui,  dans  le domaine  des problèmes,  éleva  l’égoisme  personnel  à la  hauteur  d’un principe de morale).

21.

La première condition pour le bouddhisme est un climat très doux, une grande douceur, une grande lihéralité dans les mœurs et pas de militarisme. Le mouvement doit avoir son foyer dans les castes supérieures, même dans les castes savantes. On veut comme but suprême la sérénité, le silence, l’absence de désirs et on atteint son but. Le bouddhisme n’est pas une religion où l’on  aspire  seulement  à  la perfection ; la perfection est le cas normal. —

Dans  le  chistianisme,  les  instincts  des  soumis  et des opprimés viennent au premier plan : ce sont les castes les plus basses  qui  cherchent  en  lui  leur  salut, Ici  l’on  exerce,  comme occupation,  comme  remède contre  l’ennui,  la  casuistique  du péché, la critique de soi, l’inquisition de la conscience, ici l’on maintient sans cesse (par la prière) l’extase devant un puissant appelé  «  Dieu  »  ;  ici  le  plus  haut  est  regardé  comme inaccessible,  comme  un  présent,  une  «  grâce  ».  La publicité manque aussi : le huis­clos, le lieu obscur est chrétien. Ici l’on

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méprise  le  corps,  l’hygiène  est repoussée  comme  sensualité  ; l’Église  se  défend  même contre  la  propreté  (—  la  première mesure  chrétienne après l’expulsion des Maures fut la clôture des  bains publics  —  à  Cordoue  seul  il  y  en  avait  deux  cent soixante­dix). Une certaine disposition à la cruauté, envers soi­

même  et  envers  les  autres,  est essentiellement chrétienne ; de même  la  haine  des  incrédules,  des dissidents,  la  volonté  de persécuter.  Des  idées sombres  et  inquiétantes  occupent  le premier plan ; les états d’âme les plus recherchés, ceux qu’on désigne sous les noms les plus élevés, sont « épilepsoïdes » ; la diète  est  ordonnée  de  manière  à  favoriser  les phénomènes morbides,  et  à  surexciter  les  nerfs.  Chrétienne est  la  haine mortelle contre les maîtres de la terre, contre les « nobles » — et  en  même  temps  une concurrence  cachée  et  secrète  (—  on leur laisse le « corps » on ne veut que « l’âme » —). Chrétienne est la haine de l’esprit, de la fierté, du courage, de la liberté, du libertinage de l’esprit ; chrétienne est la haine contre les sens, contre la joie des sens, contre la joie en général…

22.

Le  christianisme,  lorsqu’il  quitta  son  premier terrain,  les castes  inférieures,  le souterrain  du  monde antique,  lorsqu’il chercha  la  puissance  parmi  les peuples  barbares,  n’avait  plus devant  lui,  comme première  condition,  des  hommes fatigués, mais des hommes intérieurement abrutis, qui se déchiraient les uns  les  autres,  l’homme  fort,  mais  l’homme atrophié.  Le mécontentement  de  soi­même,  la  souffrance du  corps  ne  sont

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pas  ici,  comme  chez  les  bouddhistes, hyperesthésie  et  trop grande  faculté  de  souffrir,  au contraire,  un  énorme  désir  de faire souffrir, de déchaîner la tension intérieure en des actions et  des  idées contradictoires.  Le  christianisme  avait  besoin d’idées et  de  valeurs barbares  pour  se  rendre  maître  des barbares, tels sont le sacrifice des prémices, la consommation du sang dans la Cène, le mépris de l’esprit et de la culture, la torture  sous  toutes  ses  formes,  corporelle et  spirituelle,  la grande pompe des cultes. Le bouddhisme est une religion pour des  hommes tardifs, pour  des  races  devenues  bonnes,  douces, spirituelles, qui sont trop susceptibles à la douleur (— l’Europe n’est pas encore mûre pour lui —) : il est un rappel de ces races vers la paix et la sérénité, la diète dans les choses de l’esprit, vers un certain endurcissement corporel. Le christianisme veut se rendre maître de bêtes fauves ; son moyen c’est de les rendre malades,  l’affaiblissement  est  la  recette  chrétienne  pour l’apprivoisement,  pour  la  «  civilisation  ».  Le  bouddhisme est une  religion  pour  la  fin  et  la  lassitude  de  la civilisation  ;  le christianisme ne trouve pas encore cette civilisation, il la crée si cela est nécessaire.

23.

Le bouddhisme, encore une fois, est cent fois plus froid, plus véridique,  plus  objectif.  ll  n’a  plus  besoin d e s’apprêter  sa douleur, sa faculté de souffrir, par l’interprétation du péché, il dit simplement ce qu’il pense : « Je souffre ». Pour le barbare, au  contraire, souffrir  n’est  rien  de  convenable  :  il  a  d’abord

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besoin d’une  explication  pour  s’avouer  qu’il  souffre  (son instinct le pousse plutôt à nier la souffrance, à la supporter en silence).  Ici  le  mot  «  diable  »  fut  un bienfait  :  on  avait  un ennemi  prépondérant  et  terrible —  on  n’avait  pas  besoin d’avoir honte de souffrir d’un pareil ennemi. —

Au  fond  du  christianisme  il  y  a  quelques  finesses qui appartiennent à l’Orient. Avant tout, il sait qu’il est tout à fait indifférent en soi qu’une chose soit vraie, mais qu’il est de la plus haute importance qu’elle soit crue vraie. La vérité et la foi en quelque chose : ce sont là deux mondes d’intérêt tout à fait éloignés l’un de l’autre, presque des mondes d’oppositions, — on  arrive  à  l’un  et  à  l’autre  sur  des  chemins foncièrement différents. Le fait d’être initié sur ce point constituait presque le  sage  en  Orient  :  ainsi  l’entendent  les brahamanes,  ainsi l’entendent  Platon,  et  tous  les disciples  de  la  sagesse ésotérique. Si, par exemple, il y a du bonheur à se savoir sauvé d’un  péché,  il  n’est  pas nécessaire,  comme  condition,  que l’homme  soit coupable,  l’essentiel  c’est  qu’il  se sente coupable.  Mais, si,  de  toute  facon,  la  foi  est  nécessaire  avant tout, il faudra mettre en discrédit la raison, la connaissance. la recherche scientifique : le chemin de la vérité devient chemin défendu. — L’espoir intense est un bien plus grand stimulant à la  vie  que  n’importe quel  bonheur  qui  se  réalise.  Il  faut soutenir  ceux qui  souffrent  par  un  espoir  qui  ne  peut  être contredit  par  aucune  réalité,  —  qui  ne  peut  pas  aboutir à  une réalisation  :  un  espoir  d’au­delà.  (À  cause de  cette  faculté  de faire  languir  le  malheureux, l’espoir  était  considéré  par  les Grecs  comme  le  mal des  maux,  comme  le  plus malin de tous, celui  qui resta  au  fond  de  la  boîte  de  Pandore.)  —  Pour  que

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l’amour  soit  possible,  Dieu  doit  être  personnel  ;  pour que  les instincts les plus bas puissent être de la partie, il faut que Dieu soit jeune. Pour la ferveur des femmes on met un beau saint au premier plan, pour celle des hommes une Sainte­Vierge. Ceci à condition que le christianisme veuille devenir maître du sol, où le  culte  d’Aphrodite  et  le  culte  d’Adonis avait déjà déterminé la conception du culte. La revendication de la chasteté renforce la véhémence et l’intériorité de l’instinct religieux — elle rend le culte plus chaud, plus enthousiaste, plus intense. — L’amour est  l’état  où  l’homme  voit  le  plus  les choses  comme  elles  ne sont pas.  La  force  illusoire  est à  son  degré  le  plus  élevé,  de même  la  force adoucissante,  la  force glorifiante.  On  supporte davantage en  amour,  on  souffre  tout.  Il  s’agissait  de  trouver une religion où l’on puisse aimer : avec l’amour on se met au­

dessus  des  pires  choses  dans  la  vie  —  on ne  les  voit  plus  du tout. — Ceci sur les trois vertus chrétiennes, la foi, l’amour et l’espéranee  :  je  les appelle  les  trois prudences chrétiennes. — L e bouddhisme  est  trop  tardif,  trop  positif,  pour  être  encore prudent de cette facon. —

24.

Je  ne  fais  que  toucher  ici  le  problème  de  l’origine  du christianisme. Le premier point pour arriver à la solution de ce problème  s’énonce  ainsi  :  On  ne peut  comprendre  le christianisme qu’en le considérant sur le terrain où il a grandi,

—  il  n’est  point un  mouvement  de  réaction  contre  l’instinct sémitique,  il  en  est  la  conséquence  même,  une conclusion  de

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plus dans sa terrifiante logique ; dans la formule du Sauveur :

« Le salut par les juifs ». — Voici le second point : — Le type psychologique  du Galiléen  est  encore  reconnaissable,  mais  ce n’est que  dans  sa  complète  dégénérescence  (qui  est  en même temps une mutilation et une surcharge de traits étrangers) qu’il a  pu  servir,  ainsi  qu’on  l’a utilisé,  de  type  au Sauveur  de l’humanité. —

Les  juifs  sont  le  peuple  le  plus  remarquable  de l’histoire universelle,  puisque,  placés  devant  la question de l’être ou du non­être,  ils  ont  préféré, avec  une  clairvoyance  inquiétante, l’être à tout prix. Ce  prix  était  la falsification radicale de tout ce  qui  est nature, naturel, réalité, tant du monde intérieur que du  monde  extérieur.  Ils  se  barricadèrent  contre  toutes les conditions  qui permettaient  jusqu’à  présent  à  un peuple  de vivre, ils créèrent une idée contraire aux conditions naturelles,

—  ils  ont  retourné,  l’un  après l’autre,  la  religion,  le  culte,  la morale,  l’histoire,  la psychologie,  pour  en  faire,  d’une  façon irrémédiable, le contraire de ce qui était leur valeur naturelle. Nous rencontrons encore une fois le même phénomène, élevé à des  proportions  indicibles,  et  malgré cela,  ce  n’en  est  qu’une copie : — il manque à l’église chrétienne, en comparaison du

«  peuple  des  élus  », toute  prétention  à  l’originalité.  C’est  par cela même que les juifs sont le peuple le plus fatal de l’histoire universelle  :  dans  leur  influence  ultérieure,  ils  ont tellement faussé l’humanité qu’aujourd’hui encore le chrétien peut sentir d’une  façon  antijuive,  sans  se considérer  comme  la conséquence extrême du judaïsme.

Dans  ma Généalogie  de  la  morale,  j’ai  présenté  pour la première fois psychologiquement l’idée de contraste entre une

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morale noble et une morale de ressentiment, l’une née d’un non à  l’égard  de  l’autre  : c’est  la  morale  judéo­chrétienne  tout entière.  Pour pouvoir  dire  «  non  »  en  réponse  à  tout  ce  qui représente le mouvement ascendant de la vie, à tout ce qui est bien né, la puissance, la beauté, l’affirmation de soi sur la terre, il fallut que l’instinct de ressentiment, devenu génie, s’inventât un autre monde,  d’où  cette affirmation de la vie nous apparut comme le mal, la chose réprouvable en soi. Psychologiquement parlant,  le  peuple  juif  est  celui  qui  possède la  force  vitale  la plus  tenace.  Transporté  dans  des conditions  impossibles,  il prend  parti,  librement, par  une  profonde  intelligence  de conservation,  pour tous  les  instincts  de décadence,  non  qu’il soit dominé  par  eux,  mais  il  y  a  deviné  une  puissance qui pouvait  le  faire  aboutir  contre  le  «  monde  ». Les  juifs  sont l’opposé  de  tous  les  décadents  :  ils ont  pu  les représenter jusqu’à  l’illusion,  ils  ont  su  se mettre  à  la  tête  de  tous  les mouvements de décadence, avec un nec plus ultra du génie de comédien  (—  avec le christianisme de saint Paul —), pour en faire quelque  chose  qui  fût  plus  fort  que  tous  les  partis affirmant  la  vie.  Pour  la  catégorie  d’hommes  qui, dans  le judaïsme et dans le christianisme, aspirent à la puissance, pour la catégorie sacerdotale, la décadence n’est qu’un moyen : ces hommes  ont  un  intérêt vital  à  rendre  l’humanité  malade  et  à renverser, dans un sens dangereux et calomniateur, la notion de

« bien » et de « mal », de « vrai » et de « faux ». —

25.

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