› Eryck de Rubercy
Q
uand on songe à l’arbre, il faut comprendre non seulement ses racines, son tronc et ses branches avec toutes leurs ramifications, mais également la forêt.Celle-ci est une faculté de l’arbre : aussi peut-on ima- giner l’arbre sans forêt, mais non la forêt sans arbres.
Et si j’interroge ma mémoire, la forêt est d’abord pour moi allemande en ce que les Allemands nourrissent un sentiment particulièrement fort et vivace à son égard. Depuis des générations, elle leur est un symbole ancré dans des chants, des poèmes, des contes et des romans. Devenue un motif littéraire récurrent, elle rassemble les images des récits les plus anciens et celles des peintres et des graveurs, d’Albrecht Dürer à Caspard David Friedrich, en passant par Matthias Grünewald et Albrecht Altdorfer. Mais, plus que tout, c’est le romantisme allemand qui a donné sa pleine dimension esthétique et poétique à la nature, et cela jusque dans la musique, où Der Freischütz (1821), opéra de Carl Maria von Weber, exprime avec magnificence l’univers ténébreux de la forêt germanique, au cœur de laquelle se déroule également l’action de la première partie du Siegfried (1876) de Richard Wagner. Ainsi l’ap- préhension commune de l’arbre reste-t-elle sous l’influence majeure
du romantisme et de son imaginaire de la forêt comme lieu fondateur de l’émotion et du sentiment poétique, voire de l’élan vers le divin, si bien que les forêts et leurs arbres constituent l’un des plus forts sym- boles culturels dans lequel se reconnaissent toujours les Allemands.
En témoigne, encore récemment, l’énorme succès de La Vie secrète des arbres de l’ingénieur forestier allemand Peter Wohlleben.
L’intérêt et l’engouement des Allemands pour les arbres n’ont pas lieu d’étonner quand on sait que la richesse forestière de l’Allemagne est bien réelle. Plus d’un tiers de sa superficie, c’est-à-dire autant qu’au début du XVIe siècle, est constitué de forêts. Forêts d’épicéas dans la région du Harz, dans le centre-nord du pays, forêts de pins dans le Brandebourg, dans le nord-est, forêts de hêtres et de sapins en Bavière et en Forêt-Noire, où « l’on trouve rarement une quantité aussi énorme d’immenses sapins à la stature magnifique », comme l’écrivait le fameux conteur Wilhelm Hauff (1802-1827).
Déjà dans l’Antiquité, en 53 avant J.-C., au livre VI de La Guerre des Gaules, Jules César évoquait la forêt hercynienne – probablement le Harz –, « au cœur de la Germanie », comme un lieu terrifiant, épou- vantable, nécessitant neuf jours de marche pour le parcourir du nord au sud et soixante pour le traverser d’ouest
en est. Le grand historien romain et ethno- graphe Tacite, dans son ouvrage La Germa- nie, l’une des sources les plus importantes dont on dispose sur les premiers Germains,
dit que la Germanie est un « pays hérissé de forêts ». Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, parle à son tour de « l’énormité des chênes de la forêt hercynienne » qui « dépasse toute merveille » et ne le cède à nulle autre forêt. Plus près de nous, au début du XIXe siècle, Ger- maine de Staël dans son enquête sur l’Allemagne (1813) évoque « la multitude et l’étendue des forêts » et poursuit en disant qu’on voit
« depuis les Alpes jusqu’à la mer, entre le Rhin et le Danube, un pays couvert de chênes et de sapins ».
Reste que nulle part il n’est encore dit que la forêt et les arbres sont
« aimés » pour eux-mêmes, dans le sens que l’on accorde aujourd’hui à ce verbe. Au contraire, la perception antique de la forêt « sauvage »
Eryck de Rubercy est notamment l’auteur de la promenade anthologique Des poètes et des arbres (La Différence, 2005), et de La Matière des arbres (Klincksieck, 2018).
s’apparente à de la répulsion et à de l’effroi. La forêt est aussi ce lieu peuplé de créatures mystérieuses et inquiétantes, un lieu souvent étrange et potentiellement menaçant, associé aux contes romantiques, et notamment à ceux des frères Grimm, qui attribuent une fonction symbolique à la forêt. C’est, par exemple, sous les arbres que le diable fait ses apparitions nocturnes et que les sorcières exercent leur métier infernal. Les arbres-monstres de la peinture romantique allemande, en particulier les chênes fabuleusement difformes de Carl-Wilhelm Kolbe (1757-1835) qui s’accordent aux arbres présentés dans les contes de Grimm, sont révélateurs à ce propos.
Bien que les espèces d’arbres prédominantes dans la forêt alle- mande soient les conifères – le sapin de Noël est une tradition alle- mande –, le chêne est en réalité l’arbre favori du peuple allemand. Sa fétichisation est perceptible à l’aube des années 1770, moment où de jeunes Allemands, envoûtés par les anciens druides, se réunissent dans les bois pour y exalter le souvenir de l’épopée d’Arminius. Ce héros qui, pour avoir infligé aux Romains une sanglante et humi- liante défaite dans la forêt de Teutobourg en l’an IX après J.-C., joua un rôle central dans la mythologie de la forêt germanique, après que le poète Friedrich Klopstock (1724-1803), qui rêvait de couronnes de chêne ornant les fronts des Germains, eut rédigé un drame sur sa vie. Le personnage minuscule du tableau de Caspar David Friedrich Le Chasseur dans la forêt (1814) pourrait être un de ces valeureux légionnaires romains perdant courage devant la majesté redoutable d’arbres pressés les uns contre les autres en un véritable mur végé- tal qui le domine de toute sa hauteur, en occupant les quatre cin- quièmes de la toile.
Comme chez Kolbe, on trouve chez Friedrich de nombreuses images de chênes, le plus souvent isolés : les arbres de L’Abbaye dans une forêt de chênes (1809-1810) sont une métaphore patriotique des héros blessés des armées prussiennes en pleine période des guerres napoléoniennes. D’ailleurs c’est après les défaites prussiennes face à Napoléon Ier, en 1808, que Heinrich von Kleist écrit la pièce de théâtre La Bataille d’Arminius, qui symbolise à travers le conflit entre les Germains et les Romains celui qui oppose les souverains allemands
à Napoléon. La forêt, présente dans la pièce, participe au drame : les chênes sacrés se vengent des outrages que leur ont fait subir les Romains. Ainsi cette pièce symbolise-t-elle la lutte d’un peuple qui,
« à peine sorti des forêts », vit en harmonie avec la nature.
C’est également au cours de ces années d’occupation napoléo- nienne que se fondera, sur le modèle de la forêt, l’enthousiasme des romantiques pour un gothique tendu vers le ciel. Un gothique dont ils feront un style national en s’inscrivant dans la filiation de Goethe qui, dans un court essai intitulé « Architecture allemande » (1772), avan- çait que seuls les Allemands, ces habitants redoutés depuis le temps des forêts obscures, avaient été capables de créer cette architecture naturelle où les ogives sont comme une forêt de branches. Aussi est-ce avec le sentiment de la forêt que Goethe y décrit la cathédrale de Stras- bourg comme un « arbre divin élancé et ample qui, par des milliers de branches, des millions de rameaux et un feuillage égalant en nombre les grains de sable du bord de l’océan, annonce tout à l’entour la splen- deur du Seigneur, son Maître ». À bien regarder certains des tableaux de Friedrich, on observe d’ailleurs que les sapins y sont peints tels des flèches d’une cathédrale gothique.
Du romantisme aux dérives du nazisme
Mais la forêt est aussi et surtout un lieu qui regorge de parfums, de bruissements sylvestres, de beautés de toutes sortes, à commencer par les arbres. Au tournant du XIXe siècle, les romantiques ont contribué à propager une vision positive de la forêt. Et c’est encore Goethe qui, racontant l’histoire de ses études botaniques, va prendre la parole en premier : « Les forêts de la Thuringe s’offraient à nous dans toute leur étendue […] Des recherches géologiques, faites avec l’activité de la jeunesse, s’efforçaient de déterminer la nature du sol et des bases sur lesquelles se sont établies ces antiques forêts. Les différentes espèces de pins avec leur vert foncé et leur odeur balsamique, les taillis de hêtres au riant aspect, le bouleau mobile, les bruyères et toutes sortes de broussailles avaient cherché et trouvé leur place. (1) » Les roman-
tiques allemands vont louer le calme, la beauté, l’harmonie qui consti- tuent l’atmosphère de la forêt et contribuer à répandre une conception esthétique marquée de ce lieu emblématique.
L’un d’entre eux, Ludwig Tieck, écrivant que ce n’est que sous un toit de feuilles que l’homme s’humanise, devait même forger en 1797 le mot Waldeinsamkeit pour désigner le sentiment de solitude qu’on y éprouve. Dans son livre de souvenirs sur le poète, Rudolf Köpke, édi- teur de ses écrits posthumes, raconte : « Quand Tieck lut les épreuves de son conte Eckbert le Blond au milieu de ses amis, le mot qui est au centre de l’œuvre, Waldeinsamkeit, fut soumis à une vive critique.
Wackenroder déclara qu’on n’avait encore jamais entendu ce mot et qu’il n’était pas allemand [...] Les autres approuvèrent. Tieck chercha en vain à défendre son mot et dut finalement se taire […], mais il ne le supprima pas et lui acquit droit de cité dans la littérature. » Et le mot de devenir un symbole-phare de l’école romantique, en inspirant ces vers, « Solitude des bois ! / ô palais de verdure ! / Comme on est loin / Ici du monde ! », à l’un de ses grands maîtres, Joseph von Eichendorff (1788-1857), dont Marcel Brion disait qu’il était « de tous les poètes qui ont célébré la forêt sans doute [celui] qui en a le plus fortement connu et pénétré les mystères ».
C’est grâce à ses romantiques que la poésie allemande allait demander ses plus hautes inspirations au spectacle de la nature à l’instar du poème « Les chênes » de Friedrich Hölderlin (1770- 1843) : « Vous, majestueux ! Vous vous dressez comme un peuple de Titans / Dans un monde plus soumis et vous n’appartenez qu’à vous-mêmes et au ciel / Qui vous a nourris et élevés, et à la terre qui vous enfanta. / Aucun de vous n’est encore allé à l’école des hommes, / Et vous vous élancez joyeux et libres sur de fortes racines. » En 1835, dans De l’Allemagne, Heinrich Heine fait toujours du chêne l’arbre favori du peuple allemand : « Le chêne est encore aujourd’hui le symbole de la nationalité allemande […] c’est l’arbre le plus grand et le plus vigoureux de la forêt, ses racines percent les profondeurs de la terre, sa cime comme une flamme verdoyante, flotte fièrement dans les nuages du ciel, les elfes de la poésie habitent son tronc, le gui de la science mystique s’enlace à son branchage. »
Il est cependant en forêt un autre arbre auquel les Allemands sont particulièrement attachés, il s’agit du tilleul. Avec le chêne, Heine l’associe à la culture et à l’identité allemandes ; son poème
« Pensées nocturnes » (1843) indique comment il voyait son pays :
« L’Allemagne a un fonds éternel, / C’est un pays robuste et sain, / Avec ses chênes et ses tilleuls, / toujours je le retrouverai. » Le til- leul était l’arbre préféré des Allemands au Moyen Âge. Et c’est sous un tilleul qu’on dansait, qu’on s’aimait et qu’on festoyait, sous un tilleul que Faust, le héros de la tragédie de Goethe, rencontra des paysans qui le ramenèrent, par leurs danses et leurs chants, aux joies terrestres que son ivresse de savoir lui avait fait oublier. Le célèbre poème « Le tilleul », écrit en 1822 par Wilhelm Müller avant d’être mis en musique par Franz Schubert, en fit l’arbre romantique par excellence : « Près de la fontaine, à la porte de la ville, / S’élève un tilleul ; / Dans son ombre, / J’ai fait tant de doux rêves. / Dans son écorce, / J’ai gravé tant de mots d’amour ; / La joie comme la peine / Toujours vers lui m’ont attiré. »
Et quel beau geste que celui de faire de l’écorce d’un arbre le sup- port de l’écriture amoureuse. C’est d’ailleurs sur une invite exaltée de Goethe que, dans le registre de cette littérature toute romantique, Charlotte von Stein avait souhaité graver leurs deux prénoms dans l’écorce d’un chêne se dressant dans la clairière d’une forêt de hêtres où, près de Weimar, ils aimaient à se retrouver. Peut-être cet arbre eût-il pu encore exister si, en 1937, les nazis n’y avaient pas créé le camp de Buchenwald, littéralement « forêt de hêtres » – ils avaient, de manière cruelle et sarcastique, choisi de nommer certains camps de concentration (par exemple Birkenau, « prairie aux bouleaux ») du nom d’arbres tant aimés des Allemands et de dévoyer de cette façon, avec une ironie meurtrière, la poésie de la forêt de leurs romantiques.
Peu après l’arrivée de Hitler au pouvoir, des chênes, censés incarner la puissance du Reich, furent plantés un peu partout dans le pays, manière de reprendre, pour l’instrumentaliser, ce symbole attesté chez de nombreux auteurs antiques comme caractéristique de la Germanie, de sa force et de son indestructibilité. Chaque médaillé des Jeux olym- piques de 1936 se vit même offrir un petit chêne en pot…
Mais aujourd’hui le père de la forêt allemande, ce n’est peut-être plus tant le « chêne allemand », que le hêtre dont les vastes forêts comptent parmi les plus belles régions forestières d’Allemagne. Les témoignages de ravissement ne manquent pas, à commencer par celui d’Eduard Mörike, dont la poésie s’inscrit encore dans le cadre roman- tique de l’expression d’une certaine harmonie avec la nature : « Caché au cœur de la forêt je connais un endroit où se dresse/ Un hêtre, tel qu’en peinture on n’en peut voir de plus beau. /Lisse et clair, d’un seul trait pur il s’élève, solitaire, /Et nul de ses voisins ne touche sa parure soyeuse. (2) »
Eu égard à cet engouement des Allemands pour la forêt et les arbres, il n’est donc pas étonnant qu’ils se soient tant émus, vers le milieu des années quatre-vingt, de ce que leurs résineux étaient mena- cés et attaqués par le bostryche, un insecte dont les larves vivent dans le bois des sapins, des épicéas ou des pins et les font mourir, mais aussi par les pluies acides, les gaz polluants et toxiques provenant des indus- tries et des grandes villes. Un mot circula dans toutes les bouches : Waldsterben (dépérissement forestier) que Français et Anglais reprirent à leur compte. Il faut donc avoir à l’esprit, outre l’approche poétique et esthétique, la dimension écologique lorsqu’on parle de la forêt en Allemagne. La raison en est aussi que, dès 1845, Julius Robert von Mayer, un de leurs physiciens, participa à la découverte de la photo- synthèse, le processus par lequel les feuilles des arbres transforment l’énergie lumineuse du soleil en une énergie chimique, capturent le gaz carbonique et rejetent l’oxygène : découverte essentielle qui devait tout simplement bouleverser la conception de l’arbre au XXe siècle.
1. Johann Wolfgang von Goethe, Histoire de mes études de botanique in Essai sur la métamorphose des plantes, traduit par Frédéric Soret, Cotta, 1831, p. 115.
2. Eduard Mörike, « Le beau hêtre » (1842) in Chant de Weyla et autres poèmes, traduit et présenté par Jean-Yves Masson, La Différence, 2012, p. 147.