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LE ROI DÉODAT

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DU MÊME AUTEUR

iwr

LA RÉSURRECTION DES MORTS, roman.

PALAIS DE CENDRE, roman.

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GABRIELLE CABRINI

ROI DÉODAT

roman

rirr

GALLIMARD Huitième édition

LE

Extrait de la publication

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Il a été tiré de l'édition originale de cet ouvrage quarante-cinq exemplaires sur vélin pur fil Navarre,

dont quarante numérotés de i à 40, et cinq, hors

commerce, marqués de A à E.

Tons droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays, y compris la Russie.

Copyright by Librairie Gallimard, 1953.

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YVETTE BERGEROT, en hommage d'amitié.

A

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La sonnerie du téléphone n'avait-elle pas vibré ? N'allait-elle pas, dans un instant, emplir le silence ? Bertrand de Lauries avait tressailli et déjà sa main était sur l'écouteur. Mais non Aurore avait raison des souris nichaient dans la boiserie, le long du câble téléphonique, et c'était leur va-et-vient qui transmet- tait au téléphone le léger tintement dont ses nerfs ce soir étaient si fort agacés.

Le crépuscule faisait place à l'ombre. De la fenêtre ouverte on pouvait voir encore une lueur rosissante absorbée d'instant en instant par la brume bleutée soulevée des vagues, qui donnerait sa couleur à la nuit. Au delà des tamaris du jardin, la jetée du petit port offrait sa protection, inutile par un temps si calme, aux barques chargées de nasses et de cordes pour la pêche à l'araignée de mer, qui attendaient, serrées les unes près des autres, le signal de la lune.

Et le clapotis des vagues courtes, loin de briser le silence, lui donnait un écho plus profond.

Bertrand de Lauries regarda sa montre il était huit heures et demie ainsi Aurore avait déjà une demi-heure de retard sur l'heure fixée pour leur

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conversation téléphonique. Pourquoi ne l'appelait-elle pas après avoir vu sa petite soeur Renée, pour lui en donner des nouvelles et pour lui demander, surtout, comment lui-même avait pu supporter cette première journée de solitude ?

Les mains croisées sous le menton et les yeux fixés sur le téléphone, il voulut être assez fort pour imposer à celui-ci sa volonté. Il souleva l'écouteur enfin, le secoua violemment, le porta à son oreille. Une voix

lointaine murmura « Allô Allô » Il raccrocha.

« Vas-tu te décider à sonner, espèce d'idiot ? » dit-il tout haut, puis il rit. Malgré lui il venait d'imiter Aurore, et Dieu savait cependant. s'il pouvait la blâ- mer pour cet enfantillage. Il crut la voir, penchée sur l'appareil, alors que tous deux se préparaient à passer dans la salle à manger et qu'elle attendait un appel de ses parents ou de ses sœurs. « Allons, décide- toi sonne » disait-elle au téléphone d'un ton per- suasif, « allons, allons. » et soudain impatientée

« mais enfin, vas-tu te décider, espèce d'idiot ? » Puis elle rejoignait 'Bertrand déjà assis à table, en disant d'un air maussade « il n'y a qu'à ne pas s'occuper

de lui. il se croit intéressant. » et elle riait aux

éclats lorsque sa phrase était coupée par la sonnerie

tant attendue.

Il appelait cela de l'enfantillage il le lui repro- chait et, seul pour un soir, il avait parlé comme elle Il regarda de nouveau sa montre qui marquait huit heures trente-cinq. Etait-il possible que cinq mi- nutes seulement se fussent écoulées ? Ne s'était-il pas trompé ? était-ce bien à huit heures, avant le dîner, qu'elle devait appeler ?«Pourvu qu'il ne soit rien

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arrivé » pensa-t-il. Il se leva, ouvrit la porte et appela en direction de l'office « Marie Marie » il ne

reçut aucune réponse et alla jusqu'à la cuisine.

« Marie » appela-t-il de nouveau.

Marie arriva, les mains toutes sales encore d'eau de mer et d'algues.

Excusez-moi, monsieur Bertrand, dit-elle tout en le suivant au salon, ce sont les satanées moules d'Aurore qui me mettent dans cet état. Je n'en ai jamais vu d'aussi sales. Est-ce que je vous sers à

dîner ?a

Non, répondit Bertrand, un peu gêné d'avoir appelé Marie alors qu'il. n'avait rien de précis à lui demander il n'est pas encore bien tard, (il hésita), j'aurais voulu sortir un peu avant de dîner, mais Aurore n'a pas téléphoné et je n'ose pas bouger.

Marie regarda son maître d'un œil soupçonneux Vous n'allez pas vous inquiéter pour des ques- tions d'heure, tout de même ? Non ? Parce que sans ça, vous n'avez pas fini. Elles n'ont jamais été fichues toutes tant qu'elles sont, sauf votre respect,

monsieur Bertrand, d'arriver une fois à l'heure ou de manger un repas cuit à point ou de ne pas man- quer un rendez-vous Elle porta sa main à ses oreilles Que j'en ai reçu des gens à qui ils avaient donné rendez-vous et qu'ils avaient oubliés

Dans l'embrasure de la porte, le visage encore en- flammé par l'effort de sa lutte avec les moules, Marie, qu'Aurore avait arrachée à sa famille depuis son mariage, exprimait une grande sérénité et ne parais- sait nullement prendre au tragique le retard dont s'inquiétait Bertrand.

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Oh bien sûr, fit-il, honteux de son angoisse, je

sais bien qu'il ne faut pas s'affoler, mais on ne peut jamais savoir. et la petite qui était souffrante.

Oh, pour ça, ne vous en faites pas, monsieur Bertrand1 La petite, elle a déjà eu trente fois des fièvres de ce genre, sans rime ni raison. Si ça se trouve, elle est en train de gambader, à l'heure qu'il est Je les connais bien, allez, ces sacrées petites bonnes femmes. Il est neuf heures moins le quart huit heures moins le quart à l'heure du pays Aurore ne téléphonera pas avant dix heures maintenant. Si vous voulez sortir, faut y aller tout de suite après il fera trop nuit (elle tendit la main comme pour recevoir une rosée invisible), voilà déjà l'humidité qui tombe.

J'y vais, répondit-il docilement.

Il décrocha un manteau et sortit. Du perron à trois

marches il lui sembla descendre dans un océan de

nuit tant les arbres et les arbustes du jardin étaient tassés et sombres. Il arriva à la grille Adeline, la chatte noire à l'œil crevé, était assise sur le petit mur tout contre la grille, la queue enroulée autour des

pattes.

« On dirait qu'elle n'a pas bougé depuis hier », pensa Bertrand chaque fois que je passe je la trouve là, plantée comme un piquet » Quand il fut près d'elle, il la frôla du doigt. La chatte parut sortir du rêve qui affinait son unique pupille et bâilla à deux reprises puis elle se leva, s'étira et se rassit sans plus s'occuper de Bertrand.

Où irait-il ? Une fois passé le port, suivrait-il la falaise déchiquetée qui aboutit à Quiberon ? Ou bien,

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coupant la langue de terre où est Portivy, irait-il vers le paysage méditerranéen qui, si près des tem- pêtes toujours prêtes à fondre sur les falaises, offre en toute saison une température douce et déprimante ? D'entre les pins il verrait s'allumer tout autour de la baie les lumières de la Trinité-sur-Mer qu'Aurore prétendait être un paysage japonais perdu aux derniers

contreforts de l'Occident. Pas un instant il n'envi-

sagea la possibilité de remonter vers Penthièvre, en direction de Lorient. Ils avaient, une fois pour toutes, banni les chemins qui ramènent vers les grandes

villes.

Et sans s'en apercevoir, par la force de l'habitude, alors qu'il s'interrogeait encore sur le but de sa pro- menade, il se retrouva sur cette route de toutes leurs sorties au crépuscule, sur le sentier étroit tracé dans l'herbe par le pas des cheminots le long de la ligne du chemin de fer. Il eût pu marcher près des rails, entre les traverses de bois où paissaient deux chèvres blanches, puisque le direct Quiberon-Paris ne passe- rait, pas avant une demi-heure et serait annoncé plu- sieurs minutes à l'avance par cet,appel grêle que se transmettent les postes de garde-barrières et qui vibre dans la solitude des rails, versant dans l'âme son angoisse inexplicable. Mais Bertrand, toujours par habitude, marchait dans le sentier. Tout près de lui, à sa droite, (à sa gauche au delà des rails), les poteaux télégraphiques dressaient leur tige claire pour recevoir, disait Aurore, les fleurs de la nuit. Il n'y avait pas de vent seule la brise, si légère qu'on la percevait à peine, passait au-dessus de lui.

Bertrand marchait sur l'étroite bande de terre qui

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LEROIDÉODATT

sépare l'eau de l'eau pas un arbre ne venait plus couper l'horizon, et pourtant c'est à peine si, le che- min étant en contre-bas, aussi bien à droite qu'à gauche on pouvait deviner la mer. Bertrand avait oublié le téléphone, son inquiétude de tout à l'heure il avait oublié jusqu'à l'absence d'Aurore. Dans le silence et la paix qui l:enveloppaient, elle avait tout naturellement repris sa place sa forme légère mar-

chait à ses côtés.

Les poteaux télégraphiques et leurs câbles mouvants libéraient une harmonie mystérieuse, sorte de gémis- sement aérien et doux impossible à définir. C'était cette voix qu'elle guettait, chaque soir. Bertrand la voyait s'arrêter soudain au pied d'un poteau plus blanc dans le crépuscule elle se penchait vers la terre et, si lui reprenait sa marche, elle lui disait, à voix basse mais impérieuse « Attends ne bouge' pas » « Tu entends tes voix ?»lui demandait-il en riant lorsqu'elle le rejoignait. Et elle répondait pensivement « J'écoute cette voix extraordinaire qui a besoin des poteaux et des fils télégraphiques pour se faire entendre. »

Il avait quitté le pays. Les rails s'allongeaient main- tenant sur la lande couverte de bruyère que l'heure transformait en un sombre tapis velouté. Des ma- melons s'élevaient, plus fleuris, du côté des falaises

la terre s'affaissait au contraire du côté de Saint-Pierre

Quiberon qui étalait le long de la baie son paisible port de pêche et ses maisons de granit gris entourées de lilas. Et toujours la voix susurrante partie des fils jetés d'un poteau à l'autre descendait jusqu'à lui.

Peut-être, là-bas, le téléphone sonnait-il ? C'était peu

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probable Marie l'avait bien dit Aurore n'appelle- rait plus avant dix heures. De quel ton (Bertrand riait encore en l'évoquant !) n'avait-elle pas dit

« Elles n'ont jamais été fichues de manger un repas cuit à point, de ne pas manquer un rendez-vous !• » Libéré de sa fébrilité par la solitude, Bertrand goû- tait pleinement cette heure que pour la première fois depuis plus d'une année il vivait seul. La nuit était venue, portée par la brume où s'éteignait le velours des bruyères et où se confondaient les murets en pierres sèches entourant les petits champs de pommes de terre ravagés par les doriphores. D'un champ où elle travaillait; une petite femme toute vêtue de noir se dressa péniblement à son passage et le dévisagea sans aménité dans la nuit presque complète, sans lui rendre le salut que chaque soir il s'obstinait à lui faire puis, aussi péniblement qu'elle s'était redressée, elle se courba de nouveau et disparut presque derrière le muret à moitié écroulé.

Bertrand venait de reprendre sa marche un instant

interrompue par l'apparition de la vieille paysanne lorsque l'air vibra au tintement grêle qui courut le long des rails. Il s'arrêta. Ce son attendu venait de verser en lui l'angoisse qui, des pieds à la tête, l'étrei- gnait maintenant. La lande, sereine un instant plus tôt, se peupla de détresse le dos voûté de la vieille femme acharnée sur son champ lui serra douloureu- sement le cœur. Dans quelques instants le direct pas- serait dans son fracas et ses lumières, puis disparaî- trait sans rien avoir entamé du secret que chaque soir

il traversait. Il faudrait à Bertrand au moins un quart

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d'heure pour rentrer il avait chaud malgré l'humi- dité de.l'air. Et peut-être, en avance sur les prévisions de Marie, Aurore l'avait-elle appelé.

Il revint sur ses pas les poteaux télégraphiques défilaient devant lui sans qu'il entendît leur voix ils n'étaient plus que les troncs mutilés et inertes qu'ils avaient été pour lui des années durant, avant qu'il connût Aurore.

Il quittait à peine les barbelés du chemin de fer que la terre trembla sous lui, et le direct' Quiberon- Paris passa dans le tonnerre. Et ce fut encore assourdi par son passage qu'il entendit la sonnerie du télé- phone. D'un bond, il franchit la distance qui le sépa- rait du perron.

Au téléphone, Marie parlait et souriait. « Mais oui, disait-elle, voilà M. Bertrand. » Elle lui tendit l'écou- teur et lui dit à mi-voix « C'est Martine. »

Martine, une des sœurs cadettes d'Aurore, télépho- nait de la campagne normande où elle passait des vacances. Dieu, qu'elles avaient la même voix, toutes ces sœurs Si Marie ne l'eût pas prévenu, il eût pu parler à Martine en croyant avoir affaire à Aurore.

Mais oui, disait-il tout en faisant ces réflexions

en lui-même, oui, Aurore est à Paris elle m'a quitté

pour quelques jours. Elle est partie un peu brusque-

ment à cause de Renée qui est souffrante j'attends

justement un coup de téléphone d'elle. Quand Au- rore rentrera ? dans quelques jours sans doute. Je vous répète que ce départ a été décidé brusquement.

Et puis, si vous teniez tant à voir Aurore vous n'aviez qu'à venir oui, parfaitement Vous connaissez son adresse Sainte-Anne, à Portivy, Morbihan. Nul ne

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vous défend de rendre visite à votre soeur, que je sache Je ne la séquestre pas

Martine protestait de n'avoir pas été informée du

voyage de sa sœur, et Bertrand ne pouvait s'empêcher

de rire, malgré son indignation apparente, du rire éclatant de la jeune femme, si semblable au rire d'Au-

rore.

Il raccrocha enfin. Ainsi le téléphone fonctionnait

normalement. Aucune tempête n'avait coupé les câbles

téléphoniques. Des Ardennes à l'Atlantique, sans nul doute, la même brume de beau temps couvrait la terre qui marchait désormais vers le jour.

Il était dix heures. Bertrand avait fini de dîner et, assis de nouveau à son bureau, les mains croisées sous le menton, il guettait l'appel qui ne viendrait

peut-être pas. Il entendit gratter au perron c'était

Toledo, le chien pyrénéen hirsute, gauche, qui deman- dait à entrer. Il fut sur le point de lui ouvrir, puis il n'en fit rien il n'avait nulle sympathie pour Toledo ce soir il ne l'aimait que quand Aurore était là dès qu'elle disparaissait, il côtoyait toutes ces vies que sa femme prétendait faire partie de la leur et la magnifier sans en ressentir l'attrait. Et la présence du chien ce soir non seulement lui serait indifférente, mais elle l'irriterait, le gênerait. Couché en face de lui, sur le parquet, le museau posé sur ses pattes allongées, un peu de biais pour le bien voir tout en- tier, Toledo ne le quitterait pas du regard. Sous le poil embroussaillé Bertrand verrait luire les yeux en accent circonflexe, dont l'extrême mobilité cueillerait son moindre geste, son tressaillement le plus imper-

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ceptible, et il ne pourrait échapper à cette sensation de surveillance. ni se soustraire à la certitude gênante que le chien flairerait sa faiblesse. car Bertrand s'avouait enfin avec détresse qu'il était faible et qu'il avait peur.

Depuis longtemps il pressentait ce moment dans les brefs instants où il prenait pied dans ces îles mystérieuses dont il était seul à connaître le secret au point le plus silencieux et le plus obscur de lui- même, il savait cette nouvelle nature qui naissait len- tement pour lui. Depuis dix-huit mois, depuis que peu de temps après son mariage il avait sombré dans une dépression nerveuse dont il traînait encore les

chaînes, il lui semblait, par moments, qu'un second

lui-même se développait à la faveur de l'affaissement du premier. Mais de ce second lui-même il n'avait encore jamais regardé la face durant leurs brèves ren- contres. Ce soir il le voyait enfin. Il se tenait devant lui avec son front pâle, son regard fébrile, son an- goisse, et en même temps pourquoi pas ? un

commandement dur. Comment accorder cet ensemble

disparate ? Mais comment, surtout, refuser de le voir ? Ce soir enfin, seul responsable de lui-même, Bertrand regardait au fond des yeux cet inconnu

dont la présence l'effrayait et le subjuguait il cher-

chait dans chacun de ses traits une ressemblance avec

lui-même ou avec ceux qui étaient venus avant lui.

Et la vision l'horrifiait car au delà du visage qui le fixait, il devinait d'autres visages qui eux aussi seraient demain lui-même, êtres dont il ne savait encore rien sinon que de les penser le serrait à la gorge et l'étouffait,

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