Jenny Leuba
Sé S é j j ou o ur r ur u rb ba ai i n n d d e e mi m id d i i
Consommation alimentaire et pratiques de l'espace public
•
INSTITUT DE GEOGRAPHIE •
Espace Louis–Agassiz 1 CH – 2001 Neuchâtel
MEMOIRE DE LICENCE Sous la direction du Prof.
O LA S ÖDERSTRÖM
▪ Août 2008 ▪
Séjour urbain du repas de midi
Consommation alimentaire et pratiques de l’espace public
"Les espaces publics sont le reflet des tendances lourdes de la société:
individualisation, commercialisation, hypermobilité."
(DIND 2007)
Mots-clés: Espace public, pratiques de séjour, aménagement, agencement, alimentation, pause de midi, littering, accessoires
T T a a b b l l e e d d e e s s m m a a t t i i è è r r e e s s
Remerciements ...4
Résumé...5
Zusammenfassung ...6
I Cadre théorique: Le séjour de midi dans l'espace public ...7
« Introduction »...7
Structure de la recherche ...7
Question de recherche et sous-questions...8
Quels séjours à midi ? ...8
Quels agencements pour midi ? ...9
Les pratiques de séjour dans l’espace public ...9
Enjeux...9
quelques bases pour orienter la recherche...10
Équilibre entre lieu de passage et lieu de séjour...11
Littering ...12
Concepts de base...13
L’agencement, plus que le simple aménagement spatial ...13
Les acteurs, actifs et fragmentés...14
La pratique, une action en contexte ...15
Les interactions sociales, l’apport d’Erving Goffman...15
Tendances macro sociales ...16
Mobilité ...17
Gestion du temps quotidien ...19
Habitudes alimentaires ...21
II Objectifs et hypothèses de recherche ...28
1. Qui fréquente les espaces publics à midi et pourquoi? ...28
1.1. Prépondérance des jeunes et des pendulaires ...29
1.2. Influence du genre ...29
1.3. Gestion de la coprésence ...29
2. Gestion des temps de pause de midi ...30
2.1. Activités pendant les pauses de midi ...30
2.1.1. Rôle des accessoires embarqués...30
2.1.2. Gain de temps et besoin de coupure...31
2.2. Nomadisme alimentaire ...32
3. Cadre matériel et aménagement spatial...32
3.1. Attrait des positions nodales ...32
3.2. Des aménagements "tribunes" à s'approprier ...33
4. Quels agencements pour le séjour de midi dans l'espace public?...33
III Outils méthodologiques ...35
Contextualisation ...35
Collecte des informations sur le terrain...35
Entretiens semi-directifs avec les professionnels de l'espace ...35
« Chroniques d’agencements » ...36
Parole des acteurs...37
Illustrations ...37
Analyse de contenu...37
IV Terrains d'étude: Midi à la Grosse Schanze et à la Waisenhausplatz ...38
Deux espaces publics très fréquentés à midi ...38
Grosse Schanze ...38
Statut foncier...39
Accessibilité ...40
Attracteurs ...40
Offre alimentaire...40
Mixité de fonction: séjour et passage ...41
Sécurité...42
Littering ...42
Waisenhausplatz ...42
Statut foncier...43
Accesssibilité ...43
Attracteurs ...43
Offre alimentaire...44
Avant tout un espace de flux ...44
Sécurité...45
Littering ...45
Séjour vs passage pour la Grosse Schanze et la Waisenhausplatz? ...45
Grosse Schanze ...46
Waisenhausplatz ...47
V Résultats ...48
1. Qui fréquente les espaces publics à midi et pourquoi? ...48
1.1. Dominance des jeunes et des pendulaires...48
1.2. Gestion de la coprésence ...51
1.3. Synthèse: une proximité inhabituelle ...55
2. Quelle gestion des temps de pause de midi?...56
2.1. Activités de midi...56
2.1.1. Lecture, nicotine, téléphone, musique, contemplation et repos...57
2.1.2. Rôle des accessoires embarqués...60
2.1.3. Gain de temps et besoin de coupure...63
2.1.4. Synthèse: les stratégies temporelles du dîneur solitaire...65
2.2. Nomadisme alimentaire ...65
2.2.1. Une certaine accoutumance au littering ...67
2.2.2. Campagne, répression, consigne: quelle solution au littering? ...69
2.2.3. Synthèse: Take Away et cigarettes, principaux responsables du littering ...71
3. Quels sont les cadres matériels et les aménagements spatiaux privilégiés? ...72
3.1. Attrait des positions nodales ...72
3.2. Des « tribunes » à s'approprier ...73
3.2.1. Hiérarchie entre les secteurs et aménagements privilégiés ...73
3.2.2. "Vue sur la scène" et critères météo ...75
3.2.3. Être assis, à proximité de son lieu de travail...77
3.2.4. Détournement à des fins de séjour ...78
3.2.5. Synthèse: une tribune où s'asseoir, à s'approprier et détourner...81
4. Quels agencements pour le séjour de midi dans l'espace public?...82
Accès libre à tous...84
Présence d'attracteurs ...85
Manger et s'asseoir ...86
VI Conclusions et perspectives ...88
Synthèse globale...88
Avant tout une question d'image et de confort...90
Pour aller plus loin ...91
Bibliographie...92
Re R em me er rc ci ie em me en nt t s s
Ce mémoire a été l’occasion pour moi de rencontrer et d’échanger avec des personnes captivantes, que je tiens à remercier vivement pour avoir su accentuer encore mon goût pour les thématiques urbaines:
M. Ola Söderström, pour sa supervision et ses encouragements, M. Blaise Dupuis, pour ses précieux conseils et ses encouragements, Mme Beatrice Friedli, pour son œil expert lors de la soutenance,
Mme Sonia Lavadinho, pour m'avoir transmis le « virus » du monde urbain.
Pour le temps consacré lors des entretiens et toutes les informations reçues : M. Rolf Balmer, Kantonspolizei Bern,
M. Roland Beyeler, Tiefbauamt Bern,
M. Hubert Reiche, Bossardt Landschaftsarchitekten, M. Silvio Flückiger, PINTO Bern,
Mme Beatrice Friedli, Klötzli & Friedli LanschaftsarchitektInen Bern, Mme Nadine Heller, Stadtplanung Bern,
M. Thomas Meier, Stadtgärtnerei Bern, M. Adrian Ulrich, Stadtgärtnerei Bern,
M. Nils Wimmer, Ehrenbold & Schudel Architekten Bern, M. Olivier Wirz, Ligade Bern,
Ainsi que toutes les personnes qui m'ont consacré du temps et partagé avec moi des bribes de leur quotidien lors des entretiens in situ.
Et merci à mes fidèles relecteurs et traducteurs: Julia, Florian, Katherine, Clémence et Annabelle.
Ré R és su u mé m é
À la base de cette recherche se trouve le questionnement suivant « Quels agencement de l'espace public résultent des pratiques de séjour durant les pauses de midi? Et pourquoi? ». La question du séjour, complémentaire à celle des flux, a été relativement peu étudiée en sciences sociales jusqu'à ce jour, or il s'agit d'une réalité des pratiques spatiales quotidiennes, notamment durant les pauses de midi. Les enjeux de cette question sont la qualité des espaces publics, qui se répercute sur l'image de la ville ainsi que la satisfaction des habitants à y vivre. La problématique du littering constitue par ailleurs un facteur de poids dans l'attractivité de la cité face à ses concurrentes.
Le concept d'agencement emprunté à LUSSAULT (2001) permet d'aborder l'espace public au travers du cadre matériel, de l'aménagement spatial ainsi que des composantes sociales. La mobilité, notamment la pendularité et les chaînages, la gestion du temps quotidien et les pratiques alimentaires constituent le contexte dans lequel le phénomène étudié s'inscrit.
La question du séjour de midi dans l'espace public est étudiée au travers d'une combinaison de méthodes qualitatives effectuées auprès des usagers et professionnels des espaces de la Grosse Schanze et de la Waisenhausplatz à Berne. Une grande importance est accordée aux pratiques, à l'appropriation et au détournement des aménagements par les acteurs. Les méthodes mobilisées pour la recherche sont les entretiens semi-directifs avec les professionnels de l'urbain, les chroniques d'agencement ainsi que le recueil de la parole des « dîneurs ».
Les résultats générés par cette recherche sont présentés en trois volets: le profil des usagers des espaces publics à midi, les types d'activités effectuées et les aménagements vu par les usagers et par les concepteurs. Les résultats obtenus selon les trois niveaux d'analyse que propose le concept d'agencement encouragent à la créativité et permettent de formuler les propositions suivantes pour des espaces publics appropriés au séjour de midi :
Au niveau du cadre matériel:
- s'inscrire dans les réseaux du quotidien - présenter une offre alimentaire riche et variée - être libre de consommation payante
Au niveau de l'aménagement spatial:
- agencer des tribunes sur la scène urbaine - offrir des sièges
- tenir compte des conditions météorologiques
- proposer des supports pour les repas et les accessoires, en favorisant la polyfonctionnalité Au niveau de la composante sociale:
- favoriser la diversité d'acteurs
- prendre en considération l'inhabituelle proximité entre les usagers à midi
Zu Z u sa s am mm me en n fa f as ss su un n g g
Die Ausgangsfragestellung dieser Studie lautet: «Welche Gestaltung des öffentlichen Raumes ergibt sich aus den alltäglichen Aufenthaltsgewohnheit während der Mittagspause? Und warum?». In den Sozialwissenschaften wurde das Thema des Aufenthalts sowie der Bewegungsströme bis Anhin verhältnismässig wenig untersucht. Diese Tatsache erstaunt, da es sich, insbesondere bei den Mittagspausen, um eine alltägliche räumliche Nutzung handelt. Die Problematik dieser Frage ist die Qualität des öffentlichen Raumes. Diese widerspiegelt sich einerseits im Stadtbild und andererseits in der Zufriedenheit der Bewohner, dort zu leben. Die Littering-Problematik stellt unter anderem einen gewichtigen Attraktivitätsfaktor in der Konkurrenz zwischen den Städten dar. Das Konzept des Agencement von LUSSAULT (2001) erlaubt es, den öffentliche Raum durch den materiellen Rahmen, die Gestaltung und die sozialen Komponenten zu erfassen. Die Mobilität, namentlich das Pendeln und dem damit verbundenen unterschiedlichen Aktivitätsketten, die Zeitplanung des Alltags und die Ernährungsgewohnheiten stehen mit dem Phänomen im Zusammenhang.
Durch eine Kombination von verschiedenen qualitativen Methoden wird die Frage des Mittagsaufenthaltes im öffentlichen Raum bei den Benutzern und Fachleuten am konkreten Beispiel der Grossen Schanze und des Waisenhausplatzes in Bern untersucht. Dabei wird vertieft auf die Gewohnheiten, die persönlichen Aneignungen des öffentlichen Raumes durch die Benutzer sowie die Gestaltung des öffentlichen Raumes durch die Fachleute eingegangen. Als Erhebungsmethoden wurden einerseits Chroniken erhoben und andererseits Gespräche mit den Fachleuten und Mittagsaufenthaltern durchgeführt.
Die Resultate dieser Untersuchung werden in drei Teilen vorgestellt: Das Profil der Benutzer des öffentlichen Raumes am Mittag, die verschiedenen Arten von Aktivitäten der Benutzer, sowie die Gestaltung des Raumes aus der Sicht der Fachleute und der Benutzer. Ausgehend von den drei verschiedenen Analyseebenen des Agencement- Konzept, weist die Studie auf die folgenden Vorschläge für geeignete Aufenthaltsorte am Mittag hin:
Bezüglich des materiellen Rahmens:
- mit dem alltäglichen Stadtnetzwerke verbinden - ein reiches und vielseitiges Ernährungsangebot bieten - Keine Konsumationspflicht
Bezüglich der Gestaltung:
- analog zu einer Tribüne mit Blick auf die urbane Szene gestalten - Sitzgelegenheiten anbieten
- meteorologische Bedingungen in Betracht ziehen
- Abstellmöglichkeit für die Mahlzeit und die Accessoires anbieten, im Sinne der Polyfunktionalität Bezüglich der sozialen Komponente:
- Heterogenität der Benutzer fördern
- Die beobachtete engräumige Nutzung in Betracht ziehen
I I C Ca ad dr re e t t hé h éo or ri i qu q u e: e : L L e e s sé éj jo ou u r r de d e m mi id di i da d a ns n s l l' 'e es sp pa ac c e e p pu ub bl li ic c
« « I In n tr t ro od du u ct c ti io on n » »
Les cas particuliers de deux espaces publics très fréquentés à midi sont à l’origine de cette recherche. Le constat initial d’un rassemblement de foule urbaine dans certains espaces publics à midi soulève l’interrogation suivante: pourquoi certains espaces sont-ils fréquentés plus que d’autres? Quels facteurs, liés au cadre matériel, à l’aménagement spatial ou aux composantes sociales expliquent l’adéquation de ces espaces aux modes de vie contemporains et plus particulièrement aux pratiques de séjour ? La question des agencements des espaces publics
sera traitée relativement aux pratiques de séjour spécifique aux temps de pause de midi.
Il est connu des architectes, urbanistes ainsi que des chercheurs en sciences sociales que les pratiques sociales correspondent rarement entièrement aux fonctions prescrites par les professionnels de l’urbain pour les espaces publics dont ils ont la responsabilité. Dès lors, il sera intéressant d’observer comment l’espace public est pratiqué à midi. De quelles manières est-il approprié ou même détourné ? Quels aménagements spatiaux sont favorables à l’appropriation des lieux par les acteurs ?
Une étude de terrain approfondie, combinant principalement des méthodes qualitatives d’entretien et d’observation, visera à répondre au mieux à ces questions. Afin de cadrer la recherche, l’espace-temps spécifique des pauses de midi en semaine a été retenu parmi les divers moments du quotidien. Deux espaces publics du centre ville de Berne (la Grosse Schanze et la Waisenhausplatz), choisis pour les nombreux séjours qui s'y pratiquent, en particulier à midi, serviront de terrains d’observation et d’analyse.
ST S TR RU UC CT TU UR RE E D DE E L LA A R RE EC CH HE ER RC CH HE E
Dans la première partie de la recherche sont exposés la question initiale et les trois principaux angles de travail, qui seront précisés au chapitre « Objectifs de recherche et hypothèses ».
Puis, les principaux enjeux soulevés par ces questions sont dépeints, à savoir la thématique des lieux de séjour et le littering. Ensuite, les concepts nécessaires au développement de la problématique et à l’analyse des résultats sont développés: l’agencement, les acteurs, les pratiques, et les interactions sociales. Puis, à l’aide de différents travaux de sciences sociales, quelques éclairages sont proposés concernant le contexte macro-social qui englobe la problématique des pratiques de séjour au sein des espaces publics. La mobilité, la gestion du
Illustration 1 Pause de midi de février, WP (JL 02. 2008)
temps quotidien et les habitudes alimentaires sont les trois entrées de ce chapitre. Pour ce dernier point, des recherches menées en ethnologie et en sociologie de l’alimentation seront mobilisées. Sur la base de ces éléments théoriques, trois objectifs de recherche, parfois formulés sous forme d'hypothèse, sont proposés afin de guider la partie appliquée de la recherche. Enfin, les outils méthodologiques utilisés sont décrits et justifiés.
Le chapitre V du travail présente les résultats de l’analyse du matériel récolté sur le terrain et lors des entretiens. Un chapitre introductif approche les deux terrains, notamment sous l'angle de leur fonction de séjour et de passage. Pour poursuivre, un premier chapitre de résultats décrit les acteurs qui séjournent dans les espaces étudiés ainsi que le déroulement de leurs interactions. Puis au chapitre 2, il s’agit d’observer quelles sont les activités propres à l’intervalle spécifique des pauses de midi ainsi que les spécificités alimentaires des repas consommés dans l'espace public. Un intérêt particulier est porté aux enchaînements d'activités. Le chapitre 3 découvre ensuite tout d'abord brièvement comment les acteurs choisissent un espace où séjourner à midi, au sein de l'agglomération, puis de manière plus approfondie, comment ils procèdent à des agencements à partir de l’espace existant. Dans ce cadre, les agencements récurrents (secteurs et postures), les critères de choix de ces secteurs, ainsi que les façons de s’approprier, voire de détourner les aménagements spatiaux à disposition sont mis en évidence. Les connaissances acquises par l’observation et la consultation des acteurs sont finalement mises en perspective par rapport aux fonctions prescrites de l’espace, conçues par les professionnels de l’urbain, dans un chapitre de synthèse. En dernier lieu, la conclusion propose un commentaire critique du présent travail, ainsi que quelques perspectives d'approfondissement de la problématique du séjour dans l'espace public et de pratiques urbaines de midi.
Qu Q u es e st ti i on o n d de e r r e e ch c h er e rc ch h e e e et t s so ou u s- s -q qu u es e s ti t i on o n s s
QU Q UE EL LS S S SE EJ JO OU UR RS S A A M MI ID D I I ? ?
Le constat initial de l'investissement croissant des espaces publics par les pratiques de consommation alimentaire à midi est à la base de cette recherche. Ces pratiques sont en lien avec plusieurs tendances macro-sociales : la mobilité caractérisée par la pendularité, la gestion du temps quotidien qui appelle notamment des enchaînements d'activités et les habitudes alimentaires dont les repas à l'emporter et sur le pouce sont les deux principaux représentants. Ces tendances conduisent les citadins à effectuer dans l’espace public des activités autrefois rattachées à l’espace privé, comme le domicile ou le lieu de travail. Ainsi, l’espace public urbain est utilisé comme lieu de séjour durant les pauses de midi.
L’interrogation qui servira de fil rouge à cette recherche est la suivante : Quels agencements de l’espace public résultent des pratiques contemporaines de séjour durant les pauses de midi et pourquoi ? Le concept d'agencement de l'espace1 désigne l'assemblage dans l'espace d'un cadre matériel, d'aménagements spatiaux et de règles d'usages ainsi que de composantes sociales. Afin de répondre à cette interrogation, les objectifs de recherche ci-dessous traiteront en premier lieu de la conception des espaces publics par les professionnels de l’urbain. Puis ils aborderont les pratiques effectives qui se déroulent dans ces mêmes espaces spécifiquement durant les pauses de midi. Enfin, ils traiteront des éléments qui caractérisent les agencements les plus propices au séjour dans l’espace public, en particulier à midi.
1 Concept emprunté à LUSSAULT (2001:45), développé au chapitre des concepts de base
QU Q UE EL LS S A AG GE EN NC CE EM ME EN NT TS S P PO OU UR R M MI ID D I I ? ?
En préambule, je chercherai à savoir en me basant sur les descriptions des terrains étudiés ainsi que les entretiens effectués auprès des professionnels de l’aménagement urbain :
- si les deux espaces publics retenus sont conçus pour accueillir des pratiques de séjour, comme celles des pauses de midi ;
- et comment les professionnels de l’espace valorisent le cadre matériel dans leur politique d’aménagement.
Puis, je m’intéresserai aux pratiques de séjour contemporaines dans les espaces publics urbains. J’essaierai de saisir au travers des chroniques d’agencements :
- l’ordre de grandeur de la durée des séjours ;
- où et comment se placent les acteurs qui séjournent dans les espaces publics urbains à midi (posture, territoire, appropriation, détournement);
- quelles activités sont effectuées durant le séjour dans l’espace public (séquences) ;
- et enfin, dans quels cas le séjour est rendu difficile, voire impossible, et dans quels secteurs des espaces étudiés il n’y a personne et pourquoi.
Sur la base de ces informations de nature relativement descriptive, j’essaierai de comprendre les éléments qui motivent ces pratiques ainsi que le contexte plus large dans lequel elles s’inscrivent (mobilité, gestion du temps quotidien, habitudes alimentaires). Je recueillerai pour cela la parole des acteurs lors de brefs entretiens en situation. En confrontant l’espace prescrit par les architectes et urbanistes avec les pratiques observées et commentées sur le terrain, je tenterai d’identifier les inévitables décalages entre ces deux approches, dans le temps comme sur le plan fonctionnel. Je serai attentive au caractère itératif de cette relation, c'est-à-dire à la manière dont d'une part les autorités communales ou les bureaux professionnels privés ajustent à posteriori l’espace aux pratiques effectives, dont plus précisément la tendance à consommer le repas de midi dans l'espace public urbain. Et d'autre part, je m'intéresserai à la manière dont les acteurs s'accommodent des aménagements proposés pour agencer leur espace de séjour.
Le L es s p pr r at a ti iq q ue u es s d d e e s sé éj jo ou ur r d da an n s s l l’ ’e es sp p ac a ce e p pu ub b l l ic i c
Avant d’entamer à proprement parler le contexte théorique du phénomène étudié, c’est-à-dire la problématique des pratiques de séjour dans l’espace public, je souhaite exposer les enjeux plus larges que soulève ma question de recherche et définir les principaux concepts mobilisés dans le cadre de ce travail.
EN E NJ JE EU UX X
Face à l’ampleur que prend le phénomène de consommation de repas et boissons à l’emporter dans les espaces publics, cette étude propose une analyse fine des pratiques de séjour
Illustration 2 Le Phénomène d'agencement de séjour est aussi observable sur les arcades de la Spitalgasse à midi (JL 30.06.2008)
du point de vue, certes, des aména-gements spatiaux (mobilier urbain, végétation, revêtement) mais aussi du cadre matériel relativement figé (topographie,
environnement bâti, vues) et des facteurs sociaux. La démarche choisie est empirique. Elle s'ancre de façon pragmatique dans la
réalité des terrains étudiés en vue d'en extraire différents éléments à problématiser. Si deux terrains d'études fortement concernés par le phénomène de consommation du repas de midi dans l'espace public ont été retenus, d'autres endroits de Berne connaissent le même phénomène: d'autres parcs, comme la Münzterplatform ou la Kleine Schanze, et d'autre rues de la vielle ville disposant comme la Waisenhausplatz de lignées d'arcades, par exemple: la Spital- et la Marktgasse, la Neuen- et l'Aarbergergasse, d'ailleurs toutes attenantes à la Waisenhausplatz.
Quels sont donc les enjeux soulevés par la question de la pratique et de l’agencement des espaces publics durant les pauses de midi? Tout d’abord se pose la question des nouveaux besoins ou des nouvelles attentes de la part des usagers et de l’adaptation des espaces publics urbains aux pratiques contemporaines, notamment en termes de séjour. Les autorités ont à gérer la tension créée par la cohabitation dans des espaces très fréquentés d’usages de passage et d’usages de séjour. Tandis que la priorité en termes de flux est de maintenir un espace libre d’obstacles, le séjour dans l’espace public appelle d’autres réflexions et d’autres types d’aménagements.
En second lieu, sont à considérer les impacts en termes d’image ainsi que de frais d’entretien que ces nouvelles pratiques ont sur l’espace, notamment par rapport au problème du littering2. En effet, principalement d’ordre social et comportemental, la question des déchets représente aujourd’hui un véritable casse-tête pour les agglomérations. Et les emballages de take away s’entassent quotidiennement dans certains espaces publics très fréquentés aux pauses de midi.
QU Q UE EL LQ QU UE ES S B BA AS SE ES S P PO OU UR R O OR RI IE EN NT TE ER R L L A A R RE EC CH H ER E RC CH HE E
Un certain nombre de connaissances préexistent à cette étude et servent de guide pour orienter la recherche. Ainsi premièrement, des éléments ayant trait au cadre matériel d’un espace, comme les vues sur le paysage ou la situation dans la ville jouent incontestablement un rôle important quant à l’attractivité et la fréquentation des lieux publics. Ces éléments sont peu flexibles en termes d’aménagement mais peuvent néanmoins être plus ou moins mis en valeur et c’est ce à quoi je m’intéresse. Ensuite, sur le plan socio-démographique, l’âge et le statut social des acteurs jouent vraisemblablement eux aussi un rôle important dans la pratique et les agencements de l’espace public, c'est-à-dire qui s’installe où, à quel moment et pour quoi faire. Tous les types d’utilisateurs ne s’assoient pas à même le sol pour pique- niquer à midi. On peut, en effet, aisément supposer que la flexibilité décroit avec l’âge, de plus s’asseoir par terre pour manger ne correspond pas toujours à l’image qu'un individu veut donner de soi ni à sa condition physique. Mon travail est attentif à la présence éventuelle de personnes qu’on ne s’attend pas, ou peu, à voir manger dehors à midi. Enfin, il va sans dire
2 Déchets liés à la consommation alimentaire, cf. p.11
Illustration 3 Pique niqueurs sur les bancs devant le Palais Fédéral (JL 02.05.2008)
que la diversité d’un espace d’une part, au sens des populations qu’on y trouve et des usages qu’on peut en faire, et d’autre part son animation, sont des facteurs déterminants de la fréquentation des espaces publics. Car le caractère animé est un trait essentiel de l’urbanité, définie par LEVY et LUSSAULT (2003) par le mariage de la densité et de la diversité. Je m'attends donc à ce que l’hétérogénéité et l’animation des places soient mentionnées comme des facteurs attractifs dans les phases d’observation et de dialogue avec les acteurs. Mais pour aller plus loin, je me penche à l’échelle micro sur la répartition des usages, à l’intérieur même de ces espaces très fréquentés, en lien avec l'intensité et la diversité des activités.
É
QUILIBRE ENTRE LIEU DE PASSAGE ET LIEU DE SEJOURLes services d’urbanisme et d’aménagement, les professionnels de l’urbain ainsi que la population placent beaucoup d’attentes dans l’espace public : attractivité des espaces publics dans l’agglomération dans un contexte de forte concurrence interurbaine (Masterplan 2000:
40), fonction d’intégration des diverses populations de la cité, adéquation aux flux et aux simples moments de détente quotidiens comme à l’accueil d’événements temporaires de grande envergure. La barre des attentes à satisfaire et des opportunités à exploiter à bon escient est placée haut. Or, l’apparition de pratiques supplémentaires de l’espace public liées au repas de midi complexifie encore la situation. Les autorités doivent trouver une manière de répondre à ces multiples attentes parfois antagonistes. Il s’agit ici de l’usage des places et parcs urbains pour la consommation de repas et de boissons, principalement à midi, ou le soir.
De par cette multitude de fonctions qui lui est attribuée, l’espace public est l’objet de différents conflits d’usages. Si bien des études recourent à la différenciation des fonctions que remplissent les espaces publics, les catégories d’analyses sont toutefois très nombreuses.
Dans le cadre de cette étude, la différentiation demeurera relativement simple. Je différencierai principalement la fonction de passage des espaces, autrement dit le transit, les flux, de la fonction de séjour, c’est-à-dire des activités statiques, comme attendre debout, être assis, couché ou installé dans d’autres positions. L’idée sous jacente à cette catégorisation étant que les deux fonctions ne requièrent pas nécessairement le même type d’aménagement spatial. Dans les espaces de passage, on se soucie de maintenir les trajectoires libres d’obstacles (seuils, objets encombrant le passage), tandis qu’un lieu de séjour bénéficie souvent d’aménagements où s’installer (bancs, prés) et d’éléments attractifs (œuvres d’art, végétation, fontaines ou bassins). Le mélange de flux de circulation avec des fonctions de séjour génère des tensions, principalement là où l’espace subit une surcharge aux heures de pointe, comme par exemple à midi. La tendance actuelle dans les services d’aménagement urbain est à la clarification des fonctions des espaces par le biais des plans et à l’élaboration de concepts d’usages.
Comment atteindre un point d’équilibre entre ces usages qui appellent parfois des aménagements opposés ? Les spécialistes affirment que la satisfaction des multiples attentes et la résolution des conflits d’usages passe par la prise en compte de la pluralité d’acteurs et la pluralité de pratiques de l’espace. « Un des principaux enjeux est donc de penser les synergies fonctionnelles, la compatibilités des pratiques et la congruence des espaces, ainsi que l’accord des temporalités » résume DIND (2007: 3). Dans le même esprit, Edith HEURGON (2003: 6) propose d’intégrer « les savoirs et les savoir-faire du design urbain, pour concevoir des équipements à fort niveau de polyvalence, alliant accessibilité, commodité et esthétique et permettant des usages différenciés selon les périodes horaires ». La voie à suivre pour y parvenir dit-elle, inclut la confrontation des points de vue de tous les acteurs. Au final, la ville, l’espace public, doit imposer au citadin la charge de travail la plus faible possible, tant physiquement que mentalement, postule Gérard IGNAZI (IN: LEJEUNE 2004: 3). Une des
difficultés étant de tenir compte de la diversité des usagers et des pratiques elles-mêmes diverses d’un seul et même individu.
Enfin, la marge de manœuvre laissée aux usagers quant à la manière de s’approprier voire de détourner les aménagements compte beaucoup, soutiennent Nathalie HERREN et Franz REBER (2007: 3). Ces auteurs affirment que les professionnels de l’urbain devraient « Mal den Mut haben, etwas nicht bis zum Letzten durchzuorganisieren », c'est-à-dire, ne pas tout planifier jusque dans les derniers détails, pour laisser place à l’appropriation. Cette liberté d’appropriation de l’espace semble garantir le bon fonctionnement des aménagements urbains, c’est pourquoi une attention particulière sera portée à cette question dans la partie empirique, notamment grâce au concept d’agencement (LUSSAULT 2001) qui prend en compte la complexité de la pratique de l’espace public.
Par ailleurs, d’autres conflits d’usages comme la présence de groupes marginaux (dealers et toxicomanes, mendiants, milieu de la prostitution) ou encore les déprédations nuisent à l’attractivité des espaces. Il m’intéressera de voir comment ces conflits sont appréhendés par les entités responsables de la conception, de l’aménagement, de l’usage et de l’entretien des lieux publics et à qui incombe leur résolution.
L
ITTERINGLe terme « littering » désigne la problématique des déchets « hors-poubelle » dans l’espace public. Il n’existe pour l’heure pas de consensus scientifique sur la définition du phénomène de littering. Parmi différentes définitions opérationnelles disponibles, je me rattache à celle proposée par l’université de Bâle dans son étude de 2003 (HEEB, ABLEIDINGER, BERGER et HOFFELNER 2003). Comparée à des études réalisées ailleurs en Europe, elle présente l’avantage d’avoir été élaborée particulièrement pour la recherche sur les déchets en Suisse.
Cette définition du littering est la suivante : « Unachtsames Wegwerfen von Abfällen an ihrem Entstehungsort, ohne die dafür vorgesehenen Abfalleimer oder Papierkörbe zu benutzen ».
Autrement dit, le fait de jeter négligemment ses déchets là où on se trouve, sans recourir aux conteneurs ou poubelles prévus à cet effet. Le littering est principalement constitué d’emballages de produits alimentaires ainsi que de boissons à l’emporter (Take Away), de sachets plastiques et autres cabas (Tragtaschen) distribués dans les commerces, de journaux gratuits et de publicité (tracts ou papillons par exemple). Le littering concerne évidemment la propreté de la ville. Ce sont à la fois l’image de l’agglomération et le sentiment de bien-être de la population qui sont en jeu.
Or, la masse de déchets est considérable. L’étude bâloise réalisée en 2003 dans 16 places publiques très fréquentées de 5 villes suisses établit que sur l’ensemble des déchets dans l’espace public, 70% sont correctement déposés dans les divers poubelles et conteneurs, tandis que 30% sont laissés sur le sol sous forme de littering. Parmi ces 30%, la moitié (52%) des déchets sont issus d’emballages de repas et boissons à l’emporter. Le lien entre la consommation alimentaire dans l’espace public et le littering s’avère donc évident. Ces résultats sont proches de ceux d’une étude menée à la même période dans plusieurs villes européennes. C'est ce que déclare la comparaison effectuée entre l'étude sur les villes suisses et celle sur les villes européennes par le « Technologie und nachhaltiges Produktmanagement Institut» de la Wirtschaftsuniversität de Vienne (HEEB, ABLEIDINGER, BERGER et HOFFELNER 2003). L’étude mentionne que le littering dépend fortement du type de lieu (par exemple, fête, place de pique-nique, lieu de transit), du temps (spécifiquement à midi ou la nuit) et du type d’utilisateurs (HEEB, ABLEIDINGER, BERGER et HOFFELNER 2003: 8).
Les coûts de ramassage des déchets abandonnés sur le sol sont extrêmement élevés. En effet, dans la ville de Berne, ce coût (Fr. 4300.- / tonne) est plus de dix fois plus élevé que celui du ramassage des déchets correctement entreposés dans les poubelles publiques (Fr.
400.-/ tonne) (TIEFBAUAMT BERN 2008: 5). En plus des problèmes d’image, l’enjeu financier autour de la question du littering est donc significatif. Si notre intuition nous mène à penser que davantage de corbeilles suffiraient à résoudre le problème, la question semble, hélas, plus complexe. L’étude bâloise rend attentif au fait que la quantité de poubelles publiques n’est pas principalement responsable du problème de littering3 (HEEB, ABLEIDINGER, BERGER et HOFFELNER 2003: 8). La solution semble donc davantage se trouver du côté des habitudes de consommation et des comportements, donc entre autre des campagnes de prévention et des mesures de répression. Cependant, les effets du positionnement, du nombre et de l’aménagement des poubelles méritent d’être analysés de manière approfondie, précise encore la recherche.
CO C ON NC CE EP PT TS S D DE E B BA AS SE E
J’aimerais à présent clarifier les principaux concepts auxquels je recourrai dans ce travail.
Tout d’abord, je vais expliciter le concept d’agencement qui cadre l’ensemble de la recherche.
Je souhaite ensuite justifier le choix de deux autres termes, à savoir les notions d’acteurs et de pratiques, par rapport à de nombreuses autres dénominations proches. En dernier lieu je présenterai brièvement quelques notions tirées du courant de l'interactionnisme symbolique, qui me seront utiles dans l’analyse des observations de terrain.
L’
AGENCEMENT,
PLUS QUE LE SIMPLE AMÉNAGEMENT SPATIALComme le rappelle Michel de CERTEAU (1990: 174), « il y a autant d’espaces que d’expériences spatiales distinctes ». Chaque individu mobilise pour s’orienter le capital spatial qu’il construit au fil de son expérience. Ce capital comprend des objets, des personnes, des gestes, des langages et des pensées. C’est une composition subtile et évolutive (LUSSAULT 2001: 45). L’angle choisi dans cette recherche pour aborder les pratiques de séjour dans l’espace public en tenant compte des différentes composantes qui font l'espace est celui de l’agencement. À la différence du terme d’aménagement, l’agencement exprime l’action d’un acteur (LÉVY et LUSSAULT 2003: 45). Cette notion suppose que l’espace ne résulte pas du hasard et de l’adaptation spontanée des individus à leur milieu, mais qu’il est l’objet d’une construction sociale. Appliqué plus particulièrement à la recherche sur les pratiques urbaines, l’agencement se définit comme « un assemblage spatialisé, circonstanciel et labile, d’objets, de choses, de personnes, d’idées, de langages, configurés à l’occasion d’une activité d’un acteur » (LEVY et LUSSAULT, 2003: 46). Le géographe Michel LUSSAULT insiste d’ailleurs sur la combinaison entre social et spatial dans l’expérience de l’espace au quotidien : « Une situation naît d’une configuration sociale et d’un agencement spatial » dit-il. La citation suivante explicite bien sa façon de comprendre l’espace (qu’il nomme « espace de la situation ») :« L’espace est un agencement hybride de choses, […], puisque disparaissant dans son état correspondant à l’événement qui le configure, une fois que celui-ci cesse » (LUSSAULT 2000: 32).
En quoi consiste l’agencement ? D’après LUSSAULT (2000), l’agencement est un concept hybride entre situation matérielle stable, facteurs éphémères, action et acteurs. Il résume une situation complète et unique dans l'espace et le temps. L’agencement se décompose en trois composantes : le cadre matériel tout d’abord définit le dispositif relativement figé dans le temps, comme les caractéristiques topographiques et naturelles, ainsi que le contexte architectural et les ouvertures visuelles de l’espace. Le cadre matériel constitue une ressource pour les individus et n’est jamais neutre. Ensuite, l’aménagement spatial regroupe tous les
3 Cette affirmation est développée plus loin et se voit confirmée dans les entretiens avec les professionnels de l'urbain.
éléments non-humains (mobilier, végétation, revêtement) de même que les règles d’usage conçus par les architectes et urbanistes ainsi que par les autorités de la ville. Enfin, les acteurs, les actes et interactions qu’ils exercent dans l’espace (lire, manger, se reposer, discuter, téléphoner) ainsi que les valeurs qu’ils attribuent aux lieux constituent la composante sociale du concept d’agencement. Cette composante comprend notamment les postures et les manières de s’approprier et de détourner les lieux de leur usage prescrit ou encore les échanges entre les acteurs (interactions visuelles comme les sourires ou l'ajustement du territoire occupé en fonction des personnes qui arrivent et qui partent). Pour délimiter leur territoire ou pour s’y installer plus confortablement, les acteurs peuvent recourir à des objets qu’ils emportent avec eux (sac, journal, cigarettes) ou à des appareillages nomades (2008), comme les désigne Sonia LAVADINHO et Yves WINKIN, c’est-à-dire des appareils électroniques mobiles comme les téléphones et ordinateurs portables, les IPod et autres supports musicaux.
Enfin, l’action sur l’espace attribue des valeurs à l'espace, qui font elles aussi partie de l’agencement et lui confèrent un caractère éphémère. L'agencement comprend par exemple le sentiment d’insécurité ou les connotations négatives liées à des pratiques marginales ou illégales. On retrouve ici le lien que fait le géographe Mathis STOCK (2004: 2) entre espace et valeurs, puisqu’il explique qu’aux pratiques sociales sont associées des représentations, des valeurs, des symboles et des imaginaires. Les valeurs couramment associées aux deux espaces étudiés seront prises en compte dans l'analyse des agencements.
Pour résumer, le concept d’agencement présente à mon sens l’avantage de concevoir l’espace public comme un objet plus complexe que le simple aménagement spatial. Ce dernier joue assurément un rôle dans l’attractivité et l’utilisation d’un espace, de même que le cadre matériel. Mais outre ces premières composantes, le concept d’agencement, propre à la conception de LUSSAULT sur l'espace, prend en compte les pratiques sociales. Il considère la manière dont les utilisateurs s’approprient et surtout détournent l’espace. Cette approche des pratiques de l’espace public me semble intéressante, puisque nous verrons que les pratiques effectives diffèrent couramment des usages que l’on prescrit aux aménagements spatiaux.
L
ES ACTEURS,
ACTIFS ET FRAGMENTESEn cohérence avec le concept d’agencement qui met l’accent sur l’action dans l’espace, le terme d’ « acteur » (LUSSAULT 2000: 18) sera préféré dans ce travail à d’autres termes proches comme usager, agent, client, utilisateur, opérateur ou sujet. Je parlerai des acteurs pour désigner les personnes qui fréquentent l’espace public, y effectuent inévitablement différentes pratiques et y entrent en interaction avec d’autres personnes. À la différence de l’agent, en quelque sorte « agit » par les structures, l’acteur intervient selon LUSSAUT (2000:
18) de façon intentionnelle sur la scène publique. Outre son intentionnalité, l’acteur présente un caractère fragmenté, c'est-à-dire que ses actes ne sont ni linéaires ni monorationnels, mais sans pour autant être inconséquents. En effet, note LUSSAULT, bien qu’il nous « raconte des histoires » en apparence linéaires et équivoques, l’individu dissimule dans ses récits la nature
Cadre matériel
Aménagement spatialetrègle d’usage
Composante sociale Agencement
Figure 1 Les trois composantes du concept d'agencement (LUSSAULT 2001: 45), schéma JL
conflictuelle de sa personnalité. Ceci s’explique par la multiplicité de faces sociales (LUSSAULT 2000: 18) que chaque individu peut montrer en fonction des situations dans lesquelles il se trouve. Ce caractère polyédrique comme le dit LUSSAULT peut se manifester soit de manière synchronique, si l’acteur agit d’une façon qui semble au premier abord incohérente, soit de manière diachronique, si ses pratiques et récits de pratiques diffèrent dans le temps et s’avèrent contradictoires. Comme le dit fort à propos Henri LEFEBVRE (1992 (1981): 22), « il n’y a ni pensée ni réalité sans contradictions». La prise en compte des individus au travers du concept d’acteur présente ainsi l’avantage de tenir compte de leur complexité et de leur
« aptitude au bricolage ». Par ailleurs, l’utilisation de ce terme met en évidence la compétence des acteurs et rend cohérent les choix méthodologiques, à savoir l’observation et les entretiens avec les acteurs des espaces étudiés.
L
A PRATIQUE,
UNE ACTION EN CONTEXTEComme le dit STOCK (2004: 2), « le rapport au lieu n’existe pas en soi, de façon indépendante, mais est toujours relié à la question des pratiques ». Alors que le terme d’action désigne généralement de façon large toutes les manières de faire une chose, LEVY et LUSSAULT (2003: 740) définissent la pratique de manière plus restreinte : « Est pratique une action humaine qui s’insère dans un environnement constitué, notamment d’autres pratiques, et ainsi le transforme ». « La pratique est une action contextualisée, en situation » ajoutent-ils. C’est le passage à l’acte. À partir de là, bien que tout acte s’inscrive nécessairement dans un espace, une pratique « spatiale », désigne souvent les déplacements de l’acteur, tandis que la pratique « sociale » accentue le caractère anthropologique de son environnement. La pratique est « à la fois prise et arrangement de l’espace par l’acteur». Ce dernier se retrouve marqué par chaque expérience singulière qu’il vivra: « il reste toujours quelque chose de la pratique dans l’acteur, lorsque celle-ci cesse, qui pourra être réactualisé à l’occasion d’un autre acte » (LÉVY et LUSSAULT 2003: 742).
Par une belle métaphore, Michel de CERTEAU (1990: 151) recourt au jargon linguistique lorsqu’il qualifie les pratiques de « sens figuré » de l’espace par rapport au « sens propre » que définissent les professionnels de l'espace. Autrement dit, les pratiques s’écartent d’une sorte de « sens littéral » fixé par les professionnels de la ville. De CERTEAU (1990: 173) insiste sur le caractère substantiel de la pratique vis-à-vis de l’espace en disant que « l’espace est un lieu pratiqué ». Rappelons que pour cet auteur, le lieu désigne une configuration inanimée d’éléments, qui se métamorphose en espace dès qu’il est habité par le temps et les mouvements. L’espace, poursuit de CERTEAU, « est au lieu ce que devient le mot quand il est parlé », c'est-à-dire lorsqu’il est animé par les mouvements qui s’y déploient. Bien qu’il utilise les termes « espace » et « lieu » dans le sens inverse d’une majorité de géographes, de CERTEAU attire l’attention, et c’est ce qui importe ici, sur le fait que les pratiques font pleinement partie de l’espace public, au sens très étendu du mot « espace », dans toute la complexité qu’il contient. Dans le même esprit, Christian RUBY (2003 :8) argumente qu’au mieux architectes et urbanistes nous offrent des moyens, comme les artistes nous proposent des opportunités. Mais, dit-il, c’est aux acteurs de tenter l’expérience dans l’espace public, non aux architectes, urbanistes ou hommes politiques de les y conduire selon leur volonté.
Selon lui, la pratique est donc essentielle pour conférer son sens aux espaces.
L
ES INTERACTIONS SOCIALES,
L’
APPORT D’E
RVINGG
OFFMANParmi les recherches sur les pratiques sociales figure l’étude des interactions. Les pratiques structurent et sont structurées par les interactions sociales (LÉVY et LUSSAULT 2003: 517).
L'interactionnisme symbolique s’intéresse à l’échelle micro au travers des formes d’expériences sociales et à leur manière de se développer dans des situations de rencontre,
de face à face ou de rassemblement. Cette discipline contribue donc à l’étude des agencements dans les espaces publics (LÉVY et LUSSAULT 2003: 520). La notion d’interaction se constitue d’une part des pratiques des participants et d’autre part de leur visibilité mutuelle dans une situation sociale. La coprésence des acteurs dans l’espace implique la gestion de soi par le recours à des compétences sociales. Celles-ci sont accumulées au cours de l’expérience de chaque individu et expliquent selon les interactionnistes que la société soit possible. Ils mettent en évidence la coopération qui s’instaure entre les personnes en coprésence. Il existe en effet des règles de conduite propres à chaque type de situation (dans un même espace ou par l’intermédiaire d’un outil de communication, avec des personnes familières ou inconnues, en présence de tiers ou non).
L’œuvre d'Erving GOFFMAN constitue aujourd’hui une référence fondamentale de l’interactionnisme symbolique. GOFFMAN constate avec justesse que l’on ne peut s’empêcher de communiquer par le langage du corps (1981: 207). Chaque acteur s’applique à « garder la face » en toute situation à travers un travail de figuration (face-work). Deux personnes en coprésence, ou qui communiquent, contrôlent donc mutuellement leur apparence, leur langage corporel et leurs activités (LÉVY et LUSSAULT 2003: 521). L’interactionnisme symbolique affirme que c’est au travers des interactions sociales que l’individu confère un sens aux événements (LÉVY et LUSSAULT 2003: 517).
GOFFMAN (1973: 55) apporte deux réflexions utiles à l’observation des agencements dans l’espace public. Chacun défend un « territoire » qui lui est propre, autrement dit un périmètre l’entourant et dans lequel il acceptera difficilement que des inconnus pénètrent. Le sociologue note tout d’abord que l’on perçoit les différents degrés de protection de l’espace propre à chaque individu -le territoire du Moi (GOFFMAN 1973)- lorsque les limites de ce « territoire » sont violées. Cette violation peut être de toucher la personne ou ses affaires, alors que celle-ci ne nous considère pas autorisé à le faire, mais peut également être un regard, une parole, une oreille qui suivrait une conversation privée ou encore des formes d’excréments (les crachats par exemple). L’offense territoriale naît généralement d’un désaccord quand à l’existence et au statut de la relation. L’autre aspect développé par GOFFMAN que je souhaite mentionner ici, sont les « marqueurs » de territoire (1973: 193). C’est ainsi qu’il nomme les possessions que l’individu transporte avec lui (sac, vêtements, lunettes, chien etc.). Par exemple le sac délibérément posé à côté de soi sur un banc émet le message « occupé » aux personnes intéressées à s’asseoir. Ces notions de territoire et de marqueurs de frontière me seront utiles pour l’analyse des chroniques d’agencements des terrains observés.
Une dernière notion qui pourra être utile dans la suite du travail est le concept de
« proxémie », développé par Edward T. HALL (1981 :210). La proxémie étudie la distance physique maintenue entre les individus. HALL distingue deux concepts qui permettent de qualifier l’espace public au niveau des relations interpersonnelles. D’une part les espaces
« sociopètes », organisés de façon à favoriser la communication entre les individus, de l’autre les espaces « sociofuges », qui favorise l’isolement (1981 : 210). La dimension favorable ou défavorable aux relations interpersonnelles imprègne d’après HALL (1981 :220) les situations vécues. GOFFMAN affirme à ce sujet qu’ « il est important que la circulation pédestre soit organisée pour que potentiellement on puisse nouer des relations dans les espaces publics » (1973 :200). C’est ce qu’affirme également RUBY (2003 :9) lorsqu’il soutient que le rôle de l’espace public est de permettre la rencontre. Je recourrai à ces notions d’espaces sociopètes et sociofuges dans l’analyse des chroniques d’agencement.
TE T EN ND DA AN NC CE ES S M MA AC CR RO O S SO OC CI IA AL L ES E S
Passons maintenant aux différentes caractéristiques qui imprègnent les modes de vie contemporains. Je ne retiendrai ici que les tendances principales qu’il me semble nécessaire de rappeler pour situer ma recherche. Un premier chapitre concernera l’importance de la
mobilité, les effets qu’elle peut avoir sur les pratiques des acteurs. Le deuxième traitera de la gestion du temps quotidien et le troisième chapitre s’appliquera à résumer la situation en matière d’habitudes alimentaires.
M
OBILITÉMétropolisation, réseau et accessibilité
N’est-ce pas paradoxal de parler de mobilité alors qu’on s’intéresse aux pratiques de séjour?
En réalité, même s’il est utile de les séparer pour la réflexion, les notions de passage et de séjour sont davantage complémentaires qu’opposées. Cela signifie que les phases de séjour dans l’espace public s’inscrivent dans des chaînes d’activités, qui sont elles fortement liées à la mobilité. Ainsi les espaces urbains destinés au séjour doivent-ils correspondre au mode de vie très mobile des citadins. En effet, disent HEURGON et LAOUSSE, « Dans la société contemporaine, les mobilités prennent une importance croissante et revêtent une valeur sociale, économique et culturelle déterminante » (Institut pour la Ville en Mouvement 2004:
3).
Rappelons tout d’abord brièvement le développement du phénomène de métropolisation qui caractérise l’ère mobile dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Cette période débute au milieu des années quatre-vingt, lorsque ce paradigme succède à la phase précédente caractérisée par la périurbanisation (SCHULER et JEMELIN 1996: 47). La métropolisation est le terme qui désigne l'émergence de la ville en réseaux, raison pour laquelle on parle fréquemment de structures réticulaires, polynodales ou en rhizomes. « La ville des espaces de proximité est devenue la ville des réseaux » affirme CASTELLS (2006). « La forme globale de l’espace repose sur une structure réticulaire qui l’organise » ajoute Bertrand MONTULET (MONTULET 2007: 78 IN: BASSAND, KAUFMANN, JOYE).
La mobilité peut être celle des personnes ou celle des biens et informations, ou encore une combinaison des deux. En effet, il n’est pas rare que le bien convoité fasse une partie du chemin et nous l’autre, profitant de synergies lors de chaînes d’activités. Les liaisons sont, grâce aux télécommunications et aux moyens de transport rapides, quasi instantanées. La superposition de différents réseaux à différentes échelles ainsi que la spécialisation économique de certains nœuds du réseau caractérisent l’ère actuelle. Les métros d’agglomération ou, sur le plan international, les réseaux de transport rapides ralliant les métropoles, en sont des exemples évidents. Par ailleurs, la combinaison de multiples réseaux semble être nécessaire à la bonne qualité des espace publics, comme l’explique Lydia BONANOMI (1996: 370). Selon elle, la mise en réseaux des espaces publics et le rétablissement de services de proximité constituent des conditions essentielles à la vie urbaine. La qualité d’un espace public dépend fortement des activités, des fonctions et des personnes présentes dans les espaces publics ajoute-elle (1996: 347). Si c’est bien la tendance que l’on observe de manière globale dans le processus de métropolisation, la densité de certains nœuds d’activités entraine la coprésence d’individus (JOSEPH 1998: 89) et donc des interactions entre les individus que le chapitre précédent traite plus en détail. Le fait urbain aujourd’hui est donc un lieu de communication, de déplacement, de transaction et d’échange résume Christophe JACCOUD (1996: 11). Il m’importera dans la partie appliquée de cette recherche de situer mes terrains d’étude au sein des principaux réseaux auxquels ils appartiennent.
Ce contexte de forte mobilité est d’autre part lié au phénomène d’étalement urbain dont le développement des moyens de transports ne cesse de repousser les limites, en cherchant à connecter les points éclatés du réseau. Dans un contexte d’urbanisation dispersée, la distance parcourue par les pendulaires s’accroît. Or, l’éloignement entre le lieu de travail et le domicile
décourage, voire même empêche, de rentrer manger chez soi à midi. Ce qui explique pour partie la fréquentation élevée des espaces urbains des centres par les actifs durant leurs pauses de midi, qui mobilise mon attention dans ce travail.
En conséquence des phénomènes de métropolisation, de villes en réseaux et d’étalement urbain, l’accessibilité aux différents espaces urbains revêt aujourd’hui un caractère fondamental (MONTULET 2007: 119). En effet, la capacité d’un lieu à interagir avec d’autres lieux est indispensable (JOSEPH 1998: 62), « des pratiques s’associent à des lieux distincts et nécessitent des circulations entre un grand nombre de lieux » commente STOCK (2004: 1).
Les individus manifestent d’ailleurs leur besoin d’être en permanence « branchés », connectés à ces différents réseaux. Car aussi paradoxal que cela paraisse, quand bien même chaque nœud rassemblant des opportunités est en un sens substituable à un autre, la mobilité entre ces « hubs » (LAVADINHO 2002; LAVADINHO et WINKIN 2005) s’avère plus que jamais nécessaire. En effet, la société donne une valeur accrue à la mobilité géographique, parce qu’elle ouvre le champ des possibles (STOCK 2004: 2). Les individus souhaitent en tout temps pouvoir profiter des opportunités qui ne se présenteraient que dans un autre endroit que celui où ils se trouvent. La notion d’accessibilité s’avèrera très importante pour comprendre les chaînes d’activités, traitées au chapitre suivant, dans laquelle les séjours de midi dans l’espace public s’insèrent. LAVADINHO et WINKIN emploient le concept de « hubs de vie » dans un sens plus large que celui entendu dans le domaine des transports (pour les interfaces modales par exemple) pour désigner des lieux proposant en plus des moyens de transports, de multiples activités, de services et de consommation (coiffeur, fitness, boutiques, agence de voyage, alimentation, pharmacie, cinéma etc.). Nous verrons que la diversité et la densité d'offres proposée tout au long des cheminements des acteurs joue comme les transports un rôle majeur dans la gestion du quotidien.
Appareillage nomade et accessoires embarqués
La mobilité géographique accrue développe une « société à individus mobiles » et procède à une « recomposition des pratiques et des valeurs assignées aux lieux géographiques » (STOCK 2004: 1). Cette mobilité s’accompagne d’un « appareillage nomade », terme emprunté au sociologue François BELLANGER (ASCHER 1997: 117), ou, autre synonyme, d’accessoires « embarqués » (LAVADINHO et WINKIN 2005; LAVADINHO et WINKIN 2008:
42), qui permettent à l’individu de conserver toute une panoplie d’outils lors de ses déplacements (téléphones, ordinateurs, lecteurs musicaux et jeux électroniques mobiles pour ne citer que les plus courants). Il peut s’agir d’accessoires propres «embarqués » ou de mobiliers accessoirisés, c'est-à-dire déjà sur place et détournés de leur usage premier. Ces derniers permettent dans de nombreux cas l’établissement de communication, soit synchrone par téléphone, soit asynchrone par mail, message textuel ou vocal. Ils sont mobilisés lors de déplacements, notamment en transports publics, ou, et c’est ce qui nous intéresse ici, lors de séjours dans les espaces publics.
Cette « accessoirisation » (LAVADINHO et WINKIN 2005; LAVADINHO et WINKIN 2008) a pour effet d’avoir en quelques sortes sa maison avec soi quand on est en mouvement ou en pause entre plusieurs activités, et inversement de ressentir cette liberté de mouvement lorsqu’on utilise ces accessoires à la maison. Je rejoins à propos de l’impact de l’appareillage nomade, l’affirmation de Bertrand MONTULET (2007: 130 IN: BASSAND, KAUFMANN, JOYE) selon qui la mobilité, comme les autres avancées technologiques, ne se développe que si elle est socialement valorisée : « La mobilité n’a jamais été une explication. Elle permet à certains désirs de se réaliser» relève-t-il. Les accessoires font progressivement partie de la panoplie des citadins contemporains et favorisent l'appropriation de territoires. Ils élargissent les possibilités d'activités au long des journées au sein de l'espace urbain.
G
ESTION DU TEMPS QUOTIDIEN« Temps, espace et acteurs ; la relation entre ces trois termes constitue le fondement même de toute géographie sociale, plus largement, de la connaissance des faits sociaux » (DI MÉO et BULEO 2005: 10 IN: GERARDOT). La citation de ces deux géographes montre bien l’interdépendance entre les trois éléments qui font l’objet de cette recherche : les pratiques de l’espace, les acteurs, et la dimension temporelle. En effet, la bonne gestion des temps représente l'enjeu principal de la vie domestique contemporaine des actifs citadins, affirme Joël MEISSONNIER (2002: 215). Et penser le monde en termes de rythme revient à prendre en compte sa complexité. La question temporelle est tout d’abord inévitablement liée à celle de la mobilité, dont le chapitre précédent vient de montrer l’importance par rapport aux pratiques de séjour. De plus, il est intéressant de se référer à l’idée de chaîne d’activités (LAVADINHO et ABRAM 2005) pour comprendre le déroulement des pauses de midi des citadins.
L’analyse des rythmes
Comme nous venons de le voir, la mobilité est une caractéristique forte des modes de vie contemporains et le mouvement permet à l’individu de gérer sa vie quotidienne. Mais l’autonomie que la mobilité permet d’atteindre n’est pas seulement une question de gestion de l’espace mais aussi de gestion du temps. Nous nous basons sur le temps biologique pour développer le temps social. C'est la raison pour laquelle LUSSAULT (2001: 146) dit que « le temps est intégralement construit par la société. Ainsi, note François ASCHER (1997: 113), la société développe la mobilité pour accroître l’espace utile, tandis qu’elle accélère les rythmes d’activités pour accroître le temps utilisable. Car la vie quotidienne est indissociable des rythmes et des temporalités qui la caractérisent. Du même coup, l’agencement spatial et temporel d’un lieu est lui aussi inévitablement caractérisé par des rythmes. Lorsque l’on pense la ville en terme de rythme, explique LUSSAUT (2001: 146), il s’agit de dépasser la conception naïve du temps, qui enregistre simplement le déroulement des événements. Il existe d’ailleurs plusieurs temps, souvent conflictuels qu’il s’agit de gérer au plan individuel mais aussi collectif. L’observation de ces conflits entre différents rythmes, ainsi que des changements et des ruptures durant les chroniques d’agencement permettra d’approfondir la compréhension des pratiques quotidiennes de l’espace public. Chaque personne a en effet son équation temporelle personnelle, sa stratégie pour gérer le temps.
Mais des interdépendances naissent également entre les différents rythmes individuels et sociaux. C’est-à-dire que chacun n’est pas entièrement libre d’organiser sa vie quotidienne, ni plus spécifiquement ses pratiques de séjour, comme il l’entend. En effet, chacun est contraint de considérer un certain nombre de réalités sociales. Les heures de pointe sur la route, dans les transports en commun ou au super marché, l’horaire de travail et les heures d’ouvertures des commerces et services ou encore des infrastructures scolaires sont quelques exemples de rythmes sociaux qui cadencent nos activités quotidiennes. L’une des tâches des politiciens, techniciens et urbanistes consiste d’ailleurs, dit LUSSAUT (2001: 147), à faire converger ces différents temps dans un espace-temps qui soit capable d’accueillir tous les usages effectués au même moment au même endroit. Cette question, la gestion des différents rythmes, va m’intéresser particulièrement lors de la conduite des entretiens avec les professionnels de l’espace.
Chaînes d’activités
Le rapport entre prise du repas et espace urbain se situe donc également sur le plan temporel. Bien que le fait de manger dans les espaces publics présente certains