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Les gens de guerre au temps de Bayard : de Lyon aux Alpes

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Academic year: 2021

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HAL Id: halshs-01754773

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Submitted on 30 Mar 2018

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Stéphane Gal

To cite this version:

Stéphane Gal. Les gens de guerre au temps de Bayard : de Lyon aux Alpes. 14ème rencontres des

Amis de Bayard : Bayard à Lyon, 2013, Lyon, France. �halshs-01754773�

(2)

Amis de Saint-Martin d’Ainay, association qu’il a créée en 1996, et qui a beaucoup œuvré dans le domaine de la recherche et de la valorisation de cette église romane.

La dernière partie sera consacrée aux séjours de Bayard à Lyon ; elle sera traitée en duo avec notre ami Roger Genesi. En effet, c’est grâce aux recherches d’Andrée Mallein-Gerin (Lettre n

o

11 des Amis de Bayard de novembre 1997) et d’Henri Hours (Joutes et tournois à Lyon sous Charles

VIII

) que nous savons que Bayard a séjourné plusieurs fois à Lyon, de 1490 à 1522.

En conclusion, comment peut-on échapper à l’éternel controverse entre le mythe et la réalité historique ?

Raymond Joffre

Au temps de Bayard, c’est-à-dire à l’époque des guerres d’Italie (1494-1559), la ville de Lyon était un des lieux où se finalisaient les grandes expéditions militaires, en particulier le franchissement des Alpes, comme ce fut le cas dès la première guerre, en 1494, et au début du règne de François

Ier

, en 1515. Le roi accompagnant ses troupes, Lyon devint également un des lieux de résidence de la cour. La ville devenait alors capitale du royaume et connaissait une forte activité diplomatique et militaire. À plusieurs reprises, le roi y fit une entrée solennelle specta- culaire, comme ce fut le cas du jeune François

Ier

, le 12 juillet 1515. Le roi résida dans sa bonne ville de Lyon quelques semaines avant de partir pour le Dauphiné et de faire son entrée à Grenoble en août. Les liens avec le Dauphiné voisin et avec son lieutenant général étaient nécessaires pour le bon déroulement des opérations mili- taires. Bayard étant lieutenant général à partir de 1515, il eut obligatoirement à sa charge de coordonner la marche des troupes qui devaient traverser sa province pour se rendre de Lyon au Piémont. À ce titre, il correspondait avec les maréchaux qui dirigeaient la marche des armées

1

. Jean Jacquart écrivait qu’en 1515, Bayard surveilla la concentration des hommes qui se rassemblèrent entre Lyon et Grenoble, il régla les cantonnements, assura l’ordre dans les garnisons, et fournit le ravitaillement nécessaire

2

.

Dans l’approche de la guerre moderne, l’individu, comme Bayard, garde toute sa place et n’en finit pas de susciter des interrogations au sujet des articulations entre la réalité et le mythe entourant le combattant

3

. Cependant, au-delà du héros et du processus d’héroïsation, les considérations permettant de comprendre la marche des armées et les conditions humaines et matérielles des combats, à commencer par les batailles elles-mêmes, sont désormais au cœur des travaux des historiens

4

. Les guerres se pensent d’abord à l’échelle de la campagne, dans laquelle l’opératique, ou l’art de mener à bien des opérations militaires, apparaît dès le

xVIe

siècle comme un élément essentiel dans le succès d’une entreprise de grande envergure. Surtout lorsque celle-ci se déroule à l’étranger et comprend le franchissement des Alpes, ce qui fut le cas à maintes reprises lors des guerres d’Italie.

Dans cette perspective, Lyon apparaît comme une étape essentielle, loin des batailles certes, mais au cœur de cette opératique sans précédent, destinée à assurer le déplacement de milliers d’hommes, au cours de plusieurs mois, et à les préparer à franchir les monts dans un état physique et moral acceptable, avec armes et bagages. Si la cité servit de lieu de regroupement à la noblesse qui suivait son roi, en ce qui concerne le gros des troupes, la ville, de par sa situation entre Rhône et Saône, fut surtout un point stratégique de passage pour tous les soldats en

Les gens de guerre au temps de Bayard : de Lyon aux Alpes

1

Voir la lettre de B

AYARD

au maréchal de M

ONTMORENCY

, de Grenoble, le 23 février 15? . Elle est signée « Vostre bon soudart et bien bon serviteur ». Recueil de lettres et de pièces originales…, Gallica, BnF, Ms fr 3014, f°53.

2

Jean J

ACQUART

, B

AyARd

, Paris, Fayard, 1987, p. 229.

3

Stéphane G

AL

et Les Amis de B

AYARD

dir., Bayard Histoires croisées du Chevalier, Grenoble, PUG, 2007, 206 p.

4

Hervé D

RéVILLON

, Batailles, Scènes de guerre de la Table Ronde aux Tranchées, Paris, Seuil, 2007, 377 p., Hervé D

RéVILLON

, L’individu et la guerre.

du chevalier B

AyARd

au Soldat inconnu, Paris, Belin, 2013, 307 p.

Commentaires du docteur Paul Henry sur l’abbaye d’Ainay

(3)

marche vers les Alpes

5

.

Lyon, ville de passage des armées

Il faut rappeler que, comme de nombreuses bonnes villes du royaume, Lyon avait le privilège de ne pas loger de troupes dans ses murs. Les bandes de gens de pied, Suisses et autres mercenaires, tout comme les compagnies d’ordonnance du roi de France, logeaient donc dans les faubourgs : ceux de Vaise, de la Guillotière, de la Croix- Rousse… C’est là que les hommes et les chevaux étaient nourris, dans les champs et dans les nombreuses auberges et hôtelleries que comptaient les faubourgs. En 1536, toutes les compagnies d’ordonnance marchant sur la Savoie y reçurent leurs provisions de fourrages et d’orge.

Le point de rassemblement des troupes était souvent plus au sud de Lyon, autrement dit en Dauphiné, comme, par exemple, en 1515, lorsque les troupes se regroupèrent au camp de Moirans. Briançon, dernière étape avant le périlleux franchissement des cols alpins, servait égale- ment souvent d’ultime lieu de rassemblement.

Lyon connut surtout des passages de soldats qui venaient y franchir le Rhône et la Saône : les ponts y étaient donc essentiels. Ainsi, en 1536, plus de dix-huit mille soldats passèrent-ils les ponts de la ville, entre mars et juillet, principalement entre le 25 mars et le 20 avril. Il s’agissait de groupes de soldats, entre cinq cents et mille hommes généralement par passage, jusqu’à trois mille hommes, le 26 mars. C’était essentiellement des troupes françaises, des légionnaires des provinces, et des cavaliers des compagnies d’ordonnance. On redoutait en revanche plus que tous les mercenaires. Ainsi, en 1538, le consulat préféra-t-il financer la construction d’un pont de bateau, au port de Jons, plutôt que de voir les lansquenets péné- trer dans la cité

6

. De manière générale, tous les passages de gens de guerre inquiétaient les citadins et les autorités municipales, qui craignaient les désordres engendrés par la soldatesque peu disciplinée et toujours encline au pillage et aux débordements qui accompagnaient les excès de boisson. Sous Louis

xII

, les archives municipales font mention d’un passage de lansquenets étroitement surveillés par les « penons de la ville », autrement dit par les milices urbaines, lesquelles étaient composées des bourgeois de la ville en charge de la défense de la cité. On préférait généralement faire passer les troupes par paquets d’hommes, afin de mieux les contrôler et d’éviter

de trop accabler les populations.

Le gouverneur du Lyonnais jouait alors un rôle clé. Il était officiellement établi, je cite, « es pays et provinces frontières pour les tenir en bonne sûreté, fortification et défense » : il était donc en charge du maintien de l’ordre, des fortifications, de la défense, des levées d’hommes de guerre, des montres qui les accompagnaient, et du commandement des troupes, y compris de celles de la milice urbaine. Il faisait le lien entre le cadre local et le roi.

Il était un interlocuteur pour les maréchaux des armées et pour leur chef, le connétable. En cas d’absence, c’était au sénéchal qu’il revenait d’assurer la suppléance. On ne s’étonne donc pas de voir que les gouverneurs qui se succédèrent à l’époque de Bayard furent à la fois des hommes de guerre et des hommes d’influence : César Borgia (1498-1507) ; Jean-Jacques de Trivulce (1507- 1518) ; Lust de Tournon (1518-1523) ; Jacques de Chabannes, seigneur de la Palice, maréchal (1523-1525), pour ne citer que ceux que connut Bayard

7

.

Le gouverneur du Lyonnais coordonnait probable- ment ses actions en lien avec le lieutenant général du Dauphiné, Bayard entre 1515 et 1524. Celui-ci était relayé sur le terrain par des officiers royaux, généralement issus des parlements, à commencer par celui du Dauphiné puisque Lyon en était dépourvu : il s’agissait de commis- saires, qui étaient nommés par le roi pour s’occuper ponc- tuellement des étapes, c’est-à-dire des vivres et des dépla- cements des armées. Ils supervisaient la logistique des troupes, en particulier leur approvisionnement et leur logement. Ils étaient épaulés par des contrôleurs, qui véri- fiaient les rôles des hommes, les vivres et le versement des soldes. Ces commissaires et officiers furent de plus en plus nombreux au fil des guerres, ils participèrent ainsi à la construction d’un état moderne plus présent, plus effi- cace et davantage visible aux yeux des sujets du roi de France.

Des hommes dans un espace-frontière : de Lyon aux Alpes

Les étapes entre Lyon et les cols des Alpes furent progressivement balisées. Un document manuscrit de 1547, réalisé à l’intention du duc d’Aumale, nouveau gouverneur du Dauphiné et de la Savoie, détailla les itiné- raires possibles. Il s’agissait en somme d’instruire le gouverneur tant sur l’histoire que sur les possibilités

Les gens de guerre au temps de Bayard : de Lyon aux Alpes

5

Voir les travaux en cours de Julien G

UINAND

, thèse de doctorat, Université de Lyon 2, « Les soldats du roi entre Rhône et Pô… » Je le remercie ici pour les informations qu’il a bien voulu me communiquer.

6

Archives municipales de Lyon, BB56, f°151v.

7

Puis Théodore de T

RIVULCE

, maréchal, 1526-1532 ; Pomponne de T

RIVULCE

, 1532-1536 ; cardinal Jacques de T

OURNON

1536-1539 ; Jean

d’A

LBON DE

S

AINT

-A

NDRé

1539-1549 ; le maréchal Jacques d’A

LBON DE

S

AINT

-A

NDRé

1550-1559.

(4)

logistiques et militaires qu’offrait le territoire dont il avait la charge

8

. Deux itinéraires étaient possibles à partir du grand chemin depuis Lyon, l’un par le Dauphiné, empruntant la vallée du Drac et celle de la Durance, l’autre par la Savoie et la vallée de la Maurienne. Il fallait treize jours de marche, à raison d’étapes régulières d’une quarantaine de kilomètres en terrain plat, pour aller de Lyon à Suse en passant par le Dauphiné, dont l’entrée se faisait à Heyrieux, puis passait par la Côte-Saint-André, Voreppe, Vizille, direction Gap, Briançon, et le col du Montgenèvre. Il fallait onze jours en passant par le second itinéraire, celui de la Savoie, occupée à dessein par la France à partir de 1536, via Le Pont-de-Beauvoisin la vallée de la Maurienne et le col du Mont-Cenis (Annexe 2). On sait combien les cols étaient stratégiques à la France qui désirait se rendre en Italie du Nord pour combattre. Il était donc impératif d’avoir des voies sûres pour que circulent librement les hommes, leur train et la grosse artillerie, ainsi que tous les renforts potentiels.

C’est ce qui motiva l’invasion de la Savoie par François

Ier

, qui prit ainsi le contrôle du Mont-Cenis et s’offrit un second itinéraire. Des cols moins accessibles furent parfois choisis, afin de surprendre l’adversaire qui surveillait les voies princi- pales. Ainsi, en 1515, on sait que Bayard passa par le col de Maurin, à plus de 2 600 mètres d’altitude, tandis que le roi franchissait celui de Larche, à 2 000 m, le 25 août, et que son artillerie passait par celui du

Montgenèvre, alors plus praticable aux canons et aux lourds charrois de guerre

9

. Une fois les cols franchis, le Piémont s’ouvrait aux armées royales. La ville de Suse, première étape après les monts, apparaissait comme la première ville où se reconstituaient les troupes après l’épreuve des Alpes. La cité antique avait une expérience

séculaire dans ce domaine, qui en faisait un point clé, tant dans la gouvernance territoriale des ducs de Savoie (mobilité et fiscalité) que dans les opérations militaires du roi de France. Elle pouvait également jouer le rôle inverse, c’est-à-dire celui de ville de préparation au fran- chissement, notamment lors du retour de campagne, comme en témoigne une chanson de 1537, intitulée de Suze nous sommes partis. Elle évoque précisément le fran- chissement des monts depuis Suse, puis le passage par Briançon et le Dauphiné, après l’annexion victorieuse opérée par François

Ier

:

L’avant-veille Sainct Nicolas,

Que passames les grandz montaignes, En desployant nos estendartz,

En criant : Vive la France !

Car j’estions quatre bonnes bendes En armes fort bien équippez, Pour passer toutes les montaignes, Car nous en avons bien mestier

10

.

La marche avait ses vertus : elle occupait les hommes et les endurcissait.

Elle pouvait aussi être haras- sante et dangereuse, notam- ment en montagne, si le mauvais temps s’en mêlait. Il fallait donc impérativement que les déplacements se fissent à la belle saison, souvent au cœur de l’été, au mois d’août, lorsque la neige avait complètement fondu. À leur arrivée au camp, les offi- ciers pouvaient procéder à des exercices qui consistaient à apprendre le maniement de son arme, notamment la longue pique, à se positionner en rang et à se ranger en carré, afin de combiner les manœuvres collectives de la bataille. Le tout se faisait en musique, au son des fifres et des tambours, initialement utilisés par les Suisses, mais désormais présents dans toutes les compagnies d’hommes de pied

11

. Ils pouvaient

8

Lieux des étapes de la gendarmerie en 1547. Sources : « Recueil et abrégé de certaines choses concernant le gouvernement des pays de Daulphiné et Savoye », Archives Départementales de l’Isère, manuscrit J 500, f°49.

9

Jean J

ACQUART

, B

AyARd

, op. cit., p. 230-231.

10

« De Suze nous sommes partis, chanson du retour de la campagne du Piémont sur les faits de la guerre de dela lez Montz », se chante sur le chant O Maistre Antoine de Beaulieu, tu te disoys fils de la Marche, citée par Julien T

IERSOT

, Chansons populaires des Alpes françaises, Savoie et dauphiné, Librairie dauphinois- librairie savoyarde, Grenoble-Moutiers, 1903, p.17-18.

11

Les trompettes étaient plutôt réservées aux compagnies de cavaliers.

Annexe 2

(5)

soutenir le rythme de la marche et surtout trans- mettre les ordres de manœuvres, des chefs aux soldats, lors des exercices et des combats. À ce titre, les musiciens étaient un peu plus grassement rémunérés que les simples hommes du rang.

Les effectifs des armées furent variables au cours des guerres d’Italie. Si l’on en

croit les estimations de Ferdinand Lot, de Jean Jacquart et d’Yvonne Labande-Maillefert, qui diffèrent parfois, notamment en fonction du nombre d’hommes attribués à la lance, le total des effectifs aurait varié de 18 000 à plus de 40 000 hommes (Annexe 1)

12

. On sait en effet toute la difficulté qu’il y a à connaître la quantité exacte des soldats dont le nombre variait beaucoup entre les effec- tifs théoriques, ceux qui étaient inscrits sur les rôles, et ceux qui étaient réellement présents dans les compagnies.

Sans compter les pionniers, gagés ou réquisitionnés, qui venaient grossir momentanément les rangs en fonction des travaux à accomplir, le plus souvent pour élargir la route, notamment dans les Alpes, ou aménager des forti- fications.

Déplacer, nourrir et loger autant d’hommes étaient une prouesse quotidienne que devaient réaliser les commissaires. Le document manuscrit de 1547 visait donc à prévoir le nécessaire pour une armée de plus de 40 000 hommes et au moins 12 000 chevaux. À raison de 1,252 kg de pain par soldat et de 3,328 litres de vin quoti- dien, il fallait donc chaque

jour cuire 50 tonnes de pain et servir près de 134 000 litres de vin… Pour le reste des « chairs » et autres viandes, des dépenses supplé- mentaires étaient à prévoir en sus. Et c’était sans compter l’huile, le lard, le vinaigre et la paille, ingrédients pourtant nécessaires à la cuisine du

xVIe

siècle, mais qui n’étaient pas fournis par l’intendance des armées royales (Annexe 3). Vivandiers et vivandières,

qui voyageaient avec les soldats, louaient donc leurs services pour agrémenter l’ordinaire et apprêter les repas des soldats. Ils plaçaient leurs chaudrons au milieu du campement et servaient un repas chaud à qui pouvait se l’offrir. Se mêlaient à eux les savetiers, qui fournissaient les soldats dont les marches journalières éprouvaient cruellement les chaussures, et les lavandières, qui pouvaient aussi être les épouses, quand elles n’étaient pas les prostituées qui assuraient le repos des guerriers.

Malgré les règlements qui tentaient de contrôler la vie des soldats, les armées de l’époque étaient en effet pleines de femmes, et même d’enfants, que ne comptabilisaient jamais les rôles des effectifs militaires, mais qui grossis- saient pourtant les armées, puisqu’elles suivaient les compagnies dans leur marche et dans leur cantonnement.

Les sculptures, gravures, peintures et tapisseries de l’époque, jusque sur le tombeau de François

Ier

, nous montrent en effet souvent ces femmes dont la vie était étroitement associée à celle de la troupe. Revenait aux prévôts et autres maréchaux de camp de faire appliquer la justice dans ce monde parallèle que constituait la vie transgressive des gens de guerre.

On sait que les officiers royaux ne parvenaient pas toujours à satisfaire les besoins des grosses armées, ce qui explique le plafonnement des effectifs au

xVIe

siècle. Le nécessaire manquait souvent aux soldats qui se déban- daient au fil de la route. Les effectifs des compagnies fondaient alors comme neige au soleil, surtout à l’approche des montagnes et des diffi- cultés qui accompagnaient leur franchissement. Les carences dans le ravitaille- ment et dans le versement des soldes contribuaient à rendre particulièrement dures les conditions de vie des soldats du

xVIe

siècle. On mourait plus souvent de contagion et autre fièvre,

Les gens de guerre au temps de Bayard : de Lyon aux Alpes

12

Ferdinand L

OT

, Recherches sur les effectifs des armées françaises…, Paris, 1962 ; Yvonne L

ABANDE

-M

AILLEFERT

, Charles

VIII

et son milieu, Paris, 1975, p. 257-259 ; Jean J

ACQUART

, op. cit., p. 232.

Annexe 1

Les effectifs de l’armée royale entre 1494 et 1543

• 1494 ... 41 900 hommes

la réalité serait plus proche de 28 000 à 22 000

• 1499-1500 ... 23 000-29 000 hommes

• 1512 ... 18 000-24 000 hommes

• 1515 ... 30 000 hommes

• 1522 ... 31 790 hommes

• 1525 ... 28 800-32 000 hommes

• 1536 ... 27 025 hommes

• 1543 ... 29 800-30 100 hommes.

Annexe 3

(6)

sous une tente, que les armes à la main sur le champ de bataille. L’alcool, les jeux et le pillage, plus ou moins auto- risé selon le moment et selon les chefs, permettaient de tromper ou de compenser les limites de l’intendance royale.

Il fallait également fournir en avoine les milliers de chevaux et mulets qui accom- pagnaient les armées de l’époque. Cette contrainte expliquait souvent le retard de la marche et parfois l’arrêt des opérations, notamment en hiver où le fourrage faisait défaut. Outre la cavalerie, l’artillerie et son train exigeaient de nombreuses montures et autres bêtes de trait. C’est pourquoi l’on c o m p t a b i l i s a i t 12 000 chevaux sous Charles

VIII

, dont 8 000 furent requis pour l’expédition de 1494. Pour 12 000 chevaux, il fallait prévoir six cents charges d’avoine, soit 85 248 litres, et 53 283 litres de foin par étape

13

. Les divers canons, selon leur taille, n’exigeaient pas tous le même nombre de bêtes : le « Double courtault » , qui pesait 2 000 livres, demandait à lui seul 35 chevaux, le grand canon, 21 chevaux, le serpentin et la grosse couleuvrine, d’un poids de 1 000 livres, 23 à

17 chevaux, la moyenne ou petite, 6 ou 7, le faucon, en revanche, en réclamait à peine 1 ou 2, et pouvait quasi- ment être tracté au galop.

Les mulets étaient particulièrement nombreux pour le transport du matériel et du ravitaillement, notamment sur les sentes périlleuses des Alpes. La « charge », devenue

mesure, était précisément le poids que pouvait porter un mulet. Elle était alors de 142,08 litres de grains, mesure de Grenoble. À maintes reprises, et cela dès 1494, les mulets furent loués sur place, juste avant le diffi- cile franchissement des Alpes. Pour le retour, on attela… des Suisses… À la fin du

xVe

siècle, l’artillerie, qui constituait un des atouts principaux de l’armée royale, était organisée en bandes. En 1525, chaque bande d’artillerie comptait 12 canons, 8 grandes couleuvrines, 8 bâtardes, 8 moyennes, auxquels s’ajou- tait le matériel, autrement dit les tonnes de poudre, de boulets et autres. Le tout demandait 1 208 chevaux de train par bande

14

. La volonté des rois de France de franchir les Alpes avec leur puissante artillerie était donc un choix coûteux et exigeant du point de vue logistique.

Origines, condition et équipements des soldats

Ces armées, qui traver- saient le Dauphiné pour se rendre de Lyon aux Alpes, étaient généralement composées de troupes bigarrées. Sous François

Ier

, on comptait de nombreux Français issus des légions provinciales, créées en 1534, et des gentilshommes des compagnies d’ordonnance du roi, mais ils étaient loin d’être les seuls combattants. Il fallait toujours leur ajouter de forts contingents de merce- naires suisses, italiens et allemands, les fameux lansque- nets. Les Suisses, dont la réputation d’invincibilité et de courage avait été forgée lors des combats contre le duc de

13

« Recueil et abreggez… », source citée, f° 48.

14

Philippe C

ONTAMINE

, « L’artillerie royale française à la veille des guerres d’Italie », Annales de Bretagne, 1964, 71-2, p. 252.

Annexe 4

« Estat des compagnies d’ordonnance du Roy estant à son service durant l’année mil cinq cens trente et neuf et des garnisons que le d. Sgr leur a ordonnées. »

Source : « Recueil des lettres et pièces originales », BnF, Ms fr 3020 f°28-29v.

Picardie et Isle de France ... 610 lances*

Normandie ... 50

Brie et Champagne ... 460

Bourgogne ... 240

Bresse et Savoie ... 90

Provence et Languedoc ... 80

Bretagne ... 160

Guyenne ... 480

Nivernais ... 40

Auvergne ... 40

Berry ... 60

Bourbonnais ... 40

Piémont ... 40

Compagnie sans garnison ... 40

(« elle est maintenant en Bourgogne ») Nombre total de lances ... 2 440 lances

= 7 320 hommes.

* une lance = 3 cavaliers.

Origines des soldats de l’armée de François

Ier

en 1536, lors de l’invasion de la Savoie

(s. Ferdinand Lot, op. cit)

Infanterie Cavalerie

Picards 2 000

Normands 2 000

Champenois 2 000

Languedociens 1 000

Dauphinois 4 000

Français non légionnaires 1 500

Lansquenets 6 000

Navarrais 500

Italiens 3 000

(7)

Bourgogne, au

xVe

siècle, étaient généralement les mieux payés. En 1488, ils recevaient 6 livres 2 sols par mois. Ils étaient 6 200 dans l’armée de Charles

VIII

en 1494. En 1536, lors de l’inva- sion de la Savoie, les Français étaient plus nombreux que les mercenaires étrangers : la proximité avait probablement exigé une mobilisation des hommes des légions de la province voisine, c’est pourquoi 4 000 Dauphinois étaient présents (parmi lesquels certainement aussi des Lyonnais, des Auvergnats et des Provençaux, qui appar- tenaient à la même légion), mais aussi 2 000 Picards, autant de Normands, de

Champenois, et

1 0 0 0 L a n g u e d o c i e n s , auxquels s’ajoutaient 1 500 autres Français non légion- naires. Les mercenaires

étaient majoritairement allemands (6 000 lansquenets), mais on comptait également 3 000 Italiens et 500 Navarrais (Annexe 4). On constate que les Suisses étaient exceptionnellement absents, mais il est vrai qu’à la même époque, Berne envahissait le nord du territoire du duc de Savoie. Ce qui explique très certainement cette absence suisse dans l’armée royale.

Les rôles des soldats nous permettent de connaître aussi certains éléments de leur identité, en particulier pour les hommes en garnison dans les places qui jalon- naient les itinéraires des armées

15

. C’était le cas pour la forteresse de Pignerol, qui verrouillait les portes du Piémont et devait permettre aux armées du roi de débou- cher sans surprise aux portes de Turin. Ces soldats étaient en garnison, ils logeaient dans la forteresse, mais aussi dans le bourg de Pignerol. Cette sédentarité explique que les exigences quant à leur condition physique soient moindres. Ces soldats provenaient, pour moitié, du sud- ouest de la France (53 %), mais souvent aussi, bien sûr, des provinces voisines, comme le Dauphiné et le

Lyonnais (10 %) et de Savoie- Piémont (20 %). Ils étaient âgés de treize à quatre-vingts ans et portaient des marques de blessure au combat (épée, arme à feu, pique, pierre) pour la moitié d’entre eux (Annexe 5).

Les hommes de pied voya- geaient relativement léger, car ils n’avaient pas toujours de quoi faire porter leurs biens,

contrairement aux

gendarmes qui avaient parfois « serviteurs » et autres

« goujats » (valets).

L’équipement militaire se composait de protections plus ou moins sommaires : la tête protégée par un béret ou un casque ouvert, type salade, calebasse ou bourguignotte, le corps d’une cuirasse, ventrale (corselet) et/ou dorsale (dossière), pour les mieux couverts, en général les hommes placés dans les premiers rangs des profonds carrés de fantassins. Les armes offensives comportaient l’épée individuelle, la Katzbalger pour les mercenaires, devenue l’arme embléma- tique des lansquenets, ou de la grosse épée à deux mains pour un double-solde. Les longues piques étaient les plus nombreuses, qui faisaient la force des carrés de piétons, et donnaient aux armées l’allure de forêts en marche. Les hallebardes, dérivées de la hache et caractéristiques des Suisses, très présentes fin

xVe

-début

xVIe

siècle, se firent progressivement moins nombreuses ; elles devinrent bientôt l’attribut des sergents et des gardes. Mais il y avait également des armes de trait, arcs et arbalètes (visibles sur la représentation de la bataille de Marignan du bas-relief du tombeau de François

Ier

), progressivement remplacées par les arquebuses dès la fin du

xVe

siècle, au point de disparaître complètement au cours de la première moitié du

xVIe

siècle. Les mousquetaires représentaient déjà un quart de la totalité des soldats levés dans les légions provinciales. La noblesse montée et les gendarmes du roi étaient les plus lourdement chargés. On comptait

Les gens de guerre au temps de Bayard : de Lyon aux Alpes

15

« Roole signalé de la compagnie de cent hommes de pied du Sr de M

ONTLUC

en garnison à Pignerol », 1567, Gallica, BnF, Ms fr 4553, f°42-49.

Annexe 5

L’origine et l’état physique des soldats de la garni- son de la forteresse de Pignerol en 1567

Sources : « Roole signalé de la compagnie de cent hommes de pied du Sr de Montluc en garnison à Pignerol », 1567, BnF, Ms fr 4553, f°42-49.

Blessés par arme à feu ... 9

Blessés par pierre ... 4

Blessés par pique ... 4

Blessés par épée ... 12

Arme indéterminée ... 19

Total blessés ... 48.

(8)

3 500 lances des ordonnances en 1494. Chaque lance se décomposait en trois hommes, parfois moins, au début du

xVIe

siècle : un gentilhomme lourdement armé, le gendarme proprement dit, couvert de l’armure lourde, le harnois (16 à 25 kg, selon l’armure et la taille de l’homme), et armé de la lance longue, ou d’une demi- lance, dont le maniement était difficile. Elle exigeait un long apprentissage, ainsi qu’un excellent cheval. Il avait à ses côtés deux archers, parfois moins, qui étaient des cavaliers légers, bientôt armés de pistolets d’arçon. La grande nouveauté de cette époque résidait en effet dans l’essor des armes à feu portatives : les arquebusiers à pied, qui se multipliaient, ainsi que les arquebusiers à cheval. Ils apportèrent une mobilité et une puissance sans précédent lors des batailles, et seront fatales à Bayard, mort en 1524, comme à François

Ier

, capturé en 1525.

Lyon fut donc d’abord une place stratégique dans le cadre général de l’opératique des rois de France en guerre outre-monts. La ville vit surtout défiler des milliers de soldats en route sur le chemin des Alpes. La bonne marche de ces armées, leur logement et ravitaillement, exigeait une coopération entre provinces, villes et repré- sentants du roi. Lyon, le Dauphiné et son lieutenant géné-

ral, Bayard, prirent leur part à cet effort, même si celui-là n’est pas toujours facile à mesurer précisément.

Terminons par ces vers de Clément Marot qui évoquent la marche d’une armée en 1521. L’ordre et la beauté martiale sont sans doute exagérés par le poète, mais l’impression générale, tant visuelle que sonore, provoquée par le grand nombre d’hommes en mouve- ment, sur fond de fifres et de tambours, relève d’un certain réalisme :

De jour en jour une campagne verte Voit-on ici des gens toute couverte, La pique au poing, les tranchantes épées Ceintes à droit, chaussures découpées, Plumes au vent et hauts fifres sonner Sur gros tambours qui font l’air résonner, Au son desquels d’une fière façon

Marchent en ordre et font le limaçon Comme en bataille, afin de ne faillir Quand leur faudra défendre et assaillir

16

.

Stéphane Gal, université de Grenoble-Alpes, LARHRA UMRcnrs 5190

16

« épître du camp d’Attigny, à ma dite dame

D

’A

LENçON

», cité par Philippe C

ONTAMINE

dir., Histoire militaire de la France, Tome I, André C

ORVISIER

dir. Paris, PUF, 1992, p. 263.

L’abbaye bénédictine de Saint-Martin d’Ainay a une origine pour partie légendaire avant le

Ixe

siècle. Tenons- nous-en aux éléments solides et peu contestés. Après 850, elle se développe rapidement en dehors de la zone urba- nisée sur l’extrémité de la presqu’île et acquiert par fonda- tions ou fusions plus de deux cent cinquante maisons ou églises paroissiales dans le grand sud-est, depuis Mâcon, au nord, jusqu’en Provence, à l’ouest jusqu’à la Loire, et à l’est jusqu’au haut Rhône, dans le Valais et le Val d’Aoste.

Une bulle du pape Eugène

III

énumère en 1153 la totalité des possessions du temps. Il s’agit donc d’une importante abbaye qui va faire l’objet de plusieurs réformes.

En 1250, le pape Innocent

IV

confirme les biens de l’ab- baye, puis ordonne une réforme importante sous la direc- tion d’Hugues, cardinal de Sainte-Sabine. À cette occa- sion, on apprend que la mense abbatiale, trop faible, absorbera les revenus de plusieurs prieurés du Lyonnais : Vernaison, Orliénas, Grigny, Chazay d’Azergues et, en Dauphiné, Saint-Symphorien, Pouilly et Chavanay, soit l’ensemble des maisons les plus proches dans un rayon de

vingt-cinq kilomètres au sud et à l’est. Le rattachement de Lyon et du Lyonnais au royaume de France de 1307- 1312-1320 ne modifie pas l’implantation des maisons d’Ainay, tandis que le « Transport » du Dauphiné à la France, le 30 mars 1349, favorise incontestablement l’in- fluence d’Ainay sur la vallée orientale du Rhône et, inver- sement, voit augmenter l’influence des Dauphinois dans les activités et le personnel de l’abbaye. Gardons à l’esprit qu’Ainay dispose alors de plus de deux cent cinquante propriétés religieuses et foncières, dont certaines sont de la taille de nos actuelles communes rurales dans près de quinze diocèses – à lui seul le diocèse de Lyon de l’époque couvrant alors nos actuels départements du Rhône, de la Loire et de l’Ain.

Pour l’administration de cet ensemble, sont constitués en 1286 un premier cartulaire dit le « petit cartulaire d’Ainay », suivi en 1341 du grand cartulaire d’Ainay. Nous ne disposons pas d’une étude récente ni complète de ces documents, malgré des travaux de qualité, mais un peu anciens. Nous avons préféré aborder l’étude sous l’angle

L’abbaye d’Ainay au temps de Bayard

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