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La vie des autres, le médecin et la médecine

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Lueurs et pénombres

1472 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 28 juillet 2010

Dehors, il fait froid, humide et désagréable même si nous sommes déjà au mois de mai. C’est la fin de la journée, il est presque dix-neuf heures. J’ai enchaîné plusieurs réunions et je reviens dans le service avec toutes sortes de préoccupations accrochées à ma blouse. Je respire en passant la porte de l’ascenseur et je sens, tout au creux de mon estomac, comme une intense émotion, quel que chose de très doux qui me rap- pelle que j’ai encore un malade à voir. C’est presque devenu un rituel depuis deux se- maines, je visite ce patient à ce moment-là de la journée.

Je sais qu’il n’apprécie guère sa chambre qui offre peu de confort. Il supporte sur- tout mal les dépendances générées par ses maladies. Immanquablement, chaque fois que j’arrive vers lui, il prend d’abord un air farouche et mécontent car il est fier même s’il est touché par mon intérêt pour lui. Il commence toujours par me dire qu’il ne veut pas que je perde mon temps. Chaque fois, il se débrouille pour me faire savoir qu’il a déjà dîné ou qu’il est déjà tellement tard et qu’il pensait que je ne viendrais plus. Ces derniers jours cependant, lorsque j’entends ces phrases, je comprends mieux que c’est sa manière de me dire qu’il ac- corde de la valeur au temps que nous pas- sons ensemble. Lors de nos premières ren- contres en effet, je ne m’étais pas aperçu combien je me sentais sur la défensive lorsque je me présentais à cette heure.

Il se redresse dans son lit et je prends toujours la même chaise que j’approche de son chevet. Invariablement, nous restons d’abord là à discuter : «vous me rendez tel- lement de services, tandis que moi, tout ce que je peux faire, c’est vous raconter mes petites histoires». Il revient sur les faits et gestes de sa journée ainsi que sur sa timide impression qu’il fait des progrès. Cette fa- çon de m’accueillir, c’est en fait comme s’il me recevait chez lui : «vous aimez bien que je vous dise tout ça n’est-ce pas ?». Oui, oui.

Je le pense vraiment et je suis content qu’il le remarque car j’apprécie ce moment.

L’autre soir, il avait renoncé à la chemise de nuit de l’hôpital. Il portait une vareuse en coton d’un bleu passé avec des armoi- ries brodées sur la poitrine. Je lui ai dit qu’elle lui allait bien en lui demandant d’où il la tenait. Il a enchaîné en me parlant

des bords de la mer Noire et de sorties de pêche. J’ai également remarqué une nou- velle photographie à côté de son lit. Une photo de lui en habit de soirée avec une dame très élégante. La femme a l’air amou- reuse : une grande chevelure brillante d’un blond éclatant, un petit visage souriant tourné vers lui, ses yeux semblent comba- tifs mais elle transmet une lumière chaude et attentionnée. Il m’explique qu’il s’agit de sa femme et me raconte cette soirée de gala.

Dehors, la pluie a recommencé à tomber et le vent fait siffler la fenêtre. Il me rap- porte que c’est dur d’être ici mais que mes visites lui font du bien. J’ai toujours de la peine à entendre ceci car je me sens triste et perturbé qu’il suffise de si peu de chose pour améliorer les conditions de séjour des malades. Il me dit que c’est parce que la vie est difficile qu’il aime se remémorer les crises qu’il a su dépasser. «Saviez-vous que les pâtissiers étaient souvent des juifs dans mon pays avant la guerre ?». Ses pa- rents étaient pâtissiers et sont venus en Suisse au début des hostilités. Ils savaient à peine lire et écrire. Il leur est reconnais- sant de ce qu’ils ont entrepris pour lui car il a fait par la suite une belle carrière dans l’administration et il a beaucoup voyagé.

Je suis impressionné par sa curiosité et par l’étendue de ses connaissances.

«Ma famille n’aurait pas compris que j’épouse une étrangère» enchaîne-t-il en me voyant regarder à nouveau sa photographie.

Il me dit aussi qu’il n’a plus eu le courage de se remettre en ménage après le décès de sa femme. «Je sais déchiffrer les visages, je sais dire là où il y a le bien mais je n’ai plus trouvé quelqu’un de pareil». Il a bien quel- ques amis mais il m’explique qu’il appré- cie la solitude – au moins lorsqu’elle se conjugue avec une santé suffisante. Il se met à rire et ouvre le tiroir de sa table de nuit pour m’offrir le disque d’un de ses amis pianistes. Il sait que j’aime la musique.

Nous parlons des œuvres mentionnées sur la pochette. Je le remercie et lui promets de l’écouter rapidement. Je pose ma main sur son poignet pour prendre son pouls. Il com- prend mon geste sans s’émouvoir, sentant bien que j’aurais été prêt à en entendre da- vantage mais qu’il faut bien accepter de passer à d’autres choses.

Mais en quoi consiste au juste ce lent et

imperceptible processus qui fait qu’une rencontre devient une consultation médi- cale ? J’avoue que j’ai souvent du mal à si- tuer ce glissement. Lors de mes consulta- tions, si je ne suis pas à mon affaire, je peux même éprouver l’impression qu’il ne se passe rien durant de longues minutes. Mais en fait, chaque mot apporte son lot d’ensei- gnements parfois décousus. Evidemment, il ne s’agit pas là d’enseignements sémio- logiques ou physiopathologiques. Cepen- dant, à l’insu de celui qui applique la mé- decine, une connaissance intérieure s’éla- bore progressivement. Cette connaissance est incomplète, des lacunes persistent, mais une forme générale se dégage. En s’en donnant les moyens, le médecin peut alors commencer à sentir l’unité du corps hu- main malgré les différents niveaux d’ap- proches : le niveau anatomique des organes qui dysfonctionnent, le niveau fonctionnel ou physiologique, ainsi que le niveau psy- chologique et social.

Initialement, je ne pensais pas qu’il valait la peine de chercher à transcrire quelque chose de ces rencontres ordinaires avec ce patient. Je pensais que je n’en avais pas le temps. A la réflexion, je crois surtout que j’en avais peur. J’avais peur de ne pas réussir à mettre des mots sur ce que sont les soins de tous les jours. Je redoutais d’écrire com- bien la pratique clinique exige le relâche- ment du désir légitime de comprendre uniquement par les symptômes et par la biologie. Aller du patient jusqu’à la mala- die, voilà bien là le cœur de la médecine.

Dr Christophe Luthy Service de médecine interne de réhabilitation Département de réhabilitation et gériatrie HUG,1211 Genève 14 [email protected]

La vie des autres, le médecin et la médecine

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