2458 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 14 décembre 2011
actualité, info
Bisphénol : l’expertise dans le brouillard (épais)
Une certitude : nous sommes bien loin d’en avoir fini avec cette tendance au grand flou qui caractérise notre époque dès qu’un ris
que sanitaire pointe à l’horizon. A fortiori quand le risque n’est pas manifeste mais simplement envisageable, redouté, postulé.
Bertrand Kiefer traitait il y a peu dans ces colonnes (Rev Med Suisse 2011;7:2208) du bisphénol A, l’un des plus beaux feuilletons sanitaires aujourd’hui en cours d’écriture.
Feuilleton ou affaire ? Affaire ou scandale ? Le Monde du 29 octobre ne s’embarrassait guère de nuances qui, à ce propos, évoquait1
«un scandale sanitaire mondial, potentielle
ment l’un des plus graves de la décennie écoulée». Bien évidemment tout est dans le
«potentiellement» qui d’avance dédouane l’auteur. Que le scandale se constitue et l’on oubliera le potentiellement. Qu’il s’évanouisse et le terme sera là qui préviendra des éven
tuelles poursuites pour exagération média
tique d’un risque finalement non avéré.
Où en sommesnous avec le bisphénol ? Ce perturbateur endocrinien est objectivement
un gros agitateur. Il surfe sur les angoisses nées d’un environnement que certains per
çoivent comme chaque jour plus inquiétant.
Un environnement lourd de menaces pour leur intégrité physique et plus encore peut
être pour ceux qui leur sont proches ; à com
mencer par les plus petits. «Sentant venir ce scandale, voyant monter les plaintes concer
nant leur intenable passivité, certains pays commencent à agir, nous rappelait Bertrand Kiefer. La France a interdit le bisphénol dans les biberons dès 2010 et le bannira totale
ment dès 2014. L’Europe l’a déjà imitée pour les biberons. Le Canada aussi. De nombreux Etats des EtatsUnis s’inscrivent dans ce mou
ve ment. Ce n’est qu’un début. Car il n’y a plus de doute : on ne pourra pas se conten
ter de proscrire le bisphénol des biberons, même s’il s’agit d’une urgence, les bébés étant une population particulièrement vul
nérable à ses effets. A terme, le plus tôt pos
sible, il faudra le supprimer de tous les con
tenants alimentaires.»
Estce si sûr ? Force est bien de constater
aujourd’hui que rien n’est définitivement ac
quis, à commencer par une analyse scienti
fique homogène de la nature, de la réalité et de l’exacte portée des risques aujourd’hui en
courus. L’Agence européenne de sécurité ali
mentaire (European Food Safety Authority ou Efsa) vient ainsi de faire savoir, crânement diront certains, qu’elle maintenait sa posi
tion – paradoxalement dite «de pruden ce» – point de vue
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1 Foucart S. Bisphénol A : les dessous d’un scandale sani
taire. Le Monde, samedi 29 octobre 2011, 67.
Dr Pierre de Vevey Rue Sadaz 5 1373 Chavornay [email protected]
quant à la toxicité chez l’homme de faibles doses de bisphénol A. Une position radica
lement différente de celle qui a conduit la France, par voie législative, à programmer d’en interdire l’usage. Peutêtre fautil ici rap
peler que le bisphénol A (BPA) est un com
posant chimique très répandu dans les boîtes de conserve et autres «cannettes» ; rappeler aussi qu’on le suspecte – sans pouvoir être
affirmatif – de pouvoir, plus ou moins asso
cié à d’autres substances de type «perturba
teurs endocriniens», augmenter le nombre des cancers hormonodépendants (comme ceux du sein et de la prostate).
Il y a quelques jours l’Efsa estimait que la transposition sur la santé humaine des ef
fets du BPA à partir de données expérimen
tales recueillies sur des animaux de labora
toire ne permettait nullement de conclure à l’existence d’un risque avéré. Les experts de l’Efsa estiment ainsi aujourd’hui, comme ils l’estimaient déjà l’an dernier, que «des in
certitudes subsistent quant à la pertinence éventuelle pour la santé humaine de certains effets associés au BPA à faibles doses obser
vés chez des rongeurs».
«En ce qui concerne la majorité des effets possibles sur la santé, le groupe scientifique considère que la littérature récente ne con
tient pas de nouvelle information qui justi
fierait une modification de sa position telle qu’exprimée dans son avis de 2010», conclut ainsi l’agence basée à Parme.
Mais comme rien n’est simple et les enjeux assez considérables, l’institution eu ropéenne précise que son groupe d’experts n’a pas en
core pu exami ner «en profondeur la perti
nence pour la santé humaine de certaines nouvelles études indiquant des effets toxico
logiques associés au BPA, à de faibles doses chez les animaux». Un grou pe
de travail va donc être à nou
veau mis en place pour ana
lyser ces nouvelles études et émettre (en 2012 diton) son
avis scientifique sur la ques tion. Cette lec
ture européenne est notoirement différente de celle faite par l’Agence nationale fran
çaise de sécurité alimentaire (Anses) qui recom mandait, en septembre, de limiter l’ex
po si tion au bisphénol A des femmes encein
tes et des enfants au vu des effets «avérés»
chez l’animal et «suspectés» chez l’homme.
Comment les membres du Par lement fran
çais ontils analysé la gradation de ce qui est expérimentalement avéré jusqu’à ce qui peut être suspecté (soit du reproductible à l’hypothé
tique, du certain au possible…) ? Toujours estil qu’ils votaient, il y a quelques jours, l’inter
diction totale du BPA pour tous contenants alimentaires à partir de 2014 et dès 2013 pour les produits destinés aux enfants de moins de trois ans.
Quant à l’avis de l’Efsa, il a aussitôt été dé
noncé en France par la vigilante et militante association «Réseau environnement santé»
qui accuse l’agence européenne de «conti
nuer à nier la réalité écrasante des données scientifiques» ; données qui, selon elle, mon
treraient «à 96%» des «effets» du BPA sur les
animaux comme sur les hommes.
A peine cette passe d’armes étaitelle ache
vée que de nouvelles informations surgis
saient sur le fil des agences internationales.
Comme celleci, en provenance de Washing
ton, sur les écrans nourris par l’Agence France
Presse : «Des personnes ayant con sommé cinq jours d’affilée des soupes en conserve pré
sentaient dans leurs urines un taux du com
posant chimique bisphénol A supérieur de 1,221% à celui de consommateurs de soupes fraîches, révèle une étude américaine. Cette étude, présentée comme "l’une des premiè res à quantifier le taux de bisphénol A dans le corps humain après ingestion de nourriture en conserve", a été publiée par des cher
cheurs de l’Université de Harvard dans le Journal of the American Medical Association du 23 novembre.
"Nous savons depuis un moment que con
sommer des boissons qui sont restées long
temps dans certains récipients en plastique dur accroissait la présence de bisphénol A dans votre corps, explique Jenny Carwile, l’un des coauteurs de l’étude. Mais notre étude suggère que la nourriture en conserve pour
rait être un sujet d’inquiétude plus impor
tant encore, surtout en raison de son usage très répandu". Le bisphénol A étant toute
fois éliminé dans les urines, tout pic est dès lors considéré comme temporaire. Les cher
cheurs n’ont pas déterminé quelle quantité du composant restait plus longuement dans le corps après la consommation de ces con
serves, soulignant qu’une nouvelle étude serait nécessaire pour le faire.»
Combien d’études encore à venir – et pour quels coûts – avant que le soleil de la raison perce le brouillard dans lequel nous sommes ? En attendant rien n’interdit aux jeunes mères de donner le sein (ou d’user de biberons en verre). Rien ne nous interdit non plus, en ce bel hiver débutant, de confectionner nos pro
pres soupes, potages ou consommés ; et de les partager.
Jean-Yves Nau [email protected]
… rien n’interdit aux jeunes mères de donner le sein (ou d’user de biberons en verre) …
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