2050 Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 19 octobre 2011
actualité, info
Lapsus
Je la connais depuis vingt ans. Elle en a maintenant 90. Au début c’était une alerte septuagénaire déjà ostéoporotique et qui consultait pour ses lombalgies. Tout était en- core sous contrôle et elle pouvait être soula- gée pour ce qui n’était que des bobos. A l’époque elle terminait chaque consultation sur le pas de la porte, par une blague. Et celle-là vous la connaissez, docteur… Et pres que toujours c’était une blague qui fai- sait allusion au contenu de la consultation.
J’avoue que je me réjouissais de la consulta- tion suivante pour entendre son histoire.
Puis sont venues des maladies gênantes et elle a cessé progressivement de raconter des histoires drôles : un AVC transitoire, des troubles du rythme cardiaque, des vertiges plurifactoriels, la surdité et surtout une an- goisse à propos de tout murmure organique, immédiatement interprété comme le début de quelque chose. Ne soyez pas si pessimiste, lui disais-je. Mais docteur, si vous étiez à ma place, vous le seriez aussi. Qu’est-ce que j’ai comme avenir ? On a évidemment parlé de la mort. Elle est parfaitement agnostique et suspend son jugement sur l’au-delà. Elle n’est pas là son inquiétude : c’est la dépendance, la perte de maîtrise, le manque de contrôle.
Un canal étroit s’est encore rétréci et la carte blanche
42_45.indd 1 14.10.11 10:24
Revue Médicale Suisse – www.revmed.ch – 19 octobre 2011 2051 mobilité s’est réduite à son appartement. Elle
a tout de même fini par accepter une aide à la toilette du CMS. Une constipation est appa- rue il y a deux mois, inhabituelle, résistant aux laxatifs et aux lavements, forcément inquié- tante pour elle. Au début, rien de très problé- matique pour moi, abdomen souple, pas de défense, pas de détente, formule propre, pas de vitesse.
Après l’échec d’un lavement, le cliché ab- dominal montre un amoncellement de selles dans le côlon droit. Ensuite sont arrivées quel- ques selles filiformes qui pouvaient évoquer à mes yeux une sténose. Mais enfin docteur, vous vous rendez compte 40 jours sans selles.
Vous exagérez un peu, il y en a eu. Oui mais des résidus. Son angoisse montait en même temps que je visualisais la virole. Finalement, d’un commun accord, on a organisé une co- loscopie. Elle aura lieu bientôt.
Dr Daniel Widmer Médecine générale FMH Médecine psychosomatique et psychosociale ASMPP 2, avenue Juste-Olivier 1006 Lausanne
Avant-hier au téléphone, on parle de l’orga- nisation des choses alors que je reviens de quelques jours d’absence. Vous n’allez pas m’abandonner docteur… Et je m’entends lui répondre : pas encore, Madame, pas encore.
– Si vous dites pas encore c’est que vous ris- quez de le faire.
Mais pourquoi diable lui ai-je dit pas en- core ? Parole agressive exprimant un certain agacement, les angoissés nous irritent, tris- tesse anticipée de sa fin, ou de mes propres limites. Cette femme qui a l’âge de ma mère me renvoie au vieillissement et au mien pro pre.
Je me souviens toujours d’une de ses phra- ses : «vieillir ce n’est rien docteur, mais voir vieillir ses enfants, c’est terrible…»
La psychosomatique est là dans cette his- toire : la communication, la contre-attitude, le transfert, le contre-transfert, un certain fonc- tionnement opératoire, la constipation écran, le médecin qui a le sentiment d’être sous pres- sion, les représentations, le cadre, l’iden tifi ca- tion projective (mon impuissance). Je veux mon- trer ainsi que toute situation clinique est psy- chosomatique puisque aussi bien le mé de cin que le patient ont un corps et un psychisme.
La psychosomatique pour paraphraser Olivier Gonin est comme le liquide interstitiel de la médecine.
Jéquier-Doge, en 1955 écrivait :
«Les réactions psychoaffectives du méde- cin, on n’en parle pas assez. C’est déjà un progrès d’avoir mis à la mode de parler de celles du malade… Et pourtant il s’agit si sou-
vent d’une folie à deux : quand le malade est content, nous accorde une confiance aveu gle, nous reçoit avec euphorie. Attention ! On se sent gagner par une anesthésie cérébrale sournoise et invincible qui devient rapidement un réflexe conditionné dangereux. Au con- traire, quand un malade ou son entourage est angoissé chroniquement, il est si difficile de rester maître de sa raison. Le médecin doit tendre au surhomme.»
Le peut-il ?
«Pour supporter un poids si lourd, Sysiphe, il faudrait ton courage, bien qu’on ait du cœur à l’ouvrage, l’art est long et le temps est court», disait Baudelaire en citant le premier apho- risme d’Hippocrate.
Jéquier-Doge disait aussi qu’en médecine il fallait avoir l’esprit d’escalier. Savoir revenir sur ce qui s’était passé. Et c’est là qu’inter- vient la supervision qui permet de créer un espace de pensée autour d’une situation cli- nique en revenant sur ce qui s’est passé mais toujours avec une question implicite pour la suite.
Dans mon histoire, ce serait peut-être : mais comment je vais aborder avec elle la gravité, l’impuissance, la mort…
LDD
42_45.indd 2 14.10.11 10:24