NOTES DE LECTURE
Dernières nouvelles d’Amérique. Médias, pouvoirs et langages depuis les Etats-Unis (XVIIIe-XXIe siècle) De Michael PALMER
Par Marie-Cécile NAVES
Dans son ouvrage intitulé Dernières nouvelles d’Amérique. Médias, pouvoirs et langages depuis les Etats-Unis (XVIIIe-XXIe siècle), Michael Palmer propose une analyse de l’évolution des médias américains, français et britanniques et des défis auxquels ils sont confrontés depuis la fin du XVIIIe siècle. Il s’interroge aussi sur leurs relations et sur l’influence réciproque qu’ils ont exercée les uns sur les autres, ainsi que sur les discours qui ont été produits sur eux depuis plus de deux siècles.
La première partie de Dernières nouvelles d’Amérique est une synthèse historique comparée des médias de ces trois pays depuis la Révolution américaine jusqu’aux années 1950, dans laquelle l’auteur décrit la synergie qui s’est progressivement instaurée entre les écrivains, les philosophes, les polémistes, les journalistes et les « hommes de communication », au sens large du terme. Dès le XVIIIe siècle, le journaliste s’est situé entre le public intellectual et le professionnel de la communication.
L’auteur rappelle également que l’enjeu de la liberté de la presse a connu une fortune diverse aux Etats-Unis et en Europe – notamment dans la France du XIXe siècle – mais que partout, les relations ambivalentes avec le pouvoir sont demeurées un invariant, notamment en raison de la dépendance des journalistes vis-à-vis de leurs sources politiques.
En outre, dès la fin du XIXe siècle, la communication est devenue, via le journalisme, un ressort et un relais majeur de la puissance géopolitique, politique, économique et culturelle des pays occidentaux. Or, comme on le sait, le rapport de force entre l’Europe et les Etats-Unis s’est inversé au
Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur reseaux.revuesonline.com
270 Réseaux n° 138
tournant du XXe siècle, et n’a cessé de s’accentuer, par la suite, au profit de ces derniers. Depuis une vingtaine d’années, la mondialisation de l’économie, les grands bouleversements géopolitiques, au premier rang desquels la chute du mur de Berlin, et les progrès des technologies de l’information et de la communication ont fait tomber les frontières entre les Etats : un marché médiatique mondial toujours plus puissant et influent s’est mis en place, avec comme leader les Etats-Unis.
Comment, dès lors, la presse peut-elle éviter le risque de propagande ? Comment informer sans manipuler ? En outre, comment divertir tout en diffusant de l’information sérieuse ? En d’autres termes, comment concilier les logiques d’audience et de professionnalisme ? Selon M. Palmer, les enjeux financiers de la presse sont apparus très tôt. En effet, avec le développement de la presse de masse, les journaux, comme les agences de presse qui ont vu le jour au XIXe siècle de part et d’autre de l’Atlantique – et qui deviendront plus tard de puissantes agences de communication –, se sont soumis au processus de concentration industrielle. L’exigence de rentabilité n’a cessé, depuis, d’être le quotidien du monde de la presse. Ces questions, qui ont traversé le XXe siècle et demeurent d’actualité, ont toujours suscité l’intérêt du public, mais aussi des observateurs et en particulier des sociologues des médias.
Dans la deuxième partie de son livre, M. Palmer rappelle que les théories de la communication et des médias se sont essentiellement développées et institutionnalisées aux Etats-Unis. Il souligne qu’à l’instar des enjeux de liberté d’expression et des liens des journalistes avec le monde capitaliste, la question des réseaux de communication est pour eux un sujet d’investigation majeur depuis plus d’un siècle. Un des débats actuels concerne par exemple la frontière entre communication, relations publiques et journalisme.
L’auteur présente les principaux courants de recherche depuis la fin du XIXe siècle et note que, comme dans d’autres domaines des sciences sociales, les influences réciproques entre auteurs français et auteurs anglo-saxons, en particulier à partir des années 1960-70, ont été nombreuses, de même que les concurrences entre les différents courants de pensée – approches dominantes versus courants critiques – au sein des universités américaines. En ce sens, l’apport des théories féministes et multiculturalistes, et des cultural studies a, depuis plus de quarante ans, sensiblement modifié les approches en sociologie des médias aux Etats-Unis – et en Occident de manière générale – ainsi que les contenus mêmes de l’information journalistique. Car le
Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur reseaux.revuesonline.com
Notes de lecture 271
processus de mondialisation, d’universalisation de l’information s’est paradoxalement accompagné d’une adaptation des médias aux différents publics, notamment les minorités ethniques ou religieuses. S’ouvrir à la diversité est un impératif pour les médias occidentaux aujourd’hui, pour une question d’audience mais aussi de politiquement correct.
La troisième et dernière partie est consacrée à l’étude des difficultés et des défis auxquels les journalistes sont aujourd’hui confrontés en démocratie pour « raconter le monde ». L’impératif de l’urgence se heurte à celui de la fiabilité des informations obtenues ; la dimension émotionnelle de l’information doit être limitée mais il faut garantir une d’audience maximum ; les relations avec le pouvoir politique sont, comme au XIXe siècle, délicates à gérer. L’affaire David Kelly au Royaume-Uni durant l’été 2003 a été la manifestation de la relation ambivalente entre médias et politique ; elle a obéré le rôle démocratique et pédagogique traditionnellement attribué aux journalistes.
Parallèlement, l’auteur revient sur la domination mondiale des médias américains depuis la fin des années 1990, et insiste sur leurs dérives, mais aussi sur leur capacité d’autocritique. Il étudie en détail la médiatisation de quelques événements majeurs récents, comme les campagnes présidentielles de 2000 et 2004, qui ont été l’occasion de deux batailles médiatiques paroxystiques, l’ouragan Katrina qui a frappé le Sud des Etats-Unis en 2005 et bien sûr les attentats du 11 septembre 2001.
Conscients que le pouvoir considérable du langage médiatique risque de diffuser à grande échelle des stéréotypes et de façonner en profondeur les représentations collectives, les journalistes, estime M. Palmer, savent que mettre en mot l’information n’est pas neutre. La crainte de « faire » de l’information émotionnelle et politiquement incorrecte les aurait conduits à censurer le terme « terrorisme » pour qualifier les attentats islamistes de 2001, malgré sa présence récurrente dans les discours du président Bush. Ce mot était lourd de sens au niveau géopolitique et vis-à-vis des musulmans du monde entier : la tension entre information universelle et information culturelle était donc très perceptible. Comment raconter « l’événement » du 11 septembre 2001 ? La couverture médiatique de la guerre en Afghanistan puis en Irak a donné lieu à une surenchère médiatique, précisément, entre autres, à cause de cette difficulté d’analyser et d’interpréter l’événement, ce qui a donné prise à la critique. La riposte militaire américaine contre les
Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur reseaux.revuesonline.com
272 Réseaux n° 138
attentats de septembre 2001 a également ravivé la bataille diplomatique entre la France et les Etats-Unis par presse interposée.
De plus, les progrès de la technologie et l’apparition de nouveaux médias – par exemple, les chaînes d’information en continu – et de nouveaux supports comme Internet ont multiplié le nombre de sources de diffusion et accrû la quantité d’images et d’informations disponibles et souvent instantanées.
Mais comment savoir si l’information diffusée est brute ou si elle a été traitée et vérifiée ? Comment faire cohabiter le breaking news – le
« surgissement » des informations à potentiel de scandale – et les mainstream news, consensuelles et rassurantes ; comment prendre du recul sur l’information tout en étant concis ; comment être percutant sans trop choquer ? Les blogs ont facilité la critique des médias traditionnels : est-ce un contre-pouvoir au quatrième pouvoir ou bien une dérive démocratique ? Faut-il et, si oui, comment, dresser une hiérarchie des supports d’information ? Autant de questions qui, selon M. Palmer, montrent que le travail des journalistes est de plus en plus difficile. Les médias craignent en particulier les accusations de racisme, de sexisme, de partialité ou de collusions diverses, de la part du public. L’auteur de Dernières nouvelles d’Amérique rappelle toutefois, à l’instar, avant lui, de Noam Chomsky, que la tentation de l’information objective et purement factuelle est dangereuse, comme la période maccarthyste a pu l’illustrer.
L’ouvrage de M. Palmer analyse l’interdépendance de la géopolitique, du politique, de l’économique, du culturel et du médiatique au niveau mondial depuis la fin du XVIIIe siècle. Il montre également que les évolutions des médias occidentaux, que ce soit au niveau technologique, discursif ou financier, sont une des manifestations, un des symptômes du changement social : place des femmes dans la société, multiculturalisme et revendications identitaires sont des défis cruciaux pour les démocraties aujourd’hui. On pourrait, sur ce point, prolonger la comparaison entre les situations française et anglo-saxonne. Dernières nouvelles d’Amérique indique enfin combien l’examen des critiques et des thuriféraires des médias mérite que, des deux côtés de l’Atlantique, l’on se penche davantage sur les analyses de réception par le grand public.
Michael Palmer, Dernières nouvelles d’Amérique. Médias, pouvoirs et langages depuis les Etats-Unis (XVIIIe-XXIe siècle), Paris, Editions de l’Amandier, 2006.
Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur reseaux.revuesonline.com