HAL Id: tel-01746009
https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-01746009
Submitted on 28 Mar 2018
HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.
L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.
Nouveaux réalismes et imaginaires sociaux de la modernité dans le roman espagnol contemporain
(2001-2011)
Anne-Laure Rebreyend
To cite this version:
Anne-Laure Rebreyend. Nouveaux réalismes et imaginaires sociaux de la modernité dans le roman espagnol contemporain (2001-2011). Littératures. Université Michel de Montaigne - Bordeaux III, 2017. Français. �NNT : 2017BOR30043�. �tel-01746009�
Université Bordeaux Montaigne
École Doctorale Montaigne Humanités (ED 480)
THÈSE DE DOCTORAT EN
ÉTUDES IBÉRIQUES ET IBÉRO-AMÉRICAINES
Nouveaux réalismes et imaginaires sociaux de la modernité dans le
roman espagnol contemporain (2001-2011)
Présentée et soutenue publiquement le 08 décembre 2017 par
Anne-Laure REBREYEND
Sous!la!direction!de!Geneviève!Champeau!et!de!Philippe!Roussin!
!
Membres du jury
Jean-François Carcelen, Professeur, Université Grenoble 3
Geneviève Champeau, Professeur émérite, Université Bordeaux Montaigne
Amélie Florenchie, Maîtresse de Conférences HDR, Université Bordeaux Montaigne Jesús Izquierdo Martín, Professeur, Universidad Autónoma de Madrid
Catherine Orsini-Saillet, Professeure, Université de Bourgogne Philippe Roussin, Directeur de recherches, CNRS - EHESS
!
À mes parents À mes grands-parents
Remerciements
Avant toute chose, je voudrais remercier mes directeurs de thèse, Geneviève Champeau et Philippe Roussin, de m’avoir formée, encadrée et encouragée tout au long de ce doctorat. Je leur voue une grande admiration intellectuelle et leur suis très reconnaissante pour leur patience et leur investissement, les opportunités qu’ils m’ont offertes et les astuces qu’ils ont trouvées pour me sortir des ornières de ce chemin escarpé. Un merci tout particulier et ému à Geneviève Champeau, dont le dévouement indéfectible, la disponibilité, l’exigence et la bienveillance m’ont donné le goût de la recherche dès le master et permis d’aller au bout de cette thèse. Je mesure la chance rare que j’ai eue d’être dirigée ainsi.
J’ai également de la chance que ma thèse soit à présent confiée à des chercheurs dont j’admire les travaux, qui ont nourri mon approche du sujet et mes analyses. Que Jean-François Carcelen, Amélie Florenchie, Jesús Izquierdo et Catherine Orsini soient sincèrement remerciés d’avoir accepté de faire partie du jury, du temps qu’ils consacrent à cette lecture et de leurs remarques.
Je remercie mon équipe d’accueil, AMERIBER, qui m’a offert le premier environnement intellectuel, très actif, dans lequel j’ai évolué, avec une pensée particulière pour Aránzazu Sarria Buil, Cécilia González, Elvire Gómez-Vidal, Isabelle Touton, Jesús Alonso et Julia Roumier. L’Université Bordeaux Montaigne abrite également une École Doctorale remarquable, qui confie aux doctorants un cadre stimulant et chaleureux, les enrichit intellectuellement et les aide dans leurs projets, dans lesquels j’ai pu m’investir grâce au contrat doctoral dont j’ai bénéficié. Merci à Sandro Landi et à Isabelle Poulin pour leur rôle moteur, leur engagement auprès de nous tous et leur enthousiasme interdisciplinaire, pour l’expérience collective de la revue Essais, pour les ateliers et les festivités. Le groupe d’amis chercheurs qui s’y est constitué a illuminé ces années : Bertrand Guest, Brice Chamouleau, Clément Kabs, François Trahais, Giovanni Stiffoni, Hugo Remark, Magali Fourgnaud, Marco Salucci, Mélanie Sadler et Sandra Lemeilleur. C’est aussi à l’E.D. que j’ai rencontré François Godicheau, qui m’a conseillée et encouragée à toutes les étapes de cette recherche. Elle doit beaucoup à son énergie, à sa générosité, à sa pratique de l’histoire contemporaine
attentive aux constructions sémiotiques, et aux nombreux projets dans lesquels il m’a impliquée.
Deux autres environnements d’amitié et de recherche ont été très importants dans mon travail. Ma gratitude va à Annick Louis, pour l’atmosphère de partage confiant qu’elle suscite autour de son séminaire d’épistémologie du littéraire à l’EHESS, les réflexions interdisciplinaires passionnantes qu’elle y insuffle et qui ont été décisives pour mon appréhension du fait littéraire. Son soutien moral et intellectuel a été constant. Au sein de notre petit groupe, je remercie Ioana Andreescu et Paula Klein, ainsi que Luca Martignani, pour nos discussions et leurs relectures.
Enfin, j’ai passé deux années dans des conditions exceptionnelles à la Casa de Velázquez de Madrid. Je remercie non seulement l’institution et son personnel dans son ensemble, mais plus particulièrement Stéphane Michonneau pour son suivi attentif et bienveillant ainsi que pour ses suggestions sur la réception et son historicité, qui ont changé le cours de ma réflexion. En Espagne, mais aussi aux États-Unis, certains chercheurs que j’ai eu la chance de rencontrer ont pris des heures pour me conseiller, répondre à mes questions ou m’engager dans leurs projets, comme Germán Labrador Méndez, dont les travaux m’ont fascinée, Pilar Lozano Mijares, Pablo Sánchez León, Darío Villanueva, José María Pozuelo Yvancos, Fernando Larraz, Luis Fernández- Cifuentes, Guillaume Juin, Jesús Casals, Carmen Valcárcel et Françoise Dubosquet. Pour leur aide, un grand merci aussi à Gabriel Gatti, Danilo Martuccelli, Samuel Hayat, Géraud Létang et Alice Béja.
Mes amis rencontrés à Madrid m’ont apporté sans compter leurs relectures, leur expertise, leurs conseils méthodologiques ou un coin de leur appartement : j’ai une pensée complice et reconnaissante pour Célia Keren, Aude Plagnard, Mathieu Aguilera, Martin Lamotte, Amélie de las Heras et Julien Demade, Lucas Merlos, Anna Perraudin, Marie et Johan Comparat, Arnaud Dolidier, Lasse-Emil Paulsen, Jesús Cano, la famille Rubio Álvarez, et surtout pour Alexandre Dupont, qui m’a formée sur bon nombre de points historiographiques au pied levé et sans compter.
J’en arrive à ces amis et chercheurs avec qui j’ai écrit ce travail main dans la main, parce que leur pensée m’a fait progresser, que j’ai aimé discuter sans cesse avec eux du contenu, des doutes, des solutions, et qu’ils se sont chargés avec dévouement d’un soutien moral de longue durée ainsi que d’un nombre indécent de chapitres à relire : je pense à Brice Chamouleau, à Anne-Laure Bonvalot et à Aurélie Petiot. Merci de tout
cœur. Merci au roc Hélène Marchais, à la fantastique Lise Jankovic, à Murielle Fabre, Victoria Gélébart, Laure-Amélie Poisson, Marie Flutre et son expertise fulgurante, ainsi qu’à Alice Martins, Alice Thobois et aux Herbert, qui m’ont toutes prodigué messages de motivation, colis de thèse et cartes postales à gommettes ; merci à la Permanence, et à mes colocataires de la rue Judaïque pour l’environnement chaleureux des premières années de thèse. Un agradecimiento especial para José Díaz Morfa, por el apoyo, la disponibilidad y los carteles.
Je termine en remerciant avec émotion ma famille, chez qui j’ai vécu à plusieurs moments clés de ces sept années, qui me soutient dans ma vie et dans mes études, m’a appris à tâcher de faire de mon mieux et à aller chercher les pays dans les atlas et les mots dans le dictionnaire. Enfin, parce que sans lui tout aurait été infiniment moins drôle et moins intéressant, un merci à vie à Alex, qui m’a poussée, épaulée à chaque instant, et m’a donné confiance.
Table des matières
Remerciements ... 5
Table des matières ... 9
Introduction ... 15
I. Constellation des usages actuels de la catégorie de « réalisme » ... 18
I.1. 1950-1980 : de l’hégémonie à la disgrâce ... 19
I.2. Actualité critique. Un retour sujet à caution ... 21
I.3. Généalogie littéraire et roman national ... 24
I.4. Chez les écrivains : un partage littéraire et politique ... 26
I.5. Rupture ou continuité ? Une veine réaliste depuis 1960 ... 30
II. La lecture réaliste et son historicité ... 33
II.1. Le réalisme dans l’œil du lecteur ... 34
II.2. Des communautés interprétatives dépendant du contexte ... 35
III. Une crise des imaginaires sociaux de la modernité ... 37
III.1. La modernité au centre du canon de l’histoire littéraire ... 38
III.2. La modernité, processus et imaginaire social ... 39
III.3. De la Transition au boom de la construction : l’euphorie de la normalisation ... 41
III.4. Mémoire historique et relecture de la Transition ... 46
III.5. 2008. Crise de la modernisation ... 48
IV. Le réalisme comme représentation au second degré ... 55
IV.1. Contre une copie du réel ... 55
IV.2. Représenter les codes littéraires et les discours sociaux ... 58
IV.3. Entre positivisme et constructivisme : un carrefour épistémologique ... 61
IV.1. Productivité réaliste de l’autoréférence ... 63
V. Référentialité réaliste, modernité et interdiscursivité. Étapes de l’étude des textes ... 66
Première Partie. Documenter le passé violent. Identité démocratique moderne, roman et historiographie. ... 69
Introduction. Des réalismes documentaires ... 71
Chapitre 1. Les jeux du document ... 76
I. Narrativiser les témoignages, entrer dans l’Europe des traumas ... 77
I.1. Une mystique de la littérature ... 78
I.2. L’expression poétique des témoignages ... 80
I.3. L’Espagne dans l’ère du témoin ... 84
II. Le fétichisme de l’archive ... 91
II.1. L’authentification par l’image ... 92
II.2. Un montage elliptique : entre réalisme génétique et réalisme formel ... 94
Chapitre 2. Problématiser la représentation ? La fiction sous haute surveillance. ... 100
I. La fiction sous conditions ... 102
I.1. Le monde comme réservoir de documents ... 102
I.2. Le réalisme intentionnel ou la projection du lecteur ... 108
II. La réalité comme expérience individuelle de la souffrance ... 111
II.1. Contre les abstractions, une rhétorique de l’illusion ... 111
II.2. Vertus civiques de la fiction empathique ... 114
II.3. Au croisement des voix et des champs de vision. Des expériences médiatisées ... 118
III. Une rhétorique de la factualité ... 123
III.1. Des fictionality aux factionality studies ... 123
III.2. Répondre devant la réalité ... 126
III.3. La caution de la recherche historiographique ... 130
IV. Effets de structure, effets d’autorité ... 134
IV.1. Clôture interprétative ... 135
IV.2. Stratégie des conjectures ... 138
IV.3. Le style du savoir ... 142
Chapitre 3. Débats historiographiques, débats socio-politiques. Faire justice transitionnelle ... 152
I. Pacte compassionnel et discours social sur la vulnérabilité ... 153
I.1. Une figure universelle et déshistoricisée de la victime ... 154
I.2. Le citoyen-victime. Extension du domaine de la vulnérabilité ... 157
II. Une pensée libérale de l’antitotalitarisme ... 163
III. Révisionnisme de gauche et débat sur l’identité collective ... 167
III.1. Démythifier la République contre le « frontpopulisme » ... 168
III.2. Restaurer l’instance de l’auteur ? ... 174
Chapitre 4. « L’angoisse du réalisme », entre ontologie et épistémologie ... 180
I. La tentation de l’ontologie face à l’instabilité du social ... 181
I.1. Identité individuelle et apparences ... 182
I.2. Identité nationale et expérience de la modernité ... 185
II. La construction sociale de la normalité ... 194
II.1. L’irréalisme des fantasmes collectifs ... 195
II.2. La documentalité, au fondement de la réalité sociale ... 201
II.3. Prendre en charge l’ « inamendabilité » du réel ? ... 204
III. Une épistémologie objectiviste ... 207
III.1. Performances de la transparence ... 208
III.2. L’orthodoxie d’une épistémologie anachronique ? ... 215
IV. Un point aveugle : violence et expérience démocratique ... 224
IV.1. Familiariser le passé ... 225
IV.2. La peur, fait et/ou fiction ... 228
IV.3. L’anarchisme comme objet du consensus ... 232
Conclusion. Référentialité et document : enjeux d’une légitimation ... 237
Deuxième partie. Contre-épopée à l’aube de la crise. Un regard sociologique sur le
capitalisme de la brique ... 243
Introduction. Des métarécits de la crise de la modernisation socio-économique espagnole ... 245
Chapitre 1. La polyphonie médiocratique ... 251
I. Narrer l’espace privé des personnages ... 251
II. Personnages-type, société de classes ... 254
II.1. Contre une poétique de la labilité ... 255
II.2. La famille, fiction sociale réalisée ... 258
III. L’imaginaire collectif de la médiocratie ... 263
Chapitre 2. Historiciser le récit de la modernisation ... 269
I. Critique des identités post-franquistes ... 270
II. Le réalisme pragmatique de la Transition ... 273
II.1. De la résistance à l’abondance ... 273
II.2. Téléologie pragmatique de la modernisation ... 277
II.3. Entre Marx et Darwin. Un double réalisme ... 280
III. Du desarrollismo au boom. Mimésis sociale et transmission de représentations ... 283
III.1. Des animaux symbiotiques ... 284
III.2. Sous tutelle langagière ... 288
III.3. L’anti-légende noire ... 292
IV. Une théorie surplombante de la domination ? ... 296
Chapitre 3. Émancipations ? Des mémoires paramodernes récalcitrantes ... 299
I. Politique des formes de vie ... 300
I.1. Retour à la terre ... 300
I.2. Quête d’identités collectives ... 303
I.3. Mystification du passé ... 306
I.4. La schizophrénie de l’espagnolitude ... 309
II. Dénaturaliser les codes. Pour un métaréalisme critique ... 313
II.1. Derrière le voile du spectacle baroque ... 314
II.2. L’expression du code ... 319
Chapitre 4. Reconstruire un langage pour la communauté ... 325
I. Langages de l’énergie ... 326
I.1. Consommer, consumer ... 327
I.2. Cannibalisme et prédation ... 331
I.3. Morale de l’épuration ... 335
II. Le réalisme, raison et contention des sentiments ... 340
II.1. Les filets de l’ordre sur la vie quotidienne ... 341
II.2. Effets d’opacité ... 346
II.3. Réalisme et rationalité ... 350
III. L’énergie des rebuts ... 353
III.1. Le cru et le cuit ... 353
III.2. Les ressources naturelles, point aveugle du capitalisme ... 356
III.3. Une autre épique nationale ... 360
Conclusion ... 371
Troisième Partie. L’aporie de la visibilité. Métaphores du lien social dans le néo- libéralisme ... 377
Introduction ... 379
Chapitre 1. Une représentation au second degré. Dialogue avec la théorie économique et morale d’Adam Smith ... 384
I. Avatars de la métaphore dans La mano invisible ... 384
I.1. Contre le « roman de la crise » ... 385
I.2. S’approprier la représentation de la « main invisible » ... 387
I.3. Le retour d’une idéologie dans les discours sociaux espagnols ... 394
II. La fiction d’être continuellement regardé. Libre-échange et morale sociale ... 397
II.1. La théorie smithienne des affects ... 397
II.2. Théâtralité du « spectateur impartial » ... 400
Chapitre 2. Du « spectateur impartial » au contrôle fictionnel ... 405
I. De la providence à l’hyper-surveillance ... 406
I.1. Le panoptique au théâtre. Surveillance et spectacle de la réalité. ... 407
I.1.1 Surveillance verticale ... 408
I.1.2 Gouverner à partir du réel ... 410
I.2. Le régime scopique entre deux paradigmes de la modernité ... 413
II. Théâtralité brechtienne et estrangement ... 417
II.1. Réinterpréter les codes classiques ... 418
II.2. Se déprendre des représentations : entre littérature et SHS ... 420
II.3. Rôles sociaux, types littéraires et rapports de domination. ... 425
II.3.1 Le personnage, de la métonymie à la métaphore ... 425
II.3.2 Intériorisation de la domination ... 428
III. Nouvel esprit du capitalisme et instrumentalisation des affects ... 431
III.1. Le biopouvoir managérial ... 431
III.2. Spectateur impartial et taylorisme émotionnel ... 436
III.3. Modernisation et théorie de l’autocontrôle des émotions ... 442
Chapitre 3. Habiter l’aporie de la visibilité. Critique méta-narrative du réalisme .... 445
I. En obra(s). Le réalisme au travail ... 446
I.1. Dignité et visibilité ... 447
I.2. Productivité sociale de l’art. Entre réalisme et formalisme ... 451
II. De la description à la normativité ... 456
II.1. Enjeux de la classification ... 456
II.2. Naturalisation de la classe ouvrière ... 459
II.2.1 Fonctions endotélique et idéologique de la fiction ... 460
II.2.2 « Le Roumain » ou le caractère réglé de la vraisemblance ... 462
II.3. Paradoxes historiques du réalisme ... 468
III. Répression, rébellion, expulsion de l’imagination désirante ... 472
III.1. Désirs de classe sans logos politique ... 473
III.2. Éviter l’explosion structurale ... 481
III.2.1 Transgresser la typicité ... 482
III.2.2 Le ridicule inhibiteur ... 485
III.2.3 Expulsion de l’espace romanesque ... 487
III.3. Infléchir ou excéder le réalisme ? ... 489
Chapitre 4. Résister à la transparence. Un réalisme amoral ... 494
I. Construire une communauté empathique ? ... 495
I.1. Identifications affectives, identifications symboliques ... 495
I.2. Visibilité vs réflexivité ... 499
II. Une sympathie de la médiation ... 501
III. L’antinomie de la solidarité ... 506
III.1. La compassion comme convenance sociale ... 507
III.2. La fiction non compromettante ... 510
IV. Stratégies du dévoilement anti-hégémonique ... 511
IV.1. Esthétique démocratique des métaphores ... 512
IV.2. Harmonie vs conflit ... 516
IV.3. Politique du sous-titre ... 520
V. Une conception étroite de la rationalité ... 523
Conclusion : fiction réaliste et économie politique, des « sciences morales » ? ... 526
Conclusion : Quelques enjeux poétiques, socio-politiques et épistémologiques du réalisme dans le roman espagnol depuis 2000 ... 531
I. Référentialité réaliste : en quête d’une légitimité propre. Typologie diachronique ... 534
II. Poétiques et postures idéologiques. Typologie synchronique ... 541
Bibliographie ... 551
Introduction
En 2014, alors que l’Espagne commence tout juste à se relever économiquement de la terrible crise sociale, politique, financière qui la secoue depuis 2008, le prestigieux Prix National du Roman (Premio Nacional de Narrativa) est remis à En la orilla de Rafael Chirbes, un portrait littéraire acéré de l’Espagne corrompue et ruinée1. Le jury célèbre un ouvrage qui « traite de la réalité actuelle, mais ne se limite pas au réalisme, qu’il dépasse par la richesse formelle et par les procédés poétiques dont il fait usage »2. Aujourd’hui, dans le champ littéraire espagnol, qu’y a-t-il derrière cette double injonction à représenter la réalité sociale du pays et à « ne pas se limiter au réalisme » ?
De nombreux romanciers espagnols se sont engagés dans de nouvelles formes d’écriture du social et de l’histoire au cours de la dernière décennie, notamment depuis que le refoulé traumatique fait retour autour de la thématique de la « récupération de la mémoire historique ». La réécriture du passé récent va de pair avec des débats aigus sur le lien social, alors que des mouvements sociaux et politiques demandent que la lumière et la justice soient faites sur la Guerre Civile, le franquisme et la transition démocratique.
Ils ont été démultipliés par l’éclatement de la bulle immobilière en 2008 et ses conséquences sociales dramatiques. Ce « retour du réel » suscite un grand intérêt dans le monde éditorial, la critique littéraire et la recherche. Pourtant, le terme de réalisme souffre des sévères jugements auxquels il a donné lieu dès la fin des années 1960, qui conditionnent, aujourd’hui encore, la réception de la génération des écrivains du
« réalisme social » sous le franquisme. D’un côté, dans une partie de la production narrative actuelle, une relation étroite unit le texte et le réel contextualisé, situé et expliqué dans le temps et dans l’espace3. De l’autre, l’usage de cette catégorie d’analyse du littéraire qu’est le réalisme, qui implique une généalogie dans l’histoire littéraire espagnole, est controversé. Cet écart paradoxal est au cœur de cette thèse, qui porte sur les formes et les enjeux du renouvellement de l’esthétique réaliste dans la production narrative espagnole des années 2000.
L’introduction qui va suivre propose, dans un premier temps, de cartographier les marques académiques, critiques et éditoriales du retour du réalisme et de sa généalogie littéraire, en prenant en compte la variété des usages de la catégorie de réalisme et des sens qui lui sont attribués dans le champ littéraire des vingt dernières années. Puis j’exposerai deux bases théoriques, axées sur la réception et son historicité,
1 Rafael Chirbes, En la orilla, Barcelona, Anagrama, 2013.
2 « [T]ratando de la realidad actual, no se limita al realismo, mostrando una riqueza formal y recursos poéticos que lo trascienden ». Discours du jury du Premio Nacional de Narrativa, site du Ministère de l’Éducation, de la Culture et des Sports, http://www.mecd.gob.es/prensa- mecd/actualidad/2014/10/20141007-narrativa.html, dernière consultation le 22/09/2017.
3 Amélie Florenchie, « Presentación », in Amélie Florenchie (dir.), Últimas noticias del realismo en España, Pasavento. Revista de Estudios Hispánicos, vol. II, n°1, hiver 2014, p. 7-10, cf. p. 8.
sur lesquelles s’appuie mon approche, avant d’analyser, dans un troisième temps, les conditions de possibilité historiques, socio-économiques et culturelles d’un renouveau du réalisme. On verra que le réalisme ressurgit du fait que, d’une part, les débats de mémoire historique depuis 2000 et, d’autre part, la crise économique, sociale et politique depuis 2008 engagent une révision du mythe de la Transition et du projet de la modernité qui structurait les imaginaires sociaux espagnols depuis les années 1960. De cette hypothèse découlera ensuite une interprétation interdiscursive du réalisme, qui sera analysé comme représentation de représentations, représentation des codes littéraires et des discours sociaux de son temps. Cette introduction s’achèvera par la présentation des étapes de l’analyse des quatre textes choisis pour former le corpus : Sefarad, d’Antonio Muñoz Molina (2001), Enterrar a los muertos, d’Ignacio Martínez de Pisón (2005), Crematorio, de Rafael Chirbes (2007) et La mano invisible, d’Isaac Rosa (2011)4.
I. Constellation des usages actuels de la catégorie de
« réalisme »
Nouveau, c’est vieux tout de suite.
Yves Klein, « La vérité sur le Nouveau réalisme »
Dans le champ littéraire, on entend par « réalisme » soit un universel esthétique – l’entreprise de représenter la réalité par la littérature5 – qui serait consubstantiel à la littérature occidentale, soit un modèle de référence, l’école historiquement localisée au XIXe siècle, par rapport auquel sont situées les productions postérieures. Le projet réaliste de représenter de manière la plus fidèle possible le monde empirique par le langage et d’atteindre le maximum de vraisemblance6 implique des questions de techniques et de valeurs, comme la nature de la réalité décrite ou des objets construits (quels sujets de prédilection, quels groupes, quels événements, quels phénomènes sont
4 Antonio Muñoz Molina, Sefarad, Madrid, Alfaguara, 2001 ; Ignacio Martínez de Pisón, Enterrar a los muertos, Barcelone, Seix Barral, 2005 ; Rafael Chirbes, Crematorio, Barcelone, Anagrama, 2007 ; Isaac Rosa, La mano invisible, Barcelone, Seix Barral, 2011.
5 Aristote, Poétique, trad. J. Lallot et R. Dupont-Roc, Paris, Seuil, 1980 ; Erich Auerbach, Mimésis. La représentation de la réalité dans la littérature occidentale, Paris, Gallimard, 1968 [version allemande 1946].
6 Roman Jakobson, « Du réalisme artistique » [1921], in Tzvetan Todorov (dir.), Théorie de la littérature, Paris, Seuil, 1965.
racontés), le rapport à l’histoire7, le style qui donne l’impression de la transcription du réel8, l’objectivité9 ou encore la portée critique10, qui parcourent les mouvements antérieurs du réalisme espagnol. Ses emplois historiques, leur sens dans le champ littéraire, en lien avec la sphère sociale, ainsi que les pratiques d’écriture, montrent qu’il n’y a pas une poétique réaliste, mais plutôt une esthétique en constante évolution tout au long de l’histoire littéraire occidentale11, y compris au XIXe siècle12 et peut-être à plus juste titre encore aujourd’hui en Espagne, si l’on en croit le pluriel de l’étiquette de
« nouveaux réalismes » utilisée par certains observateurs.
Celle-ci invite à cerner les relations de filiation et de démarcation entre les différentes étapes de la modernité littéraire et à mettre en perspective les traces laissées par le postmodernisme en Espagne ainsi que son dépassement. En outre, les variations des usages de la catégorie de réalisme dans le champ littéraire actuel, la façon dont les écrivains, la critique ou les éditeurs l’assument ou la rejettent, montrent qu’au-delà de sa fonction classificatoire, elle constitue une catégorie métalittéraire qui implique un appareil stratégique de positionnement et de légitimation. C’est pourquoi, avant d’analyser, dans le corps de ce travail, les dispositifs textuels développés par des romans qui s’approprient l’objet du social dans les années 2000, il importe d’ébaucher d’abord une approche externe13 des « nouveaux réalismes », c’est-à-dire de cartographier succinctement les usages de cette catégorie durant les vingt dernières années, et de mettre au jour les enjeux de positionnement, y compris politiques, qui les sous-tendent.
I.1. 1950-1980 : de l’hégémonie à la disgrâce
Durant les années 1950 et au début des années 1960, en Espagne, le canon littéraire dominant est le « réalisme social ». Nourrissant des objectifs révolutionnaires, il entretient des liens avec le cinéma néo-réaliste italien et avec le réalisme socialiste, et répond à une fonction socio-politique de lutte contre la dictature de Franco, notamment
7 Georg Lukács, Problème du réalisme, trad. C. Prévost et J. Guégan, Paris, L’Arche, 1975 [1971].
8 Tzvetan Torodov, « Présentation », in Tzvetan Todorov et Gérard Genette (dir.), Littérature et réalité, Paris, Seuil, 1982, p. 7-10.
9 René Wellek, « The Concept of Realism in Literary Scholarship », Neophilologus, n°45, 1961, p. 1-20.
10 Bertold Brecht, « Against Georg Lukács », in Theodor Adorno, Walter Benjamin, Ernst Bloch, Bertold Brecht et Georg Lukács, Aesthetics and Politics, London/New York, Verso, 2007 [1977], p. 68-85.
11 Erich Auerbach, Mimesis, op. cit..
12 Yvan Lissorgues (dir.), Realismo y naturalismo en España en la segunda mitad del siglo XIX, Barcelona, Anthropos / Université Toulouse le-Mirail, 1988 ; idem, « Hacia una estética de la novela realista (1860- 1897) », in Paul Aubert (dir.), La novela en España (siglos XIX-XX), Madrid, Casa de Velázquez, 2001, p. 53- 72 ; Peter Brooks, Realist Vision, New Haven/London, Yale University Press, 2005 ; Fredric Jameson, The antinomies of realism, London/New York, Verso, 2013.
13 Walter T. Pattison, El naturalismo español. Historia externa de un movimiento literario, Madrid, Gredos, 1969.
de démythification des représentations franquistes et de dévoilement d’une réalité sociale occultée par le contrôle autoritaire de l’information. Il entre en crise avec la disparition de l’espoir d’une chute imminente du régime, qui avait alimenté une littérature de combat, avec la stratégie de stabilisation économique et institutionnelle du pays, et sous l’influence de la littérature du Nouveau Roman français et du boom latino- américain ; sans compter que la censure s’est appliquée contre la littérature la plus critique avant de s’atténuer à partir de 196614. La période qui s’écoule ensuite entre le milieu des années 1960 et des années 1980 est marquée par l’esprit de concorde qui présidera à la transition démocratique, par le rejet de l’intervention littéraire dans les luttes de son temps et l’abandon de la représentation des conditions matérielles d’existence. L’accent est désormais placé sur le prestige de l’expérimentalisme formel et la dimension autoréférentielle de l’écriture, notamment sous le magistère de Juan Benet, de Juan Goytisolo et des « Novísimos » rassemblés par Castellet, qui rappellent l’avènement des avant-gardes espagnoles des années 1920 et leur rejet du réalisme national au nom de l’insuffisance de l’esthétique mimético-naturaliste15. Le réalisme, et avec lui toute idée d’engagement littéraire, sont frappés d’anathème16.
De ce fait, à la fin des années 1980, « s’il y avait bien une chose que voulait éviter un jeune écrivain, c’était être un écrivain réaliste », déclare Ignacio Martínez de Pisón17. En particulier sur le modèle de Sartre, si l’on en croit Javier Cercas, qui, jusqu’en 2000, voyait en lui « un écrivain réaliste barbant de seconde catégorie, qui […] prêchait l’impératif de subordonner la littérature à la politique. […] Quel genre de littérature rêvais-je alors d’écrire ? […] [U]ne nouvelle littérature : la littérature postmoderne […] ; je savais seulement, ou j’avais l’intuition, qu’elle devait être antiréaliste, anti- solennelle, ironique, métalittéraire »18. C’est par contraste avec ce type de production,
14 Geneviève Champeau, Les enjeux du réalisme dans le roman sous le franquisme, Madrid, Éditions de la Casa de Velázquez, 1993 ; Fernando Larraz, Letricidio español. Censura y novela durante el franquismo, Gijón, Ediciones Trea, 2014, cf. chapitres 7 et 9, p. 203-278 et 309-370.
15 Grégory Coste, « Le récit d'avant-garde espagnol: les avatars d'une tentative de renouvellement sur les marges du roman », Pandora, n°9, 2009, p. 235-252, cf. p. 236.
16 Geneviève Champeau, « Recepción de la novela realista de postguerra » in Paul Aubert (dir.), La novela en España (siglos XIX-XX), Madrid, Casa de Velázquez, 2001, p. 207-219 ; Rafael Chirbes, El novelista perplejo, Barcelone, Anagrama, 2002, p. 148-152 ; Santos Sanz Villanueva, « Relatos del postfranquismo: un apunte y diez fichas », in José Luis Calvo Carilla, Carmen Peña Ardid, María-Ángeles Naval López, Juan Carlos Ara Torralba et Antonio Ansón Anadón (dir.), El relato de la Transición. La Transición como relato, Saragosse, Prensas de la Universidad de Zaragoza, 2013, p. 13-42, cf. p. 15- 19 ; Isabel De Castro et Lucía Montejo, Tendencias y procedimientos de la novela española actual : 1975- 1988, Madrid, UNED, 1990, cf. p. 52.
17 « Lo último que entonces querría [sic] ser un escritor joven era un escritor realista ». Carmen Valcárcel,
« Cartografías de la H(h)istoria. Entrevista a Ignacio Martínez de Pisón », Pasavento. Revista de Estudios Hispánicos, vol. 1, n°1, hiver 2013, p. 153-162, citation p. 153.
18 « […] un pesado escritor realista de segunda categoría que, para desgracia de la literatura […], predicaba la obligación de subordinar la literatura a la política. […]¿Qué clase de literatura soñaba con escribir? […]
[U]na nueva literatura: la literatura posmoderna […]; sólo sabía o intuía que debía ser antirrealista, antisolemne, irónica, metaliteraria ». Javier Cercas, El punto ciego. Las conferencias Weidenfeld 2015, Barcelone, Literatura Random House, 2016, p. 108-110. Je traduis.
que Gonzalo Sobejano a qualifié avec succès de « roman poématique » puis de « roman introverti »19, et avec cette orientation du discours critique qui affirmait une séparation nette entre la réalité et le roman, que de nombreux observateurs s’accordent pour signaler qu’une écriture et une visée réalistes font retour dans la production espagnole de la fin des années 1990 et des années 2000, et que de nombreux écrivains s’en réclament pour leur propre pratique.
I.2. Actualité critique. Un retour sujet à caution
En témoignent, au niveau académique d’abord, plusieurs monographies sur le réalisme ou sur la représentation littéraire de la réalité espagnole, publiées au cours des dix dernières années en Espagne, en France ou aux États-Unis20, la parution et la réédition d’une théorie du réalisme actualisée en Espagne21, des thèses de doctorat portant, en tout ou partie, sur le renouvellement du réalisme littéraire espagnol22 ou encore un séminaire très récent à l’Université d’Alcalá de Henares23. Précédés des appels pionniers de Joan Oleza, durant la première moitié des années 1990, à une « exploration romanesque renouvelée de la réalité » qu’il nomme « réalisme postmoderne »24, de nombreux articles d’ouvrages et de revues universitaires, mais aussi de revues de critique littéraire, contribuent à ce phénomène. Dans ces discours critiques, l’emploi de
19 Gonzalo Sobejano, « La novela poemática y sus alrededores », Ínsula, n°464-465, 1985, p. 1 ; idem, « La novela ensimismada (1980-1985) », España contemporánea. Revista de literatura y cultura, t. 1, n°1, hiver 1988, p. 9-26.
20 Matías Escalera Cordero (dir.), La (re)conquista de la realidad: la novela, la poesía y el teatro del siglo presente, Madrid/Barcelone, Tierradenadie, 2007 ; Geneviève Fabry et Claudio Canaparo (dir.), El enigma de lo real. Las fronteras del realismo en la narrativa del siglo XX, Bern, Peter Lang, 2007 ; Lloyd Hughes Davies et Elizabeth Emery (dir.), Realism revisited, Romance Studies, vol. 30, n°3-4, novembre 2012 ; Catherine Orsini (dir.), Dire le réel. Culture hispanique contemporaine, Dijon, Presses Universitaires de Bourgogne, coll. Hispanística XX, 2013 ; Francisco Aroca et Elisabeth Delrue (dir.), Représentations de la réalité en prose et en poésie hispaniques (1906-2012), Éditions Indigo/Côté-femmes, 2013 ; Amélie Florenchie (dir.), Últimas noticias del realismo en España, Pasavento. Revista de Estudios Hispánicos, vol. II, n°1, hiver 2014.
21 Darío Villanueva, Teorías del realismo literario, Madrid, Instituto de España/Espasa Calpe, 1992 et Madrid, Biblioteca Nueva, 2004.
22 Mélanie Valle Dietry, Por un realismo combativo: transición política, traiciones genéricas, contradicciones discursivas en la obra de Belén Gopegui y de Isaac Rosa, thèse de doctorat soutenue le 30/01/2014, Université de Tours/Universidad Autónoma de Madrid, disponible en ligne sur le site https://repositorio.uam.es/bitstream/handle/10486/661868/valle_%20detry_melanie.pdf?sequence=1, dernière consultation le 27/09/2017 ; Anne-Laure Bonvalot, Formes nouvelles de l’engagement dans le roman espagnol actuel : Alfons Cervera, Belén Gopegui, Isaac Rosa, thèse de doctorat soutenue le 5/12/2014 à l’Université Montpellier III, chapitre 6 (« Vers un réalisme de la médiation ») p. 295-340 du manuscrit inédit, à paraître aux éditions Gallimard ; Alex Marín Canals « Le roman espagnol actuel et le nouveau réalisme », thèse en cours sous la direction de Catherine Orsini, Université de Bourgogne.
23 Fernando Larraz (dir.), « Direcciones de las literaturas hispánicas actuales », Séminaire de Littérature espagnole et latino-américaine contemporaine et actuelle, printemps 2015, Université d’Alcalá de Henares : deux sessions (les 23/02/2015 et 26/02/2015) ont été consacrées à « Rafael Chirbes y la tradición realista en la novela española actual », à partir d’œuvres de Rafael Chirbes et d’Isaac Rosa.
24 Joan Oleza Simó, « La disyuntiva estética de la postmodernidad y el realismo », Compás de Letras, n° 3, 1993, p. 113-126 ; idem, « Al filo del milenio: las posibilidades de un nuevo realismo », Diablotexto, n°1, 1994, p. 79-106 ; idem, « Un realismo postmoderno », Ínsula, n° 589-590, 1996, p. 39-42 ; idem, « Beatus Ille o la complicidad de historia y novela », in Bulletin Hispanique, t. 98, n°2, 1996, p. 363-383.
périphrases autour de la représentation littéraire de la réalité ou du retour du réel, presque plus fréquent que le terme de réalisme lui-même, cherche à manifester une évolution des formes, c’est-à-dire la différence entre les procédés des écrivains actuels et ceux de la tradition en dépit d’une visée commune25 – à moins que le mot de
« réalisme » ne connote franchement, aux yeux du critique, une esthétique limitée ou anachronique26. Dans tous les cas, le soupçon instillé depuis les années 1960 a laissé des traces, et l’invocation du réalisme s’avère toujours soumise à l’impératif de sa rénovation27, même lorsque les critiques s’inscrivent dans une démarche de revendication assumée, libre de précautions lexicales. Ce positionnement est plus fréquent depuis la première moitié de la décennie 2010, comme sous la plume de Fernando Larraz qui célèbre les tentatives de
replacer au centre de notre champ littéraire les potentialités du réalisme littéraire, alors que ses adversaires ont acquis, via le phénomène « Afterpop », une force inédite au cours des quarante dernières années. […] La plus récente de ces dénominations [d’une conception du roman comme pont dialectique vers la réalité], celle de « nouveau réalisme », regroupe des auteurs qui […] sont nés durant la seconde moitié des années 1960 ou dans les années 1970, et qui cherchent à
25 Santos Sanz Villanueva, « Isaac Rosa o la reinvención del realismo social », Cuadernos hispanoamericanos, n° 703, 2009, p. 87-94 ; Catherine Orsini, « Avant-propos », in Catherine Orsini (dir.), Aspects du roman espagnol actuel (1990-2010), Langues néo-latines, vol. 3, n° 354, septembre 2010, p. 3- 4 (« la très nette tendance d’un retour au réel, d’un roman aux prises avec la réalité immédiate ou passée », « nouvelle forme de littérature réaliste ») ; Anne-Laure Bonvalot, « Entre la espada y la pared : nouvelles écritures engagées dans le roman espagnol contemporain (Belén Gopegui, Isaac Rosa »), Langues néo-latines, vol. 3, ibidem, p. 25-44 (cf. p. 30 : « reconfiguration du réalisme critique ») ; Magali Vion, « Génération X : les romans d’une génération », Langues néo-latines, vol. 3, ibidem, p. 5-23 (un
« retour au réel » dans les années 1990, les « agents du réalisme » dans des romans de la Generación X) ; Geneviève Champeau, « Carta de navegar por nuevos derroteros », in Geneviève Champeau, Jean- François Carcelen, Georges Tyras, Fernando Valls (dir.), Nuevos derroteros de la narrativa española actual.
Veinte años de creación, Saragosse, Prensas Universitarias de Zaragoza, 2011, p. 9-19, cf. p. 15-18 ; Jean- François Carcelen, « Ficción documentada y ficción documental en la narrativa española actual: Ignacio Martínez de Pisón, Isaac Rosa », in Nuevos derroteros de la narrativa española actual, ibidem, p. 51-68, cf. p.
51-52 (« retour des réalismes », « rénovation des réalismes ») ; Mélanie Valle-Detry, « Presente y futuro del realismo social. Un acercamiento brechtiano », Revista de crítica literaria marxista, n°5, 2011, p. 31- 46 (cf. p. 31 : « sugeriré una posible renovación, “reinvención” o “reconquista” del realismo social por algunos novelistas actuales, entre ellos Gopegui y Rosa ») ; Ángel Basanta, « Reinvención de la novela social », in Fernando Valls (dir.), La nueva novela española actual (1995-2015): descubrimientos, perplejidades y estrategias, Ínsula, n°835-836, 2016, p. 3-7.
26 Jo Labanyi, « Memory and Modernity in Democratic Spain: The Difficulty of Coming to Terms with the Spanish Civil War », Poetics Today, vol. 28, n°1, printemps 2007, p. 89-116, cf. p. 103 (elle entend par
« compte-rendu réaliste » de la Guerre civile et de l’après-guerre, dans des romans et films à partir de la fin des années 1990, un traitement romantique et nostalgique du passé qui cherche à y plonger le lecteur, effaçant la difficulté du processus de mise en récit du passé violent) ; Vicente Luis Mora, « La construcción del realismo fuerte en algunos libros de narrativa hispánica actual », Blog Diario de Lecturas, 10/05/2014, http://vicenteluismora.blogspot.com.es/2014/05/la-construccion-del-realismo-fuerte-en.html, dernière consultation le 10/10/2017 ; Jordi Carrión et Jordi Gracia, « La ficción narrativa en castellano en las últimas décadas », in Roberto Valencia (dir.), Todos somos autores y público. Conversaciones sobre creación contemporánea, Saragosse, Institución Fernando el Católico, 2014, p. 239-265, cf. p. 254-255.
27 Jakobson expliquait déjà en 1921 que le réalisme se renouvelle toujours au nom du réalisme, qu’il lutte périodiquement contre ses formes, une fois qu’elles se sont figées et ne se représentent plus qu’elles mêmes, afin de mieux se rapprocher de ce qui paraît être la réalité. Roman Jakobson, « Du réalisme artistique », op. cit..
réexaminer, depuis les discours narratifs, des conflits contemporains auxquels, en lieu et place de réponses satisfaisantes, n’ont été apportés que des discours de légitimation du statu quo.28
Parmi les écrivains mentionnés dans toutes ces propositions, à cheval sur deux générations, Antonio Muñoz Molina, Rafael Chirbes, Belén Gopegui, Almudena Grandes, Javier Cercas, Marta Sanz, Isaac Rosa, Ignacio Martínez de Pisón, ou encore Pablo Gutiérrez, Eva Fernández et Elvira Navarro sont les noms qui reviennent le plus souvent, selon que les analystes mettent l’accent sur des œuvres qui prétendent offrir un accès à une vérité historique et sociale, ou bien, selon une acception plus restreinte, sur des convergences avec des types d’action sociopolitiques de gauche radicale. Quant à la presse généraliste, elle aussi entérine l’intérêt de la littérature pour la réalité sociale actuelle, ses emprunts au journalisme, voire l’idée d’une « littérature d’urgence » face à la crise29 ; au sujet du triomphe éditorial des dernières œuvres de Rafael Chirbes, qui coïncide avec l’explosion de la bulle immobilière espagnole et les premières années de la crise financière, elle assumera le terme de littérature réaliste30. On verra que cette évolution chronologique et cette conjoncture ne sont pas fortuites.
28 « […] reponer en el centro de nuestro campo literario las potencialidades del realismo literario, justo cuando sus refutadores habían adquirido una fuerza inédita en los últimos cuarenta años vía “Afterpop”.
[…] La más reciente de estas denominaciones [de una concepción de la novela como puente dialéctico a la realidad], la de “nuevo realismo”, agrupa autores que, como Rosa, han nacido en la segunda mitad de la década de los sesenta o en los setenta y buscan replantear, desde discursos narrativos, conflictos contemporáneos para los que no hay una respuesta satisfactoria, pero sí discursos legitimadores del statu quo ». Fernando Larraz, « Transitando por las vías del realismo », Puentes de crítica literaria y cultural, n°1, janvier 2014, p. 46-49, citation p. 46-47. Voir aussi Philippe Merlo, Littérature espagnole contemporaine, chapitre V, Paris, PUF, 2009 ; Raquel Macciuci, « La memoria traumática en la novela del siglo XXI. Esbozo de un itinerario », in Raquel Macciuci et María Teresa Pochat (dir.), Entre la memoria propia y la ajena.
Tendencias y debates en la narrativa española actual, La Plata, Ediciones del lado de acá, 2010, p. 17-50, cf.
p. 32-36 (« los ya recuperados discursos realistas ») ; Santos Sanz Villanueva, « Crisis y encrucijada de la novela actual », La Página, n° 93-94, 2011, p. 145-166, cf. p. 155-157 ; Isabelle Touton, « De subjetividades creadoras y legitimadoras: elementos de análisis para el campo de las narrativas españolas (siglo XXI ) », in Roberto Valencia (dir.), Todos somos autores y público…, op cit., p. 11-61, cf. p. 35-48 ; Cristina Somolinos Molina, « “Lo personal es político”. Patrones de construcción de género en la Transición española. Daniela Astor y la caja negra, de Marta Sanz », Philobiblion. Revista de literaturas hispánicas, n°2, 2015, p. 91-103, cf. p. 92 (« los planteamientos estéticos de los denominados “nuevos realismos” »).
29 Javier Rodríguez Marcos, « Una crisis de novela », El País, 2013, https://elpais.com/sociedad/2013/03/16/actualidad/1363470608_130051.html ; Sergio del Molino et Juan Jacinto Muñoz Rengel, « ¿Se impone una literatura basada en hechos reales? », Babelia-El País, 3/12/2014, http://cultura.elpais.com/cultura/2014/12/03/babelia/1417621934_127171.html, dernière consultation le 13/05/2015 ; « La literatura cruza la frontera entre la realidad y la ficción », El País, n°
spécial Cultura- 35 aniversario ; Peio H. Riaño, « La novela que no gustará a Gallardón », El Confidencial, 03/05/2013, http://www.elconfidencial.com/cultura/2013-05-03/la-novela-que-no-gustara-a- gallardon_496238/, dernière consultation le 27/11/2014.
30 « La Fiesta del chivo, novela del año », ABC, 19/05/2013,
http://www.abc.es/cultura/libros/20130519/abci-noveladelsiglo-201305191751.html, dernière consultation le 10/10/2017 (« la obra de Rafael Chirbes, que desde la óptica realista ha sabido retratar la profunda crisis (económica, moral, casi total) de la sociedad española de manera dolorosa y fidedigna »).
I.3. Généalogie littéraire et roman national
Ces symptômes et vecteurs d’un progressif retour en grâce du réalisme s’accompagnent d’une revalorisation de sa généalogie littéraire, celle du XIXe siècle, des années 1930 et 1950-60, qui a largement été expulsée du canon – aujourd’hui encore,
« cracher sur la tombe de Galdós tient du divertissement national », constatent Julio José Ordovàs et Rafael Chirbes31. Elle prend notamment la forme de travaux de recherches et d’actes d’hommage, dans lesquels Santos Sanz Villanueva, Constantino Bértolo et, plus récemment, Fernando Larraz et David Becerra, jouent souvent un rôle moteur au sein de l’académie et du monde éditorial espagnols32. Elle se concrétise aussi par de nombreuses éditions récentes des écrivains du « réalisme social »33 et du XIXe siècle34, dont les éditeurs réactualisent la démarche d’observation sociale pour le monde contemporain, voire qu’ils célèbrent comme des guides précurseurs pour les temps actuels. Ainsi vingt-
31 Julio José Ordovàs, « Rafael Chirbes: “Sin Historia no hay novela” », Turia, n°109-110, mars-mai 2014, p.
324-340, cf. p. 328.
32 « Siete editoriales rinden homenaje a García Hortelano y reeditan su obra », El País, 17/11/1992, http://elpais.com/diario/1992/11/17/cultura/721954802_850215.html, dernière consultation le 11/09/2013 ; Manuel Abellán (dir.), Revisión Historiográfica del realismo social en España, Cuadernos Interdisciplinarios de Estudios Literarios, Amsterdam, Universiteit van Amsterdam, t. 4, vol. 1, 1993 ; Geneviève Champeau, Les enjeux du réalisme dans le roman sous le franquisme, op. cit., 1993 ; Quadern extra: Blasco Ibáñez, Revue Debats, n°64-65, 1999 ; Fundación Domingo Malagón, El realismo social en la literatura española. Homenaje a Juan García Hortelano, Málaga, Centro de Ediciones de la Diputación Provincial, 2007 ; Fundación de Investigaciones Marxistas, Armando López Salinas y el realismo social en España, Revista de crítica literaria marxista, n°5, 2011 ; Francisco Caudet, Galdós y Max Aub. Poéticas del realismo, San Vicente del Raspeig, Publicaciones de la Universidad de Alicante, 2011 ; El legado de Carmen Martín Gaite, Ínsula, n°769-770, 2011 ; Jo Labanyi, Género y modernización en la novela realista española, Madrid, Cátedra, 2011 [Gender and Modernization in the Spanish Realist Model, Oxford University Press, 2000]; Joan Oleza, Trazas y bazas de la modernidad. Ensayos desde el cambio cultural, La Plata, Ediciones del lado de acá́, 2012 ; Santos Sanz Villanueva, « Cincuentenario de una crisis: 1962-1963.
Carcoma en el realismo social español », Anales de la literatura española contemporánea, vol. 38, n°1-2, 2013, p. 403-439 ; Jesús Fernández Palacios et Santos Sanz Villanueva (dir.), Homenaje a Juan García Hortelano (1928-1992), Campo de Agramante, n°21, automne-hiver 2014 ; Fernando Larraz, Estudios de literatura, cultura e historia contemporánea : en homenaje a Francisco Caudet, Madrid, Publicaciones de la Universidad Autónoma de Madrid, 2015 ; David Becerra, El realismo social en España: historia de un olvido, Macerata, Quodlibet, 2017.
33 Ignacio Aldecoa, Cuentos completos, Alfaguara, 1996 ; idem, Gran Sol, Alfaguara, 2001 ; idem, Con el viento solano, Alfaguara, 2007 ; Arturo Barea, La raíz rota, Salto de página, ed. Nigel Townson, 2009 [1951] ; Antonio Ferres et Armando López Salinas, Caminando por las Hurdes, Madrid, Gadir Editorial, 2006 ; Antonio Ferres, La piqueta, Madrid, Gadir Editorial, 2009 ; Juan García Hortelano, Nuevas amistades, Barcelona, Seix Barral, 1991 ; idem, Invenciones urbanas, Madrid, Cuatro Ediciones, 2001 ; idem, Tormenta de verano, Barcelona, Lumen, 2009 ; Jesús Fernández Santos, Aunque no sé tu nombre, Edhasa, 1991 ; idem, El reino de los niños, SM ediciones, 2000 ; idem, Los bravos, Castalia, 2006 ; Jesús López Pacheco, La hoja de parra, Bruguera, Barcelona, 1997 ; idem, El homóvil o la desorbitación, Madrid, Debate, 2002 ; idem, El tiempo de mi vida: antología, Valencia, Alzira, 2002 ; Armando López Salinas, La mina, ed. David Becerra, Akal, 2013 ; Carmen Martín Gaite, Obras completas, ed. José Teruel, prologue de José Carlos Mainer, Barcelone, Galaxia Gutenberg / Círculo de Lectores, 2008.
34 Emilia Pardo Bazán, La quimera, ed. Marina Mayoral, Madrid, Cátedra, 1991, 2007, et ed. Marisa Sotelo, Barcelona, P.P.U., 1992, 2009. Benito Pérez Galdós est massivement réédité au cours des années 2000 et 2010, notamment ses Episodios Nacionales, par les éditions Crítica, Destino, Alianza et Espasa Calpe. Voir par exemple Benito Pérez Galdós, Trafalgar et La corte de Carlos IV, chez Madrid, Crítica, 2001, chez Madrid, Espasa Calpe, 2008, et chez Madrid, Alianza, 2005, 2015, 2016 ; idem, Episodios nacionales. Quinta serie: Revolución y Restauración, Barcelona, Destino, 2010 ; idem, La de Bringas, Madrid, Alianza, 2015; idem, Doña Perfecta, ed. José Montero Padilla, Penguin Clásicos, 2015 ; idem, Diez novelas y un discurso, ed. Germán Gullón et Francisco Estévez, Madrid, Cátedra, 2016 ; idem, Fortunata y Jacinta, Madrid, Espasa Calpe, 2017 ; idem, Un voluntario realista, Madrid, JdeJ Editores, 2017. La Regenta de Leopoldo Alas Clarín fait l’objet de nombreuses rééditions, chez Siruela, 2012, chez Alianza, 2014 ou chez Penguin Clásicos, 2015 ; ses œuvres complètes sont éditées aux Ediciones Nobel (Oviedo) entre 2003 et 2014.
cinq écrivains ont-ils été invités, sur le modèle de la série historique de Pérez Galdós, à écrire chacun un « épisode national » de la démocratie, tantôt sur le scandale des GAL (groupes parapoliciers dirigés par l’État socialiste contre l’ETA durant les années 1980), sur la victoire du Partido Popular en 1996, sur la commercialisation du viagra en 1998, etc.35. Dans un cadre similaire, qui relève de l’élaboration d’une sorte de roman national contemporain, les éditions Cátedra présentent l’édition de Diez novelas y un discurso de Galdós (2016 [1876-1897]) en ces termes :
[les] piliers [de l’œuvre de Galdós] sont ceux d’un humanisme progressiste. C’est sans doute pour cela que, face à l’accélération de notre époque, sa vision assurée de l’Espagne et le portrait qu’il réalise de ses citoyens éclairent d’une durable lumière l’obscurité qui nous entoure. Leur sens des convenances, de la mesure, de la décence a disparu peu à peu du domaine public, mais nous en avons plus que jamais besoin aujourd’hui pour préserver la qualité morale d’un lien social citoyen.36
Les éditions Akal, quant à elles, introduisent la réédition de La mina (2013 [1960]) selon une orientation politique différente, qui fait plutôt écho au mouvement des « Indignés » qui a ouvert, en 2011, un cycle de contestation sociale trois ans après le début de l’effondrement économique de 2008 :
l’un des romans les plus significatifs du réalisme social espagnol, La mina, a été condamné au silence et à l’oubli par la critique littéraire espagnole, […], car […] il brise le récit de la Transition; un récit qui a été construit sur le mythe selon lequel de grands hommes à la geste grandiose ont apporté la démocratie à l’Espagne, alors qu’en réalité la démocratie est le fruit de la lutte de milliers d’hommes et de femmes – comme ceux que décrit La mina – qui ont donné leur vie pour la liberté et pour la dignité d’un peuple opprimé. La démocratie n’a pas été concédée, elle est le résultat d’années de résistance et de lutte. Le germe de cette lutte est présent dans La mina d’Armando López Salinas.37
35 Luis G. Martín, Fernando Royuela, Enrique Vila-Matas, Juan Cruz, José Ovejero, Rosa Regàs, Lorenzo Silva, Loca Beccaria, Ramon Pernas, Juan Madrid, Ana María Moix, Pilar Pedrazza, Juana Salabert, Audrey Martin, Espido Feire, Alfredo Conde, José María Merino, Margarita Rivière, Javier Tomeo, Juan Antonio Bueno Álvarez, Pedro Zarraluki, Tomás Onaindia, Carme Riera, Jesús Ferrero et Alicia Giménez Bartlett, Nuevos episodios nacionales. 25 historias de la democracia 1975-2000, Madrid, Edaff, 2000.
36 « [Los] pilares básicos [de la obra de Pérez Galdós] resultan siempre los del humanismo progresista. Por eso, quizás, en la acelerada era presente, la seguridad de su visión de España y el retrato de sus ciudadanos […] sirven para iluminar con perenne brillantez esa oscuridad que nos rodea. Hay en ellas un sentido de la propiedad, de la medida, de la decencia, que poco a poco ha ido desapareciendo del dominio público, pero que seguimos necesitando para mantener una convivencia ciudadana con calidad moral ».
37 « [U]na de las novelas más significativas del realismo social español, La mina, ha sido condenada al silencio y al olvido por la crítica literaria española, […] porque […] quiebra el relato de la Transición; un relato que se ha construido sobre el mito de que grandes hombres con grandes gestos trajeron a España la democracia, cuando, en realidad, la democracia fue consecuencia de la lucha de miles de hombres y mujeres –como los que La mina describe– que dieron su vida por la libertad y la dignidad de un pueblo