Aden ou les escales de l’imaginaire Franck Mermier
La situation géographique d’Aden, « ce port installé comme une mouche sur un entonnoir au point précis où le bec étroit de la mer Rouge s’ouvre sur l’océan Indien »
1, n’a pas été sans incidence sur la texture symbolique des récits de fondation, des légendes et des évocations littéraires de cette ville. Les particularités de son site – des montagnes volcaniques quasiment dénuées de végétation dont la noirceur fait ressortir encore plus la vastitude de l’horizon marin, le contraste saisissant entre le brasier chtonien des profondeurs et les vagues océanes – ont aussi influé sur la mise en scène de son imaginaire. Mais à ce panorama grandiose qui fait apparaître la ville comme une enclave coupée de son hinterland, s’ajoute une sédimentation urbaine qui annexe plusieurs temps et territoires disjoints : Aden : « deux presqu’îles bordées de reliefs volcaniques encadrent une large baie d’une dizaine de kilomètres, offrant aux navires une vaste rade abritée. Tout autour s’égrènent des noyaux urbains qui constituent une agglomération éclatée : Crater, cœur traditionnel de la ville avec ses souks, Ma’allâ et ses installations portuaires, Steamer Point (Tawâhî) au nom révélateur, ancien noyau de la colonie britannique, Madînat al- Shaab, quartier de l’administration, Little Aden et sa raffinerie,
1 Amitav Gosh, Un infidèle en Egypte, Paris, Le Seuil, 1994, p. 11.
Khormaksar accolé à l’aéroport, Cheikh Othman et Mansoura, faubourg d’entrée sur la route du Nord… »
2Reconnaître qu’ « il y a autant de façons de se représenter l’espace qu’il y a de groupes »
3suppose de déterminer les différentes marques expressives qui ont fait le territoire
4. On pourrait réinterpréter ce programme en lui annexant une autre dimension qui renverrait aux résonances symboliques d’une ville, à leurs métamorphoses, aux regards et aux différents exotismes qui s’y projettent et qu’elle suscite. Se formerait alors un itinéraire, certes subjectif, d’images diffractées qui, pour Aden, réfléchirait tout à la fois les héros mythiques du temps de l’ « origine », les veilleurs assoupis de ses sanctuaires, la société cosmopolite de l’Aden britannique, le scintillement éphémère de l’Etoile rouge avant la renaissance du port franc jusqu’à la figure totémique de Rimbaud qui rattache la ville à la légende du poète pour en faire un phare sinon une étape du pèlerinage occidental aux dieux de son panthéon lyrique et éthique. A ces strates d’historicité ininterrompues correspondent différents temps de l’imaginaire qui parfois se font écho et résonnent sans discontinuer depuis les
« origines » et même au-delà.
Le cosmopolitisme colonial
2 Description faite par Jean-François Troin dans Eric Mercier, Aden, un parcours interrompu, Tours- Sanaa, URBAMA-CFEY, 1997, p. 18.
3 Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, Paris, Albin Michel (Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité), 1997, p. 232.
4 Selon la formulation de Deleuze et Guattari : « Le territoire n’est pas premier par rapport à la marque qualitative, c’est la marque qui fait le territoire. Les fonctions dans un territoire ne sont pas premières, elles supposent d’abord une expressivité qui fait le territoire. C’est bien en ce sens que le territoire, et les fonctions qui s’y exercent, sont des produits de la territorialisation », Mille plateaux, Paris, Editions de Minuit, 1980, p. 388.
La volonté du colonisateur britannique d’installer à Aden un dépôt de charbon et un poste militaire sur la route maritime de l’Inde ainsi que l’ouverture du canal de Suez en 1869 allaient susciter un développement rapide de la ville et de ses activités économiques. En 1958, le port d’Aden devenait le deuxième port du monde en terme de fréquentation après celui de New York
5. Sur ces rivages de l’océan Indien, une nouvelle société urbaine avait ainsi pris naissance en accueillant, outre les forces d’occupation, une population venant du Yémen, de la Corne de l’Afrique et de l’Inde. Cité cosmopolite, Aden était devenue un pont entre l’Arabie, l’Europe, l’Afrique et l’Asie, reproduisant dans son espace et dans la division du travail les hiérarchies sociales et ethniques de l’Empire britannique et du capitalisme marchand. Mosquées, églises, synagogues, temples hindous et parsis représentaient les principales confessions des habitants, mais à cette division se superposait celle des différents rites et des appartenances ethniques et culturelles. Les descendants des quelques centaines d’habitants musulmans qui habitaient Aden en 1839 se mêlèrent progressivement aux familles d’immigrés venus du Nord-Yémen et des Protectorats sudistes pour former, avec des musulmans indiens, le groupe social des Adénites. Celui-ci était estimé à 27 000 habitants en 1946 sur une population totale de 80 516 personnes réparties comme suit : 58 455 Arabes (les 27 000 Adénis plus les Arabes des Protectorats, du Yémen et d’autres pays arabes), 7 273 juifs, 4 325 Somalis, 9 452 Indiens, 366
5 Robert Stookey, South Yemen : A Marxist Republic in Yemen, Londres, Westview Press, 1982, p. 77.
Européens et 645 Autres. En 1955, la ville avait doublé sa population d’origine arabe tandis que sa communauté juive avait fondu, suite à la fondation de l’Etat d’Israël. Elle comptait alors 138 441 habitants répartis entre Arabes (103 879), Somalis (10 611), juifs (831), Indiens (15 817), Européens (4 484) et autres (2 608)
6. En 1937, Aden devint une Colonie de la Couronne alors qu’elle avait été auparavant placée sous le contrôle direct du Gouvernement de Bombay. En tant que citoyens de la Colonie, les Adénis avaient le droit de vote au Conseil législatif créé en 1947 ainsi que les juifs et certains émigrés indiens, pakistanais et somalis anciennement installés à Aden, tandis que les travailleurs yéménites du Nord et ceux venant des Protectorats du Sud ne jouissaient d’aucun droit politique. Ces deux dernières communautés qui, dans les années 1950, devinrent numériquement supérieures à celle des Adénis restaient attachés à leurs régions et tribus d’origine où la plupart revenait s’installer près quelques années passées dans la Colonie comme travailleurs manuels et ouvriers de l’industrie. Ils participèrent cependant massivement aux luttes syndicales menées, à partir des années 1950, par l’Aden Trade Union Congress dirigé par des Adénis
7. Avant la Révolution de 1962 qui mit fin au régime de l’imamat, Aden était devenu le refuge des opposants du Nord et un foyer d’agitation nationaliste pour les différents courants politiques du Sud. Durant la période coloniale, Aden contrastait fortement avec les autres régions yéménites et avec les autres pays de la péninsule Arabique. En comparaison,
6 Eric Mercier, Aden, un parcours interrompu, op. cit., p. 35.
7 Sur ces questions, voir A. S. Bujra, « Urban Elites and Colonialism : The National Elites of Aden and South Arabia », Middle Eastern Studies, Vol. 6. 2, 1970, p. 189-211.
cette ville apparaissait comme une plate-forme de la modernité.
Des institutions modernes d’enseignement et des clubs culturels y avaient été créés, une presse en arabe indépendante s’y était développée, tandis que l’influence de la culture anglo-saxonne allait marquer profondément ses élites. Aux yeux des Européens cependant, « Aden n’était qu’un lieu d’exil, un lieu de résidence temporaire pour gagner sa vie et dont on partait aussi vite que possible pour une destination meilleure. Ils ne percevaient pas les autres habitants comme des êtres humains, mais seulement comme des clients actuels ou potentiels pour leurs marchandises, comme des passagers pour leurs bateaux ou comme des domestiques pour leurs demeures. Ils ne se mêlaient à eux que si cela était inévitable… »
8. Arthur Rimbaud, quant à lui, réunit dans son mépris tous les habitants de la ville : « on n’a aucune société que les Bédouins du lieu, et on devient donc un imbécile total en peu d’années »
9, « on ne reçoit aucun journal, il n’y a point de bibliothèques ; en fait d’Européens, il y a quelques employés de commerce idiots, qui mangent leurs appointements sur le billard, et quittent ensuite l’endroit en le maudissant »
10. Il conclut : « je suis heureux de quitter cet affreux trou d’Aden où j’ai tant peiné »
11.
La population d’Aden n’était cependant pas totalement indifférenciée du point de vue européen. L’ordre colonial britannique avait donné naissance à une gradation des statuts en
8 A. S. Bujra, op. cit., p. 195.
9 « Rimbaud aux siens », Aden, lettre du 28 septembre 1885, Œuvres complètes, Paris, NRF, 1972, p.
402.
10 « Rimbaud aux siens », Aden, le 14 avril 1885, op. cit., p. 399.
11« Rimbaud aux siens », Aden, le 18 novembre 1885, op. cit., p. 407.
termes ethniques qui plaçait les Européens au sommet de l’échelle hiérarchique, suivis par les Indiens, les juifs, les Arabes et les Somalis, alors que les Arabes, eux, renversaient quelque peu cette perspective et se plaçaient après les Européens, privilégiant en outre les Indiens musulmans sur, respectivement, les juifs, les hindous et les Somalis
12.
Ce cosmopolitisme singulier, bien différent dans sa composition ethnique des villes littorales de la côte méditerranéenne, Alexandrie, Beyrouth, Tunis, Alger et Casablanca, constitua une des figures obligées de toutes les descriptions d’Aden laissées par les voyageurs européens. A cette fascination pour un concentré d’exotisme où se mêlent toutes les figures de l’ailleurs, Africains, Arabes et Asiatiques, correspond une image de la ville qui la réduit à la dimension d’une scène théâtrale où se meuvent des figurants au texte incompréhensible.
Alfred Bardey, négociant en café, le patron de Rimbaud à Aden dans les années 1880, décrit ainsi les souks de la ville : « Au milieu de cette foule d’Hindous, d’Arabes, de Somalis et de Nègres d’Afrique, des crieurs vendent aux enchères des cotonnades écrues ou bigarrées. Ils s’égosillent à donner leurs prix dans toutes les langues ou dialectes de leurs auditeurs… Il se fait à Aden un important commerce de café de l’Yémen bien connu sous le nom de Moka, de riz des Indes, de dourah (sorgho), et d’autres graines d’Arabie, de gomme, d’encens, de myrrhe, de plumes d’autruche, d’ivoire, d’or d’Afrique, de nacre et de perles de la mer Rouge et
12 A. S. Bujra, op. cit., p. 196-197.
du Golfe d’Aden, de peaux de bœuf, de chèvres, de moutons, etc.
Ce commerce est entre les mains de marchands de toutes sortes : israélites, paris adorateurs du feu, banians (hindous végétariens), bouris (hindous musulmans) et Arabes de l’Yémen »
13.
Gobineau, charmé par la beauté des Somalis qu’il trouve cependant à celle des Nubiens, est obsédé par les échantillons de
« races » qu’il ne peut s’empêcher de décrire et de comparer. Ce sont les hindous et les parsis qui le retiennent longuement, la population arabe n’étant même pas évoquée, et il perçoit Aden comme la porte de l’Inde plutôt que comme de l’Arabie
14. Morand ne se fait pas violence pour succomber à l’esthétisme racial de Gobineau et prolonge son regard condescendant sur la population locale : « Dans la rue on bouscule une autre population flottante faite de Somalis nus et très noirs, venus d’en face, de bédouins frisés au délicat profil sémite, bouches inutiles que les autorités essayent d’éloigner dans le désert et qui reviennent comme des guêpes encombrer la rue principale de leur désordre gesticulant, de négociants parsis dont la jaquette d’alpaga jette une note de respectabilité triste, si maigres qu’on dirait des squelettes échappés aux vautours et descendus de leur funèbre tour du silence. Entourés de leurs gens, les Hindous sortent de chez le changeur, tenant à la main un mouchoirs à carreaux lourd de thalers de Marie-Thérèse. La cavalerie indienne à favoris, la police
13Alfred Bardey, Barr-Adjam, souvenirs d’Afrique orientale 1880-1887, Paris, CNRS, 1981, p. 30 et 32.
14 Jean-Arthur Gobineau, Œuvres II, Paris, NRF, 1983 (Bibliothèque de la Pléiade), p. 78-89.
arabe à turbans groseille ou cramoisi, l’armée métropolitaine en shorts blancs, les mulets bâtés de mitrailleuses, tout cela circule et travaille dur pour l’Empire »
15. En 1927, Paul Nizan évoque les mêmes communautés que l’on a vu réunies par les liens du négoce, et qui partagent maintenant l’engouement des Britanniques pour le ballon rond : « A Crater, sur l’Esplanade étaient assemblée, autour du terrain de football, les Arabes de l’Hadramut, du Yémen, les Hindous de toutes caste, les Noirs de la côte africaine, mêlés aux fantassins de Sa Majesté. L’orchestre du régiment punjabi jouait parfois. Les jours de sabbat, les jeunes juifs se déniaisaient, n’osant pas encore raser leurs papillotes, mais seulement porter les vestons clairs qu’ils revêtiraient définitivement un jour sur les trottoirs de la place Mehemet Ali, à l’entrée du Mouski, au Caire »
16. Mais Nizan avait des comptes à régler avec sa patrie d’origine et avec la Bourse. Il n’avait pas de temps à perdre avec les indigènes : « Il y avait les Hindous, les Arabes, les Noirs impénétrables. Je n’avais pas dix ans à perdre pour fixer ma vie parmi eux et d’abord les connaître. Tout compté, tout pesé, je vis parmi les Européens. Ce sont les maîtres des hommes qu’il faut combattre et mettre à bas. Les belles connaissances viendront après cette guerre »
17. Quelques années plus tard, en 1931, l’écrivain anglais Evelyn Waugh exprime son pessimisme quant à l’avenir économique de la ville alors concurrencée par les ports de la mer Rouge : « A Crater Town, le centre des rares activités commerciales qui subsistent…certains
15 Paul Morand, p. 147-148.
16 Paul Nizan, p. 110.
17 Paul Nizan, p. 104.
fonctionnaires habitent encore (…), ainsi qu’une demi-douzaine d’agents commerciaux et employés britanniques ; le reste de la population est constitués d’Asiatiques, des Indiens pour la plupart, d’Arabes, de Juifs, de nombreux Somalis, et d’un ou deux Perses et Parsis qui s’entassent dans une série de ruelles serrées entre la mer et les collines »
18. Il donne incidemment une description des différences existant entre l’élite adénie et les Arabes de l’intérieur : « Chez les Arabes, tous les degrés de la civilisation sont représentés, depuis les vieux messieurs courtois qui travaillent pour le gouvernement et portent des lunettes cerclées d’or, des turbans de soie, des redingotes légères et des parapluies défraîchis munis de poignées richement décorées, jusqu’aux groupes de bédouins légèrement hébétés récemment arrivés du désert »
19.
Décrivant les abords de l’hôtel Crescent, où il avait réussi à se loger durant son passage dans la ville en 1951, Philippe Soupault est, comme ses devanciers, frappé par le foisonnement ethnique d’Aden : « Une foule multicolore déambulait lentement : Arabes enturbannés, Hindous coiffés d’un calot de feutre noir et vêtus d’une chemise d’un blanc immaculé, Juifs coiffés d’un tarbouche rouge, Somalis noir d’ébène, d’une élégance frappante, les jambes couvertes d’un jupon à rayure de couleurs vives et armés d’une longue et mince baguette, Yéménites que la poussière du charbon affublait d’un masque, couverts d’étranges chapeaux
18 Evelyn Waugh, Hiver africain, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1992, p. 155.
19 Evelyn Waugh, op. cit., p. 156-157.
de clowns en paille tressée, quelques Anglais en short kaki qui faisaient penser à des petits garçons géants »
20.
Les amis de Dieu
Lorsque les Britanniques défirent les forces du Sultan de Lahej et s’emparèrent d’Aden en 1839, il ne restait plus dans cette ville que 1 289 habitants
21. Ce port de pêche avait autrefois été une place commerciale florissante des dynasties rasoulide (1229-1454) et tahiride (1454-1538). Elle faisait alors partie du chapelet de villes qui formait l’axe majeur du commerce à longue distance et qui, de la Méditerranée à l’océan Indien, reliait les ports et les cités caravanières de Canton, Malacca, Calicut, Cambay, Hormuz, Aden, Alexandrie, Alep, Venise et Gènes
22. L’amiral portugais Albuquerque tenta en vain d’occuper Aden en 1513 et ce furent les Turcs qui, en 1538, occupèrent la ville et le reste du Yémen durant près d’un siècle avant d’en être expulsés par les imams zaydites. A partir du XVIe siècle, le rôle commercial d’Aden fut éclipsé par celui de Mokha dont les Ottomans firent « relais essentiel sur la route des épices venant de l’Orient et des monnaies circulant à partir de la Méditerranée »
23avant qu’il ne devienne, un temps, le principal port exportateur du café yéménite et ne marginalise un peu plus son rival de l’océan Indien. A leur arrivée, les
20 Philippe Soupault, « mer Rouge », in Alain Borer, Un sieur Rimbaud se disant négociant, Paris, Lachenal et Ritter, 1983, p. 179.
21 Dont 617 Arabes, 574 juifs, 63 Somalis et 35 Indiens, voir R. J. Gavin, Aden under British Rule.
1839-1967, Londres, C. Hurst & Co., 1975, p. 445.
22 K. N. Chaudhuri, Asia Before Europe. Economy and Civilisation of the Indian Ocean from the Rise of Islam to 1750, New York, Cambridge University Press, 1990, p. 343.
23 Michel Tuchscherer, « Des épices au café. Le Yémen dans le commerce international (XVIe-XVIIe siècles) », Chroniques yéménites, 1996-1997, p. 102.
Britanniques trouvèrent un village de paillotes, le palais du Sultan menaçant ruines et quelques mosquées. Pourtant, aussi bien à Tawahi qu’à Crater, à Cheikh Othman ou à ce qui allait devenir Little Aden, comme en rappel d’une cité disparue, des tombeaux de « saint » figuraient les gardiens d’une ville assoupie. Ces sanctuaires, délabrés et isolés, points d’ancrage du peuplement futur, allaient servir de nouvelles fondations à la ville qui se recréait. Les « amis de Dieu » (awliyâ Allâh) qui y étaient enterrés incarnaient son souvenir, jetaient un pont avec son passé et transmettaient, comme la chaîne initiatique du savoir soufi, un lien charnel et imaginé avec le territoire virtuel de la ville. A Little Aden qui regroupait les villages de pêcheurs de Fuqum et de Burayqah, se trouvait la tombe d’Al-Ghadîr tandis que Tawahi aurait été nommé du nom du wali inhumé dans la petite mosquée qu’il avait construite en 1910. Le cheikh Ahmad Al-Irâqî était en effet devenu, après sa mort, le saint patron des pêcheurs (wâlî al- sayyâdîn). A Cheikh Othman, autour de la tombe du saint du même nom, se regroupaient, au début du XIX e siècle, les huttes d’une cinquantaine de pêcheurs et de marins. Gardé par des membres de la tribu ‘Abdalî, elle était autant un lieu de pèlerinage qu’une étape pour les caravanes. Près de ce site, se trouvait, au voisinage de plusieurs sanctuaires dont la mosquée de la confrérie Ahmadiyya, le tombeau de Hâchim Bahr, surnommé Al-Hâchimî.
Ce portefaix de profession, décédé au début du siècle, est resté
jusqu’à aujourd’hui un des saints les plus vénérés d’Aden. Le
pèlerinage annuel à ce sanctuaire donnait lieu à un rite,
maintenant disparu, la « danse des chameaux », et aux danses des possédés de l’esprit du saint
24.
A Crater, cœur de la cité, se concentrent les mosquées les plus anciennes dont Abân construite à l’époque du calife Othman.
Elle fut récemment « réhabilitée » à la mode saoudienne pour laisser place à un grand lieu de culte de facture moderne, laid et sans caractère. Dans le quartier Al-Husayn, du nom du cheikh Husayn Al-Ahdal, se trouvait le siège de confréries soufies, dont la Chadhiliyya, qui avait autrefois donné son nom au quartier. Les tombeaux des cheikhs Al-Jawhârî (XIIIe siècle) et Abou Bakr Al- Aydarous (mort en 1508) suscitaient les pèlerinages les plus importants. Est-ce la rivalité entre les thuriféraires de chaque sanctuaire qui donna naissance à la légende du cure-dents (miswâk) magique d’Al-Aydarous ? On dit que, depuis Tarim, ville de naissance de ce dernier, et à la suite d’un défi quelconque, Al- Aydarous lança son cure-dents contre Al-Jawhârî qui résidait à Aden…deux siècles avant lui ! Le miswâk fort heureusement n’atteignit pas sa cible mais transperça une montagne près de la ville
25. Ce cure-dents ainsi que le chapelet, le bâton, la coupe et la chaire d’Al-Aydarous sont présentés comme des reliques du saint le jour du pèlerinage, le 13 rabî’ thânî de chaque année. Al- Aydarous peut être considéré comme le saint patron d’Aden, du moins représente-t-il symboliquement la ville pour une grande partie de sa population. Le pèlerinage à son tombeau surpasse
24 Ces informations sur les différents quartiers d’Aden sont tirées du livre de Abdallah Muhayraz, Sahârij ‘Adan (Les citernes d’Aden), Aden, al-Markaz al-yamanî li-l-abhâth al-thaqâfiyya wa-l- matâhif, 1987.
25 Husayn Dâmim Bâsadîq, Fî-l-turâth al-cha’bî al-yamanî, Sanaa, Markaz al-dirâsât wa-l-buhûth al- yamanî, 1993, p. 335.
tous les autres, on y vient des régions environnantes et chaque confrérie soufie, de plus en plus réduite chaque année, défile derrière ses oriflammes colorés. Leurs membres se retrouvent le deuxième soir de la cérémonie pour un débat autour d’un thème décidé à l’avance. En septembre 1995, le thème était de circonstance : la destruction du tombeau et de celui d’Al-Hâchimî ainsi que la profanation du cimetière jouxtant la mosquée d’Al- Aydarous, par des dizaines d’islamistes armés. Depuis que les forces unionistes avaient conquis Aden, le 7 juillet 1994, suite à une guerre de deux mois avec les séparatistes du Sud, les islamistes luttaient pour le contrôle de la ville-symbole de l’ancien régime socialiste. Après que les rigoristes musulmans du début du siècle, réprouvant la mixité des cérémonies et assimilant les expressions de la piété populaire à des comportements hérétiques, eurent tenté de détourner les fidèles des rituels festifs autour des tombeaux de saint, et après que le régime socialiste eut réprimé les confréries soufies et tenté de restreindre, voire d’interdire les pèlerinages, c’était maintenant au tour des islamistes yéménites les plus radicaux de tenter d’imposer leur propre version de l’islam.
Mais en s’en prenant aux deux figures religieuses les plus vénérées
d’Aden, ils entendaient violer le sanctuaire de la cité, piétiner sa
généalogie sacrée dans le souci de faire table rase et de nier ce qui
restait du pluralisme religieux de la ville. Un parallèle mécréant
pourrait être tracé avec l’acharnement mis un an auparavant à
détruire la brasserie de bière de Little Aden. Pourtant, cette chape
de plomb imposée par les islamistes dans l’euphorie de la victoire
s’effrita progressivement et le pèlerinage au tombeau d’Al-
Aydarous a continué, pérennisant la centralité séculaire de sa mosquée dans la mémoire et l’espace de la ville
Le refuge de Caïn
Dans les temps anciens, Aden n’était certes pas le jardin d’Eden mais plus sûrement un relais du négoce international ainsi que le suggère la Bible : « Harân, Kanné et Eden, les marchands de Sheba, d’Assur et de Kilmad, faisaient du commerce avec toi. Ils faisaient commerce de riches vêtements, de manteaux de pourpre et de broderies, d’étoffes bigarrées et de solides cordes tressées, sur tes marchés »
26. Son site possédait même une certaine aura maléfique si l’on en croit certaines légendes musulmanes qui situent à Aden la porte de l’enfer édifiée au sommet de l’île de Sîra, avant qu’un fort n’y fut construit
27. Elles prédisent en outre que le feu du jugement dernier jaillira de ses profondeurs au jour de la Résurrection
28. Certains de ces récits localisent le tombeau de Caïn sur la montagne qui surplombe l’entrée principale de Crater, le Main-Pass Gate. Après son forfait, le meurtrier d’Abel avait en effet quitté l’Inde pour se réfugier à Aden avec sa famille. Le
26 Deuxième complainte sur la chute de Tyr du livre d’Ezechiel. Aden, faux Eden ? De fait, « le terme
‘adn est d’abord un nom commun qui désigne un lieu de sédentarité permanente et de bonne vie. Il n’est jamais mis en rapport avec le mythe coranique d’Adam emprunté, lui, à la Bible », Jacqueline Chabbi, « L’Arabie des imaginaires », Corps écrit. L’Arabie Heureuse, n° 13, septembre 1989, p. 32.
27 Oliver H. Myers, « Little Aden Folklore », Bulletin de l’IFAO, tome XLIV, 1947, p. 215.
28 Zakariyya b. Muhammad b. Mahmoud Al-Qazwînî, Athâr al-bilâd wa ‘akhbâr al-‘ibâd, Beyrouth, Dar Sâdir, s. d., p. 101 et Abou Makhrama, Târîkh thaghr ‘Adan, Le Caire, maktabat Madbouli, 2ème éd., 1991, p. 2, 3, 17. Al-Qazwînî vécut au XIII ème siècle et Abou Makhrama au XVI ème siècle. Al- Qazwînî et Abou Makhrama rapportent tous deux un hadith mentionné dans le Sahîh de Muslim b.
Hajjâj qui fait référence au verset coranique 12 de la sourate 57 « le fer » : « au Jour où tu verras croyants et croyantes, leur lumière aller devant eux et sur leur droite : « Bonne nouvelle pour vous : des jardins de sous lesquels des ruisseaux coulent, et où vous serez éternels », Le Coran, traduction Jacques Berque, Paris, Sindbad, 1990, p. 594.
mythe nous informe aussi qu’il séjourna sur le mont Sîra mais, que le mal du pays s’étant emparé de lui, le Diable lui apparut, jouant de la flûte pour le distraire et lui apprenant l’usage de l’instrument
29.
En prolongement, les récits des voyageurs français faisant escale à Aden durant son rattachement à l’Empire britannique (1839-1967) ou de ceux qui, tels Rimbaud et Nizan y séjournèrent, semblent faire écho à cette image de purgatoire terrestre, antichambre de l’enfer, qui colle à la ville comme si l’aspect accablant de ses montagnes dénudées, la chaleur étouffante ou le spleen d’une époque, n’avaient inspiré que la surrection du minéral. Rimbaud avait d’ailleurs fait involontairement figure de précurseur : « Aden est un roc affreux, sans un seul brin d’herbe, ni une goutte d’eau bonne : on boit l’eau de mer distillée… » ou encore : « Vous ne vous figurez pas du tout l’endroit. Il n’y a aucun arbre ici, même désséché, aucun brin d’herbe, aucune parcelle de terre, pas une goutte d’eau douce. Aden est un cratère de volcan éteint et comblé au fond par le sable de la mer. On n’y voit et on n’y touche donc absolument que des laves et du sable qui ne peuvent produire le plus mince végétal. Les environs sont un désert de sable absolument aride. Mais ici, les parois du cratère empêchent l’air d’entrer, et nous rôtissons au fond de ce trou comme dans un four à chaux. Il faut être bien forcé de travailler pour son pain, pour s’employer dans des enfers pareils ! »
30. Plus
29 Abou Makhrama, op. cit., p. 7-8.
30 « Aden, lettre du 25 août 1880 », cité dans Alain Borer, Un sieur Rimbaud se disant négociant, Lachenal et Ritter, 1984, p. 28 et « Rimbaud aux siens », Aden, lettre du 28 septembre 1885, Œuvres complètes, Paris, NRF, 1972, p. 402.
prosaïquement, le comte de Gobineau avant de décrire le kaléidoscope « racial » de la ville ne manque pas de sacrifier à la rhétorique du braiser perpétuel lorsqu’il évoque le quartier de Crater, Aden Camp ou « la ville proprement dite » : « Comme les habitations sont très séparées les unes des autres, bien que leur nombre ne soit pas considérable, les distances sont longues ; à la vérité ce qui les allonge encore, c’est la chaleur qui règne dans ce vaste trou, consacré, à ce qu’il semble, jadis aux feux de la terre et désormais à ceux du ciel, mais toujours destiné à brûler »
31. De son arrivée nocturne à Aden, le diplomate Paul Morand aperçoit tout d’abord le mont Chamsan : « se confondant avec la nuit, je devinais la montagne immobile et sans couleur qui se dresse comme un anathème à ce carrefour du globe »
32. L’image de l’expiation des âmes pécheresses s’impose à l’écrivain : « je suis attiré et désespéré à la fois par cette montagne en macaron ; le purgatoire doit ressembler à cela »
33. Albert Londres, avant de disparaître peu après dans l’incendie du Georges-Philippar au large de la côte de Somalie en mai 1932, imagine, lui, un théâtre d’ombres diaboliques qui paraît faire écho à la rencontre de Caïn et d’Iblis et renvoie aux images de la géhenne : « Aden est un décor où l’on s’étonne de ne pas voir des diables se promener avec leur fourche. Les uns dévaleraient des rochers, les autres y grimperaient. De temps en temps, ils piqueraient un damné récalcitrant et, le lançant par-dessus leur épaule, l’enverraient se refondre dans une chaudière. Les chaudières d’Aden sont sept
31 Jean-Arthur Gobineau, Œuvres II, Paris, NRF, 1983 (Bibliothèque de la Pléiade), p. 82.
32 Paul Morand, La Route des Indes, Paris, Le Livre de Poche (biblio), 1992, p. 145.
33 Paul Morand, op. cit., p. 148.
dents géantes et creuses qui, comme des marches, escaladent une immense masse volcanique. Dans l’espoir de tromper je ne sais qui, les historiens de l’Arabie les appellent des citernes. Et si l’on dit qu’elles datent de la reine de Saba, c’est pour ne pas avouer que, bel et bien, elles sont l’œuvre de Lucifer »
34. Paul Nizan reprend, lui, l’image de l’Apocalypse déjà rapportée par des voyageurs et géographes arabes quelques siècles plus tôt : « Aden est un grand volcan lunaire dont un pan a sauté avant que les hommes fussent là pour inventer des légendes sur l’explosion de cette poudrière. Ils ont fait la légende après : le réveil d’Aden qui conduit à l’enfer annoncera la fin du monde »
35. Pour Cocteau qui y fit escale durant son tour du monde en 80 jours, Aden est « la porte des enfers » : « Aden, vestibule des Indes, lieu maigre, scorpion, cactus, creuset des races énigmatiques, n’offre aucune ressource de mollesse ni de grâce. C’est le contraire de Rhodes.
C’est sans espoir, extrême, amer, planté sur le monde comme un couteau »
36. Même Pierre Benoît, dans son roman, Les Environs d’Aden, qui relate la destinée d’une comédienne française que l’on mariera, pour des raisons de haute politique, au sultan de Lahej, ne résiste pas à employer cette métaphore comparant le site à un
« horizon quasi infernal » ou à un « cercle d’enfer »
37. Et Le Clézio qui met en scène, dans La Quarantaine, la rencontre de deux de ses personnages romanesques avec Rimbaud alité dans hôpital d’Aden avant son transport à Marseille, n’est pas sans succomber
34 Albert Londres, Pêcheurs de perles, Paris, Le Serpent à plumes, p. 131.
35 Paul Nizan, Aden Arabie, Paris, La Découverte, 1987, p. 89.
36 Jean Cocteau, Tour du monde en 80 jours, Paris, Gallimard, 1983 (1ère éd. 1936), p. 67 et 69.
37 Pierre Benoît, Les Environs d’Aden, Œuvres complètes XIII, Paris, Albin Michel, Le cercle dui bibliophile, s.d., p. 56 et 134.
au mythe de la ville-seuil, lieu de fusion entre le réel et l’irréel, lorsqu’il fait dire à son narrateur qui a « toujours rêvé d’avoir été conçu sur un bateau, en rade d’une ville du bout du monde, à Aden » : « Il y a quelque chose à la fois d’admirable et de maléfique dans le silence d’Aden, qui doit trouble Jacques et Léon, comme le passage d’une épreuve incompréhensible »
38.
La percée de la mer Rouge
Dans les légendes arabes Aden est aussi une ville-seuil, la scène d’un drame métaphysique et une étape dans la formation du monde avant que le rideau ne se lève sur les commencements de l’histoire.
Le voyageur et ethnographe avant la lettre Ibn al-Moujawir rapporte ainsi l’acte de fondation de Dhou al-Qarnayn, le bi-cornu du Coran :
« Depuis al-Qulzum jusqu’à Aden et en-deça de la montagne de Socotra, existait une seule bande de terre. Dhou al-Qarnayn, au cours de ses pérégrinations à travers le monde, arriva en ce lieu et ouvrit un canal dans la mer qui s’y engouffra jusqu’à la montagne de Bab al-Mandeb. Aden fut ainsi entourée par les eaux et seuls étaient visibles les sommets des montagnes qui ressemblaient à des îles. Une claire indication de ce fait est qu’une nappe d’eau se trouve encore sur les sommets du mont al-‘Urr, sur lequel fut édifiée la citadelle d’al-Ta’kar et du mont al-Akhdar. Une autre est que Chaddad ibn ‘Âd ne construisit Iram aux piliers (Irâm Dhât
38 J. M. G. Le Clézio, La Quarantaine, Paris, Gallimard (Collection Folio), p. 54 et 42.
al-imâd) entre al-Lakhaba, Lahej et al-Maghâwî située sur la route d’al-Mafâlîs, cette bande de sable conduisant au mont Dâr Zîna, que sur la meilleure et la plus pure des terres, éloignée de la mer, et dans une atmosphère des plus propices. Maintenant, la mer a recouvert les extrémités du pays d’Irâm aux piliers et en a submergé une partie lorsque Dhou al-Qarnayn perça une ouverture depuis lîle de Socotra et que les flots atteignirent les confins d’al-Mandeb. La troisième indication est que la mer située entre al-Sirrayn et Jeddah s’appelle Matârid al-Khayl et Marâbit al- Khayl soit que les Arabes attachaient leurs chevaux à cet endroit soit qu’ils les chassaient sur une terre ferme antérieure à la mer…Après que Dhou al-Qarnayn eut ouvert le Bab al-Mandeb, la mer s’y engouffra jusqu’à atteindre l’extrémité d’al-Qulzum et la terre d’Aden apparut… Chaddâd, le fils de ‘Âd, lors de son départ du Yémen pour le Hadramaout, arriva à Lahej et vit de très loin al-
‘Urr. Il dit alors à ses soldats, venez et regardez cette montagne et ce qui se trouve en-deça. En voyant cet endroit, ils s’en retournèrent et dirent que ce lieu était une vallée et qu’en son milieu se trouvait un arbre dominant la mer et habité par d’énormes serpents. Lorsque Chaddâd entendit ce propos, il partit à Lahej et ordonna de creuser les puits qui abreuvent aujourd’hui les habitants d’Aden et de percer une porte dans la partie la plus élevée de la vallée… »
39. Ibn Al-Moujawir poursuit son récit en précisant que deux génies à forme humaine, selon les sages indiens, furent chargés, l’un de percer la porte, l’autre de creuser une rivière depuis le sommet de Socotra jusqu’à Aden. Le premier
39 Târikh thaghr ‘Adan, op. cit., p. 35.
acheva sa tâche après un labuer de 70 ans, le second ne put jamais la terminer et s’arrêta au pied du mon Hadîd (la montagne de fer).
Chaddâd choisit l’emplacement de la porte pour en faire une prison qui fut utilisée « jusqu’à la fin de l’Empire des pharaons ».
Ibn Al-Moujawir fait ainsi de Dhou Al-Qarnanyn le défenseur des Arabes contre les invasions africaines : « Dans les temps anciens, la terre des Arabes et la terre du pays des Noirs (Soudan) n’étaient pas séparées par la mer et le Yémen, aussi bien du temps de l’Ignorance (jahiliyya) qu’à l’époque islamique, était occupé par le Soudan. Lorsque les flots montèrent, les Soudanais utilisèrent des bateaux pour se rendre sur l’autre rive et les îles appelées Matârid al-Khayl apparurent. Il est dit que les Arabes chassaient les chevaux au fond de cette mer lorsqu’elle s’asséchait »
40. Les légendes arabes traitent d’une fondation sans cité, d’un territoire sans hommes, qui apparaît dans les brumes de l’origine comme le refuge du fratricide Caïn, avant d’émerger de l’élément marin grâce à Dhou Al-Qarnayn, le bi-cornu du Coran dont certains faits épiques semblent tirés de l’histoire légendaire d’Alexandre le Grand. Dans ce récit mythique, Aden est érigée en frontière entre la terre et la mer et entre les Arabes et les Africains.
Caïn et Chaddâd représentent la confusion du monde, son versant maléfique avant que des limites soient clairement tracées entre le bien et le mal, l’Arabie et l’Afrique. C’est Dhou Al-Qarnayn qui établira cette division. Chaddâd, roi des ‘Âd, avait construit une cité merveilleuse à l’image du Paradis. Refusant la révélation
40 Ibn Al-Moujawir, Sifat bilâd al-Yaman wa Makka wa ba’d al-Hijâz al-musammâ târîkh al-
mustabsir, édité par Oscar Löfgren, Beyrouth, Dar al-Tanwîr, 2ème éd., 1986, p. 51. Ibn Al-Moujawir vécut au XIII ème siècle.
divine que tenta de lui transmettre Houd, le premier prophète arabe, il encourut le châtiment divin, et sa ville et son peuple furent anéantis
41. Considéré comme un descendant de Noé
42, il s’oppose donc à Sem comme Caïn à Abel. En immergeant les terres entre Aden et la rive africaine de la mer Rouge, Dhou Al- Qarnayn délimite ainsi les contours de l’Arabie et dresse une muraille maritime devant les invasions venues d’Afrique comme si, ce faisant, il reproduisait le mur qu’il avait édifié pour contenir les peuples maudits de Gog et Magog
43.
Station Saint-Rimbaud
Le séjour du négociant Rimbaud à Aden – il y passa quarante-cinq mois entre 1880 et 1891
44- a fait entrer cette ville dans l’imaginaire lettré occidental en la transformant en une station du chemin de croix rimbaldien, en un sanctuaire d’un pèlerinage intermittent et renouvelé.
Découvrant la ville en mai 1909, Segalen découvre aussi le mythe Rimbaud : « Aden a dressé devant moi un spectre douloureux et d’augure équivoque : Arthur Rimbaud. C’est là qu’il vécut et souffrit des angoisses inconnues au peuple. Il s’est levé dans Aden desséché, barrant la route, disant : « vois mes peines, vois mes espoirs infiniment déçus ; vois mes efforts étonnamment
41 Voir Jamel Eddine Bencheikh, « Iram ou la clameur de Dieu. Le mythe et le verset », Revue du monde musulman et de la Méditerranée, n° 58, 1990/4, p. 70-81.
42 Maurice Gaudefroy-Demonbynes, Mahomet, Paris, Albin Michel (L’évolution de l’Humanité), 1969 (1ère éd. 1957), p. 399.
43 Coran, sourate XVIII, 94. Voir Franck Mermier, « Les fondations mythiques de Sanaa et d’Aden », Revue du Monde Musulman et de la Méditerranée (Yémen. Passé et présent de l’unité), n° 67, 1993/1, pp. 131-139.
44 Alain Borer, « La découverte de la “maison Rimbaud” », Sud, 1995, p. 46.
vains, vois ma fin lamentable : dans ces cavernes sèches où sonne un air creux, retrouve un peu des échos de mes plaintes.
Heureusement que cette vie est la seule et qu’il n’y en a pas d’autre, puisqu’on ne peut imaginer de vie plus lamentable… »
45. Philippe Soupault, quant à lui, cherche en vain dans la ville « le souvenir de Rimbaud » et se retrouve devant Antonin Besse qui lui succéda vingt-trois ans plus tard au sein de l’agence Bardey et qui en a entendu parler : « un singulier personnage, paraît-il, se mettant facilement en colère »
46. Il est vrai que le souvenir de Rimbaud pour certains employés arabes de la maison Bardey n’avait rien à voir avec le « visage d’ange » et « l’innocence » incarnée que ses commémorateurs officiels tentent d’accréditer à travers leur vision de « l’œuvre-vie » : « On sait aussi qu’il fut poursuivi à Aden en 1883 pour « rixe un peu trop violente avec l’Arabe Ali Shamok », le « plus ancien magasinier et contremaître » de la maison Bardey. La solidarité européenne joua en faveur de Rimbaud, le contremaître perdit sa place »
47. A la lumière de cet épisode, le parallèle tracé par Alain Borer entre Rimbaud, en quête d’un emploi à Aden, et les Arabes à la recherche d’un travail en Europe de nos jours, semble tout à fait spécieux. De même qu’il n’était pas à l’âge de 26 ans « le premier jeune qui arrive en Arabie »
48, il n’était pas non plus
45 Victor Segalen, Œuvres complètes, Paris, Robert Laffont (Collection Bouquins), 1995, p. 507.
46 Philippe Soupault, op. cit., p. 181.
47 Jacques Couland, « Le partenaire yéménite : essai de relecture de quelques grands témoins », Cahiers du GREMAMO, n° 10, 1991, p. 9.
48 Alain Borer, « Rimbaud en Arabie ou le retour d’Abou Nawas », La Nouvelle Revue Française, n°
548, janvier 1999, p. 64. Auguste Bartholdi l’avait précédé en 1856 alors qu’il avait 22 ans, débarquant à Aden pour ensuite se rendre en Tihama et réaliser, peut-être les premières photographies du Yémen.
Voir Au Yémen en 1856. Photographies et dessins d’Auguste Bartholdi. Catalogue d’exposition rédigé par Régis Hueber et Jean-Marie Schmitt, Colmar, Musée Bartholdi, 1994.
« symboliquement du côté d’Abel »
49, poursuivant son « œuvre- vie » loin des scories de l’ordre colonial. Négociant d’armes entre autres, Rimbaud était, comme Monfreid quelques décennies plus tard, un tributaire même mineur des rivalités et des alliances entre grandes puissances et potentats locaux sur les rives de la mer Rouge. Ce que l’insistance sur le Rimbaud polyglotte, arabisant et grand connaisseur de l’islam tend à occulter, faisant de cette figure un errant sans attaches si éloigné des autres voyageurs aux amarres bien fixées, le Diplomate, le Militaire et le Marchand. La commémoration rimbaldienne que l’on a pu apparenter à « une entreprise de dénégation du réel »
50, magnifie le rebelle éternel sans carte d’identité professionnelle dans celui qui, à Aden et au Harar, a emprunté les voies, signalées par d’autres, du négociant et de l’aspirant géographe. Elle s’est emparée d’Aden pour inscrire dans son espace la mystique occidentale du héros solitaire, en quête des frontières de l’individualité libre, sur fond de société exotique pas encore « désenchantée » ou supposée telle. C’est que sous couvert de l’échange et du dialogue culturel, le message est univoque même s’il peut être transmis par des poètes arabes convertis à la cause commémorative d’une éthique libératrice. En 1981, le poète irakien Saadi Youssef avait exprimé le désir de voir ériger une statue de Rimbaud à Aden où les poètes auraient
49 Alain Borer, « Rimbaud en Arabie ou le retour d’Abou Nawas », op. cit., p. 63.
50 « Le statut d’exception communément conféré à Rimbaud sert ici de tremplin à une sortie de l’histoire, qui en vertu d’une logique mythique en fait l’instrument type d’une entreprise de dénégation du réel. De nombreux motifs fabuleux sont déclinés autour de la figure magnifiée du sujet : précocité du Poète enfant, marcheur à « l’extraordinaire courage physique », aventurier négociant en Afrique, démiurge créateur, génie omniscient, etc. Les poètes médiatiques évoquent également le sujet Rimbaud, sous le signe de l’unité de l’œuvre et de la vie, au risque de faire entrer l’œuvre dans le mythe qui présidait déjà à la compréhension de la vie », Julie Tardieu, « Le centenaire de Rimbaud », Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 126-127, mars 1999, p. 118.
accompli « un pèlerinage annuel, portant aux pieds de Rimbaud leurs offrandes de vins et de roses »
51. La même année, Saadi Youssef, accompagné de son compatriote Chawqi Abdelamir et du poète français Guillevic tentait de convaincre le président sud- yéménite, Ali Nasser Mohammed, de donner le nom de Rimbaud à une rue de Tawahi après une recherche infructueuse de sa maison à Aden. A la place, il consentit à renommer la plage de Gold Mohur du nom d’Arthur Rimbaud, décision théorique et aujourd’hui bien oubliée
52. En mars 1999, un colloque poétique, réunissant plusieurs poètes français, se tint à Aden. C’est alors que la maison où aurait habité Rimbaud et qui, accessoirement, abrita successivement l’agence d’Alfred Bardey, l’Arabia Trading Company puis la Chambre de commerce et d’industrie fut
« découverte »
53.
Un an plus tard, à l’occasion du centenaire du décès du poète, une caravane Rimbaud composé d’une trentaine de poètes arabes et français fit le périple de Marseille à Aden, passant par Chypre, Alexandrie, Le Caire et Sanaa. A chacune de ces étapes,
« l’ivre caravane »
54fut invitée à rencontrer les écrivains du cru par les bons soins des représentations diplomatiques françaises qui veillaient au réapprovisionnement en champagne et en petits
51 Lucine Taminian, « Rimbaud’s House in Aden, Yemen : Giving Voice(s) to the Silent Poet », Cultural Anthropology, vol. 13, n° 4, 1998, p. 464.
52 Lucine Taminian, op. cit., p. 474.
53 En fait, il semblerait, selon Antonin Besse, que celle-ci se trouvait sur la rive gauche du wadi Aydarous dans la rue qui longe le stade de Crater. Elle fut emportée par une crue et l’agence Bardey fut installée ensuite dans l’actuel « maison Rimbaud ». Je remercie M. Antonin Besse de m’avoir
aimablement communiqué cette information qu’il tenait de son père.
54 Voir le recueil de poèmes français et arabes L’ivre caravane. Sur les traces d’Arthur Rimbaud, Paris, Editions Bleu Outremer ; Bruxelles, Editions de Lassa, 1993.
fours de ces nomades du verbe et du voyage organisé. Ils furent rejoints au Yémen par Jack Lang et Roland Dumas, alors ministre de la Culture et ministre des Affaires étrangères, venus assister à l’inauguration officielle de la maison de la poésie Arthur Rimbaud. Elle allait abriter, en 1994, les services consulaires et le centre culturel français à Aden. Durant l’été 1997, elle fut fermée par décision du Quai d’Orsay alors que l’Etat yéménite en versait le loyer à son ancien propriétaire et que l’Etat français en avait assuré la restauration. Et en juin 2000, la « Maison Rimbaud » devenait l’hôtel Rambo, du nom du héros de cinéma incarné par l’acteur américain Sylvester Stallone. « La découverte…de la seule maison authentique et intacte où séjourna un tant soit peu le poète vagabond »
55n’avait donc suscité qu’un feu de paille diplomatico- culturel où se consumèrent les ambitions d’une coterie rimbaldienne visant à s’installer un avant-poste sur les rivages de l’océan Indien pour célébrer le « rebelle » à l’ombre des chancelleries.
De l’étoile rouge à la zone franche
L’indépendance du Yémen du Sud en 1967 qui, trois ans plus tard, devint la République populaire et démocratique du Yémen, fit d’Aden la seule capitale « marxiste » du monde arabe mais mit aussi un terme à son rôle de plaque tournante que lui conférait l’existence de son port franc fondé en 1850. Privée de ses échanges avec l’extérieur du fait de l’orientation socialiste du
55 Alain Borer, « La découverte de la maison Rimbaud », op. cit., p. 45.
nouveau régime, la ville reconquit son arabité au détriment de sa diversité ethnique…et de son commerce. Les Indiens et les Européens quittèrent la ville en 1967, sauf ceux qui, parmi les Indiens musulmans, avaient fait souche et s’étaient ainsi fondus dans le creuset de la société adénie. Retourné à son hinterland yéménite, Aden tourna le dos à la mer, son port n’accueillant plus que les pavillons des pays frères. La ville s’amarra au reste du monde arabe pour devenir la figure de proue de l’arabité et du socialisme dans l’environnement hostile des monarchies pétrolières.
Avant l’Unité, il était quasiment impossible de se rendre au
Sud-Yémen en venant du Nord, si ce n’est dans le cadre de
missions ou de visites professionnelles ou officielles, le rideau de
fer ayant séparé deux parties de la péninsule que la chute du mur
de Berlin poussera à la réunification (22 mai 1990) cinq mois avant
celle de l’Allemagne (30 octobre). Le régime d’Aden, ce trublion de
la péninsule Arabique, s’était payé le luxe de refuser à la fois les
protectorats nassérien et saoudien, il émergeait seul dans la mer
de la « réaction », lieu de refuge et de soutien des fronts de
libération du Golfe et du Dhofar, des communistes irakiens, des
militants libanais et palestiniens et même de certains rescapés de
la Rote Armee Fraktion et des Brigades rouges. Au Rock Hotel,
devenu maintenant hôtel du 26-Septembre, se réunissaient les
pistoleros et les théoriciens de la révolution mondiale. Certains
venaient donner des leçons de socialisme scientifique à leurs
camarades yéménites, ils ne connaissaient du Yémen que les
voyages organisés dans les coopératives modèles, la langue de
bois des intellectuels organiques ou le cabaret Nachwan de Tawahi qui appartenait au Front populaire pour la libération de la Palestine de Georges Habache
56. Il est vrai que, dans ces années-là, les fréquentations des étrangers et des Yéménites à Aden étaient sévèrement contrôlées. Mal en prit à un vieux Yéménite qui, le jour de la Fête du Sacrifice d’Abraham ; cherchait en vain un véhicule pour transporter son mouton. Il se résolut à faire de l’auto-stop et à monter dans la voiture d’un Soudanais. Arrêté à un barrage de police, il séjourna deux jours en prison pour avoir parlé à un étranger. On pouvait lire au fronton du monument qui avait remplacé la statue de la reine Victoria sur l’esplanade de Tawahi (Steamer Point) : « Aucune voix ne s’élève au-dessus de celle du Parti ». La voix du parti concurrençait celle du muezzin, même si l’islam avait été érigé en religion d’Etat. La polygamie avait été ainsi interdite par la loi sur la famille de 1974, une des plus progressistes du monde arabe, qui avait conféré à la femme des droits importants.
Ce fut peut-être ce qui surprenait le plus le voyageur venant de Sanaa lorsqu’il débarquait à l’aéroport d’Aden, dans les années 1980, de découvrir que des femmes, vêtues d’une chemise et d’un pantalon, pistolet à la ceinture et cheveux à l’air, étaient préposées à la fouille des bagages. Sur la plage de Gold Mohur, on se retrouvait dans un Yémen peut-être plus exotique encore que celui des austères provinces du Nord : des couples mixtes attablés
56 Voir le témoignage de Fawâz Traboulsi, Wu’ûd ‘Adan (Les promesses d’Aden), Beyrouth, Riad El- Rayyes, 2000.
devant des fish and ship ou allongés sur le sable, les femmes en maillot de bain, des hauts-parleurs crachotant des chants soviétiques qui s’entendaient loin du rivage et, juchés sur un radeau sur lequel ils avaient installés une barrique de bière, des Allemands de l’Est hilares qui faisaient de grands signes et se poussaient l’un l’autre dans la mer. Le soir au Sailor’s Club de Tawahi, marins russes et indiens communiaient dans le rituel des tournées, alternant bière et vodka. On pouvait ainsi y rencontrer un marin indien racontant le naufrage de son bateau dans l’océan Indien, un des naufragés mordu par un requin demandant à ses compagnons de le laisser se glisser dans la mer pour éviter que les squales, attirés par le sang, n’attaquent le dingy. Après la fermeture des bars de Tawahi, commençait la longue retraite des poivrots, refluant d’un pas incertain jusqu’au boulevard de Maalla, cette grande artère bordée d’immeubles collectifs construits par les Britanniques mais qui n’auraient pas déparé dans une banlieue soviétique.
Arrivant du Nord, on ne pouvait qu’être frappé par des contrastes saisissants : femmes dévoilées, mixité dans l’espace public, voitures déglinguées de l’époque britannique, le volant à l’anglaise mais roulant à droite, bars offrant de l’alcool dont l’excellente bière Sira fabriquée localement, consommation du qât restreinte aux jeudis et vendredis, boutiques aux étalages réduits.
Le paysage urbain de Sanaa variait sensiblement : le voile était
omniprésent, la ségrégation des sexes avait recouvert de noir la
moitié de la population, les véhicules tous-terrains de marque
japonaise de même que le qât devenaient un signe de prestige et
de surenchère sociale, la prohibition de l’alcool était sévère malgré un trafic clandestin florissant et le commerce, soutenu par la contrebande avec l’Arabie saoudite, avait débordé des anciens souks pour s’emparer de la ville. Une chose réunissait ces deux cités, un système policier qui, paradoxalement, avait un seul modèle, celui des pays de l’Est. Les apprentis-espions des deux pays auraient pu fraterniser, ces années-là, autour d’un verre de vodka en contemplant les perspectives glacées de Moscou, de Minsk ou de Leipzig. Mais le rêve socialiste commença de s’écrouler définitivement en janvier 1986 lorsque des combats éclatèrent entre deux factions du Parti. Ils se soldèrent par la mort de plusieurs milliers de personnes. A partir de cette période, de nombreuses femmes se mirent à revêtir le voile et les hommes à retourner à la mosquée comme pour expier l’impiété et l’immoralisme supposés ou avérés de la classe dirigeante.
A Steamer Point/Tawahi, sur l’ancienne artère commerciale que parcouraient les passagers désoeuvrés en mal de shopping faisant escale à Ade, se trouve toujours Aziz Bookshop. Tenu par un Indien né dans cette ville mais qui manie mieux l’anglais que l’arabe, cette petite librairie offre à la vente des piles de vieux livres anglais et des collections d’anciennes cartes postales d’Aden.
Son propriétaire, né dans les années 1930, a été successivement
sujet de la Couronne britannique, sud-yéménite et aujourd’hui
yéménite ; sa fortune commerciale, bien modeste, déclina au gré
de ses allégeances successives. Et s’il eut pour clients les résidents
de l’hôtel Crescent où descendit la reine d’Angleterre, il doit
aujourd’hui se contenter des écoliers qui viennent lui demander
qui une gomme qui un crayon ou un cahier. Mais si on lui demande l’adresse d’un autre Adéni d’origine indienne, sa mémoire fera rejaillir les destins de certaines généalogies familiales. Ah oui, Yaqoub Khan, il est mort, il y a vingt ans, il savait l’ourdou, l’arabe et l’anglais et écrivit dans cette dernière langue une histoire d’Aden qui parut en 1929. Il ne reste plus alors qu’à continuer la quête de ses descendants dans l’espoir de récupérer cet ouvrage et de découvrir la maison familiale sise à Crater, de monter un de ces longs escaliers adénis pour s’entendre dire que le régime socialiste avait confisqué tous les manuscrits privés et que les fonds de la bibliothèque nationale où ils avaient été déposés, ont été pillés en juillet 1994 lors de la prise d’Aden par les troupes unionistes. Le pillage des administrations qui s’en suivit fit le bonheur des patrons de gargottes et de fours à pains qui purent ainsi utiliser les copies des accords de coopération culturelle entre la République de Mongolie ou la République française et la République Démocratique et Populaire du Yémen comme napperons ou comme papier d’emballage. C’était bien la fin d’une époque ; non seulement celle de l’étoile rouge déjà sabordée dans les combats fratricides de janvier 1986 mais aussi celle du Yémen du Sud que les effluves du pétrole au Hadramaout avaient incité à ranimer durant la guerre de 1994, avant de sombrer définitivement dans les mirages dissipés des pétro- dollars.
Dans quelques années, une zone franche sera érigée et
plusieurs hôtels dont un Holiday Inn obstrueront une partie de
son front de mer. Depuis l’Unité, la physionomie de la ville a commencé de se transformer, le style de construction ainsi que les ouvriers du bâtiment viennent du Nord et les vitraux à la mode de Sanaa fleurissent sur les nouveaux immeubles
57. L’avenir de la ville se trouve aujourd’hui suspendu au modèle chimérique du commerce portuaire du Golfe et à une cohorte d’investisseurs internationaux que le régime de Sanaa tente d’attirer pour élargir le spectre de ses ambitions prédatrices. Une grande partie de sa population, irritée par l’affairisme trop voyant des « Nordistes » et la mise sous tutelle de leur destin, éprouve un fort sentiment de dépossession même si reste forte la nostalgie d’une ville tournée vers le large comme autrefois.
Aden s’arrime de nouveau aux flux mondiaux des marchandises bien que sa position commerciale au Yémen soit concurrencée par Hodeida qui reste le premier port du pays
58. Les enseignes publicitaires qui commencent à s’étaler entre sa rade et ses volcans, rappellent peut-être aux Adénis les plus âgés leur ville des années 1950. Elles attestent que le temps des concessions commerciales est revenu et qu’il ajuste la ville à de nouvelles dimensions internationales. Pour les autres ports de l’Arabie, tels Djeddah, Salalah ou Djebel Ali (Dubaï), Aden fait encore figure de modeste rivale. Elle possède cependant cette singularité d’être une des rares villes de cette côte à n’avoir jamais cessé d’exister depuis
57 Eric Mercier, op. cit., p. 48.
58 Au moins sur le plan du volume des importations : Hodeida recevrait 59,35 % des importations yéménites alors qu’Aden n’en accueillerait que 17,59 %, voir Ibrahim Mahmoud, « Aden cherche à recouvrer son passé sur la carte maritime internationale », Al-Hayât, 12 août 1999, p. 17.