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Voir, revoir les Alpes

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Géographie et cultures 

85 | 2013 Le nuage

Voir, revoir les Alpes

Martine Tabeaud

Édition électronique

URL : http://journals.openedition.org/gc/2789 DOI : 10.4000/gc.2789

ISSN : 2267-6759 Éditeur

L’Harmattan Édition imprimée

Date de publication : 1 avril 2013 Pagination : 131-134

ISBN : 978-2-343-02222-2 ISSN : 1165-0354 Référence électronique

Martine Tabeaud, « Voir, revoir les Alpes », Géographie et cultures [En ligne], 85 | 2013, mis en ligne le 11 septembre 2014, consulté le 28 novembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/gc/2789 ; DOI : https://doi.org/10.4000/gc.2789

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Voir, revoir les Alpes

Martine Tabeaud

RÉFÉRENCE

John Ruskin, 2013, Écrits sur les Alpes, textes réunis par Emma Sdegno et Claude Reichler, traduits par André Hélard, PUPS, coll. Le Voyage dans les Alpes, 292 p, 22 €.

1 Cet ouvrage présente un choix de textes de John Ruskin, pour la plupart inédits en français, tous consacrés aux Alpes. Ils ont été écrits entre 1833, date de son premier voyage en famille, et 1888, lors de sa dernière pérégrination sur le continent. Les textes s’échelonnent donc sur plus de cinquante ans… Ils sont agrémentés, comme les 39 volumes de la « Library Edition », de dessins de Ruskin lui-même insérés dans le texte afin d’éclairer les propos de l’auteur. Quant aux planches hors texte des chapitres de Modern Painters 4, elles ont été reproduites en fin de volume. L’ouvrage est très agréable avec son format carré (22 cm x 22 cm) et la reproduction en couverture pleine page d’une aquarelle intitulée : « Aiguilles de Chamonix au clair de lune ».

2 Les textes ont été remarquablement traduits par André Hélard qui a déjà publié John Ruskin et les cathédrales de la Terre (Chamonix, Guérin, 2005). Le choix des textes a été effectué par Emma Sdegno, universitaire vénitienne qui a effectué des recherches sur Ruskin et par Claude Reichler, spécialiste de la littérature de voyage et de l’histoire des paysages alpins.

3 Milliardaire, professeur à Oxford, conférencier, poète, artiste, dessinateur,

« photographe », critique d'art, essayiste sur l’économie, prédicateur visionnaire… John Ruskin (1819-1900) est un penseur majeur de l’époque victorienne et un maître pour les intellectuels de la fin du XIXe siècle. Marcel Proust écrivit à sa mort : « Ruskin est mort ; Nietzsche est fou ; Tolstoï et Ibsen semblent au terme de leur carrière ; l’Europe perd l’un après l’autre ses grands directeurs de conscience. ». L’écrivain français fasciné lui consacre plusieurs articles et traduit la Bible d’Amiens, Sésame et les lys. Pourtant aujourd’hui, Ruskin est un écrivain peu connu en France, peut-être parce que ses morceaux choisis sont mal traduits.

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4 Le début du XXIe siècle est marqué par un regain d’intérêt pour cet auteur. En témoignent, des cycles de conférences au Louvre et au musée d’Orsay, etc., des livres : Stephen Bann (Relire Ruskin, 2004), André Hélard (2005), Isabelle Enaud-Lechien et Joëlle Prungnaud (Postérité de John Ruskin : l’héritage ruskinien dans les textes littéraires et les écrits esthétiques, 2011)… Cette curiosité s’explique aussi par certaines idées de Ruskin : sa mise en cause de la société industrielle injuste et aliénante, ses propos sur la dégradation de l’environnement et le changement climatique. Elles éveillent un écho chez les environnementalistes contemporains (cf. par exemple l’article de Philippe Frémeaux : Faut-il encore chercher la croissance verte ? Alternatives Économiques, n° 301, avril 2011).

5 Écrits sur les Alpes comprend trois parties intitulées : le voyageur, la montagne dans l’art, l’homme et la montagne. Chacune permet de mieux comprendre la pensée de ce riche solitaire amoureux du beau et profondément marqué par la religion anglicane.

6 Pour Ruskin, « Les montagnes sont les cathédrales de la Terre ». Les Alpes du nord lui sont révélées à l’âge de quatorze ans en 1833 (Chamonix, La source de l’Arveyron). Il y séjourne ensuite en 1835 (Une nuit à l’hospice), 1842 (La fontaine du Brévent), 1844 (Le Simplon), 1849, 1851, 1854, 1856, 1858 (L’hôtel du Mont Blanc), 1859, 1860, 1861, 1862, 1863, 1866, 1869, 1870, 1876 (Pensées matinales à Genève), 1882, 1888. Ce tropisme lui fait écrire « Me voici dans ce qui est vraiment mon pays. » À Chamonix, il existe un lieu- dit « La Pierre à Ruskin » au-dessus du départ du téléphérique du Brévent et de la télécabine de Planpraz où son portrait dans un médaillon en bronze est incrustée dans un rocher.

7 Ruskin n’eut de cesse de décrire les paysages montagnards (textes, dessins, aquarelles, daguerréotypes), pour traduire l’enthousiasme de la découverte, puis les émotions violentes, l’extase éprouvée dans leur contemplation. Deux éléments fixent particulièrement son attention : la météorologie et la géomorphologie. Les nuées sont alors un nouveau centre d’intérêt pour les peintres anglais comme Turner et Constable.

Tous les récits de promenades de Ruskin décrivent les cieux, et le plus souvent menaçants : « nuages, vestiges de tempêtes » (La source de l’Arveyron, p. 37), « lourdes masses de nuages orageux » (Une nuit à l’hospice, p. 42), « tourbillons de vent » (Une nuit à l’hospice, p. 43), « tempête absolument splendide » et « tumultueuse mêlée de nuages » (Une nuit à l’hospice, p. 47), etc. Son attention se fixe particulièrement sur les nuages car il y voit les symboles des rythmes primitifs de la nature… Mais en même temps, il interprète les nuages noirs comme des objets de communication entre Dieu tout puissant et les hommes.

8 Dans la deuxième partie de l’ouvrage qui regroupe des extraits de Modern painters, Ruskin se fait géomorphologue pour exposer sa théorie de l’art, à savoir la description de ce qui est (« Il est toujours faux de dessiner ce que l’on ne voit pas », De la topographie turnerienne, p. 111). Assigner à l’art une autre fonction est pour lui une faute. D’où, un véritable carnet de terrain aux multiples croquis : des paysages (De la sculpture des montagnes, p. 159), des zooms sur les roches cristallines (Des matériaux des montagnes, p. 134-135), des coupes géologiques figurant la disposition des terrains sédimentaires (De la sculpture des montagnes, p. 145-152). Ces textes et figures évoquent les Voyages dans les Alpesd’Horace Bénédict de Saussure, ouvrage que ses parents lui offrirent pour ses quinze ans et qui l’a sans doute influencé.

9 Un souci obsessionnel de l’authenticité par l’observation le conduit à conseiller aux peintres de dessiner avec précision les faits naturels et seulement s’ils sont « doués

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d’une réelle invention » de « reproduire autant que possible [leur] impression sur l’esprit du spectateur du tableau » (De la topographie turnérienne, p. 115). Cet encouragement au réalisme s’appuie sur une pensée modelée par la culture biblique, par une réflexion morale qui fait de la nature l’œuvre de Dieu. « Il est profondément nécessaire à tous les hommes que soit considérée la splendeur du dessein dans son accomplissement et la profondeur de la sagesse et de l’amour qui se manifestent dans l’agencement des montagnes » (Les terres émergées, p. 122)

10 Dans la troisième partie, l’adolescent ébloui a fait place à un homme désabusé. Dans Les ténèbres de la montagne, le regard se fait tragique sur la sombre condition humaine. Les bourgeois enrichis « se nourrissent de faux semblants de félicité » (p. 207). L’argent dépensé par eux « en une soirée pour assister à une répétition d’hypocrisie [l’opéra]

aurait rempli de bonheur une vallée alpine… » (p. 206). Les villes mêmes subissent de

« malheureuses altérations » (p. 207). En Italie, « l’exposition de la forme humaine dégradée, va aussi de pair avec une insensibilité à la laideur et à l’imperfection de tout le reste » (p. 209). « Le catholicisme romain est très précisément lié à ces ténèbres…

L’athéisme ou la dissipation d’une grande partie de la population dans les capitales surpeuplées empêchent que ces ténèbres soient ressenties avec toute leur force ». En 1865, la préface à la seconde édition de Sésame et les lys résume sa nostalgie du temps où la neige des Alpes n’était pas un terrain de jeu (p. 243) ! Le désenchantement du monde transformé par la Révolution industrielle et l’urbanisation le conduira progressivement vers la folie.

11 Ces textes traduits en français devraient permettre aux géographes de lire Ruskin en se laissant porter par sa pensée foisonnante et polémique.

AUTEURS

MARTINE TABEAUD

Laboratoire ENeC UMR 8185 CNRS, Université Paris I Panthéon-Sorbonne

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Références

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