PROPOSITIONS DE RECHERCHE
SUR L’EXPLOITATION DES ENFANTS AU TRAVAIL
FAITES AUX SCIENCES SOCIALES,
QUI, EN FRANCE, IGNORENT ENCORE LA QUESTION.
BERNARD
SCHLEMMERCet article vise à souligner à la fois l’importance d’une question, celle de l’exploitation des enfants au travail, et le f a i t que celle-ci reste encore largement ignorée. L’expression
(( exploitation des enfants a u travail N est utilisée en lieu et place de celle de travail des enfants n : plus rigoureuse, elle renvoie d’abord à son champ sémantique pertinent,
‘
celui du droit du travail, et secondairement ¿i celui d u droit de l’enfance : l’article poursuit par un rapide état des lieux décrivant le -faible
-
investissement du monde de la recherche dans les pays d Ú Nord, et particulièrement en France, sur la question : il rappelle ensuite brièvement les principales orientations déjà ouvertes par la communauté scientifique mondiale : pour conclure, il suggère quelques nouvelles p i s t e s , qui marqueront l’ampleur d u questionnementposé : il y a là uneproblématique B élaborer, ouvrant la voie à u n renouvellement important des diverses disciplines de sciences sociales, voire à une remise en cause de leurs approches a c t u e l l e s d a n s l’étude d e s transformations sociales en cours.ommençons par une réflexion sur la définition des concepts. Trop souvent nous utilisons ceux-ci e n
C
oubliant que (( l’objet construit 1) ne l’est jamais définitivement, et qu’un concept est un outil qu’il faut périodiquement réaffûter, dont il faut périodiquement vérifier la pertinence. En l’occurrence, il s’agit à tout le moins -mais pas moins !-
de repenser les définitions du travail, de l’exploitation, et de l’enfance...
Sans prëtendre poursuivre ici ce travail épistémologique déjà engagé
* DIRECTÉUR DË RECHERCHE A L’ORSTOM
I;(eclierches internationales,
I
no 50, Automne 1997, pp. 67-88Fonds Cote :
l
Documentaire ORST
EX :
par de nombreuxauteurs I, jevoudrais cependant soulignerl'ambiguïté avec laquelle la question elle-même est généralement énoncée.
Le travail des enfants n'est
pasun concept
L'expression (( travail des enfants )) est l'expression consacrée, aujourd'hui, et il n'est pas simple de la remplacer. Pour autant, elle recèle, en elle-même, des effets pernicieux, empêchant de poser le problème en termes précis : elle est par conséquent dommageable à une prise de conscience claire de la question. Tous les auteurs ont tenté d'en donner une définition au moins opératdire ; soit en tentant de distinguer travail (( normal (( pour un enfant, non nuisible, voire utile, à son épanouissement, et travail trop dur, contraignant, handicapant pour une éducation harmonieuse de l'enfant, en opposant
(( child work )) et (( child labour )) ; soit, de plus en plus, en délimitant a priori ce qui fera hic et nunc l'objet de leur travail : le travail salané exercé hors du groupe familial, les tâches considérées comme (( des formes intolérables )) de travail, etc. Pour autant, il est clair qu'en aucune façon il ne s'agit là d'un concept scientifique, rigoureusement défini.
L'expression renvoie d'une part à la définition même d u travail.
Lorsque l'on pense au (( travail des enfants )), on a tendance à ne penser "iravail que pour autant qu'il s'agit d'un travail rémunéré, et effectué hors de la cellule familiale. JAlittérature scientifique consacrée à la division sexuelle des tâches nous a pourtant appris toute
I Cf. la bibliographie proposée en fin de texte. Pour m a part, j'ai proposé ailleurs (Schlemmer, 1996) de dissocier le terme d'exploitation enle distinguant de celui d'oppression. Le second terme renverrait au statut de mineur de l'enfant, à qui -comme c'est souvent le cas pour la femme, mais plus rigoureusement encore -est niée la responsabilité de ses actes ; le premier, celui d'exploitation, à la confiscation d'un sur-travail, partie non rémunérée du temps de travail, condition nécessaire pour que l'employeur réalise une plus-value. Bien entendu, les deux situations ne sont pas exclusives l'une de l'autre, mais bien a u contraire s e renforcent lorsqu'elles s e combinent.
Cf., notamment, m e , A., 1989, ChildLabour, Cambridge, Policy Press, et Whitttaker, A., Child Labour and its Causes, Spring, Third World Now. La distinction entre child work et child labour n'est peut-être pas d'une extrême pertinence, mais elle permet du moins d'indiquer un problème: tout
(( travail )) n'est pas nécessairement condamnable s'il est a k u t é par un enfant. En français, l'expression (i travail des enfants N n'établit même pas cette distinction.
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l'importance - et toute la charge - d u travail domestique. Or, nous y reviendrons, le travail domestique effectué par les enfants est souvent tout aussi conséquent que celui accompli par les femmes ; sans que, pour autant, on puisse en inférer que toute tâche effectuée au sein de l'unité domestique relève de l'exploitation, puisque la socialisation de l'enfant passe par sa mise à l'ouvrage progressive, par sa participation croissante, proportionnelle à son âge, aux travaux collectifs de la communauté familiale. Mais où finit cette forme de socialisation nécessaire, et où commence le travail domestique, temps volé sur celui qui devrait être consacré à l'éducation, à la formation, à l'épanouissement personnel ? Par ailleurs, quand et par rapport à quelle activité est-on ou cesse-t-on d'être considéré comme u n (( enfant )) ? Ainsi, (( travail des enfants )) renvoie à la question de la définition même du travail, et de l'enfance, mais n'offre pas d'indication pour la résoudre. Le plus souvent, d'ailleurs, ce n'est pas comme concepts théoriques, mais comme descriptifs choisis e n fonction de la plus ou moins grande facilité de les faire correspondre àdes données chiffrées existantes, que sont construites ces définitions, celles d e s t â c h e s considérées comme c o n s t i t u a n t un
(( travail )) lorsqu'elles sont accomplies par un enfant, comme celle de la limite, dâge pour être considéré comme un (( enfant )) au travail
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généralement, les mineurs de moins de 14 ans.
D'autre part, c'est inconsciemment à la sphère de l'enfance, monde à part, monde protégé, que renvoie l'expression (( travail des enfants D. Ainsi, elle pose ipso facto le travail comme u n scandale en soi, et d'autant plus que le contexte le plus fréquent de son emploi est fait de situations extrêmes, présentées par les médias pour sensibiliser l'opinion à ce qui est bien, en effet, un scandale. O n ne peut être que
(( contre )) celles-ci, et, partant, l'on s'affirmera (( contre ))le travail des enfants en général, pour son interdiction, son éradication, et pour le boycott des monstres qui osent en profiter. On n'aura rien vu de la complexité d u problème, du fait que les enfants sont souvent les premières victimes
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parfois les seules victimes-
des mesures de prohibition de leur emploi qui, faisant peur à leur employeur, durcissent encore pour eux l'accès vital au marché d u travail. La-
Nous rappellerons que le travail effectué a u sein et pour le compte de l'unité domestique revêt parfois des formes qui peuvent être pires encore que celles qui sont - à j u s t e titre - dénoncées comme inhumaines, mais qui sont les seules, généralement, que l'on songe à dénoncer parce ce qu'elles s e situent en dehors de l'unité domestique et sont donc plus facilement repérables.
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dangerosité inadaptée à un age où la croissance, physique et psychologique, n'est pas achevée
-
que ce travail imposé ne soit justement ni valorisant, ni structurant, qu'il ne donne lieu à aucune formation, et à une rétribution ne correspondant pas à sa valeur.En parlant de (( l'exploitation des enfants au travail 1). il semblerait qu'on ait seulement déplacé la difficulté, passé d u problème de la définition du mot (( travail )) à celle du mot (( exploitation D, En fait, on a fait bien plus que cela : on a changé la nature de la question. S'il
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social total auquel se heurtent plus particulièrement certaines formations économiques et sociales confi-ontées àun système mondial qui les domine. C’est-à-dire qu’il pose le problème dans sa dimension principale et généralement occultée : l’exploitation des enfants travailleurs est l’une des formes de l’exploitation des travailleurs adultes : c’est le choix de la compétitivité par l’abaissement d u prix du travail au détriment de tous les travailleurs, enfants ou non.
Comprendre cela est également important pour l’action : lutter contre l’exploitation des enfants au travail, ce n’est pas principalement boycotter tel ou tel producteur, c’est avant tout lutter contre la déréglementation, contre la précarisation et la déqualification qu’elle entraîne, contre le protectionnisme des pays riches et contre le libéralisme qui veut réguler le marché par les prix, c’est lutter pour l’extension internationale d’un droit d u travail et d‘un droit au travail.
L’état
deslieux
I1 y aurait, selon les dernières estimations du Bureau intemational du travail (BIT), quelque 250 millions d’enfants qui travaillent..
.
Mais d’une part, le BIT lui-même prévient qu’on ne sait pas très bien ce que signifie ce nombre : la façon dont les données ont été collectées .et élaborées ne permettent pas d‘inférer grand-chose d’une telle (( information )L D’autre part, ce nombre veut nous alerter sur l’ampleur d‘un phénomène, mais une question sociale ne crée pas pour autant un questionnement de sciences sociales, un problème de société n’ouvre pas nécessairement la voie à une problématique scientifique. C‘est là une évidence pour tout chercheur, qui sait que son objet est construit : dégagé d u sens commun, il lui faut voir en quoi il y a, dans le sujet qui préoccupe le corps social, un phénomène nouveau, ou paradoxal, voir en quoi le sens commun, justement, ne suffit pas pour apporter des explications suffisantes. Constater qu’il existe des criminels qui tuent pour voler ne motivera aucun chercheur à entamer une enquête sur ce point, aussi longtemps que le nombre de criminels reste (( normal )) et s’analyse suffisamment parla cupidité des hommes et l’usage immoral de la violence. I1 semble normal, au sens durkheimien d u terme, qu’il y ait aujourd’hui quelques millions d‘enfants au travail. La plupart des chercheurs, sans aucun doute, sont révoltés par cette situation faite à nombre d’enfants, e t sans
Les statistiques des États sont fournies au BIT par les gouvernements, en fonction des critëres definis par leurs législations propres.
doute en trouve-t-on plusieurs prêts à se mobiliser ; mais comme citoyens, pour faire cesser cette monstruosité de la fin d u siècle, non comme chercheurs, pour l'analyser. Ainsi peut-on s'expliquer que la question de l'exploitation des enfants au travail se heurte à l'indifférence quasi absolue des sciences sociales, au moins en France.
Car le fait s'analyse comme une monstruosité, justement, et, par paresse de l'esprit, cette monstruosité est pensée comme un anachronisme scandaleux. Le consensus semble a priori évident : la jeunesse doit être protégée, le temps de l'enfance est celui de l'éducation et des jeux, la place des gosses est àl'éCole. Dans les pays les plus pauvres, cependant, on sait que des enfants travaillent, et parfois dans des conditionsvéritablement effroyables : le sens commun se l'explique aisément, pour autant ; d'une part, par le fait que les mentalités doivent encore évoluer : chacun sait que la scolarisation, celle des filles en particulier, n'est guère une priorité pour leurs parents, qui préfèrent voir leurs enfants se rendre utiles et apprendre leurs rôles d'adultes à leurs côtés, comme eux-mêmes l'ont appris auparavant. D'autre part, et surtout, par le fait que l'économie de ces pays ne peut encore vivre que de sa main-d'œuvre bon marché, et que la concurrence incite les employeurs à chercher toujours davantage à faire baisser le prix du travail. (( Et voilà pourquoi votre fille est muette
...
)) Voilà de quoi se révolter, certes, mais il n'y a là nul mystère, aucune piste de recherche, croit-on. On admettra que le problème n'est pas forcément simple, que des difficultés existent, et que certains puissent s'y consacrer un moment. Mais ces difficultés ne sont vues que dans la définition des politiques à mener, dans la recherche des actions à lancer : c'est là le rôle, essentiellement, des institutions spécialisées (UNICEF, BIT, des églises, des syndicats, des organisations non gouvemementales-
ONG-
créées à ce propos...), guère celui de la recherche. De fait, si des colloques s'organisent sur le thème, ils le sont par ces institutions en charge de l'enfance, presque jamais par des institutions scientifiques : même au cours des rassemblements les plus nombreux, où se multiplient les sessions et les ateliers thématiques, tels le Congrès mondial de sociologie ou le Congrès de l'Association internationale des anthropologues, le thème de l'exploitation des enfants au travail ne fait pas l'objet d u n e approche collective. I1 aura fallu attendre juilletLa litti-rature existante n'utilise plus cette expression, politiquement incorrecte, mais l'analyse demeure.
PROPOSITIONS DE , RECHERCHE
1994, à notre connaissance, pour qu'une telle réunion collégiale
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le 14" Congrès des américanistes, tenu à Stockholm - y consacre pour la première fois un atelier, et novembre de la même année pour que des chercheurs appartenant à des institutions scientifiques organisent, àParis, leur premier colloque international sur le thème 6 .
O n ne s'étonnera pas, dès lors, de ne trouver que si peu de littérature scientifique sur la question, ni de se heurter à tant de difficultés pour la recenser. L'état des lieux montre en effet un quasi désert, comme nous allons le montrer 7.
Trois sources documentaires ont été interrogées : la base FRANCIS, d u CNRS, qui est considérée comme la base la plus importante en France concernant les publications de sciences sociales ; la base HORIZON, élaborée par l'ORSTOMs et considérée, elle, comme
ia
base la plus importante concernant les publications portant sur le (( tiers monde P, et la base SUD, réseau documentaire du ministère de la Coopération et qui possède souvent des références ignorées ailleurs, en littérature (( grise )) institutionnelle. Dans ces trois bases, nous avons demandé toutes les références sur le travail des enfants dans les pays du Sud, au m e siècle, recensées au cours des dix dernières années g. Ayant éliminé les articles de moins de 7 pages, consïdérés comme de l'information et non comme un travail de recherche proprement dit, et les publications o ù le thème était abordé, certes, mais de manière trop marginale, il ne restait que...
34 références ! Ceci ne signifie pas qu'il ne s'est publié, dans le monde et pendant dix ans, que 34 travaux sur la question, mais du moins que seuls ces 34-là ont été recensés dans l'une au moins de ces trois bases lo."L'enfant exploité - mise au travail et prolétarisation" (Paris, 24-26 novembre 1994).
Le travail de recherche documentaire a été effectué par Emmanuelle Aldebert et par Thérèse Tréfeu, documentalistes à YORSTOM. Nous tenons à les remercier chaleureusement de leur diligence et de leur grande serviabilité.
Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération.
o 1984-1994 pour FRANCIS, 1985-1995 pour Horizon, 1986-1996 pour SUD.
lo Nous présentons à l a fia de cet article une très brève bibliographie sélective de 33 publications, dont25 sont postérieures à 1987 : la recherche s u r les bases en question n'en mentionne que 11, ce qui est positif puisque cela montre en effet plus de publications existantes que collecté ; mais ce qui indique aussile desintérêt delacommunauté scientifique dans son ensemble, sinon de telles failles n'existeraient pas dans la saisie des bases : c'est elle qui, par ses demandes et ses indications, détermine leur contenu.
Ces 34 références se composent de :
- 2 ouvrages publiés par des maisons d'édition généralistes I', 1 numéro spécial de revue 12, 19 articles émanant du monde de la recherche académique, et 6 documents universitaires l3 ;
- 3 ouvrages publiés par des éditions spécialisées l4 et 3 documents émanant d'institutions internationales ou d'ONG 15.
Précisons encore, pour donner une idée de la dispersion des sources originales, que les 14 articles qui ne sont pas parus dans la Revue intemationde d u travail éditée par le BIT sont publiés dans 14 revues différentes, de 8 pays différents 16, de même que les seuls auteurs cités plus d'une fois sont des chercheurs appartenant au BIT l7 ; pour incomplètes que soient les références ainsi collectées
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mais ce sont celles que trouverait u n chercheur français quivoudrait débuter une recherche sur ce thème -, ces données illustrent bien l'atomisation de ces recherches : il n'apparaît pas que ce domaine offre aucune perspective de recherche à long terme, qu'aucune carrière universitaire s'y consacre en en faisant son champ principal d'investigation, qu'aucune structure d'accueil citée procure une quelconque permanence à ces travaux, éparpillés a u hasard des opportunités. Ni en sociologie du travail, ni en sociologie du développement, ni en économie des ressources humaines, ni en démographie de la famille et de la fécondité, ni en anthropologie du changement, le phénomène de la mise au travail des enfants
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dont nombre d'études de cas montrent qu'il représente pourtant u n fait probablement massif et souvent déterminant-
ne donne lieu à une approche institutionnelle à la hauteur de l'enjeu, ne fait s'ouvrir u n laboratoire, se lancer une unité de recherche, se constituer une équipe structurée, dotée, avec un espoir de durée.II Bequele et Boyden, 1990 ; Schlemmer, 1996.
l2 Travail, Capital et Société, XXVII, 2, nov. 1994, (i Le travail des enfants 1).
Université McGill, Montréal, Québec, 354 p.
l3 dont 3 thèses ou mémoires.
I4 BIT, Le travail des enfants : manuel d'informations, Genève, 1987, BIT : Mendelievich E., Le travail des enfants, Genève, 1981, BIT; Myers W., Protéger ¿es enfants a u travail, New York, 1992, UNICEF.
I5 Du BIT, d'Anti-Slavery International et d'Enda.
Allemagne, Brésil (2 références), Côte d'Ivoire, R a n c e (8 ref.), Grande- Bretagne (4 réf.), Inde (2 réf.), Maroc, Philippine, Sénégal, Suisse (pour le BIT) et USA (pour l'UNICEF).
l7 Bequele et Boyden, d'une part, et Myers d'autre part.
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A titre de comparaison, les mêmes bases, pour la même période de temps, ont été interrogées sur les publications concernant la question du travail des femmes dans les pays d u (( tiers monde )) 18.
Après un tri encore plus sévère (ont été élimines tous les textes portant davantage sur la différenciation sexuelle des tâches que sur la question d u travail stricto sensu), il reste alors 188 références, soit plus de cinq fois plus l9.
Là encore, le BIT est concerné au premier chef (35 références), mais nombre d'autres organisations internationales (la Banque mondiale, la FAO, l'ONU, l'UNESCO), d'ONG ou d'organisations gouvernementales (on en compte 14) entrent ici en lice. Si les articles sont égdement dispersés entre un nombre élevé de revues (49 titres), on en trouve tout de même 10 d'entre elles qui publient plus d'un texte sur la question; et l'on recense 11 auteurs qui sont cités plusieurs fois. Même si la vogue des U gender studies )) semble connaître un certain déclin 20, le champ reste bien exploré, et sa mise en valeur encore assurée.
I1 aurait fallu questionner et comparer les sources documentaires d'autres pays pour savoir quelle est ici la part de l'intérêt général des sciences sociales pour le problème et celle, spécifique, de l'in-intérêt des seules sciences sociales françaises. Nous n'avons pu réaliser ce travail de longue haleine ; il n'aurait sans doute pas fondamentalement contredit ce tableau d'ensemble, même si la situation est, dans certains pays, moins marquée.
C'est une évidence pour les États du Sud. surtout ceux qui ont pu développer une forte communauté scientifique : les universités y effectuent volontiers des études sur un sujet auquel nombre de leurs chercheurs en sciences sociales se trouvent rapidement confrontés dans leur pratique de terrain. En Amérique latine, des pays comme
i
Nous ne l'avons pas dépouillée pour rédiger ce texte, afin de conserver son sens à la comparaison, mais rappelons qu'il existe a u CEDID (213, rue La Fayette, Paris Xe) une base "Femmes du tiers monde" qui recense plus de 600 références.
Is Ces 188 références se composent de : 35 ouvrages, 1 numéro spécial de revue et 66 articles émanant du monde de la recherche académique (dont 7 articles dans Revue internationale du travail), et 22 documents universitaires (dont 7 mémoires et thèses) ainsi que de 64 documents émanant d'institutions intemationales, d'ONG ou d'organisations gouvernementales.
2o Par périodes de cinq ans, on trouve 94 publications entre 1981 et 1985,45 entre 1986 et 1990, et 34 entre 1991 et 1995.
le Brésil ont réalisé des études importantes sur le thème, et nombre de chercheurs
-
certains ayant u n statut universitaire de très haut niveau - se sont investis sinon exclusivement, d u moins profondément dans une problématique axée sur l'exploitation des enfants au travail 21. EnAsie, l'université Chulalongkom deThaïlande a lancé un programme de recherche, pour ne pas parler de l'Inde, où le thème est un champ de recherche désormais classique etreconnu 22.C'est également vrai, quoique dans une moindre mesure, de certains pays du Nord ; il convient de citer la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, en particulier. En Grande-retagne, par exemple, s e trouve une véritable équipe qui se consacre à cette question, liant des chercheurs des universités de Paisley et de Central Lancashire, et occupant une place importante dans la littérature scientifique mondiale consacrée à la question, Plus remarquable encore, parce que bien plus rare, se réalisent dans ce pays des recherches s u r les enfants travailleurs du pays même, qui contredisent les affirmations du gouvernement de Mrs. Thatcher niant totalement l'existence d'un tel Probleme dans le royaume.
En France, au contraire, la question est pratiquement une
(( terra incognita J) 23. Sinotreinformation est bonne, aucun programme ne porte, ni n'a porté, à ce jour, directement sur ce thème 24, Ili dans les universités ni dans les établissements publics à caractère scientifique et technologique 25. Enfin, non seulement le nombre de
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8 0"
.*
n
21 Ne citons que le Brésil et que les noms de R. Alvim, R. Cervini, L. Fukui, F. Madeira, R. Ribeiro
...
22 Pour illustrer ce point, rappelons qu'un ouvrage collectif a p u regrouper septprofesseurs, cinq professeurs associés, et six (( lecturers I) ou N readers )) de facultés ou collèges scientifiques (K. Srinivasan et V. Gandotra, Child labour -Multi Dimensional Problem, Delhi, 1993, Ajanta Publications).
23 La recherche documentaire que nous avons lancée a contacté d'autres sources que celles citées, quise sont révélées encore plus pauvres. Pour ne donner qu'un exemple, la bibliothèque de la Maison des Sciences de l'Homme ne possède même pas d'entrée
II travail des enfants 1) pour interroger sa base
...
24 Si ce n'est celui de l'historien du CNRS, A. Stella, et mis à part quelques mémoires ou thèses.
25 I1 existe pourtant u n institut de recherche, I'ORSTOM, qui a vocation' à travailler s u r les pays du Sud et dont les chercheurs en sciences sociales au moins sont, d u fait même de leur recherche, confrontés à la question. C'est d'ailleurs I'ORSTOM, il faut tout de même le signaler, qui a été le principal organisateur, avec le Centre d'études africaines, d u colloque international L'enfant exploité 1) ci-dessus cité, colloque soutenu par le BIT (IPEC) et le ministère français de la Coopération.
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chercheurs concernés est moins important
-
en particulier le nombre de ceux pour qui cette préoccupation est permanente (et non pas une incursion unique dans une carrière consacrée à d‘autres thèmes) se réduit à rien -, mais la structuration du milieu de recherche elle- meme est moins affirmée qu’ailleurs : il n’existe en France aucun lieu de recherches scientifiques directement consacré à ce champ, alors qu’à l’étranger il s’en trouve de plus en plus. Mais il faut reconnditre que partout, cependant, le mouvement est relativement récent.Le Bureau international du travail lui-même, qui constitue bien entendu la première de ces structures permanentes où peuvent s’effectuer d e s recherches de fond, n e s’intéressera q u e progressivement à la question, les enfants travailleurs étant au départ considérés comme une simple sous-catégorie particulière de salariés. Son premier ouvrage d‘importance (Mendelievitch E., ed., Le travail des enfants) date de 1979, année au cours de laquelle l’organisation internationale du travail lancera un premier programme spécifique (OIT, Les enfants et le travail, programme général d’action de l’OIT pour l’année intemationale de l‘enfance). En 1981 paraît l’important article de G. Rodgers et G. Standing, Le rôle économique des enfants dans les pays à faible revenus, publiés par le BIT dans sa Revue internationale du travail (vol. 120, no 1 : 35-54 26 ) et e n 1988, le premier ouvrage posant la question à un niveau théorique adéquat, A. Bequele et S. Boyden, Combating Child Labour. Puis les publications s e multiplient, avec une explosion depuis 1992, par ailleurs année de lancement du programme IPEC (International programme for elimination of child labour), programme du BIT spécifiquement consacré à cette question.
L‘UNICEF a mis plus de temps encore à s’intéresser à la question. Le premier document o ù cet organisme des Nations unies consacré à l’enfance s e soit exprimé sur la question des enfants au , travail et de leurs conditions de vie date de 1986 (Exploitation of Working and Street Children), mais en 1988, il créa le UNICEF International Child Development Center 27, et ce centre est devenu depuis un lieu productif d‘études sur la question (cf. la collection des
(r Innocenti Studies )) et des (( Innocenti Occasional Papers ))).
O n le voit, l’essentiel de la littérature publiée date de la présente décade, et le champ reste largement à défricher.
~~
26 Publié sous forme d’ouvrage en 1988.
27 Appelé (( Innocenti Center )), parce qu’il se loge dans le bâtiment dit a des Innocents )), à Florence.
I1 est pourtant clair, aujourd'hui, que la question mérite attention et que mettre fin à l'exploitation des enfants au travail ne relève pas que de la bonne volonté des uns, militant plus ou moins organisés dans quelques ONG de bonne composition, et de l'investissement à hauteur de l'enjeu des autres, spécialistes pas assez nombreux et pas assez soutenus des organismes internationaux qui ont à régler le problème. Ceux-ci eux-mêmes le clament : il y a une véritable réflexion théorique à mener, et quelque urgence à la conduire.
Des pistes déjà ouvertes...
Non que rien n'ait été fait. Des travaux importants ont été menés depuis une quinzaine d'années, qui permettent d'ores et déjà, au delà des études factuelles et de la description empirique des faits, d'ouvrir un certain nombre d'avancées plus théoriques et s u r lesquelles la majorité des auteurs s'accordent aujourd'hui pour vouloir poursuivre dans ces directions :
1. I1 existe un mode spécifique d'exploitation des enfants, lié a u déni qui leur est fait d'être des sujets de droit. La perception - pour ne pas dire la construction, de l'enfance varie profondément, dun lieu ou d'une époque à l'autre, et elle détermine aussi la perception que l'on aura de la mise au travail des enfants, Mais celle-ci est u n phénomène qui a toujours existé, et qui gardé au cours des siècles certaines caractéristiques spécifiques. L'enfant n'a
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par définition, dirions-nous, l'étymologie est là pour le rappeler-
pas droit à la parole, il n'est pas sujet de sa propre histoire, de son devenir. I1 doit être pris en main, protégé, éduqué, conduitvers le stade adulte. C'est le processus de socialisation que toute société fait parcourir à sa jeune génération, notamment via le travail-
l'apprentissage du travail-
effectué auprès dadulte(s) habilité(s) 28. Lorsqu'il s'agit du travail productif, d a n s le cadre d ' u n e économiei( traditionnelle )) comme dans le cadre de la production industrielle, le statut de l'enfant se calque sur celui qui lui est réservé dans le cadre du travail domestique. Ce statut spécifique de mineur, de non-sujet de droit, offre àl'employeur
-
parents ou patron - des opportunités d'exploitation également spécifiques. Dans tous les cas, l'employeur28 C'est malheureusement la seule entrée par laquelle l'anthropologie ait largement abordé la question de l'enfant et du travail productif (cf.
Nieuwenhuys, O., The Paradox of Child Labor and Anthropology, Annual Review ofAnthropology, 1996, 25 : 237-251).
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prend la figure paternelle, le paradigme parental recouvre et cache celui du rapport de production. Nous définirons le paternalisme comme étant soit u n rapport d'exploitation qui, sous couvert d'une relation de parenté biologique ou fictive, se masque (consciemment ou non) derrière un rapport de protection, plus ou moins réellement accordé, soit comme un rapport de protection, induit par une relation de parenté biologique ou fictive qui se transforme (consciemment ou non) en rapport d'exploitation plus ou moins intolérable. En ce sens, le paternalisme est la figure obligée de l'enfant mis au travail. Non seulement l'enfant est moins payé que l'adulte, même féminin
-
et ce fait est considéré comme une évidence - mais il est également considéré comme une évidence que l'enfant ne saurait se syndiquer.Au lieu que son travail soit clairement défini, l'enfant est utilisé (( à tout faire )) et devra, outre le travail qui lui est prescrit, accomplir, sans (( répondre N, tout service que l'on peut demander à son enfant, dans le cadre de relations domestiques (ranger, nettoyer, garder l'entrepôt ou la boutique, faire les commissions, etc.), voire au-delà (services sexuels). Le salaire est loin d'être la forme la plus classique de sa contrepartie, qui réside davantage dans la protection et la formation qu'il est supposé recevoir de l'employeur ; et encore, si salaire il y a
-
c'est-à-dire relation contractuelle, cas encore une fois extrêmement rare -, celui-ci lui est-il rarement versé, mais soit remis à ses parents, soit mis (( de côté pour lui constituer une rente D.(Cunningham, 1991 : Elson, 1982
:
James et Prout, 1990 : Morice, 1996 ; Nieuwenhuys, 1994 : Schibotto, 1990 ; Schlemmer, 1996 ; Stella, 1996).2. La logique d u marché et le jeu de la concurrence qui naissent de l'extension mondiale du capitalisme marquent d u n e empreinte spécifique le mode d'exploitation de la main-d'œuvre et la division d u travail par sexe et par âge. Pour les enfants, les conditions économiques de la mise au travail ont bien entendu sensiblement varié au cours des siècles, même si perdurent les traits structurels ci-dessus définis. En particulier, les études des anthropologues et des historiens, comme celles déjà effectuées sur la période actuelle montrent que l'industrialisation de l'Europe au Xue siècle, d'une part, et la mondialisation des échanges à la fin du me siècle d'autre part, ont banalisé des formes d'exploitation jusque-là exceptionnelles, leur donnant une extension formidable, sur le plan qualitatif autant que quantitatif. Sans cesser d'être u n enfant et de se heurter en outre aux diktat du Paternalisme, le travailleur non adulte se trouve soudain confronté à la pure logique du marché, en concurrence directe avec les travailleurs adultes, utilisé rationnellement en termes de rentabilité
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comme celle des familles -et la logique du marché vont non seulement de pair, bien évidemment, avec la mise au travail des enfants, mais leur confèrent en outre une inhumanité spécifique. Ni la pauvreté en tant que telle (tous les enfants pauvres ne sont pas des enfants exploités, tous les enfants qui travaillent dans le secteur productif ne sont pas nécessairement les enfants les plus pauvres), ni le capitalisme en tant que tel (l'exploitation des enfants dans les pays riches et qui se sont industrialisés au cours du m e siècle n'a plus aujourd'hui le même caractère de phénomène massif et implacable) ne constituent certes pas à eux seuls la cause fondamentale de la mise au travail des enfants. Mais l'aggravation de l'exploitation à laquelle ils donnent lieu est directement liée à cette mise a u travail précoce imposée par la soumission à la logique capitaliste, et sa probable extension actuelle, directement en rapport avec la mondialisation. Confrontés à la concurrence mondiale et dépassés par l'explosion de la productivité industrielle, certains pays n'ont d'autre choix concurrentiel que faire baisser le prix de la main- d'œuvre : i l s ne pourraient tout simplement pas, dujour au lendemain, abolir purement et simplement l'emploi d'une main-d'œuvre enfantine, sinon a u risque d'une catastrophe économique majeure. Pas davmtage ne pourraient survivre leurs familles si, du jour a u lendemain, cette main-d'œuvre enfantine se trouvait ainsi privée des ressources qu'elle leur apporte. La question reste de savoir comment se définit le seuil, mais il est clair qu'il y a une différence de nature entre la mise a u travail de l'enfant dans le cadre d'un processus d'éducation et de formation à la vie adulte, où la finalité économique et la finalité sociale sont indissociables, et la mise au travail contrainte par la nécessité marchande qu'impose le libéralisme, où le gain monétaire escompté est déterminant (Bequele et Boyden, 1988 ; Kanbargir, 199 1 ; Lee-Wright, 1990 ; Lavalette, 1994 ; Meillassoux, 1996 ; Nardinelli, 1990 ; Rodgers et Standing, 1981, 1986, Stella, 1996).
3. Le travail des enfants est le plus souvent un travail ignoré, ou tacitement admis, parce qu'il se déroule a u sein de la sphère domestique, et les conditions de travail n'y sont pas nécessairement mieux protégées. On l'a dit l'économie capitaliste imprime sa marque sur l'exploitation des enfants travailleurs, par une aggravation inexorable de ses conditions de travail. Mais cette marque peut s'apposer, directement ou indirectement, à toute forme de travail, et pas nécessairement à celles de la production industrielle, à tout rapport de production, et pas nécessairement au salariat.
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Contrairement à une idée répandue dans le public, le nombre d'enfants qui travaillent dans le secteur de confection d'objets manufacturés, destinés ou non à l'exportation, est tout à fait minoritaire, par rapport au nombre total d'enfants exploités au travail. L'image est classique, mais elle est commode : celareprésente la partie émergée de l'iceberg. La plus grande part de l'exploitation se déroule de manière beaucoup moins visible, dans le secteur primaire d'une part, au service d'un employeur, bien sûr, mais également au service de la famille, et dans le secteur dit (i informel n, et tout particulièrement dans le travail domestique, véritable (I boîte noire )) de l'exploitation de la main-d'œuvre enfantine. La gamme des situations est extrêmement large. Mais u n enfant qui s'éloigne de sa famille afin de s'employer comme salarié dans une usine, et dans des conditions qui soulèvent légitimement l'indignation, a peut-être fait un choix légitime, car les conditions de travail peuvent se révéler plus dures encore pour lui s'il reste pour aider au sein de la famille, dans le cadre d'une activité économique traditionnelle 11. I1 est illusoire de croire que la famille protège nécessairement de toute exploitation économique l'enfant qui reste au foyer ; poussée par la nécessité, elle s e révèle capable, en fait, de l'exploiter pour son propre compte. Pour autant, le clivage (I travail effectué au sein de la famille ) ) / ( I travail effectué hors du contrôle familial )) est certainement l'un des facteurs déterminants des formes d'exploitation. Mais quel est l'avenir de cette protection familiale, lorsqu'en zone d'activités
(( traditionnelles )) rurales, les conditions économiques imposées par la concurrence d'entreprises plus industrialisées contraignent les parents à une mise au travail de plus en plus strictement productive pour leur survie même, tandis qu'enville, la dislocation de la structure familiale met les enfants à la recherche d'activités économiques de plus en plus autonomes, mais soumises à des aléas de plus en plus risqués (Barrère-Maurisson, 1992 ; Bequele et Boyden, 1988 ; Boyden et Holden, 1991 ; Cain, 1977 : Michaelson, 1981 : Nieuwenhuys, 1994 ; Reynolds, 1991 : Rodgers et Standing, 1981).
4. Ce n'est pas le travail en soi qui est à bannir, mais son exploitation abusive, et surtout le fait qu'il s'effectue non seulement sans formation ni qualification professionnelle, mais au détriment de toute éducation. C'est peut-être là le point sur lequel l'évolution a été le plus sensible, dans la littérature consacrée à cette question. Les premiers écrits ne voyaient dans la mise au travail des enfants qu'une survivance de systèmes en profonde évolution, l'effet culturel de sociétés où le groupe compte plus que l'individu et la reproduction sociale plus que l'innovation, aggravé par le retard économique et le faible taux de croissance. C'est probablement le BIT qui, confronté à la nécessité d'une vision pragmatique des choses, a le premier
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amorcé une évolution vers la prise en compte de la complexité du problème et de certains aspects positifs du travail (valorisation de soi, structuration de la personnalité, maintien des liens familiaux.. .), pour peu que les conditions de travail soient correctes, dans leur définition et leur application. En 1979, cet organisme international publie l’ouvrage de Mendelevitch, Children at Work, qui
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avec des analyses nuancées - voit encore, finalement, le travail des enfants davantage comme un anachronisme que comme un phénomène destiné au contraire à s’amplifier avec la globalisation des échanges.Pourtant, les chiffres mêmes d u BITne cessent de croître, entraînant
‘une prise de conscience plus aiguë de l’ampleur d u problème. C’est pourquoi se met en place, à partir de 199 1, le programme IPEC dont nous avons déjà parlé, et qui, comme son nom l’indique, se propose
(( d‘éliminer )) le travail des enfants. On l’a dit aussi, cet engagement d u BIT a permis l’éclosion de multiples travaux, et le Programme IPEC, aujourd‘hui et concrètement, ne mérite plus son nom, en ce sens qu’il a, sinon renoncé à (( éliminer )) le travail des enfants, du moins posé le problème en d’autres termes : ce qu’il s’agit d‘abolir, avant tout, ce sont les (( formes intolérables )) de l’exploitation : ce qu’il s’agit de mettre en place, ce sont des solutions permettant aux enfants travailleurs d’accéder à une éducation qui en fasse des adultes formés et responsables 29. L e rôle positif d u travail esf perçu comme tel par les parents, bien sûr, mais également par les enfants eux-mêmes, pourtant les mieux qualifiés pour déjouer les masques
29 D’oÙ, u n temps, certaines frictions avec l’UNICEF qui, découvrant le problème plus tardivement, aura à effectuer le même chemipement et commence par trouver parfaitement scandaleuse non seulement l’idée de défendre le droit des enfants au travail, mais jusqu’au compromis qui consiste à défendre leur conditions de travail, au lieu de lutter pour l’interdiction de celui-ci. Les termes de cette controverse sont particulièrement bien exposés, avec un niveau d’argumentation théorique, de part et d’autre, solidement étayé, dans le numéro 5 (s.d.1 de la revue Apuntes, Children’s Work - To be or not to be ? 11, publiée a u Pérou par Rädda Barnen - Peru (Swedish Save the Children in Peru). Elle oppose GarciaMendez, représentant de l’UNICEF et spécialiste de la question, principalement a Alejandro Cussianovich, co-auteur de l’un des meilleurs ouvrages développant le point de vue opposé, a u nom de l’association MANTHOC (Schibotto, 1990).
Précisons que l’UNICEF (cf. UNICEF, Lasituation des enfants dans le monde, 1997) fera rapidement le même chemin que les spécialistes des enfants a u BIT et que la plupart des auteurs, mais que le public, lui
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et certaines ONG, voire le BIT au niveau général-
n’a pas encore effectué, ce qui relève pour partie de notre responsabilité de chercheurs.I
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du paternalisme et ne pas être dupes de l’exploitation dont ils sont l’objet. Le travail est ainsi, le plus souvent, valorisé par ces acteurs, et même par rapport à récole, parfois, dans certains pays où celle-ci se révèle incapable d‘assurer son rôle d‘intégration : pour ne pas parler de son rôle d‘ascension sociale pour certaines classes défavorisées, parfaitement conscientes que le savoir scolaire n’assure aucun avantage comparatifà ses enfants. La question du travail ne peut pas être séparée de celle de l’échec de l’institution scolaire. Les enfants rejetés - ou s’excluant - du système scolaire n’ont d’autre alternative que la mise au travail ou l’oisiveté forcée, et c’est là que doit se trancher le nœud d u problème (Avim, 1985 ; Myers, 1989,
1991 ; Reynolds, 1991 ; Schibotto, 1990 ; Spindel, 1986).
... et le champ
àdéfricher
Ces quelques avancées théoriques, loin d‘épuiser leur sujet, n e font que baliser des pistes de recherche. D’autres sontà ouvrir, on l’a vu, où de tels jalons n’existent pratiquement pas.
En économie, par exemple, malgré quelques études de cas e t de très rares tentatives de réflexions plus globales, il faut bien reconnaître que nous ne savons presque rien du rôle spécifique de la main- d’œuvre enfantine. Si quelques études économiques s’intéressent au problème, c’est presque toujours en autonomisant celui-ci, comme s’il s’agissait d‘une sphère à part, n’appartenant pas au monde
(1 normal F) d u marché. Autrement dit, s’il y a des économistes qui étudient la question, il n’y en a guère qui, travaillant sur un plan global, la prennent en considération ; si un article paraît, ce sera dans la Revue internationaZe d u travailou telle autre publication spécialisée, non pas dans The Economist, ou telle autre publication de haut niveau et d’intérêt général. La connotation morale de la question
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le travail des enfants est un scandale, qu’il faut faire cesser -, explique que la majorité des approches économiques aient abordé le problème d u point de vue de l’enfant exploité, posé comme lavictime d’une situation injuste. Elles confrontent rarement ce point de Vue avec celui de l’employeur pour analyser cette forme d’exploitation comme un élément structurel d‘un système économique global. I1 aura fallu qu’en 1992, au Bangladesh, les gros fabricants de textile licencient brutalement leur main-d‘œuvre enfantine par crainte d’un boycott par les États-Unis de leur production prôné par la loi Harkin et que des milliers de familles, privées de l’apport monétaire de leurs enfants, se soient retrouvées dans des situations d‘extrême pauvreté (ou que les enfants se soient réengagés dans de petits ateliers clandestins, c’est-à-dire confrontés à des conditions de travail pires
encore que celles que la loi Harkin prétendait punir) pour qu'on réalise la complexité du problème et l'aspect structurel de l'exploitation des enfants au travail. Mais quelle est, concrètement, la part de cette exploitation dans la création de richesses d'un pays, son poids spécifique dans son Produit National Brut ? Quelle alternative s'offre réellement à tel employeur qui sait n'être concurrentiel que par le prix de sa force de travail ? Et quelle est exactement la chaîne d'exploitation, remontant de l'employeur direct de l'enfant, qui sous-traite avec telle firme, elle-même obéissantà son donneur d'ordre, grande compagnie occidentale ? L'enfant qui travaille entre-t-il ou non en concurrence directe, s u r le marché de l'emploi, avec le travailleur adulte et le chômage des uns s'explique-t-il par l'embauche des autres ? Ou d u moins peut-on expliquer par le seul jeu des mécanismes d u marché et de la concurrence que le salaire des femmes d'abord, des enfants ensuite, soit toujours inférieur à celui des hommes, sans qu'il y ait jamais rééquilibrage ? Enfin, il semble évident que, pour un pays, le fait de mettre ses enfants au travail, aux dépens de leur formation, et de se préparer ainsi une classe d'adultes sans qualification aucune, va àl'encontre des intérêts non pas, peut-être, des entreprises qui embauchent ainsi une main-d'œuvre enfantine, mais du, moins de son capitalisme national. Mais cela va-t-il ou non à l'encontre des intérêts des firmes multinationales, cela contrarie-t-il ou favorise-t-il les politiques de (( vérité des prix )) prônées et mises en œuvre par la Banque mondiale ou le FMI ? La fermeture aux enfants d u marché d u travail est-elle une condition d u développement économique, comme le pensent certains, ou a u contraire est-il vain d'espérer l'obtenir avant un décollage industriel conséquent ? Autant de questions qui restent pour le moins controversées parmi les auteurs, sinonignorées.
Plus incertaines encore sont les réponses aux questions posées au démographe. Les statistiques nous affirment que le nombre d'enfants au travail est en progression constante et dramatique, mais nul ne sait précisément ce que ces chiffres comptent, faute d'une définition claire et admise de ce qu'est un enfant d'une part, et d'autre part, s'agissant d'un enfant, de ce qu'est un travail. Mais, même en supposant le problème résolu, on ne sait pas, à proprement p.arler, si l'augmentation du nombre d'enfants qui travaillent est plus importante ou non que l'augmentation totale d u nombre d'enfants.
Et l'augmentation du nombre d'enfants qui travaillent est-elle plus importante que l'augmentation d u nombre d'enfants qui, sans être scolarisés, ne travaillent pas ? Car il faut bien, aussi, parler des enfants au chômage, dès lors qu'ils sont exclus et de l'école et de l'emploi. D'autre part, àl'école ou au chômage, l'enfant représente un
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coût pour sa famille ; celui qui travaille, au contraire, apporte une contribution monétaire, parfois importante, au budget familial : ces données entrent sans doute en considération dans les stratégies familiales de fécondité, mais nous ne savons absolument pas en quel sens. Fait-on plus d'enfants pour accroître ses sources de revenus potentielles, ouveut-on moins d'enfants pour éviter les frais que leur naissance implique? Par ailleurs, le phénomène dure avec une ampleur certaine depuis maintenant suffisamment d'années pour que nous ayons affaire, dans certains pays, à des générations d'adultes qui ont été des enfants au travail. Quelles ont été leurs trajectoires professionnelles ? Combien ont pu acquérir une formation et sont parvenus à s'insérer dans le marché d u travail, et combien composent la masse de ces travailleurs non qualifiés et n'ayant à vendre que lkur force de travail musculaire ? Sans doute est-ce parmi eux que se trouvent les candidats àtoutes les migrations, mais peut- on établir une typologie de ces immigrés, selon l'itinéraire d'apprentissage et de travail ? Lesquels partent vers les villes, sans changer de pays, lesquels abandonnent provisoirement femmes et enfants pour aller là o ù l'on sait que le travail existe et que l'immigration n'est pas fermée, comme au Moyen-Orient, lesquels iront tenter leur chance dans les pays hostiles mais riches d'Europe ?
La sociologie et les sciences de l'éducation ont bien évidemment une contribution majeure à apporter. L'éCole, il faut bien le reconnaître, ne parvient pas àrépondre à savocation intégratrice. Entre l'institution scolaire telle qu'elle existe aujourd'hui
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dont l'école d u monde occidental, dans ses grands traits, constitue le modèle universel reproduit plus ou moins fidèlement dans tous les continents-
et l'exploitation des enfants a u travail qui est le sort de tant d'enfants dans le monde non occidental, n'y a-t-il que le désœuvrement et la délinquance, comme il est si tentant de le croire ? Comment repenser le contenu de l'enseignement pour le rendre mieux à même d'assurer une liaison avec la vie active réelle, comment resserrer le lien entre formation et emploi, sans pour autant se mettre au service d u patronat e t renoncer ã la formation générale, à l'éducation de la personnalité préparant à la vie adulte au sens large ? Est-il possible de rendre compatibles éducation scolaire et travail productif et rémunéré? L'enfant issu de milieu défavorisé ne retient, de l'enseignement dispensé à l'école, que ce dont il suppose que ses parents pourraient avoir besoin. Et ceux-ci valorisent l'école, mais savent bien - et a juste titre, hélas-
qu'elle n'est pas faite pour leurs enfants. I1 y a là un dilemme dont il faudra bien sortir. D'un autre côté, le travail-
y compris s'il est effectué dans des conditions(86)
inacceptables pour des mineurs et devrait, en tant que tel, leur être interdit
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est immédiatement valorisant, pour l’enfant : même si son statut de travailleur lui est généralement dénié par tous, parents pour qui sa paye n’est qu’un appoint qui ne vaut pas celle d‘un adulte, employeur qui voit-
ou feint de voir-
en lui plus une charge de responsabilité qu’une source de profit lucratif, collègues qui le traitent d’incapable, l’enfant sait bien qu’il est utile, qu’il participe àsa hauteur à l’entretien de sa famille, et qu’il accomplit (( comme un homme 1) sa tâche dans l’existence, ce dont il tire une légitime fierté.
Certes, mais à partir de quand ce raisonnement ne sert-il plus que de justification de l’état de fait, cautionne-t-il l’exploitation et jusqu’à quel point peut-on considérer que la mise au travail reste positive ? I1 faut bien admettre que si, sur tous ces thèmes, quelques travaux, dont certains devaleur, existent, ils sont beaucoup trop peu nombreuxpour que des tendances s’en dégagent, pour que des écoles de pensée se fassent jour. Nous poumons multiplier les exemples montrant l’immensité du travail à accomplir, et dans tous les domaines. Ceux que nous avons pris nous paraissent suffire pour montrer que le problème n’est pas seulement d’importance par rapport à son enjeu social, par rapport à la responsabilité dordre éthique qui concerne les chercheurs en tant que tels, mais que les questions qu’il amène à se poser sont aussi essentielles par rapport aux avancées scientifiques de nos disciplines que par rapport aux ouvertures heuristiques qu’elles nous apportent. Elles pourraient renouveler nos approches dans l’étude des transformations sociales.
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I Richerche$
internationales b 1
EXPLOITATION DU TRAVAIL
DES ENFANTS
SUR LA NATURE
DE L’ISLAMISME
Michel Bonnet, Claude Cartigny, Rancis Cohen, Jean-Maurice D e m e n , Mike Dottridge,
Benamar Mediene, Claude Meillassoux, Marc Ollivier, Bernard Schlemmer; Charles-André Udry
Loïc Picard, Michel Rogalski, Kailash Satyarthi,
n
I
Automne 1997
Ils ont écrit...
Benamar Mediene
O ù va dormir l'exécuteur du GIA après le massacre ?
DOSSIER
LE TRAVAIL DES ENFANTS
Michel Bonnet
Le travail des enfants : un terrain de luttes Bernard Schlemmer
Propositions de recherche sur l'exploitation des enfants au travail faites aux sciences sociales, qui, en France, ignorent encore la question
Claude Meillassoux '
(( Jusqu'à ce que tes dents poussent..
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))Ldic Picard
La lutte contre le travail des enfants : cadre normatif Mike Dottridge
IÆ travail des enfants et les peuples indigènes Kailash Satyarthi
Marche mondiale contre le travail des enfants
NOTES DE LECTURE