Concours d’histoire
Gérald Arlettaz
parJean-Henry Papilloud Silvia Arlettaz
ASSURER LA RELÈVE EN HISTOIRE
PAR JEAN-HENRY PAPILLOUD
Le 2 juin 2012, lors de l’assemblée générale de la Société d’histoire du Valais romand, à Icogne, a eu lieu la remise des prix du « Concours d’histoire Gérald Arlettaz ». Devant un auditoire nombreux, les lauréats ont brillamment pré-senté leurs travaux, démontrant ainsi que le but principal du concours – favoriser la recherche historique en Valais – était atteint.
Depuis 1990, la Société d’histoire du Valais romand orga-nise un concours ouvert aux historiens qui travaillent sur le passé du canton. Au fil des éditions, la sélection s’est focalisée sur les travaux d’étudiants universitaires afin d’encourager la relève scientifique. En 2010, la Société d’histoire du Valais romand et le Groupe valaisan de sciences humaines ont décidé d’unir leurs forces pour assurer la pérennité de la démarche. Ils lui ont donné le nom de « Concours d’histoire Gérald Arlettaz », en hom-mage à l’historien-archiviste décédé en 2008.
Le concours a pour buts de favoriser la relève des cher-cheurs en histoire, d’inciter les étudiants valaisans à faire
leurs travaux universitaires sur le Valais, de faire connaître au public les travaux de recherche, de contribuer au déve-loppement intellectuel du Valais par une réflexion sur l’his-toire. Doté de trois prix – 3000, 2000 et 1000 francs –, le concours est organisé en principe tous les trois ans. Il est ouvert aux étudiants universitaires de moins de trente ans. Pour cette édition, un jury de onze personnes a été consti-tué. Placé sous la présidence de Francis Python, professeur à l’Université de Fribourg, il était composé de : Chantal Ammann, historienne, Sion ; Bernard Andenmatten, profes-seur à l’Université de Lausanne ; Silvia Arlettaz, profesprofes-seur titulaire à l’Université de Fribourg ; Pierre Dubuis, profes-seur honoraire de l’Université de Lausanne ; Myriam Evé-quoz-Dayen, archiviste aux Archives cantonales du Valais ; Yves Fournier, professeur au Collège de Saint-Maurice ; Jean-Henry Papilloud, président de la SHVR ; Simon Roth, bibliothécaire scientifique à la Médiathèque Valais - Sion ; Laurent Tissot, professeur à l’Université de Neuchâtel ; Enrica Zanier Détienne, professeure au Collège de Sion. L’édition 2012 du « Concours d’histoire Gérald Arlettaz » s’est avérée particulièrement riche, puisque seize travaux,
en provenance de toutes les universités romandes, ont été déposés. Il s’agit de :
Carine Antonio, De l’unité au démembrement communal : l’évolution politique du Grand-Martigny (1798-1835) ; Anne Bachmann, Histoire du loup en Valais au XXesiècle : un reflet de notre rapport à l’environnement et de son évolution ; Neil Beecroft, Le ski en Valais : une affaire de Valaisans ? Le rôle des ski-clubs (1900-1939) ;
Emilie Boré, La naissance de l’iconographie du glacier au siècle des Lumières. Le cas du glacier du Rhône en Valais ;
Céline Coquoz, Quand un quartier devient commune : l’auto-nomie municipale de La Bâtiaz (1838-1900) ;
Rebecca Crettaz et Marie Quarroz, La loi valaisanne de 1927 sur l’assistance publique ;
Fabienne Defayes, Les rénovations des cabanes de montagne entre matériel et idéel : une approche par l’architecture ; Alice Denoréaz, Les oppositions au projet d’un chemin de fer touristique entre Zermatt et le sommet du Cervin (1906) ; Eric Genolet, L’implantation d’une usine dans les montagnes valaisannes : l’exemple de SODECO à Hérémence dans les années 1960 ;
Natasha Hathaway, Le lieu du baptême en Valais : une analyse de l’évolution des pratiques et des installations baptismales de l’Antiquité au Moyen Age ;
Ron Lahyani, Le rapport d’une commune valaisanne au ressor-tissant étranger : Finhaut (1918-1939) ;
Arnaud Maret, Une presse catholique au temps des idéologies (1933-1938) ;
Valeria Mellone, Etranger et citoyen : le droit de vote des étran-gers établis en Suisse. Une étude comparative dans les cantons de Vaud et du Valais ;
Marlène Micheloud, Actes de tutelles et inventaires à Héré-mence à la fin du Moyen Age (1500-1518) ;
Mathias Reynard, Dix premières années d’existence du Parti socialiste valaisan (1919-1929) ;
Amélie Salamin, Les Anniviards de Sierre, la vie de quartier au terme des transhumances (1940-1960).
Se basant sur les critères d’appréciation fixés, dont l’ori-ginalité du sujet, la rigueur scientifique et la qualité de
l’expression, le jury a choisi de récompenser quatre études qui lui ont paru particulièrement intéressantes. Il s’agit de : Premier prix
Une presse catholique au temps des idéologies (1933-1938), par Arnaud Maret, de Martigny, mémoire de master à l’Univer-sité de Fribourg. Une étude approfondie de la presse valai-sanne et de ses réactions face à la montée du nazisme, de l’arrivée au pouvoir de Adolf Hitler aux Accords de Munich. Deuxième prix
Dix premières années d’existence du Parti socialiste valaisan (1919-1929), par Mathias Reynard, de Savièse, mémoire de master à l’Université de Lausanne. Sur la base de riches archives, un historien engagé retrace les premiers pas d’un parti qui entame son combat en faveur des ouvriers dans un canton encore très agricole.
Troisièmes prix ex æquo
Le projet d’un chemin de fer touristique entre Zermatt et le som-met du Cervin (1906), par Alice Denoréaz, d’Epalinges, mémoire de master à l’Université de Lausanne. Au début du XXesiècle, un projet de chemin de fer suscite des débats
passionnés entre les partisans du développement touris-tique et les défenseurs de la beauté préservée des Alpes. De l’unité au démembrement communal : l’évolution politique du Grand-Martigny (1798-1835), par Carine Antonio, de Martigny, mémoire de master à l’Université de Lausanne. L’histoire mouvementée des quartiers de Martigny au début du XIXesiècle. Quand l’histoire politique croise celle
de la société et des familles.
Afin de rendre ces recherches historiques accessibles à un large public, les présentes Annales valaisannes 2012 leur sont exclusivement consacrées. En étroite collaboration avec les auteurs, la rédaction a complété et élargi l’illustra-tion qui accompagne les textes.
Après nos félicitations aux quatre auteurs récompensés, nos plus vifs remerciements vont aux jeunes historiens qui
ont déposé leurs travaux, aux membres du jury qui les ont appréciés et au comité de rédaction, emmené par Sophia Cantinotti, qui a œuvré sans compter pour que la publica-tion soit une belle vitrine pour le « Concours d’histoire
Gérald Arlettaz », dont la prochaine édition aura lieu en 2015, dans le cadre du bicentenaire de l’entrée du Valais dans la Confédération et du centenaire de la Société d’his-toire du Valais romand.
Concours d’histoire Gérald Arlettaz
5Les lauréats du concours lors de l’assemblée générale de la SHVR à Icogne, le 2 juin 2012. De gauche à droite, Mathias Reynard, Carine Antonio, Alice Denoréaz, Arnaud Maret. Derrière, Silvia Arlettaz et Jean-Henry Papilloud. (Sophia Cantinotti, SHVR)
PAR SILVIA ARLETTAZ
En premier lieu, je tiens à remercier la Société d’histoire du Valais romand ainsi que le Groupe valaisan de sciences humaines d’avoir eu l’initiative de créer un prix d’histoire Gérald Arlettaz destiné à de jeunes historiens. J’ai été très touchée par ce projet qui est tout à fait dans l’esprit de Gérald.
Lorsque Gérald a commencé son parcours d’historien, à la fin des années 1960, le discours dominant en Valais était encore largement univoque ; l’historiographie manquait d’ouverture critique, et les tribunes étaient peu diversifiées. Un contexte très différent de celui d’aujourd’hui où l’his-toire valaisanne s’est enrichie de nouvelles approches, entraînant une diversification et un développement des revues et collections d’histoire. Les riches contributions à cette journée en sont une illustration.
Elève du professeur Roland Ruffieux de l’Université de Fribourg, Gérald s’est radicalement inscrit dans une approche de l’histoire comme faisant partie intégrante des sciences humaines, en s’inspirant de ses méthodes. Dans cette perspective, tant sur les plans valaisan que national, il a contribué à défricher de nouveaux champs de connais-sance, à élargir les questionnements et à stimuler la recherche. Au sein de ses publications, les questions migra-toires – émigration des Suisses mais surtout immigration étrangère en Suisse – occupent une place centrale. Pour l’histoire du Valais, l’évolution de la société valaisanne à tra-vers les luttes politiques et les conflits idéologiques, dans leurs implications sociales, économiques, culturelles et mentales, a été centrale. Mais d’autres champs historiogra-phiques et géograhistoriogra-phiques – notamment le canton de Vaud
A GÉRALD, VINGT-CINQ ANNÉES DE PASSIONS COMMUNES PARTAGÉES
auquel il a consacré sa thèse – ont passionné Gérald ; la bibliographie publiée dans les Annales valaisannes 2008 en illustre la diversité1.
Pour définir la position de Gérald sur son travail d’histo-rien, je reprendrai son propre regard : « J’ai la conviction que l’essentiel de mon activité d’historien réside dans mes écrits, avec leurs significations et leurs limites, et non pas dans les lieux où je me suis inscrit, même si mon travail peut également être situé dans des “ ensembles opéra-toires ”, au sens de Michel de Certeau2. »
Pour Gérald, écrire l’histoire implique un apprentissage rigoureux, une méthode solide, le respect de l’éthique du métier d’historien, mais également une indépendance par rapport au lieu social et géographique. Cela ne signifie pas le rejet des institutions, mais la liberté de penser et d’écrire en dehors de normes qui seraient érigées en valeur de réfé-rence par un groupe ou par une institution.
En d’autres mots, la liberté de l’historien est de chercher à comprendre le passé, à le reconstruire avec le plus large prisme possible de questionnement. De chercher à compren-dre les choix faits, selon l’expression de Georges Gurwitch, qu’ils confortent ou non la thèse de l’auteur, sans orienter la réflexion par souci de mettre en lumière des zones d’om-bre ou à l’inverse de noircir le trait. Cette construction du passé ne se fait pas ex nihilo, elle s’appuie sur les recherches existantes, avec la liberté de remettre en discussion les thèses ou les résultats. En un mot, d’être critique, mais tout autant redevable des idées des auteurs qui ont précédé sur un champ de recherche.
Que ce soit dans ou hors des institutions, Gérald s’est engagé dans une perspective résolument réformiste, avec un but commun : promouvoir une perspective critique de
1 Delphine Debons, « Bibliographie de Gérald Arlettaz », in Annales valaisannes 2008, pp. 141-154.
2 Michel de Certeau, « L’opération historique », in Faire de l’histoire,
la recherche et proposer une autre voie à des institutions « traditionnelles » en perte de souffle et en manque de renouvellement. Ouvrir de nouveaux champs de recherche, sur le plan chronologique en privilégiant l’histoire contem-poraine, se lancer dans des thématiques où l’historiogra-phie était encore plus que succincte et surtout en cherchant à comprendre et expliquer l’évolution de la société en s’in-téressant aux interactions entre les faits politiques, démo-graphiques, économiques, sociaux, culturels.
A la fin des années 1960, dans un Valais où une vision posi-tiviste dominait la recherche, aborder l’histoire avec de telles perspectives nouvelles relevait d’une approche qui n’allait pas de soi. C’est dans ce contexte qu’est né en 1973 le Groupe valaisan de sciences humaines, à l’initiative d’universitaires qui entendaient poser une réflexion scien-tifique sur l’histoire du Valais et de la société valaisanne. Le GVSH s’est voulu indépendant des institutions ; ses mem-bres se sont engagés gratuitement et ont financé l’édition de leurs travaux. Puis, dans les années 1990, sous l’évolu-tion de la transformal’évolu-tion du paysage culturel valaisan, le GVSH s’est rapproché de la Société d’histoire du Valais romand. Il a notamment collaboré pour la période contem-poraine à l’Histoire du Valais. Le GVSH avait rempli ses objectifs.
Hors du Valais, Gérald s’est investi dans un autre lieu de réflexion et de création qui lui a particulièrement tenu à cœur : la revue des Archives fédérales suisses Etudes et sources, qu’il a contribué à mettre sur pied avec Oscar Gauye en 1975 et dont il a assumé la direction à partir de 1975. Il y aura été présent jusqu’à son dernier numéro en 2006. Dans son activité d’archiviste scientifique, Gérald s’est battu pour intensifier le dialogue entre archivistes et historiens et mettre en valeur les fonds d’archives. Faire reconnaître la nécessité du droit à la recherche pour les archivistes au sein des Archives fédérales s’est avéré, avec les nouvelles méthodes de gestion, un combat laborieux, usant.
Farouchement individualiste dans son esprit critique, Gérald a cependant associé recherche personnelle et recherche collective avec un égal enthousiasme et engage-ment. Le goût des échanges d’idées, des débats contradic-toires l’a toujours stimulé et poussé à partager sa passion de l’histoire, non seulement avec d’autres historiens, mais également avec des chercheurs d’autres disciplines. Sa der-nière grande entreprise a été la participation à un projet collectif du Fonds national suisse sur les naturalisations, avec Brigitte Studer. Quelques semaines avant de décéder, il a eu la joie de partager avec ses collègues le vernissage de la publication.
De fait, bien que très malade, Gérald a consacré jusqu’à la fin de sa vie ses forces à la recherche. Il a pu remettre à Hans-Robert Ammann le manuscrit de la version revue et augmentée de son mémoire consacré aux Tendances libé-rales en Valais, 1825-1839. Il ne lui a pas été donné de voir sa parution. Cette dernière publication revêtait une forte dimension affective. Gérald achevait son œuvre d’historien en revenant sur sa première recherche valaisanne.
Pendant vingt-cinq ans, j’ai eu la grâce de partager la vie de Gérald, sa passion pour l’histoire et sa soif de comprendre l’évolution du monde. Autant d’années de recherche et d’écriture communes, dans un esprit de mutuel respect et reconnaissance, avec des heures de débats, parfois hou-leux, mais toujours renouvelés dans une extraordinaire complicité et émulation.
Je conclurai par une citation qui éclaire un des aspects de la pensée de Gérald. Elle est extraite de La dialectique de la raison de Max Horkheimer et Theodor Adorno : « La connaissance ne revendique pas seulement les activités de perception, de classification et d’évaluation, mais la néga-tion déterminante des données immédiates. »
A tous les amis de Gérald, j’adresse un profond merci pour tout ce qu’ils lui auront apporté.