DE L’AUDACE, TOUJOURS DE L’AUDACE
› Manuel Valls
L
a République est née du courage de grands hommes qui ont fait la Révolution pour défendre leurs idées, abo- lir l’ordre ancien, et inventer un monde nouveau. Pour revoir complètement les calendriers, les mesures, les ins- titutions, les manières de penser, enfin tout le système établi. Pour défendre cette idée – à l’époque radicalement subversive – que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits !Et je ne peux pas parler, bien sûr, de l’audace des révolutionnaires sans citer Danton : « De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace, et la France sera sauvée. » Il appelait alors la nation entière à s’engager au combat.
Aujourd’hui, les ennemis que nous avons à combattre sont plus insidieux, moins bien identifiés. Ce n’est plus le roi de Bohême et de Hongrie. Ce sont les extrêmes qui contestent la République et ses fon- dements, qui fantasment une France repliée sur elle-même, comme si elle avait quelque chose à craindre du monde qui l’entoure. Ce sont aussi ceux qui voient monter les extrêmes en restant impassibles, ceux qui refusent de prendre position, comme si les partis républicains et les partis antirépublicains, désormais, s’équivalaient. Ce sont ceux qui renoncent petit à petit. Ceux qui ne croient plus en la France.
Nous avons besoin de constituer ce camp de l’audace pour com- battre le clan des résignés. Les extrêmes que nous devons combattre, ce sont aussi ces forces qui font planer la menace terroriste, ce sont les djihadistes qui, au nom d’un islam dévoyé, embrigadent notamment de jeunes Français, les entraînent en Syrie et en Irak pour ensuite les inciter à se retourner contre leur propre pays.
L’audace, c’est aussi l’insolence, l’impertinence de la liberté d’ex- pression. Nous devons porter haut cet esprit « si français » pour faire reculer l’obscurantisme.
L’audace, enfin, est la sève des grandes nations. Faire preuve d’au- dace, c’est prendre le risque de se hisser à la hauteur de ses ambi- tions. C’est l’audacieuse ténacité de Clemenceau qui rendit possible la victoire de la France à l’issue de la Première Guerre mondiale.
Lui seul avait compris qu’il fallait se défier de tout défaitisme, et maintenir le moral du pays. À son tour, le général de Gaulle fit preuve d’une extraordinaire audace
lorsqu’il refusa de capituler et lança l’appel du 18 juin 1940. C’est cette audace qui rendit possible la Résistance, et fit de la France l’un des pays vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, il y a mainte- nant soixante-dix ans.
C’est cette audace qui, aujourd’hui, aiguillonne les entrepreneurs, les bâtisseurs, les créateurs, qui permet au cinéma français d’être reconnu à travers le monde. Elle est ce qui a permis à des films tels que The Artist ou la Môme de recevoir les plus hautes distinctions. Elle est cet espoir opiniâtre qui fait mentir les prophètes du déclin.
Alors faisons preuve d’audace ! Prenons des risques ! Bousculons les dogmes ! C’est aussi ce que les Français attendent de nous.
On a souvent à l’étranger une image trompeuse de la France. Il y a ce French bashing que vous connaissez bien qui voudrait que la France soit bloquée, entravée par les conservatismes de toute sorte. La réalité est tout autre. Les Français ont conscience – souvent bien plus que les responsables politiques… – que dans un monde qui change si vite, la France doit évoluer, s’adapter. Ce qui ne veut pas dire se renier.
Au contraire.
Manuel Valls a été maire d’Évry (2001- 2012) puis ministre de l’Intérieur (2012-2014) avant d’être Premier ministre.
études, reportages, réflexions
L’audace en politique
La France, cela a toujours été cette ambition – cette audace – que rap- pelle le programme du Conseil national de la Résistance : progrès écono- mique et progrès social doivent aller de pair. L’un ne peut valoir sans l’autre.
La politique doit montrer l’exemple et se faire audacieuse. Le terme
« audace » vient du verbe latin – là aussi, c’est d’actualité… – audere :
« oser ». L’audace est donc action et mise en mouvement. Elle est par essence porteuse de réformes. Attention aux contresens ! Être auda- cieux, ce n’est pas être intrépide. C’est prendre le temps de la réflexion avant l’action. C’est être lucide sur ses objectifs et sur les moyens pour les atteindre. Mais c’est, finalement, prendre ses responsabilités et avancer ! Et c’est une gauche audacieuse qui avance que j’entends, avec d’autres, incarner.
La gauche – c’est l’éternel débat entre l’idéal et le réel – a souvent été mal à l’aise avec l’exercice du pouvoir. Comme s’il était, par défini- tion, un renoncement, et que, donc, il fallait à tout prix s’en prému- nir. Cette tentation est encore à l’œuvre… Je n’ai jamais partagé cette conception. L’exercice du pouvoir est au contraire la seule manière de faire changer les choses. Encore faut-il accepter d’agir dans la durée, faire en sorte de ne pas se prendre les pieds dans le tapis de l’immédia- teté, refuser en somme cette dictature de l’urgence que d’autres que moi ont su bien théoriser.
Une gauche audacieuse, c’est une gauche qui assume d’être au pou- voir et saisit cette chance pour réformer ; qui prend les mesures néces- saires, celles que notre pays aurait dû prendre depuis des années. Nous avons pris à bras-le-corps la question du rétablissement de nos comptes publics. Nous nous sommes attaqués à la perte de compétitivité des entreprises françaises, nous avons réaffirmé la place et l’importance de notre industrie. Nous avons mené la réforme territoriale en créant de nouvelles grandes régions plus à même de peser, d’investir, de prépa- rer l’avenir. Nous avons refondé l’école, et nous réformons aujourd’hui le collège qui, c’est un fait, ne tient plus sa promesse républicaine. La réforme du collège donne, d’ailleurs, plus de place à l’expression et à l’affirmation de soi. En un mot : à l’audace…
Nous réformons, donc… n’en déplaise aux adeptes du « tout était mieux avant », à ceux qui pensent que tout va mal, et qui pourtant se dressent dès qu’on propose des solutions. Nous réformons, et l’ambi- tion du pouvoir politique, ce doit être d’anticiper les évolutions de la société et de l’économie, voire de les susciter !
L’audace du monde économique
Tout l’objectif de notre politique économique est de libérer l’esprit d’entreprise et d’encourager les initiatives. De transmettre à notre jeu- nesse le message qu’on peut tomber et se relever. L’audace, c’est aussi cela ! C’est essayer, toujours. Et réussir… le plus souvent possible. Voilà pourquoi nous avons supprimé le fichage par la Banque de France des entrepreneurs qui avaient fait faillite. Voilà aussi pourquoi les entre- prises doivent avoir les marges de manœuvre nécessaires pour innover.
On oppose souvent la vieille Europe au Nouveau Monde, et main- tenant aux pays émergents… L’audace serait, dit-on, l’apanage de la jeunesse. Là encore, on est trop prompt à dénigrer la France, oubliant qu’elle est une terre d’innovation et d’excellence. On fabrique, en France, le projet de cœur artificiel le plus performant au monde ; des technologies aéronautiques dont le monde entier reconnaît la préci- sion et la qualité. Des start-up françaises inventent aujourd’hui les objets connectés, les technologies de réalité virtuelle de demain ; elles inventent des mains bioniques en guise de prothèse ! Et nous bénéfi- cions, après tout, du meilleur dispositif mondial d’incitation fiscale à la recherche. De tout cela, il faut le dire, il faut convaincre les investis- seurs étrangers et il faut convaincre les Français eux-mêmes !
Je voudrais donc dire aux acteurs du monde économique français : continuez à prendre des risques, et continuez à le faire savoir. Faites preuve d’audace en innovant, en investissant, en conquérant des mar- chés. En créant de l’emploi.
Le prochain défi qui s’ouvre à nous est de taille, puisqu’il s’agit de réinventer notre modèle économique. Un modèle qui sera durable et respectueux de l’environnement. L’audace, c’est de ne pas voir une
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contrainte mais des opportunités à saisir. Elles ne manquent pas ! Nous allons, en France, développer les énergies renouvelables. Conce- voir de nouvelles technologies. Étendre les initiatives zéro gaspillage et zéro déchet, multiplier les territoires à énergie positive. Trouver, enfin, un nouvel équilibre à l’échelle de la planète ! Nous accueillons en décembre la conférence Paris Climat 2015 – notre responsabilité, c’est d’entraîner à notre suite tous les pays du monde !
Une société et des intellectuels plus audacieux
Vous le voyez : la France peut tout. Alors, je voudrais enfin inviter toute la société française à faire preuve de plus d’audace. Ce qui oblige, aussi, à faire ce constat lucide : trop de nos concitoyens ont, aujourd’hui, le sentiment d’être bloqués dans leur projet de vie, notamment du fait des déterminismes sociaux qui conditionnent encore les parcours individuels.
Il y a quelques mois de cela, devant la Fondation Jean-Jaurès, j’ai, à nouveau, insisté sur la nécessité de donner à chacun tous les moyens de s’accomplir. Il y a un mot savant pour traduire cette exigence : l’encapacitation.
L’égalité, c’est bien sûr corriger a posteriori, c’est redistribuer. Mais c’est aussi – et je dirais surtout – donner, a priori, à chacun les mêmes chances. Cette pré-distribution, c’est bien sûr l’éducation, qui est redevenue le premier budget de l’État ; c’est aussi la formation profes- sionnelle tout au long de la vie. C’est également l’accès à la santé, au logement, à la culture. Dans ces domaines, nous devons faire preuve d’une très grande détermination.
L’audace, c’est également ce qui rend possible la rencontre de l’autre… Car elle permet de dépasser la crainte de s’exposer soi-même et la crainte qu’inspire ce qu’on ne connaît pas. L’audace, c’est l’accep- tation de l’autre et la tolérance. C’est vrai de chacun d’entre nous et c’est vrai de la France, qui est grande quand elle regarde le monde qui l’entoure avec enthousiasme et confiance. L’ouverture sur le monde, ce mouvement vers l’autre, porte en elle les germes de notre création culturelle, qui invente chaque jour de nouvelles formes d’expression.
L’audace ne fait pas toujours l’unanimité ! Souvenons-nous que le mouvement impressionniste est né dans le Salon des refusés…
Aujourd’hui – toutes proportions gardées… –, c’est l’idée de déve- lopper l’improvisation à l’école qui suscite des haussements d’épaules sceptiques… Mais il ne faut jamais s’en laisser conter ! Car l’audace est le moteur des bouleversements artistiques. Par à-coups, par tâtonne- ments, elle nous fait progresser, elle nous fait imaginer. Dans le monde de la communication, on parle de « saut créatif », cette idée qu’il faut briser les conventions pour faire émerger des idées nouvelles.
Chez les intellectuels aussi, j’aimerais qu’il y ait moins de pessi- misme, moins de diagnostics sur la morosité de notre pays et sa perte d’influence. Je n’invite pas à l’optimisme béat, nous avons un devoir de lucidité sur notre société, sur ses fractures territoriales, sociales, cultu- relles. Un devoir de lucidité sur nos faiblesses. Mais je ne comprends pas ce chant du déclin que l’on entonne trop facilement, comme s’il était devenu l’air du temps.
Je regrette aussi la pauvreté des débats. Souvent l’invective et l’in- sulte prennent le pas sur les arguments, sur la raison. La France a une tradition de l’échange intellectuel, de la réflexion, et j’aimerais que l’on ait plus d’audace dans la confrontation des opinions, pour tou- jours mieux penser notre époque, pour mieux appréhender les défis qui sont devant elle. « Gloire au pays où l’on parle, honte au pays où l’on se tait » ! C’étaient, déjà, les mots de Clemenceau.
Cet article reprend les grandes lignes du discours prononcé par Manuel Valls au dîner du Cercle de la Revue des Deux Mondes du 18 mai 2015 à l’Hôtel George V.