LE NOUVEAU DEAUVILLE
Pour son cent d e u x i è m e anniversaire, Deauville, s'est offert u n nouveau maire. Elle l ' a choisi jeune, bien d o u é physiquement, aimant les arts autant que les sports, p a s s i o n n é d ' é t u d e s philoso- phiques, sans négliger pour autant l a gestion d'une affaire indus- trielle familiale, portant sur quelques milliards. E l l e l ' a aussi voulu d'illustre naissance, car d'origine r é c e n t e , n é e d'une é p o q u e un peu frelatée, ancienne « lionne », Deauville a toujours eu le sens de l a r e s p e c t a b i l i t é . Mûrie par trois guerres, elle est p e u t - ê t r e comme beaucoup de nouveaux venus, sensibles à l a noblesse du passé.
Pouvait-elle mieux trouver pour l a r e p r é s e n t e r que le Comte Michel d'Ornano dont l'arbre généalogique est illustré de trois m a r é c h a u x de France et dont les origines remontent à F r a n ç o i s 1e r ?
O n sait, d'autre part dans cette ville, qu'une grande station b a l n é a i r e doit, pour p r é s e r v e r sa b e a u t é , son élégance, son bien ê t r e et une r e n o m m é e à laquelle le monde entier rend hommage, confier son destin à de grands administrateurs.
C o n q u é r i r u n sol m a r é c a g e u x , affronter l ' i n c l é m e n c e d u ciel, transformer une petite paroisse normande en u n des hauts lieux de vacances, n'est-ce pas essentiellement l'oeuvre d u génie des hommes ? I n v e n t é e par le D u c de M o r n y , financée par le banquier Donon, l a n c é e par u n m é d e c i n fort mondain, spécialiste « des grains de Jouvence », le Docteur Olifîe, Deauville est bien une création du Second E m p i r e . I l y fallait l'audace de cette é p o q u e d'envergure qui eut le flair des s p é c u l a t i o n s fructueuses, a i m a l'aventure et les t r a v a u x publics, les constructions de mauvais g o û t et les bains de mer ; qui ne d é d a i g n a pas les jouissances m a t é r i e l l e s , le luxe le plus raffiné ; connut le plaisir de gagner beaucoup d'argent en s'amu- sant et eut des vues aussi larges que les t r a c é s qu'elle sut donner à ses plans d'urbanisme.
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E n 1861, l a construction à Deauville d'une plage é l é g a n t e fut confiée à M . Breney, architecte de renom, q u i fit mentir le proverbe selon lequel onne b â t i t pas sur le sable. Sur u n soubassement friable, i l creusa, nivela, combla, assécha et érigea une station b a l n é a i r e dont « les h ô t e l s furent construits dans les proportions d u B o u l e v a r d des Capucines ». Précision extraite d'un article d u Figaro d u mois d ' a o û t 1865. Son auteur, M . de Villemessant, ne croyait pas que l a vogue de Deauville fût durable, dans ce « pays u n peu arti- ficiel et m e n a c é d'une maladie de langueur a p r è s une croissance subite ».
Heureusement M . de Villemessant s'est t r o m p é : Deauville, est sortie de l a p u b e r t é , d é b a r r a s s é e des verrues d'une architecture biscornue, é p a n o u i e , m é t a m o r p h o s é e . P l u s belle et plus solide qu'avant, elle garde encore en r é s e r v e de solides atouts pour l'avenir et reste le grand rendez-vous d u mois d ' a o û t d'une clientèle r a c é e , terriblement exigeante, mais b o n enfant et fidèle lorsque l ' o n a su l u i plaire.
D e r r i è r e l a f a ç a d e de cette vie brillante, sous les facettes d'un bonheur de vivre u n peu superficiel, maints p r o b l è m e s se posent au premier magistrat de l a ville.
L e comte Michel d'Ornano les é v o q u e devant m o i dans son t r è s bel h ô t e l particulier de N e u i l l y o ù les meubles portent l a signature d'artistes anciens et les tableaux celle de nos grands m a î t r e s contem- porains. Des deux mille volumes d ' é d i t i o n s originales tirées sur grand, papier, reliées dans les plus beaux cuirs, (deux relieurs travaillent presque constamment pour cet amateur de l ' H i s t o i r e et des grandes idées modernes), j ' a i le loisir de feuilleter quelques s p é c i m e n s : B a i n v i l l e , Gaxotte, V a l é r y , Malraux... dédicaces, exem- plaires rares de Bernanos, Cocteau, Montherlant, A l a i n , le n ° 1 de Simon le Pathétique, le C . R . D . N . portant l a signature manuscrite de Gide, livres anciens d é n i c h é s par l ' é t u d i a n t , Michel d'Ornano, qui dans sa passion pour l a philosophie fouillait les bouquinistes ; tous auraient leur histoire, mais nous sommes i c i pour parler de Deauville dont i l croit l'avenir fabuleux à cause de sa situation g é o g r a p h i q u e . M a i n t e n a n t que le projet d'autoroute est a d o p t é , me d i t - i l , Deauville avant c i n q ans — sera à 90 minutes de l a capi- tale et deviendra plus que jamais sa plage, son lieu de distraction en toute saison, car nous souhaitons meubler les cinquante-deux week-ends de l ' a n n é e . L a c r é a t i o n d ' u n a é r o d r o m e international en Normandie nous rapprocherait de Londres, de V i c h y , de Nice
et l'ouverture de nouvelles lignes en provenance de Scandinavie, du B é n é l u x , de l a Suisse, les liaisons des pèlerinages Lourdes-Lisieux, a c c r o î t r a i e n t l'importance d u terrain d'aviation de Saint-Gatien où de gros t r a v a u x seront entrepris.
— Monsieur le Maire, vous qui travaillez toute l a semaine à Paris, aurez-vous encore des dimanches avec votre projet d'occuper tous les week-ends de votre ville.
— J'aime le t r a v a i l et je suis p a s s i o n n é par m o n mandat. M o n p è r e é t a i t déjà maire ; i l fut d'ailleurs élu le jour de m a naissance ; n ' é t a i t - c e pas u n p r é s a g e ?
Des signes d u destin, i l en existait plusieurs pour justifier cette élection ; au x v ie siècle, le premier des M a r é c h a u x d'Ornano Alphonse, fils de Sampiero, Lieutenant général en Guyenne, fut déjà maire de Bordeaux o ù i l fit preuve d ' u n grand courage au cours de l ' é p i d é m i e de peste q u i d é v a s t a l a ville.
I l est aussi curieux pour les amateurs d'anecdotes de noter que Michel d'Ornano fut élu Conseiller municipal le 2 d é c e m b r e 1962, date m é m o r a b l e pour une famille dont u n membre se distingua à Austerlitz. L e Coup d ' E t a t d u 2 d é c e m b r e 1851 ne laissa pas non plus indifférents les d'Ornano, hauts dignitaires d ' E m p i r e . Heureuse coïncidence encore : l'élection a u siège de maire eut lieu le 7 décem- bre pour l'anniversaire de l a comtesse d'Ornano, n é e A n n e de Contades q u i , elle aussi, compte u n M a r é c h a l de France p a r m i ses a n c ê t r e s .
— Les vastes projets, n o n seulement pour conserver, mais encore pour d é v e l o p e r le prestige de Deauville, poursuit Michel d'Ornano ne se c o n ç o i v e n t que s'ils servent l a population locale en amélio- rant les conditions de vie des travailleurs. Nous allons construire cinq cents logements, les c r é d i t s pour l a p r e m i è r e tranche sont déjà v o t é s , un foyer de vieillards s'ouvrira en octobre prochain.
L'agrandissement d u lycée de plein air est inscrit sur nos tablettes.
I l a a b r i t é plusieurs a n n é e s le L y c é e Malherbe de Caen, d é t r u i t pendant l a guerre et bénéficie déjà de son autonomie. I l pourra recevoir plus de deux mille élèves dont beaucoup de jeunes Parisiens qui profiteront ainsi de l'air m a r i n . L'existence de ce L y c é e a suscité une a c t i v i t é l i t t é r a i r e et t h é â t r a l e de q u a l i t é durant toute l ' a n n é e , sauvant ainsi les autochtones d'un long hibernage intel- lectuel.
P o u r les jeunes de l a ville, une salle omnisport sera é g a l e m e n t installée sur les instigations d u maire, l u i aussi jeune et sportif,
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qui pour conserver sa forme physique ne manque pas de faire chaque jour une marche matinale j u s q u ' à Bagatelle, ne fume pas et é v i t e le plus possible de boire de l'alcool.
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D e tous ces dossiers de couleur grise qui traitent de l a v i e courante d 'un village de 5.600 â m e s , é m e r g e u n projet plus p o é t i q u e touchant l a d é c o r a t i o n de l a ville. I l s'agit de l ' a m é n a g e m e n t des lais de mer, provenant d ' u n exhaussement constant de l a plage, en terrain de floralies q u i justifieront mieux encore ce n o m . Des dizaines de milliers de plantes s ' é p a n o u i s s e n t l à tout l ' é t é en millions de fleurs qui g r â c e à l ' h u m i d i t é ambiante ont u n éclat de f r a î c h e u r inconnu ailleurs.
Ces multiples dossiers, Miche] d'Ornano les trouve le samedi en arrivant à l a M a i r i e , charmant édifice déguisé en manoir, h a b i l l é de grandes charpentes rustiques rappelant le terroir et o ù m ê m e les papiers les plus p o u s s i é r e u x doivent avoir une odeur de pomme.
D'autres p r o b l è m e s immenses se posent avec les cent mille h ô t e s estivaux de ce village, visiteurs de marque, en grand nombre, dont l ' é n u m é r a t i o n constituerait une sorte de B o t t i n m o n d a i n international c o n s a c r é à des célébrités qui tiennent encore à nouer une cravate noire ou blanche le soir et aiment mieux garder leur p e r s o n n a l i t é sous une peau m ê m e peu h â l é e , que de se confondre sous le bronzage général dans les uniformes de « Chose » ou de
« V a c h o n ».
Rajeunir, moderniser, rehausser encore le niveau d'une station b a l n é a i r e l a plus « fashionable in the world », p e r p é t u e r l ' œ u v r e des C o r n u c h é , Désiré L e H o c , F r a n ç o i s A n d r é , auxquels succède u n autre jeune g é a n t des affaires L u c i e n B a r r i è r e , grand m a î t r e des plus fastueux Casinos de France, est encore une p r é o c c u p a t i o n v a l a n t son pesant d'or et de devises pour l'infatigable Maire.
Comment se passe le dimanche d u premier magistrat ? J ' a l l a i le voir dans son cadre, en juillet, pour éviter de l'importuner au mois d ' a o û t , car chacun sait que l a saison commence le premier dimanche de ce mois-là avec le tournoi d u Polo et se termine au soir d u dernier week-end avec le G r a n d P r i x . L a saison ne suit n i l a l o i de l a sagesse n i celle d u climat (il fait souvent meilleur en juillet sur l a Manche qu'en a o û t ) , mais les lois grégaires sont forte-
ment e n r a c i n é e s dans l a high society, et n u l n'oserait s'y soustraire.
Sur l a terrasse de l a v i l l a « Mirasol », u n cocktail r é u n i t parlemen- taires français et britanniques. L e m a î t r e de maison, retenu à l a plage par l a remise d'une coupe au vainqueur d ' u n rallye hippique, arrivera en retard. Ses i n v i t é s ne songent m ê m e pas à l'excuser, sachant que l'emploi d u temps dominical d u maire à beau ê t r e soigneusement m i n u t é , l'horaire est impossible à respecter. Sourire et discours sur les lèvres, i l passe des rallyes aux r é g a t e s , des meetings aux r é u n i o n s , des rencontres aux tournois, des courses aux concours, des matches aux championnats, distribuant coupes, t r o p h é e s et p r i x à ces dieux des terrains de c o m p é t i t i o n q u i , gagnant leur plaisir à l a sueur de leur front, ne se reposent m ê m e pas le s e p t i è m e jour de l a semaine.
Les i n v i t é s ne sont pas à plaindre car, en l'absence de son mari, la comtesse Michel d'Ornano est l à , habillée et p a r é e de turquoises ; i l est difficile de discerner si robe et bijoux rehaussent encore sa radieuse b e a u t é blonde ou si c'est elle q u i les met en valeur. L e soleil entre à flots dans cette maison v i v a n t e , qui jouit avec ses deux v é r a n d a s d'une double exposition p a r t i c u l i è r e m e n t agréable.
Ses rayons glissent sur les meubles bas d'une e x t r ê m e sobriété é t u d i é s pour le bien ê t r e que l ' o n en tire, sur les objets retenus pour leur originalité et leur b e a u t é , sur les rayonnages de livres gainés de toiles claires ; i l exalte l a l u m i è r e q u i anime les tableaux signés de quelques noms célèbres : Garzou, K i s l i n g , Buffet.
Je retrouve i c i le g o û t pictural de l a m a î t r e s s e de maison qui m ' a frappée dans l ' h ô t e l particulier de N e u i l l y . Dans ce lieu de d é t e n t e conçu avec le souci de créer l'insouciance, l'art de vivre en vacances, les nuances fraîches dominent : citron, vert, bleu, rouge et paille ; à Paris les tons p r é c i e u x , rares, chatoyants ou superbes se fondent dans une union parfaite m a l g r é leur audace.
E t toujours des fleurs en admirables bouquets ; i c i simples, cham- p ê t r e s , là fragiles et précaires s ' i n t é g r a n t avec bonheur dans le décor.
Dans cet i n t é r i e u r raffiné, on est surpris aujourd'hui de voir l a tenue vestimentaire disparate des hommes discutant gravement.
S i l ' o n p r ê t e l'oreille, on s'aperçoit q u ' i l n'est nullement question de s u b t i l i t é s politiques, mais de l a q u a l i t é des parcours d u nouveau golf, d'une tactique de tournoi de tennis ou encore des sautes d'un vent malicieux qui s'est assoupi au plein milieu des r é g a t e s .
Selon une vieille t r a d i t i o n , une fois par an, lors d'une fin de semaine à Deauville, parlementaires britanniques et français se
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rencontrent sur des terrains autres que politiques. Quels é t a i e n t les vainqueurs : les d é p u t é s français en short ou messieurs les A n gl ai s en pantalon blanc ? Est-ce que ce lord en parfait tweed écossais — qui au parlement a le privilège de siéger à l a droite de sa t r è s G r a - cieuse Majesté — a b a t t u au golf notre r e p r é s e n t a n t de l ' A s s e m b l é e Nationale, v ê t u de d a i m fauve ? Qu'importe que ce monsieur aux cheveux drus, plus sel que poivre, ait réussi l a triple performance de disputer u n m a t c h de tennis le m a t i n , de remporter une victoire au golf l ' a p r è s - m i d i et le soir de tripler sa mise au baccarat avec l'argent e m p r u n t é à ses camarades de sport, car risquer le sien aurait t r o u b l é ce pur amateur! Qu'importe que, à cause de ce vent peu courtois q u i les a retenus, ces yachtmen soient a r r i v é s dans cette é l é g a n t e maison sans ê t r e r a s é s , boussole au cou, en casquette et tricot r a y é de matelot, le pantalon m a c u l é par l'eau de mer ou bien b o t t é s et en cirés jaunes patines par maintes t e m p ê t e s e s s u y é e s sur ce rude bras de mer ! Ils ne d é g u s t e n t pas moins, avec l'aisance que donne l a pratique d u monde et d u sport, les c a n a p é s de foie gras et les toasts de caviar p a r m i les é l é g a n t e s en mousseline, shan- t u n g et soie sauvage ; l'essentiel est cette bonne humeur avec laquelle Deauville reçoit ses i n v i t é s d'Outre-Manche en leur pardonnant m ê m e de se faire escorter trop souvent par des nuages de leur pays, qui n ' e m p ê c h e n t pas que l'on ne cesse de fêter l ' E n t e n t e Cordiale à coup d'effusions et de w h i s k y .
E t ce q u i justifie le choix que fit M . Fossorier, grand maire de la ville, en d é s i g n a n t Michel d'Ornano comme son successeur est que Deauville reste « u n des rares endroits d u monde o ù le seul souci p o u r une femme est d ' ê t r e belle, pour un homme de gagner une c o m p é t i t i o n sportive, u n endroit o ù l'artiste est a d u l é , o ù l'homme d'esprit est r o i , où u n bon mot fait ou défait une r é p u t a t i o n ».
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Deauville, fidèle à sa vocation, reste le lieu d u plaisir, des jeux, des divertissements de choix, o ù l ' o n vient de tous les coins d u globe pour c o n n a î t r e une vie s é d u i s a n t e et inattendue, pour v o i r et ê t r e v u . O n y pratique l'art de recevoir, de procurer à ses h ô t e s des plaisirs raffinés squi les occupent chaque jour, chaque heure.
Dans les palaces dont l ' u n des luxes est l a d i s c r é t i o n , on peut vivre loin d u bruit en toute simplicité, contempler les collines q u i
cachent à peine le doux Pays d'Auge, é c o u t e r le chant de l a mer ou des oiseaux. E t pour beaucoup et non des moins f o r t u n é s c'est l a vraie joie des vacances : arriver en Caravelle ou dans une auto- mobile puissante en chevaux-vapeur pour ensuite se laisser dériver dans un bateau au gré du vent ou parcourir des sentiers cahoteux sur u n seul cheval, descendre en trombe sur l a plage, laisser glisser les heures comme le sable qui coule entre les doigts. Les autoroutes permettent de gagner ce temps que l ' o n peut perdre quelques ins- tants plus t a r d , en marchant pendant des k i l o m è t r e s derrière une petite balle blanche que l ' o n chasse pour l a rattraper plus loin. Sur le golf, le m a t i n de bonne heure, personne, aucun bruit. A u loin sur l a mer, quelques bateaux dans l'aube grise sont n é s de l'hori- zon. Les ruines d'une vieille chapelle apparaissent dans l a verdure, un moineau prend son bain de sable dans le « bunker » r a t i s s é . E t le plaisir d u silence s'ajoute à ceux que procurent ces lieux.
Les cagnottes fabuleuses, les fortunes qui se faisaient et fon- daient autour des tables de baccarat appartiennent au passé des maharajahs, des grands d'Espagne disparus : les Anglais peuvent jouer chez eux, les Suisses n'ont q u ' à franchir l a frontière, les arma- teurs grecs p r é f è r e n t l a M é d i t e r r a n é e . L e Casino reste le pivot de l a station, mais l a clientèle rajeunie se tourne vers les a c t i v i t é s sportives. L e risque et le jeu changent de tapis vert et passent des tables de baccarat aux pistes des hippodromes ; i l se trouve plus d'adeptes pour taper dans une boule blanche avec u n maillet ou un club que pour regarder l a bille sauteuse chercher son point de chute dans l a cuvette de l a roulette.
A u s s i les installations sportives s'améliorent-elles chaque a n n é e . E n particulier celles des sports hippiques sous leur forme l a plus populaire ou l a plus aristocratique.
L'histoire des courses de Deauville est é t r o i t e m e n t liée à l a p r o s p é r i t é de l a ville. L a c r é a t i o n d u premier hippodrome fut l ' œ u v r e de M o r n y , à une é p o q u e o ù en France i l en existait à peine une vingtaine. Actuellement on en compte plus de mille et l'on sait que l ' i n s t i t u t i o n des courses a pris u n c a r a c t è r e national, p l a c é par certains au rang de l a Banque de France, de l'Académie française ou d u Conseil d ' E t a t .
Les r é u n i o n s de Deauville, dans le programme de l a Société d'Encouragement pour l ' A m é l i o r a t i o n des Races de Chevaux en France, servent de trait d'union entre les deux grandes saisons parisiennes. D o t é e s de p r i x importants, elles sont d'une q u a l i t é
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qu'aucune station b a l n é a i r e au monde ne peut égaler. Les plus importants haras de pur-sang se situent en Normandie dont le terroir et le climat ont favorisé les meilleurs « crus » de chevaux.
M ê m e si vous n ' ê t e s pas turfiste pour vous adonner à de spécieux calculs de p r o b a b i l i t é s ou assez superstitieux pour e s p é r e r que l a chance d é s i g n e r a comme gagnant le cheval portant le chiffre de votre date de naissance ou le n u m é r o de votre automobile, les courses vous r é s e r v e n t des instants exceptionnels.
L e peloton prend le d é p a r t au loin, l a course se déroule, fluide et claire, les chevaux glissent les uns le long des autres, sui- v a n t une grande orbe souple. Ce mouvement se p r é c i p i t e , le peloton avance, prend corps. L e cheval devient cheval, le jockey jockey.
P l u s de glissades relatives maintenant q u ' i l approche, on voit le pur-sang p r o c é d e r par des foulées amples, nerveuses, précises.
L ' é q u i l i b r e , l a chaleur, l a vitesse et l a vie sont à l'unisson. U n e haute clameur indistincte s'élève alors. C'est-elle q u i p r é v i e n t l a foule dense a m a s s é e le long de l a piste sur l a pelouse. U n roulement pro- fond, é m o u v a n t déferle sur elle.
L e comte Michel d'Ornano, grâce à l a place importante q u ' i l occupe dans le monde hippique, apporte ses connaissances et ses hautes relations à cette a c t i v i t é essentielle de Deauville. I l a déjà obtenu que l a Société de Clairefontaine ajoute deux dimanches s u p p l é m e n t a i r e s à ses r é u n i o n s habituelles, prolongeant ainsi l a saison de huit jours. Dans sa famille, on fait courir depuis plus de cent ans, Michel d'Ornano l u i - m ê m e a ses couleurs qui triomphent souvent avec des produits de son élevage ou des yearlings a c h e t é s , bien s û r , à Deauville. Les célèbres ventes aux e n c h è r e s r é u n i s s e n t au mois d ' a o û t , dans le cadre somptueux des Anciens Etablisse- ment Chéri, éleveurs et acheteurs autour de mignons chevaux (près de mille sujets) difficiles à prendre a u sérieux, tant ils sont frêles et p o m p o n n é s . Malgré leur jeune âge (moins d'un an et demi), ils sont déjà engagés dans les classiques de 1965, réservées à leur âge et à leur sexe.
Seront-ils reproducteurs valant plus d'un m i l i o n de francs au bout d'une glorieuse carrière de courses ou bien sacrifiés dans les sombres abattoirs de Vaugirard avant m ê m e d'avoir mis le pied sur u n hippodrome ? N i l a science, n i les connaissances empiriques (si utiles pour juger un cheval) ne permettent une r é p o n s e absolue.
Les yearlings, tenus en m a i n au m o y e n de licols à boucles de cuivre et en beau cuir, font leur petit tour devant une assistance
é l é g a n t e ; des gestes imperceptibles à gauche ou à droite et les p r i x grimpent, vertigineux. O n joue entre les platanes qui semblent pousser dans les massifs de b é g o n i a s à une loterie royale. A l a porte de l ' é t a b l i s s e m e n t les Rolls et les B e n t l e y i m m a t r i c u l é e s dans les pays les plus divers attendent leurs m a î t r e s .
De son c ô t é le Concours Hippique International r é u n i t pendant une semaine les grands cavaliers, mais les tournois de polo consti- tuent l ' é v é n e m e n t le plus é l é g a n t , le plus attendu. Les meilleurs maillets, argentins, mexicains, a m é r i c a i n s , pakistanais accomplis- sent u n long voyage avec leur suite pittoresque pour retrouver tous les ans ces magnifiques terrains et aussi leurs amis joueurs français.
L a camaraderie joue u n rôle essentiel dans ce sport, elle en est le produit et l a r é c o m p e n s e . A u T i r aux pigeons les tireurs sont égale- ment cosmopolites, mais les pigeons eux sont espagnols.
C a p t u r é s à 4 heures d u m a t i n dans des pièges tendus à travers la campagne i b é r i q u e , les pigeons sauvages (ils ont u n g o û t de gibier) sont e m b a r q u é s à M a d r i d , subissent — oh 1 t r a g i - c o m é d i e de l a r é g l e m e n t a t i o n — une sévère visite sanitaire au Bourget, conti- nuent leur v o l (par avion) et sont l â c h é s le soir dans les volières de Deauville, avant d ' ê t r e placés dans des pulleuses automatiques (nous sommes loin des pots de fleurs que l'on t i r a i t avec une ficelle).
Une fois libérés, ils ont 3 /5 de seconde pour faire les d i x m è t r e s qui leur permettent d ' é c h a p p e r à l a mort et c o n n a î t r e la vie domesti- q u é e des colombiers de quelque ferme normande.
E t n'oublions pas que Deauville est au bord de l a mer.
Est-ce le breuvage incendiaire à base de r h u m , servi par une ravissante Martiniquaise sur l a terrasse d u Y a c h t Club, installé sur u n blockhaus, vestige d'une é p o q u e o ù l a navigation n ' é t a i t pas de plaisance, ou bien l a cordialité propre aux gens de mer, qui m ' a fait v o i r le y a c h t i n g à Deauville plein d'avenir ?
U n air de jeunesse souffle sur le port o ù b é l o u g a s , grondins, bars et dragons montrent le succès croissant de cette nouvelle formule de tourisme, le camping sur l'eau. Grâce aux nouveaux m a t é r i a u x de construction et à l a vente à c r é d i t , une couche sociale infiniment plus large peut profiter d u p l a n d'eau idéal de Deauville.
Il ne s'agit plus de yachtmen en casquette blanche, commandant leurs é q u i p a g e s dans une v é r i t a b l e résidence voguant sur l'eau, construite en bois rare avec accessoires en vermeil et tapisseries précieuses, jouet l u x u e u x de milliardaire, bien mais de sportifs en short, possesseurs d'un bateau qui tient l a mer, avec a m é n a g e m e n t
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sommaire, mais suffisant pour vivre à bord à condition de manier soi-même l a barre, le lave-pont et l'écailleur de poisson. Ils a p p r é - cient le port bien a b r i t é qui leur est offert i c i , avec bornes-fontaines, prises de courant et de t é l é p h o n e sur les quais fleuris. U n e aimable hôtesse les accueille et facilite leur contact avec l a terre ferme, surtout lorsqu'il s'agit d ' é t r a n g e r s , q u ' i l soit question de retenir une place dans l'avion, u n appartement à l'hôtel, une table au restau- rant, ou de faire repasser u n pantalon.
M i e u x encore que les fêtes habituelles, cette a n n é e , deux événe- ments, l'un à l'ouverture, l'autre à l a c l ô t u r e de l a saison, montrent l'attrait particulier de Deauville.
Michel d'Ornano, un peu é m u , a célébré en q u a l i t é de maire, le mariage de son frère, Hubert. I l l ' a m a r i é dans son « village » avec Isabelle Potocka, descendante d'une des plus vieilles familles de Pologne. Mille noms, titres et toilettes figurèrent à l a cérémonie.
Les harmonies pures, graves et é c l a t a n t e s de la Messe de Couronne- ment de Mozart, i n t e r p r é t é e par les solistes de l ' O p é r a , remplirent l'église t r a n s f o r m é e en parterre de liliums blancs.
L a cérémonie devenue fête s'est déroulée avec le m ê m e faste.
L e g â t e a u d é c o u p é au sabre é t a i t d'importance. Mais, demeurait dans cette grandeur, l a sobre simplicité qui c a r a c t é r i s e l a famille d'Ornano.
Une partie des invités é t a i t venue en t r a i n spécial avec salon de coiffure. Cela restait dans le cadre que M o r n y avait p r é v u .
A u mois de septembre, les cosmonautes russes et a m é r i c a i n s ont é t é i n v i t é s au premier Festival M o n d i a l du Cinéma A é r o n a u t i q u e et Spatial. L e Duc doit ê t r e d é p a s s é : à son é p o q u e on sut tout juste joindre les flots de l a M e r Rouge à ceux de l a M é d i t e r r a n é e .
Pourtant rien de c h a n g é : le plus é t o n n a n t et le plus prestigieux est, comme toujours, pour Deauville.
A G N È S L A M O U R E U X .