L'ART
DANS LA CITE
Ecouen, ou Cluny hors les murs
Sans trop oser se l'avouer, la France de la fin du xxe siècle vise, à chaque instant, un objectif essentiel : faire oublier le foudroyant passage de l'ouragan révolutionnaire sur son legs patrimonial...
S'agit-il d'une mission impossible ? D'ici à huit ans, on célébrera officiellement le bicentenaire de la Révolution de 1789
— laquelle débuta par un acte de vandalisme très mémorable, qui n'est autre que la destruction instantanée, sinon spontanée, du château parisien de la Bastille-Saint-Antoine, prélude aux formidables saccages que l'on sait, dont, à jamais, notre patri- moine portera l'empreinte et supportera les conséquences. Qui plus est, voici que le temps présent, féru de laxisme historique et d'œcuménisme esthétique, entreprend la réhabilitation du xixe siècle qui, pour sa part, s'était déjà attaché, mais avec quelle gaucherie ! à panser les plaies ouvertes par les révolution- naires sur le corps de pierre de la France. Effacera-t-on de notre histoire monumentale les traces de la Révolution et les erreurs consécutives du xixe siècle ? Est-ce là une vue de l'esprit ?
Nous évoluons sur une corde raide. La sauvegarde du patrimoine français, c'est, pour nous tous, autant que nous sommes, une école d'équilibre. Et les chutes ne se comptent pas.
Le château du connétable Anne de Montmorency, à Ecouen, est une sorte de symbole. L a Révolution y logea successivement un club de patriotes, une prison militaire et un hôpital. L'Empire y installa tant bien que mal une maison d'éducation pour les
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filles des membres de la Légion d'honneur, qui s'y est maintenue jusqu'à nos jours. Depuis 1977, il abrite le musée national de la Renaissance. Peu de temps auparavant, il avait failli être converti en maison de loisirs en tout genre, « animée », avec la bénédiction du ministère de la Culture, par un fameux mar- chand de vacances... Il est définitivement sauvé. Commence pour lui une vie nouvelle, qui ne doit pas plus à celle du siècle dernier qu'à celle des siècles antérieurs.
Le musée national de la Renaissance, c'est Cluny hors les murs. Il est, en effet, destiné à accueillir les œuvres et les chefs- d'œuvre du xvie siècle qui peuplaient, jusqu'à la dernière guerre, l'ancienne résidence parisienne des puissants abbés bourguignons, désormais consacrée au seul Moyen Age. Sans doute peut-on regretter le départ de Paris de précieuses collections qui, depuis le xixe siècle, faisaient intimement partie du patrimoine muséo- logique de la capitale. Mais nul édifice parisien de la Renaissance
— le palais abbatial de Saint-Germain-des-Prés a été jugé trop exigu — ne pouvait être affecté à des collections aussi considé- rables que celles qui avaient commencé à être réunies par Alexan- dre du Sommerard, dans la première moitié du siècle dernier.
Sans conteste, elles sont aujourd'hui quelque peu exilées — regroupées qu'elles ont dû être en un château qui est difficile d'accès, sinon pour ceux qui sacrifient au culte de la voiture individuelle... Toujours est-il que, sur le plan pratique, la situa- tion peut être améliorée, la R.A.T.P. aidant, sous l'impulsion de la Direction des musées de France.
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Convertir un château en un musée n'est point tâche facile.
Celui d'Anne de Montmorency, qui, au nord de la Loire, est, avec Fontainebleau, un des témoignages les plus brillants mais les plus complexes de la Renaissance française, avait durement souffert de sa longue occupation par la Légion d'honneur. Il a fallu le remettre en état, ce qui est fait, à l'exception près de ses façades qui, toutes restaurations intérieures accomplies, appelleront d'indispensables travaux — lesquels sont en cours sous la direction de M . Jean-Claude Rochette, architecte en chef des Monuments historiques.
Deux tentations s'offraient à la Direction des musées de France, singulièrement à M . Alain Erlande-Brandenburg, qui est, à la fois, conservateur des musées d'Ecouen et de Cluny : allait-on s'ingénier, plus ou moins artificiellement, à reconstituer
la résidence du connétable et, par exemple, à y disposer de jolis et galants mannequins tels qu'il en fleurit dans certains châteaux de l'Ile-de-France, du Val de Loire ou d'ailleurs et qui n'amusent que les petits enfants ou les amateurs des feuilletons historiques que nous prodigue la télévision ? Adoptant une for- mule opposée, retiendrait-on une présentation hautement sophis- tiquée, farcie de grimaces à la mode, qui, à peine nées, sont frappées de vieillissement précoce ? Voilà qui n'eût pas été moins caricatural. La solution choisie est à mi-chemin de ces deux absolus. Aussi bien la crise, qui frappe également les musées de France, ne permettait pas de se livrer en ces lieux, ressuscites non sans peine, à de vaines et coûteuses expériences.
Qui plus est, il fallait, si je puis ainsi m'exprimer, faire avec les moyens du bord. Cluny, d'où est issu Ecouen, est un musée d'échantillons — où le xixe siècle avait charitablement hébergé mille et un rescapés du vandalisme révolutionnaire. C'est à partir de ces « enfants abandonnés », pour parler comme Paul Valéry, que l'on a confectionné de toutes pièces un musée de la Renais- sance.
Il va de soi que son conservateur caresse un dessein tout fabuleux, qui consiste à sonner le rappel des œuvres d'art insi- gnes qu'avait su réunir, dans son château, le « premier baron de France ». Objectif idéal. Il importe toutefois de ne pas le perdre de vue. Ainsi, en 1970, une Société des amis du château d'Ecouen a été créée à l'initiative de l'amiral Burin des Roziers.
Elle appuie les efforts officiels de M . Erlande-Brandenburg, grâce à qui ont déjà pu être acquis des carreaux de pavement exécutés pour Ecouen par le Rouennais Masséot Abaquesne ainsi que quatre vitraux à l'emblématique royal ou figurant des allégories.
Non moins délicat sera l'éventuel retour au château des œuvres dispersées, qui sont aujourd'hui conservées dans des collections privées ou publiques. C'est, d'abord, le cas de l'autel, des vitraux et des boiseries de la chapelle, qui ont été remontés, par le duc d'Aumale, au château voisin de Chantilly mais qui, en application des dispositions très rigoureuses du testament du fils de Louis-Philippe, que Mgr le comte de Paris a la charge de faire appliquer à la lettre, n'en peuvent être extraits. A la vérité, cet ensemble exilé a subi de telles restaurations qu'il a perdu la plus grande part de son authenticité... Il reste que le musée du Louvre a consenti à déposer dans la chapelle d'Ecouen la vaste copie de la Cène de Léonard de Vinci, par Marco d'Oggiono, qui y figurait à l'origine et qui y a retrouvé son
emplacement exact. D'autres œuvres de même provenance, expo- sées au Louvre, devraient, sans tarder trop, prendre le même chemin de retour. En revanche, il va de soi que Paris ne pouvait se dessaisir des Esclaves de Michel-Ange, donnés par Henri II au connétable, lequel les avait fait placer dans les niches du portique colossal dressé à cette intention au sud de la cour.
Des moulages leur ont été substitués, qui jouent très bien leur rôle dans ce morceau de bravoure, fort gratuit, conçu par Jean Bullant.
Du décor originel d'Ecouen, il subsiste surtout douze che- minées peintes, dont les thèmes sont empruntés à la Bible.
Uniques en France, elles ont été exécutées par un atelier d'artis- tes soumis à l'influence de l'Ecole de Fontainebleau, à travers les œuvres du Primatice, du Rosso et de Nicolo dell'Abbate.
Certaines de ces cheminées exceptionnelles avaient été recou- vertes de coffrages protecteurs au siècle dernier. Plusieurs de leurs manteaux avaient néanmoins été, de la manière la plus barbare, percés de tuyaux de fumisterie... C'est dire leur piteux état lors de la fermeture de la maison d'éducation de la Légion d'honneur. A noter, pour mémoire, que le château est classé parmi les Monuments historiques depuis 1862. Que, durant plus d'un siècle, les successifs détenteurs de la puissance « culturelle » aient laissé perdurer un tel scandale, confond l'imagination...
Restaurées, parfois avec prudence — en certains cas les impor- tantes lacunes de leur décor n'ont pas été comblées —, les cheminées d'Ecouen ont retrouvé l'essentiel de leur éclat. S'ajou- tent, ici et là, les vestiges du décor peint de plusieurs salles (plafonds à solives, frises, embrasure des fenêtres), qui ont commandé l'aménagement des salles du musée et le coloris, souvent très vif et chaleureux, de leurs murs. Ainsi en a-t-il été également des vitrines, qui ne sont pas seules à animer l'ancienne résidence du connétable. Il fallait, en ces lieux, des meubles, et il en est de superbes. On voudrait pourtant qu'ils y fussent en plus grand nombre. Voilà qui, avec les tentures, les cuirs peints, les panneaux de céramique émaillée, contribuerait à évoquer mieux encore 1' « ambiance seigneuriale » que tend à reconsti- tuer, avec prudence, M . Erlande-Brandenburg.
Une évocation... Ce château est devenu un musée. On ne le visitera pas seulement pour rêver, mais pour y retrouver, considérer, étudier, admirer des œuvres d'art de haute qualité dont le public était frustré depuis plus de quarante ans et qu'il importait enfin de remettre en lumière. Claire et aérée, la présentation du nouvel Ecouen n'a rien de commun, cela va
sans dire, avec celle du vieux Cluny d'avant-guerre. Le « pitto- resque » cabinet d'amateur, fourre-tout romantique à la mode des Jeunes-France de 1830, déjà répudié à Cluny, pouvait-on se complaire, à Ecouen, à en redresser le décor ? Rien n'eût été plus anachronique et artificiel. C'eût été du théâtre et du mauvais théâtre. L a parodie contraire, renouvelée des expérien- ces muséologiques du siècle présent, telles qu'elles fleurissent à l'envi dans certains musées dits de pointe, entre autres à celui de Saint-Germain, n'eût pas été plus acceptable.
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Seize nouvelles salles viennent de s'ouvrir au château d'Ecouen. Elles s'ajoutent à celles qui, inaugurées en 1977, ont notamment accueilli l'immense tenture de David et Beth- sabée, qui est un des chefs-d'œuvre de la tapisserie bruxelloise.
A travers les arts et les techniques de la pierre, du bois, du bronze, de l'ivoire, demain, à travers ceux de l'orfèvrerie et de la céramique, elles nous permettront de nous familiariser avec un siècle français qui tenta de s'assimiler des leçons étrangères qu'il allait faire plus ou moins siennes avant de les plier, durant le siècle suivant, au génie national. Tel est l'apport du musée de la Renaissance. Une victime des conséquences de la Révo- lution reprend sa place dans le tableau mutilé de notre patri- moine. Je dis que c'est un événement.
Y V A N CHRIST