Thesis
Reference
Substitution mythique et vérité historique : le cas Denis de Rougemont
LEUZINGER, Patrick François
Abstract
Les textes et les commentaires que Denis de Rougemont a consacrés à son comportement pendant la période allant de juin à août 1940 construisent une véritable épopée de la résistance au nazisme. Les historiens nous livrent un autre discours, qui fait apparaître dans celui de l'auteur aussi bien des manques flagrants que des inventions étonnantes. Les biographes actuels de Rougemont préfèrent répéter le mythe savamment construit plutôt que d'élaborer une image plus véridique. Cette entrée nous permet une description de la pensée tout entière de Rougemont comme un "imaginaire", centré sur un mythe organisateur, le mythe prophétique, qui construit l'image d'un Rougemont visionnaire malgré les démentis empiriques. Cet imaginaire prend place dans le cadre plus général d'une idéologie néo-gnostique née dans l'entre-deux-guerres, le personnalisme. La méthode de la thèse relève du commentaire interne de texte, mais s'externalise par de nombreuses références aux sciences humaines contemporaines.
LEUZINGER, Patrick François. Substitution mythique et vérité historique : le cas Denis de Rougemont. Thèse de doctorat : Univ. Genève, 2007, no. L. 622
URN : urn:nbn:ch:unige-241658
DOI : 10.13097/archive-ouverte/unige:24165
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:24165
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SU S U BS B ST TI IT TU U TI T IO O N N M M YT Y T H H IQ I Q U U E E E E T T V V E E R R IT I T E E H H IS I ST T OR O RI IQ QU UE E: : LE L E C CA AS S D DE EN N IS I S D DE E R RO OU U GE G EM MO ON N T T I I
Etude critique
sur une révolution tentée en 1940, sa préparation doctrinale
et ses interprétations ultérieures
PREMIER VOLUME:
INTRODUCTION, PREMIERE ET DEUXIEME PARTIES
Patrick Leuzinger Thèse de Lettres Université de Genève
Sous la direction du professeur Jean-Claude Favez Mars 2007
La voie est ouverte à une toute autre histoire: non plus les déterminants, mais leurs effets; non plus les actions mémorisées ni même commémorées, mais la trace de ces actions et le jeu de ces commémorations;
pas les événements pour eux-mêmes, mais leur construction dans le temps, l'effacement et la résurgence de leurs significations; non le passé tel qu'il s'est passé, mais ses réemplois successifs; pas la tradition, mais la manière dont elle s'est constituée et transmise.1
1 Pierre Nora, Comment on écrit l'histoire de France, dans Les lieux de mémoire, tome 3 page 24; cité par F. Dosse, Paul Ricoeur, Michel de Certeau, L'histoire entre le dire et le faire; 2006, Paris; Editions de L'Herne; coll. Glose. P. 70-71.
Il y a peu d'hommes réellement humains: mais c'est à eux que le pouvoir doit revenir, c'est par eux qu'il peut être humanisé.2
Prenons acte en passant, de ce fait: le prophète, au sens tout humain que l'on donne couramment à ce terme - est le seul historien clairvoyant. Séparer prophétie et histoire, comme le font les mauvais savants, c'est prétendre étudier la nuit sans le secours de la lumière.3
2 Denis de Rougemont, Politique de la personne, 1934; Paris; Ed. Je Sers; p. 22-23.
3
IN I NT TR RO OD DU U CT C TI IO ON N
QU Q UE ES ST TI IO ON N S S E ET T P PR RO OB BL LE EM ME ES S
Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n'ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas; ils peuvent leur infliger les plus constants démentis sans les affaiblir...4
A. L'ENIGME ROUGEMONT, OU LA QUESTION IDEOLOGIQUE
Denis de Rougemont nous intéresse à plusieurs titres. Humaniste à l'oeuvre prolifique, il est l'un des rares grands intellectuels suisses romands, auteur d'un essai mondialement connu, L'Amour et l'Occident5, et un militant de toujours de l'union fédérale de l'Europe. On sait le rôle qu'il a joué dans les congrès de l'immédiat après-guerre qui ont abouti à la création du Conseil de l'Europe. Ensuite, même si son influence concrète semble limitée, il a été en quelque sorte, face à des Etats qui ne trouvaient pas d'autres voies de rapprochement que les échanges économiques, le gardien de l'idéal d'une autre union, d'une union plus profonde et plus large, d'une union politique et culturelle qui serait vraiment à la hauteur du passé "spirituel" de l'Europe.
Le début de l'édition de ses oeuvres complètes nous a permis une approche aisée de ses Ecrits sur l'Europe6, sur lesquels nous avons rédigé un premier travail dans le cadre de l'Atelier Denis de Rougemont des professeurs Sidjanski et Saint-Ouen. En même temps que des articles ou des ouvrages qui lui étaient consacrés (pour la plupart, eux-mêmes des recueils d'articles), nous avons abordé plusieurs de ses livres, en remontant le temps, ce qui nous a amené aux oeuvres d'avant-guerre.
En particulier, la lecture du Journal d'Allemagne nous a intrigué. Sa conclusion ("Je ne suis pas "contre" le fascisme des Allemands..." 7) était étonnante de la part d'un humaniste qui se proclamait engagé dès l'origine dans une lutte "à mort" contre les totalitarismes. Il se disait en effet à l'époque clairement "contre" le régime parlementaire, et "antimarxiste parce que chrétien." Comment évaluer l'argument qui le plaçait en situation de transcendance, pour affirmer que Rougemont n'était pas "contre" le nazisme, mais essentiellement contre quand même?
Trouver à Hitler du "génie", ou le croire "plutôt sympathique comme individu", estimer encore que le nazisme "comporte plus de bon que de mauvais", si l'on se place du point de vue "d'un Allemand de bon sens et de bonne foi"8; dire que la presse contrôlée par Goebbels informe mieux les Allemands, vers 1935, "sur l'état du monde", que la presse française de la Troisième République n'informe les Français; ne pas distinguer la supériorité d'un système de liberté de la presse sur un système absolument
4 Marcel Proust, Du côté de chez Swann; Paris, 1983; Gallimard, coll. Folio. P. 176.
5 L'Amour et l'Occident; Paris, 1938; éd. Plon, coll. "Présences"; et aussi L'Amour et l'Occident, Edition définitive; Paris, 1972; Plon, col. 10/18 no 34.
6 Denis de Rougemont, Ecrits sur l'Europe I et II; 1994, Paris; Ed. de la Différence.
7 Denis de Rougemont, Journal d'Allemagne; Paris, 1938; Gallimard. P. 64. Toutes les citations du paragraphe suivant sont tirées du même ouvrage.
8 Denis de Rougemont, Journal d'Allemagne; p. 67.
censuré9; penser qu'il ne faut pas reprocher aux nazis leur antisémitisme; penser que Hitler développe vraiment une "surhumaine énergie"10 pendant un discours, sans y distinguer le résultat, sur des esprits préparés, de techniques plutôt grossières; croire que les peuples aspirent de toutes leurs forces à un principe d'union auquel les grands chefs totalitaires ont eu le "génie" de répondre; attribuer au libéralisme11 diviseur la responsabilité essentielle des totalitarismes, penser qu'il faut donc combattre l'idéologie des libertés individuelles pour affaiblir les idéologies de la soumission collective; que si Hitler et Staline "font peut-être mal", c'est "à cause de l'esprit [l'esprit antispirituel moderne] qu'ils combattent, et des erreurs qu'ils en ont héritées"12... tout cela relève-t-il vraiment d'une "résistance exemplaire" au totalitarisme? Le jeune Rougemont, celui d'avant 1947, n'a-t-il pas plutôt tendance à accepter le mal totalitaire, au nom de la nature
"tragique" de la modernité, parce qu'il peut ouvrir une voie royale – bien qu'inconfortable - au salut individuel et collectif? Mais comment penser ce genre de pensée paradoxale?
Quel statut idéologique13 et axiologique14 lui donner?
Dans d'autres textes, sa "haine de la démocratie"15, ses prophéties qui annoncent la fin définitive, à court ou moyen terme, de l'ère du parlementarisme, son refus des droits de l'homme, qu'il appelle avec mépris "l'idéologie des droits", en particulier son refus du principe égalitaire comme base de l'architecture sociale, en font plutôt un représentant de ce qu'on appelle les extrêmes-droites; on sait que les années trente, en connurent de nombreuses variétés, en furent l'âge d'or; mais il faudrait accepter que l'oeuvre de Rougemont soit réductible aux distinctions promues par l'historiographie et par la science politique contemporaine. Le groupe parisien L'Ordre Nouveau16, groupe personnaliste d'attache de Rougemont, voue la "démocratie" aux gémonies; son slogan "ni droite ni gauche" le place en dehors du clivage, selon lui dépassé. Rougemont est resté fidèle à cette récusation de la distinction droite/gauche: il faut dire que l'utiliser à son égard oblige à le classer à droite, même si lui-même est allé jusqu'à déclarer que, au fond, ils étaient "à gauche". Des antidémocrates de gauche? Ce genre de paradoxe n'étonne pas un historien des idéologies politiques, puisque ce qui distingue des droites conservatrices les
9 Le Journal d'Allemagne définit, dans une Allemagne où aucune publication n'échappe à la censure, la liberté de la presse en France comme "le droit", pour un journal, "de se vendre à qui il veut et d'inventer lui- même ses fausses nouvelles" (p. 28).
10 "Le seul trait qui me frappe en lui, si je le regarde en psychologue, c'est la surhumaine énergie qu'il développe pendant un discours." Denis de Rougemont, Journal d'Allemagne; p. 51.
11 Quel sens donnons-nous à ce terme polysémique de libéralisme dans notre travail? Michel Mourre le définit ainsi dans son Dictionnaire de l'histoire: "Le libéralisme est un courant d'idées qui tend à l'instauration d'un ordre politique et économique laissant la plus large part possible à la liberté individuelle" (M. Mourre, Dictionnaire de l'histoire, "Le Petit Mourre", 1990, Paris; Bordas. Article "Libéralisme"). Institutionnellement, il désigne un régime fondé sur la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (celle de 1789), en particulier sur le premier des droits (le principe égalitaire), du parlementarisme bicaméral (inauguré à l'échelon national par la constitution américaine de 1787) et du suffrage universel (acquis progressivement, en fait seulement au XXème siècle, si l'on considère les femmes comme partie intégrante de l'humanité).
Dynamiquement, il désigne le mouvement complexe qui mène de l'Ancien Régime à ce type de société.
C'est donc avant tout un régime politique associé à une culture individualiste et rationalisante issue doctrinalement des oeuvres des philosophes anglais et français du siècle des Lumières: c'est dans ce sens que Denis de Rougemont l'utilise avant 1945. La Confédération Suisse de 1848, la Troisième République, la République de Weimar, pour ne citer qu'eux, sont des régimes libéraux.
12 Denis de Rougemont, Penser avec les mains, 1936.
13 Nous ne donnons pas à ce mot le sens péjoratif qu'il a souvent dans l'usage courant, mais le sens de doctrine politique. Il s'agit soit d'une doctrine qui fait du problème de la gestion de la collectivité son sujet principal, soit de l'aspect politique d'une doctrine dont il n'est pas le but explicite ou le thème principal.
14 Rappelons que l'axiologie est la théorie des valeurs morales. L'échelle axiologique permet de placer chaque objet considéré à une place déterminée entre les bornes extrêmes du Bien et du Mal.
15 Dans Les méfaits de l'instruction publique; 1929, Lausanne; Les petites lettres de Lausanne.
16 Nous écrivons "L'Ordre Nouveau", avec trois majuscules, malgré la règle, pour désigner spécifiquement
droites révolutionnaires (concept préférable au galvaudé "extrême-droite"), c'est un programme social très ambitieux qui les rapproche des extrêmes-gauches. D'ailleurs, malgré sa dénonciation de la démocratie comme "folie", en 1929, malgré sa participation active aux publications de L'Ordre Nouveau pendant les années trente, groupe qui fait donc de la démocratie l'une des cibles favorites, Rougemont ne se déclare-t-il pas
"démocrate", en Suisse, en 1940, et même défenseur intransigeant d'un tel principe?
Evolution personnelle, idéologie paradoxale ou confusion des discours?
Et ces accusations récurrentes de "fascisme", qu'on trouve même dans une certaine littérature historiographique17, qui fait justement du slogan "ni droite ni gauche" l'étendard d'un certain "fascisme français"? En 1995 déjà, dans son fameux essai de synthèse sur le communisme, Le passé d'une illusion, François Furet évoque avec lassitude ce débat qu'il considère comme obsolète; il traite avec nuance du cas Mounier, mais il se contente alors pour L'Ordre Nouveau d'une simple mention, sans évaluation ni discussion18.
L'enjeu ne concerne pas seulement un point d'histoire des idées, ou un point d'histoire événementielle d'il y a soixante-cinq ans. La disparition du dernier totalitarisme qui avait cru remplacer le système socio-économico-politique libéral, fondé simultanément sur "les termes complémentaires et contradictoires"19 des droits de l'homme et du marché, a ouvert un champ nouveau à la réflexion, un champ aventureux qui nous incite à nous retourner vers les événements ou les idéologies passées pour nourrir nos interrogations sur ce qui nous attend au XXIème siècle. La recherche personnaliste d'une alternative à cet ordre politique dit libéral, qui semble aujourd'hui, peut-être à tort, si complètement dominant, a retenu toute notre attention, et en particulier l'orientation propre que Rougemont lui a donnée.
B. LA REVOLUTION ANTIPARLEMENTAIRE, OU LA QUESTION BIOGRAPHIQUE Sur le rayon des nouveautés de la bibliothèque de l'école publique secondaire dans laquelle nous avons l'honneur et le plaisir d'enseigner, la biographie de Denis de Rougemont par Bruno Ackermann attire notre regard. C'est un ouvrage d'environ deux cents pages, intitulé Denis de Rougemont, De la personne à l'Europe20, par lequel, peut- être, les générations de lycéens et d'étudiants à venir prendront contact avec la vie et l'œuvre de l'écrivain neuchâtelois.
La lecture de l'opuscule ne peut que surprendre un connaisseur des textes: nous y apprenons que l'auteur des Méfaits de l'instruction publique, un pamphlet explicite et franc contre le principe démocratique, s'y montre démocrate, défenseur d'une démocratie de l'altérité qui serait plus démocratique que les autres. Nous ne trouvons pour notre part dans ce texte de 1929 que des attaques contre le principe démocratique, et aucune défense d'une démocratie quelle qu'elle soit. Nous apprenons aussi que pendant l'été 1940, Rougemont s'est employé à "la défense de son système politique: le fédéralisme".21 L'auteur ne mentionne pas que Rougemont a cherché, sans succès, mais d'une manière qu'on peut qualifier d'active, à renverser les institutions fédérales (de 1848), à remplacer son système politique, le régime parlementaire, par un régime autoritaire dans lequel le peuple ne désignerait plus par un suffrage quelconque, même indirect, ses hauts
17 Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche. L'idéologie fasciste en France; 1987, Bruxelles; Ed. Complexes; 1ère éd. 1983.
18 François Furet, Le passé d'une illusion; Essais sur l'idée communiste au XXème siècle, Paris, 1995, R.
Laffont/Calmann-Lévy. Pour Mounier et Esprit, voir les pages 503-504. Pour le groupe L'Ordre Nouveau, voir p. 250.
19 François Furet, Le passé d'une illusion; p. 809.
20 Denis de Rougemont, De la personne à l'Europe, Bruno Ackermann; Lausanne, 2000; L'Âge d'homme;
coll. Poche Suisse no 183.
21 Ackermann; Denis de Rougemont, De la personne à l'Europe; p. 38.
dirigeants. Les sources disponibles sont pourtant parlantes sur cette révolution qui devait changer les pratiques et la culture politiques helvétiques pour des générations22; son échec permit son évanouissement dans les mémoires, qu'on aida quelque peu à oublier.
La confusion des discours semble ici organisée; elle use de ce que nous appelons plus loin une sémantique de l'inversion, qui mène à d'intéressants renversements de réalité.
Dans le même ouvrage, la thèse de la résistance absolue de Rougemont au nazisme s'y énonce seule, dès la préface. Or nombre de textes manifestent pourtant, nous l'avons dit, une certaine ambiguïté. La thèse du résistant absolu a le mérite de simplifier les évaluations, mais le défaut de ne pas rendre compte de la complexité des données livrées par les oeuvres. Disparaissent aussi de la biographie d'Ackermann les attaques répétées contre les droits de l'homme, comme le principe égalitaire ou la liberté de la presse. Qu'on nous entende bien: plusieurs de ces traits constants des textes du Rougemont d'avant 1940 apparaissent dans les citations livrées23, ce qui est d'ailleurs un indice assez sûr de leur prégnance: mais le biographe refuse de les interpréter comme tels. Rougemont croyait avant la guerre qu'une fédération européenne ne pourrait se construire avec des régimes inspirés par les philosophes des Lumières et fondés sur la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen de 1789; appuyés sur des valeurs fausses, ces régimes lui paraissaient responsables des graves problèmes de l'Europe de l'entre-deux-guerres, et lui semblaient complètement vermoulus. Il fallait d'abord opérer un "grand balayage"24, les renvoyer aux poubelles de l'histoire25 pour donner une chance d'union au continent: c'est ce mouvement d'assainissement qu'il appelait, avec tant d'autres, mais en lui donnant son sens personnel, la "révolution européenne".
C. LA POSTURE PROPHETIQUE, OU LA QUESTION DU MODELE DE L'INTELLECTUEL
A côté – ou au-dessus - de la question idéologique et de la question biographique, nous distinguons chez Rougemont un problème plus large, qui peut être abordé sous l'angle suivant. Il a dû affronter trois déclins simultanés dans les cultures savantes et populaires européennes; comme idéologue politique, la marginalisation des droites antiparlementaires; comme homme de foi, le recul du spiritualisme dans la construction des savoirs et des idéologies; comme écrivain, attaché à l'idée que la forme engage le fond, l'effacement relatif du rôle des Belles-Lettres. Ces évolutions sont métaphorisées chez lui en "catastrophe de l'esprit".
Le fédéraliste neuchâtelois est un des grands intellectuels, candidat au magistère du
"contemporain capital" (à la façon de Barrès, de Maurras, de Gide, de Camus, de Sartre
22 L'historien Roland Butikofer établit le fait avec force détails, à partir de documents probants; voir Le refus de la modernité, La Ligue vaudoise, une extrême-droite et la Suisse; 1996, Lausanne; Payot, coll. Histoire.
La même année (1996), nous évoquons cette révolution, à partir du texte de Rougemont intitulé Qu'est-ce que la Ligue du Gothard?, dans notre mémoire de diplôme de l'Institut européen de l'Université de Genève.
Notre présente thèse reprend la substance de ce mémoire, pour la développer considérablement.
23 Pour ne donner ici qu'un exemple, Rougemont classe les droits de l'homme parmi les "religions adversaires de la foi chrétienne" en compagnie du Prolétariat, de l'Empire, de la Race et de l'Argent, dans un article de la Vie protestante de 1938. Cité par Bruno Ackermann, Denis de Rougemont, une biographie intellectuelle; 1996, Genève; Labor et Fidès. P. 566. La compatibilité des droits de l'homme et de la religion – et même de la foi – chrétienne est une évidence aujourd'hui pour nombre de chrétiens; l'idée – très spéculative - que les droits de l'homme ne sont qu'une incarnation tardive de valeurs chrétiennes est même répandue.
24 Expression de Rougemont contre le régime parlementaire, dans Les méfaits de l'instruction publique, éd.
1929.
25 Expression bien connue de Lénine. Les expressions en italiques sont parfois des citations – elles sont en principe référencées – mais qui ne sont pas de Rougemont. Les citations de Rougemont, notées entre
ou encore de Foucault...), qui est intervenu dans le champ de la doctrine politique et dans celui de l'histoire (de l'histoire du Moyen Age en particulier) avec une liberté créatrice qu'on peut trouver géniale, naïve ou hautaine, c'est selon, avant que l'empire des sciences humaines n'occupe ces domaines pour y saper d'un même mouvement l'autorité du spiritualisme et celle de la littérature. Depuis la Seconde Guerre mondiale a émergé
"une nouvelle fonction politique et intellectuelle", celle des "chercheurs en sciences sociales"26, dont les travaux besogneux ont contribué à miner, à terme, le prestige des plus grandes figures intellectuelles; les innombrables publications des petites mains de la connaissance ont contribué à peu à peu défaire l'autorité des grandes voix charismatiques: les propos vastes et subjectivistes, les rhétoriques magnétisantes mais peu exactes, les conceptualisations qui embrassent les siècles dans des constructions aussi fascinantes que fragiles, les prétentions affirmées au génie personnel ou au prophétisme, n'ont pas empêché les plus grands esprits de se fourvoyer dans leurs choix politiques, de commettre des erreurs de diagnostic étonnantes, de se compromettre dans des adhésions sans avenir. Les sciences humaines contemporaines ont marginalisé l'appui sur l'esprit, au nom d'un rationalisme procédurier qui exige d'abord que les thèses avancées, centrées sur un sujet circonscrit, reposent sur un substrat matériel, sur des données observables dûment observées. Le modèle de crédibilisation qu'elles avancent exige que les traces interprétables ne soient pas surinterprétées, mais rationnellement traitées, selon des procédures descriptibles, selon des périodisations ordonnées, si possible sur le mode de l'induction.
Au divorce entre science et littérature parachevé au XIXème siècle, dont parle J.
Starobinski27, s'ajoute dans la seconde moitié du XXème siècle, pour reprendre ses termes, un divorce entre sciences humaines et littérature, qui se constituent à leur tour en
"cultures distinctes". L'effacement du magistère des grandes figures intellectuelles, symptomatique de cette séparation, semble évident au début du XXIème siècle. Cette évolution marginalise d'autant plus la "méthode Rougemont", volontairement irrationaliste et créationniste – au sens où le réel est institué par une parole inspirée -, qui dévalorise les preuves empiriques, en se réclamant d'"évidences spirituelles"28, en avançant ces opérateurs de connaissance non intellectuels que sont la "sensibilité" et "l'émotion", en réclamant des lecteurs en "consonance d'âme"29 avec elles, tout en utilisant des standards d'expression qui relèvent d'une rhétorique littéraire dite classique. Si les monstres sacrés de l'après-guerre, dans le domaine francophone, comme Sartre, Camus, Lacan, Barthes, Foucault ou Derrida, ne sont pas remplacés à l'heure actuelle, par nombre d'aspects, l'oeuvre de Rougemont se rapproche plutôt de celles de Maurras, de Barrès et de Gonzague de Reynold, hautes figures de l'avant-guerre, que de celles des maîtres qui ont pris le relais après 1945.
La figure de l'intellectuel, écrivain engagé en politique, est née de l'affaire Dreyfus, a culminé avec l'immense célébrité de Sartre (sorte de chant du cygne car l'effacement de ce règne succéda très vite à un apogée si éclatant), avant de devenir un concept historiographique à la fin du XXème siècle30. Or Rougemont occupe une place particulière dans cette catégorie: même s'il a participé en tant que personnaliste à l'aventure
26 Voir Emmanuelle Loyer, Paris à New York, Intellectuels et artistes français en exil 1940-1947; 2005, Paris; Grasset; p. 423.
27 Jean Starobinski, Dieu observable, dans Table d'orientation, 1989, Lausanne; L'Age d'homme. P. 29.
28 Denis de Rougemont, L'Amour et l'Occident, Edition définitive; P. 392. Termes par lesquels Rougemont répond aux objections des historiens dans le dossier final de l'édition définitive de L'Amour et l'Occident.
29 Rappelons que la consonance est un accord harmonieux de sons. La valeur esthétique d'une phrase ou d'une oeuvre est pour Rougemont bien plus qu'une élégance: elle marque un accord profond avec le cosmos.
30 Dans le foisonnement des ouvrages qui leur sont consacrés, mentionnons la synthèse de Pascal Ory et Jean-François Sirinelli Les Intellectuels en France de l'affaire Dreyfus à nos jours; 1992, Paris; Armand Colin, col. U.
intellectuelle du XXème siècle, il ne se veut pas proprement intellectuel, mais écrivain et visionnaire, en donnant plein contenu à chacun des deux termes. Il veut changer la culture politique avec un bagage de représentations qui se désire postmoderne, mais relève plutôt, à notre sens, d'une théologie swedenborgienne actualisée par un esthétisme néo-romantique. Ce modèle prophétique se construit déjà en rupture avec le modèle zolien ou sartrien (associé à un démocratisme politique et à un matérialisme philosophique) qui sert justement de point d'appui au concept passé dans l'historiographie.
Pour simplifier à l'extrême un matériau complexe, réduisons le jeu à trois personnages - comme dans le théâtre de boulevard. D'abord le modèle de l'écrivain engagé rationaliste critique, bien incarné aux deux extrémités de l'histoire des intellectuels par Zola et Sartre, a finalement minorisé le modèle de l'écrivain à la fois esthète, spiritualiste et prophétique, qui a eu son heure de gloire dans l'entre-deux-guerre, comme en témoigne la production de plusieurs grands essais généralistes sur l'histoire des civilisations, parmi lesquels celui de notre auteur, L'Amour et l'Occident. Puis, d'une manière très flagrante aujourd'hui, le "modèle symbolique du savant" lesté d'une compétence plutôt que d'une vision intuitive ou d'une conscience universelle, qui ose donc s'avancer en un certain sens comme scientifique, a remplacé "le charisme de l'homme de lettres" ou du philosophe, auréolés à la fois de la maîtrise de l'expression littéraire et d'une connaissance abstraite à prétention universelle. Il n'est pas indifférent que les débats les plus houleux, parfois traités jusque devant les tribunaux, soient depuis vingt ans provoqués par des travaux d'historiens comme ceux de Sternhell (sur le fascisme français), de Nolte (sur le nazisme), de Goldhagen (sur l'antisémitisme allemand) ou de Pétré-Grenouillau (sur l'esclavage). L'administration de la preuve documentaire et son traitement rationnel sont devenus aujourd'hui des facteurs essentiels des débats intellectuels. Le "modèle symbolique"31, qui prend ses marques depuis le début du XXème siècle, mais qui semble devenu dominant depuis les années 80, est celui du spécialiste: le sociologue, l'historien, l'ethnologue, l'anthropologue, le médecin, le psychiatre, ne généralisent que lestés de leurs études de terrain, qui légitiment en dernier lieu leurs interventions philosophiques.
Sic transit gloria mundi: les disciples-biographes actuels de Rougemont, prenant la suite de leur maître, espèrent certainement un changement. Le premier avantage de la liberté créatrice qu'autorise la "méthode Rougemont" est qu'elle trouve un point d'application idéal dans l'image de l'intellectuel, qu'elle permet de construire avec une grande latitude, pour maintenir et prolonger le modèle prophétique. Or la "biographie intellectuelle"32 de Rougemont - il faut comprendre ici avant tout le contenu de ses textes tels que publiés dans leur ordre chronologique - est un point d'ancrage essentiel de l'œuvre dans le vérifiable, puisque malgré l'ambition pratique qu'elle avance, les
"incarnations" concrètes de la doctrine sont restées peu visibles.
31 E. Loyer, Paris à New York, Intellectuels et artistes français en exil 1940-1947. P. 206, ainsi que les deux citations précédentes.
32 C'est la catégorie dont se réclame la plus grosse biographie de Rougemont, celle de B. Ackermann
D. L'INCOMPATIBILITE DES IMAGES, OU LA QUESTION DES EFFETS DE MEMOIRE
Le chercheur indépendant qui entre dans le sujet Rougemont rencontre d'emblée deux images constituées tout à fait opposées.
Pour lui même et pour ses disciples, Rougemont est à la fois "prophète" et
"résistant". Quand Bruno Ackermann rédige sa biographie de Rougemont, défendue comme thèse de Lettres à l'université de Lausanne33, il adopte ces deux principes interprétatifs directeurs, énoncés dès l'avant-propos: "prophétique", l'oeuvre incarne la résistance la plus absolue aux totalitarismes34. Plus généralement, le caractère visionnaire de l'oeuvre est affirmé au fil des commentaires ou des biographies disponibles, même si le lexique varie, passant par exemple du registre biblique à celui de la technique ("le radar" dont parle Rougemont dans L'avenir est notre affaire35).
"Résistant exemplaire", ajoute Henri-Charles Tauxe dans sa préface à la nouvelle biographie, plus courte mais portant sur l'ensemble de la vie de Rougemont, du même Bruno Ackermann, parue en l'an 200036. Une telle insistance sur la résistance, et sur son caractère absolu, octroie à cette dernière un statut supérieur, qui rappelle celui de la sainteté dans l'Eglise catholique, ou de la "perfection" des mystiques cathares. Couplée au thème prophétique et à celui de la pureté, la "résistance" de Rougemont, toujours totale et admirable, aux perversions d'un XXème siècle qui en a connu beaucoup, devient tout à fait la métaphore politique de la sainteté. Quant à la contestation de l'oeuvre par des opposants politiques ou par des historiens, elle suscite des réponses tour à tour ironiques, méprisantes ou indignées, mais fortement disqualificatrices37, qui ont tendance à inscrire l'auteur comme incompris, voire dénigré par des imbéciles. Autre exemple, le départ de Rougemont pour les Etats-Unis à la fin de l'été quarante est interprété comme une sorte de punition pour des actes de résistance au nazisme qui auraient mis en danger la neutralité de la Suisse. Nous sommes plutôt, avec ces deux derniers exemples, dans le registre du martyre. Nous sommes en fait plus globalement au coeur du personnalisme, cette philosophie des années trente qui cherchait à réinformer la culture européenne, en particulier la culture politique, de notions théologiques d'origine chrétienne.
A l'autre bout de l'échelle axiologique se construit, depuis le début des années trente déjà, une image de Rougemont "fasciste". Dès le Journal d'un intellectuel au chômage38, dans les réactions aux thèses du groupe personnaliste parisien L'Ordre Nouveau, pendant l'été quarante en Suisse après les appels de la Ligue du Gothard, à chaque fois l'intellectuel neuchâtelois est qualifié, par certains, de "fasciste". Il répond dans ses textes avec ironie ou colère, mais en reste marqué: dans les Lettres sur la bombe atomique39, écrites entre 45 et 46 aux Etats-Unis, il constate la victoire des deux
33 B. Ackermann, Denis de Rougemont, une biographie intellectuelle; 1996, Genève; éd. Labor et Fidès.
Elle porte sur la première moitié de vie de Rougemont (1906-1947).
34 "...L'adversaire le plus acharné des systèmes totalitaires que fut Denis de Rougemont..." Disons notre intime conviction afin que les choses soient claires une fois pour toutes: l'oeuvre de Rougemont ...se revêt d'un habit prophétique et enseigne aux hommes une attitude humaine et spirituelle...". Ackermann, Denis de Rougemont, une biographie intellectuelle; Avant-propos, p. 18 et 19.
35 Denis de Rougemont ; L'avenir est notre affaire; 1977, Paris; Stock.
36 Ackermann, Denis de Rougemont, De la personne à l'Europe,; Lausanne, 2000; L'Âge d'homme; coll.
Poche Suisse no 183.
37 Pour donner un exemple, dans le dossier qui suit la "version définitive" de L'Amour et l'Occident, (1972, Paris; éd. Plon) Rougemont utilise la métaphore de l'aboiement pour désigner ses critiques, puis déclare, à propos des historiens: "Rien, ils n'ont rien compris à l'objet de leur étude...et à l'amour en général et à l'amour au XIIème siècle" (p. 410).
38 Denis de Rougemont; Journal d'un intellectuel au chômage; 1937, Paris, A. Michel.
39 Denis de Rougemont, Lettres sur la bombe atomique; 1946, Paris; Gallimard.
grandes puissances qui se réclament chacune d'une conception de la démocratie, pour espérer que l'on puisse discuter du "contenu" de la démocratie sans être traité immédiatement de "fasciste". Après la guerre, il est caricaturé comme tel, jusqu'à l'introduction en force de cette image à la fois classificatrice et infamante dans l'historiographie, au début des années 80, par l'historien israélien Zeev Sternhell: le personnalisme, celui de L'Ordre Nouveau en particulier, ne serait qu'un sous-courant du fascisme, un "fascisme spiritualiste"40. La violence de cette identification n'échappe à personne: toute conscience éclairée aujourd'hui, lorsqu'il est question de fascisme, voit se profiler, comme termes et résultats de cette doctrine politique, l'épouvante d'Auschwitz, et la destruction presque complète du continent européen.
La polémique qui a opposé Rougemont à Bernard-Henry Lévy à propos de son ouvrage L'idéologie française41 illustre cette extrême polarisation d'un débat où chacun joue sa partition jusqu'au-boutiste. Lévy construit-il un Rougemont fasciste? Il introduit plutôt Rougemont dans la série d'intellectuels qui auraient développé dans les années trente une pensée "fasciste" française, sans entrer dans la complexité des propos d'alors de chacun des auteurs. Rougemont lui oppose une image monovalente en plaçant les ambiguïtés de ses positions d'alors, parmi lesquelles l'adaptation nécessaire à la révolution européenne, dans la catégorie d'un antifascisme pur et absolu, un antifascisme transcendantal dont nous doutons qu'il ait existé où que ce soit et chez qui que ce soit, en vertu du besoin qu'il éprouvait d'avancer une image très idéalisée de lui- même. En ce sens, l'accusation adressée à Lévy de se compter parmi les "terribles simplificateurs" peut être renvoyée à Rougemont42.
Une telle polarité des images n'est sans doute pas unique, mais elle reste étonnante par son écart même, celui qui sépare la sanctification de la diabolisation.
Devons-nous échapper à ces extrêmes par goût helvétique de la modération ou de l'équilibre? En postulant que la sagesse et le savoir, indissociables depuis les philosophes grecs, préfèrent la voie médiane? Ce qui est excessif est paraît-il insignifiant – mais ce n'est pas un principe épistémologique bien probant. C'est d'abord le respect de la complexité de la réalité – en particulier de ce que l'historien Roland Ruffieux appelait les "apories" des années trente43 - qui nous mènera à des positions moins tranchées.
C'est ensuite le souci de nous distancer des "violents effets de mémoire"44 des années 70 et 80, évoqués ici à travers Sternhell et Lévy, lorsque des auteurs, historiens ou philosophes, français ou non, ont affirmé que l'idéologie fasciste avait trouvé plus d'animateurs et de représentants français que l'historiographie française ne l'avait admis jusque là, et qu'elle était même née en France au début du XXème siècle.
Certes la plupart des historiens ne sont pas allés jusqu'à identifier au fascisme les doctrines antilibérales énoncées par les jeunes groupes "non-conformistes" français des années trente45. L'un de ces groupes nous intéresse plus que les autres, puisque Rougemont en a été un membre actif: les personnalistes de L'Ordre Nouveau. Ils ont un but, énoncé sans détour dans la revue du même nom: renverser la Troisième République, en construisant un régime qui ne se référerait plus au marxisme ni à la tradition libérale issue des Lumières; ils se donnent quelques années pour élaborer la bonne doctrine, qui les conduira presque sans coup férir à changer l'histoire. Les notions de "troisième voie" ou de "non-conformisme", pour désigner ces groupes à la fois antimarxistes et antilibéraux, semblent axiologiquement neutres.
40 Zeev Sternhell, Ni droite ni gauche. L'idéologie fasciste en France.
41 Bernard-Henri Lévy, L'idéologie française, 1981, Paris; Grasset
42 Denis de Rougemont; Un mystificateur vu de près ; 1981, Cadmos; no 14. P. 70 à 86. P. 71.
43 Dans Roland Ruffieux; La Suisse de l'entre-deux-guerres; 1974, Lausanne; Payot.
44E. Loyer, Paris à New York, Intellectuels français en exil 1940-1947; p. 415
45 Voir l'ouvrage fondamental de Jean-Louis Loubet del Bayle; Les non-conformistes des années 30 (Une
Lukacs identifie un type d'idéologie interlope comme un "pré-fascisme", Hellmann comme un "fascisme antifasciste", Lebovics comme un "fascisme noble". Sans aller toujours jusque là, la littérature historiographique française a tout de même tendance à considérer que ces jeunes gens très remontés contre la Troisième République étaient sous influence, une influence aux contours complexes certes, parfois appelée
"imprégnation fasciste", voire "fascisme tendanciel". Raymond Aron avançait pour sa part que les doctrines non-conformistes relevaient d'un "mixte de parafascisme et de traditionalisme"46. Pierre de Senarclens évoque un "ton fascisant" du groupe L'Ordre nouveau, ce qui n'engage peut-être pas le fond de la doctrine, mais suggère tout de même un emprunt d'attitude47. Même les concepts classificatoires mohlerien48 de
"révolution conservatrice", sternhellien49 de "droite révolutionnaire", jostien50 d'"avant- garde réactionnaire", les notions de "droite extrême" (présente dans l'historiographie française), ou celle, plus populaire, "d'extrême droite", entretiennent tous et toutes avec le concept de "fascisme" un rapport qui n'est pas évidemment de totale exclusion: pour n'en reprendre qu'un, l'historien Armin Mohler considère les révolutionnaires conservateurs allemands comme les "trotskystes" – les perdants dans la bataille du pouvoir – d'un mouvement droitier plus vaste qui inclut les nazis. De manière générale, l'historiographie contemporaine peut parler de parallélisme, de convergence ou d'influence: elle a tendance à associer d'une manière ou d'une autre les antilibéralismes révolutionnaires de la première moitié du XXème siècle.
Une image historiographique, différente au premier abord, évoque plutôt, chez ces révoltés de l'esprit, un désir de retour à une forme de libéralisme oligarchique, bourgeois et pré-démocratique, auquel correspondent assez bien les régimes suisses ou français issus de la révolution de 1830. Mais lorsqu'on sait que le fascisme a été défini, parmi bien d'autres tentatives de définition, comme la liquidation du libéralisme politique pour assurer le libéralisme économique, même cette image centrée sur un concept libéral pré- démocratique ne paraît pas totalement exclure toute allusion aux régimes totalitaires de droite des années trente. Elle n'exclut certes pas une catégorisation des personnalistes de L'Ordre Nouveau dans les droites révolutionnaires, catégorie classificatoire plus fiable que celle trop vague et trop courante d'extrême-droite.
Rougemont était choqué, blessé, par l'image récurrente du fasciste. Mais au-delà, il affirmait échapper à toutes les étiquettes politiques. Il renvoyait la distinction droite- gauche à une philosophie sans consistance, même si elle était majoritaire au XXème siècle, ce siècle à son avis essentiellement égaré. Il récusait toute idée d'influence du fascisme sur le personnalisme; il affirmait qu'il était engagé dès l'origine dans un combat absolu contre les totalitarismes, qu'il en incarnait le parfait contraire, qu'il en était même – avec ses compagnons personnalistes - le "seul" véritable adversaire. A un autre niveau, il accusait la science des historiens de superficialité, constitutive selon lui du rationalisme:
capable de décrire le "comment", elle n'accédait pas au "pourquoi", au sens, qui seul éclaire – sinon construit - les événements et les comportements.51
Rougemont et ses compagnons de L'Ordre Nouveau prophétisent dès les années trente une culture politique centrée sur l'opposition fédéralisme/totalitarisme. Presque
46 Dans un article de L'Express (no 1546, 13.2.81).
47 Pierre de Senarclens, Le mouvement "Esprit", 1932-1941, Essai critique; 1974, Lausanne; L'Age d'Homme (Thèse de sciences politiques, Uni. GE).
48 Rappelons qu'Armin Mohler est l'historien suisse qui le premier a fait un concept historiographique de la notion de révolution conservatrice, dans son ouvrage La Révolution conservatrice en Allemagne 1918-1933 (traduction française 1993, Puiseaux; Ed. Pardès). 1ère édition en allemand, 1950.
49 Zeev Sternhell; La droite révolutionnaire, 1885-1914 (Les origines françaises du fascisme); 1997, Paris;
Gallimard, coll. Folio histoire;1ère éd. 1978.
50 Jost Hans-Ulrich; Les avant-gardes réactionnaires (La naissance de la nouvelle droite en Suisse, 1890- 1914); 1992, Lausanne; Ed. d'en Bas.
51 Voir le dossier qui complète la "version définitive" de L'Amour et l'Occident; 1972, Paris; éd. Plon.
soixante-dix ans plus tard, après la chute des régimes fascistes et communistes, cette opposition directrice nouvelle ne s'est pas imposée. Elle repose d'ailleurs sur l'idée que le seul fédéralisme authentique est le "fédéralisme intégral52", que de ce fait les fédéralismes américain de 1787 ou suisse de 1848 sont des fédéralismes formels, de peu de valeur. Mais Rougemont ne le dit pas clairement après la guerre, car le fédéralisme intégral condamnait avec vigueur les principes et les réalisations du libéralisme politique, qui s'est imposé en Europe de l'Ouest après 1945 comme la seule alternative à l'emprise communiste: il n'était peut-être pas opportun alors de rappeler que l'intégral s'était voulu l'ennemi idéologique et le liquidateur politique du libéral.
Si les effets de mémoire sont inévitables, nous souhaitons remplacer le duel de personnalités (où les coups sont rudement donnés, jusqu'à l'estocade victorieuse53), impliqué en un certain sens par le personnalisme médiévisant – puisque la personne y compte plus que la méthode ou l'idéologie, et qu'une philosophie particulière de la lutte des personnes s'y trouve développée –, par la "lieutenance du référent" (Ricoeur), par un débat sur le fond à partir de documents attestés.
Nous souhaitons encore éviter ce qu'on pourrait appeler la politique du silence. La référence à certaines oeuvres historiographiques, pourtant importantes pour le sujet, sont absentes des textes rougemontistes. Au dela de la primauté de l'idéologie sur la connaissance, phénomène banal, ce type de protection du maître spirituel procède-t-il du hasard, ou d'une logique gnostique, étrangère à la pratique du savoir pluraliste et du débat contradictoire pleinement ouvert? Alors que le livre dénué de méthode de Bernard- Henry Lévy est évoqué sans difficulté, parfois avec insistance, nous n'avons jamais lu dans la prose des disciples de Rougemont la moindre allusion à l'historien israélien Zeev Sternhell, dont Ni droite ni gauche, à peu près contemporain de l'autre, et autrement mieux argumenté, est pourtant resté célèbre dans l'historiographie – ne serait-ce que par les polémiques qu'il a provoquées. Notre optique est résolument celle du savoir: nos censures, assurément nombreuses, dépendent des limites de notre culture et des manques de notre entendement, non d'une intention.
E. LA CONCURRENCE DES ICONES OU LA QUESTION HISTORIOGRAPHIQUE
Dans l'historiographie, une "icône" est en général l'image d'un personnage historique objet d'une grande admiration54, une image pieuse, comme disent avec quelque ironie certains historiens. On connaît le passé religieux de cette notion, qui désigne dans la tradition orthodoxe l'image vénérée d'un personnage sacré. Nous donnons à ce mot une portée différente. Une icône est une image stabilisée construite à partir d'un ensemble fini de traits sémantiques énonçables qu'on peut appeler paradigme.
Les icônes sont des produits historiques; leur auteur est parfois identifiable (individu ou collectivité), mais la majorité d'entre elles sont d'origine difficilement cernable. Bien qu'ayant une propension à durer dans leur état, elles subissent le sort des images sociales qui naissent, se répandent beaucoup ou très peu, dans tel ou tel groupe social,
52 La doctrine du fédéralisme intégral, développée dans les années trente par le groupe L'Ordre Nouveau, implique une transformation complète de la société, dans ses dimensions politiques, sociales et économiques. Dans chacun de ces domaines, les personnes s'associent pour former des entités, qui se fédèrent pour constituer de plus grandes entités. Le fédéralisme intégral assure le respect de la diversité d'une manière résolument antipluraliste et antidémocrate: il est fondé sur un principe d'unanimité à l'intérieur des entités et sur un principe d'autorité global (il est inspiré, dirigé et contrôlé par une instance restreinte qui s'autodésigne et s'autocontrôle).
53 Dans l'article déjà évoqué contre Bernard-Henry Lévy, Rougemont argumente, pour montrer que Lévy a manqué l'aspect résistant de sa pensée, mais il ne peut en rester à l'argumentation intellectuelle: il distingue dans le manque d'humour de l'ouvrage de Lévy un signe de pathologie psychique, attaque personnelle improbable qui maintient le débat au niveau de la polémique qu'il dénonce.
54 C'est en ce sens que Bruno Goyet l'emploie par exemple dans son Charles Maurras (2000, Paris;
se modifient, se défont, disparaissent. A l'extrême, une icône transmise fidèlement devient un stéréotype. Les icônes d'un personnage controversé s'opposeront de manière particulièrement polarisée, alors que l'unicité de l'icône symptomatise un climat de consensus. A la concurrence externe des icônes (les icônes qui s'excluent parce qu'irréconciliables55) s'ajoute une concurrence interne (les icônes différentes mais complémentaires56): la première situation génère des polémiques anathématisantes, la seconde autorise un débat plus serein à partir d'un accord portant sur certains traits. La concurrence interne ou externe peut porter sur un jeu d'icônes concernant un même personnage, ou des personnages différents.
Sans choquer personne, l'historien Roland Butikofer peut qualifier les membres de la Ligue vaudoise de "réactionnaires" et d'"antidémocrates", deux termes identitaires,
"qu'ils revendiquent d'ailleurs pleinement"57. Rougemont n'accepterait pas ces termes pour lui-même; mais pendant l'été 40, il travaille en étroite collaboration avec la Ligue vaudoise pour "rénover" la société suisse. Il affirme certes son ouverture à l'ensemble des forces sociales, cherche à travailler avec des "groupements" qui se donnent d'autres valeurs, mais son entente avec les membres de la Ligue vaudoise est alors suffisamment poussée pour que ces divergences apparaissent comme secondaires.
La traduction française de la remarquable biographie de Gonzague de Reynold par Aram Mattioli peut être sous-titrée sans crainte "Idéologue d'une Suisse autoritaire"58, icône difficilement concurrençable étant donnée la netteté des positions de l'aristocrate fribourgeois. L'image de Rougemont semble plus floue, alors que leur amitié personnelle est notoire, que leurs doctrines diffèrent relativement peu sur le fond et qu'ils se retrouvent, autour de la Ligue du Gothard, à prôner l'abandon de la démocratie parlementaire – quoique de manière un peu différente.
Prenons un exemple d'image de Rougemont développée dans un ouvrage par ailleurs remarquable, ce qui fait d'autant mieux ressortir ses imprécisions sur ce thème-là.
Dans La Suisse des années sombres59, André Lasserre décrit précisément les voisinages périlleux de l'idéologie antidémocratique et autoritaire de Gonzague de Reynold, mais sa description de Rougemont est plus vague: il se serait demandé quelle Suisse il fallait défendre, serait parti en quête de l'identité nationale dès la drôle de guerre donc en anticipant sur bien d'autres, qu'il aurait souligné les valeurs de neutralité, de fédéralisme (sans spécification), et abordé la question de la responsabilité de la Suisse dans l'Europe.
Lasserre a raison dans sa prudence, mais l'idéologie politique de Rougemont de 1929 à 1940 inclusivement ne se limitait pas à la mention de valeurs et à des questions, elle donnait des réponses qui pour l'essentiel étaient très proches de celles de Reynold.
Cette incertitude de l'image se lie aux différences conservées ou développées avec les maurrassiens (sur le thème de la démocratie par exemple), avec les thèses d'autres personnalistes de droite (comme Alexandre Marc par exemple, pour ce qui concerne la démocratie ou la nation), à la distance plus grande conservée avec le fascisme ("l'amitié personnelle" de Reynold pour Mussolini n'a pas d'équivalent chez Rougemont), au refus de prendre un Etat existant comme modèle (alors que G. de Reynold exprime sa pleine admiration pour l'Etat autoritaire de Salazar), à la différence catholicisme / protestantisme
55 Par exemple, Pétain premier résistant de France et Pétain traître à la nation.
56 Le Pétain première manière, bouclier de la patrie, s'oppose au Pétain seconde manière, qui dérive vers un collaborationnisme excessif sous l'influence pernicieuse de Laval.
57 Roland Butikofer Le refus de la modernité, La Ligue vaudoise, une extrême-droite et la Suisse; 1996, Lausanne; Payot, coll. Histoire. P. 10.
58 Aram Mattioli, Gonzague de Reynold, Idéologue d'une Suisse autoritaire; 1997, Fribourg; Editions universitaires. Il s'agit d'une adaptation du titre original: Zwischen Demokratien und totalitärer Diktatur.
Gonzague de Reynold und die Tradition der autoritären Rechten in der Schweiz. 1ère éd. en allemand:
1994, Zürich.
59 André Lasserre, La Suisse des années sombres; Courants d'opinion pendant la Seconde Guerre mondiale;1989, Lausanne; Payot, coll. Histoire; p. 59 et 60.
(en particulier sur les problèmes de l'autorité et du modèle socio-institutionnel), aux ambiguïtés entretenues par un certain usage des concepts (le régime oligarchique- charismatique prend le nom de "démocratie fédéraliste"), aux précautions oratoires adoptées pendant l'été 40 (le projet de restauration autoritaire est présenté de manière euphémisée60), à l'éloignement pendant la guerre (qui le prive de comportements suspects pendant le conflit alors que Reynold les a multipliés), aux effets de concurrence interne au mouvement rénovateur (après le départ de l'aristocrate neuchâtelois, la Ligue se réfère volontiers à l'aristocrate fribourgeois comme inspirateur idéologique)... notre liste n'est pas exhaustive.
Après la guerre joue notamment le phénomène de la génération: la plus grande jeunesse de Rougemont (il n'a pas 40 ans en 1945, alors que la carrière intellectuelle et politique de Reynold touche à sa fin) l'oblige à se resituer activement dans le nouveau contexte politique: les régimes autoritaires de droite, déconsidérés, ne peuvent plus servir d'inspiration contre le libéralisme politique, puisque ce dernier, adversaire principal avant la guerre, devient le dernier bastion de résistance crédible contre l'emprise communiste.
Rougemont s'inscrit par ailleurs dans le satisfecit officiel adressé par les autorités fédérales à tous les Suisses qui avaient marqué leur patriotisme pendant la guerre, quelle que soit l'ambiguïté de leur comportement ou de leurs idées; dans ce cadre plus large, il répète inlassablement la version de sa résistance absolue au nazisme, de la Ligue du Gothard comme "un des premiers mouvements de résistance en Europe".
Cette plus grande complication du "cas" Rougemont explique de manière générale qu'un espace se soit ouvert aux élaborations icôniques plurielles, en concurrences externe et interne, icônes qui remplacent l'indistinction de l'image générale par des images définies, rendues à la netteté, mais nécessairement partielles. Elle contribue aussi à expliquer pourquoi nous avons intégré à notre étude des extraits de la littérature des disciples de Rougemont, sujet connexe dont nous avons fait un pan de notre sujet principal, car il nous éclaire sur le personnalisme en soi, et même sur le personnalisme spécifique d'avant-guerre.
La biographie de G. de Reynold par A. Mattioli répond aux normes contemporaines de la reconstitution historique scientifique, même si ce dernier adjectif peut être l'objet d'interprétation. Mattioli met en perspective critique le comportement et la pensée de son sujet, à partir d'un matériau documentaire, en s'appuyant sur la distance temporelle qui permet de saisir les décalages de l'idéologue avec la réalité de son temps. Il utilise les connaissances contemporaines dans le domaine des sciences politiques et dans le domaine de la construction biographique.
Celle de B. Ackermann sur Rougemont ne répond manifestement pas aux mêmes critères. Et pourtant, le travail technique sur les aspects purement biographiques y est très présent. Elle fournit un nombre considérable d'éléments objectifs, sans compter l'abondance des citations. En ce sens, elle est l'étude de référence sur la vie de Rougemont, et nous nous en sommes servi comme de bien d'autres documents historiographiques. Mais elle soumet ces informations à un principe directeur éminemment idéologique, qui les interprète de manière insistante dans le sens d'une sanctification de Rougemont. "...L'oeuvre de Rougemont ... se revêt d'un habit prophétique et enseigne aux hommes une attitude humaine et spirituelle...", nous dit
60 Euphémisme: figure qui consiste à atténuer l'expression par rapport à l'information véhiculée. Elle est souvent liée aux tabous sociaux (sur la sexualité, sur la mort...), mais peut masquer d'autres réalités selon la volonté de l'auteur, selon des critères qui dépendent de lui. Le lecteur peut comprendre ou non l'information réelle délivrée (Alquien et Molinié). Pierre Bourdieu donne à ce procédé une portée qui dépasse le traitement rhétorique du mot ou de la phrase: une idée politique vulgaire s'euphémise quand elle est portée dans le champ propre du discours philosophique, avec son lexique et ses problématisations particulières (voir P. Bourdieu, L'Ontologie politique de Martin Heidegger, 1988, Paris; éd. de Minuit).
L'instrument fonctionne de la même manière lorsque le déplacement se produit dans le champ des
Bruno Ackermann61; l'image est quasiment christique: surlucidité prophétique, double nature humaine et spirituelle du magistère, extension à l'humanité entière du haut message... Nous parlerons plus loin de la démarche gnostique, dont nous semble relever ce type de discours et d'attitude. Mais construire une biographie plus en accord avec les principes de l'historiographie contemporaine obligerait à répéter bien des choses déjà énoncées par Ackermann. Le couplage d'une narration objectivante de faits et d'une interprétation hagiographique constante a pour effet d'occuper le terrain événementiel, en contrôlant aussitôt l'interprétation qui en est donnée: en ce sens, la biographie de B.
Ackermann relève d'un genre hybride qu'on pourrait appeler la biographie historiographico-hagiographique. Elle réaffirme sans cesse la pertinence éminente des valeurs que défendait Rougemont et de l'image simplement admirable qu'il a voulu promouvoir de lui-même. Nous ne referons pas la biographie événementielle de Rougemont, puisqu'elle est faite par un héritier qui dispose de tous les documents nécessaires, une personne bien mieux placée que nous pour cela: nous intervenons dans le champ historiographique, avec d'autres moyens et d'autres points de vue que ceux de B. Ackermann, pour montrer que l'interprétation des textes et des comportements devrait être différente.
G. de Reynold "n'a cessé de se tromper", sa vie est "Dieu merci une série d'échecs", dit R. de Weck dans sa préface à l'ouvrage de A. Mattioli62. Notre optique n'est pas de juger soixante ans après un autre idéologue qui s'est trompé autrement ou pareillement, mais de décrire d'abord les contours de sa doctrine politique, puisqu'elle semble faire l'objet de grandes confusions interprétatives, puis de contribuer avec ouverture à d'autres débats actuels: par exemple, comment la polarisation des images – sanctification et diabolisation - peut-elle se manifester aujourd'hui encore à ce point autour d'un Rougemont? Il serait certes regrettable que nos élèves et nos étudiants prennent pour seule référence les biographies purement vénérantes, parce qu'elles seraient les seules disponibles. Mais il serait sans doute plus dommageable encore que soit perdue de vue une question plus générale: quel système de représentations est mis en jeu lorsqu'une biographie vénérante est construite? Et lequel permet d'en élaborer une critique crédible, qui nous rapprocherait de ce réel, but de tous les discours, certes inconnaissable en soi mais certainement approchable, plutôt que de cultiver simplement l'inversion d'image?
Nous pénétrons dans les arcanes d'un imaginaire plutôt que dans le déroulement chronologique d'une existence, en faisant le pari que la connaissance peut gagner quelque chose à investir ce terrain incertain. Notre travail peut s'inscrire en ce sens dans des problématiques beaucoup plus générales que celle de la biographie historique, celle de la construction des images sociales, par exemple, ou encore celle des idéologies révolutionnaristes.
L'icône que nous construisons de Rougemont entre assurément en concurrence externe avec celle qu'il a construite lui-même, entretenue et prolongée par ses disciples.
Elle peut entrer aussi en concurrence avec celles des historiens que nous évoquons, mais il s'agit alors d'une concurrence interne, où les compatibilités sont plus nombreuses que les différences.
F. UN EFFACEMENT AU COEUR D'UN DISCOURS PROLIFIQUE OU LA QUESTION DE LA VERITE COLLECTIVE
La conséquence du contrôle réussi de la vérité historique par certains acteurs peut aboutir, à l'extrême, au texte suivant:
61 Ackermann, Denis de Rougemont, une biographie intellectuelle; p. 18 et 19.
62 Aram Mattioli, Gonzague de Reynold.... Préface de R. de Weck, p. VII et IX.
En juin 40, devant l'urgence de la situation et l'attitude de plus en plus ambiguë du gouvernement et de certaines personnalités, une quinzaine d'intellectuels et de politiciens venus d'horizons différents s'unissent dans une lutte "à tout prix"
et fondent la Ligue du Gothard. Rougemont rédige le manifeste et le texte du groupe, publié dans les journaux suisses le 22 avril 40 (sic). Les mesures préconisées par la ligue sont concrètes (défense intégrale, réforme des instances gouvernementales, lutte contre la crise de confiance qui traverse le pays) et reposent sur les valeurs historiques et patriotiques suisses, symbolisées par le Gothard.
Par ailleurs, Rougemont est chargé de la rédaction de messages pour le Général Guisan. Il rédige notamment le célèbre discours du 1er août 40.
Ce texte comporte une série d'erreurs, qui ne sont pas dues au hasard, mais à l'acharnement avec lequel une des droites révolutionnaires de 1940, au comportement pour le moins complexe, a construit inlassablement dès la guerre le mythe héroïque de son combat de résistance absolue contre le nazisme au profit du pays tout entier. .
Commençons par une erreur significative, mais de moindre portée. L'appel au peuple suisse aurait été publié en avril: il s'agit d'une coquille, puisque le texte mentionne la création de la ligue en juin. Mais la tendance à anticiper est conforme au mythe prophétique, puisque c'est avant les événements de mai-juin 40 que la ligue aurait publié son appel. La verve hagiographique hante jusquà l'inconscient des rédacteurs de cette contribution intéressante à la vulgarisation historique.
Le dernier paragraphe laisse croire au lecteur – cela a été notre cas, c'est tout dire - que Rougemont était l'un des secrétaires officiels du Général, sinon son rédacteur attitré.
Rougemont n'était pas chargé de rédiger des messages pour le Général, mais était simplement l'un des rédacteurs d'Armée et foyer, cette section de l'armée chargée de répandre la bonne parole du commandement. Et rien ne confirme à ce jour qu'il ait rédigé le message du 1er août 40: Rougemont affirme dans son journal s'être joint aux rédacteurs à l'insu du Général, puis avoir retrouvé l'esprit de son projet dans le message radiodiffusé.
Cela est possible. Mais les affirmations du journal doivent aujourd'hui être utilisées avec prudence, quand aucun document tiers ne les confirme.
L'expression "réforme des instances gouvernementales" est fausse, mais d'une autre manière. Autant traiter de réforme les révolutions léninienne, mussolinienne, hitlérienne, franquiste ou pétainiste! Il s'agissait de renoncer à la constitution de 1848 et à toutes les valeurs du XVIIIème siècle qui fondent le régime parlementaire. Il s'agissait bien d'une révolution complète: changer les institutions, l'organisation économique et sociale, la culture politique, rompre en particulier avec le système électoral et la souveraineté populaire, au nom d'une autre démocratie censée correspondre à un esprit suisse originel.
Quant à la "défense intégrale", les documents exhumés à ce jour évoquent une combinaison complexe: un désir de maintenir le pays, mais qui passe par une adaptation du régime politique intérieur aux normes nouvelles de ce que la Ligue du Gothard appelle
"la révolution européenne" (dans son Appel du 21 juillet 40 au peuple suisse), et par une entente plus ou moins rapide avec l'Allemagne (désir du président de la Ligue Spoerry et de certains des sympathisants germanophiles). Le discours du 25 juin du Président Pilet- Golaz, qui incarne depuis lors dans la mémoire collective helvétique l'ambiguïté de l'attitude des autorités de 1940, est fort bien reçu par Duttweiler, membre important de la Ligue, qui y voit un "nouveau ton" bienvenu; les témoignages des autres membres n'attestent pas un désaveu du discours. En fait, la Ligue ne comprenait la résistance nationale que dans la perspective du changement de régime: tout désir exprimé de maintenir le régime de 1848 était alors interprété par la Ligue comme une forme
d'abandon de la résistance! C'était son moyen de "lutte contre la crise de confiance" du pays, car ses protagonistes percevaient la démocratie égalitaire comme une erreur politique fondamentale, dommageable pour son destin. Il est certain aujourd'hui que doit être abandonné le schéma anachronique qui oppose la compromission supposée des autorités officielles à l'intransigeance résistante de la Ligue.
La vérité hagiographique construite par les anciens membres de la Ligue, étrangère à une reconstitution scientifique mais conforme aux mythes de résistance en vogue après la guerre, est encore cautionnée par des instances universitaires et par le ministère des affaires étrangères helvétique; elle constitue cinquante ans après la version canonique du comportement de Rougemont et de la Ligue présentée aux étrangers, en particulier aux diplomates. Le texte que nous citons était en effet montré en septembre 98, sans nom d'auteur, dans une vitrine du Palais des Nations Unies de Genève, lors d'une exposition itinérante consacrée à Rougemont par la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel et la mission permanente de la Suisse auprès des organisations internationales à Genève.
On constate qu'un effacement comme celui que nous traitons ne peut se produire sans connivences multiples, conscientes ou inconscientes. Les fondateurs de la Ligue ont oublié d'évoquer sérieusement que l'organisation avait été conçue pour assurer un changement de régime: mais on peut s'étonner aussi bien qu'un mouvement politico- culturel ayant pignon sur rue s'autoattribue un passé immaculé, mais quelque peu retouché, sans provoquer de débat, et de débat public, à tel point que sa version reste, sinon celle de l'Etat et de l'université, au moins celle de certaines instances de ces deux institutions compliquées.
Dans sa préface au Temps du hérisson, le témoignage personnel d'August Lindt sur la Suisse de la Deuxième Guerre mondiale, l'historien Jean-Claude Favez s'étonne de certains traits de la mentalité collective helvétique:
Les souvenirs et les témoignages sur la Suisse et la Seconde Guerre mondiale ne sont pas légion. Cette discrétion, qui n'est d'ailleurs pas propre à cet événement, mériterait d'être un jour étudiée. Révèle-t-elle ce vieux fond protestant que l'on retrouve encore à l'époque contemporaine, parfois là où on ne l'attend pas? Est-elle la conséquence d'une historiographie qui depuis un demi-siècle a cessé d'être conflictuelle? De toute façon l'Helvète n'a guère de goût pour les débats d'idées et souhaite que le pays soit géré comme une entreprise. Et l'on sait bien que les membres d'un conseil d'administration écrivent rarement leurs souvenirs.63
On constate que Jean-Claude Favez répond déjà à son propre étonnement. C'est bien une forme de "discrétion" que nous allons étudier, mais différente de celle que l'historien de l'entre-deux-guerres évoque ici. D'abord une forme de discrétion paradoxale parce que logée au coeur même de la parole répandue et du témoignage brandi. La meilleure façon de ne pas dire n'est-elle pas de fournir un discours qui dirige le lecteur ailleurs, en usant de ce pouvoir souverain de la parole: forger un vraisemblable, un ensemble de représentations normées, qu'elle avance comme la réalité même?
"L'Helvète" n'aimerait ni les idées, ni les conflits, et préfèrerait souvent à une historiographie scientifique qui divise une histoire symbolique qui unit. Ce serait un choix social fondamental, dans lequel se seraient engouffrées nos droites révolutionnaires, en
63 Jean-Claude Favez, préface à August Lindt, Le temps du hérisson; 1995, Genève-Carouge; Ed. Zoé; 1ère éd. en allemand, 1992, Berne. P. 5.