L'EXPOSITION
DFS DEAUX-ARTS
LE SALON
DES
CHAMPS-ELYSÉES
(«)Les Paysages.
11 n'est pas nécessaire de dire qu'il y a
beaucoup
de paysages,comme
à l'ordinaire, et presque tous bons,comme
à l'ordinaireaussi, et j'ajoute,
comme
à l'ordinaire, ce qui prouveque
lepay-sageest legenre de peinturele plusfacile.
Parmi
tous cespaysages,il n'est pas aisé de choisir, et encore
moins
de les décrire, car cesont toujours, avec quelques variantes, des vallées, des prairies,
des mers, des arbres, des ruisseaux, des
montagnes,
desvilles, des châteaux, des chaumières; et,quand
on a accablé les auteurs de louanges : « C'est joli, frais, vert, brillant, vrai, poétique, etc. »,le lecteur
ne
s'en fait pasune
plus juste idée etne
les distingue pas bien nettement l'un de l'autre. Jeme
contenteraidonc
de rappeler quelques-uns desnoms
connus
et aimésdu
public etquelques autres plus
nouveaux
et déjà habiles : M. Péraire,un
jolichamp
deFlmrs
desarrasin, toutes blanches naturellement, car lesarrasin estle blé noir;M. Paris,wn^Niiit
dans
lesmarais
Poîitins;M.
Quignon,
un
champ
depommiers
en fleur, troncs tordus ettètesbossues;
M.
Olive, filede ^aïré,
près de Marseille:]M.Pùchet,desarbres fort beaux,vous n'en doutez pas, de la forêtde Fontaine-bleau;
M.
Girard,un Lever
desoleil;M.
Grandsire,mi pYi^Coindc
ferme;
IVP^La
Villette,une
Marée
bassedans
le Morbihan, d'une14
REVUEDU MONDE
CATHOLIQUEtelle vérité
que
vous seriez assuré de glisser enmarchant
sur cesvarechs d'un vert
sombre
qui recouvrentles roches grises; M.Nor-mann,
une Nuit
d'été enNorvège;
M.
Normann
est,du
reste,habitué
au
succès dans ces études achevées : lamer
du Nord
luiappartient.
En
peignant l'Acropole (en 185^),M.
A. de Curzon ne se con-tente pas, lui, de copier ceque
les paysagistes appellentun com;
mais
il choisit, il compose, il s'applique à donner,non
seulementla forme
du
temple forteresse,mais
à en rendre la couleur,le côtéoù
il est le plus caractérisé et,pour
ainsi dire, laphysionomie;on
sent qu'un tel tableau n'a pas été improvisé,
mais que
l'artiste a cherché ce qui exprime le plus justement legrand
monument
dorépar le soleil de la Grèce.
Ajoutez à ces
noms
et à bien d'autres qu'il faudrait citer, celuide
.M.Fouace;
c'estun
peintre de natures mortes(Ma
Chasse^Déjeinicr de c/iassews), qui représente deslièvres, des
homards,
àfaire illusion, à mettre la
main
dessus; et vous pourrez vous figurertout ce qui rentre dans le
domaine du
paysage, lacampagne
où
l'on se
promène,
lesboisoù
l'on s'assied à l'ombre, les ruitiesque
l'on admire, la
mer
que
l'on contemple, etmôme
les friandisesque
l'on
mange.
VI
Tableaux
de genre.En
fait de tableaux de genre, il y a d'abord les nudités; il nefaut pas
demander
s'il s'en trouve à l'Exposition; l'art suit lalitté-rature : on écrit des
romans
licencieux (on dit aujourd'hui porno-graphiques)^ on peint des tableaux lubriques.On
voit, cetteannée, desfemmes
nuesdans
toutes les positions; mais, vraiment, lespeintres qui s'adonnent à cette spécialité, devraient bien au
moins
nous
présenter desscènesvraisemblables : l'un d'euxnous
montre,sousle titre de YEté, trois
ou
quatrejeunes daines couchées toutesnues
dansun
pré; ily en aune
qui s'amuse à chatouilleruue
autreavec
un
brin de paille qu'elle luimet
dans le nez. Je neme
rap-pellepas en avoirjamais rencontré dans ce
costume
à lacampagne
;mais
jeme
demande comment
estdonc
faite lapeau
decesdemoi-selles, pour ne pas être désagréablement piquées et déchirées par
les centaines de pointes d'épingle des herbes champèties : je
me
supposeun
moment
à leur place;je seraisbien vite debout!Li: SALON DES CUAAIPS-ÉLYSttS
|5
Après
les muliu^s, ily a lescardinaux deM.
Vibert:on devaits'y
attendre; cette
année
M.
Vibert intitule son tableau leCordon
Bleu. 11 s'agit,
connue
à l'ordinaire, de semoquer
des cardinaux. Ces cardinaux ont faitbombance,
et, à la fin d'un copieux etsuc-culent diner, ont
mandé
leniaitrc-queux, pourle complimenter.Le
cuisinier se présente guilleret et riant, lui aussi, un large cordon bleu surla poitrine, et eux, les yeux brillants, lesjoues coloréespar
les vins généreux qui brillent
dans
leurs coupes, portentun
toastjoyeux k l'artiste qui les a .-i bien régalés.
Il n'y a pas à s'indigner : M. Vibert, qui est allé à
Rome,
connaît certainement la vie des cardinaux, celte vie remplie par les plus importants travaux, la présidence des congrégations, la direction des œuvres, la protection des missions, les écoles, les confessions,les audiences, la correspondance avec tous les pays;
il ne s'abuse pas sur la portée de ses railleiios; il y a vingt ans, ces
calembre-daines pouvaient Aùre sourire, les piqûres étaient légères et à
fleur de peau; indéfiniment répétées, elles font
un peu
hausser les
épaules; c'est toujours la
même
chose,comme
unemanie
devieux qui vous laconte l'histoire qu'il vous a dite cent fois,que
vous savez par cœur, et qui vous inspire quelque pitiépour
cethomme
d'esprit qui ne trouve plus rien de
nouveau
à vous conter.Un
vrai tableau de g.nre, c'est celui de M. deMunkacsy,
l'Airfavori: dans
une
aubergeou un
cabaretdes provinces danubiennes, des Hongrois, des Serbes ouRoumains
faisant silenceet écoutantun
de ces airs nationaux, mélancoliques ou
fiers, qui ont le
don
de lesaitendiir ou de les électriser.
Dans
cette salle soaibre,aux meubles
antiques, ils sont Là, attentifs, immobiles, les regards perdus dans le vague, jeunes et vieux, absorbant,
pour
ainsi dire, le chantdu
\ioloncelle et de la harpe, rêvant, tremblant d'émotion et de sou-venirs; en eux renaît tout
un
passé ou serévèle toutun
avenir.
Ln
vieillard, aux sourcils épais, la têtecouverte d'un bonnet de
four-rures a,surtout,
un
caractèresaisissant :quand
onavu
cette figure,
on ne l'oublie pas; elle représente toute une race.
Dans
mon
souvenir, je voisdeux
lions,un
parM.
Bonnal, l'autrepar M.
Géiôme;
mais cesdeux
lions sont dansune
situation biendilïéiente.
Le
lion de M. lî-onnat est celuique
rencontraSamson
etqui se trouva
mal
de cetterencontre.Dans
le tableau deM.
Bonnat,^Q
REVUEDU
.MO>DE C.VTilOLIQUESamson
a pris le lion corps à corps, l'a terrassé et acculé sur ses pattes de derrière; debout, il le tient entre sesjambes
tendues, et,saisissantsa tête
énorme
qu'il lève d'avant en arrière, il lui ouvrelagueule, etavec
une
telleforce qu'il va luidéchirer les mâchoires, et, après les mâchoires, le restedu
corps.On
n'en doute pas, la têledu
lion abeau
être puissante, ses crocs formidables, il ne peutbouger, il va tout à l'heure s'affaisser et râler. Et
Samson
ne
semble pas faire d'effort extraordinaire : il est d'une forcequi passe tellement les autres
hommes,
qu'on ne s'étonne pas; le peintre, avecun
sentiment juste de la vérité, l'a représentécomme
un
homme
vigoureux, aux bras solides,mais
sans exagérerla saillieet la grosseur des muscles.Ce
beau
jeunehomme,
l'Écriturenous
l'apprend, sera
un
des instruments de la justice de Dieu. Il estpeint avec cette couleur vive et
chaude
qui caractériseM. Donnât
et quimet
sespersonnages en relief. Mais on sedemande, non
sanssourire, pourquoi son
Samson
estcomplètement
nu; ilsemble
qu'iln'a pas
dû
choisir cette toilettepour
se colleter avecun
lion.Le
lion deM.
Gérôme
n'est pointun
lutteur,du moins pour
lemoment;
c'estun
observateur : il setrouve dans le désert, seul, etquel désert!
une
vallée bordée demontagnes
abruptes, etsemée
de rocs, de rochers platsqui lui fontcomme
un
parquet, etmontagnes
et rochers, jaunis, torréfiés par le soleil; tout autour,comme
un
cirquegigantesque, se dressentles
monts
dénudés.Le
lion,dans
une
de ses pérégrinations, estarrivé à
une
sortede terrasse, quidomine
cette vallée de rocs, et, arrêté là, au bord
du
vide, il dresse sespattes de devant sur
une
roche et, le cou tendu, lesyeux
fixés versun
point qu'on ne voit pas, regarde au-dessous de lui, tout en bas. Regarde-t-ille spectacleinattendu de cette valléedéserte etmorne?
Les
philosophes ontremarqué que
lesanimaux
s'effrayent, maisne
s'étonnent pas. Celui-ci semblerait
donner un
démenti aux philoso-phes, ilparaît surpris, il regarde, ilobserve, on dirait d'unhomme.
Mais non, ce lion n'est pas le curieux
que vous
pourriez croire; ilaperçoit dans la vallée
un
autreanimaU
dont il voudrait faire saproie,et,s'ilregarde en bas si altentivcment,c'est qu'il se
demande
comment
ilva
bondir, sauter dessusetl'emporter.Ce
sontdessen-timents bien plus naturels aux lions
que
les observations philoso-phiques.Quoi
qu'il en soit, il intéresse le spectateur.Quant
à lavallée de rocs, ellea quelque chose de fantastique,
on
diraitqu'elle n'appartient pas â notre planète; si l'on se trouvait tout âcoup
LE SALON DES CUAMPS-ÉLYSÉES
17
transporté là,
ou
resterait immobile etmuet, silencieux en présencede cette ruine d'une
montagne
écroulée : c'est cette impressionsans doute
que
le peintre a voulu rendre, il y aréussi.Mais, de tous les tableaux de genre exposés cette année, celui
que
je trouve le plus spirituel est le tableau de M. Chocarne, Pressé! C'estune
page
philosophique :deux
petits gamins,un
porteur detélégrammes
etun
garçon pâtissier, se rencontrent et,comme
ils ne se sont pas vus depuis longtemps, depuis lasemaine
dernière : « Tiens! si
nous
faisions une partie de billes! »Aus-sitôt dit, aussitôt fiût : le
télégramme
et les gâteaux à porter etqu'on attend
impatiemment,
anxieusement peut-être, sont oubliés,et voilà
mon
petitpcàtissier trèsappliqué à atteindrela billedu
télé-graphiste, qui l'observe
non moins
gravement. Ils sont charmanis, tous deux, cesenfants,l'unen uniformesombre
de l'administraiion,l'autre avec son tablier blanc et son berret blanc, très en relief,
d'ailleurs, etpeintsavec esprit.
Vous
souriez : parbleu! est-ceque
cela ne sepasse pas ainsi dans le
monde, parmi
leshommes
faits?«
A
demain
les allairessérieuses! »VII
La
Sculpture.La
sculpture Française a, de tout temps, été distinguée;même
à notre époque,malgré
quelques défections et quelques tentatives malheureuses,lessculpteurs ontgardélerespectdeleurart etsesontrarement
livrésàlafantaisie: de làleursupériorité, (/estque
lasta-tuaire ne souffre pas l'ignorance
ou
la négligencedu
dessin; sans dessin, pas de statuaire, et le dessin c'est la tradition, etquand
on
aditla tradition, c'est
comme
si l'on disait la règle, la raison.La
sculpture est restée raisonnable, voilà pourquoielleestrestée
supé-rieure.
Elle a fait cette année,
une
grande perte par lamort
d'un de sesmaîtres les plus justement admirés, M.
Chapu,
etque
rend plus sensible encorel'exposition desesdeux
dernièresœuvres
: lastatueassise de 3/"" la Princesse deGalles, dans laquelle la dignitéet la
grâce
du modèle
s'unissent àl'artpuret savantdu
sculpteur.Mêmes
qualitésdans
lemonument
du Cardinal
deDonnechose,
agenouillé,très ressemblant, et dont l'arrangement des draperies, d'un goC;t
18
r,EVUEDU
MONDE
CATHOLIQUEexcellent, est digne du
grand
artisteque
regrette l'école Française.M.
Delaplanche,mort
aussirécemment,
n'étaitpasun
aussigrand
artiste
que M. Chapu,
mais il a laissé desœuvres
de talent : il étaitremarquable
par lapensée qu'ilcherchait à mettredans sesperson-nages. Celuide celte année,
Eve
avant
lepéché, est fort curieux à.examiner : elle vient d'accepter de Satanle fruit défendu et, restée
seule,elleréfléchit, avant dele portera
Adam;
accroupie, immobile,les
yeux
fixés surl'avenir, et le souvenirdel'ordredu Très-Haut
luirevenantàl'esprit, elles'adresse
une
fouledequestions : «Pourquoi
cette défense?
A
quoibon
cetteexceptionpour
ce fruit?Qu'advien-dra-t-il si elle contrevient à l'ordre? Quel
grand
dommage
peut-ily
avoir? N'est-cepasun abus
inconcevable de pouvoirque
cette igno-ranceimposée
parDieu
à sa créature! Il doit y avoir là quelque chosed'extraordinaire! ce serait bienintéressant h voir et à savoir!etc., etc. )) Elle s'arrête :
que
fera-t-elle?Voilà ce qu'à voulu rendre le sculpteur, etil
ne
s'estpastrompé
;si
Eve
s'intéressesivivement à laquestion, le spectateur nes'inté-ressepas
moins
à suivre sur son visage le passage de ses rapides pensées.On
saitle résultat des méditations delamère
du
genrehumain
:nous
pouvons
voir toutdesuite un des effets lesplus déplorables deses délibérations,de son crime,le
mot
hélas!n'estque
trop vrai, dansune
très jolie oeuvre deM.
Robert, intitulée : le RéveildeFaban-dojiné. C'est
un
tout petit enfant, né de quelques jours, enveloppé dans ses langes,que
samère
a déposé àla porte d'uneéglise, d'un hospice, etqui, ense réveillant, tourne instinctivement sesyeux
verscelle qui hier, ceite nuit encore, épiait son premier
mouvement
en
souriant, et, ne la voyant pas, s'étonne, et cherche, et se
demande,
dans sa petite iijtelligence, ce quiest arrivé,
où
ilest, etoù
die est? Et sesgrandsyeux
ouverts peignentsibiensa surprise,son attente,son anxiété, qu'on est pris de pitié;
on
ne peut s'empêcher, en lerencontranttout à
coup
devantsoi, sousses pieds, de s'arrêter etdese
demander
aussi ce qu'il va devenir, et s'ilne
sera pas bientôtrelevé, plaint et
embrassé
parun
de ces anges dela terre, qui n'estpas
une
mère,mais
qu'on appelleune
sœw\
et qui remplacesidou-cement
la mère.Ce
petit enfant, étendu à terre, emmaillotéune
dernière fois avec
un
soin attentif et visiblepar lamère
coupableou
misérable,mais certainement malheureuse, a le
don
d'émouvoir tous ceux qui voient sa gentille petite figure et sesyeux
inquiets : « J'aii.E s.\r.o\ Di:s CHAMPS Éf.vsî'Ls
19
envie de l'emporter! » disait
une femme.
C'estun
des succès del'exposition desculpture.
11 est autrement attachant
que
laDiane
de M. Falguière, qui,dès l'entrée
du
jardin, s'impose d'abordh. vos regardset quêtevotreapprobation.
Eh
bien, non!quelleque
soit l'habiletédu
sculpteurà assouplirlesmembres
danslemarbre, quelleque
applicationqu'il aitmise
àdonner
à sa Déesseun
air noble et fier, uneattitude éléganteet naturelle, ellene m'attire ninesatisfaitpleinement.
Le
bras tendusur l'arcabsent, mais
que
toutlemonde
suppose, elle lance au loin,en courant,
une
flèche, quisûrement
va atteindre ledaim
qui fuit;mais sa
jambe
levée, si elle est vraie etbien modelée, n'a pasune
attitude gracieuse, et l'on souhaiterait
que
lemouvement
de sa course fûtmoins
rapide,pour
ne pasjeter sescheveux
détachés en lourdemasse
sur son bras et sur sa figure qu'elle rend rienmoins
que
jolie.Eh
! céleste Diane,quand
on est déesse,on
n'est pasdis-pensée de se bien coifTer, et de ne pas aller échevelée àtravers les
bois!
J'aurais
dû
signaler aussi, avec le Réveilde
l'abandonné,un
groupe
conçu
dans lemême
sentiment, laMère
captive, parun
sculpteur Norvégien,
M.
Sinding, qui lesmains
liées derrière le doss'est agenouillée et se penche, se plie en
deux
plutôt,pour
allaiterson petit enfant couché par terre. L'idée est touchante, et bien
rendue;
on
se dit :Pauvre
femme!
Mais l'amour maternelcompte-t-iljamais sessacrifices!
Regardez
encore cepaysan
enlevant de sabêcheun
blocdeteiTe :lastatueestprécisémentintitulée :
A
la terre, par M.Boucher
:quoi-que
nue, ce n'est pas seulementune
académie; parla véritéde lapose, la justesse
du
mouvement,
l'étudedu
corps, ellemontre
le travail, la volonté, l'effort
du
cultivateur robuste, et patient;ce sont des qualités sérieuses, et qui expriment
une
idée vraie.Ajoutez à ces quatre
ou
cinq œuvres,lastatueéquestre deLassalle, parM.
Cordier, le plus brillant et le plus valeureux général de cavalerie de l'Empire, représenté avec cet air intrépide, cette fièreattitude, cette
mâle
physionomie, cette crdncrie, dirait-onaujour-d'hui, qui semble mépriseretappeler ledanger, et qui allait bien à
ces vaillants guerriers auxquels on applique si naturellement et si
justementle
nom
de héros;—
puis, legroupe
:Pendant
lagrève, deM.
Theunissen,personnages
aux figures si tristes, si anxieuses,20
REVLEDU MONDE
CATHOLIQUEetqui font
comprendre
lemalheur
de ces assemblées dela misère,un
deseffets,une
des conséquences, etdes inventions delaRévolu-tion impie; et vous connaîtrez les statues les plus
remarquées
de l'Exposition desculpture.Je nem'arrête pas,
malgré
letalentqu'adû
y dépenserlesculpteur,M.
Carrier Belleusc, àun groupeénorme
: leMonument
nationalde Costa-Rica, dont le sujet est celui-ci : « Costa-Rica soutenant le Nicaragua, envahi et dévasté par les flibustierscommandés
parW.
AValker, leur déclare la guerre, et suivie de trois autres répu-bliques centro-américaines, chasseles envahisseurs—
1856-1857. «On
ne peut rien voir de plusemmêlé,
enchevêtré,que
tous ces personnages courantl'un aprèsl'autre»avecdos fusils, desépées,dessabres, deshaches, des casse-têtes; les sauvages, les flibustiers, ces quatre
ou
cinq républiques échevelées, ciiant, hachant, frappant, fuyant. C'estsi compliqué, si bruyant, sipeu
attrayant, qu'on n'a qu'une idée : les laisser là et s'enfuir, aussi : « Qu'ils s'en tirentcomme
ils pourront! se dit-on, cela m'est égal! c'est, d'ailleurs, lavie de ces républiques américaines de se battre, de se
bûcher
continuellement! Je leur souhaite
un bon
despote,pour
les fairese tenir tranquilles. »
Nous
avons,nous
aussi nos sculptures guerrières : plusieursJeanne
d'Arc, l'une victorieuse, tenantun
drapeau (M. Belouin),l'autre écoutant ses voix (M. Allar),
une
troisième se vouantà laFrance
(M. Leclaire); puis, je ne saiscombien
déjeunes
hommes
armés
et brandissant, l'unun
fusil, l'autreun
pistolet; ceux-làcriant, hurlant la Marseillaise;
une
jeune fille, souvenir de 1792,battant
du tambour;
groupes,statuesguerrières (parMM.
Campagne,
Roubaud,
etc.), d'unbon
sentiment, quoique quelques-unes soientun peu
naïves. Mais on nes'en tient pas là : àpropos de patriotismeet de revanche, on prétend
nous
faire admirer laRévolution et lesGéants
de la Révolution,Danton,
particulièrement : c'est lui quiaurait, afliime le sculpteur, après Michelet, enthousiasmé la
France
par son éloquence etsauvé lapatrie : «
Un
crideDanton
traversantla France, dit Michelet
dans
son style excessifet enfiévré, arrachaitles volontaires à leurs foyers et le-; précipitait aux frontières. » Tel
nous
lereprésenteM. Paris, qui croitencoreà l'épileptique historien. Ilignore sans doute levrai Danton, lehideux Danton, l'organisateur des massacres de septembre!LE SALON DES CHAMPS-ELYSÉES 21
Autre
mensonge,
clans le groupeoù
t Alsace et la Lorraine sont associées àGambeita,
qui gémitsur l(?ur captivité,comme
s'ilncn
était pas l'auteur, lui qui proclama la guerre à outrance,
quand
toutes les ressources étaient épuisées, quanti il n'y avait plus d'armée,
dans
la seule pensée,non
de sauver l'Alsace et laLorraine (on sait que, sans le h septembre, elles n'eussent pas
été perdues),
mais
de fonder et d'imposer à laFrance
laRépu-blique, sa république, dont
nous
soullVons, dont peut-êtrenous
mourrons
!La
sculpture religieuse est représentée parun
petitnombre
d'œuvrcs :
un
Saint. Jean, parM.
Delaplanche;un
SaintLouis,un
peu
secet sévère; leSommeil
de Jésus, p:^r AL Gardet,mort
ily apeu
de temps,joli groupe,mais
qui n'a rien tle si caractérisé qu'on dise :cet enfantendormi
dans le giron de sa mère, c'est le Christ, ou tout autre enfant;une
Viergeau
fuseau, par M. Lafont,phy-sionomie
calme
et candide, destinée,je crois,à l'élégante Eglise des Trois Moutiers,que
construit M. G. Balleyguier, et dontle dessinest exposé dans les salles d'architecture; Saint Gervais et Saint Protais,
groupe
de VL Roze, simples, nobles d'attitude, lesyeux
levés versle ciel, brillants defoi, dejoie et d'espérance.
J'oserais presque mettre
parmi
lessujets religieuxun
LouisXVIf
(statue en
marbre
de M. de Chardonnet), cemalheureux
etchar-mant
enfant qui inspire la pitié,une
pitié qui appelle la prière : il estreprésentéun
bonnet rouge à la main, le pauvre petit martyr,et, malgré les injures et les humiliations dont l'abreuvait l'infâme
Simon,
il garde encore la noblesse et la distinction de sa race.De
tous les crimes qu'elle a accumulés, la Révolution n'en a pas
commis
qui lui fasse plus de tort, tant il excite d'indignation etd'horreur!
Avant
d'assisterau
défdé des portraits en buste où en pied,on
passe devantjene sais
combien
de statuesd'hommes
ou
dedemoi-selles nues, dont on se
demande
: pourquoi sont-elles là?Con-naissez-vous quelqu'un qui s'attarde à regarder ces statues
soi-disant allégoriques
ou
mythologiques, qui persistent à semontrer
à
chaque
exposition :une
Walkgrie
qui galope surun
cheval sansbride et sans
mors
;un
Ménestrel qui chante,couché
toutnu
sur son lit de mort, son dernier chant;Prométhée,
attaché parune
jambe, et levant l'autre bienhaut;un Bûcheron
mordu
par
une
22
REVUEDU
MONDE
CATUOLIQUEvipère : lavipère,qui l'apris àla cuisse, tire ferme, et.le
bûcheron
a l'air de souflVir fort;
mais
aussi,mon
ami, pourquoi vous êtremis
toulnu
pour abattre des arbresdans
les bois? si vous aviez gardé voire pantalon, vous en eussiez probablement été (}uittopour
que
la^ipère en emportâtun morceau;
la Prairie ci le Ruisseau :concevez-vous une statue représentant la prairie et
une
autre leruisseau? Moi, je les ai confondues, et je
ne
sais laquelle est leRuisseau, laquelle est la Prairie; seulement, j'admire
comment
ilpasse dans la tête de certaines gens, des idées, je
ne
dis pas sisaugrenues, mais si nulles!
VIII
Bustes et Statues de
grands hommes.
Comme
toujours, les portraits, bustesou
statues, nemanquent
pas;
comme
toujours, onmarche
entredeux
rangs de bustesde
tous les âges, de tous les
noms,
de toutes les couleurs.Pour
s'yreconnaître, il faudrait les diviser en trois ou quatre sections : les
inconnus,les fauxou vraisgrands
hommes,
les médecins, etc.Au
premierrang
des inconnus, il est juste de placer lesministres et les députés : je ne sais
combien
de députés, et deux,trois, quatre ministres
ou
ex-ministres, ont jugé à propos de fairereproduire leurs traits insignifiants en
marbre
ou
en plâtre : le plâtre eut sufii,il s'effritera encoremoins
viteque
leurrenommée
parlementaire; je ne
me
rappelle déjà plus leursnoms.
Les
médecins
sont aussien
grand
nombre
: ils ontune
spécialité;ils sont tous décorés; je ne parle pas de Ricord, dont l'habit
dis-paraîtsous les plaques de tous les ordres de l'Europe, il enavait autant, plus, je crois, qu'HoraceVernet.
Après
lui,non
seulementles
médecins
etchirurgiensfameux, M. Lannelongue, M. Robin, etc.,mais une
quantité de docteursmoins
illustres suivent, l'air aimableet satisfait;on auraitplaisir à les
demander. Le
docteurPéan
seul,en cravate blanche et très grave,
ne
sourit pas; je le conçois :passer savie à tailler, trancher, percer, déchiqueter, dépecer de la
cJiair
humaine,
cen'estpas égayant!Je remarque, en passant,
une
mode
nouvelle : des messieurs sefoutrepréstiiler avec
un
lorgnon, etcomme
il ne serait pas facilede sculpter
un
lorgnon, on enmet
un en laitonà cheval sur le nez, avecun
cojdoa en iil de fer : c'est grotesque, cesdeux
ovales enLi: SALON DES CHAMPS-ELYSÉES
23
mutai sur
une
figure blafarde en plâtre.Eh!
monsieur, sivous
n'êtes pas ressemblant sans lorgnon, privez-nous de votre buste!
J'en dis autant, d'ailleurs, de tout ce qui n'est pas beau.
Quand
on
estvieux
ou
laid, laidcomme
les numéros..., on doit s'abstenirde
se fairopourlrairc.
Avec
les illustres inconnus, lalogique veut qu'on mette lesrévo-lutionnaires, philosophes, athées, etc. :
Carnot
le régicide (statue), dont je n'ai pas besoin de parler, sonnom
étant assezconnu
aujourd'hui, grâce à son pelit-fils qui l'illustre; Thorribleet affreux
Danton
(ilaun
buste, outre sastatue); ^1'/^-Comte,
l'inventeurdu
positivisme (statue).
Qui
donc
apu
souhaiter d'ériger sur la place d'une petite ville la statue d'A.Comte?
Cetennuyeux
rêveuravait, de son vivant, vingt-cinq adeptes de sa religion positive^
y
compris sa cuisinière; il
y
en a maintenant peut-êtreune
demi-douzaine; l'un d'eux devrait bien
nous exphquer
ce qu'est cetteforme
d'athéisme qu'on appelle le positivis?nc;nous comprendrions
peut-être après pourquoi l'on dresse
une
statue àAug. Comte.
Autre
statue,Pascal
Duprat
: c'étaitun
représentant de1848,
déclamateur, redondant,
que
personne n'écoutait. Qu'a-t-il fait?Nul ne pourra vous le dire. Pascal
Duprat
n'a rien fait; mais,du
moins, il a
prononcé
des discours vides, tandisqu'envoiciun
(busteen
marbre
commandé
par
l'Etat), dont lenom
estabsolument
ignoré, Nollau.
Qui
est-ce cela, Nollau?On
cherche, ondemande,
on appelle : pas
un
échone
répond; c'estleplusillustre des incon-nus. Mais non, à force d'enquêtes, j'apprends qu'il était architecte, architecte républicain, et qu'en cette qualité, il a « organisé plu-sieursfêtes deladeuxième
république », lafêtedu Champ-de-Mars,
sans doute, avec les
bœufs aux
cornes dorées! Cela valait bienque
l'État conservât l'image de Nollau!Heureusement,
on rencontreçà et làquelques portraitsd'hommes
vraiment dignes d'estime
ou
d'admiration, des soldats surtoutetdes marins : l'amiral
du
Petit-Thouars (parM.
Frère); on est presque à sedemander
lequel? car ily
a troisou
quatredu
PetitThouars, depuis celui d'Aboukir jusqu'à nos jours, qui ont
noble-ment
perpétuél'illustration de leurnom;
l'amiraldu
Chaffaut,bon
buste,par
un
statuaire aussid'ungrand
nom,
M.
de Gontaut-Biron; Frontenac, buste parM.
Hébert,un
de ceshommes
de guerre qui gouvernaient si bien le Canada, à la fois habilesadministrateurs et24
REVUEDU
MONDE
CATHOLIQUEbraves soldats.
Avec
ces vaillantshommes,
le cardinalDesprez, parM.
Moulinier, buste qui méritera d'être reproduit enmarbre;
Barante
(statue par M.Monbur),
l'aimable et sagace écrivain desMémoires
récemment
publiés; Cavelier (buste par M. Fagel),l'auteur de
Pénélope
et de tant d'œuvres éminenles; il a bien laphysionomie
de son talent, la figure fine et de grands yeux, desyeux
qui regardent attentivement et qui pensent; enfin, presqueune
curiosité, le buste d'un nègre,M.
LuciiisLarchand
(parM. Bérard), qui,
non
seulement n'a rien de déplaisant,mais
qu'on regarde avecintérêt, car,malgré
le nez épaté et les grosses lèvres,il y a bien de l'expression dans sa
physionomie
et ses yeux: il doitavoir de l'esprit. "N'ous connaissez les vers de Musset sur le nègre élégant qui, un jour,
fumera
son cigare sur leboulevard
deGani;
l'avenir serait à la race noire dans quelque mille ans.
Vous
ne vous en effrayez pas : dans quelque mille ans! Mais, si vous voulez vous convaincre d'un danger plusgrand
et présent,vous
n'avez qu'à aller au salondu
Champ-de-Mars.
IX
LE
SALON
DU
CHAMP-DE-IVIARS
Caractère général.
Le
défautcapital de cedeuxième
Salon, et s'il persiste, il faudradire
non
défaut,mais
vice, c'est l'absence complète d'imagination;pas d'idées, nulle invention. Ces jeunes gens,
—
la plupartpossè-dent celte
grande
qualité, la jeunesse,—
formés, déformés par lematérialisme, ne connaissent
que
lamatière, ne s'appliquent qu'à rendre les effets [matérielsdu
soleil, de l'ombre,du
contraste des couleurs, etc. Ils semblent ignorer qu'il y a autre choseque
lama-tière : l'âme, la pensée, le sentiment, lapassion; et occupés
seule-ment
à cettebesogne
matérielle, lesyeux
fichés en terre, ils nerelèventjamais la tète, vers le ciel,
où
s'ouvriraient, à leursregards enchantés, des espaces infinis, des horizons sans limites et desrêvesdélicieux.
Aussi,
que nous
apportent-ils, etque
nous
montrent-ils?unique-ment
ce qu'ils ont sous lesyeux
: des paysages, c'est-à-dire,un
champ, un
arbre,un
ruisseau, des rochers,une
chaumière; ou,quel-I.I-: SAI.ON Ul CIIAMP-Dr.-MAUS '2.>
confjucs, quifait quril (jiio en soit, f[iii jniic
du
piano, qui jV'iut, qui regarde poitiflro, qui boit, quimange,
qui dorl: on, enliu, c'est leplus grand ellort de leur ppnsre, ilsfont leur poi'tiait ou celui d'un de leurs amis, et ils ne se
donnent mômrj
pas la peine de choisir une pose, de chercher le bien, le mieux; ils le regardent entrer,courir, sauter, s'asseoir : «
Ah!
restezcomme
cela! Je vaisvous
faire courant, sautant, assis! »
Leur
esprit ne se hausse pasdavan-tage qu'à copier ce qui est devant eu\. 0.ii, copier! ({u'e-t-ce, en
eflet,
que
tons ces paysages", intérieurs, portraits, où ils ne mettentrien d'eux-mC'mes,
que
l.i ligne, la cordeur et l'aspect extérieur, sice n'est des copies?
Ce
n'est pas de l'art : « l'a't, c'estl'homme
ajoutéàla nature »(Bacon). Ces jeunesgens sans imagination, sans
idées, sans invention, ne sont
que
des copistes :pour
dire lavérité,l'Exi)Osition
du
Champ-de-Mars
devrait s'appeler : /c salon descopistes.
SrÉaii.rrÉ di: l'école matkpxIelle.
Et, si vous voulez avoir tout de suite une preuve de la stérilité à laquelle sont réduits les chefs
mêmes
de cette école prétenduemoderne,
et qui n'est qu'une école de vieux, regardez la nouvellecomposition do M. Puvis de
Chavannes,
toileimmense,
qui doitorner VUote\ deville deParis : elle représente YEté. Or, savez-vous ce
que
le peintre a trouvé pour représenter l'Eté?En
avant, desfemmes
et des enfants qui se baignent; à côié, d'autres qui serhaliilient et s'essuient; plus loin,
un
pêcheur qui jette son fdet;dans
un
pré,une
charrettt>. de foinque
l'on charge, etau fond,un
massifd'arbres.
Ne
voilà-t il pasune
licho imagination, et quel estl'enfaint, l'ignorant, le premier
venu
qui n'en trouveraitautant? Jene parle i)as de la facture : c'est toujours la
même
teinte grise, etune
simplicité de dessin puérile, des bras tout d'une venue, et des doigts en fuseau.Le
conseil municipal,composé
de qui l'on sait,ne
connaîtd'ar-tistes
que
ceuxqui luiressemblent, aussi,est-ceà ceux-ci qu'ildonne
.ses
commandes,
ou dont ils'empressed'acheterles œuvres,etquellesœuvres
! L'arrivéed'untrainencjare^—
ledéchargement
ù^Un
trainde marchandises
dansune
autre gare,—
l'attroupementaupeuple,
(son peuple)
demandant
la Sortie enmasse;
ce sont là les plus grands tableauxdu Champ-de-Mars;
le dernier (du reste), a26
REVUEDU
MûNDi: CATHOLIQUEtout d'une teinte azurée, il a été passé
au
bleu.Une
municipalité, voulant imiter Paris, sa voisine, asongé
à décorer sa salle dernciriage : « Représentez-nous la Famille », a-t-elle dit
au
peintre.C'était
une
idée etune
idée raisonnableet juste.Le
peintrearepré-senté, en pleine
campagne,
des gensqui sepromènent, qui sontassis,quiboivent, qui
mangent;
il y en aun,je le reconnais, qui, à la findu
repas, enlève son enfantdans
ses bras. Il n'a compris cebeau
sujet, la Famille,
que
comme
une
occasio;; de peindreun
paysage,avec des Parisiens qui prennent l'air,
C(,mme
il les voit, l'été, ledimanche.
On
ne peut trop le redire : la recherche des elTets matériels acomprimé
en ces artistesl'imagination :Dieu
veuille qu'ellene Taitpastoutà f;utétouffée, annéantie!
N'est-ce pas
un
phénomène
monstrueux
et déplorable,que
l'ab-sence d'imagination dans cettejeunesse, danstoute cette génération
d'artistes, qui devraient,
au
contraire, se f;iire ram.arquer parune
exubérance
d'idées,une surabondance
d'imaginationî Cettesura-bondance, cette redondance, cet excès, sied
aux
jeunes gens,on
laleur pardonne, parce qu'on sait qu'elle passera. C'était la qualité, le
défaut, si vous voulez, del'école Piomantique de
1825
k 18/iO : ils étaient exagérés, insensés, fous : c'est qu'ils avaientun
idéal, ils rêvaientun
monde,
une
société, deshommes
autresque
ceuxau
milieu desquelsils rêvaient, etilsreprésentaientsouvent leursrêves en des images, des drames, des
poèmes,
des romans, des tableaux extravagants; mais ces exagérations et ces extravagancesmêmes
décelaient
une
sève abondante, qui se faisait jour et, cà et là,débordait en vives couleur.^, en nobles gestes, en figures héroïques. Et, cesjeunes gens, calmés avecl'âge, ont
formé
une
génération de peintres, de sculpteurs, de poètes, d'écrivain^, de musiciens, de créateurs en toutgenre, ontlaissé des œuvres, dont on peutdiscuterla vaijur, maisqui attestent la richesse deleur imaginalion et leur fécondité.
X
Son
insuffisance artistique.S'ils n'ont pasd'idées, ils n'ont pas plus de connaissance de leur
art : celui qui, sans être prévenu, entre dans
une
des longuesLE SALON
DU
CIIAMP-DC-MAUS27
bien
que
parun
tapissier, éprouveun
étonnenient, qui ne faitque
s'accroître à
mesure
qu'il avance. C'estune
suite de toiles peintesavec des couleurs crues, à contrastes violents, des plaquos jaunes, rouges, vertes, bleues, étendues sans
ombre,
sans demi-teintes,comme
ces tentures de papiers peints, autrefois à lamode,
quireprésentaient des personnages, des paysages, des ports de
mer,
des
montagnes,
et qui amusaient tant les enfants. Et ce n'est passeulement des paysages, laterre, les arbres, le ciel, les fleurs, qui
sont ainsi couverts de couleurs crues; les personnages ne sont pas
traités avec
un
autre procédé : lesfigures, les mains, les pieds, lecorps, les
membres,
sont peints par larges couches plates et tout d'une venue,comme
si l'on avait passé lamain
dessus. L'honnêtevisiteur, qui n'apas été initié à cette nouvelle manière, qui a
vu
leLouvre
ets'imagine qu'aprèsil pouvait se faireune
idéedelapein-ture,
marche
comme
dans
un
rêve, de plusen plus stupéfait, ahuri.Il croit d'abordà
une
mystification : on a exposé ici, se dit-il, desessais d'enfants, de petits ignorants qui
commencent
àapprendre
le dessin;mon
fils et son cousin, qui ontneuf
ans, colorient ainsileurs barbouillages.
Il faut qu'il rencontre
un
ami
mieux
renseigné, qui lui expliquequ'il se trompe,
que
c'est volontairement, de parti-pris,que
cespeintres, qu'il croit des enfants ignorants et maladroits,
composent
etexécutentainsi ces tableaux qui le font frémir;
que
ce sont deshommes
faits qui ontlongtemps
étudié, qui connaissent très bienleur art, qui feraient tout
autrement
s'ils voulaient, c'est-à-dire, dela vraiepeinture,
mais
qui ne veulent pas, et se sont mis à imiterles papiers peints, parce que, depuis quelque temps, c'est la
mode!
Et voyezl'effet d'un
bon enseignement
:mon
spectateur revientaprès cette première visite, et, la seconde fois, tous ces tableaux
verts, jaunes, rouges, bleus, ces tonscriards, ces figuresplates, ces
paysages violets, ces
cheveux
verts, ces épaules bleues, qui lefai-saient s'exclamer, qu'il appelait deshorreurs^ il
ne
les trouveplussiétranges, ilne s'étonne plus, ses
yeux
s'yhabituent: «C'estpeut-être vrai, à
un
moment,
dit-il, oui, ilme
semble avoir vu, parfois,le soleil percer à travers le feuillage et produire, en passant, des
effets aussi bizarres. »
A
peine s'il ose ajouterque
l'art n'a paspour
but de représenter des bizarreries.Le malheureux!
il estrevenu voir ce quil'indignait, il apris
une
secondefois delaDéfiez-28
REVURDU
MONDE
CATHOLIQUEVOUS
du
premiermouvement,
disait ce puits de corruption, Talley-rand, car c'est le bon! » Il avait raison; le vraijugement
sur lesœuvres
decetteécole qu'on appelleEcole
du
plein air,Impression-nistes, etc., est celui
que
vous aviez porté tout d'abord, le résultatde votreimpression
d'homme
de goûtet debon
sens : ce n'est paslà del'art, c'est l'absence de l'art!
Et la preuve
que
c'est l'absence de l'art, c'estque
tous ceux (sauf un ou deux) qui ont adopté cette manière de peindre,—
onest vite porté à l'adopter, c'est plus facile,
—
se distinguentnon
seulement par leur plat coloriage, mais par l'absencede dessin. Et,
en effet, à quoi
bon
le dessin?Us
ontune
impression :immédiate-ment, sans perdre
un
instant, ils lajettent surla toile, elle passesivite! on la saisit
au
vol, on n'a pas letemps
de s'appliquer àdes-siner
un
rayon de soleil sur la nuque, qui la rend toute jaune, l'ombre d'unefeuillesurlabouche, quilarend
toute noire : « Voilàce
que
jeveux montrer
: qu'importeque
la lignedu
couou
deslèvressoitexacte! l'impression
du
noir etdu
jaune, c'esttout ceque
jevoulaisfaire voir; vous n'avez plusrien à
me
demander!
»Grand
homme!
imagination sublime, qui tend àme
montrer
des lèvresnoirciespar
une
feuille! Aussi, ils ne dessinent plus.M.
Boldini, par exemple,veut-il peindreun
jeune garçongambadant
surun
canapé,il
ne
cherche pas à dessiner le corps, le buste, lesmembres,
demanière à ce
que
je reconnaisseun
buste et desmembres;
ildonne
à
une
jambe un
contour qui la fait sauter à droite, à l'autreune
contorsion qui la jette à gauche; le
pauvre
petit, s'il se mettait debout, serait bancal : « Mais, Monsieur, il saute, il bondit sur lecanapé capitonné! C'est cequ'il fallaitprouver,
quod
cratdemons-trandum!
»S'ils traitent ainsi les bras et les jambes, vous pouvez juger
comme
ils font des pieds et desmains
: presqueaucun
(saufM.
Besnard)ne
sedonne
la peine de les dessiner : regardez lesmains
des personnages deM""
MadeleineLemaire
qui, pourtant,peint les fleurs'et les fruits si jolimentet d'une couleur si agréable :
il y alaplace des doigts, c'est tout ce qu'on y peut trouver. Quel-ques-uns
même,
que
l'on croirait vraiment instruits,ne
sont pas plus soucieux de la justesse de la forme de leurs personnages.M.
Roll a peintdeux
jeunesfemmes
nues, accroupies dansun
pré, quinous
tournent le dos, si singulièrement construites, qu'ellesne
Li: SALON DU CUAMP-DE-MAnS
20
doivent avoir
que
des nioiliés dejambes;
ce sont des nabotes. Ilparaît,
du
reste,que
lamode
pour
lesjeunes filles d'aller s'asseoii*toutes
nues
en pleinchamp
a gaj^nô: nous en avons déjà rencontré. Etje neparle pas des tableaux les plus étranges, de ceux qu'on trouvemême
excentriquesparmi
les excentriques, des portraits blafards deM.
Blanche, des paysages de M. RalTaelli,Aulour
de lacarrière
de
sable^ sujet bien intéressant, de la \uit, de M. Ilodler,où
l'on voit, étenduesdans
la plaine, des formes mi-blanches,mi-noires,
comme
des cercueils noirs recouverts d'un drap à croix blanche; maisnon!
Ce
ne sont pas descercueils, on s'approche, cesont des
hommes
qui se réveillent dans la nuit, et regardent, lesyeux
fixes, devant eux;ils se sont couchés en pleinchamp,
comme
lesjeunesfilles de M. Roll, mais enveloppés,
du
moins, decouver-tures, de suaires, veux-je dire : les suaires sont blancs, et noirs
leurs visageset leurs
mains;
c'est lugubre.L'auteur de celte plaisanterie
un
peu
lourde (c'estun
grand
tableau), AI. Hodier, estSuisse,
comme
M. Boldini est Italien,—
un étranger,comme
cent autres peintresdu
Salondu
Champ-de-Mars,
non
pas cent,mais
deux
cent, trois cent.On
aremarqué que
cetteExposition, qui se qualifie de Nationale,
compte
aumoins parmi
ses
membres un
tiers d'étrangers; et, ilfaut l'ajouter avecsatisfac-tion, ce sont ces étrangers qui se jettent dans les plus
déraisonna-bles exagérations. Ils viennent étudier en France, ils sont saisis
d'abord par les violents eflets de l'école
du
plein air, des impres-sionnistes; ils n'avaient jamais vu cela : laFrance
est regardéecomme
la première nation artistique; si l'on y peint ainsi, c'est leprogrès! Ils se mettent à imiter ces nouveautés, et,
comme
lesélèves imitent
moins
les qualitésque
les défauts, sur lesexcentri-cités des Français ils greflent leurs bizarreries, leurs rêves, leurs
imaginations exotiques; ce sont eux surtout qui exposent, sans
sourciller, sans se douter de leur naïveté, ce qui faitsourirele
bon
sens français, ce
que nous
appelons, tout uniment, des horreurs!XI
Les Exceptioms.
Grâce
à Dieu,dans
cettemer
de folie et d'ignoranceapparais-sent quelques tètes qui surnagent, quelques
noms
méritant denou-30
REVUEDU
MONDE
CATHOLIQUEvelle génération à la
mode, mais
des artistesconnus
et qui ontdonné
des preuves répétées de talent, de science, de goût et detravail. Il suffit dedésigner leurs
œuvres;
en lesnommant,
oncon-naît leur genre de mérite :
un
excellent portrait de M.Gowiod,
parM.
CarolusDuran,
simple, sans tapage de couleur, caractérisé,vivant; les belles
dames
portraiturées par M. CarolusDuran
(iln'y en a pas
moins
de sept peintes en pied), voudront bienme
permettre de
ne
pas décrire leurs superbes robes;une
tête de jeune filleRomaine,
Giovajiina, qui sort littéralementdu
cadre, avec un joli rayon de soleil qui cflleure le front, concessiondis-crète et de
bon
goût faite à l'écoledu
plein air par l'auteur,M.
Le
Bayle, dont le ferme dessinmontre
qu'il étudiesérieu-sement
à la villa Médicis;deux
élégantes personnesspirituelle-ment
peintes, parM.
Dubufle, sous lenom
de la Cigale et laFourmi;
les fins tableaux anecdotiques deM.
Delort,particulière-ment
celui intitulé :Après
dixans,où une
jeunefemme
quiarrive,au
bout d'une longue absence, à la maisonabandonnée,
enmonte
les
marches
d'un pas et d'un air qui témoignent quelles pensées,quelssouvenirs s'agitenten elle et
que comprend
le spectateur;un
bon
portrait de inagistrat, parM.
Parrot;deux ou
trois portraits habilement traités deM.
Aublet,—
toujours des portiaits, presqueque
des portraits et des paysages,comme
je vous le disais; et,enfin, car
comment
mieux
finir, la tète fort ressemblante deM.
Jo-séphin Péladan (par
M.
Desboutins), qui a trouvémoyen
de faireparler de lui dans tous les journaux et d'occuper le public
de
sa personne,non
en coupant laqueue
de son chien,mais en
sinti-tulant le
Mage
et en mettant devant sonnom
un
mot
qu'onne
comprend
pas, Sâr.Quant aux
paysages, plusieurssont jolis etmême
bons; les plusremarqués
sont signés deMM.
Cazot, Iwill,Hagborg,
Montenard,Damoye,
etc.Que
cette nomenclature suffise à la gloire de ces paysages, qu'on ne peut nidécrire, ni,au
bout depeu
de temps, se rappeler.Le
Christ chez le Pharisien.Le
tableau qui ol)tientle plus de succès, devant lequel sepres-sentles visiteurs, c'est la
Madeleine
chez le Pharisien, par M.Jean
Béraud
(tableau de dimensionmoyenne,
dit de chevalet).Ce
quiLE SALON
DU
CHAMP-DE-MAHS Ôl(llirist repiésenlé avec le
costume
traditionnel, la robe bleue etlatunique blanche, tousles personnages sonthabillés
comme
de notre temps, sont placésdans
un
intérieur de notre temps, et repré-sentent despersonnes denotretemps. Etcespersonnages ne sont pasles premiers venus, ce sont de gros financiers,desarchimillionnaires
renommés,
tons ou presque tous juifs; on les reconnaît et on lesdésigne :
M.
de Rotschild,M.
Ephrussi, M. A. Franck, professeurau
Collège de France, etc. Ils sont là douzeou
quatorze, autour d'une table, près de prendre le café, qu'apporteune
accorte sou-brette (elleauraitdû
être évitée, celtefemme
dechambre
en bonnet blanc, d'autant plusque
chezun
riche publicaincomme
l'amphi-trion, ce n'est pa;
une
femme
qui sert,mais
un
valet, etellepour-rait être facilement supprimée),
quand
la pécheresse entre, qui seprosterne
aux
piedsdu
Christ et à qui le Christpardonne
: « Et ceux qui étaient h table avec luicommençaient
à se dire : quiestcelui-là qui
remet
lespéchés? (Saint Luc). »La
pécheresse étendueen ses
beaux
vêtements dfins la poussière, levisage, quoiqu'onne
le voie pas,
noyé dans
les larmes, est d'unbeau
et tragiquemou-vement;
les pharisiens, spectateurs de cettescène, en entendant laparolemiséricordieuse
du
Christ, stupéfaits, écoutent, le regardent,les uns
ne
comprennant
pas, d'autres, immobiles et réfléchissant,tous arrêtés
dans
leurspensées par cet actenouveau
et surhumain.La
figuredu
Christ pourrait être plus noble etne
réalise pas letype divin qui est en nous,
mais
tous les autres personnages sontexcellents, dessinésetpeints avec
une
intelligence,un
esprit etun
art qui intéressentsingulièrementles visiteurs.Ilsont l'expressionetl'attitude quiconvient: onsourit de l'élonnement
du
grave financierdebout, qui reçoit le Christ et à qui s'adresse le Christ; de celui,
un
sourd, qui abrite son oreille de lamain pour mieux
saisir ces parolesinattendues; de cetautre plus éloigné qui allume son cigare,et va tout à l'heure se retourner
pour
voir ce spectacle extraordi-naire : la pécheresse repentante et les pharisiensmuets
devantleMaître
que
suivent les foules,que
déjà quelques-uns croient leMessie, qui porte sur son front l'auréole divine, et
que
lemonde
bientôt appellerale
Sauveur!
Certainespersonnes sont blessées d'un tel sujet et affectentde se scandaliser
que
le Christ soit ainsi représenté au milieud'hommes
de notre temps, vêtus
comme
nous. Si l'artiste avait prétendu peindreun tabhau
de dévotion, on comprendrait l'objection;mais
32
REVUE DUMONDE
CATHOLIQUEil n'a jamais pensé à suspendre sa toile clans
une
chapelle,pour
yexciterà la prière; ce n'est pas Ja première fois,
du
reste, qu'on peintleChristou
lessaintsdansun
miheu
etavec despersonnages(lu
temps où
vivait l'artiste; lemoyen
âge n'ajamais représenté lesapôtres, les Juifs et les saints qu'en
costume
du
quatorzième oudu
quinzième siècle.
Ce que
M. JeanBéraud
a voulu faire, c'estune
scène morale et satirique, dont les acteurs soient des
hommes
connus, et, il ne pouvait choisir despersonnages plus vivants, plus
typiques et plus vrais. Etilaréussi : la foule ritde la
mine
effarée de ces publicains en facedel'éternelle vérité, ritet applaudit. C'estla revanche
du
krach, revanchebien anodine, ilfaut l'avouer! Et voyez la différencedu
talent et de l'ignorance, de l'esprit etde... son contraire; il y a, au Salon
du
Champ-de-Mars,
un
autretableau analogue, par
un
peintre Norvégien (luthérien, sans doute), M. Skredsvlg. Or, vous allez passer cent fois devant ce tableau, sivous n'en connaissez pas le titre, sans deviner qu'il représente le
Christ, et, bien plus,
que
le peintre a eu l'intention de faireun
tableau religieux.
Que
voyez-vous, en effet?Dans
lacampagne,
au
premier plan, desfemmes
qui étendent des tapis, des éloflespar terre, peut-être
pour
les faire sécher; à côté,une
femme
quipousse
une
brouetteoù
est couchéun
pauvre diable infirmeou
boiteux;
un peu
plus loin,une
autrefemme
qui dit bonjour àun
jeune
homme,
un
jeune bourgeois de la ville voisine, en veston eten
chapeau melon;
lejeunehomme
rend son salut à lafemme
etcaresse en passant les blonds
cheveux
de l'enfant qu'elle tientparla
main
; quelques arbres, une maisonnette,nous
sommes
à lalisière d'un village. C'est
une
scènechampêtre
de Norvège,pro-bablement
du pays du
peintre et, sous ce rapport, elle nemanque
pas de caractère et de pittoresque. Mais,
du
tout!Ce
n'est pas surle paysage qu'il entend appeler notre attention.
Le
jeunehomme
en veston, coiffé d'un
chapeau
melon, c'est le Christ, et c'est luipour
qui l'on étend ces tapis, vers qui l'on, brouette cet infirme etqui dit : « Laissez venir à
moi
les petits enfants! »Ceux
qui s'étonnent, cene sont pasceux qui le voient accomplir des niiraclvs,mais
les visiteursdu
Salon qui, en consultant le livret, apprennent,par le titre : le Fils
de
niommc,
qu'ils sont en présence del'JIomme-Dieu!
Le
[leintre Norvégien a, sans doute, eu unebonne
intention, mais, vraiment, nous ne saurionsnous
prendre à sesl.E SAI.ON DU C1IAM1»-Di;-MARS 33
prier, plus religieux; et, en tous cas,
pour
être compris, parlerplus clairement!
Puisquej'en suis aux tableaux religieux, je cite, en passant,
un
crucifix ({uevient baiser
une
dame,
lejeudi saint, sujet assez froid;une
Picta, parun
Allemand,M.
Klingers,où
la douleur a eude
singuliers résultats : elle a rendu saint Jean tout vieux, et rajeuni
extrêmement
la sainteVierge;une
Fuite enEgypte^
de M. Lerolle,la saintefamille, traversantle désertdanslanuit, protégée,
accom-pagnée
d'un vol d'anges, idée poétiqueun peu
perdue dans labrume;
un
Christmarchant
sur les eaux, par M. Duez, petittableau
où
il faut louer la vive expression de surprise, d'elTroi et,en
même
temps, d'adoration des disciples, à la vue de ce fantômequi, la nuit, s'avance
marchant
sur les flots,non
comme
une
ombre,
mais
esprit et corpsvivant, et en qui ils reconnaissent leur maître, Jésus! Malgré cemouvement
de foi sincère et bien senti,cette agréable toile,
où
lespeintres remarquerontsurtout la factureetlaperspective, est
moins
un
tableau religieux qu'un joli tableau decabinet.Le
meilleur,comme
sentiment, serait encore laMarie-Madeleine
deM. Edelfelt, peintre Finlandais(c'est plutôt laSama-ritaine),
tombant
àgenoux
devant le Christ et, lesmains
jointes,le suppliant, l'adorant, le
nommant
le Christ; d'une expression trèsvive, le visage éclairé par la foi (à quoi ne laisse pas d'aider
un
petit procédé de métier qui fait briller,
comme
un
rayon blanc,une
larme dans les yeux), il pourra très bien prendresa placedans
une
chapelle de couvent.
XII
La
Sculpture.Les
œuvres
de sculpture sont en petitnombre
à l'Expositiondu
Champ-de-Mars,
et l'on enremarque
peu
d'importantes.Ce
quiexcite le plus la curiosité, c'est
un
soi-disantmonument
composé
de six ou sept personnes couchées à terre,
parmi
lesquellesun
enfant étendu sur sa mère, tandis qu'un huitième personnage soulève la pierre d'un
tombeau
pour y
placer tous ces corps. Pourquoi ces morts posés à cinqou
six piedsfun
del'autre? Quels sont-ils?Quel
fait rappellent-ils? Ni inscription, ni mention dansle livret. Cette bizarrerie a sans doute eu pour but d'arrêter le
spectateur,
comme
un
point d'interrogation.On
regarde, on seZk
r.E?UEDU
MONDE
CATHOLIQUEdemande
ceque
c'est,on
ne devine pas et l'ons'en va : le plandu
sculpteur a réussi.Deux
ou trois statues enmarbre
: la Princesse de Salenie, parM. Lenoir,
pour
la chapelle de Dreux,bon
travail, telque
le veutla tradition; la Mélancolie, par
M.
Injalbert, dans l'attitudequ'ai-mait à prendre M""" Dorval, la fameuse actrice;
Marie
Stnart, par M. Ringel;Borda,
qui inventalesextant, instrument de marine, etdont
on
adonné
lenom
au
vaisseau-écolede Brest, parM.
Aobé,
qui a fort bien exprimé l'attention
du
jeune officier, cherchant lasolution de son problème.
Le
même
sculpteur a aussi une statue de Boucher, le peintre galantdu
dix-huitièmesiècle, quinemanque
pas de qualités d'exécution, mais qui inspire des observations
embarrassantes.
Boucher
est allé s'asseoir surun
rocher,—
s'as-seoir d'un côté seulement, car il jette de l'autre sa
jambe gauche
comme
un
danseur, ce quine
semble pas précisément la positionla plus
commode
pour
peindre,même
quand
on est aidé,comme
lui, par
un
Amour
quiveutbien luitenirsa toileou
sa palette.On
voitque
la fantaisie n'est pas absente de cette exposition desculpture; il faut la voir surtout dans les projets de
monuments
:monument
de Carnot, c'était inévitable;monument
de Danton, tous deux par M.Roche;
Danton
grimacefortici, et est laidcomme
un
singe.Quelques
bustes sont habilementtraités :une Jeune
fille,dans
une
pose gracieuse, par M'"" Besnard;M.
Alphand,
parM.
Coutan, fort ressemblant; puis,une
quantité d'illustrationsvraies
ou éphémères
:Octave
Feuillet, sans grande expression,comme
ses livres;M.
Wolff,du
Figaro;M.
Lozé,\e préfet depolice, dont je
me
garderai de rien dire, halte-là! si ce n'est qu'ila l'air d'un
homme
du
monde,
oui, vraiment, sous la troisièmeRépublique!
M.
Taine, philosophe matérialiste, renié par lesspiri-tuaiistes, et historien conservateur renié par les radicaux, ce qui
fait qu'il n'est d'aucun
camp;
J/"" Séverine, parM.
Jouant, autre personnage quinous
met
en doute,mais
dont ily
a plutôt lieud'espérer;
un
ardentmouvement
du cœur
peut l'entraîner loin,—
du bon
côté;M.
Puvisde Chavannes,
j'en ai assez parlé; JM.ledocteur
Levraud^
présidentdu
Conseil municipal de Paris, parM.
VitalCornu
: puisqu'il est médecin, il devrait bien nous aiderà en finir avec cette
méchante
copie de laCommune!
Et, pourter-miner, jetez
un
coup d'œil sur le jardin, avec ses jets d'eau, sesco-LE SALON
DU
ClIAMP-DE-MARSSo
lonnes, ces statues blanches qui le décorent, il est charmant, bien dessiné, plaisant à voir; il y fait frais : c'est l'œuvre la plus jolie
de cette Exposition de sculpture.
XllI
L'Exposition des Indépendants.
11
y
adonc
un
troisième Salon, celuiformé parles artistesrefusés desdeux
Salons desChamps-Elysées
etdu
Champ-de-Mars,
et quise sont réunis
pour
exposer leurs œuvres, en prenant lenom
aCIndépendajits.
Le
malheur, c'estque
la plupart de ces œuvres, sept cents environ, ont, en eflet, été conçuesindépendamment
du
bon
sens,du
goût, del'étudeet de l'art.A
part lestableaux dedeux
ou
troisartistes connus,
comme
M.
Mouchablon,
et écartés, par erreurprobablement, des autres salons, c'est à peine si l'on rencontre, çà
etlà, quelques
œuvres
qui inspirent quelque intérêtou
l'espéranced'un talent à venir : leportrait en pied
du
R. P.Charmetant^
parM.
Castellani, qui a, déplus,une
Charge de
cuirassiers^où
l'on nepeut méconnaître
une
verveetun
emportement
debon
augure;une
petite toile, de
M.
Lespine, lesSept
péchés capitaux^ qu'il a eu letort et l'enfantillage de représenterpar sept têtes de moines,
mais
dont il est juste de
remarquer
la vivephysionomie
et le gestevrai;un grand
tableau, le plus importantcomme
étendue de ce Salon,la
Reine
desMassagètes
Tomyris^
ordonnant de plonger la têtede Gyrus dans
un
vase de sang, tableau peintcomme
avec de lasuie, tant il est noir,
mais
dont la composition et l'attitude despersonnages
montrent
legerme
de qualités sérieuses; quelques paysages,une ou deux
natures mortes,une
casserole en cuivrenotamment,
brillante et en relief à faire illusion, par M. Lévy, etc'est à
peu
près tout ce qu'on pourrait dire acceptable.Mais, hélas! ensuite, quelle
débauche
d'inventions saugrenues, quelle multitude d'essais decommençants,
de tâtonnementspuérils,d'imitationsnaïves!
que
d'insanités, de bizarreries, d'ignorance, et d'horreurs!Les
conceptions ridiculesdominent
:un
tableau deM.
Anquetin,toutvert,une
dame
àmanteau
vert,un
fiacrevertetun
cheval vert;
une
jeunedame,
dans son lit, dontun
jeunehomme
baise lespiedsavec conviction, et qui pouffe derireen leregardant3G
REVUEDU
:\!ONDE CATKOLIQDEen dessous;
une
Eve
cueillant lapomme,
tandisque
le serpents'en-laceà son poignet
comme
un bracelet (parM.
Noblot);M.
Thivrier,ledéputé,danssablousebleuetouteneuve;
M.
Carnot
recevant lesautorités d'unesous-préfecture,etparaissant aussiimpassible qu'en-chanté.
Mais le chef-d'œuvre est letableauintitulé : r
Amour
tuépar
leVice, qui fait lajoiedes spectateurs etmérited'être décrit.
Dans
le cielbleu, ?urlalune encroissant,marche
un ânevu
de dos; surl'àneest assiseà califourchon
une
jeunedame
vue
aussidedos, toutenue,sauf des bas roses attachés avec des jarretières bleues et chaussée
d'escarpins vernis, jouant d'une
mandoline
donton
voit passer decôté le
manche.
Ils s'en vont ainsi, l'un portant l'autre, trottinantallègrement parle ciel,
quand
lepied del'àneheurtel'Amour, quia eu la malencontreuse idée de se coucher tout de son long surlecroissantdeïalune, etlourdement,
pesamment,
cegros pied sepose sur laliguredu
pauvre petit diable, quifaitune
grimace affreuseetdontles
yeux
sortentdelatête.Du
coup,ilestprobablequ'ilestmort. Cetamour
agonisantest le seul dont on voit le visage; des autres on ne contemple que.... lacroupe!On
sort de cette exposition avecun
sentiment de tristesse. Cesexcentricités, cesbizarreries, ces horreurs, cesextravagances, vous
ontfait
un
moment
sourire,hausserlesépaules, passer avec dédain; puis,quand
on n'a plus cette collection de folies devant les yeux,on
pense à leurs auteurs, et l'on est prispour
eux d'une sincèrepitié :
Que
vont devenir tous ces jeunes gens?que
de faussesvocations!
que
de vanités qui s'abusent!que
d'impuissance!que
d'ignorance! ils
ne
se doutentmême
pas de ce qui leurmanque,
car, s'ils s'en doutaient,ils n'auraient pas appelé le public à juger leurs œuvres,
où
tout fait défaut : dessin, couleur, perspective,composition, sentiment, étu5es, observation, imagination, idées!
Etl'on f^c dit : quel
bonheur
si, demain, par les rues letambour
battait
pour
la guerre! Ils dresseraient la tête, ces jeunes gens quicherchentleurvoie,et,reconnaissant l'inanitéde leursvisées,jetant
là, pinceau etpaletteinutiles, ilss'élanceraient, ilscourraient
s'ali-gner dans les rangs des bataillons, et fiers, ardents, marcheraient