COPIE CONFORME
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Editions-68, 2009 Traits de Trets Editions-68, 2009 Contre-Pouvoir Editions-68, 2011
Jacques BLANCHART
COPIE CONFORME
Atramenta
© 2012 – Jacques BLANCHART Licence Creative Commons BY-NC-ND 3.0
http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/3.0/deed.fr Publication et dépôt légal : Janvier 2012
Editeur : Jacques BLANCHART En partenariat avec
Atramenta
Näsijärvenkatu 3 B 50 33200 Tampere
FINLANDE ISBN : 978-2-9531283-5-2
Imprimé en France
www.atramenta.net
Introduction
« Copies conformes » est la deuxième aventure du Commissaire Tantau (voir « Contre-Pouvoir »).
Après avoir lutté contre le pouvoir des grands patrons d‟industrie, le voici en butte à de jeunes loups psychopathes.
L‟illustration de la couverture est due à Bernard Morin.
Difficile de parler de Bernard Morin tant son œuvre est marquée par la diversité la plus étonnante. Portraits, paysages, peintures orientalistes, natures mortes... rien n'échappe à son regard.
Aquarelle, peinture à l'huile, sculpture ou modelage, ce sont ses éléments. Sens de la créativité, imagination et sens artistique l'accompagnent.
Inventeur des « images subliminales positives », les plus grandes autorités de son pays d'accueil -le Maroc- ont reconnu son talent. Quatre timbres de ce pays en portent d'ailleurs la représentation.
Il est donc aussi un peu magicien. Alors, ne soyez pas étonné si certains de ses portraits vous suivent plus que du regard et arrivent directement sur vos murs.
http://www.artabus.com/morinbernard/
1. De sang-froid
Le « Cuba Libre » était en pleine effervescence. Le petit pub aixois était bondé de monde et des éclats feutrés de musique traversaient les vitres, les portes et les murs.
Soirée habituelle d‟été indien. La nuit était tombée depuis plusieurs heures mais une chaleur encore un peu moite régnait encore en ville. Le Boulevard Carnot était devenu assez calme et quelques rares passants se pressaient vers le centre de la ville.
La porte s‟ouvrit brutalement laissant passer trois jeunes gens bruyants et manifestement un peu éméchés. La musique était montée d‟un cran et l‟on pouvait maintenant entendre clairement les vociférations endiablées de Fatal Bazooka. La porte se referma et le bruit s‟estompa. Les jeunes gens s‟étaient regroupés dans une encoignure de porte cochère et parlaient à voix basse.
— Bien, bien, vous avez tout ?
— Oui, oui.
L‟un des gars ouvrait une longue boîte plate, à l‟intérieur, une espèce de pilulier, des DVD ou CD, des sachets, des bijoux.
— C‟est ça, oui, c‟est ça. Bien bossé, les gars, bien bossé.
— Bon, alors, on aura la tune ?
— Pas de problème, je l‟ai avec moi.
Mais avant même qu‟il puisse esquisser le moindre geste, deux ombres noires se faufilèrent à moins d‟un mètre d‟eux.
— Mais qu‟est-ce que… ??? cria celui qui avait les boîtes en main.
Il n‟en dit pas plus.
Une des ombres tendit le bras.
La fusillade fut instantanée. Pas très bruyante, d‟ailleurs.
Plop, plop. Comme des bouchons qui sautent. Cinq fois, dix fois.
Les trois gars s‟écroulèrent.
Le tout avait duré six à sept secondes.
Les ombres s‟approchèrent et se penchèrent sur les corps inanimés.
— Le DVD, le DVD, murmura l‟une des ombres.
— Oui, oui, je sais.
La boîte fut saisie par leurs mains, retournée, jetée par terre.
— Là, là....
Une des ombres s‟empara de deux DVD.
Une fenêtre s‟ouvrit dans un immeuble à dix mètres de là.
Un vieil homme se pencha.
Derrière lui, une voix fluette demanda :
— C‟est quoi, Richard ?
— Des jeunes qui se sont battus.
Il referma la fenêtre et dit à sa femme.
— Des drogués probablement. Dors, ma chérie, la police va s‟en occuper.
Il s‟allongea près du corps décrépit de sa compagne, sentit monter en lui de vieilles douleurs articulaires et pensa.
« Petits salopards. »
+++
2. Tantau et Schultz
Tantau était affalé sur son bureau.
C‟était un vieux bureau en bois dur tordu et grinçant. Un de ces bureaux de « dans le temps », un meuble dont on aurait honte chez soi mais qui, ici au boulot, rappelait que les choses avaient une âme ou, plus prosaïquement, un manque flagrant de budget.
Tantau somnolait. Il était presque minuit mais cela lui plaisait de rester tard. Il se sentait moins vieux depuis qu‟il avait reçu une lettre de l‟Administration lui annonçant sa nouvelle affectation. Il avait gagné trois années de vie et en riait encore.
Tantau se redressa, saisit le petit chevalet en aluminium qui se trouvait au bord de son bureau et le porta à ses yeux.
« Commissaire Divisionnaire Tantau ».
Il rit doucement. Il ouvrit le tiroir à droite de son bureau et en tira la lettre.
Il la relut pour la centième fois.
Commissaire Divisionnaire Tantau. Voilà, il avait réussi ce coup-là aussi. Il en avait eu marre de jouer les experts et voulait sentir l‟action. Certes, celle-ci ne lui avait pas manqué ces derniers temps mais cela n‟arrivait que de manière ponctuelle.
Ils avaient décidé de le mettre à la retraite. Il avait refusé.
Soixante-six ans, c‟est un bel âge pourtant. Il avait joué sur les nouvelles lois qui interdisaient à un employeur de licencier quelqu‟un pour mise à la retraite. Il aurait pu rester à la Police Scientifique plusieurs années mais s‟y serait ennuyé. Alors, il avait accepté le principe de la retraite…mais pas tout de suite. Il avait négocié. Cela avait duré des semaines. Ils avaient fini par craquer. Il avait trois
ans devant lui. Avec le titre et la fonction de Commissaire Divisionnaire. Il allait enfin pouvoir se donner à cœur joie.
Oh bien sûr, il avait pu participer à bien des affaires mais on faisait moins appel à lui, maintenant. La Police...et même les Autres. Cela allait changer.
« Chef ? »
Il se souvenait de sa toute première affaire, quarante-cinq ans auparavant. L‟histoire de cette jeune femme qui avait volé son patron. Par haine. Par haine gratuite. Aucun mobile. Tantau avait vingt-cinq ans et on lui avait filé l‟affaire pour lui casser ses dents de jeune loup. Affaire tordue s‟il en était. Et oui, pas de mobile. Mais Tantau a deux qualités : la Mémoire et l‟Irrationnel. Il a coincé la femme en deux semaines. En se rappelant une affaire similaire qu‟il avait découverte dans les Annales de la Police de 1897 et en se disant tout simplement que si personne n‟avait trouvé, c‟est que l‟affaire était illogique. Simple.
« Chef ? »
Et puis, tout s‟était enchaîné. Des cas simples mais surtout des cas tordus. Sa formation d‟ingénieur l‟avait naturellement amené dans les cadres de la Police Scientifique. Tantau y était devenu célèbre car il commençait toujours en disant : « J‟ai déjà vu cela quelque part ». Et cela voulait dire qu‟il l‟avait vraiment vu ou qu‟il se souvenait de quelques lignes dans les vingt-cinq mille pages d‟Annales qu‟il avait mémorisées. Tantau était devenu
« La Mémoire ». Il n‟avait que ça à faire.
Et puis le monde avait changé.
« Chef ? »
Changé tellement vite. L‟Europe était entrée dans un cycle terrible de dépopulation. Ensuite, les États-Unis. La Russie, les pays orientaux avaient d‟abord jubilé. Et puis cela leur était tombé dessus sans signe avant-coureur. Dépopulation.
Ça avait été la chance de Tantau. L‟âge de la retraite avait été reculé. 62 ans, puis 64, puis 66.
« Chef ? »
Alors les Politiques avaient imaginé des mécanismes de relance de la natalité. Prime au troisième enfant. Prime au deuxième enfant. Prime à l‟enfant tout court car le taux de natalité était tombé à 1,23. Les démographes avaient prédit la fin du monde en trois générations. Enfin, la fin du monde humain. Car les fleurs, les animaux, les bactéries, les protozoaires et les virus étaient toujours là, eux. Il y avait juste l‟homme qui allait ajouter son nom à la liste des espèces disparues comme le Tigre de Tasmanie ou plus récemment l‟Ours Blanc. Et puis ce phénomène horrible.
Seuls se reproduisaient les plus violents, les plus carnassiers.
Parmi les hommes. Alors les gens se tournaient vers les prêtres.
Et les prêtres disaient : « Priez ».
« Chef ? »
Alors, les Politiques avaient sorti l‟arsenal habituel des primes, des baisses d‟impôts, de la surquotation familiale et de l‟immigration. Ah ! L‟immigration ! Sauf que cela avait été à deux doigts de provoquer la guerre. D‟abord avec l‟Afrique devenue prospère et qui voyait ses jeunes cadres brillants et parfaitement reproducteurs s‟évanouir vers la vieille Europe.
« Les Colonialistes sont de retour ! » hurlaient-ils.
N‟importe quoi. Ils ne savaient même plus ce que le colonialisme avait été.
Il y eut des ambassades saccagées, des embargos violents, des cargos coulés.
Et la dépopulation continuait. Partout. Et l‟âge de la retraite montait, montait. Hi, hi.
« Chef ? »
Tantau la Mémoire vivait tout cela. Quel bonheur.
« Chef ? »
Tantau ouvrit les yeux et les leva vers le grand gaillard efflanqué qui se tenait debout devant lui, patient, infiniment patient. On lui avait dit : « Tantau est notre Mémoire, il ne faut pas le bousculer. ». Alors, il était patient. Cela faisait
dix minutes qu‟il était là.
— Oui, Schultz ? murmura le vieil homme d‟une voix chevrotante.
Il adorait faire croire qu‟il était diminué, bon pour la casse.
Les gens abaissaient alors leur garde, devenaient moins agressifs.
— Chef, on a appelé du Commissariat du centre-ville. Il y a eu un meurtre.
« Un meurtre ». Tantau ferma à nouveau les yeux. Un meurtre. L‟âme humaine révélée. La vraie. Il sentit l‟appel du mystère et de la chasse. Il se sentit frémir. Frémir encore.
Aimer ces picotements du corps et de l‟âme. Il rouvrit les yeux.
— Rassurez-moi, Schultz, ils n‟ont pas arrêté le meurtrier ?
— Non, Chef, d‟ailleurs....
— D‟ailleurs ? Schultz hésita.
— C‟est le bordel, Chef.
— Le bordel, Schultz ? Ne me dites pas que c‟est un suicide maquillé ou qu‟il n‟y a pas d‟indices ?
— Non, justement, Chef, c‟est le bordel parce qu‟il y a trop de morts...
— Ah ah, combien ?
— Trois.
— Des vieux ?
— Non Chef, des jeunes.
— Oooohh.
Tantau jubilait. Trois morts. Et jeunes. Cela n‟allait pas arranger les statistiques, ça.
— Je crois qu‟il faut qu‟on y aille, Chef. C‟est compliqué.
Tantau leva la main. Et puis, il ferma les yeux.
— Cinq minutes, Schultz, cinq minutes, si ce n‟est pas trop vous demander.
Tantau devait exercer sa mémoire. Quelque chose lui disait que le film de ses souvenirs allait l‟aider dans cette affaire.
Et puis, il y avait Schultz. Ludwig Schultz. Alsacien,
inspecteur de police expérimenté, qu‟on lui avait mis comme adjoint. Schultz aurait dû prendre sa place et être promu.
Ennemi alors ? Il ouvrit les yeux.
Schultz était devant lui, patient comme un chat qui attend que la souris sorte de son trou. Tantau voyait Schultz brasser sa propre mémoire. Ou ses frustrations.
Tantau le regarda longtemps. L‟autre ne bronchait pas.
Non, pas de vraie frustration, pensa Tantau.
On lui avait adjoint Schultz pour une raison précise.
Mais il ne savait pas encore laquelle.
Que de mystère.
Tantau se frottait mentalement les mains.
+++
3. Règlements de comptes
Schultz et Tantau se rendirent sur les lieux du crime.
Pendant tout le trajet, ils n‟échangèrent aucun mot. Non par gêne, ni par indifférence mais parce que leurs réflexions respectives ne trouvaient leur développement que dans le silence.
Schultz conduisait. Après quelques centaines de mètres, ils purent voir les éclairs perçants des gyrophares. Arrivés près des premiers véhicules de police, Tantau vit que c‟était vraiment le bordel. Trois véhicules de police, neuf flics, un substitut du Procureur, une demi-douzaine de Punks Gothic et trois corps recroquevillés près de l‟entrée d‟un pub. Cuba Libre. Un légiste examinait les corps. Tantau s‟approcha de lui.
— Alors ? demanda-t-il.
Le légiste ne leva même pas les yeux.
— Deux morts. Le troisième -et il désigna un des corps d‟un geste vague de la main- bouge encore. L‟ambulance devrait arriver.
Trop de chance, pensa Tantau, un vivant, cela allait être facile. Il se trompait.
Le substitut se jeta sur lui. Il avait l‟air paniqué.
— Commissaire, enfin vous voilà, trois meurtres, vous vous rendez compte trois meurtres ! À Aix-en-Provence !
— En réalité, pour le moment, deux meurtres et une tentative, précisa Tantau que cet énoncé très administratif remplissait de joie. Il n‟en fallait pas plus pour déstabiliser un rond-de-cuir.
Il n‟y avait plus eu de meurtre depuis bien longtemps à Aix.
Il n‟y avait d‟ailleurs plus que des vieux et à part quelques psychopathes récidivistes et soigneusement surveillés, il n‟y avait guère que des grabataires atteints de démence sénile.
On injectait régulièrement quelques fonctionnaires à peine pubères pour garder une moyenne d‟âge à deux chiffres. Et n‟ayant pas plus de mémoire que les vieux. Et le substitut était bien jeune. Tantau l‟ignora et s‟approcha des corps.
Trois Punks. Il scruta leurs visages. Pas vraiment en bonne santé…observa-t-il. Mais pas drogués non plus. Quelque chose d‟indéfinissable. Tantau retourna les deux cadavres. Il y avait des trous partout. Massacrés au pistolet automatique.
À voir les dégâts, du calibre 9 mm au moins. Une arme avec un sacré chargeur. Et de sacrés gaillards pour les manier.
Ou de la rage.
— Chef ?
Tantau sourit. Schultz devait avoir trouvé quelque chose d‟important. Schultz lui tendit une grande boîte.
— À la manière dont Schultz le regardait, il y avait autre chose.
— Oui, Schultz ?
— Cette boîte, Chef....elle a été ouverte, son contenu jeté au sol.
— Par accident ?
— Non, Chef.
Car Schultz avait un don : il avait une sorte d‟ordinateur analogique dans le cerveau. Il pouvait voir des objets, des signes, des empreintes, des dépôts microscopiques, des poussières dans n‟importe quelle situation et reconstituer des trajectoires, des événements. Tantau regarda Schultz avec intérêt. Il lui plaisait.
Le Commissaire s‟approcha du troisième homme. Vivant ? Plus pour longtemps. Dans le coma déjà. Tout était silence.
Personne ne parlait. Tout le monde les regardait. Tantau évita les questions stupides du style « Qui a fait ça ? » ou les instructions encore plus idiotes du genre : « Ne touchez surtout à rien ! ». Il regarda les Punks totalement effrayés.
Les trois victimes n‟avaient manifestement rien à voir avec eux. Il allait quand même devoir les mettre en tôle et pourtant ils n‟y étaient pour rien. Il le savait déjà. Il regarda
les flics et dit :
— Embarquez-les !
Les flics se jetèrent sur les Punks qui protestèrent à peine et les entassèrent sans ménagements dans les voitures par paquets de trois ou quatre. Tantau souriait. Ils n‟étaient contents que dans l‟action.
Les voitures éloignées, Tantau se mit à rôder autour des corps. Le légiste opérait toujours mais en était maintenant au troisième corps.
— J‟suis légiste pas urgentiste, grommela-t-il, elle arrive cette ambulance ?
Tantau s‟approcha du premier cadavre. Il se pencha, saisit le menton de ce qui avait été un jeune homme probablement plein de vie. Pourquoi Tantau pensait-il cela ? Curieux.
C‟était bien l‟impression que ce visage lui faisait. Les lèvres étaient roses. C‟est cela qui lui donnait l‟air d‟un jeune homme. Jeune et vieux. Les traits étaient durs comme ceux d‟un homme qui a trop vécu. Bizarre.
Tantau retroussa les manches du cadavre. Le légiste leva la tête, l‟air alarmé.
— Il y a quelque chose ? demanda-t-il.
Tantau regarda le creux des coudes. Vierges de toute piqûre.
Le légiste se leva et s‟approcha.
— Ah oui, bizarre, dit-il après avoir jeté un œil aux bras, j‟aurais juré qu‟ils étaient camés à mort. Aux doigts de pied, peut-être ?
Il arracha les baskets sans ménagement. Se gratta la tête, perplexe.
— Ah non, ici, non plus.
Tantau souriait. Bien sûr qu‟ils n‟étaient pas camés. C‟était vraiment le bordel. Il allait peut-être s‟amuser. Il ne savait pas encore que son amusement allait être de courte durée.
— Bon, dit le légiste, en se relevant, j‟examinerai tout ça demain. Je suis cané. Ils doivent se piquer dans le cul ! Tantau rit de bon cœur.
— Ils ne sont pas camés... Je peux ? ajouta-t-il en les
montrant du doigt.
— Oui, mais ne les secouez pas trop.
Et le légiste s‟en alla, monta dans sa petite auto et partit en trombe. Au loin, une sirène d‟ambulance se fit entendre.
Tantau fit un geste rapide à Schultz et ils se mirent à fouiller consciencieusement les deux cadavres.
— Des vrais junkies, finit par grommeler Schultz, ils n‟ont rien sur eux.
— Oh si, dit Tantau en examinant avec attention les doigts de celui qui respirait encore.
Schultz s‟approcha. À l‟annulaire, là où il y aurait pu y avoir une bague, il y avait une ligne très fine.
— Tu peux lire ? demanda Tantau.
— Bien sûr, répondit son alter ego
— Et alors ?
— Ford_221.
— Et les autres ?
Schultz se pencha sur les cadavres, examina leurs mains et finit par dire :
— Ford_356 et Ford_352.
— Ça veut dire quoi, à votre avis, Schultz ?
— Je n‟en sais strictement rien. Ils ont acheté la même bagnole ?
— Tu ne vois rien d‟autre ?
— Ils se ressemblent, on dirait des frères ou des cousins.
Le substitut était resté à l‟écart tout ce temps. La vue des cadavres le rendait malade. Il finit par s‟approcher et murmura :
— Vous avez trouvé quelque chose de particulier ?
Tantau le regarda avec intensité. Après quelques secondes, il haussa les épaules.
— Non, une bagarre, probablement.
— C‟est sûrement l‟un d‟eux n‟est-ce pas ? fit le substitut en montrant d‟un geste vague la direction que venaient de prendre les voitures de police.
Il y avait dans sa voix quelque chose de suppliant, de
pathétique.
— Oui, dit Tantau, sûrement....n‟est-ce pas Schultz ? Ce dernier hocha la tête.
— Allez, viens, Schultz, on a du travail.
Et ils plantèrent là le substitut.
— J‟aurai le rapport quand ? grommela-t-il.
Tantau qui lui tournait déjà le dos agita la main. Cela pouvait dire « demain » ou « je ne sais pas ». C‟est Schultz qui répondit :
— Demain soir, Monsieur le Substitut.
— C‟est tard !
— Demain soir, Monsieur le Substitut, répéta imperturbable Schultz.
Tantau souriait. Il aurait vraiment pu être son fils, pensa-t-il.
Décidément, il lui plaisait.
Quand fatigué, excédé, le substitut entra dans sa voiture et démarra, Schultz demanda :
— Pourquoi pas un règlement de comptes ou une bagarre avec les Punks ?
— Même pas un seul papier...pas un seul document, ni ticket, ni merde quelconque...pas drogués non plus...et chacun avec ce micro-tatouage-là où il y avait une bague.
L‟ambulance était enfin arrivée. Sur un signe de Schultz, le jeune urgentiste se précipita sur le troisième homme. Il finit par dire :
— Il est loin…coma…mais le pouls est bon. Allez, on l‟embarque !
Les infirmiers soulevèrent le corps et quelque chose tomba des plis du pantalon.
Schultz se pencha et ramassa une petite boîte en plastique, comme un pilulier. Elle avait dû s‟échapper de la grande boîte.
— Centre Hospitalier, cria l‟urgentiste.
Tantau hocha la tête, saisit le médecin par la manche et dit :
— Je veux une analyse ADN courte sur les trois gaillards.
Pour demain, débrouillez-vous.
— Oh...je suis urgentiste...adressez-vous au labo de la Police ! Tantau lui montra une carte plastifiée. L‟autre pâlit et murmura :
— Ce sera fait. Demain.
Il monta dans l‟ambulance qui partit en trombe.
Tantau se tut. Longtemps. Schultz examinait toujours le pilulier. Tantau finit par dire :
— Ouvre-la. Doucement.
Ce que fit Schultz avec précaution. Il renversa la boîte précautionneusement dans sa paume et des graines s‟en échappèrent.
Schultz les porta à ses narines et ses traits trahirent sa perplexité.
— Je ne connais pas cette drogue, dit-il.
Tantau qui s‟était approché, éclata de rire.
— Pourquoi riez-vous, Commissaire ?
— Oh si, tu les connais, oh si.
Schultz renifla à nouveau. Il hocha la tête.
— Désolé, dit-il, je ne vois pas.
— Tous les matins, Schultz, tous les matins, tu en prends.
Il riait de plus belle en regardant l‟air effaré de son adjoint.
— Du blé, Schultz, c‟est du blé !
— Du blé ?
— Oui, des graines de blé. Qu‟est-ce qui est marqué sur la boîte ?
— Il y a une étiquette …CTPS 1013611, Triticum Aestivum.
— Triticum, le blé. Qu‟est-ce qui te surprend le plus dans cette affaire ? demanda Tantau.
Schultz fit appel à sa mémoire. Il ne trouva rien de comparable dans ses annales personnelles.
— Je ne sais pas, finit-il par avouer.
— Ne fais pas appel à ta mémoire, réfléchis plutôt.
— Ils ne sont pas drogués, ils n‟ont pas de papier, ils sont flingués à mort et transportent des grains de blé et une boîte avec des DVD !
Tantau se remit à rire.
— Allez, Schultz, viens, on va dormir sur cette conclusion.
Schultz ramena Tantau devant le Commissariat. Personne ne savait où habitait le Commissaire. Même pas son adjoint.
— Bonsoir Commissaire.
— Bonsoir, Schultz, demain, priorité numéro 1 : le blé.
— Et le blessé ?
— Dans son état, il n‟ira pas loin. Faut juste empêcher qu‟on s‟approche de lui.
Tantau sortit du véhicule sans répondre, sans autre salut.
Il pressentait quelque chose de grave. De subtil. De difficile.
Il n‟avait pas tort.
+++
4. « Il faut les trouver ! »
La pièce était sombre. Juste éclairée par la projection d‟images sur un mur blanc.
Dans l‟ombre, assis à une grande table ovale, deux hommes.
Jeunes. Tout au plus une petite quarantaine d‟années.
— Trois d‟un coup, murmura l‟un d‟eux.
— Des bons ?
— Mmm…un bon, deux moyens.
— Indices de performance ?
— 185 pour le meilleur, le plus jeune, 140 et 110 pour les deux autres.
— Ah ? 185 quand même…et ils se sont laissés piéger ?
— Le chef, le 140, était le moins doué et puis ils n‟ont eu aucune chance. Ils ont été massacrés sans pouvoir se défendre.
Il y eut comme une sonnerie électronique.
Dans le coin de l‟écran, l‟image d‟un petit téléphone vibrait.
L‟un des hommes fit un geste rapide.
Une image apparut lentement sur l‟écran. Juste un adolescent.
— Thierry ? fit l‟un des hommes.
— Bonjour Leonard, bonjour Ben.
— On en sait plus ?
— Pas vraiment.
— Thierry, qui, en France, est capable de mener une telle opération ?
L‟adolescent se gratta la tête.
— Vous savez, c‟est une terre d‟anarchistes ici. Il y a des groupes partout.
— Y a-t-il un groupe capable d‟être mieux informé que nous ?
— Non, impossible. Tous ces groupes sont minuscules. Ils ne se parlent pas entre eux.
— Alors, cela veut dire qu‟ils ont été informés.
— Certainement.
— Par un traître.
L‟adolescent parut effrayé.
— Oui, certainement, finit-il par murmurer.
— Thierry, il semblerait que l‟un d‟eux soit encore vivant.
C‟est lequel ?
— Le 140, le chef.
— Ah ? Savez-vous où il est ?
— Oui, à la clinique universitaire d‟Aix-en-Provence, en France…mais il est gardé comme dans une forteresse.
— Bien, Thierry. Ne vous montrez plus maintenant. Restez au repos. On vous réactivera lorsque le délai de sécurité sera passé.
Et l‟un des hommes, Leonard, coupa la communication.
Il se tourna vers l‟autre.
— On a donc été trahis une fois de plus.
— Oui, dit Ben, cela devait arriver. On a formé trop de gens à la fois, trop de risques. Et puis, on les a formés de telle manière que l‟argent soit leur seule motivation.
— Il le fallait, c‟est ce qu‟il y a de plus efficace et on n‟a pas trop de temps. Il faudra pourtant penser à modifier le programme de formation. Quand ce sera plus calme. Il faudra qu‟ils deviennent...loyaux.
— Qu‟est-ce qu‟on fait maintenant ? On se met en chasse ? Leonard réfléchissait. Il était manifestement le chef.
— Oui…mais pas d‟urgence absolue…notre programme reste prioritaire, il faut même l‟accélérer…Est-ce que ton organisation est capable d‟absorber le double ?
Ben se frotta le menton. Il grogna, se gratta la barbe légère qui lui couvrait le menton et finit par dire :
— Bien sûr qu‟on va y arriver, bien sûr.
Leonard sourit.
Ils n‟avaient pas le choix.
Leur programme était grandiose.
Ils allaient sauver l‟Humanité.
Alors, tout devait réussir.
— Appelle Jude et Jerome, qu‟ils se préparent. J‟en veux soixante de plus dans le mois. Donc il faut qu‟il fournisse les produits en grande quantité.
Ben était perplexe. Cela lui semblait impossible mais il avait aussi appris que rien n‟était impossible, que les seuls obstacles venaient de leurs hésitations.
Leonard l‟observait attentivement. Il posa sa main sur son bras, le fixa dans les yeux et dit avec une douceur extrême :
— Nous sommes l‟écume dans laquelle naîtra une nouvelle civilisation. Celle qui sauvera le monde.
Ben sourit. Leonard était un grand homme.
Ils allaient réussir.
Ils le devaient.
+++
5. ADN
Le lendemain, Schultz passa prendre Tantau dans un square d‟Aix.
— Où allons-nous exactement, Commissaire ?
— Direction Cavaillon.
Schultz monta sur l‟autoroute relativement calme ce matin- là. Ils restèrent silencieux toute la durée du trajet.
En sortant de l‟autoroute, Tantau indiqua le chemin à Schultz par des gestes brefs de la main. Schultz resta de glace. Il sentait qu‟il était inutile de poser des questions.
Après des tours et des détours, ils arrivèrent dans une espèce de propriété agricole. Des champs à perte de vue et des serres immenses. Modernes. À l‟entrée du domaine, il y avait un panneau.
« GEVES ».
— Qu‟est-ce que c‟est ? demanda Schultz qui venait d‟arrêter le véhicule sur un geste bref du Commissaire.
— Le Groupe d‟Études et de Contrôle des Variétés et des Semences.
— Ah ?
— C‟est un centre de recherches associé à l‟INRA. Des spécialistes des graines, des semences, des plantes.
— J‟imagine qu‟ils vont nous expliquer ce que signifient ces inscriptions sur les étiquettes ?
— Mieux que ça.
Tantau prit son téléphone portable, un smartphone du dernier cri.
— Professeur Christelle Lecot ?
— ...
— Commissaire Tantau. Nous pouvons entrer ?
— ...
— Nous arrivons.
Tantau fit signe à Schultz qui démarra le moteur et entra dans le domaine. Ils arrivèrent près d‟une grande maison de style provençal. Près de l‟entrée, une jeune femme les attendait. Lorsque Schultz et le Commissaire furent près d‟elle, elle dit :
— Qu‟est-ce que je peux faire pour vous ? demanda-t-elle manifestement sur ses gardes.
— Répondre à quelques questions, répondit Tantau en lui souriant.
— Ah... bien...suivez-moi.
Ils entrèrent dans la maison qui était décorée avec une simplicité monacale. Dans tous les couloirs, sur tous les murs, il y avait des photos de champs et de plantes. Des textes aussi. Écrits dans un jargon incompréhensible.
La jeune femme les fit pénétrer dans un petit bureau. Sur la porte il y avait une étiquette : « Pr Lecot ».
Elle les fit s‟asseoir et posa son menton entre ses deux mains. Tantau sortit le pilulier de sa poche et le lui tendit.
Elle le prit, l‟examina et dit :
— CTPS 1013611, des grains de blé, vous voulez plus de détails ?
— J‟aimerais en connaître l‟origine.
— Ce genre de flacon est utilisé par nos fournisseurs de grains...celui-ci est...
Elle se tourna vers son ordinateur portable et se mit à pianoter avec une dextérité stupéfiante. De profil, elle était encore plus belle. Ses cheveux blonds mi-courts dessinaient des courbes un peu folles. Schultz vit que Tantau l‟observait avec une grande attention.
Les doigts de la jeune femme couraient sur le clavier. Elle finit par trouver ce qu‟elle cherchait, parut assez perplexe et reprit la boîte qu‟elle examina plus attentivement. Enfin, elle se tourna vers les deux hommes, reposa à nouveau son visage entre ses mains avant de dire :
— Le fournisseur est l‟entreprise Agrisud de Lozère.
— Une entreprise française ?
La jeune femme sourit.
— Vous poursuivez une idée, n‟est-ce pas ? demanda-t-elle.
— Oui, si l‟on veut. Une entreprise française ? réitéra-t-il.
Elle ne fit pas mine de consulter son ordinateur. Elle fixait le Commissaire avec des yeux d‟un bleu intense.
— Oui, une entreprise française... mais dont l‟actionnaire principal est une société nord-américaine...l‟Alaska Food.
— Comment cela se passe ?
— Oh, c‟est très simple...nos fournisseurs nous envoient régulièrement des échantillons de grains soigneusement sélectionnés, étiquetés, documentés, tracés. Nous effectuons un contrôle et puis nous prenons des décisions.
— Par exemple ?
— Soit de les autoriser à produire et à commercialiser ces graines, soit d‟en arrêter la production et de nous remettre des échantillons.
— Pourquoi faire ?
— Nous les stockons.
— Ici ?
— Ici, dans un autre centre INRA et dans des cas assez rares, au Spitzberg.
— Au Spitzberg ? En Islande ?
— Oui, dans le Svalbard.
— Le « coffre global de semences », n‟est-ce pas ?
— C‟est bien ça.
— Et ces graines ?
— Où les avez-vous trouvées ? demanda-t-elle avec un air inquisiteur.
— Pas loin d‟ici, entre les mains de gens probablement peu recommandables.
Ils se regardèrent durant de nombreuses secondes. Tantau reprit la parole.
— Vous avez l‟air perplexe, Professeur ?
Elle se redressa, s‟appuya contre le dossier de sa chaise, soupira.
— Ces graines sont rares. La banque de données dit qu‟on
n‟en fabrique plus depuis plus de trois ans. Et que les trois derniers flacons sont en Islande.
— Rares comment ?
— Des graines très proches de celles qu‟on cultivait il y a dix mille ans. Avec des génomes primitifs mais complets.
Le téléphone de Tantau sonna. Il fit un geste d‟excuse, se leva et partit dans le couloir. La jeune femme se tourna vers Schultz et lui demanda.
— Rappelez-moi votre nom, dit-elle.
— Schultz. Louis Schultz. Je suis l‟adjoint du Commissaire.
Schultz n‟aimait pas son prénom « Ludwig ». Trop germanique.
— Vous lui ressemblez.
Schultz était un être flegmatique avec un contrôle de soi à toute épreuve. Néanmoins, il sursauta.
— Je lui ressemble ??
— Le regard, dit-elle avec une grande douceur.
Cela troubla le policier.
Dans le couloir, Tantau écoutait son interlocuteur. Puis il dit :
— Vous êtes sûr de ce que vous dites ? Un seul ADN ?
— ...
— Vous avez revérifié ? Réévalué les risques d‟erreur ?
— ...
— Bien, bien, nous allons rentrer à Aix. D‟ici une heure.
Bien. À tout à l‟heure.
Il raccrocha et grommela.
Quand il pénétra à nouveau dans le bureau de la jeune femme, il vit que Schultz était troublé. La jeune femme le regardait avec insistance. Il s‟assit assez brutalement et demanda :
— Ça vaut cher, ces graines ?
Elle le regarda avec une surprise peinée.
— Cher ? demanda-t-elle.
— Oui, je veux dire, il peut y avoir des acheteurs pour ça ?
— Non, je ne crois pas. Quoique…c‟est comme une archive
séculaire, le patrimoine de l‟Humanité...et pourtant, ça ne « vaut » rien.
— Et pourtant, quelqu‟un a pris la peine de payer des gens pour se les approprier. Et d‟autres les ont tués.
Elle sursauta.
— Tués ?
— Oui, deux personnes...pour quelques graines...ou autre chose.
— Vous êtes sûr que ce n‟est pas un simple règlement de comptes ?
Elle était vive.
— Peut-être, mais les graines ont changé de main...et cela valait la peine. Une dernière question, puis-je ?
— Oui, allez-y.
— Qui gère tout cela ? Qui décide que telle ou telle graine est précieuse et d‟autres non ? Qu‟il en faut dix ou mille ? Qu‟on va les garder dix ou cent ans ? Qu‟il faut les stocker ici en Provence ou dans un coffre-fort géant qui a coûté une fortune ?
Elle sourit malicieusement.
— Des scientifiques qui collaborent dans des groupes internationaux de travail.
— Vous êtes vraiment sûre de cela ?
Il leva la main pour l‟empêcher de répondre et ajouta :
— Ce n‟est pas de la provocation. Réfléchissez bien à ma question et rappelez-moi. Avant ce soir, si possible.
Il se leva, fit signe à Schultz qu‟ils allaient partir. Ils se serrèrent tous la main avec le sentiment d‟inexplicables non-dits ou de menaces latentes.
Quand les policiers furent dans leur voiture, Tantau demanda :
— Tu avais l‟air surpris quand je suis revenu dans le bureau.
De quoi avez-vous parlé ?
— Elle a dit que je vous ressemblais.
Tantau le regarda, intéressé.
— Nous ressembler ?
Et il partit d‟un grand éclat de rire.
— Nous ressembler ?
Il riait de plus en plus fort. Schultz en était presque vexé.
Mais Tantau savait que son rire était un mensonge.
Oui, ils se ressemblaient, il le sentait confusément.
Comme ces gaillards qu‟on avait agressés. Des clones. Des clones humains.
Quand ils entrèrent dans Aix, le téléphone de Tantau sonna.
— Oui, Professeur Lecot ?
— ...
— Le…épelez-moi ça…
— …
— Hervé Chouard, de la WorldActiv….OK, merci, Professeur.
— …
— Oui, bien sûr, je vous tiendrai au courant. À bientôt, merci encore.
Il raccrocha.
— Une piste ? demanda Schultz.
— Oui, un bout de fil, on va tirer dessus. Il y a les graines, les DVD, autre chose peut-être.
— Et vous allez la tenir au courant ? ajouta le policier avec une intonation de surprise.
— Peut-être.
— Pas très légal, on aura des ennuis.
— M‟en fous.
Sous ses dehors bonhomme, Tantau était un sauvage.
Schultz se demandait qui était le véritable personnage.
Mais ils se ressemblaient. Alors, il devait savoir.
+++
6. « Il ne parlera pas »
Ben avait appelé Jude. Jude Saint, était un cadre de l‟Alaska Food Inc., un groupe de sociétés spécialisées dans la conception et la fabrication de produits alimentaires, compléments et autres artefacts vitaminés. C‟était une nébuleuse opaque. On y dénombrait plus de cinquante filiales, laboratoires, antennes délocalisées ou groupes mixtes de recherche. Jude Saint, trente-huit ans, dirigeait à Anchorage une unité de planification et de contrôle de l‟Alaska Food. Il avait la main sur le développement et le cycle de fabrication d‟une ligne complète de produits. Il gérait le carnet de commandes, lançait les ordres de fabrication, faisait livrer, procédait aux encaissements. Un homme clef. Pour tout le monde.
Ben se tourna vers Leonard.
— Pas de problème, qu‟il m‟a dit, j‟aurai ce que je veux.
— Bien, bien, lance tes programmes, trouve-moi ces soixante mecs ou filles, forme-les, on en a besoin.
Il consulta un dossier qu‟il avait déposé devant lui.
— Et soixante de plus chaque mois pendant six mois. Après, on verra.
— Dans quels pays ?
— Montréal, Ottawa, Toronto, Shanghai : dix chacun, Vancouver, Paris, San Francisco, Osnabrück : cinq chacun.
Pour le premier mois. On verra la suite.
— Ce sera fait.
— Je veux que l‟on recrute des stagiaires en génétique.
Qu‟on peut acheter. On a besoin d‟antennes partout.
— Je m‟en charge.
— Je veux que l‟on se procure ceci.
Il tendit une liste à Ben. Des noms, des lieux, des sommes d‟argent.
— C‟est prioritaire, ajouta-t-il, l‟argent nous file entre les doigts.
— Ce sera fait rapidement.
— Bien, maintenant, il reste un os.
Leonard se renversa en arrière. Son visage apparut dans la lumière d‟un spot. Leonard Kavsky, trente-six ans, un visage décidé, intransigeant, âpre. Un visage d‟inquisiteur, de Borgia, de tyran perse.
— Je veux que l‟on règle cette histoire française.
— Il ne parlera pas.
— Je sais, mais c‟est un 140, on a besoin de lui, il faut le faire sortir.
— Alors, on a Jean.
— Jean ?
— Oui, Jean Levrault, c‟est un magistrat, un peu comme nos procureurs.
— Active-le.
Leonard se leva brusquement, passa derrière Ben, posa une main sur son épaule.
— Merci, Ben, tu sais ce qu‟on fait, n‟est-ce pas , Tu sais que c‟est important.
— Oui Leonard.
— Alors, il faut le faire bien et vite.
La chaleur de sa main se communiquait à l‟âme de Ben.
Leonard était vraiment un grand homme. Ce premier projet
— Ford— était grandiose. Ben était heureux d‟y contribuer.
Il se ferait tuer pour Leonard. Et puis, il savait déjà qu‟il y aurait une suite. Elle serait titanesque.
+++
7. Ford_221
Tantau regardait Schultz avec curiosité. Revenus dans le bureau du Commissaire, ils avaient échangé leurs idées, leurs pistes, leurs hypothèses. Tantau était comme un générateur continu d‟hypothèses. Il les lançait les unes après les autres puis jetait les faits dans le système ainsi construit. Ça marchait ou ça ne marchait pas. Alors, il riait et disait :
— Dieu que c‟est bête comme idée.
Schultz avait du mal à le suivre mais il aimait cette sarabande d‟idées organisées ou farfelues. Il avait le sentiment diffus que Tantau explorait tous les univers possibles. Au bout d‟une heure, le téléphone sonna :
— Bien, bien, marmonna Tantau, puis il raccrocha.
— Des nouvelles ?
— Oui…le gars est sorti du coma. On y va.
Arrivés à l‟hôpital d‟Aix, Tantau se dirigea d‟un pas décidé vers la chambre de la victime. Schultz était toujours surpris de voir que le Commissaire savait toujours exactement où aller. Il ne semblait n‟avoir besoin de personne. Il devrait un jour lui demander son secret ou sa technique.
L‟homme était sérieusement atteint. Les balles avaient troué les poumons sans toucher le cœur. Il était livide. Un médecin avait accompagné les deux hommes. Il semblait nerveux.
— Pas plus de cinq minutes, pas plus de cinq minutes, ne cessait-il de répéter.
Tantau s‟assit près de l‟homme, approcha son visage et le regarda longuement.
— Pas plus de cinq minutes, grommela le médecin.
Tantau leva la main sans se retourner.
— Le dossier que j‟ai demandé.
Le médecin lui remit une pochette très fine. Tantau se redressa et parcourut la feuille qu‟elle contenait.
Sans lever la tête, il demanda :
— Métastases ?
— On ne sait pas, répondit le médecin.
— Stade avancé ?
— Oui et non…il en a pour un an peut-être.
Tantau se rassit. Il approcha ses lèvres de l‟oreille droite de l‟homme et lui parla longuement. Schultz ne parvenait pas à saisir le moindre mot.
L‟homme ouvrit les yeux.
Ses lèvres bougèrent. Tantau baissa la tête.
Et ce fut un dialogue bizarre. La tête du Commissaire oscillait entre l‟oreille et les lèvres.
— Cinq minutes, pas plus, continuait à baragouiner le médecin.
« Cinq minutes, pas plus »
Bien sûr, pensa Tantau, il pouvait demander ce qu‟il voulait.
Cinq minutes. Pourquoi pas une ? Pourquoi pas trois secondes ? Cela prendrait le temps qu‟il faudrait. Tantau regarda Schultz. Ils se comprirent immédiatement. Schultz prit le médecin par le coude avec une infinie douceur et l‟entraîna hors de la chambre. Tantau l‟entendit parler au médecin :
— Cinq minutes, Docteur, entendu, cinq minutes, pas une de plus.
Et Tantau devina, au léger frottement contre la porte, que son adjoint se plaçait devant la chambre comme un cerbère inamovible.
Le Commissaire se redressa et pensa qu‟il n‟aurait pas fait mieux. Cela le tarabusta. Pas mieux. Comme lui. De manière similaire ou de manière identique. Quelque chose dans son cerveau se mit à fonctionner. Comme un processeur isolé qui se mettrait à piocher dans une liste de faits nouveaux, dans un réseau complexe d‟informations floues.
« Du temps » pensa Tantau « il me faut du temps ».
Mais il savait aussi qu‟il n‟aurait pas ce temps. Les choses iraient trop vite. Alors, il faudrait prendre des risques, choisir des options instables. Il n‟aimait pas trop ça. Tantau était un homme méthodique.
La première chose qu‟il entreprit fut de vider l‟armoire où se trouvaient les effets personnels de l‟homme. Tiens, un autre DVD.
— Ha ha, murmura-t-il en tirant plusieurs longs cheveux coincés dans le couvercle. Il les regarda rapidement à la lumière. Pas les mêmes. Il plia une feuille de papier et y plaça précautionneusement les cheveux et d‟autres particules. Il fouilla le reste. Rien de spécial à première vue.
Il mit tout dans un sac et le posa près de la porte.
Alors, il regarda l‟homme alité. Un clone. De toute manière, ces jeunes gens se ressemblaient tous aujourd‟hui. La mode, le comportement. Ici, c‟était flagrant. Évidemment.
Un seul ADN, une seule identité. Pire que des jumeaux.
Mais comment ? Comment était-ce possible ?
Tantau fronça les sourcils. Il regarda l‟homme plus attentivement encore, se pencha vers lui et souffla :
— Vous allez mourir, n‟est-ce pas ?
L‟homme ne bougea pas mais la peau de son visage frémit imperceptiblement.
— Très bientôt, ajouta Tantau.
Silence.
— Tout au plus quelques semaines.
L‟homme ouvrit pour la première fois les yeux.
— Votre nom ? demanda le policier.
Silence de plusieurs secondes. Les lèvres de l‟homme bougèrent. Tantau s‟approcha.
L‟homme répéta sa réponse.
— Ford.
Tantau hocha la tête.
Il prit la main de l‟homme. Ford_221. Un tatouage comme au temps des Nazis, de la Shoah. Un numéro.
— Vous êtes le numéro 221 ? Cela veut dire quoi ?
L‟homme ricana. Tantau réfléchit.
Trois chiffres. Vite, vite, pas le temps, pas le temps.
Trois chiffres.
Des clones. Trois chiffres.
Le processeur dans la tête de Tantau tournait à toute vitesse.
Trois chiffres, trois classes, trois couches.
Oui, c‟était ça.
Les clones. Trois générations.
Des clones de clones.
Cet homme était un clone. De la troisième génération. Le premier clone du deuxième clone du numéro 2. 221.
Quelque chose comme ça. Ou presque.
Dehors, des voix se firent entendre.
— J‟avais dit « cinq minutes ».
— Mais Docteur, il y a juste deux minutes de passées.
La voix du médecin se fit plus stridente. D‟autres voix. Des femmes, des infirmières.
Il était temps de conclure.
Tantau plongea ses yeux dans ceux de l‟homme.
— Tu ne diras rien, n‟est-ce pas ? L‟homme ricana à nouveau.
— Alors, tu vas mourir.
— Oui et alors ?
Tantau devina l‟âme du kamikaze, celui qui n‟a rien à perdre mais tout à gagner à mourir.
Cet homme était dangereux.
Dehors, la conversation se fit plus animée. Schultz finit par dire au travers de la porte :
— Commissaire, il faut partir, maintenant.
Mais il gardait toujours la porte close. Une minute, Tantau avait encore une minute. Que fallait-il faire ? Cet homme était vraiment dangereux, il ne pouvait pas se permettre de le voir s‟enfuir. Et ici, tout était possible. Alors il décida. Vite.
Avec du flou dans l‟analyse. Il n‟aimait pas ça du tout.
Il sortit un pilulier d‟une de ses poches, en tira une gélule dont il répandit le contenu sur sa paume. Il mouilla un doigt,
le posa sur la poudre et en frotta l‟extrémité sur la langue de l‟homme.
Celui-ci eut une convulsion.
Il s‟endormit d‟un coup.
Pour ne plus jamais se réveiller. La poudre du coma.
Imparable, indétectable. Tantau s‟essuya les doigts avec un chiffon humide sorti d‟une boîte étanche. Il prit ensuite un coton-tige, en frotta l‟intérieur de la bouche de l‟homme et le rangea dans une petite éprouvette.
— Ça, mon ami, ça va parler plus que toi.
Et puis à voix haute :
— Ils peuvent venir, Schultz, j‟ai fini.
La porte s‟ouvrit bruyamment, le médecin entra en trombe mais le spectacle le figea de surprise.
Tantau était assis à côté du lit. Il caressait doucement le front de l‟homme. Il se retourna vers le médecin, posa un doigt sur ses lèvres et dit :
— Chut, il vient de s‟endormir.
Le médecin regarda les moniteurs. Le cœur battait lentement et calmement.
Tantau en profita pour s‟éclipser sans oublier le sac avec les effets de l‟homme. Il saisit Schultz par la manche et l‟entraîna vivement hors de l‟hôpital.
— On est si pressés que ça ? demanda Schultz.
— Les choses se compliquent.
Dans la voiture, Tantau expliqua tout à son adjoint. Enfin, presque tout. Son adjoint se contenta de siffler.
Tantau conclut sombrement :
— Les choses se compliquent ou s‟accélèrent, comme on veut.
Il resta coi toute la durée du trajet.
De temps à autre, il grognait.
— Trop de monde...exponentiel...trop de paramètres...plus le temps.
Schultz extrapolait ces fragments de phrases. Il sentait que tout irait plus vite maintenant.
Au bout de plusieurs minutes, Schultz finit par demander :
— C‟est quoi la suite ?
— Beaucoup de travail, grogna Tantau, trop de travail.
Il fit un geste vers le sac et ajouta :
— On va trouver son nom là, enfin, son nom officiel. On va lancer toutes les recherches possibles. Et puis l‟ADN. Il me faut d‟autres résultats en 24 heures.
Il tendit à Schultz le papier avec les cheveux.
— 24 heures, Schultz, 24 heures, ajouta-t-il en griffonnant une adresse et un nom sur le papier.
+++
8. Le système
Le lendemain, ils étaient en grande réunion avec toute la hiérarchie de la Police Judiciaire d‟Aix-en-Provence. Ils étaient au moins douze dans la salle de réunion.
Tantau avait passé la nuit à éplucher toutes les informations dont il disposait : documents écrits, mails, photos, vidéos, présentations, textes de conférences, articles et ce qu‟il avait trouvé à l‟hôpital. Depuis une heure, il avait également les résultats de toutes les analyses ADN.
Les gens étaient arrivés les uns après les autres. Ils avaient salué Tantau avec surprise ou scepticisme voire parfois une certaine animosité.
Schultz était là aussi. Il se faisait tout petit car il n‟avait pas l‟habitude d‟être présent devant un tel aréopage.
Au bout de dix minutes, le plus ancien qui avait rang de Contrôleur Général toussa et dit :
— Monsieur Tantau, êtes-vous prêt ?
Le policier leva les yeux, referma ses dossiers et soupira longuement. Il n‟avait pas demandé cette réunion. On l‟avait obligé. Pour rendre compte. Pour que les autres sachent.
Pour que tout se sache. Pour qu‟il y ait des fuites.
— Messieurs, finit-il par dire... et Madame, car une seule représentante de la gent féminine était Commissaire, l‟enquête qui m‟a été confiée n‟en est qu‟à ses débuts et je ne suis pas sûr qu‟il soit très utile d‟entrer dans tous les détails qui pourraient s‟avérer inutiles et fastidieux...
— Vous nous en laisserez juges, susurra perfidement le Contrôleur Général.
Tantau le regarda fixement durant de longues secondes.
— Faites-nous un résumé et nous poserons les questions que nous jugerons utiles, insista le Contrôleur Général avec un signe de la main qui avait quelque chose de royal.
Tantau continua à le fixer, haussa les épaules et s‟exécuta.
Il ne parla que quelques minutes et fit un résumé concis, factuel des événements. Pas un mot de ses questionnements, pas un mot de ses pistes. Pas un mot de ses actes.
Schultz admira la capacité qu‟avait Tantau de faire une longue liste de détails cohérents mais sans en dévoiler le fil conducteur.
Il y eut comme un long silence après son exposé.
— Bref, finit par dire le Contrôleur Général, vous nous donnez le sentiment de n‟en être qu‟au début, je me trompe ?
— Pas du tout, rétorqua Tantau avec un je-ne-sais-quoi d‟ironique.
— On vous a adjoint l‟Inspecteur Schultz, vous avez déjà mobilisé une grande partie de nos ressources de laboratoire et, apparemment, cela va continuer longtemps.
— Exact.
Un des participants remuait nerveusement depuis quelques secondes. Le Contrôleur le remarqua.
— Avez-vous quelque chose à dire ?
— Oui, Monsieur le Contrôleur. Cette enquête a mobilisé trop de ressources. J‟ai en charge une enquête qui vient d‟être retardée de trois semaines parce que certaines analyses ADN auraient été jugées prioritaires. On ne peut pas se le permettre. Je vais avoir le Parquet sur le dos.
Le Contrôleur se tourna vers Tantau et demanda :
— Vous avez quelque chose à dire à cela ?
— Non. Mon enquête EST prioritaire.
Il y eut un formidable brouhaha dans la salle, des faisceaux de regards indignés, des chaises raclées sur le sol, des poings serrés.
— Messieurs, calmez-vous dit le Contrôleur, calmez-vous.
On l‟avait averti qu‟il fallait donner toute l‟assistance voulue à Tantau et cela l‟avait prodigieusement agacé. Cela venait du Ministère.
— Monsieur Tantau, je suis informé de l‟importance de votre enquête mais je voudrais que vous considériez le fait
que d‟autres ont également besoin des ressources auxquelles vous faites appel...avec tant d‟autorité. Faut-il que je demande des renforts au Ministère ? Un budget complémentaire ?
Le Commissaire savait que le Ministère n‟irait pas plus loin.
Le soutenir, oui, donner un coup de fil, oui...mais rien d‟autre. Mais il n‟en avait cure. Il avait ce qu‟il voulait de ce côté-là.
— Non, Monsieur le Contrôleur Général, cela n‟est point nécessaire. Je ne ferai plus appel à vos ressources de manière indue, croyez-le bien.
Le Contrôleur Général soupira intérieurement. Il voyait que Tantau avait l‟appui du Ministère mais il ne voulait pas non plus affronter une fronde de ses équipes.
— Bien, bien, dit-il avec un air parfaitement soulagé. Peut- on faire autre chose pour vous ?
Tantau se gratta la tête.
— Oui, deux choses...la première c‟est de me laisser l‟aide de l‟Inspecteur Schultz pour le reste de l‟enquête.
— Accordé, dit rapidement, trop rapidement, le Contrôleur.
Après tout, Schultz n‟était pas connu de lui comme étant une flèche.
— Et la seconde ?
— De rappeler à ces Messieurs Dames que tout ce qui a été dit ici doit être considéré comme un secret de la plus haute importance.
Un silence glacial suivit ses paroles.
-...Et que je m‟occuperai moi-même de celui ou celle qui prendrait le risque de dévoiler tout ou partie de cette enquête.
Là, la mesure fut comble. Les policiers se levèrent et se mirent à interpeller le Contrôleur.
— C‟en est trop !
— Quelle arrogance !
— Des excuses, des excuses !
— Sanction !!!
Tantau remarqua que la femme n‟avait rien dit et qu‟elle le regardait avec une attention soutenue.
Après avoir calmé les esprits, le Contrôleur se tourna vers Tantau et grogna :
— Était-ce bien nécessaire ? Je vous trouve effectivement assez arrogant.
Tantau leva la main en signe d‟apaisement.
— Je vous présente à tous mes excuses, je ne voulais vous offenser. Je vous remercie de l‟attention que vous m‟avez accordée.
Ils se levèrent et quittèrent la salle. Le Contrôleur s‟approcha de Tantau et souffla :
— Dans mon bureau, s‟il vous plaît.
Tantau acquiesça d‟un léger mouvement de la tête.
Quelques minutes plus tard, il ne restait dans la salle que Tantau, Schultz et la femme. Celle-ci souriait ouvertement.
— Je n‟ai pas eu souvent l‟occasion de voir une telle empoignade, dit-elle joyeusement.
— Merci d‟être restée.
— Je suppose que vous avez quelque chose à me demander ?
— Oui. Dans ce genre de compagnie, il y a toujours des gens qui veulent avoir une excellente relation avec les médias ou d‟autres milieux.
— Mmm.
— Qui ?
Elle donna deux noms.
— Et vous ? demanda Tantau sèchement, à qui allez-vous le dire ?
Elle pâlit.
— Mais qu‟est-ce qui vous permet...balbutia-t-elle.
— Ce qui me permet cela, chère Madame, c‟est l‟information qui m‟a été donnée selon laquelle vous avez déjà à deux reprises dévoilé des informations au service de Presse du Conseil Régional.
Elle se leva.
— Si vous êtes tellement bien informé, pourquoi me posez-
vous la question ?
— Donc, vous ne niez pas ?
— Je ne nie pas.
— Vous allez leur raconter tout ceci ? Elle s‟assit.
— Donnez-moi une seule raison de ne pas le faire.
Tantau sortit de sa poche le carton plastifié qu‟il avait déjà montré à l‟urgentiste et lui tendit.
La femme le lut, le replia et le rendit. Elle était très pâle maintenant.
— Je ne dirai rien, finit-elle par murmurer.
— Je n‟en attendais pas moins de vous, merci de votre collaboration.
Elle se leva et quitta la salle.
Schultz, resté silencieux jusque-là, se mit à rire.
— Et bien Commissaire, merci...vous m‟avez permis d‟assister à un cirque de première.
— Ce n‟est pas un cirque, Schultz.
Ses yeux étaient de glace.
— Allons voir le Contrôleur.
Une fois arrivés dans le bureau du Contrôleur, ce dernier se livra à un déchaînement de colère digne des plus grandes comédies. Il parla, tempêta, menaça durant de longues minutes.
— Vous avez quelque chose à dire ? demanda-t-il, légèrement essoufflé.
Cet exercice d‟autorité l‟avait rendu un peu euphorique.
— Rien, dit Tantau.
— Vous allez faire quoi maintenant ? Tantau s‟était levé et approché de la porte.
Il se tourna vers le Contrôleur et dit :
— Je vous ferai un rapport régulièrement.
Les apparences étaient sauves. Le Contrôleur sourit et lui tendit la main.
Tantau l‟ignora, ouvrit la porte et sortit dans le couloir :
— Allez, Schultz, on a du travail.
Quand les deux hommes se furent réfugiés dans le bureau qu‟on leur avait accordé, ce fut le Commissaire qui parla le premier.
— Bon, on a juste gagné quelques heures, ils vont parler.
Schultz, ce n‟est pas une affaire simple.
Schultz se dit que c‟était assez banal de dire ça.
— Non, Commissaire, vous avez raison.
— Bien...alors, Schultz, expliquez-moi pourquoi elle n‟est pas simple.
— Mais c‟est vous qui...
— Alors, parce que c‟est moi qui le dis que cela devient la vérité ?
Le Commissaire souriait avec une ironie non dissimulée.
Puis il redevint sérieux et ajouta :
— Écoutez-moi bien Schultz. J‟ai besoin d‟un assistant pas d‟un béni-oui-oui. Vous allez donc demander à vos neurones de sérieusement s‟agiter à partir de maintenant. On va entrer dans une phase critique et seul, je n‟y arriverai pas.
Est-ce suffisamment clair ?
— Oui, Commissaire.
— Alors, la chose n‟est pas simple car il y a trop de distance entre les paramètres : trois petites frappes assassinées, des grains de blé, un carton, des disques, une société américaine...et l‟ADN.
— L‟ADN ?
— Oui, Schultz, les résultats des analyses ADN sont passionnants. Les meurtriers des petites frappes sont des femmes.
— Des femmes !
— Et mieux encore : des sœurs ! Schultz siffla.
— Des sœurs...on les connaît ?
— Pas encore mais on tient une bonne piste...et c‟est vous qui allez vous en occuper. Avec vos neurones. Mais il y a un hic.
— Lequel ?
— C‟est vous, Schultz.
— Moi et pourquoi ?
— Vous êtes trop lent.
— Trop lent !!!
— Vous devriez déjà être parti. Vous n‟avez que quelques heures.
Il avala sa salive et ajouta :
— Et puis, regardez bien, quelque chose devrait vous frapper.
Comme ça, en pleine figure.
Et il mima un uppercut.
Schultz se leva et sortit du bureau.
Tantau fit la moue.
— C‟est peut-être déjà trop tard, murmura-t-il, et c‟est de ma faute.
Le temps, les fuites, le temps.
Il prit son téléphone et réserva le premier train pour Lyon.
+++
9. Trois
Schultz était paralysé devant son ordinateur.
« Quelques heures » avait dit le Commissaire.
Il en avait de bonnes, lui.
Il relut le résultat des analyses ADN. Des cheveux, des cellules, des particules. Des milliers de comparaisons, un putain de rapport de plus de cent pages.
Des sœurs, avait dit le Commissaire.
« Comme ça » avait-il dit. Et il mima l‟uppercut.
Il prit le dossier et le parcourut.
Ils avaient relevé toutes les empreintes ADN. Toutes.
Et puis ce vocabulaire !!!
« STR locus »
« Allènes »
« Index direct »
Pas facile à comprendre. Pourtant, on lui avait appris tout cela. « Allez un effort, Schultz » pensa-t-il. Et il se remit à la lecture, à l‟analyse des chiffres, au décryptage de ces phrases absconses.
Alors, lentement, il devina la chose.
Une phrase disait : « un gène extrêmement rare indiquant un triplet ».
Les sœurs. Elles n‟étaient pas deux, mais trois ! Des triplées.
C‟était dit, là, en noir sur blanc mais dans un langage incompréhensible.
Des triplées !
Cela ne devait pas être trop difficile à trouver.
Hop, Google Chrome, Recherche...même pas deux secondes.
Clémence, Chloé et Clarisse vont fêter leurs dix-huit ans.
Trop jeunes.
Didine, Jennifer et Marina, « nous nous aimons ». Trop mièvres.
Isabelle, Marion, Johanna. Trop loin.
Schultz lisait en diagonale mais il voulait tout enregistrer.
Alors, il lança un autre robot. Ixquick. Et puis Scroogle.
Il vit défiler des noms, des photos, des activités.
Les blogs. YouTube et Skyrock. Myspace et Facebook. Et tous les autres. Cela dura près de trente minutes. La sueur commençait à lui couler dans le dos. Schultz était un homme de terrain, pas de bureau mais Tantau lui avait dit.
Alors, il voulait le faire, lui prouver qu‟il pouvait.
Ce qu‟il voulait, c‟était un profil type. Alors, il posa ses questions en langage naturel sur WolframAlpha.
Trente minutes encore. Et d‟autres questions.
Finalement deux résultats :
Marine, Marie, Marthe, peinture-mode-cinéma, 35 ans, nées Paris, famille aisée, diplômées, Marine et Marthe mariées, Marine, deux enfants, habitant Paris, Paris, Lyon.
Des enfants. Pas bon, ça.
Chrissy, Evy, Stephie, musique-rock-littérature, 51 ans, nées Strasbourg, famille aisée, diplômes inconnus, célibataires, pas d‟enfants, habitant Bâle, Schiltigheim, Strasbourg.
Schultz opta pour ces dernières. Pourquoi ? Quelque chose avait fait « clic » dans sa tête. Il ne savait pas pourquoi.
Recherche à nouveau.
Une chanteuse. Un petit tour sur MySpace et sur Youtube.
Chrissy, une chanteuse blonde à la voix rauque.
« Pour toi, Je tombe
Je tomberai chaque jour, Je ferai du monde, Le tour…. »
Stephie, la poétesse.
« Je n‟ai pas fini
Écoute mon silence se précipiter dans tes bras Mon visage délavé, écœuré
S‟y cachera aussi. »
La troisième, Evy, plus discrète ?
Elles ne se ressemblaient pas trop. Il voulait en avoir le cœur net.
Quelques clics encore. Il enregistra deux chansons et quelques poèmes dans son lecteur.
Des adresses, des mails, des numéros de téléphone.
Il sortit son Smartphone, composa un numéro. Evy.
Une sonnerie.
« Allô ? »
Une voix chaude, prenante, empathique.
Evy.
Les poils se dressèrent sur les bras de Schultz.
+++
10. Interpol
Tantau avait pris le TGV pour Lyon.
Quai Charles de Gaulle.
Ce bâtiment blanc, un peu étrange. Posé là comme un vaisseau interplanétaire.
Le siège d‟Interpol.
Le Commissaire fut reçu par James Garner, responsable de l‟ « Operational Data Services and Databases for Police ».
Manifestement, Garner et Tantau se connaissaient. Ils se serrèrent la main avec effusion. Tantau n‟avait pas perdu de temps. Il avait déjà envoyé ses demandes à Garner.
— On n‟a pas trouvé grand-chose dit l‟Américain, pour ne pas dire rien du tout.
— Donc pas de vol de graines, de chargements, d‟OGM, de disques, de données secrètes ?
— Rien de significatif.
— Et les « notices orange » ?
Les « notices » sont un système de communication d‟Interpol. Elles sont caractérisées par une couleur. Les « notices orange » ont trait aux armes, aux bombes, aux matériaux dangereux.
— Non, rien.
Tantau se mit à réfléchir.
— Tu as pensé à quoi, Joseph ? demanda Garner après quelques minutes.
— Au départ, évidemment, vu la violence du contexte, j‟ai pensé à du terrorisme, mais apparemment, ce n‟est pas le cas. On resterait donc dans du banditisme standard. Ou presque.
Garner se mit à pianoter sur un clavier d‟ordinateur.
— Rien de particulier non plus sur les autres notices.
— Et les sociétés dont je t‟ai donné les noms ?
— On a consulté les rapports Sarbannes-Oxley. Pas mal d‟anomalies mais avec les sociétés françaises, on n‟est jamais sûr de rien. Par contre, on a établi les relations de ces sociétés avec leurs fournisseurs, actionnaires, clients. Une société américaine revient souvent. L‟Alaska Food Inc. Le dernier rapport financier n‟est pas bien terrible. On va regarder de plus près. Elle apparaît un peu trop souvent à notre gré.
— Merci, James, tu me tiens au courant ?
— Bien sûr, tu vas où maintenant ?
— À Paris. À la World Activ.
— Ah ? Connue aussi celle-là.
— Pourquoi ?
— Elle joue un rôle de plaque tournante d‟expertise entre toutes ces sociétés d‟agroalimentaire.
Tantau s‟en allait déjà à toute vitesse. Garner cria :
— Et je suppose que tu auras besoin de moyens ? Tantau fit un vague geste de la main.
Garner pensa : « Bon, on va déjà préparer la chose...et prévenir Foxrough ». Il en frissonna. Foxrough était le cerbère qui s‟occupait de la Division « Operational Police Support », l‟homme qui devait fournir les moyens. Et qui gérait cela en vrai gestionnaire. Avare.
Deux heures plus tard, le Commissaire atterrissait à Orly et moins d‟une heure plus tard, il était au siège de la World Activ.
Un homme nerveux l‟y attendait.
Hervé Chouard.
Chouard avait en mémoire les instructions de Leonard.
Transparence de l‟exotérisme, ignorance de l‟ésotérisme.
Janus impénétrable. Facile à dire. Il y avait trop de connexions. Trop de gens impliqués même si ces gens...Il hocha la tête. Ne pas penser à ce qui est caché, ne pas penser...
Il vit Tantau s‟approcher. Une espèce de vieux flic qui devait se prendre pour Columbo ou Maigret. La même allure