Penser à partir de la pratique
RencontRe avec
alain-noël Henri
ProPosée Par
oguz omay
CoordinationetPrésentation
Georges Gaillard
Penser à partir de la pratique
Collection « Rencontre avec » dirigée par Michel Dugnat
L’objectif principal de cette collection reste la trans- mission vivante d’une pensée dynamique qui s’est peu à peu construite. Il est ici question non pas d’hagiographie, d’hommage ou d’exhaustivité, mais d’une véritable rencontre proposée par un interlocu- teur de choix qui, dans une interview, aide à tisser conjointement le fil biographique et le fil conceptuel pour montrer comment l’homme n’est pas étranger au concept ou au modèle théorique qui a sous-tendu son engagement personnel et professionnel.
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Nos remerciements à Patricia Mercader et Bertrand Ravon, pour avoir contribué, par leur lecture de la transcription « brute »
de l’entretien, à sa mise en forme en un texte publiable.
Conception de la couverture : Anne Hébert
Version PDF © Éditions érès 2012 ME - ISBN PDF : 978-2-7492-1784-0 Première édition © Éditions érès 2009 33, avenue Marcel-Dassault - 31500 Toulouse
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Table des matières
avant-propos, Georges Gaillard ... 7
introduction, Georges Gaillard ... 13 EntrEtiEn
Alain-Noël Henri, Oguz Omay
Trajectoire ... 17 Penser la pratique, pratiquer la pensée ... 69 Contre l’assignation à la mésinscription :
le sujet en lutte pour advenir ... 137
présEntationdEspErsonnEscitéEs ... 211 BiBliographiEd’alain-noël hEnri ... 219
Georges Gaillard
Avant-propos
Une planche du dessinateur humoriste Quino me permet d’introduire à la lecture de cet ouvrage.
Imaginez la scène :
Un homme, mort de fraîche date, arrive au ciel et se pré- sente devant les marmoréennes portes du Paradis. Affublé d’une barbe vénérable, et ceint d’une auréole, un portier le reçoit. Tout ébahi de se trouver en ces lieux, l’homme interroge : « Suis-je au ciel ? » et devant l’évidence, poursuit l’air ravi :
« Dieu est là ? »
Saint Pierre de lui répondre : « Lequel ? »
Et l’homme de s’emporter : « Comment ça lequel ? Mais Le Seul, L’Unique et Véritable ! »
Le portier, l’air quelque peu accablé, s’adresse alors à quelque autre compère auréolé, au travers des portes
Rencontre avec Alain-Noël Henri
8 Avant-propos 9
tion de ce dispositif, en 1979, faisait suite à celle de
« Recherches et Promotion », formation d’éducateurs en cours d’emploi qui avait vu le jour dix ans aupara- vant, en un moment clef de l’émergence de cette pro- fession. À propos de ces innovations pédagogiques, il va être question dans ces pages de leur gestation, de l’analyse qui les fonde et de celle qui s’est construite au fil de leur croissance.
Ces constructions, on va le voir au travers des propos d’Alain-Noël Henri, sont sous-tendues par une réflexion sur la pratique, sur le savoir et sur le rapport au savoir. S’y combinent les avatars d’une biographie, et une analyse des rapports de force qui structurent le corps social – analyse dans laquelle sont convoquées nombre de figures tutélaires parmi lesquelles Louis Althusser*, Michel Foucault, et quel- ques autres 1.
Cette manière de penser le rapt du savoir par des pré- sumés savants, des discoureurs de métier, vise à faire chuter le « savoir » d’une position de sacralité. Les dispositifs mis en place tendent dès lors à convier les praticiens à une appropriation de leur pensée, à une pratique de la pensée. Celle-ci ne se sait telle qu’après avoir subi une déconstruction (toujours partielle), sur le double registre de ses ressorts sociaux et de ses ressorts inconscients.
Pour un professionnel (du soin, du travail social, etc.), reprendre le chemin de l’université ne va pas en effet sans des mouvements d’idéalisation mas-
1.Les noms suivis d’un astérisque renvoient à la liste des personnes citées en fin d’ouvrage.
entrebâillées : « Pour les fanatiques, qui est-ce qui est de garde aujourd’hui ? »
Lorsque je me suis attelé à penser la présentation d’Alain-Noël Henri à ceux des lecteurs qui souhaitent faire connaissance avec l’homme et avec sa pensée, m’est revenue en tête cette planche qui, de façon savoureuse, donne à entendre la salutaire entreprise de relativité qu’entraîne sa fréquentation.
Alain-Noël Henri est en effet de ces personnalités qui ont cette faculté, rare, de rendre leur interlocu- teur intelligent ; non pas de cette sorte d’intelligence qui fait gonfler la boîte crânienne, mais de celle qui bouscule les cadres et précipite des insights.
Si sa pensée procède d’une double assise, où analyse dialectique et psychanalyse se fécondent mutuel- lement, il agit avec ses interlocuteurs en véritable maïeuticien. Son art use ainsi de l’à-propos d’une histoire drôle, qui, dans le raccourci et le rire qu’elle entraîne, pousse son partenaire à des sauts logiques, déplace les enjeux et dissout dans le même temps quelque aporie où il s’était fourvoyé.
Né en 1938, normalien, agrégé de philosophie, psy- chologue et psychanalyste, Alain-Noël Henri fait partie de ces bâtisseurs injustement méconnus hors de leur région, dont les réalisations font trace, et sont comme autant de pensées incarnées.
Sa construction la plus fameuse consiste en un cursus de formation en psychologie à l’adresse des pro- fessionnels du lien (soignants, travailleurs sociaux, enseignants, etc.), cursus connu sous la dénomination de « Formation à partir de la pratique » (fpp). La créa-
Rencontre avec Alain-Noël Henri
10 Avant-propos 11
qu’en matière de formation, on peut se former « à partir » d’une pratique professionnelle relationnelle.
Sans dépeindre le détail du dispositif, précisons qu’« il s’agit d’un régime original permettant à des étudiants entreprenant des études de psychologie, et qui justifient d’une pratique sociale ou relationnelle, de s’appuyer sur cette pratique pour se former ; c’est à partir d’elle qu’il leur est proposé d’aborder les études de psychologie 2 ».
Cette formation s’adresse donc à des professionnels.
Elle ne vise pas à former à la seule psychologie « cli- nique » ; toutefois, le processus de transformation qu’elle suppose convoque et favorise en ses analogies cet abord de la psychologie. Les professionnels qui viennent conjuguer leurs identifications profession- nelles avec celle d’étudiant selon ce cursus sont, d’entrée de jeu, considérés comme des chercheurs.
Toutes les validations ont lieu à partir de la rédac- tion de dossiers de recherche et de leur soutenance devant un jury ; ces dossiers sont notés en référence à une grille comportant différents champs, différents aspects et différents niveaux correspondant à la licence L1, L2, L3, et à la première année du master de psychologie.
La progression des étudiants se fait ainsi selon leur rythme propre. Ces professionnels – étudiants – chercheurs sont référés à un groupe, dit « groupe de base », et à un enseignant responsable du groupe, au cours de regroupements réguliers (le samedi, en week-end ou en soirée durant la semaine).
2. Extrait de la plaquette de présentation.
sive, sans une certaine fascination pour le « Savoir » et la « Vérité ». De telles reprises d’études (plus ou moins tardives) sont largement conditionnées par des vécus de débordement de ce que le sujet pensait précisément avoir jugulé ou circonscrit au travers de sa position professionnelle. C’est bien souvent l’irruption traumatique de ces éléments, au cours de la prise en charge d’un autre sujet (patient, résident, etc.) dans la banalité du quotidien institutionnel, qui déclenche de tels mouvements. Le professionnel se trouve alors en urgence de réparer, ou de suturer ce débordement à partir d’un savoir espéré comme une panacée, d’un savoir-bouchon. Une des issues possibles est de tourner ses pas en direction de l’uni- versité.
De telles reprises d’études sont autant d’opportunités de ressaisie du travail de civilisation qui incombe à tout sujet, au vu de s’approprier son histoire et de penser sa pratique ; celle où chacun a fondé ses identifications, et où il met en œuvre une large part de sa créativité.
lEdispositif « formationàpartirdElapratiquE »
Il convient ici de dire un mot du dispositif « for- mation à partir de la pratique » (déjà âgé de trente ans) de manière à permettre au lecteur de s’en faire une idée suffisamment précise, en tant que lieu de concrétisation de la pensée d’Alain-Noël Henri.
Communément désigné par le sigle « fpp », il postule
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Georges Gaillard
Introduction
Cette « rencontre avec Alain-Noël Henri » est le fruit d’une patience dévouée. Oguz Omay, qui exerce en qualité de psychiatre, fut l’un des étudiants d’Alain- Noël Henri. Au moment du départ à la retraite de ce dernier, il y a plus de dix ans de cela, il avait pris date en vue de réaliser une interview qui soit à même de témoigner de la richesse et de la fécondité de la pensée qu’il avait rencontrée au cours de ce périple.
Cherchant une ouverture, et un complément à la formation de psychiatre qu’il venait de terminer, sa rencontre avec la « formation à partir de la pratique » et avec l’enseignant qui l’incarnait, fut selon ses propos, d’une importance considérable.
Se transformant en interviewer, il est donc tout à la fois ancien étudiant, praticien du social et psychiatre.
Différentes propositions connexes complètent le dis- positif : modules thématiques, conférences…
Ce dispositif se présente donc comme une tentative de contenance du paradoxe épistémique : placer une pratique et (de façon indirecte) l’auteur de cette pratique « au centre » du processus de formation ; la constituer comme l’objet même du travail élaboratif.
Ce dispositif pose donc la non-extériorité de « l’ob- jet » et l’aléatoire du trajet identifiant. Il propose aux postulants de construire un dégagement progressif de la pratique, qui transforme conjointement cette pratique et son auteur. La modification graduelle du regard, de l’écoute et du positionnement du professionnel à l’égard de sa pratique, dérange les affiliations institutionnelles et les identifications, et permet peu à peu l’émergence d’une position de psychologue.
Rencontre avec Alain-Noël Henri
14 Introduction 15
Quelques encarts d’une tout autre écriture, celle de la fulgurance poétique, scandent l’ouvrage en ses diffé- rentes parties. Alain-Noël Henri s’y fait aède et, dans une langue germinale, laisse éclore son chant.
La première partie, Trajectoire, permet de suivre ces chemins de traverse qui l’ont conduit de la rue d’Ulm à une centration à l’endroit des praticiens du social.
Il s’est ensuite attelé à inventer du côté de l’univer- sité, puis s’est engagé progressivement dans une acti- vité d’analyste. On assiste à la genèse d’une pensée (ses emprunts, ses appuis), et à celle, simultanée, des dispositifs de formation à laquelle cette pensée a donné forme : l’école d’éducateurs « Recherches et Promotion », et le cursus de formation en psycholo- gie « Formation à partir de la pratique ».
Une deuxième partie, Penser la pratique, pratiquer la pensée, permet donc de revisiter la notion de pratique et le travail de théorisation qui lui est inhérent. À partir d’une analyse dialectique, le propos d’Alain- Noël Henri concourt à déconstruire la théorie en tant qu’elle serait préexistante, en mettant l’accent sur les enjeux qui la sous-tendent et sur le travail d’appro- priation qui incombe aux praticiens du lien social.
La troisième partie, Contre l’assignation à la mésins- cription : le sujet en lutte pour advenir nous conduit à rencontrer le concept de « mésinscription ». Façonné par Alain-Noël Henri, ce concept lui permet de rendre compte du travail d’unification et de restau- ration d’un ordre symbolique en perpétuel devenir – celui qui échoit à l’humain en son être singulier et en son inscription sociale.
Ces trois dimensions irriguent ses questions et per- mettent d’avancer dans la découverte d’Alain-Noël Henri, dans le déploiement de sa pensée et de son analyse.
C’est en effet un psychiatre engagé dans le dévelop- pement des dispositifs de prévention en psychiatrie périnatale, et donc attentif à la constitution du sujet dans sa dimension intersubjective, qui s’efforce d’entrevoir quelques-uns des soubassements et des enjeux de l’histoire. Cela nous permet à notre tour de deviner, au travers des éléments biographiques, quel- ques-unes des énigmes auxquelles Alain-Noël Henri tente de se mesurer avec son art de bricoleur.
C’est dans le même temps un ancien étudiant qui poursuit son processus élaboratif relativement à cette expérience de professionnel-étudiant, et, chemin faisant, permet d’éclairer les visées incarnées dans le dispositif. Alain-Noël Henri est ainsi amené à préciser son usage du mot pratique qui, de ce fait, se trouve hissé au statut de concept, en articulation avec celui de travail de penser.
C’est aussi un praticien du social, immergé dans les contradictions du quotidien institutionnel, qui interroge Alain-Noël Henri, et essaye de l’amener à donner sens à cette complexité.
L’ouvrage se découpe en trois parties que le lec- teur peut parcourir à sa guise. Elles permettent à Alain-Noël Henri autant de ressaisies dans un jeu de questions-réponses où la part belle est faite aux développements et aux digressions.
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Entretien
Trajectoire
Oguz Omay : Cher Alain-Noël, il y a dix ans, lorsque tu étais au point de quitter l’université, je t’avais suggéré l’idée d’une interview et il me semble que tu étais partant. Finalement, il nous a fallu dix ans pour la réaliser. Je voudrais avant tout te dire que je suis très ému de te retrouver et de pouvoir te poser un certain nombre de questions que nous, tes étu- diants, avions en tête concernant ton parcours.
Si on commençait par ta venue à Lyon ?
Alain-Noël Henri : Ma première arrivée à Lyon, c’était en 1957 pour suivre la deuxième année de khâgne 1
1. Khâgne : classe préparatoire à la section des Lettres de l’École normale supérieure, qui est la plus connue sans doute, avec Polytechnique, des
« Grandes Écoles » françaises, et l’une des très rares à comporter une sec- tion littéraire. Créée à l’origine par Napoléon pour former les professeurs
Avant de vous laisser au plaisir de musarder en ces chemins de traverse, il faut lever un lièvre. Le ressort des dispositifs de formation façonnés par Alain-Noël Henri suppose un passage par l’écriture. Cet homme a donc entraîné, directement ou indirectement, des centaines de professionnels vers l’écriture. Or lui- même est resté des plus discrets dans ses publica- tions. Si grâce à Michel Dugnat et à cette collection
« Rencontre avec », le présent ouvrage concourt à réparer cette incongruité, il est toutefois légitime de se demander pourquoi une pensée d’une telle richesse, d’une telle cohérence, n’a pas jusqu’ici reçu l’écho qu’elle mérite.
Des réponses émergent au fil des pages, et permet- tent de suivre en filigrane ce qui se donne comme une crainte et un refus : celui d’une spéculation théorique qui ne transformerait pas le champ du social. Cette transformation, il y a concouru avec son génie propre, son « étrangeté légitime 1 ». La pensée d’Alain-Noël Henri, telle qu’elle se donne à entendre au travers de ces lignes, poursuit la tâche qu’il s’est assignée : donner ses lettres de noblesse à la pratique et au travail de pensée à partir de la pratique qui lui est consubstantiel.
1. Ce « Développez votre étrangeté légitime » (René Char) a été le maître mot de toute sa pratique pendant presque cinquante ans, nous dit-il.
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réseau bien construit de balises significatives. Les mauvaises langues disent qu’un khâgneux parle très bien, même et surtout de ce qu’il ne connaît pas.
Un collègue m’appliquait d’ailleurs la formule, sans savoir sans doute que c’était un classique. Et ça, c’est quelque chose qui te sert toute ta vie.
Mais du coup après, tu es très étranger. Il y a d’ailleurs une espèce de franc-maçonnerie implicite des gens qui sont passés par la khâgne. Cela crée une forme de pensée, que ne connaissent pas ceux qui n’ont été toute leur vie que dans une discipline. C’est en particulier un jeu sur la transversalité. Comme d’ailleurs il existe une franc-maçonnerie implicite de ceux qui sont passés par la philo pour faire ensuite autre chose.
Revenons à ton parcours : pourquoi arrives-tu à Lyon ?
À la première tentative, j’ai échoué au concours après une dégringolade de vingt-cinq places à l’oral, et je me suis aperçu que je n’avais pas assez travaillé en profondeur. Il y avait le syndicalisme étudiant, l’agi- tation politique contre la guerre d’Algérie, et un petit groupe d’amis très proches, dont celle qui fut ensuite ma première femme, et aussi Catherine Clément*, qui en était en quelque sorte l’égérie. La khâgne de Lyon était la seule classe provinciale dont le niveau concurrençait celui des parisiennes, et je suis allé m’y enfermer pour travailler à l’abri des tentations.
au lycée du Parc. J’y ai passé l’année 1957-1958, c’est là que j’ai noué mes premiers contacts.
Ton année d’hypokhâgne et ta première année de khâgne, où est-ce que tu les avais faites ?
À Paris, à Louis Le Grand. Je suis parisien d’origine, et jusque-là je ne connaissais que Paris.
Quand as-tu décidé de viser l’École normale supé- rieure ? C’était un but clair pour toi ?
Non, le but c’était la philo. Mais un bon élève qui voulait faire des lettres se devait de faire une khâgne, ça allait de soi, comme un rail tout tracé. Après, je me suis beaucoup identifié à la khâgne. J’ai toujours pensé que la khâgne marquait plus que la rue d’Ulm elle-même… J’y ai appris à penser. Il n’y a pas de programme, sauf en histoire, et il est démentiel. De toute façon, tu ne peux pas rêver d’être encyclopé- dique, tu es obligé d’être du niveau d’un étudiant de maîtrise, en gros, dans cinq disciplines. En khâgne, même si tu travailles comme un dingue, tu ne peux pas être dans une pensée exclusivement cumulative.
L’érudition à l’état pur est une impasse. Donc, c’est un endroit où tu es surtout obligé de penser et de beaucoup élaborer tes objets. Tu es obligé de faire l’apprentissage de mécanismes intellectuels pour te repérer dans n’importe quel domaine, à partir d’un
des lycées, elle est devenue au fil des années l’un des principaux viviers de l’enseignement supérieur et de la recherche. Elle fut souvent appelée par la suite « la rue d’Ulm » ou simplement « l’École ».
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C’est-à-dire que jusque-là, « éducateur », « éduca- tion surveillée », tu n’avais pas ce genre de préoc- cupations.
J’ignorais jusqu’à l’existence de ce métier. Du coup, je suis allé lui demander des contacts. Il m’a adressé à Jean Chazal* à Paris, que je suis allé voir, et qui m’a renvoyé sur Lyon vers Claude Kohler. Ce médecin neuropsychiatre s’était taillé une sorte d’empire dans les institutions de rééducation de la région, et il m’a mis en contact avec un internat pour « caractériels intelligents », l’Arc-en-ciel, à Trévoux. Si bien que j’ai passé mes vacances de Pâques à pédaler sur les routes des Dombes avec une bande de préadoles- cents aussi futés que braillards…
Tu disais tout à l’heure que « c’était beaucoup plus compliqué que ça »…
J’ai commencé à m’en rendre compte quand je suis allé informer mes parents de mes intentions. Ils ont été extrêmement émus… Il faut que je te livre ici un élément de ma biographie qui a eu sur moi une influence considérable : mes deux parents étaient aveugles. Ils ont passé leur vie, avec une dépense d’énergie phénoménale, à combattre, pour eux comme pour les autres déficients visuels, le statut d’assisté et d’objet de compassion. Ils ont tout de suite fait le lien, et j’en prenais conscience en même temps que je parlais.
Tu arrives en 1957-1958 à Lyon, et c’est à ce moment-là que l’idée de t’impliquer dans le champ éducatif apparaît ?
Vers le second semestre, il se produit un événement fondateur, pour des raisons que je n’ai analysées que bien plus tard. Une sorte de mise en crise, un peu comme celle qui poussa Nizan* à partir à Aden.
Ce que je me racontais à moi-même – en fait c’était beaucoup plus compliqué que ça – tournait autour de la nécessité de sortir du chaudron intellectuel.
Me sont venues des imageries très romantiques.
J’avais aussi le modèle d’un khâgneux de Lyon : l’année d’avant, il avait été admis à l’École et avait démissionné immédiatement pour entrer chez les dominicains. Je trouvais que ça avait beaucoup de gueule, et j’ai voulu faire pareil. Entrer à l’École pour en avoir le bénéfice narcissique, et puis superbement démissionner ! Pas pour entrer en religion, certes…, quoique j’aie été un temps profondément religieux.
Mais il me fallait trouver autre chose… J’ai d’abord voulu partir comme instituteur au Maroc dont on parlait beaucoup à l’époque, c’était la décolonisation.
Et puis Jean Lacroix*, qui était mon prof de philo, nous a parlé incidemment de l’Éducation surveillée 2, sans la nommer. J’ai eu une espèce d’illumination :
« Eh bien voilà, c’est ce qu’il faut que je fasse. »
2. Ancien nom de la Protection judiciaire de la jeunesse, service du ministère de la Justice chargé depuis 1945 de l’application des mesures éducatives prononcées par les juges des enfants.
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22 Trajectoire 23
il a obtenu le statut d’auditeur libre à l’École normale d’instituteurs, passé le bac, la licence, publiant beau- coup. Il a finalement fait une thèse sur Les aveugles et la société. Il l’avait commencée peu avant ma nais- sance, et l’a soutenue vingt ans après, au moment où j’entrais dans l’enseignement supérieur.
Donc tu es le fils d’un père étudiant, en fait.
Je n’avais jamais pensé les choses comme ça. Je ne le voyais pas étudiant. Je voyais simplement qu’il travaillait comme un fou, avec en particulier des lectrices. La plupart des bouquins qui pouvaient l’intéresser n’étaient pas transcrits en braille, bien sûr. Donc, il y avait des dames – de la bonne société d’ailleurs car on habitait à proximité d’un quartier très bourgeois – qui faisaient une bonne œuvre en venant lui lire des livres… De belles dames…
Ah d’accord, c’est un détail super important ! Très important. Parce qu’il avait accès aux livres à travers les yeux des autres. Moi, je l’ai vu beaucoup dans ce rapport-là… Mais je ne le sentais pas comme étudiant.
Et toi, tu ne lisais pas de livres ?
Alors si, je lisais. J’ai lu énormément dans mon enfance.
Non, je veux dire tu ne lisais pas pour ton père ? Ah non, non. Ce n’était pas imaginable !
Il me semble que tu l’avais dit en partant de fpp 3. C’était lors de la dernière séance de mon groupe de week-end ; tes collègues m’ont un peu fait raconter ma vie pour essayer de comprendre la généalogie de la fpp.
Tu ne l’avais pas dit auparavant ?
Aux étudiants ? Non, je ne crois pas – sauf une année où un étudiant qui enseignait dans une école pour déficients visuels avait amené la question de la cécité.
C’était quelque chose qui était connu parmi les enseignants… ?
De quelques-uns, certainement. Tous ? Je ne pourrais pas le dire.
Et que faisaient tes parents ?
Ma mère restait à la maison, sauf pour quelques rares interventions en particulier en direction des femmes aveugles. Mais elle avait commencé une licence dans sa jeunesse, alors qu’elle n’était encore qu’amblyope, et elle a gardé le contact avec la culture, surtout grâce à la radio, notamment Radio Sorbonne qui diffusait un grand nombre de cours. Mon père était professeur à l’Institution nationale des jeunes aveugles. Lui aussi avait forcé une à une les portes d’accès à la culture :
3. Formation à partir de la pratique.
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C’était un homme très silencieux sur tout ce qui relève des affects et des émotions. Mais, il disait le monde des choses, au sens où on parlait autrefois à l’école de « leçons de choses ». Il ne faisait pas de grands discours sur la littérature, la philosophie et la politique, mais il était extrêmement instruit sur plein de petites choses utiles de la vie, ou simplement curieuses : un savoir d’instituteur à l’ancienne. Avec mes enfants d’ailleurs, j’ai beaucoup réitéré ça, cette passion d’expliquer les petites choses du monde.
C’était en outre un homme de bon sens. Sauf qu’il n’avait sans doute pas réalisé à quel point la vie avait changé en quelques décennies, ce qui fait qu’une fois sorti du petit cercle très étriqué dans lequel mon enfance s’était confinée, j’ai eu le sentiment de débar- quer dans un univers dont je n’avais pas les clés.
Mais quelqu’un qui passait son temps à faire une thèse après 40 ans ne pouvait pas être complète- ment indifférent à un fils qui faisait hypokhâgne et khâgne ?
Peut-être ne l’était-il pas, mais il n’a jamais rien laissé passer à ce sujet, ni dans un sens, ni dans l’autre, autant que je me souvienne.
Quelle est ta position à propos de la religion, alors ? Tu as évoqué ça tout à l’heure…
J’ai été extrêmement religieux. Ma famille était à cet égard très conventionnelle. Mon père était agnosti- que, mais, sans rien dire, il laissait ma mère et mes frères et sœur vivre une vie religieuse parfaitement Ce n’était pas imaginable ? Pourquoi ?
Je ne sais pas. Ce n’était pas imaginable… C’étaient des gens qui venaient lire pour lui, mais moi, non.
Ni mes frères et sœur d’ailleurs. Enfin, on rédigeait les chèques, on remplissait les papiers de la vie cou- rante, mais c’étaient mes aînés qui le faisaient parce qu’ils avaient pris la place avant ma naissance. Ils ont beaucoup fonctionné comme auxiliaires de vie pour mes parents, au fur et à mesure qu’ils grandissaient.
Comme j’étais venu quatre ans après le plus jeune, leurs rôles étaient institués et il était très rare qu’on me demande quelque chose…
Quelles étaient les attentes de tes parents à ton égard justement ?
Ma mère aurait au fond souhaité que je ne grandisse jamais, donc elle n’avait surtout pas d’attente, seule- ment des craintes. Mon père, je n’en sais rien, c’est une grosse inconnue. Je ne sais toujours pas. Je suis encore incapable, cinquante, soixante ans après, de dire ce qu’il projetait sur moi, ni même de savoir s’il projetait quelque chose.
Pourquoi autant d’inconnu ? Ton père était-il un homme silencieux ?
C’était un homme très silencieux.
Je comprends.
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à ce qui sentait trop le curaillon. Le christianisme de chrétienté, je ne m’y sentais pas chez moi.
Étais-tu dans des groupes, des réseaux ?
Oui, des réseaux d’étudiants catholiques très actifs, et j’y étais vraiment moi-même très actif. Quand je relis mes textes des années d’étudiant, le religieux y est constamment présent. En revanche, comme par hasard, ceux dont je me sentais proches étaient des convertis.
C’est très longtemps après que j’ai réalisé que ma mère s’était convertie à l’adolescence. Même quand j’avais découvert ses origines juives, j’avais cru que dès son plus jeune âge, ses parents l’avaient fait élever dans la religion catholique. En fait, elle a été baptisée avec ses sœurs à 15 ans avec au minimum le plein accord et au maximum le soutien de leur mère.
Mais je n’ai jamais pu, malgré toutes mes recherches, élucider ce qui s’est vraiment passé : les origines juives étaient l’objet d’un secret de famille parfaite- ment gardé dont je n’ai pu briser le ressort. Ça nous aura au moins permis de traverser la guerre sans l’ombre du commencement d’un ennui… Pourtant mon grand-père n’a pas cessé d’évoluer dans l’orbite de la grande bourgeoisie juive, les de Günzburg, dont il était parent, les Pereire, les Louis-Dreyfus…
Revenons en 1958. Donc tu es quand même entré à l’École normale supérieure ?
Eh oui… j’y suis rentré, et je n’ai pas démissionné.
conformiste pour l’époque. Pour ma part, j’ai eu l’im- pression de me convertir moi-même, à 8 ans, dans une espèce de religion intérieure très fervente qui ne devait pas grand-chose au catholicisme « socio- logique » de ma famille. J’ai compris après coup que c’était seulement pour qu’il y ait quelqu’un dans cette solitude absolue dans laquelle je me sentais. Ça s’est étiolé sans que je m’en rende compte, entre 25 et 28 ans, sans doute parce que j’avais découvert les liens avec les gens en chair et en os, et que cette pré- sence d’un compagnon intérieur ne me servait plus à rien. Je m’en suis aperçu seulement en réalisant que je n’avais rien à transmettre à mes enfants à ce sujet.
L’un d’eux se demandait encore récemment pour- quoi je les ai traînés à la messe quelques semaines vers l’âge de 5 ans pour arrêter tout de suite après.
Cet éloignement de la religion s’est produit avant 1968, alors ?
Oui, mais pas longtemps avant. Vers 1966, 1967…
Tu as fait un parcours école privée, etc., je suppose ? Pas du tout ! Le lycée, y compris les classes primaires qui y étaient autrefois rattachées… Je revendique avec fierté d’être un enfant de la laïque, et j’ai un fond d’hostilité très ancien à l’égard de l’enseigne- ment qu’on disait jadis « libre », même si je peux reconnaître que, dans certains établissements, il y a plus de liberté pédagogique et d’attention vraie aux élèves que dans l’enseignement public. D’ailleurs, j’ai plutôt été hostile, du moins à partir de l’adolescence,
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en parallèle. On n’avait simplement pas le droit d’en- trer à l’École avec une licence d’enseignement com- plète. Ainsi en intégrant, j’avais déjà toute ma licence de philo sauf… le certificat de psychologie générale qui était commun avec la licence de psychologie. J’ai donc pu profiter de ma première année pour faire massivement de la sociologie et de la psychologie.
Il y avait quoi alors, exactement, à la rue d’Ulm ? En plus des conférences ou des enseignements ciblés sur quelques séances, qui pouvaient être organisés à la demande ou selon l’occasion, il y avait aussi ce qu’on appelait – qu’on appelle toujours, je pense – les « caïmans ». Ce sont de jeunes agrégés qui font de la guidance individuelle ou en groupe. Mais il y avait surtout les murs, la communauté des élèves, avec une impressionnante stimulation collective, et c’était le plus important. Pour moi, c’était l’abbaye de Thélème. On a été accueillis à l’École par le sous- directeur qui nous a dit : « Nous ne vous demandons qu’une chose, c’est de passer vos examens. » Je me souviens de sa phrase : « Passez-les par le travail, passez-les par le génie, passez-les par l’intrigue, mais passez-les… » Pour le reste, on faisait à peu près ce qu’on voulait.
Tu nous tenais un discours sensiblement identique pour les jurys de la fpp !
Tout à fait ! J’ai réalisé bien des années après que j’avais eu deux modèles importants pour la fpp. L’un Pourquoi n’as-tu pas finalement démissionné ?
En réalité, je crois que le saut dans l’inconnu me faisait très peur. Les adultes m’ont un peu raccroché en me disant que je serais beaucoup plus utile avec une agrégation en poche, ce qui s’est d’ailleurs révélé tout à fait exact. Je me suis laissé faire une douce violence.
Du coup, j’ai mené à l’École, une scolarité extrême- ment bizarre. La scolarité à la rue d’Ulm était déjà atypique comparée à toutes les écoles connues : il n’y avait pratiquement pas de cours spécifiques obliga- toires. C’était une auberge où l’on venait picorer à sa guise, dans un programme sans cesse renouvelé de conférences ponctuelles ou de cycles de quelques séances, donnés par des invités de haut niveau.
Les diplômes se passaient à la Sorbonne. Le cursus normal consistait à passer la licence en un ou deux ans, selon ses acquis antérieurs, et faire un an supplémentaire de « diplôme d’études supérieu- res », obligatoire pour l’agrégation, avec juste un mémoire à présenter, plus une petite interrogation sur un programme très léger ; suivaient l’agrégation, et éventuellement une année dite d’initiation à la recherche.
À l’époque, la licence était encore constituée de quatre certificats distincts qu’on passait générale- ment en deux ans. Mais les khâgneux, dont une petite partie seulement intégrait, et qui pouvaient ainsi se retrouver sans rien après deux à quatre ans de classe préparatoire, avaient l’habitude de s’inscrire en plus à la fac et de passer des certificats de licence
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J’avais lu que Malraux, après sa première rencontre avec De Gaulle, avait dit : « J’ai vu un homme… » Le soir de ma première rencontre avec André, j’ai repris la phrase dans une lettre à une proche. J’ai eu trois pères : mon vrai père – je n’ai pris conscience que plus tard de la force avec laquelle il m’a marqué ; en cette fin d’adolescence, cet André Vialle ; dans un autre registre, Louis Althusser. La rencontre de ces deux-là, à l’intérieur de moi, m’a souvent fait penser à celle du prolétaire et du philosophe par laquelle Marx définit le révolutionnaire.
Donc, sous prétexte de faire un mémoire de psycho- logie sociale (d’ailleurs complètement raté…) en vue du diplôme d’études supérieures, je suis parti dans la région lyonnaise la deuxième année, partageant mon temps entre le Rucher où je résidais, et l’Arc-en- Ciel où je travaillais à mi-temps comme éducateur scolaire.
La troisième année, c’était donc l’agrégation.
Durant la quatrième année, celle qui était supposée être une année d’initiation à la recherche, j’en ai profité pour être à nouveau éducateur scolaire. Cette fois, c’était à Paris, dans un externat pour carac- tériels, d’inspiration très psychanalytique, tout en essayant de finir ma licence de psycho et ma licence de socio. Je n’ai d’ailleurs réussi à finir ni l’une ni l’autre. Pour la socio, il fallait un certificat d’éco- nomie politique et sociale que j’avais renvoyé à une année ultérieure : travailler à mi-temps, passer trois ou quatre certificats de licence, avec deux enfants en bas âge, ça faisait quand même déjà beaucoup.
Pour la psycho, il y avait deux certificats de psycho- c’était la rue d’Ulm et l’autre c’était l’École pratique
des hautes études.
Que tu as fréquentée aussi ?
Oui. Après mon agrégation, j’ai été un an au cnrs, dans l’équipe de Paul-Henry Chombart de Lauwe*, qui était directeur d’études à l’EphE. C’était un mon- sieur adorable, certes pas un très grand maître, mais extrêmement humain, ouvert, attentif. Il faisait grand cas des pratiques de terrain. Et il laissait les gens tra- vailler très librement. Il voulait créer une discipline nouvelle qu’il appelait l’ethnologie sociale ; en fait, il n’était pas très ethnologue, il faisait plutôt de la sociologie urbaine. Il était un peu perdu au milieu de – comment dirais-je ? – de la cage aux lions qu’était la sociologie de l’époque, et quand je dis « de l’épo- que »… C’était vraiment un monde de grands fauves impitoyables ! Et là, au beau milieu, il y avait ce type très humain : c’est ce qui m’avait attiré vers lui.
Combien d’années as-tu passées à la rue d’Ulm, finalement ?
Quatre ans. La deuxième année a été d’une grande importance. Je n’ai pas encore dit qu’en juin 1958, entre l’écrit et l’oral, Jean Lacroix m’avait mis en rela- tion avec un fidèle du groupe Esprit, André Vialle. Il dirigeait le Rucher, un autre établissement de réédu- cation qui tentait de reconstituer l’équivalent d’un cadre familial pour des enfants dont la famille avait disparu ou n’en valait guère mieux. Et là, ça a été, non plus une illumination, mais un éblouissement.
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proche de lui, parce qu’il était aussi prof à Toulon où j’ai fait mon service militaire, dans la Marine.
J’avais repris sa chaire pendant trois mois après mon service, pour finir mon année scolaire. Mais, je ne l’ai pas revu depuis très longtemps, à mon grand regret.
Globalement j’ai radicalement coupé avec ce milieu.
Pourquoi cette coupure ? Pourtant, d’après ce que tu dis, c’est un lieu dont le fonctionnement t’a convenu, où on t’a laissé une certaine liberté en te permettant de prendre de la distance lorsque tu le souhaitais…
C’est que j’étais un drôle d’animal par rapport à eux.
Je n’avais pas coupé avec la carrière universitaire, mais j’avais complètement rompu avec « l’habitus » universitaire. Mes modèles d’identification n’étaient plus du tout là. Quand j’ai débarqué en année d’agrégation, les autres agrégatifs m’appelaient « le psychologue » et pour les philosophes, à l’époque, le psychologue, c’était vraiment l’objet du mépris le plus profond. Ils pensaient – sans avoir tout à fait tort, à dire vrai – que la psychologie était une discipline intellectuellement nulle. Moi, je n’y étais pas allé par intérêt spéculatif, mais à cause de son lien de fait avec les espaces de pratique que je venais de découvrir, où je me sentais véritablement bien, et dont elle était et est toujours le principal discours d’appui. Tu sais que je me suis beaucoup servi de l’histoire de l’homme qui cherche sa montre sous un réverbère parce qu’il y fait plus clair que dans le bois où il l’a perdue ! Eh bien, c’était ça : dans la psycholo- gie, il ne faisait vraiment pas clair, mais c’était là qu’il physiologie et j’en ai raté un (l’écrit portait sur le seul
sujet qui n’était pas traité dans le polycop de l’année précédente). Je me suis dit que je reprendrais plus tard ces deux certificats qui me manquaient et je n’ai jamais eu le courage de le faire. Je ne suis donc ni licencié en psychologie, ni licencié en sociologie !
Dans ta promotion de la rue d’Ulm, y avait-il des personnalités qu’on a pu connaître par la suite ? Aucune personnalité vraiment connue du grand public, sauf peut-être Catherine Clément, dont j’ai été très proche, et Claude Hagège, le linguiste ; mais beaucoup sont devenus de grands noms dans leur domaine : le philosophe Alain Badiou, le sociolo- gue Emmanuel Terray, le mathématicien Benzecri, les historiens, André Burguière et André Vauchez, l’astro nome Pierre Léna, le journaliste André Julliard, le japonisant Jean-Jacques Origas, l’ethnologue Marc Augé, le metteur en scène Jean-Marie Villégier. J’ai réalisé qu’Albert Fert, le prix Nobel de physique 2007, était de la promotion précédente, mais je ne crois pas l’avoir jamais rencontré. Il faut dire qu’en étant externe, et de plus absent un an, je n’en ai vrai- ment connu qu’un très petit nombre, et, même dans ceux que j’ai cités, je ne suis pas sûr que tous me connaissaient, ni a fortiori se rappelleraient de moi.
Est-ce un groupe avec lequel tu as gardé des liens ?
Absolument pas. J’ai complètement coupé. Sauf avec le sociologue Michel Amiot. Je suis resté un peu
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le véritable culte dont il a été l’objet en psycholo- gie de l’éducation. Dans les années 1980, il a été la référence obligatoire des deux tiers des universités françaises.
Tu étais un agent secret en fait.
Un peu de ça. Ils ont été très surpris quand ils ont découvert, pendant mon année d’agrégation, que j’étais resté philosophe, et j’imagine que ça a dû avoir des effets troublants que j’aie terminé premier au concours. D’autres le méritaient assurément plus que moi, mais le pied de nez était réjouissant.
Dans les décennies suivantes, ces « petits camarades » que je ne voyais plus ont occupé dans mon paysage interne une place imaginaire considérable ; mais ça, seuls mes très proches… et mes analystes l’ont su.
Tu les as mythifiés ?
Eh bien oui, toute honte bue. Quand j’étais étudiant, je bénéficiais d’une réussite scolaire, intellectuelle, qui ne me mettait pas du tout en position d’envie par rapport aux autres. J’étais même assez sûr de moi.
Mais à partir du moment où je les ai lâchés, je me suis retrouvé en position de me dire : « Peut-être que je dis des conneries, et peut-être que je serais très mal jugé ou très méprisé par mes ex-collègues. » Au risque d’étonner ceux qui m’ont connu à l’université, je peux bien dire maintenant que le fantasme d’un regard méprisant possible de la part de l’intelligentsia était assez comparable à celui de la plupart des pra- y avait la montre que je cherchais par rapport aux
pratiques que je voulais rejoindre. Ce fut la grande ambiguïté de mon inscription dans la psychologie universitaire. Je n’ai jamais eu beaucoup d’estime pour elle, sauf là où, sous l’auvent de la « psychologie clinique », elle héberge la psychanalyse, qui est épis- témologiquement tout autre chose.
C’est quand même très singulier de dire : « Je suis allé vers cette discipline qui… »
Oui, qui ne m’intéressait pas. La psychanalyse m’in- téressait en revanche, mais les rapports entre la psy- chologie et la psychanalyse étaient douteux. Quand j’ai fait mes études de psychologie, il y avait bien Lagache, professeur à la Sorbonne, mais je n’ai pu suivre ses cours pour des raisons très matérielles.
Or, c’est à lui qu’on doit l’anastomose entre psycho- logie universitaire et psychanalyse, sous cet auvent d’une « psychologie clinique » dont il avait repris le concept à Janet. Certes, il y avait aussi Juliette Favez-Boutonnier, son élève, qui était psychanalyste.
Elle avait travaillé un peu avec mon père ; elle me connaissait, et même me couvait… ce qui m’embar- rassait beaucoup, car je n’étais pas du tout convaincu par son discours qui se voulait théorique : pour être franc, ça me paraissait un peu de la soupe. C’était le problème : je partageais tout à fait le regard de mes camarades philosophes sur la valeur intellectuelle de la psychologie qu’on m’enseignait. Sauf Piaget, qui m’a beaucoup intéressé, même si je voyais bien sa résistance farouche à penser quoi que ce soit des affects, et même si j’ai été, après, plutôt amusé par
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font tenir la boutique. À Recherches et Promotion aussi bien qu’à l’université, j’ai eu l’immense chance de pouvoir compter, dans cette place essentielle de toute institution qu’est le secrétariat, sur des femmes remarquables sans qui rien n’eût été possible.
Je reviens à tes anciens camarades normaliens.
C’est comme si tu avais appartenu à un lieu, à un groupe à un moment donné… Tu les quittes, mais tu continues à considérer ce groupe-là comme ton lieu d’appartenance… Comme si tu n’acceptais de te mesurer que par rapport à ce groupe initial…
Tout à fait. Mais comme si, en même temps, m’étant exilé de cet endroit, je ne pouvais pas revenir d’exil sans être déconsidéré. Parce que, bien sûr, dans leur réalité concrète, ils sont très différents de ce fan- tasme. On n’a pas fait le même boulot, c’est tout. Ils étaient dans un champ de pratique à leur façon, dans les bibliothèques, les labos, les colloques… Reste que je ne peux pas ouvrir Le Monde sans en rencontrer un au fil des pages, car ils sont maintenant à l’âge des honneurs, et que je suis à la fois secrètement très envieux, et furieux de l’être, par rapport à la visibilité qu’ils ont acquise dans l’espace public… Il me reve- nait parfois aux oreilles que je passais pour quelqu’un de modeste, mais ce n’est pas vrai du tout !
Le groupe de la rue d’Ulm dont tu parles, on dirait des fantômes pour toi ! Comme la jambe fantôme, tu sais… on l’a coupée mais c’est la représentation qui reste.
ticiens quand ils arrivent à l’université comme étu- diants. Je l’avais simplement décalé d’un cran : mes collègues de Lyon, je les connaissais suffisamment de près pour qu’ils ne m’impressionnent pas, et, pour certains, c’est le moins qu’on puisse dire.
Tu utilises l’imparfait…
Oui, parce que, avec la génération de ceux qui ont dix, quinze ans de moins que moi, je me sentais dans des eaux nettement moins éloignées de ce que j’avais connu dans ma jeunesse à l’Université. Je dois quand même dire toute ma gratitude envers ceux des ensei- gnants en psychologie dont la présence m’a aidé à ne pas me sentir complètement seul : Annik Houel* et, d’un peu moins près, Huguette Bouchardeau*, dans la traversée du désert des années 1970 ; René Kaës*, dont je ne partageais pas les thèmes de recherche – quoique je lui aie emprunté deux ou trois concepts précieux – mais dont la justesse, la hauteur de vues, l’humanité, m’ont réconcilié avec le petit monde de la psychologie à l’université Lyon 2, du moment où il y a occupé une position un peu centrale. Tous ceux ensuite qui sont venus peu à peu me rejoindre dans le travail auprès des praticiens en formation à l’université, et à qui j’ai été fier, à ma retraite, de pouvoir laisser ce qui avait été ma « boutique » en toute confiance : je ne citerai ici qu’Albert Ciccone*, Georges Gaillard et Patricia Mercader, mais il y en a beaucoup d’autres. Il reste que ceux au milieu desquels je me sentais « chez moi », c’étaient les étu- diants, qui y ont été mes vrais commensaux, et aussi les secrétaires, ces personnels administratifs qui
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la vie, mais ils avaient vécu avant. Ces gens-là, j’avais l’impression que je leur devais tout.
Tu leur devais tout ?
Je leur devais tout. En regard, je trouvais fou de prendre des gens à 18 ans pour les former dans une école, tant pour moi le métier d’éducateur était lié au fait d’avoir d’abord capitalisé une pratique et de l’expérience. Une idée qui s’est ensuite étendue aux pratiques sociales en général. Moi-même, je m’étais senti si peu de choses, en débarquant dans ce mon- de-là, à 20 ans.
Tu peux en dire un petit peu plus s’il te plaît ? Tu évoques une dette par rapport à ces personnes…
Ont-elles été des appuis pour toi au moment où tu étais dans la pratique directe, en prise directe avec les enfants accueillis ?
J’avais été un enfant avec une tête, et rien qu’une tête, complètement paumé dans la vie concrète. En plus, l’inscription sociale bizarre de mes parents n’arrangeait rien. Après le bac, je me suis aperçu que je n’avais aucune expérience de la vie sociale, qu’il fallait que je fasse un apprentissage à partir de rien. J’étais d’une innocence, d’une naïveté… Je ne connaissais rien, ni de la place des choses, ni de la place des gens dans la société. J’avais lu tous les livres, mais j’avais le sentiment que ça ne me servait à rien. D’où l’importance de rompre avec un destin tout tracé d’intellectuel. C’était bien plus qu’une fan- taisie d’adolescent : une question de survie.
Ce sont des fantômes, absolument, quand on voit l’écart entre ce qu’a représenté la rue d’Ulm dans mon imaginaire et la réalité ! En fait j’y ai très peu été. Deux ans sur les quatre, je faisais autre chose et je ne voyais personne. Les deux autres années, parce que Parisien, j’avais accepté d’être externe (l’année de mon entrée, il n’y avait pas assez de thurnes 4 pour tout le monde), et du coup, j’y traînais physiquement beaucoup moins que les autres.
Donc nous arrivions à la période entre 1965 et 1968… Peux-tu dire où tu en es à ce moment-là, dans tes liens avec le milieu des éducateurs ? J’ai dit qu’au début, je voulais être éducateur. Par la suite, j’ai compris que je ne ferais pas un très bon éducateur : pour être éducateur, il faut être très en prise avec la réalité ; or, j’étais complètement perdu dans mes idées, dans mes nuages. Comme éducateur de groupe, j’aurais été aussi, voire plus, inadapté à la vie concrète que les gamins. Le constat a été un peu douloureux pour moi, et je me suis replié sur l’idée que je pouvais faire de la formation, de la formation d’éducateurs, c’est-à-dire me retrouver en somme éducateur au deuxième degré. C’était aussi pour moi le paiement d’une dette, parce que je devais tellement à des gens que j’avais rencontrés ! Cinq ou six d’entre eux étaient pour moi des modèles, tous un peu taillés sur le même gabarit : ils n’avaient pas fait d’études, ils s’étaient faits eux-mêmes, ils étaient arrivés dans la pratique éducative sur le tard, un peu au hasard de
4. Chambres d’internes en argot normalien.