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Protagoras et l'art de la parole

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Academic year: 2022

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Texte intégral

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Problèmes, Renaissances, Usages

 

8 | 2008

Les anciens sophistes

Protagoras et l'art de la parole

Michael Gagarin

Édition électronique

URL : https://journals.openedition.org/philosant/4469 DOI : 10.4000/philosant.4469

ISSN : 2648-2789 Éditeur

Éditions Vrin Édition imprimée

Date de publication : 3 décembre 2008 Pagination : 23-32

ISBN : 978-2-7574-0076-0 ISSN : 1634-4561 Référence électronique

Michael Gagarin, « Protagoras et l'art de la parole », Philosophie antique [En ligne], 8 | 2008, mis en ligne le 01 juillet 2021, consulté le 01 juillet 2021. URL : http://journals.openedition.org/philosant/4469 ; DOI : https://doi.org/10.4000/philosant.4469

La revue Philosophie antique est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International.

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Philosophie antique, n° 8 (2008), 23-32

PROTAGORAS ET L’ART DE LA PAROLE Michael GAGARIN

Université du Texas à Austin

Les penseurs qu’aujourd’hui nous appelons les sophistes ont été rassemblés en tant que groupe ou école de pensée par Platon. Platon, comme on l’a souvent dit, nous a donné (à dessein ou non) une impres- sion fausse de l’unité de ce groupe et de ses idées au Ve siècle. À cette époque – et même au IVe siècle – le mot « sophiste » fut une appellation souple, et les membres de ce groupe ont soutenu des idées et des posi- tions intellectuelles diverses. Platon lui-même nous montre clairement, surtout dans le Protagoras, que les sophistes étaient plutôt rivaux que col- lègues dans un mouvement intellectuel cohérent.

Mais d’un autre côté, je crois qu’il est important d’étudier les sophis- tes comme un groupe, non pas dans le sens où ils auraient tous soutenu les mêmes idées, mais au sens où ils avaient les mêmes centres d’intérêt généraux, les mêmes façons de mener leurs enquêtes intellectuelles et les mêmes dispositions à l’égard du but de leur activité. J’ai inclus une petite présentation des sophistes de ce point de vue dans le premier chapitre de mon livre récent sur Antiphon, où j’ai passé en revue plusieurs centres d’intérêt de ce groupe, parmi lesquels le plus important, à mon avis, est le thème du logos – la parole, l’argumentation, le raisonnement, l’art de par- ler, la raison, etc.1. L’habileté dans ce domaine s’appelait logon techne, « l’art de la parole », et des œuvres comme les Tétralogies d’Antiphon, qui illus- trent les arts de parler, de débattre, et de penser, s’appelaient logon technai.

Selon la plupart des spécialistes anglophones, par contraste, le centre d’intérêt le plus important pour les sophistes anciens aurait été la doc- trine générale du relativisme, et c’est là aussi l’image populaire qu’on se fait des sophistes aujourd’hui, du moins aux États-Unis. Mais, à la dif- férence de la question du logos, à laquelle presque tous les sophistes s’inté- ressaient, le relativisme n’est évidemment un centre d’intérêt que pour

1. M. Gagarin, Antiphon the Athenian : Oratory, Law, and Justice in the Age of the Sophists, Austin, Tex., 2002, p. 9-36.

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Protagoras, qui est connu aujourd’hui surtout pour sa déclaration,

« l’homme est la mesure de toutes choses ». Pour la plupart des spé- cialistes, cette déclaration est l’idée la plus importante de ce penseur. Je crois, pour ma part, que cette interprétation de Protagoras est erronée ; que, sous l’influence de Platon, on a exagéré l’importance du relativisme et de la thèse de l’homme-mesure dans sa pensée ; et que, au contraire, le logos en général était son centre d’intérêt le plus important. Enfin, l’on ne doit pas penser que sa déclaration, « il y a sur tout sujet deux discours mutuellement opposés », l’oblige à adopter une doctrine relativiste. Telles sont les propositions que je vais m’efforcer de justifier dans cette con- tribution.

La signification et les implications de la thèse de l’homme-mesure de Protagoras sont examinées surtout dans le Théétète de Platon. Cet exa- men, très intéressant, a dominé les discussions ultérieures des philo- sophes et des autres savants, qui débattent de la nature précise de son relativisme. Mais dans quelle mesure peut-on dire que la discussion de Platon représente la pensée véritable du sophiste lui-même ? Il faut examiner le texte.

L’affirmation de l’homme-mesure, qui est aussi citée par Platon dans le Cratyle et par d’autres philosophes anciens, est citée dix fois dans le Théétète, en entier ou en partie (152a, 160c, 160d, 161c, 166d, 170d, 170e- 171a, 171c, 178b, 178b-c). Et de ces dix citations, cinq sont accompa- gnées d’une allusion à un écrit ou à une œuvre écrite de Protagoras (152a, 161c, 166d, 170e-71a, 171c). Voici la première citation (152a) ; Socrate parle à Théétète :

SOC. Lui [Protagoras] affirme, en effet, à peu près ceci : « L’homme est la mesure de toutes choses ; pour celles qui sont, mesure de leur être ; pour celles qui ne sont point, mesure de leur non-être. » Tu as lu cela, probablement ?

TH. Je l’ai lu, et bien souvent2.

Et un peu plus tard dans la discussion (161c), Platon nous donne la citation précise : la phrase était écrite au commencement du livre Aletheia ou La Vérité3.

2. SW. Trovpon dev tina a[llon ei[rhke ta; aujta; tau'ta. Fhsi gavr pou pavntwn crhmavtwn mevtron a[nqrwpon ei\nai, tw'n me;n o[ntwn wJ" e[sti, tw'n de; mh; o[ntwn wJ" oujk e[stin. jAnevgnwka" gavr pou… QEAI. jAnevgnwka kai; pollavki". Trad. Diès (C.U.F.

1926).

3. SOC. « Mais le début de son discours m’a surpris. Que n’a-t-il dit en commençant sa Vérité que “la mesure de toutes choses, c’est le pourceau” » ? (Th;n d ajrch;n tou' lov- gou teqauvmaka, o{ti oujk ei\pen ajrcovmeno" th'" jAlhqeiva" o{ti pavntwn crhmavtwn mevtron ejsti;n u|".) Trad. Diès.

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Protagoras et l’art de la parole 25 Il faut remarquer, de surcroît, que, à part ces cinq citations, il n’y a qu’une allusion dans ce dialogue à une œuvre écrite de Protagoras. En 162d-e, lorsque Socrate a introduit la question des dieux, il imagine la réponse de Protagoras avec les mots suivants :

Moi (dirait Protagoras), j’écarte de mes discours et de mes écrits toute affirmation de leur existence ou leur non-existence (wJ" eijsi;n h] wJ" oujk eijsivn).

Nous avons ici une allusion claire à la déclaration de Protagoras, bien attestée par ailleurs4, que,

touchant les dieux, je ne suis en mesure de savoir ni s’ils existent, ni s’ils n’existent pas (ou[q wJ" eijsivn, ou[q wJ" oujk eijsivn).

La conclusion est certaine : dans le Théétète, quand Platon fait allusion aux œuvres écrites de Protagoras, nous pouvons être sûrs qu’il a lu ces mots lui-même dans un livre du sophiste, et que la déclaration « l’homme est la mesure de toutes choses » était écrite au commencement de son livre La Vérité5.

Une autre preuve confirme cette conclusion : le fait que la formula- tion de la phrase sur l’homme-mesure ne change pas d’une citation à l’autre, si ce n’est qu’en plusieurs occurrences Platon ne nous présente qu’une partie de la phrase entière. Mais dans chaque citation les mots cités sont les mêmes. Si la phrase originelle n’était pas écrite, la citation n’aurait pas pu être chaque fois identique.

Il n’en va plus de même quand nous examinons la phrase qui, selon Platon, suit la thèse de l’homme-mesure. Immédiatement après la pre- mière citation de cette thèse en 152a, Socrate dit à Théétète :

SOC. Ne dit-il pas quelque chose de cette sorte : telles tour à tour m’apparaissent les choses, telles elles me sont ; telles elles t’apparaissent, telles elles te sont ? Or, homme, tu l’es et moi aussi.

TH. Il parle bien en ce sens6.

Évidemment, il n’y a aucune allusion ici à une œuvre écrite. Au con- traire : quand Socrate dit « quelque chose de cette sorte », il indique que

4. E.g. Diogène Laërce, IX, 51 (voir ci-dessous).

5. Cette œuvre a eu un autre titre -- Kataballontes ou Discours terrassants : voir mon ouvrage cité supra n. 1, p. 85.

6. SW. Oujkou'n ou{tw pw" levgei, wJ" oi|a me;n e{kasta ejmoi; faivnetai toiau'ta me;n e[stin ejmoiv, oi|a de; soiv, toiau'ta de; au\ soiv: a[nqrwpo" de; suv te kajgwv… QEAI.

Levgei ga;r ou\n ou{tw. Trad. Diès.

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les mots qui suivent ne sont qu’une approximation de ce qu’a dit Prota- goras. Il ne s’agit pas de ses mots exacts. De plus, cette sorte d’explica- tion de la phrase de l’homme-mesure se rencontre au moins douze fois dans le Théétète (152a, 152c, 161c-d, 162c, 166c, 166d, 166e, 167c, 168b, 170a, 171e, 177c), sans jamais une allusion à l’écriture. Et presque chaque fois les mots cités sont différents. Parmi les variations les plus impor- tantes, il y a l’emploi de dokein au lieu de phainesthai, de « chacun » au lieu de « moi » et « toi », et du participe ou de l’infinitif au lieu de l’indicatif7. Même si ces variations ne changent pas le sens de la phrase, elles mon- trent que Platon n’a certainement pas trouvé cette explication dans une œuvre écrite du sophiste. Peut-être Protagoras a-t-il dit quelque chose de cette sorte, peut-être pas. En tout cas, Platon ne connaissait pas ses mots exacts.

Je n’ai pas besoin de citer toutes les autres idées que Platon attribue à Protagoras ou à ses disciples dans ce dialogue et qui sont encore plus éloignées de la pensée du sophiste. Seule la phrase sur l’homme-mesure, dont les ipsissima verba sont cités en 152a, a été conservée dans une œuvre écrite de Protagoras. Toutes les autres doctrines qui lui sont attribuées représentent des idées qui, d’après Platon, sont des conséquences néces- saires de, ou sont impliquées par, la doctrine de l’homme-mesure. Mais nous ne pouvons pas dire que Protagoras lui-même ait jamais tiré ces conclusions ou qu’il se soit intéressé aux conséquences de cette doctrine.

Néanmoins, ces conclusions et ces conséquences sont précisément ce qui intéresse les philosophes qui ont étudié les doctrines de Protagoras, mais ils examinent avant tout les explications de Platon.

Je dirais donc que, à part l’énoncé du principe de l’homme-mesure, toutes les doctrines que Platon présente dans le Théétète sont d’origine platonicienne et non celles du sophiste. Quelques siècles plus tard, les sceptiques, sous l’influence de Platon, ont modifié la thèse de l’homme- mesure en la mettant au service de leur philosophie, et cette thèse a dominé la compréhension de Protagoras jusqu’au recueil de Diels-Kranz, où l’homme-mesure a la première position parmi les fragments du so- phiste (80B1). Mais on peut douter qu’elle ait vraiment occupé la pre- mière place dans ses doctrines.

Or, si maintenant nous laissons à part le Théétète et les idées de Platon et commençons plutôt avec la présentation de Protagoras par Diogène Laërce, nous trouvons une image différente du sophiste. Voici le com- mencement de l’exposé des doctrines du sophiste (D.L. IX, 51) :

7. Par exemple, 162c : « ce qui semble à chacun, cela est, pour celui à qui cela semble » (to; dokou'n eJkavstw/ tou'to kai; ei\nai tw'/ dokou'nti).

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Protagoras et l’art de la parole 27 Il fut le premier à affirmer que, sur chaque chose, il y avait deux discours possibles, contradictoires. Il mettait ce principe en pratique dans les interrogatoires dialectiques, ce que personne n’avait fait avant lui. Un de ses livres débute ainsi : « L’homme est la mesure de toutes choses. » De lui aussi ceci : « L’âme n’est rien si l’on supprime les sensations », idée comparable à celle que l’on trouve chez Platon dans le Théétète, et ceci :

« Tout est vrai. » Un autre de ses livres commence ainsi : « Touchant les dieux, je ne suis en mesure de savoir ni s’ils existent, ni s’ils n’existent pas8. »

Diogène continue avec le reste de la citation concernant les dieux, puis nous informe qu’à cause de cette déclaration, Protagoras a été expulsé par les Athéniens et que ses livres furent brûlés. Il ajoute (IX, 52) que Protagoras

fut le premier à demander un salaire, fixé a cent mines ; le premier encore, il distingua les temps des verbes et élabora le sens de la notion de

« moment opportun » ; il organisa des luttes dialectiques et, à l’intention des chicaneurs, il inventa des raisonnements spécieux. Ne prêtant pas attention au contenu de pensée, c’est sur le terme qu’il faisait porter la discussion : c’est ainsi qu’il donna naissance à cette race des éristiques qui, à l’heure actuelle, court les rues9.

Cette version des doctrines de Protagoras montre que, pour Diogène, la déclaration sur l’homme-mesure ne fut qu’une parmi plusieurs déclara- tions remarquables du sophiste, et que son intérêt principal ne fut pas le relativisme (à supposer que l’homme-mesure soit vraiment une propo- sition relativiste), mais le discours et l’argumentation, autrement dit le logos. Il distingua les temps des verbes et – Diogène nous en informe plus loin – « c’est à lui que l’on doit la première division des discours en quatre parties : le vœu, l’interrogation, la réponse et l’injonction ». De plus, sur ce sujet il a non seulement écrit que « sur chaque chose, il y a deux discours possibles, contradictoires », mais il a aussi mis cette

8. Kai; prw'to" e[fh duvo lovgou" ei\nai peri; panto;" pravgmato" ajntikeimevnou"

ajllhvloi": oi|" kai; sunhrwvta, prw'to" tou'to pravxa". jAlla; kai; h[rxatov pou tou'ton to;n trovpon: pavntwn crhmavtwn mevtron a[nqrwpo", tw'n me;n o[ntwn wJ" e[stin, tw'n de;

oujk o[ntwn wJ" oujk e[stin. [Elegev te mhde;n ei\nai yuch;n para; ta;" aijsqhvsei", kaqa;

kai; Plavtwn fhsi;n ejn Qeaithvtw/, kai; pavnta ei\nai ajlhqh'. Kai; ajllacou' de; tou'ton h[rxato to;n trovpon: peri; me;n qew'n oujk e[cw eijdevnai ou[q wJ" eijsivn, ou[q wJ" oujk eijsivn. Trad. Poirier (Les Présocratiques, Paris, 1989 [Bibliothèque de la Pléiade]).

9. Ou|to" prw'to" misqo;n eijsepravxato mna'" eJkatovn: kai; prw'to" mevrh crovnou diwvrise kai; kairou' duvnamin ejxevqeto kai; lovgwn ajgw'na" ejpoihvsato kai; sofivsmata toi'" pragmatologou'si proshvgage: kai; th;n diavnoian ajfei;" pro;" tou[noma dielevcqh kai; to; nu'n ejpipovlaion gevno" tw'n ejristikw'n ejgevnnhsen. Trad. Poirier.

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doctrine en pratique avec ses « luttes dialectiques ». Surtout, il a posé des questions aux poètes qui étaient les sources de ces idées traditionnelles.

La version de Diogène soulève plusieurs questions : d’abord, peut-on s’y fier ? En outre, si Protagoras s’intéressait principalement au logos, a-t-il produit des chicaneurs et, comme dit Diogène, est-ce qu’il « donna nais- sance à cette race des éristiques » ? Il faut examiner d’autres témoignages.

Parmi les titres des livres de Protagoras selon Diogène, l’on trouve Antilogiai en deux livres. Il est probable que, pour ces deux livres, Prota- goras a composé des paires de discours sur des sujets divers, qui devaient illustrer sa première déclaration que « sur chaque chose, il y a deux dis- cours possibles, contradictoires ». Un autre titre que nous connaissons par le Phèdre de Platon est Orthoepeia. Nous ne connaissons pas le contenu de ce livre, mais nous savons que Protagoras s’est intéressé à l’exactitude (orthotes) en diverses matières, à commencer par l’usage linquistique dé- taillé, où il semble avoir commencé par reprocher à Homère ses fautes linguistiques. Selon Aristote (SE 14, 173b17), Protagoras disait que la colère (menis – le premier mot de l’Iliade) est masculin et que l’on ne doit pas dire « colère meurtrière » (oulomenen, comme le dit Homère) mais

« colère meurtrier ». Et Aristote nous parle aussi des

reproches que Protagoras adresse à Homère qui, en croyant formuler une prière, formulerait un ordre lorsqu’il dit « Chante, déesse, la colère… » : inviter à faire ou à ne pas faire, dit-il, c’est donner un ordre10. (Poétique, 19.)

Probablement dans ces reproches Protagoras a employé le mot orthos avec un sens grammatical objectif – la plupart des règles linguistiques sont claires : ou un usage est juste ou il ne l’est pas. Mais au Ve siècle des reproches à Homère, même des reproches grammaticaux, auraient sans doute choqué la plupart des Grecs, et beaucoup d’entre eux auraient vu dans ces reproches une attaque contre tous les poètes et contre l’éduca- tion traditionnelle. On peut donc se demander si Protagoras pensait vrai- ment qu’Homère avait commis des fautes grammaticales. À mon avis, il voulait d’abord choquer ses auditeurs, mais aussi les pousser à examiner des questions grammaticales et peut-être des questions plus générales. Et l’on peut aussi voir dans ces provocations le commencement de l’étude scientifique de la grammaire. Comme le dit Diogène, il était le premier à distinguer le vœu, l’interrogation, etc. – c’est-à-dire les modes des verbes.

10. Tiv ga;r a[n ti" uJpolavboi hJmarth'sqai a} Prwtagovra" ejpitima'/, o{ti eu[cesqai oijovmeno" ejpitavttei eijpw;n mh'nin a[eide qeav… To; ga;r keleu'sai, fhsivn, poiei'n ti h]

mh; ejpivtaxiv" ejstin. Trad. Poirier.

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Protagoras et l’art de la parole 29 Or, dans le Protagoras (338e-339a), Protagoras employait également l’idée d’orthos à propos de questions plus générales. Ici Platon le repré- sente en dialogue avec Socrate au sujet de la poésie :

PROT. Je pense que… la partie majeure de la culture, pour l’homme, c’est de connaître à fond les questions poétiques, c’est-à-dire d’être capable de trouver, dans les dires des poètes, les expressions correctes et celles qui ne le sont pas, de savoir analyser ce qui fait leur différence et, si on nous le demande, en donner raison11.

Pour le sophiste, les expressions incorrectes auraient inclus celles qui sont de même sorte que les erreurs dénoncées chez Homère, mais l’exemple qu’il présente dans le Protagoras soulève des questions plus vastes. Après avoir récité quelques vers d’un poème de Simonide, Prota- goras demande à Socrate s’il pense qu’elles sont composées « bien et cor- rectement » (kalos kai orthos). « Très bien et correctement », répond Socrate. Ensuite le sophiste récite d’autres vers du même poème qui semblent contredire les premiers : au commencement du poème, Simonide a dit qu’il est difficile d’être bon, mais plus tard il reproche à un autre sage, Pittacos, de dire la même chose : il est difficile d’être bon.

Protagoras conclut que soit les uns soit les autres sont incorrects (ouk orthos). Ici ce n’est pas une affaire de grammaire mais de moralité.

De plus, un autre rapport indique un sens encore plus général pour orthos. Dans sa vie de Périclès (36), Plutarque raconte cette petite histoire :

Comme quelqu’un avait, au pentathlon, blessé involontairement Épitime de Pharsale d’un coup de javelot, et qu’il en était mort, Périclès passa une journée entière à discuter avec Protagoras sur le point de savoir si c’était le javelot ou le lanceur, ou les commissaires, que l’on devait, selon le rai- sonnement le plus juste, juger coupables de cet accident12.

Les faits dans ce cas sont incontestés – un homme en a involontaire- ment tué un autre d’un coup de javelot. La discussion concerne donc la question de la responsabilité de la mort, soit morale, soit légale, soit les

11. JHgou'mai ejgw; ajndri; paideiva" mevgiston mevro" ei\nai peri; ejpw'n deino;n ei\nai:

e[stin de; tou'to ta; uJpo; tw'n poihtw'n legovmena oi|ovn t ei\nai sunievnai a{ te ojrqw'"

pepoivhtai kai; a} mhv, kai; ejpivstasqai dielei'n te kai; ejrwtwvmenon lovgon dou'nai.

Trad. Poirier.

12. Pentavqlou gavr tino" ajkontivw/ patavxanto" jEpivtimon to;n Farsavlion ajkousivw" kai; kteivnanto", hJmevran o{lhn ajnalw'sai meta; Prwtagovrou diaporou'nta, povteron to; ajkovntion h] to;n balovnta ma'llon h] tou;" ajgwnoqevta" kata; to;n ojrqov- taton lovgon aijtivou" crh; tou' pavqou" hJgei'sqai. Trad. Poirier.

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deux, et le sens de orthos est plutôt « équitable » que « correct ». Et « le raisonnement le plus juste » (ho orthotatos logos) est celui qui présente la meilleure correspondance avec les règles légales et morales. C’est aussi peut-être le raisonnement le mieux composé du point de vue de la syntaxe, de la sémantique, de la logique, etc. mais la chose importante est, sans doute, la justice. Et pour vraiment comprendre cette idée du logos plus juste ou équitable, il faut examiner encore une autre doctrine du sophiste.

Selon Aristote (Rhet. II, 24, 1402a23) et d’autres, Protagoras a enseigné l’art de « rendre plus fort l’argument le plus faible (to;n h{ttw lovgon kreivttw poiei'n) ». Il faut préciser que cette traduction est la bonne, car la plupart des traductions et des discussions de ce fragment le traduisent par « rendre le plus faible argument le plus fort ». C’est erroné.

Aristote cite la phrase sans un second article, et Socrate aussi, dans l’Apologie de Platon (18b), dit qu’il est depuis longtemps accusé de

« rendre plus fort l’argument le plus faible » – ici aussi, sans le second article. Protagoras enseignait donc l’art de prendre n’importe quelle sorte d’argument qui soit faible et de le rendre plus fort. Mais il n’a pas pré- tendu pouvoir prendre n’importe quel argument et en faire le plus fort, c’est-à-dire en faire le vainqueur dans un débat. La différence n’est pas grande, et l’image populaire de l’art de Protagoras était, sans doute, celle de Strepsiade dans les Nuées : qu’avec cet art on peut l’emporter dans n’importe quel débat. D’après cette interprétation populaire, bien sûr, Protagoras aurait enseigné que la vérité est chose relative. Mais en fait son enseignement était plus limité : faire pour n’importe quelle position le logos le plus fort possible. Donc, quand il a passé la journée à discuter qui doit être jugé coupable selon le raisonnement le plus juste, le javelot, le lanceur ou les commissaires, on comprend qu’il a essayé de faire pour chacun le logos le plus fort possible, puis qu’il a essayé de juger quel logos était le plus fort, et donc le plus juste – orthotatos.

Or, aux témoinages que j’ai examinés jusqu’ici, il faut encore en ajouter un qui, à mon avis, confirme que le thème du logos était le plus important pour Protagoras et le mieux connu par des gens ordinaires. Je parle des Nuées d’Aristophane. On ne trouve pas le nom de Protagoras dans cette pièce, mais ses doctrines y sont manifestement présentes. Le personnage principal, bien sûr, est Socrate, mais ce personnage n’a que peu des traits du Socrate historique. Il est plutôt composé de traits empruntés à différents sophistes, et la pièce présente les idées de plu- sieurs d’entre eux, mais surtout de Protagoras.

Parmi ces traits, on ne trouve pas d’allusion à la thèse de l’homme- mesure, sauf peut-être quand il est question de mesurage exact. Quand Strepsiade arrive au phrontisterion ou « pensoir », il trouve Socrate en train

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Protagoras et l’art de la parole 31 d’enseigner comment mesurer la distance qu’une puce peut sauter (144- 152). De plus, Strepsiade apprend que la géométrie sert à mesurer la terre (202-203) et que l’air (aer) est incommensurable (ametretos) (264). Enfin, plus tard, Socrate lui parle de mesures (metra) dans le sens de mètres poétiques, mais Strepsiade comprend une mesure de farine (638-645).

On a peut-être ici des allusions à la thèse de l’homme-mesure, mais alors le sens de mesure serait très étroit : mesure matérielle. Il n’y a rien de l’ontologie qu’on trouve dans le Théétète. Même si la phrase « l’homme est la mesure de toutes choses » était bien connue au Ve siècle, il semble que ses conséquences relativistes ne l’étaient pas.

Au sujet du logos, il en va autrement. Il y a d’abord le grand débat entre les deux raisonnements, fort et faible. Même avant ce débat, quand Strepsiade entre dans le pensoir, il doit apprendre les genres corrects des animaux (658 sqq.), une allusion claire à la critique d’Homère à ce sujet.

Et quand Socrate parle des mesures poétiques, il fait peut-être allusion à l’importance de la critique des poètes dans l’enseignement de Protagoras.

Mais l’influence de Protagoras dans les Nuées se voit surtout dans le grand agon, le débat entre le logos faible et le logos fort – non pas, faut-il remarquer, logos juste et logos injuste. Comme l’a bien montré Dover13, les noms dikaios logos et adikos logos se trouvent, dans nos manuscrits, dans la liste des dramatis personae qui y fut insérée bien après le temps d’Aristo- phane. Dans la pièce elle-même, ils sont toujours appelés hetton logos et kreitton logos. Bien sûr, le débat est une satire, qui ne présente pas directe- ment les idées de Protagoras. Donc, quand Strepsiade dit à son père (114-115) que « l’un de ces deux raisonnements, le faible, l’emporte, dit- on, en plaidant les causes injustes »14 et lui demande d’apprendre ce rai- sonnement, nous ne pouvons pas en tirer la conclusion que Protagoras a enseigné l’injustice. Mais il est probable qu’il a enseigné l’argumentation – comment rendre plus fort n’importe quel logos. Après le débat, Strep- siade croit qu’il a bien appris cet art du raisonnement, mais lorsqu’il tente de s’en servir pour échapper à ses créanciers, sa logique est si ridicule que personne ne peut y voir une vraie représentation des idées de Protagoras.

Strepsiade montre plutôt comment on peut déformer les idées du sophiste.

Le grand agon est semblable (889-1113). Ce n’est pas un débat entre le bien et le mal, car l’argumentation de chaque logos a des défauts. On peut dire, plutôt, que les idées immorales du plus faible étaient plus fortes que celles du plus fort. Donc, la victoire du logos plus faible montre qu’il est

13. Aristophanes, Clouds, ed. with introduction and commentary by K.J. Dover, Oxford, 1968, p. xlvii-xlviii.

14. Touvtoin to;n e{teron toi'n lovgoin, to;n h{ttona,

nika'n levgontav fasi tajdikwvtera. Trad. Van Daele (C.U.F. 1923).

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bien possible, comme disait Protagoras, de « rendre plus fort l’argument le plus faible ». Mais l’on ne doit pas en conclure que Protagoras a ensei- gné comment l’injustice peut vaincre. Un grand nombre d’Athéniens ordinaires ont peut-être cru qu’avec cet art du logos qu’enseignaient Prota- goras et les autres sophistes un homme pouvait vaincre la justice avec l’injustice. Peut-être croyaient-ils également que Protagoras avait des idées ridicules à l’égard des genres des mots et que son enseignement scientifique était inutile. Mais même cette image erronée, ainsi que tous les autres témoignages que nous avons examinés, confirme que Protago- ras s’intéressait beaucoup plus au thème général du logos qu’aux consé- quences de sa déclaration sur l’homme-mesure.

Or Protagoras a-t-il fait le rapprochement entre ces deux sujets ? Cer- tains ont compris la discussion de Diogène dans ce sens. Voici encore une fois la première partie de sa discussion :

Il fut le premier à affirmer que, sur chaque chose, il y avait deux discours possibles, contradictoires. Il mettait ce principe en pratique dans les interrogatoires dialectiques, ce que personne n’avait fait avant lui. Un de ses livres débute ainsi : « L’homme est la mesure de toutes choses. » Diogène n’indique pas que la phrase sur l’homme-mesure soit liée au principe des deux logoi, et après cette phrase il note encore trois idées différentes : « L’âme n’est rien si l’on supprime les sensations », « tout est vrai », et « touchant les dieux, je ne suis en mesure de savoir ni s’ils existent, ni s’ils n’existent pas ». Il est possible que Protagoras ait fait un rapprochement entre toutes ces phrases et ces idées, mais il est plus probable que pour Diogène la phrase sur l’homme-mesure ne soit qu’une déclaration parmi d’autres, et que toutes les idées relatives à l’art du logos qu’il a conservées indiquent que le logos était le premier centre d’intérêt de Protagoras. L’art de rendre plus fort le logos le plus faible est une mé- thode pour rendre n’importe quelle position plus forte, mais cela ne veut pas dire que toute idée est vraie ou que chaque argumentation peut être aussi forte que l’autre. Il n’y a donc aucune connexion nécessaire entre l’art du logos de Protagoras et le relativisme, et c’est le premier qui était vraiment important pour lui.

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