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RECHERCHES SOCIOLOGIQUES

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RECHERCHES SOCIOLOGIQUES

Comité de Gestion

P. de BIE, J. PIEL, C. PRESVELOU

Comité de Rédaction

A. GARCIA, F. MARTINS-BOU DRU (responsable pour 1980), G. COLARD-DUTRY, J.P. FRÈRE, J. LEFÈVRE, C. MARQUES BALSA, G.P. TORRISI, A. VERDOODT

Administration - Édition Cécile WÉR y

Abonnements Centre de Recherches Sociologiques Bâtiment Jacques Leclercq

Place Montesquieu 1 1348 LOUVAIN-LA-NEUVE Tél. 010/41.81.81 ext. 4204 CCP n? 000-0565081-56

Tarif de vente et d'abonnement 1980

Le numéro: 200 FB (prix étudiant: 150 FB)

L'abonnement d'un an (3 numéros) - personnes: 500 FB - institutions: 800 FB

Les auteurs sont priés de prendre contact avec le Coordinateur et de conformer leur texte aux normes d'édition qui leur seront alors communiquées. Ils remettronl leur manuscrit en quatre exemplaires dactylographiés accompagné d'un résumé de5à 10 lignes.

La rédaction décline toute responsabilité quant au contenu des articles.

Copyright: La reproduction des articles est interdite sans autorisation du Comité de

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RECHERCHES SOCIOLOGIQUES

Volume XI, numéro 3, 1980

Sommaire

RAPPORT A L'ESPACE, RAPPORT SOCIAL, RAPPORT DE SENS J. REMY, L. VOYE

Introduction .

A. BOURDIN

Réhabilitation des vieux quartiers et nouveaux modes de vie 259 B. POCHE

...255

Les mouvements régionaux. Mort et transfiguration de la loca- lité... ...277 A. FERRAND

Etapes du cycle de vie et rapport à l'espace . M. MAFFESOLI

Déambulation existentielle et socialité 319 P. SANSOT

...297

Imaginaire, vécu des pratiques et représentations 333

English Summaries 341

Publié avec le concours de la Fondation Universitaire de Belgique, du Centre de Recherches Sociologiques et de l'Institut des Sciences Politiques et Sociales de l'Université Catholique

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INTRODUCTION:

par

J. REMY ET L. VOYÉ

I. Introduction: Conquête de l'espace et maîtrise du temps

C'est dans le cadre de la Chaire J. Leclercq que l'unité de sociologie de l'UCL a accueilli, en mars 1980, cinq sociologues français venus traiter d'un thème qui leur avait été proposé par le Centre de Sociologie Urbaine et Rurale: Rapport à l'espace, rapport social, rapport de sens.

Illustrant ce thème général à partir de ses récentes recherches, Alain Bourdin, de l'Université de Tours, explicita comment - se fondant en particulier sur le cas de cette ville - la revalorisation et la réappropriation des quartiers anciens interviennent dans une démarche visant à affirmer de nouveaux quartiers en enracinant ceux-ci dans une histoire et dans la matérialité qui traduit celle-ci et les entoure. Cette réappropriation se pro- duit à un moment où la mobilité structurelle se généralise et où la possibi- lité et la capacité de déplacement sont une condition essentielle de la dyna- mique collective. Dans un tel contexte, cette réappropriation par certaines fractions de la population - et non parmi les plus démunies - n'a pas avant tout pour fonction une préservation et une restauration qui s'inscri- raient dans une perspective archéologique; il s'agit bien plutôt d'une pro- duction nouvelle de sens où le caractère ancien du bâtiment, avec toute l'histoire qu'il contient, permet de donner une racine et un passé à un groupe mobile qui n'est pas nécessairement résidant à vie dans ce quar- tier, voire même qui n'y réside pas du tout mais qui accorde de l'impor- tance à de tels quartiers pour ce qu'ils représentent d'histoire spécifique et

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d'existence particulière passée, pour ce qu'ils sont l'affirmation d'un

«local» unique et irremplaçable face à un global homogénéisateur et uni- formisateur.

C'est dans une même perspective que s'inscrivit Bernard Poche, de l'Université de Grenoble. Associant l'espace et le temps à partir d'une analyse des mouvements régionaux, il montra comment ceux-ci viennent affirmer le rejet d'une intervention croissante d'un pouvoir centralisé qui nivelle, banalise et favorise ainsi les substitutions d'espace. Ce faisant, Poche décrivit ces mouvements comme fondés sur le sens d'un territoire chargé de symboles du passé et associé à une notion de localité qui entre en confrontation avec le global et le central, représentant la modernité.

Tout comme Alain Bourdin l'a fait à propos des quartiers anciens, Ber- nard Poche montra aussi quel type de transaction se fait à partir de cette rencontre entre l'ancien et le nouveau, le local et le global - traduit dans des éléments d'une spatialité envisagée dans sa temporalité. Cependant, si Bourdin se plaçait plutôt dans une perspective d'accommodation, c'est sur la résistance que Poche a mis l'accent - soulevant ainsi pour nous la question de savoir si ce sont les mêmes fractions sociales qui sont affec- tées par la réappropriation des quartiers anciens, d'une part, et par les mouvements régionaux, d'autre part.

Quoique partant d'un champ concret quelque peu différent, c'est encore cette même idée du rapport espace/temps et de son poids dans la transaction sociale qu'a reprise Alexis Ferrand, de l'Université de Greno- ble. Cherchant à dégager la signification des associations et des solidarités organisées sur base des groupes d'âge, celui-ci mit en évidence le rôle de celles-ci en tant qu'affirmation, dans l'inéluctable marche vers la mort, de l'égalité et de la solidarité qui unissent les personnes ayant vécu ensemble une même expérience - qu'il s'agisse des études ou du service militaire.

Alexis Ferrand insista par ailleurs sur le fait que ce processus ne prend sens que dans une certaine «localité», laquelle assure le lien à la quoti- dienneté et inscrit le temps dans l'espace.

Si ces trois orateurs évoquèrent ainsi la situation de l'être social, expression à la fois d'une position sociale et d'un projet individuel, les autres intervenants, Pierre Sansot, de l'Université de Grenoble, et Michel Maffesoli, de l'Université de Strasbourg, posèrent l'un et l'autre le pro- blème de l'imaginaire en soulignant ses modalités d'insertion dans le quo- tidien et en montrant l'ambivalence qui prend corps à travers les différents espaces/temps qui surgissent de cette rencontre, rencontre sans doute d'autant plus fréquente que la réduction du temps de travail et l'extension

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du temps libre accordent une place réelle et imaginaire de plus en plus grande à l'espace «double» et aux temps multiples.

Ces diverses interventions nous paraissent ainsi mettre en question un certain nombre d'idées qui circulent fréquemment, et autour de la sau- vegarde et de la restauration des quartiers anciens, et autour de la résur- gence des régionalismes et à propos de phénomènes tels que la seconde résidence, les vacances, les temps et lieux d'évasion qu'offrent de façon prolixe le cinéma et la télévision ou bien encore les loisirs sous toutes leurs formes. Alors que souvent, en effet, les espaces et les temps «doubles»

ainsi créés sont lus comme étant autant d'échappatoires par rapport au

«réel» et aux contraintes du quotidien, il nous semble que - sans nier la possibilité qu'ils puissent parfois répondre à cette fonction - ils tradui- sent avant tout l'expression dynamique, faite de maîtrise et de conquête, d'une quête d'autotranscendance vis-à-vis d'un certain social déterminé et limité. Cette quête s'exprime à travers un rapport à la matérialité où la pluralité d'espaces/temps existant au niveau social-loin de traduire une schizophrénie où la personnalité serait cassée, - devient une certaine condition de la continuité et de l'épanouissement psychologique en per- mettant la distinction entre l'espace officiel et l'espace imaginaire.

Souhaiter ainsi connaître et vivre des espaces et des temps multiples traduirait alors une double volonté: celle de rechercher un épanouisse- ment lié à une ouverture sur quelque chose d'autre; celle aussi de nier le temps qui court, passe et ne se retrouve pas. Dès lors, l'imaginaire, créa- teur d'espaces doubles et de temps multiples, ne serait pas lié à la pauvreté du réel - qu'il s'agirait de compenser --'- explication qui fonde, dans les désagréments de la vie en ville, l'évasion des week-ends et des vacances et, dans les difficultés du travail, l'audience de la télévision et le succès du football. Certes cette explication n'est pas totalement dépourvue de sens mais elle nous paraît réductrice et laisse totalement échapper l'aspect dynamique et constructif de ces phénomènes qui, selon nous, vont bien au-delà d'un phénomène de suppléance. L'imaginaire qui les sous-tend nous paraît, en effet, exprimer et solliciter un dépassement général et, notamment, le dépassement d'une lecture strictement utilitaire des cho- ses; car si l'on peut s'accorder avec Marx lorsqu'il considère que la valeur d'usage se dégrade en devenant valeur marchande, elle se dégrade aussi, à notre sens, en étant strictement et exclusivement valeur d'usage,dans la mesure où celle-ci donne priorité à l'utilitaire par rapport aux dimensions symboliques qui, au-delà de l'utilité du bien, permettent d'exprimer un lien ne pouvant se réduire à celle-ci.

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Au-delà de cette question générale et, en apparence, très théorique, c'est nombre de problèmes de notre temps qui se rencontrent ainsi. C'est, par exemple, celui du sens à attribuer à une revalorisation de la région face à une mobilité structurelle modernisatrice. C'est aussi le sens de la redécouverte de l'histoire, du goût du rétro et des «vieilles pierres», de tout ce passé qui, une fois qu'il n'est plus ressenti comme un carcan, comme une entrave qu'il s'agit de briser, est recherché comme un moyen d'enracinement face à l'errance. C'est encore la question de l'internatio- nalisme et du nationalisme face au régionalisme: faut-il dépasser la «loca- lité» pour aller vers une société centripète ou, au contraire, s'affirmer de façon centrifuge contre un état centralisateur? Autant de questions - et d'autres encore - que suggèrent les textes que l'on va lire et dont la réponse suppose, en tout cas, qu'ils soient resitués dans la conjoncture qui est la leur.

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RÉHABILITATION DES VIEUX QUARTIERS ET NOUVEAUX MODES DE VIE.

par

A. BOURDIN

La politique de réhabilitation des quartiers anciens n'exprime pas seule- ment le goût de l'historique ou la reconquête bourgeoise des centres-villes.

Elle traduit aussi l'émergence d'une nouvelle manière de représenter, de pro- duire et d'utiliser l'espace: un mode de spatialisation. L'extériorité qui nous permet de le concevoir comme un objet d'opération plutôt que comme une donnée immédiate en est la principale caractéristique. Le quartier réhabilité constitue un «archi objet» ou un type stratégique de ce mode de spatialisa- tion. A l'aide du concept provisoire de mode d'occupation, on essaie de le discerner empiriquement, non seulement dans les formes mais dans les rap- ports qui s'instaurent entre les usagers et le quartier réhabilité. On observe différents types: occupation culturelle, provisoire, refuge, traditionnelle, communautaire, villageoise, «absence». Une première analyse de ces types conduit à s'interroger sur la manière dont un nouveau mode de spatialisation s'inscrit dans l'espace et devient dominant, sur les rapports entre ce processus et les mouvements sociaux ou les transformations sociales, sur l'évolution du symbolisme de l'espace.

L'heure est à la sauvegarde des quartiers anciens, particulièrement dans les centres des villes. En France, où l'on s'y est mis sur le tard, après bien des années d'abandon, cela donne lieu à une politique officielle, c'est-à-dire à une intervention importante de l'Etat. Comment le sociolo- gue peut-il faire son miel avec cette nouvelle action d'aménagement?

- - - -

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On dira: l'ancien. Pensez au succès des antiquaires et brocanteurs, à celui des nouvelles fêtes traditionnelles, aux fausses vieilles poutres et che- minées que l'on trouve dans les villas neuves, aux tuiles vieillies artificiel- lement et, pourquoi pas, à la mode «rétro». Oui, il y a là matière à analyse, un Jean Baudrillard nous l'a suffisamment montré.

D'autres préfèreront l'explication socio-économique: reconquête bourgeoise des centres-villes, récupération au moindre coût d'une valeur de localisation stérilisée par la présence des pauvres ou des marginaux, ce que l'on appelle élégamment l'insalubrité. Une observation grossière (mais elle n'est que grossière et ne permet pas de discerner les phénomènes plus fins) des mouvements de population, ou la seule lecture des petites annonces immobilières permettent de constater que cette explication ne peut pas être écartée.

On remarquera également que la grande mode de la réhabilitation intervient au moment de la «crise», c'est-à-dire en même temps qu'une limitation des moyens mis en œuvre par l'Etat pour aménager l'espace.

N'y aurait-il pas là le prototype d'un mode d'intervention plus doux, plus gradué, moins coûteux, permettant à l'Etat de se débarrasser de certaines de ses responsabilités sans rétrocéder le pouvoir qui l'accompagne?

Rien ne permet de récuser l'une de ces trois lignes d'explication mais, considérées séparément ou dans leurs possibles articulations, elles n'épui- sent pas le sujet, c'est du moins ce que j'entends montrer; la réhabilitation et ce qu'elle produit (ou permet), singulièrement en matière de modes de vie, témoigne de quelque chose de plus vaste: une transformation de notre manière de concevoir, de percevoir, de produire l'espace, de nous y ins- crire, un changement de mode de spatialisation, comme dit Ledrut (1977;

1979).

Précisons: le mode de spatialisation ne se définit pas par les caracté- ristiques morphologiques de l'espace produit, ni par la manière dont nous le produisons, pas plus que par les valeurs que nous attribuons à l'espace ou que nous lui associons. Il est plutôt le cadre dans lequel s'inscrivent nos représentations de l'espace et qui leur donne forme, l'appareil mental qui organise la connaissance à partir de laquelle s'opère la production de l'espace, le processus qui nous permet de situer l'espace dans le monde et d'en faire un lieu ou un moyen de l'action sociale. En d'autres termes, il se situe là où, a priori, nous ne percevons que de l'allant-de-soi, de l'uni- versel; le concept d'espace admis par une société en est l'une des expres- sions.

Nous vivons dans des sociétés qui possèdent plusieurs types de spa- tialités (celle du paysan corse, de l'ouvrier ou du membre de la «jet

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society» ne se ressemblent guère) renvoyant de manière plus ou moins directe à un mode de spatialisation dominant qui s'exprime plus particu- lièrement dans les spatialités dominantes. C'est en période de change- ment, c'est-à-dire lorsque l'hétéromorphie ou les contradictions entre les spatialités augmente et que le mode de spatialisation dominant tend à se transformer que nous pouvons l'apercevoir. Mais c'est aussi le moment où il se radicalise, ce qui est manière de dévoilement, dans les spatialités dominantes. En fait, radicalisation et remise en cause se manifestent pres- que toujours par les mêmes symptômes, par les mêmes phénomènes (1).

Notre période historique est celle d'un changement radical dans des

«visions du monde» longtemps très stables. Celui-ci affecte singulière- ment le mode de spatialisation (2). Ce n'est pas un hasard si l'interroga- tion sur «l'habiter» a pu prendre une telle importance. Mais sans doute est-il nécessaire, pour la faire progresser, de se référer plus directement qu'il n'est habituel à ce qui vient d'être dit.

C'est dans cet esprit que je présente aujourd'hui des réflexions sur une recherche encore très ouverte, puisque la principale phase expérimen- tale n'est pas achevée.

• •

En quoi les quartiers anciens réhabilités constituent-ils un lieu privi- légié d'analyse? Que nous apprend une première observation? Quelles questions restent posées ? Avant de répondre il paraît nécessaire de situer les points de départ et la méthode.

Le raisonnement qui suit ne prend son sens que par rapport à un ensemble d'hypothèses traduisant le point de vue qui vient d'être adopté.

(1) Dans les lignes qui précèdent, j'ai suivi d'assez près le raisonnement de R. Ledrut, lorsque, dansLa révolution cachée,il affirme que la recherche des éléments d'une nouvelle vision du monde (dont le mode de spatialisation constitue l'une des dimensions) s'opère aussi bien dans le domaine des idées (avec des théories) que dans celui de la vie quotidienne travers des comportements nouveaux); ils sont habituellement traités comme des épiphé- nomènes ou des retours au passé et se développent en marge des systèmes dominants. Je m'en éloigne légèrement ici en considérant que, pour ce qui est du mode de spatialisation, radicalisation et remise en cause ne sont guère dissociables. J'espère simplement que cette affirmation, d'ordre essentiellement empirique, n'est pas en fait, la manifestation d'un hégélianisme caricatural et clandestin.

(2) Mais également le sentiment de l'existence, le mode de temporalisation, l'idée du moi, celle de Dieu ...

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Leur expression et leur mise en œuvre dans une recherche de terrain con- duit à élaborer des concepts opératoires qui n'ont pas nécessairement vocation à durer, même dans le discours de celui qui les utilise, mais per- mettent de créer une démarcation, particulièrement avec certains aspects des théories de l'habiter. Arrêtons nous d'abord aux hypothèses.

Comment approcher un mode de spatialisation et ses mutations?

Une première exigence s'impose qui découle du concept lui-même: cher- cher tout ce qui exprime une totalité. Seulement, cette totalité-là n'a rien de métaphysique, ni ne peut s'assimiler à la société globale. On découvre alors de grandes difficultés d'opérationalisation qui conduisent à multi- plier les voies de cette recherche.

Il y a totalité dans la structure spatiale. Pour beaucoup, cela s'arrête au principe selon lequel les éléments qui constituent un ensemble spatial sont arrangés entre eux. Ou bien l'on cherche en eux l'expression d'une logique des rapports sociaux. Cela ne saurait nous suffire. La manière dont nous découpons les éléments, dont nous les mettons ensemble, l'arsenal que nous utilisons pour le faire ou tout simplement pour lire l'espace, voila ce qui doit nous préoccuper au premier chef.

Lorsqu'Auguste Perret a reconstruit Le Havre, une de ses préoccu- pations majeures était le spectacle dont pourrait jouir le voyageur transat- lantique découvrant à l'horizon les lignes grandioses d'une ville verticale.

Que cela prouve son attachement à une certaine conception de l'urba- nisme, exprimant sans doute l'idéologie d'une classe sociale précise, qu'on puisse y trouver trace d'une étrange fascination pour les Etats-Unis et leurs villes, tout cela est bien évident. Mais qu'est-ce qui fait qu'un urbaniste peut penser la ville de cette manière, comment cette vision s'intègre-t-elle à une perception d'ensemble rassemblant les connaissances techniques acquises, les choses vues, les lieux aimés ... ? Quels concepts, quels intruments mentaux servent à articuler cette perception? Si nous transférons la question de l'individu au groupe social, à la formation sociale ou à la civilisation, l'interrogation porte bien sur la structure. A l'évidence, la possibilité de découper le central et le non-central, celle de penser l'espace comme une extériorité sur laquelle nous opérons plutôt que comme un «umwelt» (donc une immédiateté indissolublement liée à nous), celle de réduire tout espace à une abstraction métrique, tous ces faits constituent autant de clés pour appréhender cette totalité. Mais des éléments plus limités peuvent aussi nous éclairer: la séparation des corps, la division du temps entre le loisir et le travail, la multiplication des ima- ges de paysages auxquelles nous pouvons nous référer et la modification de leurs structures (passage de l'immobile à l'animé si important en ce qui

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concerne les paysages urbains); cela et bien d'autres choses peut nous per- mettre de comprendre comment nous pensons et nous vivons l'espace de La Marina - Pieds - dans -l'eau de nos vacances et, si nous ne limitons pas volontairement notre perspective, de remonter à la totalité et aux grandes opérations dont il était question à l'instant.

Cela nous rapproche d'une autre totalité, tout aussi importante que celle de la structure: celle de l'usage. Les méthodes utilisées nous amènent à séparer beaucoup trop radicalement différentes catégories d'espaces et à privilégier l'espace social (plus précisément celui des relations sociales à leur niveau d'articulation avec les rapports sociaux) par rapport à celui de l'intimité, de la communication, de la représentation (3)... Or l'usage d'un individu, d'un groupe, unifie tout cela et l'inscrit dans une tempora- lité. Cela signifie qu'on ne peut considérer l'espace du quotidien sans celui de l'inhabituel, celui des loisirs sans celui du travail, la résidence principale sans la résidence secondaire ou plus simplement qu'on ne peut oublier que la pratique de l'espace, aussi morcelée soit-elle, ne se résume pas à l'utilisation de cases successives, comme sur le jeu de l'oie, et qu'entre les éléments qui s'y observent, s'organise un mouvement, une

«rhétorique» qui ne se limite pas à celle des itinéraires dans un grand ensemble.

Autant dire que l'usage mène au sens, que l'usage de l'espace impli- que celui dont on voudrait user, que l'on imagine, que l'on désire .

••• •••

L'observation empirique de l'évolution de nos rapports avec l'espace va nous suggérer d'autres hypothèses.

L'espace contemporain devient signifiant d'une absence. Qu'est-ce à dire? Quelque part en Californie, il existe une fontaine de construction assez récente: de l'eau (fortement chlorée) y passe sur des galets (d'ail- leurs faux) en imitant à la perfection le bruit d'un torrent. Regardez une carte du centre de Paris (celui du tourisme et des palais officiels): on y trouve profusion de musées et de palais nationaux, vides la plupart du temps (sans parler des parcs) mais qui représentent avec vigueur un pou- voir qui pourtant se manifeste ailleurs et autrement. Ces deux exemples n'ont d'autre valeur que métaphorique. Il n'en est déjà plus de même

(3) Il est vrai que, d'un autre côté, certains sociologues de l'art (Francastel en était) ne veulent connaître que celui de la peinture ou du projet architectural.

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lorsqu'on évoque l'espace des télécommunications et plus précisément de la télévision. L'idée est devenue banale, la télévision, encore plus que le cinéma, joue de la présence - absence. Il y a quelque chose de commun entre la présence indiscrète du présentateur de télévision et celle des

«chers disparus» figés dans leur cadre; et le journal télévisé passe son temps à nous dire «nous avons vaincu ... et tu n'y étais pas». Le direct en est l'exacerbation et en même temps la mise en cause, qui rend plus palpa- ble l'éloignement alors qu'il nous fait participer de manière irremplaçable à des événements qui d'ailleurs n'existeraient pas vraiment sans lui: cour- ses cyclistes ou assassinat d'Oswald.

D'une autre manière, l'espace du logement signifie l'absence de la maison, cet «archétype» de référence dont il n'offre que le simulacre. La radicalisation - contestation apparaît lorsqu'on vous propose l'un de ces appartements préaménagés jusqu'au détail et qui, dans leur stéréotypie, caricaturent ce que l'on pourrait appeller l'idiosyncrasie de la maison.

Plus généralement, l'espace fonctionnel signifie l'absence, car il ne peut exister qu'en référence à un ailleurs (l'usine pour le «point de vente», la zone d'habitation ou le centre pour la zone d'activité ... ).

Les multiples phénomènes de séparation, d'éloignement, de manifesta- tion de l'inaccessible ou de déracinement qui scandent notre vie quoti- dienne répondent à cette présence-absence dans l'espace. Là se manifeste un nouveau système que l'on ne peut approcher complètement sans consi- dérer l'exacerbation de l'extériorité.

Plus que jamais, l'espace nous est extérieur et nous en sommes les opérateurs. La création des villes nouvelles en donne un exemple éclatant:

l'espace n'est plus celui d'une communauté, d'une famille, de quelque groupe réel que ce soit. On produit de l'espace urbain interchangeable, des cellules d'habitation, en utilisant des moyens de connaissance et d'action de plus en plus abstraits et par rapport à des groupes virtuels. Si cela se réalise plus finement et avec plus de succès à Louvain-la-Neuve il faut surtout y voir une preuve de l'amélioration de notre aptitude à nous servir de l'extériorité.

• • •

L'extériorité nous permet de faire de l'espace un véritable code, et, sans doute a-t-on trop insisté sur cet aspect; le jeu de la présence-absence (qui n'est pas le vide) le fait accéder à une valeur plus symbolique (4).

(4) J'utilise ici les définitions les plus banales du symbolisme, sans aucune référence aux significtions données à ce terme par des théories récentes.

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Parce qu'il présente cette caractéristique, il peut nous apparaitre comme le médium, la médiation qui nous permettra d'atteindre des biens sociaux que nous ne possédons pas ou des valeurs dont nous sommes séparés. On pense d'abord au prestige, au statut social: dans ce cas, c'est bien en ter- mes de système formalisé, c'est-à-dire de code, qu'il faut parler. L'utilisa- tion d'éléments d'une architecture régionale, ou d'autres qui connotent fortement l'ancienneté, peut s'interpréter de cette manière, comme autre- fois le salon qu'on laissait vide pendant que l'on se rassemblait dans la cuisine. Mais lorsqu'à travers l'espace on cherche une identité, ou, plus généralement, des biens et des valeurs qui ne sont pas de l'ordre de la socialité, comme ceux que l'on vient d'évoquer, mais de lasociabilité, le rapport change. Il devient plus directement symbolique. Alors même que l'architecture traditionnelle de la sociabilité se défait (celle des groupes primaires notamment) et que son remplacement ou sa reconstruction fait sans cesse problème, l'espace tend de plus en plus à jouer ce rôle symboli- que. Le fait qu'il puisse servir de point de départ ou d'élément organisa- teur à une sociabilité réelle qui s'inscrira dans des interactions, donc que la représentation et son support matériel précèdent ce qui est représenté, porte d'importantes conséquences. On devrait s'en souvenir lorsque l'on analyse certains mouvements urbains (5) ou lorsque l'on considère le des- tin de ceux qu'Albert Meister appelle les nouveaux missionnaires (6).

N'est-ce pas finalement toute la médiation entre l'ordre proche et l'ordre lointain (selon Lefèbvre) qui subit une profonde transformation? Notre société n'est-elle pas porteuse d'une nouvelle articulation entre socialité et sociabilité qui modifie totalement le rôle de la ville -œuvre et de l'espace en général?

• • •

Toutes ces interrogations et l'esquisse de réponse qui les accompagne conduisent à élaborer le concept provisoire de mode d'occupation.

En le faisant, le premier objectif est, comme on l'a déjà dit, de s'extraire du cercle relativement étroit dessiné par le concept d'habiter.

En effet, celui-ci implique presque toujours la présence physique de celui qui habite et un espace relativement limité: on l'applique à un quartier, à

(5) A cet égard les analyses de Nguyen Duc Nhuan (Centre de Sociologie Urbaine Paris, 1975) sont parfois plus révélatrices que celles de Castells.

(6) Dans une intéressante postface à un ouvrage riche d'informations: le vol 4 du fichier de la participation dirigé par Dan Bernfeld (Venise, CIEDART, 1980).

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un logement, à une ville, beaucoup plus difficilement à des espaces loin- tains que nous investissons essentiellement par l'imaginaire. Il renvoie plus aux figures de la vie quotidienne qu'aux modes de vies qui les sous- tendent. On dira certes qu'il possède d'autres dimensions plus ou moins latentes et que certaines recherches se sont appliquées à développer. C'est bien pour cela que le concept de mode d'occupation n'est envisagé que de manière provisoire et polémique et pOUTautant qu'il permet de mettre en évidence le rapport entre un mode de vie et un «cadre de vie», considéré dans toute son «extension» et toute sa «compréhension», Pour dire les choses autrement, il s'agit de saisir la structure, et encore plus la dynami- que, d'un rapport à l'espace, donc la mise en œuvre d'une spatialité dans l'espace pratiqué. La référence à la totalité, au mode de spatialisation, sera donc nécessairement présente.

Le mode d'occupation se lit en même temps dans son résultat, c'est- à-dire dans l'espace social produit, et dans l'ensemble formé par les repré- sentations et les pratiques d'un groupe ou d'un individu. Là encore, on tente de s'éloigner des significations habituelles de l'habiter, qui renvoient au deuxième terme et négligent le premier. On concevra au contraire le mode d'occupation comme un phénomène instable, impliquant nécessai- rement les deux termes et leur dialectique, même si le second se trouve souvent privilégié. En effet, dans la mesure où nous vivons dans un espace de l'extériorité et de l'absence où la pratique de l'espace et l'espace lui-même se trouvent séparés, la connaissance de l'un ou de l'autre ne suf- fisent pas à définir une spatialité; celle-ci se trouve dans le rapport entre les deux. En ce sens, le concept est élaboré pour rendre compte d'abord des spatialités contemporaines, celle de la radicalisation déja évoquée. Il sera beaucoup moins utile lorsque l'on se trouvera devant des situations plus traditionnelles ou moins radicales.

Une première série de dimensions le caractérisant se rapproche de celles affectées habituellement à l'habiter. Ce sont l'utilisation, la «colo- nisation» et l'appropriation. Plutôt que de les définir longuement on caractérisera chacune par un ensemble de questions:

utilisation: Quels usages intrumentaux repère-t-on? Itinéraires (quoti- diens ou non), nature et fonctionnement des activités (commerciales par- ticulièrement, en l'occurrence), action sur l'espace (par exemple, manière dont s'opère la réhabilitation). Comment s'organise l'utilisation comme

«cadre de vie»? Formation des réseaux de relations, développement d'une vie sociale locale (du quartier); comment le groupe ou la personne consi- dérée s'y insère-t-il? Comment y agit-il? Comment entretient-on, gère-t- 266

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on son espace privé? Quelles sont les formes de l'utilisation «supra fonc- tionnelle» et ludique?

«colonisation»: ici l'on considérera surtout la (ou les) populations, sa répartition dans l'espace, sa mobilité, ses caractères démographiques, la manière dont un groupe précis (les commerçants qui exercent dans le quartier sans y habiter par exemple) s'y insère travers des pratiques et des images). On envisagera aussi la logique (économique ou non) qui pré- side aux choix de la localisation dans l'espace concerné. Egalement le mode de présence des étrangers (touristes, clients, promeneurs, margi- naux de passage).

appropriation: Qui s'approprie quel espace? Comment? En visant quel but, quel sens? Quelles sont les marques de l'appropriation? A quel champ de valeurs est-elle liée (valeurs économiques ou plus «ipséistes», valorisation des formes secondaires de la vie sociale ... ?) Plus générale- ment comment le rapport à l'espace s'articule-t-il avec des ensembles d'attitudes qui ne lui sont pas liés de manière évidente?

Il n'est pas besoin d'insister sur le caractère empirique de ces dimen- sions. En revanche elles ne prennent leur sens que par rapport à une autre série, plus tournée vers la production du cadre écologique - si toutefois l'on veut bien admettre que ce dernier concept n'exclut pas nécessaire- ment celui de discontinuité.

On peut résumer cela en une question: en quoi un ensemble de prati- ques et de représentations, lié à l'utilisation, à la colonisation et à l'appro- priation, est-il structurant d'un espace: comment l'organise-t-il, met-il en place ses rythmes, ses formes, ses polarités (par exemple, comment produit-il du centre et du non-centre, de l'intérieur et de l'extérieur, du semblable et du dissemblable)? On ne peut également éviter de s'interro- ger sur ses relations avec d'autres systèmes de rapports avec l'espace: en quoi rend-il possible le développement d'autres modes d'occupation ou en quoi les exclut-il. En quoi sa dynamique transforme-t-elle les expres- sions de spatialités traditionnelles. Cette dernière question montre que si le mode d'occupation analyse d'abord les spatialités actuellement domi- nantes (ou en train de le devenir) il s'appliquera aussi à des éléments qui se trouvent simplement affectés ou transformés par leur présence.

En quoi les quartiers anciens réhabilités constituent-ils un champ d'investigation privilégié pour cette problématique?

J'ai développé ailleurs (1979, n030-3I, pp.IS, 3S) l'idée que le quar- tier réhabilité (et surtout à réhabiliter) est un «objet d'aménagement».

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Cela signifie que réhabiliter ce n'est pas seulement mener une action à caractère purement rationnel. Lorsqu'on crée une ville nouvelle, on n'y met pas seulement des études de marché, de mécanique des sols ou de résistance des matériaux, mais aussi l'idée que l'on se fait de la Ville avec toutes sortes de majuscules; cela donne lieu à l'élaboration d'une image idéale, avec ses textes théoriques, son idéologie, le foisonnement du pro- jet ou le délire de l'invention. Lorsque cet ensemble devient point de réfé- rence dans le discours officiel ou théorique, stimulateur de l'imaginaire technocratique ou même abcès de fixation, grande image offerte à ceux qui font l'aménagement, le subissent ou le contestent, l'on se trouve devant un objet d'aménagement. Tel est bien le cas de la réhabilitation, du moins en France. En témoigne l'énorme production idéologique, fort structurée (7), qui accompagne et précède l'action: le discours mythique est souvent utilisé, certaines réalisations sont elles-mêmes élevées au niveau du mythe.

Plus que cela, le quartier ancien réhabilité devient un véritable

«archi-objet»: en lui se condensent tous les traits, toutes les valeurs, tou- tes les formes que l'on inscrit dans l'espace qui se produit ailleurs, par exemple dans les «nouveaux villages». Miroir, il est aussi source, lieu de justification, dans la mesure où il donne une ancienneté, c'est-à-dire des racines, une histoire, àce qui n'en a pas. Par l'historicité il se légitime lui- même comme modèle: parler de lui c'est approcher l'ensemble de l'espace dominant.

Lorsque l'on étudie les modalités de son aménagement et l'espace produit, on constate quelques phénomènes massifs: d'abord la pénétrabi- lité. Dans l'espace réhabilité on se «retrouve» aisément, les circulations, particulièrement celles destinées aux piétons, sont multipliées, permettant de traverser sans difficultés des îlots autrefois impénétrables et enchevê- trés; les constructions intersticielles sont détruites (la salubrité a souvent bon dos lorsqu'il s'agit de réaliser ces fameux «curetages»); ainsi aboutit- on à une sorte de transparence des formes. Cette lisibilité implique une simplification qui ne s'arrête pas à ce que l'on vient d'évoquer: des rues, des éléments architecturaux sont détruits, pour mieux mettre en valeur ceux qui restent, mais aussi la diversité de l'espace cède la place à une fonctionnalité beaucoup plus rigoureuse, par exemple dans la rationalisa- tion des logements, même si l'on feint de respecter l'enchevêtrement archi-

(7) Développé dans: Alain BourdinPouvoir local et ségrégation urbaine. Etude socio- logique des opérations de restauration/réhabilitation dans les centres-villes français 1960, Mars 1977, Thèse de Doctorat-ès-Lettres Université F. Rabelais Tours, 1979; 885 p.

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tectural. De ce point de vue, l'action révèle habituellement une grande brutalité: une «cellule» réhabilitée diffère rarement d'une cellule neuve, la seule question est de savoir si elle s'apparente plutôt à l'H.L.M. ou au logement de «grand standing». On opère de la même manière en ce qui concerne l'espace des activités (magasins, bureaux) ou encore les rues (le mobilier urbain joue un rôle très important pour spécialiser, homogénéi- ser et rendre lisible).

Un espace simple, lisible, homogène; fortement spécialisé également.

Cela s'observe particulièrement lorsque l'on analyse les fonctions. Dans la plupart des cas, les quartiers anciens rassemblaient un grand nombre de fonctions, pas toujours très liées entre elles. Après le passage de la réhabi- litation, on n'en trouve plus qu'un nombre restreint: l'association d'un commerce central renforcé et plus spécialisé et des rues piétonnes caracté- rise une fonction commerciale - touristique à forte dimension ludique; la fonction d'habitation se trouve strictement délimitée (ou confinée) et il ne reste pratiquement rien d'autre. Ajoutons à cela une certaine «normalisa- tion» de la population: l'embourgeoisement ne se conteste pas, mais l'essentiel tierit dans la délimitation très étroite des populations accepta- bles: plus de très pauvres, mais assez souvent pas de très riches; les vieux dans un coin, les jeunes dans un autre, les familles nombreuses nulle part, les marginaux à leur place (et dans un sens on les attire) à condition qu'ils s'inscrivent dans une marginalité légitime (ce qui fixe la barrière assez bas dans une petite ville.)

Quant au décor - qui n'a rien du foisonnement baroque - il prend une importance démesurée, visant à constituer une surface, censée expri- mer l'âme des immeubles et parfaitement lisible: par lui la substance de l'historicité devient immédiatement accessible.

On retrouve là la puissance symbolique de l'espace réhabilité. Il signifie une absence: celle de l'histoire, du passé. Il le fait de manière beaucoup plus radicale (ce qui ne veut pas dire plus saisissante) qu'un monument historique ou un musée. En effet la mise en scène du passé promu au rang d'ancienneté ou d'histoire, se fait en même temps que la destruction de ce qui en était la rémanescence, hommes, activités, pierres.

L'histoire n'existe plus que par le décor, ou presque.

Directement accessible, cette présence d'un passé rendu absent nous permet d'atteindre d'autres valeurs. Qu'il s'agisse de celles liées au statut social, représentées par des signes architecturaux que le quartier légitime ou, plus encore, de la participation aux valeursfondatrices (ou supposées telles) ou à la convivialité présente d'une collectivité à laquelle on n'appartient pas, mais dont on voudrait faire partie (les nouveaux habi- 269

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tants d'une ville sont souvent très friands de ses quartiers réhabilités). On se trouve là devant un véritable dispositif de socialisation.

Toutes ces raisons conduisent à voir dans le quartier réhabilité un type stratégique de l'espace, marqué par la radicalisation de l'extériorité, c'est-à-dire par la spatialité dominante. Sans doute les éléments de sa con- testation y sont-ils également présents, mais, pour les distinguer, il ne suf- fit pas d'observer l'espace produit et ses modalités de production; seule l'analyse fine des modes d'occupation peut nous le permettre.

* * *

Une approche «sauvage» (8) conduit à établir une première typologie des modes d'occupation:

a) l'occupation provisoire: celle de ceux qui passent et pour lesquels le lieu actuellement utilisé (plutôt qu'investi) constitue un substitut, un moyen d'attente ou de passage forcé précédant l'accès à autre chose. A la limite, cependant, il peut être choisi comme une étape nécessaire ou agréable; dans ce cas on se rapproche de l'occupation rationnelle qui sera évoquée ci-dessous. On connaît trois versions fort différentes de ce type:

celle donnée par les immigrés, pour qui un quartier ancien constitue un lieu d'accueil, à partir duquel s'opèrent l'intégration et la distribution dans le marché du travail aussi bien que dans l'espace; celle qui prévalait dans beaucoup de quartiers anciens à l'époque où la crise du logement obligeait de nombreux jeunes ménages à y chercher un abri en attendant que la chance ou l'élévation des revenus permette d'obtenir «mieux»;

celle qui caractérise maintenant beaucoup de locataires des studios ou des petits appartements qui se multiplient dans les quartiers restaurés: on y cherche le lieu d'une entrée dans la vie qui s'allonge jusqu'au mariage, jusqu'au premier «vrai» travail (dans le cas des diplomés), jusqu'au pre- mier enfant, ou même parfois au delà.

Sans doute devrait-on dire que seule la troisième version constitue vraiment un mode d'occupation, essentiellement parce qu'elle secrète une utilisation et une appropriation spécifiques qui ne se réfèrent ni au passé, ni à un avenir rêvé.

b) l'occupation culturelle: elle se marque par la recherche de significa- tions ou de valeurs plus que par celle de commodités ou de relations socia-

(8) Fondée sur des observations et un petit nombre d'interviews. Le travail actuel com- prend une enquête questionnaire beaucoup plus extensive et des observations plus systémati- ques.

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les. On en connaît deux variantes: la recherche d'une ambiance urbaine dans un vieux quartier central, qui ne nécessite nullement qu'il soit res- tauré et qui s'est manifestée chez une minorité d'intellectuels ou d'artis- tes; la quête d'un ensemble de signes offerts par le quartier ancien une fois aménagé. Dans les deux cas, l'occupation s'organise totalement autour de ce que l'on est venu chercher.

c) l'occupation refuge. Sous ce chapitre, on range tout mode d'occupa- tion qui vise d'abord à préserver quelque chose qui se trouve mis en dan- ger, à se préserver soi-même ou à sauvegarder un espace marginal pour des comportements objets d'une désapprobation sociale. Que l'on orga- nise son existence autour des témoignages d'une vie révolue, que l'on essaie de maintenir les restes de réseaux de relations en décomposition, que l'on s'accroche à un logement qui constitue votre seul bien ou que l'on essaie de préserver dans les recoins du quartier ancien son identité de marginal, de gitan, etc ... la démarche reste la même. Et le triomphe d'une marginalité très sage dans certains quartiers restaurés ne cache-t-elle pas la destruction pure et simple de l'occupation refuge?

d) l'occupation traditionnelle. Elle se fonde sur la reproduction d'un ensemble de hiérarchies, d'institutions, de réseaux, de normes et de valeurs. Elle se distingue fondamentalement de la précédente en ce qu'elle suppose que cette reproduction s'opère sans difficultés, donc que les nor- mes sociales en cause sont encore bien vivantes et disposent d'un espace où s'exprimer. Le moment où ce mode d'occupation se transforme pour aboutir au précédent (ce qui s'accompagne nécessairement d'un appau- vrissement démographique) constitue une phase essentielle de l'évolution des quartiers anciens: il faudrait pouvoir l'analyser en détail dans les quartiers péricentraux car il est sûrement trop tard en ce qui concerne la quasi-totalité des centres anciens.

Les deux types qui viennent d'être cités soulèvent quelques problè- mes. En effet, à l'origine de l'occupation traditionnelle se trouve une spa- tialité très différente de celle pour laquelle le concept est fait. A la limite, on pourrait considérer qu'il n'y a pas lieu de la mentionner. Mais, à partir du moment où d'autres modes d'occupation viennent s'inscrire dans le même espace, ceux qui la pratiquent prennent conscience (de façon varia- ble) de leur spécificité. Il s'agit là d'une distanciation qui représente un changement qualitatif très important. On entre dans la sphère de la spa- tialité dominante. Le raisonnement se fait encore plus aisément en ce qui concerne l'occupation-refuge. L'une et l'autre ne prennent sens que par rapport à d'autres modes d'occupation.

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e) l'occupation communautaire: ce qui compte ce n'est pas le lieu où l'on se trouve mais la communauté à laquelle on appartient. C'est par rapport à elle que tout existe et tout se joue. L'espace se trouve totalement instru- mentalisé par rapport à cette appartenance: on en trouve une illustration dans la pratique des quartiers anciens par les colonies portugaises actuel- lement ou antérieurement par les colonies espagnoles.

Le raisonnement qui légitimait la présence des deux types précédents dans cette liste doit aussi être utilisé en ce qui la concerne.

f) très proche d'elle, l'occupation villageoise qui mérite cependant que l'on distingue sa spécifité. En effet, en ce qui la concerne, l'espace, et par- ticulièrement la proximité, joue un rôle beaucoup plus important: ce que l'on recherche alors c'est un certain mode d'organisation des relations humaines dans lequel le voisinage et les prestations de services qui lui sont liées, apparaissent comme des éléments essentiels que l'espace contribue largement àcréer. Ce type d'occupation s'est constitué dans beaucoup de quartiers anciens tout simplement parce qu'il correspondait à la culture, à la situation économique et au mode de vie des catégories populaires sou- vent urbanisées depuis peu de temps. Aujourd'hui, dans les termes où on vient de le décrire, il apparaît surtout comme un fantasme convivial chez une partie des nouveaux habitants ou chez ceux qui parlent des quartiers anciens.

C'est en cela qu'il constitue un mode d'occupation à proprement parler.

g) l'occupation absence. Paradoxe? En partie seulement. En effet, cer- tains quartiers anciens, comme ailleurs des villages ou des lieux touristi- ques, sont occupés de manière topographiquement importante par des gens dont la principale caractéristique est d'être habituellement absents.

Lorsqu'il s'agit de propriétaires gardant un bien de famille pour en faire une résidence secondaire ou occasionnelle, cette absence se rattache à l'occupation traditionnelle. En revanche, si un mouvement de colonisa- tion pour la résidence secondaire se développe, on retrouve plutôt le type culturel, à moins que des facteurs particuliers (localisation, marché immobilier) en fassent le lieu d'une occupation rationnelle. Quoi qu'il en soit, l'occupation des non habitants se rapproche dans une grande mesure de ce type, mais il est bien rare qu'elle possède un caractère traditionnel.

h) l'occupation rationnelle. Une commerçante d'un quartier ancien affir- mait un jour que, venant tous les matins à son magasin en voiture et ayant une clientèle pour laquelle elle avait simplement voulu constituer un cadre agréable et bien placé, elle ne connaissait absolument pas le quartier où elle se trouvait, qui d'ailleurs ne l'intéressait pas. Elle donnait ainsi une

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illustration saisissante de l'occupation rationnelle. Celle-ci apparaît à par- tir du moment où le calcul domine le rapport avec l'espace et pas seule- ment la localisation. Si l'on trouve cela fréquemment dans les quartiers restaurés, cela ne signifie pas que les deux choses soient nécessairement liées. De même, il ne faut pas confondre le calcul de celui qui n'occupe pas et gère un investissement immobilier de la manière la plus rationnelle et l'occupation organisée par le calcul.

Cette rapide typologie appelle quelques commentaires. Les types qu'elle présente se classent en fait en deux catégories: d'un côté les occu- pations provisoires culturelles, villageoises (quand elles sont le fait des nouveaux habitants), d'un autre côté l'absence et les occupations ration- nelles. Toutes présentent des caractères que l'on a esquissés à propos de l'occupation provisoire. Dans toutes, l'image précède la pratique. Les trois autres ont essentiellement l'avantage de la commodité empirique: ils permettent de parler des effets de le réhabilitation sur les anciens habi- tants du quartier.

Au demeurant, le principe de cohérence de l'ensemble n'est pas net- tement établi: on s'est avant tout soucié de produire les types pragrnati- quement, plutôt que de les inscrire dans une logique. Ils accusent un cer- tain retard par rapport aux efforts de théorisation qui précèdent: instru- ments d'observation, ils s'affinent dans l'observation.

De même la typologie ne répond pas, par elle-même, aux questions pourquoi et comment, encore qu'elle nous paraisse nécessaire pour les poser correctement. Il resterait donc à examiner la manière dont un type d'occupation naît et se développe, ses conditions et ses déterminants sociaux, son articulation avec d'autres variables, les espaces qu'il peut investir et ceux qui lui résistent. Dans les réponses à ces questions se trou- vent les éléments véritablement explicatifs.

Au dela de ces commentaires, de nombreuses questions restent ouvertes, auxquelles le développement de la recherche ou le débat théori- que devraient pouvoir permettre de répondre.

La première concerne le passage du quartier à l'ensemble de l'espace réhabilité. Schématiquement, celui-ci se divise en trois grandes catégories:

organique lorsque l'espace et son occupation forment un système ayant sa personnalité propre (un quartier par exemple), il est atomisé lorsque la réhabilitation n'atteint que des logements pris individuellement, ou encore sérié, lorsqu'il y a concentration spatiale d'espace atomisé. Or, la manière dont les modes d'occupation s'inscrivent dans les uns ou les autres change sans aucun doute. Le rôle de l'espace réhabilité comme transformant de l'espace et expression d'une nouvelle spatialité ne prend 273

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pas la même forme dans les trois cas. Tout cela reste à éclairer, à théori- ser. Une seule chose est certaine: il importe de saisir des modes d'occupa- tion (c'est-à-dire une spatialité) non seulement dans des lieux, dans des configurations où ils trouvent leur expression la plus forte et la plus visi- ble, mais aussi là où ils se manifestent de manière plus discrète. Il faut surtout analyser l'articulation entre ces points forts et faibles.

Cela conduit à se demander comment l'on passe d'un mode d'occu- pation à un système d'occupation. Comment éviter de s'enfermer dans une typologie à plat? Comment, sur un plan un peu différent, éclairer le passage de l'individuel au collectif dans l'occupation? C'est bien l'une des interrogations que le quartier ou l'espace réhabilité organique introduit avec le plus d'insistance. En effet, on y découvre toujours plusieurs des types que l'on a cités; souvent, ils se contredisent tout en se complétant.

L'opposition, saisissante dans bien des cas, entre vie diurne et nocturne manifeste cela de manière spectaculaire.

Si l'on va encore plus loin, comment envisager la dialectique des spa- tialités dominantes et traditionnelles? On sait bien qu'il ne s'agit pas d'une simple juxtaposition, mais comment aller au-delà, comment rendre compte des contaminations et des remembrements? Ce qui parait simple dans la théorie du mode de spatialisation le devient beaucoup moins dans la pratique.

On a, jusqu'à maintenant, presque laissé de côté une question pour- tant essentielle: dans quelle mesure le mouvement dans la spatialité est-il directement lié à un mouvement dans la société? Deux pistes revêtent une particulière importance à cet égard. D'un côté, le rôle de la nouvelle petite bourgeoisie ou de la nouvelle classe moyenne: ne se constitue-t-elle pas en classe émergente, porteuse d'une vision du monde spécifique qui s'inscrit tout particulièrement dans la spatialité dominant la production et l'usage des quartiers anciens réhabilités? De l'autre, les déterminants de l'évolu- tion des modes de vie: nouvelles formes de la division du travail (impli- quant par exemple une mobilité géographique plus grande et une impor- tance accrue de tout ce qui touche au statut social), nouvelle définition sociale du patrimoine (qui se compose de plus en plus de droits à la retraite et d'assurances) ...

Mais la dernière interrogation, la plus importante, tient en quelques mots: pendant tout cet exposé, un thème revenait sans cesse: la nouvelle place prise par certains types d'espaces dans le symbolisme. Comment cela s' opère-t-il. Quelle en est la signification exacte et les répercussions sur l'imaginaire?

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Il n'est, bien sûr, pas question de conclure aujourd'hui, sauf en réaf- firmant ce qui est au point de départ de ce travail: la réhabilitation, comme politique d'aménagement de l'espace, n'est pas un retour au passé mais l'une des expressions les plus caractéristiques d'un espace nouveau.

Références bibliographiques

BOURDIN A.,

1977 Pouvoir local et ségrégation urbaine. Etude sociologique des opérations de restauration/réhabilitation dans les centres-villes françaises, Thèse de doctorat-ès-Lettres, Université F. Rabelais, Tours.

1979 «Restauration/réhabilitation: l'ordre symbolique de l'espace néo-bourgeois», inEspaces et Sociétés, n030-31, juillet-décembre.

LEDRUT R.,

1977 L'espace en question, Anthropos, Paris.

1979 La révolution cachée, Casterman, Tournai.

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LES MOUVEMENTS REGIONAUX

MORT ET TRANSFIGURATION DE LA LOCALITE

Par

B. POCHE

Considérant les mouvements régionaux ou nationalitaires comme des mouve- ments de localité, l'auteur pose comme hypothèse qu'ils se développent comme des mouvements du langage en face d'une tradition de l'analyse des systèmes sociaux marquée par la prédominance de la notion d'Etat ou de société globale, donc par une terminologie centralisante qui sature le champ des concepts. L'évocation de l'espace ou du lieu par ces mouvements vise donc à créer un effet de redondance susceptible de produire une légitimation, par voie symbolique, de l'effet de frontière. A travers quatre thèmes, les richesses naturelles, la culture et le langage, les groupes sociaux locaux et les institutions, le rejet de l'extérieur, le texte montre que le régionalisme tente d'utiliser les logiques rationalistes de l'aménagement du territoire à contre- sens pour créer, au sein du discours dominant, un effet d'antagonisme, les oppositions de notions qu'il crée (économiques, politiques, linguistiques etc ... ) n'étant que des figures de la totalité propre qu'il cherche à fonder.

Qu'entend-on par mouvement régional? Poser la question ainsi, c'est presque s'obliger à renoncer aux fastidieuses et un peu stériles que- relles de terminologie entre mouvements régionalistes, revendications de minorités nationales, mouvements autonomistes, nationalitaires etc...

Chacun de ces termes a sa raison d'être: il est cependant à craindre que chacun ne trouve sa justification qu'en s'appuyant sur une configuration

«ad hoc» d'éléments d'analyse empruntés à des considérations extérieures à l'objet social qui nous occupe. Nous dirons donc plus simplement qu'un

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mouvement régional est un mouvement social qui inclut dans les présup- posés de la représentation qu'il donne de lui-même la définition, comme générique, d'un espace particulier, la région, qui n'obéit pas à des critères fonctionnels comme la ville ou le village, mais qui fait appel au contraire à un faisceau de critères de type ethnoculturel et historique, tels qu'ils définissent un lieu. Le mouvement régional serait alors un mouvement de localité, comme il y a des mouvëtnents fondés sur le métier, le sexe, l'âge, la classe sociale ou la religion: et, si l'on recherche quel groupe social il met en œuvre, il s'agirait donc d'un groupe de localité.

Or la tradition sociologique de l'étude des groupes de localité est très réduite. Si l'on se réfère au grand illustrateur de la sociologie typologique que fut Georges Gurvitch, on voit que dans la monumentale classification qu'il tente, il ne leur fait que des allusions restreintes, essentiellement quand il traite du contenu au titre des groupements multifonctionnels dont ils constituent un exemple parmi d'autres (1968, LI, p.312): «les groupements de localité (communes, municipalités, départements, régions, enfin l'Etat ou «société politique» comme bloc de groupements de localité)» énumère-t-il, pour ajouter plus loin «on peut indiquer plu- sieurs œuvres très précises que ces groupes ont à accomplir, comme la police pour assurer la tranquillité et la sécurité du voisinage, la défense intérieure et extérieure, et la contrainte inconditionnée, quant aux grou- pements de localité». Notons au passage le souvenir de Max Weber à pro- pos de la contrainte inconditionnée. Quelques pages plus loin, Gurvitch reprend la même définition lorsqu'il parle des fonctions: les «groupe- ments de localité, de caractère territorial, et dont les membres sont liés d'abord par le voisinage et la nécessité de maintenir la paix dans les lieux qu'ils habitent (communes, etc ... ) avec la même énumération que ci- dessus (op. cit p.334). Enfin, à propos des degrés de compatibilité, l'auteur rappelle que les Etats «ces blocs de groupements de localité pos- sèdent le monopole de la contrainte inconditionnée»(op. cit. p.347) excluent en principe la double appartenance, mais que cette règle souffre des exceptions, que l'incompatibilité juridique n'entraîne pas toujours l'incomptabilité économique ou culturelle (émigrants ayant acquis une nouvelle nationalité en gardant des traits de leur pays d'origine) enfin que les Etats fédéraux entraînent la double appartenance àun Etat membre et à l'ensemble.

On voit donc que pour Gurvitch l'aspect juridico-administratif l'emporte nettement dans les groupements de localité, et que le rôle que joue parmi eux l'Etat est nettement privilégié. On peut se rappeler à ce propos que chez Gurvitch, le lien entre Etat et société globale est très

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fort: quoique l'Etat soit pour lui un groupement fonctionnel particulier, il est placé «en tête des groupements fonctionnels» (op. cit p.500) et en revanche, la Nation elle, qui ne doit pas être confondue avec un groupe- ment, est une manifestation de la société globale, concurremment avec la Société Internationale (op. cit. p.304), concept flou qui traduit par ail- leurs l'émergence des mécanismes économiques transnationaux.

Ceci apparaît encore plus nettement dans la comparaison établie à l'occasion de l'étude des classes sociales: «les classes sociales se trouvent être pratiquement les seuls groupements particuliers possédant de façon immanente la suprafonctionnalité et se trouvent ainsi en compétition avec les sociétés globales, telles par exemple, que lesNations»(op. cit. p.391);

cette phrase-clé établissant bien, selon nous, le rapport ambigu mais intense qui relie, chez Gurvitch, Etat, Nation et Société globale.

Comment, dès lors, la territorialité pourrait-elle se diviser, si elle est l'apanage de la Nation, figure de la société globale, proche elle-même de l'Etat, tête de la pyramide des groupements fonctionnels? Le territoire de l'Etat ne peut donc qu'avoir un statut extrêmement particulier, et les autres, un statut subalterne de subdivision administrative, c'est-à-dire que les groupes de localité n'auraient de définition qu'exogène au territoire qui sert à les définir, la question du lieu «sui generis» se concentrant sur le territoire de l'Etat, qui seul correspond à une multifonctionnalité de droit absolu. Il ne saurait donc y avoir dualisme de territoire: seuls des groupe- ments multifonctionnels d'un statut comparable - telle la classe sociale - peuvent pousser leur non-pénétrabilité par la société globale jusqu'au conflit ouvert.

Si nous nous sommes étendus sur ce rappel théorique émanant de la sociologie fondamentale classique, c'est pour deux raisons. La première c'est que cette impossible dualité du «tout» et de la «partie» introduit un thème qui restera sous-jacent à toute cette étude. La seconde, c'est que l'approche sensible des mouvements régionaux, tels qu'elle se propose dans l'empirisme de l'observation, va justement à l'encontre de ces analy- ses. Le mouvement régional apparaît comme dirigé contre l'Etat, et plus précisément contre le territoire de l'Etat: il se présente le plus souvent comme porteur d'une critique de la centralité, de l'unicité absolue, de l'uniformité, du territoire social de l'Etat (ce que D. de Rougemont, et d'autres après lui, appellent l'Etat-Nation). Cette critique s'autorise soit d'une position de minorité opprimée, soit encore d'une pluralité non res- pectée entre deux ou plusieurs sous-ensembles. Bien évidemment, ces jus- tifications ont un caractère idéologique. Mais de quelle nature exacte est le conflit qui cherche à se donner à voir par cette présentation? Où est le 279

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lieu de l'antagonisme que les oppositions ainsi verbalisées dénoncent?

Dans l'existence de l'Etat dans sa nature, dans son organisation? C'est à cette réponse qu'invite l'examen du mouvement régional.

Il serait possible de commencer par une approche historique. Nous ne le ferons pas ici, bien que naturellement la formation au cours de l'his- toire d'un mouvement régionaliste est d'une étude nécessaire pour com- prendre les situations actuelles. Cependant les travaux des historiens analysant des phases précises, tels que ceux que l'on trouve rassemblés dans les Actes du Colloque de Strasbourg de 1974 sur «Régions et régio- nalisme en France du XVIIIème siècleànos jours»(1) mettent davantage en évidence une relation au contexte de l'Etat en formation ou en trans- formation, qu'ils ne font apparaitre une continuité dans un sentiment régional, dont l'histoire, qui reste à faire, supposerait, par région, une définition, dont le problème débouche en réalité sur celui que nous nous posons. Si des points forts peuvent être enregistrés (les années de con- quête ou de rattachement, les crises de l'Etat central, la redéfinition de l'idéologie nationale durant le XIXème siècle) il n'en reste pas moins vrai qu'il parait préférable d'éclairer la représentation actuelle des mouve- ments régionaux avant de remonter dans le temps à la recherche de leur enracinement.

C'est du reste depuis 1920, et surtout depuis 1945 que, en France tout au moins, les mouvements régionaux ont pris la forme sous lesquels nous les connaissons, et c'est à cette période que s'attachent les principales ten- tatives pour les analyser et les justifier. Du même coup, la coïncidence entre les diverses crises de l'Etat et les mouvements régionaux a été large- ment - trop peut-être - exploitée: crise provoquée par les contre-coups des idéologies fascistes et nationale - socialistes dans l'entre-deux guer- res (2), crises plus diversifiées et plus complexes à une époque récente (crise des économies nationales agricoles et industrielles, crise de la repré- sentativité des partis, crise de la symbolique de la légitimité des Etats face à la montée des blocs et à la décolonisation, crise de l'affirmation des cul- tures nationales devant l'envahissement de référentiels dominants d'ori- gine extérieure et se présentant comme trans-nationaux, pour ne citer que les principales).

(1) Publié par les Presses Universitaires de France sous ce dernier titre, 1977.

(2) Cf. dans le colloque de Strasbourg les communications de E. Defoort sur le mouve- ment flamand et de Pomponi sur la Corse, sujets moins connus que les tentations du Breiz Atao de O. Mordrel.

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Dans ce contexte, il devient difficile de démêler, dans les actions comme dans le discours des mouvements régionaux, ce qui est circonstan- ciellement lié à une mise en scène de l'affaiblissement de l'Etat de ce qui est réaffirmation de caractères supposés propres en face des risques et des agressions qu'entraînent pour ces caractères les incertitudes de l'action de ce même Etat. Comme en face des crises que nous avons signalées se déve- loppe tout un discours d'occultation, on peut dire, et ce sera notre pre- mière hypothèse, que tant le langage des mouvements régionaux, que celui de leurs analystes se produisent dans un champ saturé par les dis- cours sur l'Etat et la globalité sociale, discours d'autant plus intenses qu'ils doivent masquer, en face des crises citées, l'incapacité de la théorie de l'Etat à évoluer, et la crispation qui s'en opère de la part de groupes sociaux qui ont été largement bénéficiaires de la période d'apogée (néo- jacobinisme des catégories liées au pouvoir ou à l'utilisation en termes de pouvoir des œuvres de civilisation), ou qui ont structuré leur mode d'action et de représentation en face de l'Etat-repoussoir (classe ouvrière).

Le problème tel que nous allons nous le poser va donc être de décons- truire ces divers langages en montrant simultanément comment le langage des analystes du régionalisme est en permanence en rupture de pertinence en face du problème qu'il étudie, et comment au contraire le langage du régionalisme se structure en permanence sur une symbolique de la relation entre les éléments de localité et les éléments de globalité. Et ce sera notre seconde hypothèse: l'un comme l'autre de ces langages contournent sans arrêt, pour des motifs évidemment fort différents, ce qui ne peut être dit, et que nous en viendrons à appeler dans la reformulation de nos hypothè- ses l'effet de frontière.

Il en résulte donc que dans un premier temps, c'est cette contradic- tion, cette désunion des langages que nous mettrons en avant, puisque dès la définition même il apparaissait que l'objet du mouvement régionaliste n'était pas clairement définissable par rapport à ses deux référents para- digmatiques initiaux possibles, la localité et l'Etat. Il ne nous paraît pas possible en effet de démêler ce qu'est un mouvement régional sans le replacer dans le débat qui a lieu à son sujet.

Parmi les analyses qui ont été faites du mouvement régionaliste en France nous citerons celles qui ont été entreprises à partir du Centre d'Etude des Mouvements Sociaux dirigé par A. Touraine, par deux cher- cheurs, Renaud Dulong et Louis Quéré, qui ont travaillé dans un premier temps sur la Bretagne, puis ensuite en élargissant leur point de vue sur

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d'autres mouvements, principalement le mouvement occitan (3). Ces étu- des approfondies, qui réfèrent de façon plus ou moins directe aux cou- rants de pensée sociologique issus du marxisme, représentent une bonne synthèse de la manière dont cette direction de recherche rend compte des mouvements régionaux (4).

Dans Mouvements nationalitaires (5), L. Quéré développe donc à propos des mouvements régionaux, qu'il appelle ainsi, une analyse basée sur trois constatations de base: la conjoncture économique nationale, la place des intellectuels comme base sociale de ces mouvements, le point d'ancrage dans les phénomènes linguistiques et culturels.

De ces trois points de départ résulte une fondamentale instabilité de ces mouvements, que Quéré décrit comme des mouvements induits, bien qu'il n'utilise pas le terme; il est significatif que leurs critères de déclen- chement renvoient souvent à des situations ou à des références extérieures à l'espace en cause (op. cit, p.298 sqq), faible intégration culturelle (à l'espace national), relation de la classe dirigeante locale à l'Etat, émer- gence de nouveaux niveaux organisationnels de type extra local (par exemple le syndicalisme agricole) en face du système local de la notabilité, situation spécifique que prennent les appareils extérieurs (Eglise, parti politique). Il s'agit donc bien toujours de spécificités, mais de spécificités du second ordre, jugées telles par rapport à la pré-existence de droit de système globaux. De là, l'absence de base sociale véritable, et par consé- quent un polymorphisme dont Quéré fait à propos de la Bretagne une analyse historique serrée: oscillant entre une para-institution de type

(3) Ces travaux ont donné lieu à une série de publications. Nous citerons:

- Le régionalisme en Bretagne, R. Dulong, Paris, CORDES-CEMS, 1973.

- La question régionale en France, 3 t., R. Dulong et L. Quéré, Paris,CORDES-CEMS, 1977.

- Les nationalitaires ou l'impératif utopique, L. Quéré, CEMS, 1977.

- La question bretonne, R. Dulong, Paris, Ed. A. Colin, 1975.

- Jeux interdits àla frontière, L. Quéré, Paris, E. Anthropos, 1978.

- Les régions, l'Etat et la société locale, R. Dulong, Paris, P.U.F., 1978

(4) Bien qu'il existe d'autres travaux, d'inspiration distincte mais à ce jour moins avan- cés, tels que ceux de Wanda Holohan-Dressler (Dimension régionale des mouvements sociaux en France,Paris, CORDES, 1975) et de Paul Vieille (Espace et politique en Langue- doc: de la viticulture aux institutions régionales, inEspace et politique. 1. La région dans la dynamique de la formation sociale française, D.D'ARCY et al., Grenoble, C.E.R.A.T., 1977).

(5) Tome III de laQuestion régionale en France, op. cit.

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