V.
LETTRE
D’UN provincial;
DÉPUTÉ AUX ETATS-GÉNÉRAUX,
SUR
:LE COSTUME DE CÉRÉMONIE.
E N
vérité ,mon ami
, je croîs que
Ton
fe propofe de nous rendre
un
objet derifée
, en nous faifant paroître ici dans
un
équipage tout-à-fait grotefque.Dé-
légués par la nation pour exercer en fonnom
le pouvoir légiflatif, une loi ridi-cule
&
bizarre nous eft impofée en arri-vant.
On gène
,on
maîrrife nos goûts&
nosvolontés dans le choix d’un habit;ce qui
me
fait craindre que bientôtTon
neveuillemaitriferauffinospenfées&
nosparoles.
Un
je ne fais quel grand-maître des puérilités de la cour^ a prétendu s’é- riger en légiflateur de nos bas&
denos
A
(
4
)culottes. Je laifTe à l’écart ce que prefcrit
auclergé ce Solon d’antichambre.
Quant
à
MM.
de la noblefle, il les revêt d’un habit àmanteau
cTétoffenoiredelàfaifon\il décore ce
manteau
èéunparement déé-touffe d1or\ puis il leur
àonnt
vejle ana- logueau parement du manteau
^ culotte noire
^ bas blancs^ cravate de dentelle^
chapeau à plumes blanches
, retroiiffé à la
Henri TH
^
fans oublier les boutons
d'^or. Ileftvraiqu’il n’apas jugénéceffaire d’en attacher à tous les habits. Voilàles
héros de la fcène ; voicides perfonnages
un
peumoins
brillans.MM.
les députesdu
tiers-état porteront (car ainfi plaît àM.
le grand-maître ) habit^ vejîe
&
cu-lotte de drap noir
; leurs bas feront pa«
reillement noirs.
Ce
n’eftpas tout :M.
legrand-maître
a cru devoir rogner lesboutons
&
les ganjes de nos chapeaux ‘après nous avoir lié îe cou avec une cravate de mouffeline , il a fini par affu- bler nos un,
manteau
court.Ce
qu'on nousordonne
là eft fort fot&
fortminutieux
, a ditquelqu’un de nous; mais, aprèstout, pourquoine le ferions- nous pas ?
™ Pourquoi
? parce qu’onnous ordonne
de le faire.— Pourvu
que nous puiffions établirune
bonne
conftitution, qu’importe
que
nous foyons vêtus de noirou
de blanc ?—
Cela importe peu, j’en conviens ; mais il importe
beaucoup
qu’en effet nous donnions à laFrance une bonne
conftitution
; St
, pour parvenir à cet objet defiré, il importe fans doute,
&
plus qu’on ne penfe, que dès le premier pas nous annoncions le fentiment de nos droits
&
de notre dignité, que nous fâf- ' fion^îconnoîtreàM.
lemarquisdeB....quec’eft à lui d’exécuter nos loix ,
& non
pas à nous d’obéir à fes caprices ; il im-'"
porte qu’une diftinélion
marquée
dans le coftume,
annonçant
perpétuellementauxyeux
une diftinclion réelleou
apparente d’intérêts,&impofant
pour ainfî dire aux individus des differents ordres l’o-bligation d’opiner
moins
d’après leur( 6
)
cœur que
d’après leur uniforme ,ne
viennepointdiviferdeshommes,
qui nepeuvent
avoir de forceque
par leuç union; il importe qu’un laboureurne
foit pas
condamné
à fe dépouiller de fesvétemens
ordinaires,
vêtemens
refpec- tables, parce qu’ils font prefque toujoursun gage
alTuré desmœurs &
de lavertu,pour
prendre l’habit (j’ai prefque dit la livrée) d’une claffe particulière de gens de cour, habit méprifé, parce que trop fouvent il fuppofe Sc il cache tous les vices de la tKifTclTe ; il importe enfin qu’une alfemblée
, en qui repofent les deftins de la nation, il importe, dis-je,
qu’une telle afiTemblée^ toujours grave
,
toujoursmajeftueufe, toujoursfupérieure à l’influencedes préjugés,nefe lailTepoint
aflTervir àdespetitefles, ne fe laiffe point
dominer &
dégraderparl’étiquette,nefe
laiflTe point traveftir en une mafcarade- indécente, mais s’occupe en tout
&
par-tout
du
foin de mériter leshommages
le refpeél de tous les citoyens ^ afin de
(
7
)inériter plus fûrement
un
jour leur re-connoiflance.
J’ignore fi
MM.
les nobles auront l’imbécile orgueil d’étaler par obéifTanceun manteau
faftueux ,&
de fe parerpubliquement des
marques pompeufes
de leur fervitude; j’ignoremême
ceque
ferontmes
co- députésdu
tiers.Pour moi,
jel’airéfolu; jeconfervérai&mon
habit
,
& mon
caraélère,&
'ma liberté ;même,
fi j’étois curé, plutôtque
deme
conformer aux ordres de