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LA SCIENCE PERSPECTIVES DE NÉCESSITÉ DE LA RECHERCHE

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PERSPECTIVES DE

ET

NÉCESSITÉ DE LA

LA SCIENCE

RECHERCHE

' I M P I T O Y A B L E accélération de l'histoire, qui caractérise avant tout notre époque, oblige les gouvernements 1 •» à la nécessaire et périlleuse instantanéité des décisions.

Or, cette accélération de l'histoire n'est elle-même que la consé- quence de la révolution technique que nous vivons et dont la der- nière guerre a prodigieusement accéléré le rythme. Les moyens toujours plus rapides de transport et de communication que nous apporte la science ont fait que, pour la première fois, tous les hommes respirant au même moment sont devenus véritablement contem- porains ; l'événement, où qu'il survienne, produit aussitôt ses effets, engendre ses réactions sur la planète toute entière.

Cette mutation est toute récente. L a richesse de notre histoire ne doit pas nous faire illusion : ce n'est qu'au x i xe siècle que nous sommes, du point de vue technique, sortis de l'âge de pierre.

Les instruments qu'utilisaient nos arrière-grands-pères de l'an 1800 n'étaient guère différents de ceux que manipulaient nos ancêtres du Moyen-Age ou même d'époques plus lointaines. Tout au plus une meilleure organisation sociale permettait-elle d'en tirer plus d'efficacité. Les armées de Napoléon utilisaient les mêmes moyens de transport que les hordes d'Attila ou les régiments de LouisXIV.

L'artillerie, dont l'emploi selon des méthodes nouvelles et géniales, assura la suprématie militaire de l'Empereur, n'avait pas changé depuis le début du x v me siècle. Les canons se chargeaient toujours par la bouche ; c'étaient les mêmes que ceux dont s'étaient servis le Roi Soleil et ses successeurs. Le télégraphe de M . Chappe mettait

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en jeu une optique élémentaire que les Anciens appliquaient déjà aux communications par l'intermédiaire des feux. L a fabrication et le travail des métaux obéissaient, pour l'essentiel, aux mêmes règles depuis des siècles, sinon des millénaires. L a médecine ne disposait toujours que des remèdes élémentaires fournis par la nature et n'avait pas encore demandé son appui à la chimie.

Dans ce monde apparemment immuable, quelque chose avait cependant changé. Les Européens connaissaient déjà la résonance immense et imprévisible de la découverte scientifique : ils avaient vu, par exemple, la boussole élargir les frontières du monde connu qui englobait désormais, en principe, la planète entière. Surtout, depuis le milieu du x v me siècle, une sorte de frémissement et d'attente impatiente avait remplacé le calme de naguère. L'Ency- clopédie marque, non sans naïveté parfois, cette conviction que l'homme peut utiliser à son profit les lois de la nature, et recréer le monde selon sa volonté.

E t voici que soudain, le capital de connaissances, d'expériences et d'intuitions accumulé au cours des deux ou trois siècles précé- dents, se met, dès le début du x i xe siècle, à produire et à croître.

L a vapeur sort des marmites où on l'enfermait pour en observer les curieux effets et s'engouffre dans des machines qui vont multi- plier la puissance du travail humain ; elles actionnent les navires et les locomotives et, du même coup, font franchir à l'homme la limite que, depuis l'origine des temps, lui imposaient les possi- bilités physiques du cheval.

Depuis lors, c'est l'extraordinaire aventure dont i l serait superflu de retracer les étapes et dont il suffit de souligner deux traits essentiels :

Tout d'abord sa jeunesse : dans l'histoire de l'espèce humaine, elle-même très jeune sur la terre, la science et ses applications n'en sont qu'à leurs premiers pas. Que sont cent cinquante ans par rapport à un million d'années ?

Mais aussi, — et ce n'est pas contradictoire, ,— son extrême rapidité : tout se passe comme si nous rattrapions le temps perdu, comme si la science, trop longtemps considérée comme une simple abstraction ou comme une occupation amusante, prenait sa revanche en mobilisant toujours plus d'énergies à son service, en envahissant toujours^ plus largement et plus profondément notre existence.

L'humanité n'a pas seulement agrandi son champ d'action, elle a subi une véritable mutation biologique, elle a changé son temps et

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son rythme. Le cours de notre vie n'est plus ordonné par le cycle majestueux des saisons. Il suit le battement rapide des machines, et le millionième de seconde est désormais pour nous un délai appréciable et significatif.

De cette rapidité dans le progrès, quelques exemples feront foi.

Dans le domaine des vitesses, le x i xe siècle n'a jamais dépassé la frontière imaginaire des 100 kilomètres à l'heure. E n 1963, nos avions de transport volent à 900 kmh, des appareils expérimentaux comme le X15 américain dépassent 6.000 kilomètres à l'heure et des satellites habités ont tourné autour de la terre à une vitesse supé- rieure à 20.000 kilomètres à l'heure. Dans l'ordre humain, 90 % des savants et des chercheurs qui ont existé depuis qu'il y a une science et une recherche sont aujourd'hui en vie.

Chacun de nous est à même d'apprécier les changements que la science a introduits dans son existence par rapport à celle de ses parents ou de ses grands-parents. Tout le monde a imaginé la sur- prise et le désarroi d'un aïeul qui reviendrait — tel l'homme à l'oreille cassée — hanter notre monde mécanisé. Mais nous nous accoutumons nous-mêmes à la nouveauté, et pour tenter d'imaginer ce que pourra être un pays comme le nôtre dans vingt ou trente ans, il n'est pas mauvais de rappeler quelques-unes des découvertes qui ont modifié notre existence au cours des vingt dernières années seulement.

Depuis le début de la dernière guerre mondiale, nous avons vu surgir l'énergie atomique avec sa puissance ambiguë, à la fois redoutable et pacifique. Nous avons assisté aux progrès très rapides de l'électronique, à la croissance des calculatrices qui sont devenues en peu de temps les auxiliaires indispensables de l'industriel, de l'administrateur et du savant lui-même : non contente de multiplier l'efficacité de notre effort physique, la science nous a aussi donné le moyen d'accélérer et de faciliter notre travail intellectuel. Nous avons vu naître les matières plastiques, dont les applications dans l'industrie sont devenues innombrables. Nous avons vu, en aéronau- tique, la propulsion par réaction se substituer au moteur à explosion et, du même coup, basculer le mur du son. Nous avons encore vu l'ancienne technique de la fusée s'engager soudain dans un déve- loppement imprévisible et faire franchir à nos instruments un autre mur, bien plus élevé, celui de l'attraction terrestre. Nous avons vu des hommes échapper à la pesanteur et se préparer au voyage interplanétaire. Nous avons enfin assisté à la victoire de l'homme

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sur des fléaux traditionnels, grâce à la pénicilline, aux antibiotiques ou au vaccin antipolyomiélitique.

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Si, après cette excursion dans le passé récent, nous nous tournons vers l'avenir, comment nous apparaissent les dernières années de ce siècle ?

On peut, sans risque d'erreur, affirmer d'abord que la vitesse de nos communications se sera encore accrue. L'avion de transport supersonique est pour demain. Avant la fin des années 60, nous franchirons l'Atlantique en deux heures, nous nous rendrons aux antipodes en cinq ou six heures. Plus tard, viendront des avions encore plus rapides qui, peut-être, céderont la place à des fusées transportant en toute sécurité une cargaison de vies humaines à des vitesses qui nous paraissent aujourd'hui terrifiantes, mais qu'après tout l'homme a déjà atteintes. Bien sûr, certains éléments paraissent devoir retarder l'avènement de la fusée en tant qu'instrument de transport en commun : par exemple le fait qu'une fusée est consti- tuée, pour sa plus grande part, d'un ou de plusieurs tubes contenant les moteurs, d'un coût élevé et qui se détruisent au premier usage.

Mais qui pourrait affirmer que nous ne saurons pas construire des fusées récupérables ?

Il est également certain que les télécommunications sont appelées à s'amplifier. Le nombre des « canaux » nécessaires aux liai- sons téléphoniques et télégraphiques croît sans cesse, et les moyens destinés à pourvoir aux besoins se modifient. D'ici peu de temps, nous communiquerons très normalement par le relais de satellites artificiels. A u cours de la prochaine décennie nous verrons sans doute apparaître des satellites capables de.transmettre sans l'intermédiaire de stations terrestres les émissions de télévision du pays émetteur aux postes récepteurs situés à leur portée. Nous pouvons imaginer les perturbations qui en résulteront dans les relations interna- tionales : à chaque instant, le Président des Etats-Unis, le Président du Conseil de l ' U . R. S. S., d'autres hommes d'Etat étrangers pourront apparaître sur nos écrans et déployer à notre intention tous leurs moyens de persuasion. L'avènement et la diffusion de la radio ont déjà considérablement modifié les conditions dans les- quelles l'autorité est à même de s'exercer sur un territoire donné.

Nous avons constaté, pendant la dernière guerre, que les plus

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sévères décrets de l'occupant n'empêchaient pas les Français d'écouter la radio de Londres. Nous savons quel rôle a joué, plus récemment, le transistor pendant certains épisodes de l'affaire algérienne. Qu'en sera-t-il lorsque les puissances disposeront, cha- cune pour son compte, d'un système mondial de télévision ?

Toujours dans l'ordre des faits aisément prévisibles, nous pouvons imaginer qu'avant la fin de ce siècle l'homme se sera élancé vers la Lune et vers d'autres planètes du système solaire. L'explo- ration, sinon la colonisation de l'Univers aura commencé. Quelles rivalités surgiront de cette conquête, ou au contraire quelles raisons nouvelles et impérieuses nous dictera-t-elle afin de mettre un terme à nos querelles et d'assurer par la concorde l'unité du genre humain ? L'une et l'autre hypothèse se peuvent concevoir, et i l est probable qu'elles se réaliseront toutes deux simultanément et partiellement.

De même, nous pouvons imaginer que la civilisation des années 1980 à 2000 sera beaucoup plus automatisée que la nôtre. Des usines fonctionneront toutes seules sous la surveillance de machines électroniques, le personnel étant réduit à ce qui sera indispensable pour le contrôle de l'ensemble. Le travail humain ne sera cependant pas aboli : l'usine automatisée suscitera la création d'autres indus- tries qui fabriqueront les mécanismes qu'elle utilisera. Le travail gagnera en extension ce qu'il perdra en concentration. Il gagnera aussi en qualité : i l faudra des équipes toujours plus nombreuses de chercheurs et de techniciens pour perfectionner et mettre au point les procédés industriels. Les services du secteur dit tertiaire absor- beront, de leur côté, toujours plus de travailleurs. Le progrès technique acoroîtra enfin, dans des proportions peut-être considé- rables, la part du loisir. L a longévité augmentant et [l'âge de la retraite s'abaissant, la part oisive de la vie humaine s'allongera.

Les femmes seront particulièrement intéressées par cet aspect du progrès scientifique, car elles seront à peu près complètement libérées du travail que leur impose la vie domestique.

L'automatisation atteindra sans doute des domaines qui parais- sent jusqu'à présent exiger l'intervention de l'homme. Nous verrons sans doute, comme l'expérience en a démontré dès à présent la possibilité, des avions et des trains pilotés automatiquement.

Les voitures automobiles seront certainement assez différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui. Leur moteur sera plus simple et se compo- sera d'un générateur de puissance produisant de l'énergie électrique et entraînant directement les roues. E n revanche, les mécanismes de

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pilotage, qui secondent le conducteur ou se substituent à lui, seront plus complexes. Peut-être, sur certains itinéraires au moins, les voitures seront-elles prises en charge par un pilote invisible qui les conduira à bon port en éliminant tous les risques d'accident.

L a fourniture d'énergie sera, pour une large part, assurée à nos enfants par des réacteurs nucléaires. N i le charbon, ni le pétrole, ni l'électricité classique n'auront, sans doute, disparu, mais leur usage se sera restreint à quelques applications particu- lièrement rationnelles. Les dernières années du siècle verront peut- être se réaliser la découverte la plus importante depuis celle de la fission nucléaire : la domestication de l'énergie de fusion. Il est au surplus probable que nous saurons tirer un meilleur parti de nos ressources énergétiques, quelles qu'elles soient, et que nous en gaspillerons une moindre part dans la conversion qu'elles doivent subir pour être utilisées.

Il est encore probable que nous aurons avancé vers la solution des problèmes que pose l'accroissement numérique de la masse humaine, qui résulte lui-même directement des progrès de la biologie et de la médecine. Nous saurons mieux tirer parti des ressources naturelles ; nous saurons également les compléter par des produits de synthèse. L a production expérimentale de protéines par la fermentation biologique d'hydrocarbures, popularisée sous le nom de « bifteck de pétrole », donne une idée de ce que nous pouvons atteindre dans ce domaine. Sans doute aurons-nous aussi franchi de nouvelles étapes, peut-être décisives, dans notre lutte contre les maladies encore rebelles, comme le cancer et la leucémie. Nous aurons abordé l'énigme que le vieillissement et la mort posent à l'homme et si nous ne pouvons encore nourrir l'espoir d'échapper aux lois qui, depuis l'origine des temps, s'imposent aux vivants, probablement serons-nous capables d'en retarder l'échéance. L'âge moyen de l'homme va continuer à s'élever et peut-être dans des proportions notables.

Il serait difficile d'agrémenter ce panorama sans tomber dans les excès et les risques du roman d'anticipation. E n essayant d'imaginer ce qui nous attend dans les années 1980 à 2000, il convient de se limiter à ce qui constitue l'épanouissement prévisible ou la suite logique de faits scientifiques déjà acquis aujourd'hui. On ne peut tenir compte — et pour cause — de l'imprévisible, de la découverte inattendue qui vient bouleverser un secteur de la science et qui résulte souvent d'un cheminement antérieur dont nul n'avait

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prévu l'aboutissement. L a découverte des masers et des lasers, depuis cinq ans, a profondément modifié la technique et les perspec- tives des télécommunications. Bien peu auraient pu la prévoir i l y a seulement dix ans. De même, bien peu aujourd'hui sont en mesure d'imaginer les découvertes qui pourront modifier les données de l'investigation scientifique dans les trente prochaines années. Ce que l'on peut affirmer avec une quasi-certitude, c'est qu'il y aura plusieurs découvertes analogues à celle du laser et du maser et que le monde des années 1980 sera beaucoup plus nouveau, beaucoup plus étranger à notre monde actuel que nous ne pouvons aujourd'hui l'irriaginer. Par exemple, la prévision selon laquelle l'énergie thermo- nucléaire sera maîtrisée dans les dernières années du x xe siècle est actuellement raisonnable. E n fait, i l se peut qu'elle soit dépassée par l'application à ce problème de découvertes récentes, celle du laser et celle des supra-conducteurs, qui pourraient permettre de réaliser les conditions de la fusion, jusqu'ici impossibles à atteindre.

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Quel qu'il soit, ce monde de demain nous pose dès aujourd'hui des problèmes qu'il est possible de regrouper sous les trois vocables suivants : qualité, quantité et volonté.

Problèmes de qualité, tout d'abord. Dans le monde actuel, et plus encore dans celui qui nous attend, l'existence et l'indépen- dance d'une nation dépendent, dans l'ordre de l'économie comme dans celui de la politique et de la défense, du niveau de sa recherche scientifique et technique. Sous l'aiguillon de la concurrence et sous l'effet de la recherche elle-même, les produits de l'industrie se perfectionnent et par conséquent se périment de plus en plus vite.

Dans la chimie du pétrole, par exemple, les procédés nouveaux, qui avaient une espérance de validité d'une dizaine d'années en 1945, n'ont plus aujourd'hui que deux ans d'avenir. L'obligation de chercher s'impose aux nations comme aux entreprises, faute de quoi elles sont irrémédiablement dépassées par des nations et des entre- prises mieux pourvues ou plus clairvoyantes.

Dans l'ordre de la politique et de la défense, l'accès au domaine militaire de l'énergie nucléaire s'impose de même à une nation dont les responsabilités sont d'ordre mondial et pour laquelle l'effort nécessaire reste dans la limite de ses possibilités ; ceci tant qu'il n'y aura pas d'accord général et sincère sur un désarmement véritable. Lorsqu'un pays comme le nôtre développe

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par ses propres moyens son équipement atomique, un moment vient où l'arme nucléaire se trouve à sa portée. Doit-il s'en emparer ou s'en détourner ? Dans les conditions qui sont celles du monde actuel, la réponse ne fait pas de doute : i l doit s'en emparer.

Il le doit d'abord parce que la distinction entre les appli- cations militaires de l'énergie nucléaire et les autres applications n'est pas si rigoureuse qu'il semble de prime abord. E n tout état de cause, la poursuite du développement nucléaire exigerait de pousser la recherche sur des terrains que nous considérons aujour- d'hui comme dépendant du domaine militaire : tel est le cas pour la séparation des isotopes de l'uranium dont le produit, l'uranium enrichi, ne sert pas seulement à fabriquer des armes, mais aussi permet de construire des réacteurs de petite taille nécessaires à la propulsion navale, à la production d'électricité, à la recherche, voire à l'exploration de l'espace. S'engager sur la voie de l'applica- tion militaire est pour nous un devoir sur le plan politique : l'appa- rition de l'arme atomique a provoqué, entre les pays qui la possèdent et ceux qui ne la possèdent pas, non seulement une différence de puissance, niais aussi une différence de nature et de responsabilité.

Refuser l'arme nucléaire, lorsqu'on est en mesure de l'obtenir et lorsqu'elle permet d'exercer pleinement des responsabilités inter- nationales pour assurer une sécurité qui dépasse ses propres frontières, serait une abdication, et l'histoire est sans pitié pour les peuples qui refusent d'assumer leur destin.

L'histoire montre bien que l'indépendance des nations et leur capacité de survie sont intimement liées à leur effort dans le domaine scientifique et à l'intelligence avec laquelle cet effort est conduit. Le sort de la dernière guerre a, pour une part appré- ciable, dépendu des choix opérés par les combattants dans le domaine de la recherche. L'Angleterre s'était concentrée sur le radar et les Etats-Unis sur la bombe atomique. L'expérience a montré que, dans les conditions qui prévalaient alors, ce choix était bon. L'Alle- magne avait pris un parti plus futuriste : elle avait choisi la fusée et le moteur à réaction. Mais l'une venait trop t ô t et l'autre a été mal utilisé. Elle a donc perdu son pari scientifique.

Sous ce vocable de la qualité, se rassemblent donc toutes les variétés de recherche que le siècle impose à un pays comme le nôtre. Il n'est guère de secteur de la science auquel, seuls ou en association avec d'autres pays, nous puissions rester étrangers.

Nos moyens sont limités sans doute. N i la France ni l'Europe

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ne peuvent, pour le moment, supporter l'effort financier considé- rable que représente, pour les Etats-Unis et l ' U . R. S. S., l'envoi d'êtres humains dans l'espace. Nous devons donc y renoncer.

Mais nous ne devons pas tirer prétexte de la modestie de notre contribution pour nous désintéresser de la recherche spatiale elle- même. C'est pourquoi nous répartissons nos moyens entre notre programme national et notre apport aux deux organisations euro- péennes qui viennent d'être créées, l'une pour la recherche spatiale proprement dite, l'autre pour la construction de lanceurs de satellites lourds. L a France et l'Europe ont la conviction d'avoir leur mot à dire en matière de météorologie et de télécommunications par satellites ainsi qu'en matière de recherche sur le « milieu spatial ».

Elles ont également le sentiment que les progrès techniques qu'exige la course vers l'espace sont fructueux et trouvent aussitôt d'autres applications dans la vie pratique et terrestre. Dans ces conditions, c'eût été une erreur que de ne rien faire. Cette erreur a été évitée.

S'il nous faut une recherche de qualité, i l nous faut aussi les moyens de la mener. C'est le problème de la quantité, sous son double aspect, humain et financier. Nous sommes loin du temps où le chercheur se dissimulait sous l'aimable apparence d'un original manipulant des instruments de fortune dans un hangar transformé en laboratoire. L a recherche exige aujourd'hui des équipes de spécialistes, dans lesquelles chacun joue un rôle déterminé Elle demande aussi des instruments de plus en plus perfectionnés et de plus en plus coûteux. Ces règles s'imposent à la recherche fonda- mentale comme à la recherche appliquée. Les accélérateurs de particules, qui permettent d'observer les effets de collisions provo- quées entre des particules animées de hautes énergies et des cibles, sont d'énormes appareils dont le coût est approximativement de 10 millions de francs actuels (1 milliard d'anciens francs) par milliard d'électron-volts. L'accélérateur du C. E . R. N . , à Genève, met en jeu une puissance de l'ordre de 30 milliards d'électron-volts.

Autour de ces appareils s'affairent des techniciens et des savants dont l'effectif s'élève à plusieurs dizaines de personnes.

De même, un établissement comme le Commissariat à l'Energie Atomique utilise à la recherche fondamentale et appliquée — et dans les services qui constituent le support de cette activité — plus de 18.000 personnes. Le capital investi dans la recherche atomique, qu'il s'agisse de piles, de réacteurs, de laboratoires ou d'usines, s'élève à plusieurs milliards de francs actuels.

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C'est à une véritable mobilisation des forces intellectuelles et matérielles du pays que l'avenir nous invite. E t cette obligation s'impose non seulement à l'Etat, mais aussi aux entreprises qui doivent comprendre que la recherche est pour elles une des condi- tions essentielles de la survie.

Ainsi se pose le problème de la volonté. L a recherche scientifique est, nous en sommes désormais certains, l'une des clés de l'avenir, et c'est à juste titre que le I Ve Plan l'a élevée à la dignité de moyen du développement. Elle est, en outre, un fait collectif, dans la mesure où elle met en œuvre une masse humaine croissante et exige, d'une façon plus générale, l'adhésion et le soutien de l'esprit public. Elle est enfin devenue un fait social, économique et financier.

Les exigences qu'elle impose dérivent du fait que rien en ce monde n'est gratuit et. que la science, au point qu'elle a aujourd'hui atteint, n'est pas un capital qui s'entretient et fructifie de lui-même grâce à la vitesse acquise. A u contraire, plus la science domine notre existence et plus elle a besoin d'être alimentée et soutenue par un véritable effort d'investissement.

C'est dire que la science est entrée désormais dans le domaine de la politique. L'Etat, qui s'appuie toujours davantage sur elle, doit veiller à ce qu'elle reçoive les moyens humains et matériels qui lui sont nécessaires. Elle commande ainsi certains aspects de la politique de l'éducation nationale et de la politique financière.

Tout en respectant la nécessaire liberté et la non moins nécessaire diversité de la recherche fondamentale, l'Etat est également en droit d'indiquer à la recherche — et surtout à la recherche appli- quée — certaines directions dans lesquelles i l souhaite particulière- ment la voir s'engager parce que les résultats qu'il attend là pré- sentent de l'importance pour l'avenir de la nation et de son économie.

L ' E t a t a enfin le devoir de veiller à ce que la recherche industrielle atteigne le niveau souhaitable ou s'y maintienne. A u x Etats-Unis, les entreprises consacrent en moyenne 5 % de leur chiffre d'affaires à la recherche. Les entreprises françaises ne dépensent que 3 %.

N ' y a-t-il point là une faiblesse préoccupante ? E t si nous ne pouvons attendre que nos industries consacrent à la recherche, dans l'absolu, autant d'argent que leurs concurrentes américaines, ne faut-il pas au moins les encourager à y affecter une proportion égale de leur chiffre d'affaires ?

C'est ainsi que nous avons été conduits, en France, à regrouper sous l'égide d'un même ministre la recherche scientifique et les

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questions atomiques et spatiales. Il ne s'agit pas d'une dictature sur la science. Chaque ministre conserve les établissements et les laboratoires qui fonctionnaient auparavant sous son autorité. Mais grâce à la coordination ainsi établie, notamment dans le domaine budgétaire, i l est désormais possible de prendre une vue d'ensemble de la recherche et de ses besoins. A u surplus, c'est le ministre de la recherche qui dispose des fonds nécessaires à ces actions concertées qui associent, pour la recherche d'un résultat escompté des savants venus d'horizons divers et appartenant au secteur public comme au secteur privé.

Depuis 1959, les crédits de fonctionnement et d'équipement affectés à la recherche scientifique ont quadruplé. C'est la manifes- tation la plus concrète de cette notion nouvelle de politique de la recherche qui dérive de la nature actuelle des choses.

Pour permettre à notre pays d'aborder sans crainte le troisième millénaire de notre ère, i l nous faut encore remplir bien d'autres conditions. Si la recherche bénéficie d'une telle priorité budgétaire, c'est qu'elle avait été auparavant cruellement négligée. Nous sommes encore loin du compte que représentent, par exemple, les quelque 3 % du revenu national consacrés à la recherche aux Etats- Unis ou en Angleterre.

L'encouragement à la recherche industrielle répond, lui aussi, à une nécessité urgente. Le gouvernement et le Parlement seront prochainement saisis de premières mesures à cet effet.

Le recrutement des chercheurs ne laisse pas, lui non plus, de soulever des inquiétudes. Notre enseignement réformé devrait nous fournir l'effectif sans cesse croissant qui nous est néces- saire. Sinon nous risquons !une véritable- pénurie de personnel qualifié.

L a science apparaît enfin de plus en plus comme un objet de la politique étrangère. Sans doute a-t-elle toujours ignoré les frontières.

Rien ne court plus vite, que les idées et les savants constituent, de longue date, une sorte d'internationale de fait. Mais notre époque n'exige-t-elle pas davantage : une véritable union des efforts entre pays voisins et amis afin d'atteindre plus rapidement et ensemble un but commun ? Ne faudra-t-il pas même, un jour, examiner l'opportunité de compléter le Traité de Rome instituant le marché commun, dont les auteurs ne semblent pas avoir apprécié à sa juste mesure l'importance de la science pour le développement éco- nomique ? De même que la notion de politique de la recherche

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s'impose aujourd'hui dans un pays comme le nôtre, de même elle devrait bientôt apparaître comme l'un des principaux éléments de cette politique économique commune qui s'appliquera au grand marché européen unifié.

L a fin de ce siècle est déjà en germe dans l'intérêt ou dans l'insouciance que nous montrons, dès aujourd'hui, envers les pro- blèmes de la science.

Mais, diront certains, cet effort vaut-il la peine d'être tenté ? A quoi bon consacrer tant d'application à hâter l'avènement d'un monde mécanisé où l'homme risque de perdre jusqu'au souvenir de son nom et de sa dignité ? L a France ne ferait-elle pas mieux de cultiver son jardin et de rester, avec quelques autres pays d'Europe peut-être, le miroir des lettres et des arts, l'oasis où les hommes dépersonnalisés des nations trop avancées reviendront faire une cure d'humanisme ?

A cette tentation, si elle nous effleurait, nous devrions répondre très fermement : non. D'abord parce que nous n'avons pas le choix Nous sommes déjà entraînés par le progrès scientifique et technique et les générations montantes attendent de nous que nous nous y engagions encore plus résolument. Si nous nous y refusions, nous signerions, à échéance plus ou moins proche, l'arrêt de mort de notre nation qui serait tôt ou tard absorbée par une autre nation plus puissante et moins rebelle aux exigences du progrès.

E n outre, le problème moral de notre temps est généralement mal posé. L a science ne connaît, en elle-même, ni bien ni mal, mais i l est certain que l'activité scientifique met en jeu quelques- unes des plus hautes vertus dont l'homme soit capable : l'intelli- gence, l'humilité devant les faits, la compréhension d'autrui, l'esprit de coopération, la patience, l'égalité d'humeur devant l'échec.

L'esprit scientifique et l'ascèse à laquelle i l contraint souvent ceux qui lui obéissent appartiennent à la part la plus noble de notre patrimoine occidental. Son expansion n'est pas nuisible au moral du pays, bien au contraire. Si tous les Français se consacraient, à titre principal ou accessoire, à la recherche scientifique, nous offririons au monde une image exemplaire et les autres grâces de l'esprit nous seraient acquises par surcroît.

Il n'en sera sans doute pas ainsi. Mais i l est un autre péril.

On nous prédit : « Vous allez sombrer dans l'ennui qui guette les

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sociétés très industrialisées, où l'élévation du niveau de vie et les mille facilités qu'offre la technique moderne favorisent la paresse intellectuelle et le conformisme, où l'individu, mis en condition par les moyens raffinés dont dispose la propagande politique et commerciale, n'offre plus de résistance et croit choisir librement ce qui lui est imposé ? »

Si les applications pratiques de la science ont un prolongement dans l'ordre de la politique et de la morale, c'est d'abord dans la mesure où elles libèrent l'homme. L'histoire de notre civilisation industrielle est celle de la substitution progressive de mécanismes au travail humain pour l'accomplissement de besognes de moins en moins serviles, mais toujours caractérisées par un élément de répétition. L a machine contraint l'homme à se spécialiser dans l'exercice des fonctions les plus intéressantes et par conséquent les plus humaines. Elle le libère encore de sa servitude en lui donnant plus de loisirs. Apprendre aux hommes à faire usage de leurs facultés de réflexion, de décision et d'invention ; leur enseigner à mettre leurs heures de liberté à profit pour goûter les joies de l'art et entretenir leur équilibre corporel : telle est la tâche exaltante à laquelle les années qui viennent convient à ceux qui ont mission de prévoir notre avenir et d'en hâter l'avènement. L'essor de la science et de la technique dans les dernières années du x xe siècle pose dès à présent sur le plan politique la question du « supplément d'âme » naguère soulevée par Bergson. Serait-il possible de refuser l'enrichissement offert à l'humanité, sous prétexte qu'elle risque d'en faire mauvais usage ?

Ce problème du loisir, la science elle-même nous aidera à le résoudre. Dans une large mesure, le loisir crée un besoin de commu- nication. L a radio, la télévision, le livre, le spectacle, l'exercice sportif sont des instruments de communication. Or, le progrès scientifique permet d'améliorer ces instruments et de les multiplier.

L a télévision a déjà fait pénétrer le théâtre et la mode parmi les masses. Demain, la télévision en couleur apportera à domicile les chefs-d'œuvre de la peinture. Après-demain, peut-être, la télévision en relief introduira la sculpture dans nos demeures. Nous pouvons également observer que l'accroissement du loisir entraîne nécetsû- rement l'augmentation du nombre de ceux qui se consacrent aux loisirs des autres. Les moyens modernes de diffusion rendent plus aiguë la concurrence entre les artistes et ne laissent en scène que ceux dont la qualité est incontestable. L a radio a éliminé les musi-

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ciens médiocres, qui naguère pouvaient s'employer dans des pro- vinces déshéritées. L a télévision a supprimé le type classique du mauvais comédien de province. Ces observations permettent d'affir- mer que le progrès scientifique et technique n'est pas nécessairement un instrument de nivellement et d'égalisation des masses. C'est aussi un stimulant qui éveille à la conscience artistique de nom- breux êtres qui, sans lui, n'auraient pu y accéder. C'est encore un facteur de qualité.

L'évolution qui nous emporte est, de toutes manières, irrésis- tible. Notre civilisation industrielle n'est, malgré les apparences, que le sous-produit de cette avidité de connaître qui est la marque et le titre de noblesse de l'esprit occidental. Plus nous apprenons et plus nous constatons que s'élargit le monde à découvrir. Cet empire scientifique que nous avons édifié et dont nous sommes si fiers est en réalité bien exigu. Nous ne savons rien, ou bien peu de choses, de la constitution intime de la matière, des mécanismes fondamentaux de la cellule vivante, ni même de la composition de notre globe terrestre au-dessous d'une mince croûte de 5 ou 6 kilomètres d'épaisseur. Notre situation sur notre propre planète est symbolique de l'état de notre science, simple îlot de savoir flottant sur un océan d'incertitude.

Mieux connaître l'univers énigmatique qui nous entoure, élargir le cercle de lumière que l'homme projette dans l'immensité avoi- sinante, éclaircir le mystère de nos origines et de nos fins, telle est la justification profonde de l'immense effort qui nous attend et auquel, pour sa part., le ministre de la recherche scientifique est fier de participer, dans le rôle humble et nécessaire d'accélérateur et de coordinateur sur le plan national.

Mais i l se voudrait aussi recruteur. Ce n'est que si nous avons assez d'ingénieurs, de techniciens, de savants et de chercheurs que la France pourra continuer à jouer son rôle dans le monde.

Puissent ces quelques observations encourager les vocations qui s'ébauchent dans notre jeunesse, qui doit se tourner vers la science et à laquelle la science ouvre ses immenses perspectives pour elle- même et pour l'effort national dont elle est légitimement impatiente de prendre la charge.

GASTON P A L E W S K I .

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