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Souvenirs de Louis NŽel (22-11-1904, 17-11-2000)

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Souvenirs de Louis NŽel (22-11-1904, 17-11-2000)

ÇÊPersonnellement, je prŽf•re explorer les for•ts vierges que cultiver un jardin de curŽ.ÊÈ

Louis NŽel [1]

Ainsi, Louis NŽel est mort. Il ne fut pas seulement, ˆ nos yeux, un grand physicien, il fut aussi le PrŽsident de la Fondation Louis de Broglie, depuis sa crŽation en 1973 jusquÕen 1991, lÕannŽe o• il dŽcida de cŽder sa place.

RenŽ Thom lui succŽda et lui-m•me fut Žlu PrŽsident dÕHonneur.

Comme je lÕai bien connu, on me pardonnera de parler de lui dÕune fa•on un peu plus personnelle quÕil nÕest dÕusage dans un article nŽcrologique. Je nÕai plus ˆ lui donner du ÇÊMonsieurÊÈ, puisque, dŽsormais, il entre dans lÕhistoire, pas plus que je nÕai ˆ toujours prŽciser son prŽnom, car il aurait sans doute pu dire comme le Prince Murat, ˆ un godelureau qui lÕinterrogeait sur ses quartiers de noblesseÊ: ÇÊJeune homme, dans ma famille, lÕa”nŽ cÕest moiÊÈ.

NŽel Žtait lyonnais, ce qui ajoute du piquant ˆ une plaisanterie quÕil me lan•a lors dÕun Conseil dÕAdministration, en me reprochant trop de parcimonie dans les dŽpenses de la FondationÊ: ÇÊNe faites pas comme la bourgeoisie lyonnaise, me dit-il, qui ne dŽpensait que le revenu du revenuÊÈ.

En fait, il Žtait rattachŽ, par ses origines, ˆ plusieurs provinces de France et a dŽmŽnagŽ par la suite en diffŽrents endroits. Le plus fameux fut Grenoble, dont il a fait lÕun des plus grands centres scientifiques fran•ais. Mais je ne crois pas que je doive, ici, retracer sa carri•re. Je prŽf•re esquisser un portrait vu de lÕangle sous lequel je lÕai connu.

* * *

NŽel Žtait un chef, avec ce que cela suppose dÕesprit de dŽcision, de capacitŽ de choisir et de caract•re parfois un peu abrupt. Il lui est arrivŽ de me faire souffrir. Pourquoi le taireÊ?Ê: cela ne diminue ni mon admiration ni mon attachement pour lui. Il faut aussi comprendre que, lorsque vous arrivez dans un milieu acadŽmique, second dÕun grand homme, en inventant une fondation qui porte son nom et dont vous allez ˆ lÕŽvidence prendre la direction, on

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commence par vous soup•onner dÕagir pour votre intŽr•t. Il ne fut pas le seul ˆ se le demander et je suis fier des relations de confiance qui se sont peu ˆ peu Žtablies entre nous.

Ces relations sont aussi ˆ son honneur car on retrouve lˆ un autre de ses traits de caract•reÊ: il Žtait tr•s intelligent, sžr de lui, mais il savait Žcouter et Žtait capable de changer dÕavis. Il pouvait m•me changer avec une surprenante rapiditŽ, pourvu quÕon lui donn‰t un argument clair et rationnel.

Je poss•de, ˆ ce sujet, une belle anecdote, mais il faut dÕabord prŽciser que NŽel possŽdait une autre vertu, tr•s rare chez les physiciens (je me soucie comme dÕune guigne des inimitiŽs que cette restriction me vaudra)Ê: il savait ce que cÕest quÕune idŽe en science. Il connaissait la diffŽrence entre Robert Hooke, crŽditŽ de plusieurs centaines dÕidŽes et Newton qui nÕen a eu que deux ou trois. Il savait quÕune idŽe vŽritable est de nature conceptuelle, quÕil nÕy en a pas plus de deux ou trois par si•cle et quÕelle change notre conception du monde. Une telle idŽe nÕa aucun rapport avec un brillant calcul, une belle expŽrience ou une hypoth•se astucieuse.

CÕest pourquoi NŽel disait que les deux plus grands physiciens du XXe si•cle Žtaient Einstein et de Broglie. Curieusement, il ne citait pas Planck, est-ce parce que la thŽorie des quanta est nŽe au XIXe si•cleÊ? Ou le tenait-il en moins haute estimeÊ? Je lÕignore.

Voici donc lÕanecdote. Apr•s la mort de Louis de Broglie, nous avons ŽditŽ un livre dÕhommages [2] avec une prŽsentation de Louis NŽel, PrŽsident de la Fondation. Dans son texte liminaire, il Žvoquait une discussion, en 1925, ÇÊavec quelques camarades,Êautour du bassin desÊÒernestsÒ de la cour dÕhonneur de lÕEcole Normale SupŽrieureÊÈ, et ÇÊlÕillumination que fut pour [eux] la rŽvŽlation de lÕonde associŽe ˆ lÕŽlectron et lÕexplication des nombres quantiques restŽe jusque-lˆ plut™t nŽbuleuse.ÊÈ

Plus loin, il disait quÕen regard de cela, lÕŽquation de Schršdinger nÕŽtait quÕune consŽquence modeste que, de toutes mani•re, quelquÕun dÕautre aurait trouvŽeÊ: il prenait le contre-pied de ceux qui, occultant le nom de de Broglie, nous font croire que lÕŽquation de Schršdinger serait nŽe ex nihilo et que lÕonde serait sortie de la cuisse du calcul des probabilitŽs. Mais, cette fois, cÕest lui qui exagŽraitÊ!

Je lui dis franchement quÕil avait tort et quÕil allait provoquer un tollŽ.

Mais cela le laissa indiffŽrent. Il commen•a ˆ sÕintŽresser quand je lui fis remarquer que de Broglie lui-m•me admirait Schršdinger, mais il ne rŽagit vraiment que lorsque je lui dis pourquoiÊ: ce nÕŽtait pas ˆ cause de lÕŽquation, mais parce que Schršdinger avait fait un pas de plus que de Broglie en sortant du cadre de lÕoptique gŽomŽtrique pour se placer dans celui de la thŽorie gŽnŽrale des ondes. Alors NŽel nÕen demanda pas davantage et changea aussit™t sa phrase, qui perdit malheureusement de sa vigueur, mais il nÕy pouvait rien.

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Cette anecdote illustre plusieurs de ses traits de caract•reÊ: le sens des valeurs, lÕautoritŽ de jugement, la facultŽ dÕŽcoute, la rapiditŽ dÕesprit et de dŽcision, la capacitŽ de revirement (quand il le fallait) et lÕamour du vrai.

* * *

NŽel a jouŽ un grand r™le dans la constitution de la Fondation Louis de Broglie et cÕest lˆ que jÕai pu, pendant dix-huit ans, lÕapprŽcier en tant quÕhomme. Notre projet Žtait soutenu par un prestigieux ComitŽ de Parrainage ˆ la t•te duquel Žtait un ComitŽ dÕHonneur de six membres dont la PrŽsidence, sur proposition de Louis de Broglie, fut offerte ˆ Louis NŽel.

JÕŽtais prŽsent lorsquÕon a ŽtŽ solliciter son accordÊ: il nÕa marquŽ ni surprise ni hŽsitation et a mis aussit™t son autoritŽ au service du projet, en collaboration avec Olivier Moreau-NŽret qui a jouŽ un grand r™le par son entregent, sa connaissance de la haute administration et des milieux dÕaffaires et son inŽpuisable dŽvouement.

Les choses nÕŽtaient pas simples car, outre les difficultŽs techniques, il y avait des rŽsistances. De Broglie, bien quÕil fžt lÕun des principaux crŽateurs de la mŽcanique quantique, est contestŽ pour ses prises de position, dans certains milieux de la physique thŽorique (qui voudraient, selon un mot de Sartre, ÇÊquÕil nÕežt jamais existŽÊÈ), et plus encore par des physiciens plus influents quÕŽminents, aux opinions dÕautant plus pŽremptoires quÕelles sont moins fondŽes.

NŽel le savait, mais nÕen avait cure, ne regardant les choses que dÕen haut, sans souci du quÕen dira-t-on. Car cÕŽtait lˆ encore un trait de son caract•re.

Ce trait de caract•re a jouŽ un r™le important dans son activitŽ scientifique, notamment dans les dŽcouvertes qui lui valurent le Prix Nobel [1]. Ainsi, lorsquÕau au dŽbut des annŽes trente, il proposa dÕexpliquer lÕantiferro- magnŽtisme par des sous-rŽseaux cristallins de spins opposŽs, il se heurta ˆ un double dogmatisme. Celui des traditionalistes qui pleuraient sur lÕabandon des idŽes de Weiss et celui des avant-gardistes ˆ la Landau, tenants de lÕorthodoxie quantique montante, au nom de laquelle ils taxaient dÕhŽrŽsie les idŽes de NŽel qui soi disant nÕentraient pas dans le moule. Lui, au contraire, poursuivit son chemin, constatant avec bon sens que son idŽe rŽpondait au probl•me, et lÕavenir lui donna raison. Finalement, les passŽistes moururent, ou firent leur deuil des idŽes anciennes, quant aux gardiens du temple de lÕavenir, ils durent attendre que les ondes de spin et les quasi-particules rŽconcilient les idŽes de NŽel avec la mŽcanique quantique.

Peut-•tre ce solide bon sens qui colle aux faits, associŽ ˆ une logique simple et directe, explique-t-il une phrase inattendue de NŽel, dans ses mŽmoires, o• il disait que sÕil nÕavait pas ŽtŽ physicien, il aurait pu •tre notaire de province.

Inversement, NŽel allait ˆ lÕencontre de son Žtat dÕesprit (et je soup•onne une influence) lorsquÕil Žcrivait que, ÇÊvictime de ses convictions

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philosophiquesÊÈ de Broglie nÕa pas enti•rement exploitŽ son onde en ÇÊcherchant ˆ localiser le corpuscule dans une singularitŽ de lÕonde en nŽgligeant pratiquement lÕexistence dÕondes stationnaires et surtout leur extension ˆ lÕespace ˆ n dimensionsÊÈÊ: il est facile dÕŽcarter ces deux derniers reproches, en signalant simplement que de Broglie a Žcrit deux livres sur ces questions (ThŽorie de la quantification dans la nouvelle mŽcanique, La mŽcanique ondulatoire des syst•mes de corpuscules). Si, par la suite, il remit tout en question, en mŽcanique quantique, il ne fit rien dÕautre que ce que fit NŽel avec ses sous-rŽseauxÊ: il suivit sa voie. Tout comme Huygens, jadis, qui ÇÊsÕent•taitÊÈ sur les ondes lumineuses dont personne ne voulait. Il fallut un si•cle avant que Fresnel ne prouve quÕil avait raison. Les idŽes fondamentales ne vont pas toujours vite.

NŽel prouva encore son mŽpris du quÕen dira-t-on par sa fidŽlitŽ envers des hommes comme Yves Rocard qui fut attaquŽ pour avoir cherchŽ ˆ comprendre le mŽcanisme par lequel agissent les sourciers. Rocard Žtait persuadŽ quÕil y avait quelque chose de vrai dans leurs prŽvisions et fit des expŽriences dans ce sens. NŽel Žtait indignŽ quÕon puisse en faire un tabou et quÕon marginalise Rocard en oubliant ses mŽrites, du seul fait quÕil sÕintŽressait ˆ une question rŽputŽe interdite parce quÕelle fleurait la magie.

Le quant ˆ soi et lÕautoritŽ de NŽel se manifest•rent de fa•on Žclatante ˆ la mort de Louis de Broglie. En effet, m•me retirŽ, malade et silencieux, celui-ci constituait pour notre fondation un rempart contre dÕinŽvitables convoitises dues au prestige du nom et ˆ un capital non nŽgligeable, auxquelles sÕajouta, avec la mort de de Broglie, une occasion r•vŽe de se dŽbarrasser de ses Žl•ves.

Le Conseil dÕAdministration qui sÕensuivit battit des records de prŽsence de reprŽsentants de diffŽrents organismes, y compris de prŽsences non invitŽes mais averties par de secr•tes antennesÊ! Et voilˆ que notre PrŽsident eut la malheureuse ÇÊidŽeÊÈ de tomber malade et donc dÕ•tre absent ce jour-lˆ, en me laissant en premi•re ligne. Je fis de mon mieuxÊ: apr•s tout, cÕŽtait moi qui Žtais directement investi, dÕapr•s les statuts, en tant quÕexŽcuteur des volontŽs de Louis de Broglie, et m•me seul habilitŽ ˆ dŽsigner mon successeur.

Mais le spectacle qui fut pour moi un baume au cÏur et un rŽgal de lÕesprit fut celui quÕoffrit Louis NŽel ˆ la rŽunion suivante, bient™t convoquŽe par lui et ˆ laquelle il se rendit avec ses forces retrouvŽes. Etant allŽ le chercher en voiture ˆ Meudon, je croisai, rassurŽ, son regard Žnergique et il me dit, en enfilant son manteau, avec un pŽtillement de malice dans les yeuxÊ: ÇÊAlors, cÕest aujourdÕhui quÕon casse les vitresÊ?ÊÈ. Il me dit, en route, ce quÕil considŽrait comme nŽgociable, ce quÕil pensait devoir cŽder par tactique et ce sur quoi il nÕŽtait m•me pas question de sÕinterroger.

Il prit place, au Conseil, toujours tr•s affable, mais avec une dignitŽ lŽg•rement renfrognŽe et me donna bient™t lÕimpression dÕun grand monstre du barreau dÕavant-guerre, dont on disait quÕil lui suffisait dÕun lŽger toussotement pour faire taire la partie adverse. Il admonesta qui devait lÕ•tre,

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fut aimable avec qui avait compris quÕil valait mieux se taire et tout rentra dans lÕordre. Le ton changea, le Conseil reprit ses travaux et les ÇÊintŽressŽsÊÈ cess•rent de sÕintŽresser.

* * *

Pour terminer, je voudrais rapporter deux souvenirs purement scientifiquesÊ: lÕun est tirŽ de ses mŽmoires [1], lÕautre me concerne.

Le premier se trouve ˆ la fin de son livre, o• il commente lÕattribution du Prix Nobel et rŽv•le plus quÕailleurs sa conception morale de la science. Tout dÕabord, il a une modestie, que je nÕai encore jamais rencontrŽe (je ferai volontiers amende honorable si je me trompe)Ê: il se compare aux autres et dŽclare en conclusion quÕil pense simplement ÇÊoccuper une place honorable dans le peloton des Ònon grandsÒ prix NobelÊÈ. Cela confirme ce que je disais de luiÊ: il savait ce quÕest une grande idŽe, il savait quÕil avait fait une dŽcouverte vŽritable, mais pas de celles qui changent notre vision du monde.

Mais tout de suite apr•s, il dit quelque chose dÕencore plus important. Il dit que ses travaux prŽfŽrŽs ne sont pas ceux qui ont re•u le prix mais ceux qui portentÊÇÊsur le r™le des champs de dispersion dans lÕaimantation, dite technique, des ferromagnŽtiquesÊ; la thŽorie des phases et des modes dans lÕaimantation des monocristauxÊ; la thŽorie des lois de Rayleigh dans le domaine des champs faiblesÈ1. Ce ne sont pas les rŽsultats les plus connus quÕil prŽf•re, ceux qui lui ont apportŽ la notoriŽtŽÊ: ce sont les travaux o• il a lÕimpression dÕavoir compris le plus profondŽment quelque chose, m•me si cÕest parfois moins net, moins ÇÊlŽchŽÊÈ. Ce sont les paroles dÕun vrai physicien. CÕest aussi pour cela que je les rapporte, pour lui rendre le minuscule service posthume de faire, peut-•tre, conna”tre ˆ un jeune physicien ses derni•res pensŽes.

LÕautre souvenir, je lÕai dit, date du milieu des annŽes quatre-vingt et il me concerne. En rŽinterprŽtant un rŽsultat que jÕavais obtenu vingt-cinq ans auparavant et qui restait pour moi Žnigmatique, je suis arrivŽ ˆ la conclusion quÕil y a un monop™le magnŽtique dans lÕŽquation de Dirac, un monop™le tr•s diffŽrent de ceux quÕon envisage dans la thŽorie des particules ŽlŽmentaires. JÕai travaillŽ dessus pendant plusieurs annŽes avant dÕ•tre assez sžr de moi pour oser en parler ˆ cet as du magnŽtisme. Je lui fis un exposŽ purement physique, sans calculs. Visiblement intŽressŽ, il me posa de nombreuses questions dÕune remarquable pertinence pour le peu que je lui avais dit, il mÕencouragea dans mes efforts et termina en me disantÊ:

ÇÊMaintenant aux expŽrimentateurs de jouerÊÈ. Je pense que, bien que concernant le magnŽtisme, mon travail devait •tre loin de ses prŽoccupations

1 Voir [1] p. 319. On trouve des explications un peu plus dŽtaillŽes p. 127 ˆ 149.

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mais jÕai ŽtŽ frappŽ de voir lÕintŽr•t manifestŽ par cet octogŽnaire qui nÕavait rien perdu de sa passion de la science. Et jÕai ŽtŽ rŽconfortŽ, simplement de savoir quÕil Žtait au courant. Quant aux expŽrimentateurs, hŽlas, ils nÕont toujours pas observŽ de monop™le magnŽtique mais, comme tous ceux qui y croient, je me souviens du mot dÕEinsteinÊ: ÇÊCÕest si beau que Dieu ne saurait avoir manquŽ dÕy penserÊÈ.

Georges Lochak

RŽfŽrences

[1] Louis NŽel, Un si•cle de physique, Editions Odile Jacob, Paris, 1991.

[2] Louis de Broglie que nous avons connu, Biblioth•que des Annales de la Fondation Louis de Broglie, Conservatoire National des Arts et MŽtiers, Paris, 1988.

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