Extrait de la publication
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A
PATRICK-GILLES PERSIN
qui a aidé un vieil amateur de musique
à réveiller ses souvenirs concernant l'art de Mozart.
Cet essai, qui traite surtout de Mozart et de son œuvre, n'est cependant pas le fait d'un spécialiste de la musique. L'auteur n'est ni un compositeur, ni un musicologue, ni même un critique d'art, et encore moins un philosophe qui chercherait à écrire un traité d'esthétique musicale. C'est un simple amateur et rien d'autre, mais un amateur dans la vie duquel, comme chez quelques hommes de sa génération, l'art musical a joué un rôle de premier plan, sinon décisif.
Agé de plus de quatre-vingts ans, il a voulu, non pas ajouter une nouvelle étude à celles déjà si nombreuses qui ont été publiées sur le compositeur de Don Juan, mais raconter à la suite de quelles circonstances, au cours d'une existence qui était loin d'être axée sur des préoccupations musicales, il avait eu
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Le dieu Mozart
une révélation progressive de l'art mozar- tien, encore mal apprécié en France lors- qu'il était adolescent.
Toutefois, pour être mieux compris du lecteur, peut-être n'est-il pas inutile qu'il explique, dans une courte introduction, les circonstances à la suite desquelles, possé- dant une oreille assez peu musicienne et élevé dans une société bourgeoise presque entièrement fermée à l'intelligence de la musique, il s'était néanmoins peu à peu
initié à l'art musical.
Aujourd'hui le premier venu croit, même s'il n'a aucune éducation musicale, qu'il lui suffit, pour connaître une œuvre, d'en avoir
entendu deux ou trois fois des exécutions
plus ou moins bonnes, transmises par la radio et la télévision ou enregistrées sur dis- ques. A la fin du xixe siècle et au début du xx., sans doute par suite de l'influence que Wagner et sa conception du drame lyrique
avaient commencé à exercer sur les milieux
intellectuels avancés, ceux-ci avaient de l'art musical un sens autrement profond.
A l'époque où, étant encore presque un enfant, j'ai commencé à m'intéresser à la
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musique, le wagnérisme offrait matière à de violentes discussions. A Paris, il y avait à peine une dizaine d'années que la direc- tion de l'Opéra, ayant enfin tiré un trait sur le scandale des trois fameuses représen- tations de Tannhiiuser en 1861, s'était dé- cidée à monter et à inscrire à son répertoire, d'abord Lohengrin, puis Tannhâuser lui- même et La Walkyrie. Et cela avait suscité la protestation d'un grand nombre d'abonnés, alors que les wagnériens, dont le nombre s'accroissait de jour en jour, étaient en- thousiasmés par ces représentations et con- sidéraient également comme un événement important l'audition intégrale de L'Or du Rhin donnée chaque hiver par les concerts Lamoureux. Le public des grands et petits bourgeois continuait, lui, à n'avoir de l'ad- miration que pour les opéras français et italiens de Meyerbeer, de Gounod, de Ros-
sini et de Verdi.
Dans l'entourage immédiat de ma famille, il n'y avait aucun wagnérien. Deux cou- sines germaines de mon père, deux vieilles filles géantes qui s'étaient trouvées subite- ment enrichies par l'incendie d'un immeu- ble qu'elles possédaient rue Réaumur (non
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seulement le sinistre avait été réglé comme de juste par la compagnie d'assurances, mais, presque aussitôt, les murs croulants et noircis avaient été rachetés à un prix tout à fait inespéré par un grand magasin
de nouveautés), ces deux vieilles filles,
donc, étant entrées subitement en posses- sion d'une fortune sur laquelle elles ne comptaient pas, avaient pris l'habitude de se payer fréquemment le luxe d'une loge à l'Opéra où, couvertes de bijoux, elles rece- vaient parents et amis. Elles n'auraient ja- mais eu l'idée d'assister à une représenta- tion de Lohengrin ou de La Walkyrie. Elles m'invitèrent dans leur loge un soir où l'on jouait le Rigoletto de Verdi. J'avais dix-sept ou dix-huit ans, je crus mourir d'ennui. Il est vrai qu'à Paris, il n'y a jamais eu de chanteurs capables d'interpréter convena- blement la musique italienne. Et, surtout, le wagnérisme dont je commençais à être un adhérent convaincu, était comme un écran qui m'empêchait de comprendre l'art d'un musicien que je serais enclin, aujour-
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ne cessaient de répéter avec les autres mem- bres de ma famille que Wagner était un affreux sauvage qui prenait plaisir à écor- cher les oreilles de ses auditeurs, un autre cousin germain de mon père était le seul à prendre sa défense, mais c'était d'une ma- nière purement ironique. Il avait une sainte horreur de la musique quelle qu'elle fût.
aussi bien des oeuvres classiques que dea chansons de café-concert. Mais, occupant une certaine situation dans la société pari- sienne, il était souvent invité à l'Opéra par des amis ou clients titulaires d'une loge d'abonnement. Et il ne cachait pas à ses intimes la satisfaction qu'il éprouvait quand on jouait du Wagner « Cette musique-là, disait-il, ce n'est pas comme celle de Gou- nod grâce au tintamarre que fait l'orches- tre, je n'arrive pas à m'endormir au cours d'une représentation, et ainsi j'évite de com- mettre une impolitesse vis-à-vis des person- nes qui, gracieusement, m'ont invité à pas- ser la soirée avec elles à l'Opéra »
Il est vrai que mon père, lui, n'était pas
entièrement indifférent à l'art musical.
Avant son mariage, il avait fréquenté un disciple passionné de César Franck, qui
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était du même âge que lui à quelques mois près il avait connu Ernest Chausson par un cousin de ce dernier, et il aimait parfois à me raconter que, dans les années qui sui- virent immédiatement la guerre de 1870, le musicien, un peu oublié aujourd'hui, de la Chanson perpétuelle et du Roi Artus, l'en-
traînait souvent le dimanche aux concerts
Pasdeloup qui avaient lieu alors au Cirque d'Eté et où des fragments symphoniques de Wagner étaient joués fréquemment, mais au milieu d'un chahut général. Lorsque mon père s'aperçut que je commençais à m'in- téresser à l'art musical, il ne fut pas sans éprouver un certain sentiment de fierté
« Ah disait-il à des oncles, tantes, beaux- frères et belles-sœurs, savez-vous la bonne nouvelle ? J'ai l'impression que mon petit Marcel prend goût à la musique. Vous ne pouvez pas savoir comme j'en suis heu- reux » Mais oncles, tantes, beaux-frères et belles-sœurs préféraient un bon repas à toute manifestation musicale, et restaient bien in-
différents à son bonheur.
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toute préoccupation de cet ordre par ma mère, qui, élevée à Reuilly dans un couvent de bonnes sœurs, aussi célèbre en son temps et en son genre que celui des Oiseaux, avait été mise en garde par ses éducatrices contre le monde des « artistes » en outre elle ignorait tout, absolument tout, de la musi- que. Elle la connaissait encore moins bien que l'une de ses amies qui, ayant été obligée, par devoir mondain, d'assister un soir à une représentation de l'Orphée de Gluck, en était sortie scandalisée, ne cessant de répéter qu'elle ne trouvait pas cela drôle du tout malgré ce qu'on lui en avait dit. Elle croyait avoir entendu Orphée aux Enfers. Ma mère n'aurait certainement pas fait une telle con- fusion, car elle ignorait aussi bien le nom de Gluck que celui d'Offenbach.
C'est pourtant grâce à cette mère que s'est réalisé ce que je me permettrai d'appeler mon « destin d'amateur de mu- sique ». Aujourd'hui, le piano est un instru- ment fort rare dans les salons même les plus riches où il est remplacé par un électro- phone ou la télévision, mais sous la IIP Ré- publique, il faisait toujours partie du mobi-
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lier d'une famille qui se respectait', et les parents, même s'ils étaient indifférents à l'art des sons, auraient cru manquer aux us de la bonne société, s'ils n'avaient pas fait « apprendre la musique » à leurs enfants. Tous les petits garçons et petites filles de mon âge avaient leurs professeurs de piano plus rarement de violon mais ces professeurs étaient généralement
de vieilles filles radoteuses ou des dames
ayant une éducation fort honorable. Lors- que j'eus atteint l'âge de sept ans, un
« hasard providentiel », s'il est permis de s'exprimer ainsi, voulut que ma mère, grâce à une amie qu'elle voyait d'ailleurs fort rarement, découvrit, pour faire mon éduca- tion musicale, une femme dont, certes, le niveau intellectuel n'était pas très élevé, mais qui néanmoins avait un sens musical plus développé que les maîtresses de mes petits camarades.
Mme Bex, ruinée par son mari qui avait
1. Mes parents avaient des amis totalement indifférents
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géré fort maladroitement ses affaires, avait dû se mettre à enseigner le piano pour pouvoir élever ses deux fils qui étaient, pure coïncidence, mes camarades à l'école Mas- sillon. Cette femme n'avait guère plus de quarante ans, et s'il lui arrivait trop souvent de faire jouer à ses élèves de belles inepties (j'ai oublié le nom des auteurs, mais je me rappelle particulièrement le titre de l'un de ces morceaux, Sous la feuillée, qui me remplit de joie le jour où un jeune soldat, cousin de ma mère, qui faisait alors son ser- vice militaire, m'apprit ce que ses cama- rades, au cours des grandes manœuvres, désignaient par ce mot de « feuillée »), elle ne manquait cependant pas d'un certain
« flair » musical vraiment inattendu chez
une femme comme elle. En particulier, elle était grande admiratrice de Bach, encore mal connu en France (vers 1900, les œuvres de ce musicien, découvert un demi-siècle plus tôt par Gounod lors d'un voyage en Allemagne, commençaient à figurer fré- quemment aux programmes des concerts de la Schola Cantorum). Et dès que mes doigts d'enfant se furent dégourdis à force de monter et de descendre des gammes, elle me
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fit jouer, en même temps que le Gradus ad parnassum de Clementi, les Inventions du musicien d'Eisenach ainsi que son Clavier bien tempéré.
Par ailleurs, lorsque toujours à la même époque, une œuvre de Wagner était montée pour la première fois à l'Opéra, par exemple les Maîtres chanteurs ou Siegfried (Tristan ne devait voir les feux dela rampe à Paris que beaucoup plus tard), Mme Bex s'y précipitait, et la semaine suivante, quand arrivait le jour de ma leçon, c'était elle qui s'asseyait devant le clavier et me jouait les différents leitmotive en m'expliquant com- ment ils s'intégraient les uns dans les autres au cours du « drame musical » qu'elle avait entendu quelques jours auparavant. J'étais émerveillé devant les horizons qui s'ou- vraient ainsi devant un gamin de mon âge qui, étant au début de ses études musicales, n'avait jamais encore franchi le seuil de l'Opéra.
Non seulement Mme Bex, engagée dans la bataille wagnérienne, s'intéressait aussi à
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quences sur mon éducation musicale. Entre autres, elle réunissait chez elle, toutes les semaines, plusieurs de ses élèves (parmi les- quels se trouvait la grosse et charmante Georgette Méliès, dont le père, pionnier du cinéma, tenait alors une boutique de livres et de journaux dans une gare parisienne), on s'asseyait deux par deux devant trois pianos droits alignés dans la salle à manger, Mme Bex posait sur chacun des pupitres un arrangement à quatre mains d'une sympho- nie de Haydn ou de Beethoven, elle mettait le métronome en marche, et puis « va comme je te pousse », les six pianistes, élec- trisés par elle, devaient déchiffrer sans la moindre hésitation les partitions placées sous leurs yeux et en donner une exécution convenable. On apprenait ainsi à lire ra- pidement un texte musical, et à garder en même temps le sens de la mesure, puisque les exécutants devaient marcher tous en- semble. Mais ceci est un détail assez secon-
daire et, à vrai dire, l'enseignement de Mme Bex a eu pour moi des conséquences plus profondes.
Un jour de 1902, comme j'approchais de mes quinze ans cette date est restée
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gravée dans ma mémoire, car ma plus jeune sœur, née l'été précédent, dormait dans la pièce voisine, et j'avais peur de la réveiller en tapant trop fort sur le clavier un jour de 1902 donc, j'eus l'idée de prendre une partition qui traînait, je ne sais pour quelles raisons, dans un casier à musique près du piano. Je m'assis devant le clavier, puis, peu à peu, je pris conscience que, sans avoir derrière moi Mme Bex pour m'encourager, je pouvais néanmoins exécuter la partition entière de la première à la dernière mesure.
Certes, j'accumulais les fausses notes, j'ac- crochais presque tous les accords, et la par- tition présentait un intérêt médiocre puisque c'était la réduction pour piano de Mignon d'Ambroise Thomas. Mais enfin Je m'aper- çus que, malgré mon âge et mon inexpé- rience, j'étais capable de recréer, tant bien que mal, une œuvre musicale avec mes doigts. Je poussai un cri de triomphe.
Certes, l'enseignement de Mme Bex n'a pas fait de moi un virtuose Mais grâce à ses leçons, il m'a été possible, en procédant tout au long de mon existence à de pareilles
« autopsies musicales », de pénétrer dans certaines œuvres un peu plus profondément
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que ne le font aujourd'hui les auditeurs de disques. Si j'étais né un demi-siècle plus tard, ma mère ne m'aurait sans doute pas fait apprendre un instrument de musique, puisque, parmi les enfants que je connais actuellement, il n'y en a pas un seul qui se livre à des exercices de ce genre. Comme eux, je l'ai déjà dit, j'aurais dû me contenter d'écouter des disques et la musique n'aurait jamais été pour moi qu'un agréable passe- temps auditif, comme elle l'est en cette fin du xx. siècle pourtant des personnes par- lent aujourd'hui des grandes œuvres de l'art musical, sans posséder les notions même les plus élémentaires de cet art.
Pour Mme Bex la musique n'était pas seulement un plaisir de l'oreille, elle était même beaucoup plus que la simple expres- sion de sentiments plus ou moins variés. Je me souviens qu'un jour elle me demanda ce qui parut fort amusant à un jeune garçon de quatorze ou quinze ans de résumer par écrit le « roman » que j'imaginais en jouant la Pathétique de Beethoven. Il est évident que, pour cette admiratrice de drames wagnériens où l'orchestre est le grand commentateur de l'action, la plupart
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