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Mirer nos biles noires (1)

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2148 Revue Médicale Suisse www.revmed.ch 7 novembre 2012

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Mirer nos biles noires (1)

Ils sont de quelle couleur, les désirs, quand les désirs ne sont plus ? Généralement c’est, sans surprise, le noir. Mais ceci n’est pas obligatoire. Léo Ferré fut (1916-1993) un poète qui jouait volontiers au chanteur mau- dit. Lui avait choisi le vert et la jeune fille pour évoquer la mélancolie qui l’habita, en Bretagne a. Plus tard, il en fit une chanson.

Elle ne fait plus pleurer, bien sûr. Mais, sous le harnais, elle peut encore donner des fris- sons. Plus tard, Ferré reprit la même veine et ne se fatigua guère pour titrer : La Mélancolie b. Soit un kaléidoscope qui vise à définir un état qui ne peut guère l’être. Pourtant Ferré y réussit à merveille.

Cette entrée en matière pour un ouvrage de Jean Starobinski 1 qui ne manque pas d’impressionner. D’impressionner tri- plement. Du fait de son auteur, de son contenu, de son sujet. On ne présen- tera certes pas le premier, qui va dé- passer le cap de ses 92 ans. Faudrait-il néanmoins le présenter (auprès des jeunes générations notamment) que l’on parlerait d’un homme façonné par une cul ture qui était le cœur battant des humanités de la fin du XIXe siècle.

D’un homme qui n’a, depuis, cessé de naviguer sur les hautes mers, parfois mêlées, de la médecine et de la littéra- ture. Au-dessus de leurs gouffres et sous toutes les latitudes. Le contenu de l’ouvrage que viennent de nous adresser les éditions du Seuil est en résonance avec tout cela. Et son pro- pos est la mélancolie. Pas le spleen, pas le blues ou le bourdon. Pas ce désespoir qu’a pas les moyens, pas dix ans de purée dans un souve- nir, pas ce nom de rue où l’on ne va jamais. Pas ces deux amants qui lisent le journal. Tout cela à la fois et bien plus encore. Comme vouloir voir entre loup et chien ou, sous la parure, faire la part des ans.

Avant-propos : «A la fin d’une période où j’ai été interne (1957-1958) à l’Hôpital psy- chiatrique universitaire de Cery, près de Lau- sanne, il m’a semblé opportun de jeter un regard sur l’histoire millénaire de la mélan- colie et des traitements. L’ère des nouvelles thérapeutiques médicamenteuses venait de s’ouvrir. Le but de cet écrit, destiné à des médecins, était de les inviter à prendre en considération la longue durée dans laquelle s’inscrivait leur activité.» Que n’a-t-on pas fait de cette dernière phrase la clef de voûte

de nos amphithéâtres ? Avant, il y avait eu une licence ès lettres classiques à l’Université de Genève. Puis 1942 et l’aiguillage vers la médecine sans perdre le fil avec les livres.

«Un projet de thèse sur les ennemis des mas- ques (Montaigne, La Rochefoucauld, Rous- seau et Stendhal) se profilait tandis que j’ap- prenais à ausculter, percuter, radioscoper.»

Après quelques pérégrinations viendra 1958, le retour à Genève, l’enseignement de

«l’histoire des idées», soit celle de la littéra- ture, de la philosophie et de la médecine, avec une prédilection pour la psychopatho- logie. Et l’arrêt de toute activité médicale, du moins si l’on définit ainsi le fait de rece- voir des patients contre rémunération, ho- noraires ou salaires. Reste une œuvre qui,

après un demi-siècle, resurgit dans cet ou- vrage. «J’ai choisi d’ouvrir le présent vo- lume en rendant publique [une] première étude, qui a longtemps "circulé sous le man- teau", explique Jean Starobinski. Elle avait été imprimée en 1960, hors commerce, dans la série des Acta psychomatica, publiée à Bâle par les laboratoires Geigy. Cette Histoire du traitement de la mélancolie était une thèse, dé- posée en 1959 à la Faculté de médecine de l’Université de Lausanne.» C’est dire qu’il fut un temps où des laboratoires pharma- ceutiques finançaient l’impression de thèses de médecine.

Cette Histoire s’arrête, pour diverses rai- sons, en 1900. Et c’est heureux. D’abord parce que son auteur se voit protégé d’une accu- sation aujourd’hui très tendance, celle du conflit d’intérêt. Ensuite parce que borner son travail à la date fatidique de 1900 lui

permet de ne pas s’égarer dans le dédale nosographique et conceptuel qui suivit la découverte et l’usage des molécules psycho- tropes ; et tout particulièrement la décou- verte (au tournant du dernier siècle) de l’imi- pramine, ce tricyclique dont le maniement dans la dépression mélancolique fut inau- guré par Roland Kuhn (1912-2005), alors médecin-chef de l’Hôpital psychiatrique de Münsterlingen (Thurgovie).

Le lecteur trouvera donc, en ouverture, cette thèse de 1960 «publiée dans son état original, ni modifié ni augmenté, y compris les notes et la bibliographie qui s’est depuis un demi-siècle beaucoup développée». Soit cent cinquante pages d’une profondeur dont on pourrait dire qu’elle sidère autant qu’elle enchante. Ulysse et ses sirènes, peut-être.

Dans la recension qu’il fait du livre de Jean Starobinski, l’historien Yves Hersant écrit, dans Le Monde, que le théologien Romano Guardini disait de la mélancolie qu’elle était quelque chose de trop douloureux, qu’elle s’insinue trop profondément jusqu’aux ra- cines de l’existence humaine pour qu’il nous soit permis de l’abandonner aux psychiatres.

Voulait-il dire par là qu’elle n’appartenait qu’aux confesseurs ?

Chez Jean Starobinski, la mélancolie ap- partient aussi (et surtout) aux mots que les hommes inventeront à son endroit. Et ce de- puis les débuts (du moins ceux qui nous sont connus) jusqu’à notre fatidique 1900. Jean- Etienne Esquirol, le grand Esquirol (1772- 1840), eut ce mot : la folie est la «maladie de la civilisation». C’est sans doute pourquoi il voulut mieux l’enfermer : pour mieux l’étu- dier. «Les maladies humaines, en effet, ne sont pas de pures espèces naturelles, écrit Staro- binski, prolongeant Esquirol. Le patient su- bit son mal, mais il le construit aussi, ou le reçoit de son milieu ; le médecin observe la maladie comme un phénomène biologique, mais, l’isolant, la nommant, la classant, il en fait un être de raison et il y exprime un mo- ment particulier de cette aventure collective qu’est la science. Du côté du malade, comme du côté du médecin, la maladie est un fait de culture, et change avec les conditions cul- turelles.»

En va-t-il de même avec la mélancolie ? Ce mot a été conservé par le langage médical depuis le Ve siècle avant l’ère chrétienne. At- teste-t-il d’un goût incontrôlé pour la con ti- nuité verbale qui ferait que le même vocable désigne des phénomènes divers ? Est-ce vé- rité ou inertie ? Il serait tentant, romantique, de se persuader que le Grec antique souf- frait du même mal que le citoyen d’Athènes d’aujourd’hui privé de ses drachmes. Pour Jean Starobinski, nous ne devons pas être en marge

CC BY bixentro

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des dupes : sous la continuité de la mélanco- lie, les faits varient considérablement au fil des deux millénaires et demi. On parle peu, aujourd’hui, de la bile noire ; elle qui, pour- tant, expliqua tout durant bien longtemps.

Sa couleur, celle de l’encre et du goudron sans plumes, a disparu et ne reste plus que le fait de s’en faire.

S’en faisait-il, de la bile, ce chimpanzé du zoo d’Anvers dont Léo (Albert Charles An- toine) Ferré nous chante qu’il donnerait ses pieds pour un revolver. Est-il mélancolique ou nostalgique celui qui regarde Garbo dans la Reine Christine ? Et celui qui croit retrouver un chat perdu ? Et quid de la couleur de la bile de ces hallebardiers du Vatican certes proches de leur Dieu mais si loin de leurs neiges ?

(A suivre)

Jean-Yves Nau [email protected]

a Avec d’autres amours brisées, la Bretagne inspirera à Ferré un long poème : Les Chants de la fureur (ultérieu­

rement La Mémoire et la mer) d’où émergeront plusieurs chansons. L’une d’elles évoque une fille­spleen de cou­

leur verte et commence ainsi : «La marée je l’ai dans le cœur/Qui me remonte comme un signe/ Je meurs de ma petite sœur/De mon enfant et de mon cygne/Un bateau ça dépend comment/On l’arrime au port de justesse/Il pleure de mon firmament des années­lumière et j’en laisse (…)» www.youtube.com/watch?v=rynZ2LRpAyo b Grâce à la mémoire archivée (et gratuitement disponible)

de l’Institut national français de l’audiovisuel, on peut en trouver ici une belle version datée de 1965 : www.youtube.

com/watch?v=x20uwyhb­K8 Bibliographie

1 Starobinski J. L’encre de la mélancolie. Paris : Editions du Seuil, 2012.

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