LE CULTE EN ESPRIT
DANS UN PEUPLE EN FÊTE
A
U moment de memettre
àrédiger
cette conférence,j'ai
reçu une
lettre
del'un d'entre
vous, curéd'une
paroisse du Midi comptant 3.500habitants.
De cent à cent cin- quante personnesfréquentent
l'église. Réfléchissant au culte en esprit dans un peuple en fête, tel que lerequiert
laliturgie,
il écrit
:
« Quandje
vois lepetit nombre
d'hommes et de jeunes qui viennent dans nos églisesavec.
empressement, etles foules qui vont plusieurs fois
par
semaine dans les cinémas— il y a trois salles publiques dans ma paroisse et douze séan-
ces
par
semaine — je me demande où est l'Assemblée de monpeuple.
Je le voyais en fête, le soir du 15 août, et les trois jours suivants, oùl'on
faisait la fête locale du village, le soir,avec concert sur la place, alors
qu'un tout petit
nombre depersonnes âgées et quelque enfant
étaient
venus le matin à lamesse.
Comme depuis longtemps onaurait
dû ouvrirplus
largement les portes de nos églises, les
rendre
plus accueillan- tes, etsurtout
fairecomprendre
aux gens cequ'on
y faisait, cequ'on
voulaitleur
faire faire, et cela dans un langage compré-hensible!.
Je pense, en autres choses, aux enterrements. C'està ces occasions que je vois le plus grand nombre de nos parois-
siens hommes. Je les vois au cortège, de la maison à la place
de l'église — ils restent dehors — et à la sortie du cimetière, où ils
serrent
la main. Qu'est-ce quej'ai
dans la liturgie,
quipuisse les
intéresser ? »
Ces richesses de la
liturgie,
nous y croyons. Nous savons que l'Eglise veut une participation pleine, active, consciente etfructueuse
de tous lesbaptisés aux
signesdu
Mystèreet qu'à l'avenir
laliturgie doit être célébrée
demanière
àpermettre cette participation. Notre espoir
est doncjuste
que désormais,dans nos églises, le
peuple
puisseexprimer
sa foi demanière vivante
etvraie.
Mais en
même temps, c'est
àchaque instant que,
dans noscélébrations,
nous nousdemandons
commentrendre
effective-ment communicable
le don deDieu
aux hommes. Nous consta- tonsque, malgré
tous nos efforts deprédication biblique
etd'initiation liturgique, l'expression
de laliturgie
est,par
beau-coup de ses gestes et de ses
formules,
assez éloignée de cellequ'utilise spontanément
unFrançais
de 1964normalement
cul-tivé.
Comment obtenir,
dans cesconditions,
que lepeuple
desbaptisés entre
dansla liturgie
avecfacilité
etqu'il la
célèbre avectout
sonêtre ?
Cette
question
estau cœur
de lapastorale liturgique. Elle
est poséedepuis
ledébut du renouveau liturgique;
elle affleureà tous les
chapitres
de laConstitution conciliaire;
elle noushante
àchaque
fois que nous célébrons avec nos fidèles.Il
faut l'affronter lucidement
etcourageusement.
Maisil serait vain d'espérer qu'on
puisse larésoudre par
le coup debaguette magique
desréformes
en cours. Unvivant ne
modifie son corps quelentement et par
unetransformation
homogène detout
son organisme. On
n'y procède
pas del'extérieur
à coupd'am- putations
ou deprothèses
— sauf accidents! Notre perspective,
dansl'époque
derenouveau
que nous vivons, nesaurait
doncêtre
detailler
dans lesrites
lesparties qui
noussemblent
étiolées,pour leur substituer artificiellement
desmembres rap- portés. Il
nousfaut
aucontraire ressaisir l'Esprit-Saint
quianime l'Eglise. C'est lui qui,
entravaillant
dans lepeuple
de Dieuet
dansceux qui ont
mission de leconduire, peut rajeunir
le corps des
rites
demanière
homogène,et
cela, enréanimant
la foi et en revivifiant
l'humanité
de ceux même que les signessacrés
ont pour but
de sanctifier.Je ne tracerai
donc pas ici leprogramme d'une liturgie idéale, qu'il faudrait instaurer
dèsdemain
dansvotre
paroisse.Je
mepropose simplement
de vousaider
de deuxmanières.
Tout d'abord en réfléchissant
à quelles conditionsnotre liturgie peut être vraie et
festive. Nous évoquerons àcette
occasionquelques points qui semblent particulièrement importants
àrappeler
àl'heure actuelle.
Dans la secondepartie,
nousessayerons de
montrer concrètement,
àl'aide d'un
exemple, ceque
devrait manifester
à tousla
messed'un peuple pleinement
célébrant.
1
QUELQUES RÉFLEXIONS
SUR LA FESTIVITÉ ET LA VÉRITÉ DES RITES
1. Qu'est-ce que la fête
chrétienne ?
Quand on
participe
à une célébrationtelle
que lematch
de football France-Hongrie ouqu'on
assiste àla
télévision àl'émission « Age
tendre
et têtes de bois », on nepeut
s'empê- cherd'opposer
la ferveur de ces foules passionnées oùl'expres-
sion
jaillissante
de ces jeunes à la passivité morne et ennuyeusede trop de nos liturgies. Notre culte
n'est-il
pas la fête denotre libération
en Jésus-Christ? Et pourtant
nous sentonsbien
quecette fête
n'est
pasdu
mêmeordre
que les exemples cités.Qu'y
a-t-il de semblable? Qu'y
a-t-il de différent?
Dom Casel définit la fête
:
« laréunion
solennelled'une
com-munauté
où celle-ci sereconnaît
dans sonêtre
le plusintime
et puise dans la conscience d'elle-même un accroissement devie ». Toute fête exprime
l'âme
de la communauté. Une fête se définit doncpar l'esprit
quil'anime. Tantôt l'homme
yreprend
contact avec les forces de la
nature, tantôt
avecl'esprit
defamille,
tantôt
avecl'idéal
du groupepolitique
ouculturel
auquel ilappartient.
Ces expressionsqu'on
utilise dans cesdiverses fêtes, comme sont les paroles, les
chants,
les emblèmes,les défilés, peuvent être semblables ou analogues.
Peu importe;
ce qui compte
c'est
ce quel'homme
y cherche ou y trouve.L'homme
moderne aautant
besoin de fêtes et de célébrations quel'homme
de tous les temps. Mais son expériencehumaine
de la fête est assez différente de celle des civilisations
antérieu-
res. Dans
d'autres cultures, toute
fêtenaturiste,
familiale,nationale
avait une coloration religieuse. Dans la civilisation moderne la fête s'est le plus souvent laïcisée. Elle est devenue unjeu
soit sportif, soitesthétique,
soitintellectuel,
soit sim-plement récréatif. Parfois un sursaut plus profond saisit les foules, comme
au
défilé de lalibération
de 1945 ou àl'enter- rement d'Edith
Piaf, où passeun
sentiment sacré. Cependant,profane ou
teintée
de religiosité, la fête modernetraduit d'abord
unedémarche
del'homme
dans le monde.L'originalité
de la fêtechrétienne
dans laliturgie n'en appa-
raît
que plusfortement
de nos jours. Laliturgie, c'est clair,
n'est
pasune
fêteprofane. C'est-à-dire qu'elle n'est
pas lejeu
de
l'homme
dans lemonde cherchant un surcroît
devitalité naturelle.
Mais laliturgie n'est
pasnon plus
le seuljeu
sacré del'homme cherchant, au-delà
de cemonde,
les sourcesdu divin,
comme des civilisationsspontanément
religieusesl'ont
largement
vécu. Leculte chrétien, c'est d'abord
lejeu du Dieu véritable qui vient vivre
dansl'homme
les mystères sau- veurs de sonFils incarné.
Sonmouvement
le pluscaractéristi-
que
n'est
pasd'abord
celui dela
religiosité: mouvement
ascen-dant
del'homme
enquête du divin. Il
est inverse: mouvement
descendant
deDieu qui vient chercher
sonpeuple pour
lefaire passer
dans sonRoyaume.
Aupeuple d'accueillir d'abord
son
sauveur et
delui faire fête;
alorsl'homme pourra
vivreen son
Dieu
sapropre Pâque.
Cejeu
est aussipassionnant pour l'homme
que celui de savitalité profane ou
de soninquié- tude religieuse naturelle. Il
est mêmeinfiniment plus sérieux.
Mais ce
n'est
pas à cause des signes visiblesqui
nouspermettent
de le
célébrer. C'est
à cause dela réalité
pascale que ces signesmettent
enœuvre.
2. Deux
caractéristiques de la fête chrétienne.
De
cette originalité
dela
fêtechrétienne
nous devonsretenir
deux conséquences
majeures. Tout d'abord,
laparticipation vivante
àcette
fête estentièrement fonction
dela
foi. Lalitur-
gie
ne peut être une
fête quepour celui qui croit au Christ
ressuscité
vivant
dans son Eglise assemblée.L'intérêt qu'on peut
yporter
est à lamesure
même decette
foi. Ceci nousrappelle
que leressourcement
de nosliturgies
estentièrement conditionné par
cetteœuvre première
del'Eglise qui
estl'an-
nonce de
l'Evangile. L'oublier, c'est s'engager
dansune
im- passe.A
chaque instant,
noscélébrations liturgiques posent
desquestions
comme celles-ci:
Que vacomprendre aux
cérémoniesdu baptême
cet oncleincroyant qui
y assiste?
Quevont
pen- ser les gensdevant
cemariage
de deuxjeunes dont
on saitqu'ils n'ont pas
mis les pieds àl'église depuis la communion solennelle et qu'ils n'y reviendront
pas?
Quepeut bien
signi-fier cette messe
d'enterrement célébrée devant
une foule de non-pratiquants? Qu'est-ce
que lesenfants du
catéchisme vontbien comprendre, durant la
messe desenfants,
à cetteépître
desaint Paul lue dans le
Lectionnaire?.
Nous sommesalors
tentés
deremettre
enquestion la liturgie elle-même, et
de lajuger absolument inadaptée.
Mais cequ'il faut d'abord mettre
en question, dans tous ces cas, ce
n'est
pas la liturgie: c'est
une
pastorale
générale qui cc sacramentalise » et «liturgise
»sans assez de discernement des hommes dont la foi et la caté- chèse sont insuffisantes. Que gagnerions-nous à
appauvrir
àcause
d'eux
les actionsplénières
de laliturgie
comme la messe ou les sacrements? N'aurions-nous
pasplutôt
àrestaurer pour
eux des étapes
et
à ménager des relais?
Ces baptisés sous-évan-gélisés, ou ces sympathisants mi-croyants,
l'Eglise n'a-t-elle
pasà
leur
communiquer lalumière qu'ils attendent
et la grâce quipeut
lestoucher
à travers des signes quileur
soient accessibles?
Ces signes ne
manquent
pas, mais ils ne sont pas nécessaire-ment pour
eux ceux quel'Eglise
dispense à ses fidèles comme les plus richeset
les plus saints.La fête
chrétienne
se caractérisepar un
secondtrait qu'il
ne nous
faut
jamaisoublier.
Les signes sensiblesdont
se com-pose la célébration et
par
lesquelss'expriment
la fête ne nous intéressent pas en eux-mêmes, mais dans la mesure où ils nous servent àentrer
dans lejeu
invisible du Dieu Sauveur. Je veux direpar
exemple que, dans laliturgie,
on nechante
paspour
faire de la musique,et
que la croix la plus précieusepour
laprière
ducroyant n'est
pas nécessairement celle qui a le plusde valeur
marchande
ouesthétique. Pour être grand
et festif, le cultechrétien n'a
pas besoind'utiliser
toutes les valeurs humaines quel'homme peut
légitimementapprécier
comme telles. Elles ne sont que signes et passage.C'est-à-dire que nous sommes
battus d'avance
si nous pré- tendons, dans la fêteliturgique, rivaliser
avec la fête mondainepar l'attrait
du spectacle, les performancesartistiques
outout autre intérêt d'ordre humain,
même noble. Lavaleur litur-
gique
d'un
signe netient
pas à sa masse, ou à sa richesse, à safaculté de
piquer
la curiosité ou deprovoquer l'émotion,
maisà son pouvoir de
faire entrer
les fidèles en communion avec leSeigneur. Ainsi,
lorsqu'une
foule afflue au cinémad'en
faceet qu'un
minusculetroupeau s'égrène
versl'église,
on sedit qu'une
nef combledonnerait
untout autre sentiment
de lavitalité
del'Eglise
à ceux du dedans et à ceux du dehors. Mais en réfléchissant ons'aperçoit
que le signe del'Eglise
dans le monden'est
pas directement fonction du plus ou moinsgrand
nombre des baptisés —bien
que ce signeimporte
— maisqu'un petit
noyau de vrais chrétienspeut
témoigner parfois plus et mieuxqu'une
masse amorphe. On se demande encoresi nos fidèles,
habitués
aux spectacles riches et variés de la télévision, à la musique dehaute qualité
de la radio et des disques, peuventêtre
encore intéresséspar
ledéploiement
vêtuste
de nosprétendus
fastesliturgiques ou par
les exécutionslaborieuses
de nos chorales?
Mais, ilfaut bien
leconstater, l'homme d'aujourd'hui qui cherche un vrai
spectacleou
unvrai concert ne viendra
pas ledemander
àl'Eglise,
commeil a pu
lefaire au moyen
âge.Notre
sociétélui
offreplus et mieux
dans legenre. En réalité,
les mystèreschrétiens doivent être célébrés dans l'assemblée
descroyants
aveccette beauté transparente qui,
lessoulevant
au-dessusd'eux-mêmes,
lesporte, bien au-delà
des signes sensibles,ornements
oumélodies,
jusqu'aux splendeurs
quesaisit la
foi.3.
Sobriété
etfestivité
dela célébration.
a Ici, pourtant, commencent
lesvraies
difficultés:
les signesde
la liturgie, doivent être
vraiset parlants pour
ceuxqui
yparticipent. Qu'est-ce
àdire ?
Une
singulière
exigence de lavérité
semanifeste aujourd'hui
dans
la liturgie, spécialement
chez lesjeunes, par un désir
dedépouillement,
desobriété et
desimplicité dans
lesrites.
Onsent
le besoind'ôter le décor
accessoireou conventionnel, d'éviter
lessurcharges qui masquent
l'essentiel:
dégagerun
autel monumental et encombré pour qu'apparaisse la table du
sacrifice;
décharger
les textes sacrés de mélismesparasites
oud'harmonies étouffantes pour
que passe laparole libératrice;
réduire
lesdétails cérémoniels
del'eucharistie pour qu'on
saisisse
clairement
les gestesfondamentaux du Seigneur,
quiprit du pain, dit
uneprière d'action
de grâce,rompit
lepain, et
ledonna
à ses disciples en disant:
« Ceci est mon Corps. »Il faut qu'on voit l'accomplissement
del'ordre du
Seigneur :« Faites
ceci en mémoire
de moi. » Cette nécessité estfortement perçue par
lesmeilleurs
de nos fidèles, ceuxqui
saventou pressentent le trésor
caché sous les signes,qui
yont déjà goûté et en ont
faim.Elle
est aussidans l'esprit du
Concilequi
déclare:
« Lesrites manifesteront
unenoble simplicité, seront d'une brièveté remarquable et éviteront
lesrépétitions
inutiles
;
ilsseront adaptés
à lacapacité
des fidèleset, en
géné-ral,
iln'y aura
pas besoin denombreuses explications pour
lescomprendre
» (art. 34).
Mais en
même temps, pour
que cesrites, ramenés
àleur
vérité transparente,
soientpleinement
«parlants
», il nousfaut restaurer une célébration commune,
vivanteet
festive. LaConstitution, parlant
de lacélébration liturgique
detype
solen-nel,
lacaractérise
moinspar un ensemble
derites plus
abon-dants ou plus compliqués
quepar
uneexpression plus totale
de l'assemblée
:
«L'action liturgique présente
une forme plus noble lorsque les offices divins sont célébrés solennellementavec chant, que les ministres sacrés y
interviennent
et que lepeuple
yparticipe
activement »(art.
113). Lacélébration
la plus festiven'est
pas celle où il y a le plus de rites, mais celle où le mystère est le plus «participé
».Une telle
participation
detout l'homme, extérieure
et inté-rieure,
appelle évidemment des gestes, des chants, des symbo- les qui ne seréduisent
pas à des schèmes ésotériques ou à des concepts algébriques.Il leur faut
de lachair,
durythme,
de la couleur, une force émotive de bonaloi
et une réellevaleur
sociale.
Pour
cet aspect de renouveau de lacélébration litur-
gique, nous sommes assez démunis. Nos fidèles occidentaux contemporains, sensibles à uncertain dépouillement
et à la vérité nue —d'ailleurs
quelquepeu teintée d'intellectualisme
— le sont beaucoup moins aux divers aspects de
l'expression
à la fois personnelle et commune
qu'implique
la fête. Nous nousheurtons
àtoute
une série deruptures
et de divorcesdont
nous sommes victimes.
Par
exemple, on ne concilie pas facile- ment une démarche personnelle et une actioncommunautaire,
comme communier et
chanter;
on ne voit pas,pour
l'engage- mentintérieur,
la nécessité de son expressionextérieure,
comme de
chanter pour prier
plus intensément. Laproposition d'une
chose belle dans le culte, comme unearchitecture
ou une musique, nousinduit
plus spontanément à uneapprécia-
tiond'ordre
esthétique de ces élémentsplutôt qu'à l'attitude
spontanée qui fait
adorer
dans lelieu
saint oujoindre
sa voixau chœur
qui chante. L'observance cérémonielle etrubricale
des rites nous semble souvent une entrave à
notre libre entrée
dans
l'action
sacrée, etc. Reconnaissons que nous et nos fidèles sommes le plus souvent de médiocrescélébrants..
Car,
pour
bien célébrer, ilfaudrait
savoirs'exprimer; et pour s'exprimer
ensemble, ilfaudrait
avoir un langage com-mun;
enfin,pour s'exprimer
dans la communauté ecclésiale, ilfaudrait
savoir le langage nouveau que Dieu est venurévéler
etapprendre
àl'homme.
Il
yaurait
beaucoup à dire sur ces trois points. Je les illus-trerai
seulementpar
trois exemples. Savoir s'exprimer:
com-ment demander à un homme de
chanter
son action de grâce à la Préface et au Sanctus, si jamais dans sa vie le chant nelui
monte aux lèvrespour traduire
saplénitude d'être.
Savoirs'exprimer
geste aussiriche
ensemble:
commentretrouver
dans la messe unque celui de la réconciliation avant la commu- nion jadis exprimé
par
le baiser de paix, sinotre culture
nenous
offreaucun
usagepleinement acceptable pour
le signifier?
Savoir le
langage
de Dieu: comment prier
avec les motset
les images des
psaumes,
sil'on
a étécatéchisé
dansun tout autre langage
quecelui
dela Bible et
sil'on
aappris
àprier
avec des
formules absolument étrangères
à celles del'Ecriture
Sainte ?
4. A
quoi tient la vérité
significative desrites ?
Nous
rendons volontiers
lesrites responsables
del'inadapta-
tion
dela liturgie. Je ne nie
pasqu'il
yait
là desproblèmes, et nous
devons enporter
le souci, avectoute l'Eglise qui
cher-che à les
adapter.
Mais enréalité,
laplupart du temps, c'est
d'abord l'homme que nous
sommesqu'il faudrait mettre
enquestion.
Nous
cherchons
àjuste titre
desrites
vrais. Maisqu'est-ce que
celaveut
dire? D'abord,
lesalut
que Dieu ymet
enœuvre
esttoujours vrai. D'autre part,
les choses de cemonde
que leChrist
—ou l'Eglise
—a
choisiespour
nous communi-quer
sesmerveilles,
commel'eau et
lepain,
lalumière
oula musique, sont
deséléments
dela nature également
vrais dansleur ordre. S'il
y aune faille,
elle estailleurs. Elle ne peut être
que dansl'esprit
del'homme, pour lequel
seul une chosepeut devenir
signed'autre
chose.L'eau n'est
signevrai d'une
nouvelle naissance que pour
celuiqui croit au Christ
ressus-cité.
Lavérité d'un
signen'est
pasenfermée
dansla
chosesignifiante comme
un bijou
dansun écrin.
La chosepeut
seu-lement éveiller plus ou
moins de résonances dansl'homme;
mais le passage à sa signification
dépend toujours
del'esprit.
Si
je parle français et qu'un étranger ignorant
le français seplaint
dene
pas mecomprendre, la faute n'en
est pasaux
mots que
je prononce,
maisau fait
quemon interlocuteur ignore ma langue. Et
si vous merétorquez que, pour
mefaire comprendre, je n'ai qu'à parler
salangue,
leproblème
esttoujours
le même: pour qu'une chose soit signe, il faut être initié
à sa signification.
C'est pourquoi, pour apprendre
àcélébrer
le cultevéritable
avec les signes
du mystère révélé, il faut d'abord
nousmettre
à
l'écoute
dela Parole
de Dieu.C'est
uneillusion
decroire que
leshommes possèdent déjà
dansleur
langage dequoi exprimer
les mystères révélés.En
effet,l'intelligence naturelle
des signes de ce
monde,
comme lebain du renouveau ou
lerepas
del'amitié,
sielle
estun point
dedépart, ne
suffit pas.Il faut encore apprendre comment Dieu
afait
de cesréalités
humaines, au cours de
l'histoire
dusalut,
le signe de ses mer- veillespour
les hommes. Bien plus, lesentiment
religieux qui monteau cœur
detout
homme à certains moments sacrés de la vie, comme la naissance ou le mariage, la souffrance ou lamort,
constitue unappel au
salut. Mais il ne trouve savraie
signification que lorsque
la
foi a été éclairéepar
larévélation
de Jésus-Christ
mort et
ressuscité, vivant dans son Eglise.Evangéliser,
c'est
enseigner un langage nouveau:
le langagede Dieu dans
l'homme.
Ajoutons enfin quel'expérience
indi- viduelled'une
vraieprière au
Christ nepermet
pas encore la célébration.Il faudra
aussi cette expérience communed'une
assemblée devenue familière des
rites par
lesquelsl'Eglise
exprime
la
venue du Sauveurau milieu
de sonpeuple.
Une célébration vraie et festive du cultechrétien
nepeut être
quel'aboutissement d'une révélation
etd'une initiation.
Dans laliturgie, c'est l'homme
nouveau, recréé àl'image du Christ,
qui
s'exprime.
5. Conclusion.
Je me rends
tout
àfait
compte que,durant
cettepremière partie, au lieu
demettre
envaleur
lessplendeurs
de laparti-
cipation à laliturgie, j'en ai surtout marqué
les difficultéset
les exigences.
C'était
afin derappeler
quelques vérités qui semblent spécialementimportantes
àl'heure
actuelleet
que jerésumerai ainsi :
1° La
restauration
du culteliturgique
dépendd'abord d'une
recrudescence de
l'action
évangélisatrice etd'un renouveau
dela
prédication biblique,
faute de quoi lacélébration la
plusparfaite restera
privée de son seulintérêt
essentiel: trouver
le salut
par
la foi en Jésus-Christ qui agit dans les mystèresdu
culte.2°
Il
nefaut
pasattendre
de la seule célébration des actions liturgiques pleines — les sacrements et la messe, même res- taurés dans leursrites
— la solution à tous les problèmes pastoraux quenousposent
nos assemblées actuelles. Nous avonsaussi besoin
d'autres
types d'assemblées, plusimmédiatement
accessibles aux moins croyants et aux moins
instruits.
Des réunionset
des fêtes,partant
de ce que les hommes ici réunischerchent, de ce
qu'ils
peuvent saisir etexprimer,
devraientleur
annoncertoujours
plus explicitement Jésus-Christ et les acheminer progressivementjusqu'aux
signes sacrés del'Eglise.
3°
Il
existeune critique simpliste
oufallacieuse du
langagebiblique
etdu
symbolismerituel
dela liturgie, rendant
les mots ou les chosesresponsables d'une
non-significationqui
sesitue
enréalité et principalement
dansl'homme. Il
esttrès
facile de
prendre d'autres
mots ou dechanger
lesrites;
maisaprès
cela onn'aura rien résolu d'essentiel! Plus encore qu'à
des
rites,
faciles àréformer s'il
en estbesoin, la responsabilité
d'une liturgie étrange revient
ànotre culture,
ànotre
pédago-gie
religieuse
et ànotre pastorale d'ensemble. Il
nousfaut
découvrir
dans leFrançais
de 1964,comment l'homme naturel, religieux, un peu chrétien, pourra entendre
etassimiler
laParole
deDieu pour
que,l'ayant accueillie
dansla
foiet reçue
dansl'Eglise,
il yréponde
avectout
sonêtre
dans celangage,
«devenu
» enfinchrétien, qu'est la célébration litur- gique.
II
LES MANIFESTATIONS DE LA PRÉSENCE DU SEIGNEUR
DANS L'ASSEMBLÉE CÉLÉBRANTE
Beaucoup d'autres
réflexionspourraient utilement être
fai-tes à
propos
duculte
enesprit
dansun peuple
en fête. Maisje voudrais prendre maintenant
unetoute autre
voiepour illustrer
ce mêmesujet,
enenvisageant simplement
le dérou-lement
de la messe sousun aspect
que nous suggèrel'article
1de la
Constitution liturgique.
Vous vous souvenez de ce
beau texte
del'article
7 :Le Christ est toujours là auprès de son Eglise, surtout dans les
actions liturgiques. Il est là présent dans le sacrifice de la messe, et dans la personne du ministre, le même offrant maintenant par le ministère des prêtres, qui s'offrit lui-même sur la croix ; et, au plus haut point, sous les espèces eucharistiques. Il est là présent par sa vertu dans les sacrements au point que lorsque quelqu'un baptise,
c'est le Christ lui-même qui baptise. Il est là, présent dans sa parole, car c'est lui qui parle tandis qu'on lit dans l'Eglise les saintes Ecri- tures. Enfin il est là présent lorsque l'Eglise prie et chante les psau-
mes, lui qui a promis
:
« Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis là, au milieu d'eux.Au
premier abord
onpeut
sedemander
en quoi cegrand texte d'allure théologique
intéresse lacélébration
dans sondéroulement extérieur. Et pourtant, quand
on yréfléchit,
lapremière
chose quedoit assurer la pastorale liturgique, n'est-
ce pas de réveiller la foi des
participants
aux réalités sans lesquelles touteliturgie
ne serait que vaine cérémonie exté-rieure
? N'est-ce pas deprocurer
cette vive conscience que dans chaque signe del'action
sacrée, le Christ Sauveur estlà,
présent et agissant ?Or la célébration de la messe devrait
être
la plus merveil- leuse pédagogiepour aider
les fidèles à percevoir les différentsaspects de ce mystère en
leur
découvrant le Seigneur succes- sivement dans l'assemblée, dans sonprésident,
dansl'annonce
de la parole, dans le sacrifice eucharistique et dans la com-
munion. Est-ce si difficile à
saisir ?
1. Découvrir
le Seigneur
dans l'assemblée.La messe commence
par
un rassemblement de croyants, réu- nis au nom deleur
foiau
Christ. Enentrant
dans l'église,c'est d'abord
dans les autres baptisés, dansleur
ecclesia, c'est-à-dire dansleur
rassemblement,qu'ils
découvrent le Seigneur, comme dans les membres de son Corps visible.Quittant la rue
et
le monde profane, le chantd'entrée
doitles saisir et les
nouer
en communauté de foi.Il
veut exprimerl'unité
du Corpsqu'ils
forment; il veuttraduire
dans la fêteleur
reconnaissance joyeuse duretour
du Seigneur parmi eux.Pendant
cechant,
le célébrantentre
avec ses ministres:
lecorps
et
l'assemblée reçoit comme sa tête. Toute messe qui commenceraitpar
simpleaddition
matérielled'individus au
furet à mesure de
leur
arrivée, sans signe de reconnaissance de la présence du Seigneur dans les frèresmanquerait
un pre- mier signe de vérité. Quant à l'expression festive de cette vérité, elle est fourniepar
lechant
unanime del'assemblée;
car, par le chant commun,
c'est
dans la voix des autresqu'on perd
et retrouve sapropre
voix.Il
est juste, comme on l'es- père pour bientôt, que le célébrant et ses ministres ne sous-traient
pasleur
voix à celle de l'assembléedurant
le chant inaugural pour faireautre
chose, maisqu'ils
yprennent part.
La procession
d'entrée,
avec son chant, est le premierrite proprement
dit de la messe, mais iln'est
pas le seul élémentqui permette de découvrir le Seigneur dans l'assemblée. Celle-
ci doit
apparaître
dès le début comme le corps organique de l'Eglise de Dieu, spécialementpar
les services et fonctions personnellesqu'elle
implique.Le premier service de l'assemblée est celui de l'accueil, jadis rempli
par
les diacres et les diaconesses, puispar
des por-tiers. L'accueil
estd'une très grande importance pastorale
sil'on veut lutter contre l'anonymat destructeur du
signe dela communauté. Chaque baptisé, même
— etsurtout
—étranger, devrait
sesentir accueilli personnellement
dans une assemblée defrères.
Nousne
sommesplus
ici-bas desétrangers ou
desitinérants. On voit revivre
iciet
là lafonction
desportiers, qui accueillent, renseignent, placent, donnent feuilles ou livres.
Mais cela
reste encore très sporadique.
Un
second service dela nef
estcelui
duchant. C'est la
fonc-tion de la chorale. Déjà le chant d'entrée requiert
la scholapour amorcer, alterner, prolonger
lechant
dela
foule.C'est un élément juste,
dansla mesure
où, sans sesubstituer au chant du peuple, il
lesoutient et
lecomplète. C'est
aussiun élément
festifévident.
Maispeut-être, au lieu
de longs mélis- mesauxquels
noscontemporains sont
moins sensibles,une
poly-phonie simple
—dont
laliturgie
slave nousdonne
des exem- plestoujours
goûtés —mettrait mieux en valeur
lariche
diversité
dansl'unité du corps chantant
del'assemblée et
del'Eglise
enfête.
Un
troisième
service dela nef
est celui desoffrandes.
Re-cueillir
lesoffrandes
des fidèlesn'est
pas, de soi, une fonc-tion sacerdotale.
Lemoment
decette offrande n'est
pasnon
plus nécessairement
àpartir du Credo.
Onaimerait
que cesoffrandes soient recueillies
demanière humaine et religieuse
dansl'assemblée pour manifester
lelien mystérieux du
donsacré fait par l'homme
àDieu,
avec ledon
sansprix
quel'on vient
derecevoir de Dieu.
Onpourrait
encorerecueillir
audébut
dansl'assemblée quelques intentions
deprière intéres- sant la communauté qui pourraient lui être communiquées après l'Oratio fidelium.
2.
Manifestation du Seigneur dans
leprêtre célébrant.
La
procession d'entrée s'achevant,
lecélébrant
vavénérer
l'autel, autre
signe dela présence du Seigneur, qui ne pren- dra tout
sonrelief
que dansla deuxième partie
de la messe.Le
célébrant
clôt lerite d'entrée par l'oraison
de la Collecte.C'est
lepremier acte pleinement hiérarchique et
commu-nautaire
dela célébration, où
semanifeste plus clairement
laprésence du Seigneur
dans leprêtre célébrant, tête
del'as-
semblée.
Saprésidence n'est
pas celle dela domination,
mais celledu serviteur
etdu médiateur. Il prend l'initiative
dudialogue
enappelant en
tous laprésence du
Seigneur:
« LeSeigneur
soit avec vous. »Il reçoit
enréponse
lademande
du peuple
pour qu'il
soit lui-même assisté de Dieu dans son ministère spirituel:
«Et
avec votreesprit.
» Puis il va,comme
médiateur, formuler
laprière
de l'ecclesia, que celle-ci ratifiera de son Amen.Ce salut
n'est
célébré en vérité que si le geste et laparole
véhiculent quelquechose. et il n'est
digneet
festif qu'avecle chant. Quoi de plus sinistre que ces paroles informes
:
«
Oremus.
Amen » ?D'autre part
laprière
commune sera possible, l'Amen de tous serapleinement
conscient et juste lorsque son messageatteindra directement
l'assemblée danssa langue. La signification de la présence du Seigneur dans la personne du célébrant, tête de l'assemblée,
rappelle
enfinqu'il
occupe une placeprésidentielle,
quin'est
pas encorel'autel.
Le
rite d'entrée n'est qu'une introduction
à la célébration:
un
chant,
uneprière. Il
ne faut pas y rester un temps déme-suré ni
majorer
la célébration du Kyrie — moinsimportant
que
l'Oratio
fidelium aprèsl'homélie
— ou le Gloria, sinon aux grandes fêtes.A propos du
premier
salut du célébrant (Dominus vobis-cum),
uneremarque
s'impose concernant les dialogues, accla- mations, monitionsdont
est parseméel'action liturgique.
Elles sont la base de l'expression vivante de l'assemblée célébrante.Elles sont vraies en ce qu'elles véhiculent
et
soutiennentla
communication continuelle del'action
sacréeentre
le sanc-tuaire et
la nef,l'initiative
venant du côté sacerdotal etla
réponse jaillissant prompte, disponible, active detout
le peu- ple. Elles sont aussil'élément premier
de la festivité du culte en ce qu'ellestraduisent
et concrétisentl'esprit
commun quianime l'assemblée.
Il
est àcraindre
que lapratique
exclusive- ment parlée de ces dialogues, et dans une langue dont les motsn'ont
plus de prise directe sur la sensibilitéet l'intelligence,
nous ait fait
perdre
de vuel'importance
communautaire decet élément cultuel. Ce serait une illusion que de
chanter
des pièces secondaires en se
bornant
àréciter
ces dialogues,comme c'est le cas absolument
courant
dans les messes luesavec chant. Quelle chute lorsque après un chant
d'entrée
unanime et un Kyrie
litanique
le célébrantentre
enjeu par
une parole sans noblesse et que le peuple
répond
de manière amorphe!Il
est vrai que la démonstration de ce quej'avance
voudrait souvent des assemblées moins endormies et moins lointaines que les nôtres, plus avides deprendre part
à cequi se passe et plus intégrées dans l'essentiel. Mais on a telle- menttiqueslongtemps occupéparallèles, traductionsnos assembléesen doublage, explicationsavec des ersatz
:
super-can-posées, avis
sous-titrés, qu'il
nousfaut réapprendre
laprise directe sur
lemystère liturgique.
Nous avonslà
une clé.3.
La venue du Seigneur dans
saParole.
Le
rite d'entrée terminé,
touss'étant
assis —et
lecélébrant
en
tête
del'assemblée
—un grand
silence sefait.
Tous lesyeux convergent
vers lelieu
deslectures
où leSeigneur
vavenir
à sonpeuple
dans saParole.
Lecélébrant lui-même, qui
est aussiun baptisé, doit être
àl'écoute
de laParole
de Dieu.Cette
nouvelle présence
duChrist
dansl'assemblée veut, pour être perçue, un lieu visible, architecturalement prévu,
élevéet central. Elle veut un livre
sacré etun vrai ton
de procla-mation
:lecture solennelle ou,
àbon
escient,cantillation.
La
progression
dela pénétration du Verbe sauveur
dansl'assemblée
est signifiée demanière remarquable par
les élé-ments
successifs dela liturgie
de laParole. Tout d'abord l'épî- tre, lue par un
simplelecteur,
sansacclamation ni préalable ni
conclusive.Puis
lepsaume
—rappelons
que legraduel
estessentiellement une lecture scripturaire
—transmis par un autre lecteur au
mêmeambon;
mais celecteur
estun
psal-miste
quichante; et cette lecture inclut une réponse du peuple par un refrain. Déjà
laparole
«prend
» dansl'assemblée;
elle susciteune réponse
descroyants et instaure
commeun dialogue entre Dieu et
sonpeuple. Ensuite vient l'évangile, qui s'en- toure
de solennité: délégation du diacre par la bénédiction demandée
aucélébrant
(ou venuedu célébrant lui-même), procession
avecacclamation
del'alléluia,
encens,acclamation du peuple avant
lalecture
(«Gloire
àtoi,
Seigneur»), puis
annonce solennelle
de laBonne
Nouvelle — quepeut
aussiconclure une acclamation
comme:
« Louange àtoi, Seigneur
Jésus. » Enfin
c'est le célébrant lui-même qui vient
enper-
sonnerompre
lepain
de laParole, monnayant l'Ecriture
dans
l'homélie, pour
que tous etchacun,
même lesplus
pau- vres,soient nourris.
Pour
que cetteadmirable progression
soitparlante, il faut
unerestauration du graduel,
avecun psalmiste
àl'ambon et un refrain méditatif
dupeuple. Il faut
quel'alléluia
éclatecomme
acclamation processionnelle au livre
des évangileset
que tous
puissent
enreprendre la mélodie. Il faut
quel'homé- lie s'enchaîne
àl'évangile,
sanssolution
decontinuité.
Comme
dernier temps
de laliturgie
de laParole
etdéjà préparation
à laliturgie eucharistique, la Prière
des fidèles,«