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[Compte-rendu de :] Gilbert de Terssac et Jacques Mignard, les paradoxes de la sécurité. Le cas d'AZF
BOURRIER, Mathilde
BOURRIER, Mathilde. [Compte-rendu de :] Gilbert de Terssac et Jacques Mignard, les
paradoxes de la sécurité. Le cas d'AZF. Revue française de sociologie , 2013, vol. 54, no. 3, p. 609-612
Available at:
http://archive-ouverte.unige.ch/unige:86884
LES LIVRES
Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.) | « Revue française de sociologie »
2013/3 Vol. 54 | pages 597 à 620 ISSN 0035-2969
ISBN 9782724633405
Article disponible en ligne à l'adresse :
--- http://www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2013-3-page-597.htm --- Pour citer cet article :
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« Les livres », Revue française de sociologie 2013/3 (Vol. 54), p. 597-620.
DOI 10.3917/rfs.543.0597
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Beckert (Jens), Aspers (Patrik) (eds.),The worth of goods. Valua- tion & pricing in the economy.
New York (NY), Oxford University Press, 2011, 348 p., $ 45.
The worth of goodsconstitue un point d’étape important au sein de la littérature qui s’est développée en sociologie depuis u n e t r e n t a i n e d ’ a n n é e s a u t o u r d e s processus de construction de la valeur économique. Deux termes anglo-saxons particulièrement en vogue dans la socio- logie économique récente servent de cadre conceptuel à l’introduction rédigée par Patrik Aspers et Jens Beckert comme à l’ensemble de l’ouvrage. Le premier terme, «valuation», qui n’a pas de véri- table équivalent en français, sert à dési- gner à la fois le processus d’évaluation visant à attribuer une valeur (à un objet, une personne, une pratique ou une situa- tion), le processus de valorisation consis- tant à produire de la plus-value et le processus de formation des valeurs qui irriguent la société, trois processus au cœur de l’ouvrageTheory of valuationde J o h n D e w e y , r é c e m m e n t t r a d u i t e n France (La formation des valeurs, La D é c o u v e r t e , 2 0 1 1 ) e t d e l ’ o u v r a g e c o l l e c t i f d i r i g é p a r F r a n ç o i s V a t i n (Évaluer et valoriser, Presses Universi- taires du Mirail, 2013). Le second terme,
«worth», lui aussi propre à la langue anglaise, a été utilisé pour traduire la notion de «grandeur» lors de la parution des Économies de la grandeur de Luc Boltanski et Laurent T hévenot aux États-Unis (On justification : economies of worth, Princeton University Press, 2006). Il a été repris et développé par David Stark (qui a rédigé la postface de ce livre) dans son ouvrage The sense of dissonance pour désigner l’enchevêtre- ment entre valeur économique et valeurs sociales et sortir du « Grand partage » entre économie et sociologie (The sense of dissonance. Accounts of worth in economic life, Princeton University Press, 2009). Ces deux termes constituent ainsi des passerelles entre la sociologie é c o n o m i q u e f r a n ç a i s e d e s t r e n t e dernières années (à laquelle les auteurs
de l’introduction rendent hommage) et les travaux qui se développent actuelle- ment aux États-Unis comme en Europe autour de la valuation.
L’introduction de l’ouvrage, rédigée par Aspers et Beckert, offre une synthèse utile et efficace des débats structurant la s o c i o l o g i e é c o n o m i q u e a u t o u r d e s processus sociaux de construction de la valeur économique, et en particulier de la valeur marchande. Trois dimensions des processus devaluationmarchande ressor- tent plus particulièrement de cette intro- duction. Tout d’abord, la valuation marchande se présente comme une opéra- tion complexe dès lors qu’elle vise à réduire à une valeur marchande une pluralité de valeurs alternatives, voire conflictuelles. La deuxième dimension concerne l’incertitude inhérente aux processus de valuation qui découle en g r a n d e p a r t i e d e c e t t e p l u r a l i t é d e valeurs. Pour contrôler cette incertitude, les acteurs du marché ont recours à deux types de dispositifs antinomiques : d’une part les dispositifs de standardisation qui inscrivent le bien dans une échelle de valeur consensuelle ; d’autre part les dispositifs de jugement étudiés par Lucien Karpik et les logiques statutaires mises en avant par Aspers, qui rattachent la valeur du bien à celle des échangistes (producteurs, consommateurs, prescrip- teurs). La troisième dimension concerne enfin la place particulière qu’occupent l e s p r i x a u s e i n d e l a v a l u a t i o n marchande. Si, aux yeux des écono- mistes, le prix de marché épuise la valeur économique au sens où il la résume et la résout parfaitement, cet ouvrage offre de multiples exemples où prix et valeur économique se distinguent, soit qu’il y ait des prix sans marché (partie 1), soit qu’il y ait des marchés qui fonctionnent sans prix (partie 2), soit encore que les prix de marché tendent à s’autonomiser vis-à-vis de cette valeur économique (partie 3).
La première partie de l’ouvrage s’inté- resse à ce que Margaret J. Radin appelle les
« marchandises contestées » (Contested commodities. The problem with trade in sex, children, body parts and other things, Harvard University Press, 2001).
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Les différents chapitres mettent en lumière les tensions, les résistances mais aussi les accommodements que suppose l’application d’unevaluation marchande à des « objets » qui échappaient jusqu’alors au marché. Qu’il s’agisse de donner un prix à la nature après la marée noire provoquée par le naufrage de l’Exxon Valdez en Alaska (Marion Fourcade), d’évaluer un article scientifique (Karpik) ou encore de garantir des conditions éthi- ques de production dans le cadre du commerce équitable (Peter Gourevitch), ces trois chapitres montrent les formes de résistances culturelles auxquelles se heurte lavaluation, dès lors qu’elle vise à ramasser dans un prix des valeurs irré- ductibles (c’est-à-dire à la fois plus larges et en partie antinomiques) au marché ; mais loin de considérer cette valuation comme impossible, ils explorent les multiples dispositifs métrologiques et les conventions qui la rendent possible et la soutiennent. La valuation apparaît dans ces différentes contributions comme un processus dialectique mettant en tension ces dispositifs de mise en équivalence et de standardisation avec l’expression d’at- tachements à des valeurs culturelles et sociales échappant en partie à ce cadrage.
Cette dialectique entre valeurs et prin- cipes d’évaluation antinomiques est au cœur de la postface rédigée par Stark, qui explore à la suite de Dewey la pluralité des façons d’« apprécier » : fixer un prix (to price), montrer son attachement (to prize) ou encore rendre grâce (to praise).
La deuxième partie (à laquelle nous ajoutons le chapitre 5, rédigé par Beckert, et le chapitre 13, rédigé par Davide R a v a s i , V i o l i n a R i n d o v a e t I l e a n a Stigliani) porte sur ce que Aspers et Beckert appellent les marchés de « biens esthétiques », c’est-à-dire de biens dont la valeur est irréductible à leur simple fonctionnalité. Si cette deuxième série d’articles reprend en partie la probléma- tique de la difficile intégration des biens singuliers à une valuation marchande, elle prolonge cette question en soulignant la primauté des logiques statutaires sur la concurrence par les prix dans l’organisa- tion de ces marchés et lavaluationde ces
produits. Trois raisons expliquent l’im- portance de ces logiques statutaires. Tout d’abord, les acteurs qui interviennent sur ces marchés donnent une importance primordiale au contenu symbolique et social de ces biens, soit dans une logique de positionnement social (distinctif), soit dans une logique « imaginative » et
« totémiste », consistant à associer ces biens à des valeurs et des idéaux sociaux transcendants (Beckert). Par exemple, les Vespa commercialisées par Piaggio ne se définissent plus aujourd’hui comme de simples moyens de locomotion, mais ont acquis, au terme d’un long processus historique, le statut de véritable symbole culturel susceptible d’être mobilisé par l’entreprise pour valoriser sa marque (Ravasi, Rindova et Stigliani). De même, la surprise qu’offre un bien culturel peut ê t r e c é l é b r é e (p r a i s e) c o m m e u n e m e r v e i l l e i n c o m m e n s u r a b l e o u a u contraire être comparée à d’autres biens sur la base de son prix (price) (Michael Hutter). Ensuite, l’organisation de ces marchés esthétiques repose moins sur la concurrence par les prix que sur l’établis- sement de hiérarchies de statuts reliant les producteurs, les produits et les consommateurs. Par exemple, selon que leur «look» est défini comme « conven- tionnel » ou « artistique », les jeunes mannequins ont accès à deux marchés du travail distincts sur lesquels les niveaux de salaires et de capital symbolique varient inversement (Ashley Mears).
Cette logique statutaire explique aussi pourquoi les peintres contemporains qui vendent leurs nouvelles œuvres ont peu recours au marché anonyme des ventes aux enchères et préfèrent pratiquer la vente à prix fixes à des amateurs éclairés avec lesquels ils souhaitent entretenir des liens durables (Olav Velthuis). Enfin, Marie-France Garcia-Parpet, dans le cas d’un viticulteur du Languedoc, et Mears, dans le cas des mannequins, mettent en lumière la capacité de certains « entrepre- neurs » à circuler au sein de la hiérarchie statutaire et à jouer du capital symbolique acquis auprès de prescripteurs prestigieux (guides œnologiques, revues de mode, etc.) pour augmenter le statut et la valeur de leurs produits (le vin ou le look).
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Enfin, la troisième partie regroupe des analyses consacrées aux marchés finan- ciers. Ces « marchés par excellence » cons- tituenta prioriun contrepoint aux marchés précédemment étudiés, tant la valeur y semble se réduire et se résoudre au prix ; pourtant les études développées dans l’ou- vrage mettent au jour les nombreuses incer- titudes des opérateurs du marché sur la capacité des prix à traduire la valeur écono- mique et à orienter seuls les conduites. Le chapitre d’Akos Rona-Tas et Stéphanie Hiss, sur la crise des «subprimes», et le chapitre de Christopher Yenkey, sur la campagne de promotion accompagnant l’entrée en bourse d’une entreprise kenyane, analysent ainsi la pluralité et l’in- complétude des dispositifs (de notation dans le premier cas, de marketing et de publicité dans le second) visant à « objec- tiver » et « certifier » la valeur boursière d’un produit financier, ils montrent en quoi ces dispositifs, censés authentifier la
« valeur économique fondamentale » d’un produit financier, alimentent en réalité une bulle spéculative dans laquelle le prix tend à s’autonomiser vis-à-vis de cet ancrage. À cette incertitude sur la « valeur » des biens financiers s’ajoute une incertitude sur les activités de valuation des traders. Ainsi, Charles Smith décrit la dimension profon- dément « expérimentale » de l’activité des traders qui interviennent sur les marchés d’options : loin d’appliquer mécanique- ment un modèle ou de s’appuyer sur des routines, ces opérateurs naviguent à vue, adaptant en permanence et de manière réflexive leur position à leur « apprécia- tion » située du marché et de ses évolu- tions. Dans ces trois études, les prix ne sont donc plus pensés comme les reflets fidèles d’une valeur économique préexistante, mais bien plutôt comme les produits incer- tains et provisoires de mesures, de promesses et d’explorations.
E n s o m m e , T h e w o r t h o f g o o d s propose un utile panorama des recherches menées autour de la valuation et offre une série de concepts et de cas empiri- ques susceptibles d’éclairer la diversité et la complexité des mécanismes de produc- tion de la valeur économique. Mais en raison de la richesse des perspectives proposées, cet ouvrage laisse un certain
nombre de questions ouvertes. Une première question concerne la spécificité des marchés étudiés. Si les marchés de produits « éthiques » (e.g. commerce équitable ou assurance-vie), « esthéti- ques » (e.g. art, mode ou vin, etc.) et financiers apparaissent comme des lieux d’observation privilégiés pour étudier la dimension symbolique et sociale de la valuation marchande, on peut s’inter- roger avec Patrik Aspers et Jens Beckert sur leur capacité à fournir un cadre heuristique pour penser d’autres marchés de produits plus « ordinaires ». La distinc- tion entre dispositifs de jugement et dispositifs de standardisation recoupe-t-elle la distinction entre marchés de « biens esthétiques » et marchés de « biens indus- triels » ou bien s’applique-t-elle, dans diverses proportions, à tous les marchés ? Et, dans ce second cas, comment ces deux types de dispositifs s’articulent-ils concrè- tement dans les opérations devaluation? La seconde question porte quant à elle sur les dimensions non marchandes de la valuation économique. La lecture des différentes études regroupées dans l’ou- vrage révèle à quel point le marché n’est qu’une des scènes ou un des moments de lavaluation d’un produit, qui prend bien souvent sa source en amont (ou en paral- lèle) du marché, dans les organisations (productives ou non), et en aval, dans les actes de consommation. Dans ce contexte, comment penser l’articulation entre les modalités devaluationéconomique « hors marché » et la valuation marchande ? Faut-il penser ces différentes modalités de valuation comme autant d’étapes d’une même chaîne aboutissant à la « sanction du marché » ou au contraire comme des scènes gouvernées par des principes diffé- rents, voire contradictoires, et dont la continuité serait loin d’être acquise ? Loin de minimiser l’intérêt de l’ouvrage, ces questions visent bien plutôt à souligner l’ampleur du chantier ouvert par la socio- logie économique de lavaluation, auquel The worth of goodsapporte une contribu- tion importante.
Étienne Nouguez Centre de sociologie des organisations Sciences Po-Cnrs
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B o n n e v a l ( L o ï c ) , L e s a g e n t s immobiliers. Pour une sociologie des acteurs du marché du logement.
Lyon, ENSÉditions, 2011, 256 p., 26 €.
L’ouvrage que Loïc Bonneval consacre aux agents immobiliers propose d’aborder la question du logement dans sa dimen- sion marchande. Si la théorie économique a produit un nombre important de travaux portant sur les dynamiques de prix ou des logiques d’achat et de vente de biens immobiliers, les sociologues ont souvent privilégié l’angle de la sociologie urbaine ou des politiques publiques pour réfléchir aux questions relatives au logement.
Dans une perspective de sociologie écono- mique, Bonneval s’intéresse aux agents immobiliers en tant qu’intermédiaires de marchés. En s’interrogeant sur le rôle de ces acteurs économiques dans l’apparie- ment de l’offre et de la demande de biens immobiliers, le livre questionne plus largement la façon dont le travail marchand de ces agents contribue à construire et structurer le jugement et les choix résiden- tiels des ménages.
T i r é d e s a t h è s e , l ’ o u v r a g e d e Bonneval porte sur les agents immobi- liers de l’agglomération lyonnaise entre 1990 et 2007 et s’appuie sur un matériau qualitatif (37 entretiens, dont 26 effectués auprès d’agents immobiliers, auxquels s’ajoutent un terrain d’observation de deux semaines et demie dans une agence immobilière et un travail d’archive) et quantitatif (une base de données réalisée à partir de 268 questionnaires envoyés à des agents immobiliers en France). Les trois parties du livre déclinent les moda- lités concrètes du travail d’appariement de l’offre et de la demande réalisé par les agents immobiliers.
Dans une première partie, Bonneval trace les contours du métier d’agent immobilier. Un bref exposé du cadre institutionnel conduit l’auteur à rappeler que le métier d’agent immobilier est organisé autour de règles formelles qui gouvernent à la fois l’entrée dans la profession (soumise à l’obtention d’un diplôme ou d’une expérience en tant que collaborateur) et les pratiques de négoce
(qui doivent être formalisées sous la forme d’un mandat). Les organisations syndi- cales successives ont joué un rôle structu- rant à cet égard puisqu’elles ont contribué à définir les pratiques légitimes de la profession tout au long du XXesiècle.
L’auteur propose ensuite une typologie des agences immobilières qui l’amène à distinguer les agences franchisées, les agences indépendantes anciennes ou récentes et les agences généralistes. Cette première partie est complétée par un chapitre plus ethnographique dans lequel il identifie les deux tâches essentielles composant le travail d’agent immobilier en amont de la relation commerciale : la pige et la prise de mandat. La première, qui consiste à dépouiller les annonces immobilières, permet d’appréhender la façon dont les agents sélectionnent les biens immobiliers dont ils souhaitent obtenir la charge. Ce mécanisme de sélection serait adossé à deux critères, selon Bonneval : la proximité géogra- phique du bien à l’égard de l’agence, et le prix. La seconde pratique constitue l’un des enjeux majeurs du métier puisqu’elle initie l’intermédiation. Elle fait ainsi l’objet de stratégies de la part des agents, qui doivent justifier l’engagement de la relation commerciale.
La deuxième partie porte sur les tech- niques mises en œuvre pour capter l’offre et la demande. L’auteur souligne que ce qu’il appelle le « relationnel » est au cœur des mécanismes de constitution d’une clientèle de vendeurs et d’acqué- reurs. Il montre que cette ressource, dont l’ancrage est essentiellement local, agit de deux manières dans la captation et la promotion des mandats. Premièrement, les liens que ces acteurs entretiennent avec les particuliers (par la pige, la pros- pection et le réseau personnel), les autres agents immobiliers (appartenant éven- tuellement au même réseau franchisé), mais aussi les autres professionnels du monde de l’immobilier, comme les banquiers, les notaires et les promoteurs, leur offrent informations et opportunités commerciales. Deuxièmement, le « rela- tionnel » contribue à construire ce qu’il appelle la « notoriété » de l’agent, dont
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« la bonne image » est déterminante dans l’obtention et la conduite des transactions marchandes.
E n f i n , l a t r o i s i è m e p a r t i e e s t consacrée à l’intermédiation en tant que telle. Bonneval présente plus spécifique- ment les techniques de fidélisation et d’ajustement de la demande, constitutives d e l a r e l a t i o n d e s e r v i c e . L ’ a u t e u r rappelle que, si les individus n’ont pas des préférences objectives et préalables, les agents immobiliers participent à l’éla- boration et à la renégociation des catégo- ries de jugement. On voit par exemple que la visite n’est pas seulement le moment de rencontre entre vendeur et acquéreurs potentiels, mais qu’elle cons- titue l’un des temps-clés de la qualifica- tion du bien immobilier. Cette occasion amène l’agent à « mettre en scène un mode de vie propre au bien » (p. 201), à caractériser le bien en en identifiant les propriétés, ou à recadrer le jugement de l’acheteur en le conduisant par exemple à distinguer les principes d’évaluation d’un bien d’usage et d’un bien d’investisse- ment. Mais la compétence de l’agent ne porte pas uniquement sur la qualification de l’offre : elle consiste aussi à façonner ses frontières en mettant en série des biens, y compris des biens dits « repous- soirs », de manière à cadrer l’espace de j u g e m e n t d e l ’ a c q u é r e u r . E n f i n , l e chapitre plus court sur la négociation conduit Bonneval à rappeler que cette dernière ne fonctionne pas sur le modèle d’enchère néoclassique, mais qu’elle suppose au préalable l’adéquation des catégories de jugements entre offreur et demandeur.
Bien qu’ils ne soient pas formulés ainsi par l’auteur, on peut tirer deux résultats de ce travail, concernant d’une part le capital social de l’agent immobi- lier, et d’autre part le processus de mise en marché du logement.
Premièrement, l’agent immobilier est un acteur qui tire une rémunération de sa capacité à jouer sur la discontinuité du r é e l e t d e s m a r c h é s : l e s m é n a g e s auxquels il est confronté évoluent sur des marchés segmentés et n’ont qu’une infor- m a t i o n i m p a r f a i t e s u r l ’ o f f r e e t l a
d e m a n d e d e b i e n s i m m o b i l i e r s p a r ailleurs hétérogènes. Le succès de l’agent immobilier repose donc, à l’instar des brocanteurs décrits par Hervé Sciardet (Les marchands de l’aube : ethnographie et théorie du commerce aux Puces de Saint-Ouen, Économica, 2003) et plus globalement des entrepreneurs théorisés en sociologie économique (notamment par Ronald Burt et Pierre-Paul Zalio), sur son aptitude à relier des individus situés dans des espaces sociaux séparés et a fortioridans des marchés disjoints. Dans ce contexte, Bonneval montre que les agents immobiliers peuvent schématique- ment se trouver dans deux configura- tions : celle où les agents sont en concur- rence dans l’intermédiation (mandat simple) et celle où l’agent, seul intermé- diaire, est en position de monopole (mandat exclusif). La seconde situation étant plus avantageuse, l’un des princi- paux enjeux du travail de l’agent immo- bilier consiste à capter l’offre afin d’écarter ses concurrents. Or, le succès de l’agent dépend de la richesse de son capital social, c’est-à-dire de l’ensemble des liens professionnels et personnels mobilisables pour lui fournir à la fois des informations sur des marchés immobi- liers (comme des références de prix) et des opportunités commerciales. En outre, cette étude corrobore une idée de plus en plus développée en sociologie écono- mique : le capital social n’est pas donné, mais le résultat d’un travail, qui prend des contours variés pour le constituer et pour l’activer. Ainsi, la pige, la prospec- tion, les visites régulières, les conseils gratuits donnés aux particuliers, mais aussi l’adhésion à des associations plus ou moins professionnelles sont autant de dimensions d’un travail relationnel consubstantiel au métier d’agent immobi- lier. Mais la forme de ce travail rela- tionnel et l’efficacité du capital social sont hétérogènes et loin d’être aléatoire- ment distribuées dans l’espace des agents immobiliers. À travers le travail de Bonneval, on voit qu’elles dépendent au contraire de facteurs tels que la forme de l’organisation (les agences immobilières en réseau parviennent à obtenir davan- tage de mandats exclusifs que les agences
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indépendantes), de son encastrement structurel (les relations régulières avec d ’ a u t r e s i n t e r m é d i a i r e s c o m m e l e s notaires, les banques, ou les divers experts qui réalisent des diagnostics tech- niques font émerger des opportunités commerciales), et des ressources écono- miques et symboliques des agents immo- biliers. S’il souligne par ailleurs que la localisation de l’agence est un facteur important dans le succès de ces acteurs, on constate pourtant à plusieurs reprises, et en particulier à travers l’exemple de l’agence immobilière spécialisée dans les biens « de luxe » (agence 3), que la loca- lisation n’est réellement facteur d’effica- cité que lorsqu’elle est soutenue par des liens sociaux riches et mobilisables.
Ainsi les stratégies commerciales des agences se structurent-elles autour du principe suivant : celles faiblement pour- vues en capital social doivent jouer sur le volume de mandats simples, faciles à obtenir mais difficiles à transformer en vente, pour espérer réaliser des transac- tions, alors que celles disposant d’un capital social important peuvent se concentrer sur un volume plus faible d’affaires mais ayant plus de chances de se traduire par un échange marchand.
Étant donné l’importance que joue le capital social dans l’activité des agents immobiliers, on peut s’étonner de l’ab- sence de référence à la littérature qui, de Mark Granovetter à Pierre Bourdieu, en passant par Brian Uzzi ou Emmanuel Lazega, a mis en lumière les dynamiques de constitution et les formes de mobilisa- tion du capital social dans les activités économiques.
Un second résultat concerne la mise en marché du logement. L’agent immobi- lier intervient au moment de la transfor- mation d’un lieu de vie en marchandise.
Or, on constate que le type de mandat utilisé dans l’intermédiation place le bien immobilier dans des circuits marchands aux principes de définition et de valorisa- tion différents. Le passage consacré aux argumentaires que les agents immobiliers élaborent pour convaincre les vendeurs d’obtenir la charge exclusive de la vente de leur bien (p. 120-126) ne décrit pas
seulement des stratégies de communica- t i o n . « L e m a n d a t [ … ] c o n s t r u i t l a marchandise » (p. 124) conclut l’auteur, sans approfondir les ressorts de cette idée pourtant fort stimulante. Placées dans une situation de concurrence sur le prix, et ayant peu de chances de concrétiser la vente, les agences s’investissent moins dans la valorisation du bien dans le cas d’un mandat simple que dans celui d’un mandat exclusif. Là encore, on peut regretter le peu d’intérêt porté par l’au- teur aux travaux de Lucien Karpik, Michel Callon, Sophie Dubuisson-Quellier ou Franck Cochoy, qui ont analysé de manière fine la façon dont les équipe- ments marchands et les intermédiaires professionnels contribuent à la produc- tion du jugement individuel et à la réali- sation d’un accord interindividuel. Le chapitre consacré à la redéfinition de la demande et aux différentes dimensions de la relation de service nous conduit en outre à penser que l’agent immobilier dispose d’un rôle de traducteur : un a c t e u r c a p a b l e , d a n s l ’ i n t e r a c t i o n marchande, de transposer et de reclasser des qualités objectivées du contexte social du vendeur à celui de l’acquéreur potentiel.
La mobilisation de ces références aurait également contribué à déconstruire le vocabulaire économiste parfois utilisé par l’auteur. En effet, un tiers des réfé- rences de l’ouvrage sont des travaux de science économique et, si l’auteur se place plutôt dans un dialogue avec ces derniers, on s’étonne qu’il ne discute pas certains termes comme « le prix du marché » (p. 71 et p. 220) ou « la conjonc- ture » (p. 21 et p. 87). Pour autant, la pers- pective déployée par Loïc Bonneval envi- sage les faits marchands comme des phénomènes encastrés dans un tissu de relations sociales à l’intérieur desquelles les agents immobiliers agissent directe- ment dans le déroulement des échanges : ils participent donc à l’élaboration de la valeur économique des biens, dont le prix n’est pas la conséquence de la rencontre entre une offre et une demande préexis- tantes et désincarnées, mais l’issue d’échanges sociaux aboutissant à la
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convergence des jugements de valeur. On regrette donc plus largement que l’auteur fasse l’économie d’une analyse plus fine des spécificités du marché immobilier.
Sans rentrer davantage dans les détails, le caractère majoritairement ancien ou usagé de ce marché, la fixité spatiale de ses biens, l’importance des externalités dans leur attrait, et l’environnement insti- tutionnel considérable qui encadre les marchés du logement incitent à penser qu’un grand nombre de caractéristiques singularisent les agents immobiliers p a r m i l e s a u t r e s i n t e r m é d i a i r e s marchands.
Marie Piganiol Centre de sociologie des organisations Sciences Po-Cnrs
Brigaud-Robert (Nicolas), Les p r o d u c t e u r s d e t é l é v i s i o n . Socio-économie d’une profession.
Vincennes, Presses Universitaires de Vincennes (Médias), 2011, 372 p., 26 €.
Cette première livraison de la toute nouvelle collection « Médias » des Presses Universitaires de Vincennes offre à la lecture un projet ambitieux. En quelque trois cents pages, adossées à des annexes étoffées, Les producteurs de télévision propose une cartographie précise du monde social au sein duquel se fabriquent les programmes de la télévision fran- çaise. Prenant appui sur sa familiarité du milieu des professionnels de l’audiovi- suel, dans lequel il évolue lui-même depuis vingt ans, développant une étude statistique sur la population des produc- teurs à la suite d’une recherche historique sur les débuts de ce métier en France, Nicolas Brigaud-Robert s’emploie à démontrer les liens étroits qui existent entre les propriétés sociales des produc- teurs, leurs trajectoires professionnelles et « l’univers probable des programmes » qu’ils sont amenés à produire.
À partir de la consultation de contrats archivés par une société de production, ainsi que d’une reconstruction raisonnée de plusieurs ouvrages et rapports sur
l’état de l’audiovisuel en France, l’auteur retrace les épisodes qui ont conduit à voir naître le métier de producteur. Selon lui, si cette naissance doit beaucoup à l’essor, dans la France des années 1960, de la télévision de masse, la raison principale de son développement se trouve d’abord dans l’évolution des conditions techni- ques et financières des tournages de télé- vision, qui se distinguent progressive- ment de celles du cinéma. Quelles en sont les raisons ? D’abord, le fait que la télévi- sion française exige progressivement, au cours des années 1960, des volumes de programmes de plus en plus élevés. Elle exige aussi qu’ils reviennent de moins en moins chers. Surtout, ses programmateurs font fabriquer ses programmes de façon croissante par des opérateurs privés. C’est un choix politique : le pouvoir gaulliste souhaite alors casser le monopole d’em- bauche de la Société française de produc- tion (SFP) et ouvre progressivement, dès le début des années 1960, l’espace des programmes de la télévision publique à des contingents toujours plus nombreux de programmes coréalisés, puis réalisés, par des sociétés de production privées.
Albert Olivier, directeur des programmes de la télévision de 1959 à 1964, estime donc nécessaire de faire « naître les coproductions » pour, selon ses mots,
« remédier aux inconvénients des corpo- ratismes » des réalisateurs (p. 45). Ce conflit politique ouvre un contexte socioéconomique favorable à l’entreprise des producteurs.
Bien loin de s’en tenir à ces grands traits historiques, Brigaud-Robert cherche ensuite à lier les trajectoires biographi- ques individuelles de ces pionniers de la profession au collectif qu’ils s’efforcent de constituer, dans le contexte de recom- position rapide du paysage audiovisuel des années 1970 et 1980. Ainsi, la nais- sance des deuxième et troisième chaînes, l’introduction de la publicité confirment aux yeux de ces acteurs la viabilité de leur aventure. L’existence avérée d’un volume de travail disponible croissant leur assure la possibilité d’opérer une forme de coopération compétitive entre ces pionniers d’un métier neuf, ces Pierre
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Sabbagh, Pierre Desgraupes ou André Castelot issus pour la plupart d’une bour- geoisie intellectuelle bousculée par la Seconde Guerre mondiale : « il s’agissait de faire reprendre une direction à des destins sociaux déroutés » (p. 60). Une quinzaine d’années plus tard, un certain nombre d’enfants de la bourgeoisie colo- niale, aux fortunes contrariées par les déclarations d’indépendance, trouveront eux aussi dans ce métier les moyens d’une revanche sociale. Dans ce rappel historique, l’auteur décrit la manière dont l e g r o u p e d e s pr o d u c t e u r s a c q u i e r t progressivement une « masse critique », capable de peser sur les décisions publi- ques – ils y seraient parvenus au début du septennat de Valéry Giscard d’Estaing –, puis comment ce groupe organise un bras-de-fer avec la grande rivale, la SFP, l’organisme public de production. Un bras-de-fer duquel les producteurs privés sortiront grands vainqueurs.
Brigaud-Robert consacre ensuite sa deuxième partie à relier la pluralité des trajectoires à l’unité du « métier de producteur » que ces pionniers du genre ont contribué à construire. Celui-ci tire son homogénéité de ce que ses praticiens ont en commun de se déployer dans une économie de la rareté, celle du temps d’antenne disponible dans les programmes des grandes chaînes hertziennes. Un producteur est d’abord un acteur dont les œuvres produites sont diffusées. Cette condition est attestée par diversverbatim de professionnels, qui dénient la qualité de producteurs à tel ou tel directeur de production dont les œuvres ne sont jamais programmées. Le cercle des
« producteurs vus à la télévision » cons- titue donc un espace social clos au sein duquel se joue la compétition pour la définition légitime du métier. Un espace dont les membres rivalisent et forment des
« alliances diffuses par la médiation des champs, parce qu’ils en partagent les mêmes e njeux e t que leurs actes y produisent des effets volontaires et parfois involontaires qui affectent l’en- semble des autres participants de l’espace » (p. 135-136). De quelles ressourc es peuvent donc se saisir ces producteurs
rivaux pour tendre à assurer leur supré- matie dans le champ ? Brigaud-Robert distingue principalement les « ressources financières » (p. 145) des « ressources créatives » (p. 172), tout en relevant qu’aucun des acteurs en présence n’est totalement dépourvu de l’une ou l’autre ressource. En revanche, il prouve de façon convaincante que les acteurs plus dotés dans l’un ou l’autre domaine s’ef- forcent de modifier à leur avantage la structure du champ. Ainsi, les produc- teurs les mieux dotés en « ressources financières » ont été les plus prompts à ratifier les conventions collectives avec les syndicats d’auteurs, d’intermittents, renchérissant ainsi pour eux-mêmes, mais surtout proportionnellement pour les autres, les coûts d’accès à la main- d’œuvre. Face aux plus riches de leurs concurrents, les producteurs moins dotés peuvent cependant persévérer dans leur activité en exploitant à bon compte les
« ressources créatives » de la considé- rable armée de réserve des artistes et techniciens de l’audiovisuel. Cet usage des « ressources créatives » est d’autant plus fluide « qu’il n’est pas exigé du personnel créatif une contribution tendant à être absolument originale, [ces artistes et techniciens] restent éminemment subs- tituables » (p. 188). Le métier de produc- teur s’annonce ainsi comme un espace social aux entrées multiples. Les trajec- toires professionnelles analysées par Brigaud-Robert montrent que ni l’ab- sence d’un projet novateur, ni le manque d’un capital de départ ne constituent une barrière rédhibitoire pour produire un contenu pour la télévision française.
Pour autant, cela ne signifie pas que toutes les carrières y soient possibles.
C’est le sujet de la troisième partie, qui s’attache à l’analyse des positions rela- tives dans le « champ professionnel » (p. 200) en vue de décrire « les relations telles qu’elles existent dans le champ et les programmes qui peuvent y être asso- ciés » (p. 201). L’auteur y justifie tout d’abord son choix théorique d’associer dans son analyse, de manière superposée, la description du « réseau social des producteurs » et celle des « relations
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objectives entre les positions constituant le champ professionnel » (p. 201). En effet, selon lui, « si les champs ne présup- posent pas de conditions de coprésence des agents », il faut prendre en compte
« les liens sociaux qu’entretiennent les agents entre eux comme variables de la construction des échanges économiques » (p. 205). Précisons ici que Brigaud-Robert fait de la notion de « réseau » un usage limité ; pas question de modélisation ou d ’ a n a l y s e d e s r é s e a u x s o c i a u x d e s producteurs, juste le constat que ces acteurs sont reliés entre eux à distance, et que des informations circulent entre eux pour s’assurer de la fiabilité de l’un, de la bonne ou de la mauvaise fortune de l’autre. Dans cet univers social où les contrats, les bilans comportent jusqu’à la livraison du programme une très large part d’incertitude, la « réputation » du producteur détermine en grande partie le crédit accordé à son projet. Ce qui confère une prime aux acteurs les plus anciens du jeu. À l’instar des intermit- tents du spectacle étudiés par Olivier Pilmis (« “Avec le temps…” Le maintien sur le marché, indice de réussite profes- sionnelle des comédiens », 10e Journées d’études Céreq – Lasmas-IdL, Caen, mai 2003), les producteurs de télévision aux carrières les plus stables sont ceux qui se sont maintenus suffisamment dans l’acti- vité pour accumuler un entregent et une réputation de sérieux inspirant confiance aux diffuseurs.
L’auteur livre ensuite les conclusions de son interprétation de l’analyse des correspondances multiples à laquelle il a procédé pour les variables caractérisant les profils sociaux et professionnels des producteurs. L’encodage des propriétés sociales de cette population a été effectué à partir d’un total de 232 curriculum vitae, récupéré en partie dans le corpus des Biographies de l’audiovisuel éditées par la Société générale de presse. L’au- teur, qui a notamment complété ces biographies à partir des soixante-dix entretiens menés avec des professionnels, estime la population des producteurs français de télévision « au plus entre sept cent cinquante et mille personnes »
(p. 274). Le codage de ce quart – proba- blement le plus visible et le plus stable, à défaut d’être représentatif – des produc- teurs français décrit précisément, graphi- ques et tableaux à l’appui, le champ des producteurs, dans un hommage transpa- rent aux analyses statistiques de Pierre Bourdieu. Brigaud-Robert présente en fin d’ouvrage des extraits de ses entretiens avec les producteurs ; regroupés par thème, ils donnent un peu de chair à ces figures quelque peu abstraites du provin- cial ambitieux, du fils d’intellectuel reconverti dans une activité marchande ou encore du fils de grands bourgeois engagé dans un métier d’avenir – toutes catégories que l’analyse factorielle de correspondance avait fait émerger.
L’ouvrage de Brigaud-Robert est d’une lecture agréable : pédagogue, il rappelle régulièrement au lecteur ses objectifs ainsi que ses résultats. Attentif aux nuances de l’économie interne d’une population assez restreinte, mais très représentative du devenir-marchand des métiers du symbolique, il donne à penser les mutations symptomatiques de cette profession-phare du secteur culturel. On regrette donc un peu que l’auteur perde parfois du temps à redécouvrir des choses déjà connues, exposées notamment dans l’article séminal de Pierre Corset et al.
(« Sociologie d’un corps professionnel : les réalisateurs de télévision », Réseaux, 1993,11, 2), ou plus récemment dansLes artisans de l’imaginaire de Monique Dagnaud (Armand Colin, 2006). La sociologue y présentait les résultats d’une enquête par questionnaire, réalisée auprès d’une centaine de producteurs de télévi- sion. Or, certaines conclusions exposées par Brigaud-Robert rejoignent celles de cette auteure. Le recours au savoir cumu- latif sur cet objet aurait pu conduire Nicolas Brigaud-Robert à préciser ses éventuelles divergences avec les auteurs précités. Ou encore lui aurait-il permis de consacrer une attention plus soutenue aux mutations contemporaines des conditions de travail des producteurs, au prisme des grandes mutations que connaît aujourd’hui le champ télévisuel. En effet, l’espace de diffusion disponible, qui constitue selon
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l’auteur le champ de bataille dans lequel s’affrontent et se distinguent les produc- teurs, s’est vu considérablement élargi avec l’instauration de la télévision numé- rique, qui a multiplié le nombre de chaînes disponibles. Par ailleurs, la suprématie de la télévision sur les autres pratiques culturelles, incontestable il y a encore une dizaine d’années, est aujourd’hui remise en cause par l’abondance des contenus audiovisuels offerts par internet. Que cela fait-il au métier de producteur ? En quoi ces mutations profondes du rôle social de l a t é l é v i s i o n e t d e s a f o r m e m ê m e sont-elles susceptibles de modifier les pratiques individuelles de ces profession- nels, voire l’organisation du champ dans s o n e n s e m b l e ? L a q u e s t i o n n’ é t a i t peut-être pas centrale, mais sans doute méritait-elle d’être posée.
Gaël Villeneuve Laboratoire Communication et Politique – Cnrs
Alvarez (Denise), Le travail occulte en production acadé- mique. Préface d’Yves Schwartz.
Toulouse, Octarès (Travail & activité humaine), 2012, 120 p., 20 €.
Les sociologues sont discrets sur la question de la souffrance des profession- nels de la recherche et de l’enseignement supérieur. L’ouvrage de Denise Alvarez (issu de sa thèse et publié une première fois en portugais en 2004) offre, de ce point de vue, une contribution originale.
Elle conjugue la psychodynamique du travail à la théorie des réseaux et s’appuie sur des enquêtes cliniques menées au Centro brasileiro de pesquisas fisicas (CBPF) et à l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN), afin de mettre au jour les « usages de soi » qu’implique la pratique du métier d’en- seignant-chercheur (EC), dans un monde académique entré de plain-pied dans l’ère de l’évaluation. La comparaison interna- tionale vise à montrer combien la « fièvre évaluatrice » est un phénomène mondial : autour du globe, les mêmes analyses
guident l’application des mêmes mesures d e g e s t i o n d e s é t a b l i s s e m e n t s d e recherche et d’enseignement supérieur.
L’auteure propose alors une description de la science en train de se faire et d’être évaluée pour mieux donner à voir ce que faire de la science fait aux scientifiques.
Les EC français doivent donner des cours et faire de la recherche. Les
« professeurs-chercheurs » brésiliens ont les mêmes obligations, auxquelles s’ajou- tent les activités d’« extension » (acti- vités qui établissent « une relation entre l’université et la société et […] [peuvent]
recouvrir un large spectre qui comprend les expertises et actions sociales par des cours d’actualisation ou des activités de divulgation scientifique » [p. 11]). Dans les deux cas, l’« indissociabilité » de ces tâches est au principe de la profession.
Dès lors, se demande Alvarez, comment cette prescription est-elle observée par les professionnels de la recherche et de l’enseignement supérieur ? Elle postule que les dispositifs d’évaluation contem- porains des EC et l’organisation des carrières académiques empêchent de mener de front toutes les activités impar- ties, suscitant ainsi de la souffrance au travail.
Alvarez interroge des EC duCBPFet du CERN avec pour objectif de saisir en quoi – pour eux – l’enseignement est i m p o r t a n t p o u r l a r e c h e r c h e e t l a recherche pour l’enseignement (p. 24-27).
Selon les interviewés, chacune des acti- vités stimule l’autre. Quand les cher- cheurs enseignent, ils se confrontent à des questions parfois « illogiques » (p. 25) mais qui, en bien des cas, permettent de réorienter pertinemment des investiga- tions. Aussi, disent-ils, les cours sont autant de moments de « soulagement » nécessaires au maintien d’une bonne
« santé mentale » (ibid.). Symétrique- ment, la recherche, en ce qu’elle offre de produire des connaissances, motive les EC à transmettre à leurs étudiants ces savoirs originaux et le goût du « défi » (p. 26) scientifique. Néanmoins, ces visions idéales du métier sont difficilement appli- cables : le temps de la recherche n’est pas aisément conjugable à celui de l’ensei-
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gnement, obligeant les personnels à composer entre leurs ambitions et leurs obligations. L’approche psychodyna- mique du travail, appliquée au monde de la science, est ici mobilisée. Elle invite l’analyste à se demander quelles activités les EC réalisent en vue de trouver un compromis entre ce qu’ils doivent, peuvent et veulent faire en matière de recherche, d’enseignement et d’extension (dans le cas brésilien). Deux exigences contraignent ces activités « que l’on ne voit pas » (p. 48), ce « travail occulte » : prendre part aux luttes pour l’établisse- ment de la vérité et satisfaire aux évalua- tions.
Au Brésil, comme en France, répondre à ces exigences nécessite de publier des résultats de travaux dans des revues de rang mondial et de les communiquer en colloque international. Par ces biais, les EC accèdent à la reconnaissance de leur communauté (sous forme de réputation) et aux rétributions de l’institution (sous forme de bonnes évaluations, de prix et de postes). Dès lors, montre Alvarez, le principe d’« indissociabilité » oblige les académiques à des « usages de soi » diffi- cilement conciliables et vecteurs de souf- frances. Il leur faut enseigner et faire sortir la science du laboratoire en privilé- giant toujoursles activités de recherche, sous peine de ne jamaispouvoir devenir un scientifique reconnu. Afin d’exprimer leurs difficultés à réaliser chacune des tâches dont ils ont la charge, les ECdisent leur sentiment d’être « punis », quels que soient leurs choix. S’ils se consacrent au travail de laboratoire et délaissent l’en- s e i g n e m e n t e t l ’ e x t e n s i o n , i l s s o n t rappelés à l’ordre par leur administration.
Ils doivent « payer […] [leurs] péchés » (p. 49) et, conséquemment, remettre à plus tard leurs investigations. S’ils s’évertuent à réaliser en temps et en heure les activités prescrites, ils amoin- drissent leurs temps au laboratoire et hypothèquent, peu à peu, leurs chances de produire des travaux reconnus.
L’auteure montre ensuite que les a d m i n i s t r a t e u r s d e s i n s t i t u t i o n s d e recherche et d’enseignement supérieur organisent l’évaluation des ECen prenant
uniquement en compte les outputs de leurs activités (p. 74). Au prisme de cette comptabilité du travail, les agents qui obtiennent les meilleures notes sont ceux qui publient le plus, brevètent le plus et portent le plus d’étudiants du master jusqu’au doctorat. Pourtant, note-t-elle, il en va de la recherche comme des autres services : les outputs sont des co-cons- tructions. L’article publié peut être signé par un seul. Il n’en demeure pas moins la traduction, en un texte, d’un travail collectif (p. 56). Le chercheur le plus
« p u b l i a n t » n’ e s t p a s f o r c é m e n t l e
« meilleur ». Il est peut-être simplement le plus prompt à convertir des résultats en énoncés publiables – cette forme occulte du travail qui offre d’atteindre visibilité et renommée. Fort de cette argumenta- tion, Alvarez montre l’inanité de l’éva- luation par indicateurs (et de son corol- laire exécutif : le gouvernement par le chiffre). En effet, celle-ci conduit à attri- buer les meilleures notes aux ECcapables de satisfaire aux critères édictés. Et, ce
« travail occulte » peut, en certains cas, procéder de la stratégie (p. 92) ou de la triche (p. 93). Demeure alors une ques- t i o n : p o u r q u o i l e s r é s i s t a n c e s a u x processus d’évaluation sont-elles si peu efficaces ?
L’auteure met au jour deux ressorts qui assurent au système de perdurer. Pour elle, les scientifiques considèrent la publication en tant que « preuve évidente de la recon- naissance […] [de leur] travail » (p. 91).
D’aucun y voyant même une forme de
« salaire » (ibid.). La satisfaction ressentie par les « chercheurs-publiants » (pour reprendre le vocable de l’administration) les encouragerait à s’engager toujours davantage dans la course aux publications.
Deuxièmement, concourir à faire paraître un papier relève d’activités potentielle- ment « ludique[s] » (p. 93) où, pour les chercheurs pris au jeu, il s’agit d’être plus rapide que leurs concurrents et plus réceptif aux modes éditoriales. Par là, les EC réussiraient à refouler la dimension
« dégradante » « de la compétition » (ibid.).
Mais, in fine, ils participeraient à élever la publication au rang d’objectif premier de l’activité professionnelle et à solidifier
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un système évaluatif leur rendant diffi- ciles les possibilités de réaliser chacune des tâches qui leur incombent.
En conclusion, Alvarez explique comment l’organisation du travail scien- tifique-académique et son évaluation amplifient les phénomènes d’exploitation entre chercheurs statutaires et outsiders.
Beaucoup d’apprentis-chercheurs réali- sent leur doctorat sans même être rému- nérés, perçoivent une charge d’enseigne- ment délivrée par un titulaire comme un
« cadeau » ou se satisfont de cosigner un article dont ils sont les seuls rédacteurs.
Selon l’auteure – elle se réfère ici aux travaux d’Isabelle Pourmir (Jeunes cher- cheurs. Souffrance identitaire et désarroi s o c i a l, L ’ H a r m a t t a n , 1 9 9 8 ) – , l e s apprentis-chercheurs acceptent de telles conditions de travail et camouflent leurs souffrances en se targuant de participer à la poursuite d’une cause « noble » : l’élé- vation du stock de connaissances. Ils refoulent ces souffrances en prétendant s’atteler à la réalisation d’une œuvre pour laquelle il faut savoir se sacrifier. Ce faisant, ils légitiment leur propre exploi- tation. Par leurs manières d’être à leurs études et au laboratoire, ils semblent remercier les chercheurs titulaires de pouvoir travailler avec eux, voire pour eux. Les souffrances endurées sont tolé- rables tant que l’obtention d’un emploi reste en vue ; si la période entre la soute- nance de thèse et la nomination sur un poste de chercheur s’étend, les consé- quences peuvent être dramatiques. Cette appétence pour le don de soi à la science (pour les doctorants les plus habiles, il est surtout question de montrer son dévoue- ment à la science) relève de l’idéologie de métier. Mais, en cas de précarité prolongée, cette manière de donner sens au travail « se transforme en coup dur pour l’amour-propre des post-doctorants et étudiants car ils commencent à faire l’expérience d’une exclusion qui n’est pas seulement professionnelle mais qui sape profondément les bases de l’identité du sujet » (p. 97). L’intérêt de cette analyse est de ne pas isoler les souf- frances doctorantes des relations profes- sionnelles qui leur assurent de prospérer.
En effet, montre Alvarez, les membres du
« corps des chercheurs » (les chercheurs et enseignants-chercheurs titulaires, employés en contrat à durée indéter- minée) ont besoin du travail de leurs doctorants et post-doctorants. Sans eux, ils ne disposent ni du temps, ni des éner- gies, ni de l’intelligence nécessaires pour réaliser leurs travaux de recherche sans délaisser leurs tâches administratives et d’enseignement (et d’extension, dans le cas brésilien). Sans la dévotion des aspi- rants-chercheurs – leur « auto-exploita- tion » dirait Stéphane Le Lay (« Peut-on souffrir au travail dans la recherche scientifique publique ? », Mouvements, 2012, 71, p. 93-111) –, les chercheurs titulaires ne pourraient tenir leur rang. Si les derniers ne « dévoraient » pas le travail des premiers, les souffrances auxquelles ils s’exposeraient deviendraient invivables. En cela, Alvarez compare le corps des cher- cheurs à une sorte de Cronos académique (p. 98).
Si le livre recèle une foule d’informa- tions et d’analyses des plus intéressantes, le lecteur est susceptible d’éprouver des difficultés à saisir l’objet de recherche et à le garder en vue. Le texte se présente parfois comme un parcours erratique entre théories et terrains : les discussions relatives à la psychodynamique du travail (chap. 1) sont suivies d’une présentation de la théorie de réseaux (chap. 2) ; des extraits d’entretiens réalisés auprès des scientifiques du CERN suivent des inter- views de professeurs-chercheurs brési- l i e n s . I l e s t q u e l q u e f o i s a r d u d e comprendre précisément quels usages sont fait des différentes mentions aux œuvres consacrées et aux données ethno- graphiques retranscrites. Les unes sont mises en « présence » des autres, plus qu’elles ne sont placées en perspective.
On pourrait objecter une vision par trop synchronique du métier d’EC. En délais- sant l’histoire de la profession, Denise Alvarez reprend les idées que les profes- sionnels se font d’eux-mêmes, dresse des rappels historiques fortuits, produit des lectures normatives du travail acadé- mique, et commet quelques anachro- nismes : les scientifiques n’auraient d’au- tres ambitions que de se dévouer et de se consacrer à la recherche (p. 59), « le
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processus de jugement des pairs ou peer review processest une pratique éditoriale initiée par la Royal society of London, à la fin du XVIIIe» (p. 77), le réseau serait l’espace privilégié de la recherche, les apprentis chercheurs sont « maintenus dans la recherche pour obéir à la poli- tique du moindre coût qui crée la mode de la Big-Science» (p. 96). Néanmoins, l’ouvrage présente le mérite d’analyser un objet de recherche délaissé : la souf- france au travail dans la recherche et l’enseignement supérieur et le « travail occulte » des chercheurs et enseignants- chercheurs.
Jean Frances Groupe de sociologie pragmatique et réflexive EHESS
Terssac (Gilbert) (de), Mignard (Jacques), Les paradoxes de la sécurité. Le cas d’AZF. Préface de Claude Gilbert.
Paris, Presses Universitaires de France (Le travail humain), 2011, xiv-254 p., 29 €.
Le livre nous plonge au cœur d’une usine qui a tristement fait parler d’elle depuis douze ans. Délibérement, il ne cherche nullement à nous aider à mieux comprendre ce qui a pu se passer le 21 septembre 2001 à l’usine Grande- Paroisse de Toulouse. Au contraire, l’acci- dent d’AZFdevient au cours de la lecture un véritable «elephant in the room» (E. Zerubavel,The elephant in the room.
Silence and denial in everyday life, Oxford University Press, 2006) : pas une fois la catastrophe n’est mentionnée par les interlocuteurs des deux auteurs, comme si l’enquête rétrospective sur l’histoire de la sécurité industrielle du site avait pu se conduire sans référence aux événements de 2001. Le livre ne vise donc nullement à construire pas à pas des éléments de contexte permettant de faire sens de la plus grande catastrophe indus- trielle de la France d’après-guerre. Le lecteur est prévenu !
Le tandem des auteurs est constitué de
Gilbert de Terssac, sociologue du travail p a s s i o n n é s ’ i l e n e s t d e r é g u l a t i o n sociale, et de Jacques Mignard, ancien ouvrier entré à l’usine en 1967, devenu syndicaliste CGT, puis animateur de sécu- rité en 1980 dans le tout nouveau service sécurité mis sur pied. Mignard est égale- m e n t p r é s i d e n t d e l ’ a s s o c i a t i o n
« Mémoire et Solidarité » et un témoin entendu lors du dernier procès en appel d’AZF. Tous les deux sont Toulousains.
La complémentarité des auteurs permet de faire revivre les étapes de cette quête de sécurité au travers d’une histoire
« orale », fondée sur le recueil d’une trentaine d’entretiens approfondis menés auprès d’anciens de l’usine, essentielle- ment issus du groupe ouvrier ou de la maîtrise, ayant occupé différents postes et fonctions, et d’une analyse de docu- mentation. On regrette le manque d’en- tretiens avec davantage de cadres et d’in- génieurs, qui n’ont qu’une parole limitée dans le corps du texte, sans qu’une expli- cation de cette absence ne soit fournie au lecteur. On regrette aussi que les auteurs n’aient pas souhaité dévoiler leur stra- tégie de recoupement des données. Les travaux d’histoire orale, fondés sur des témoignages rétrospectifs, présentent des biais classiques liés à la sélectivité de la mémoire, qui, quand bien même ils sont connus, méritent d’être rappelés.
Si de nombreux verbatim viennent nourrir adéquatement le texte, il est dommage que les auteurs n’aient pas choisi de nous présenter des morceaux de carnets, de Compte rendu d’incidents (CRI), de cahiers de chantier, de formu- laires ou d’arbres de causes. L’écrit occupe une place importante dans l’ana- lyse des auteurs, mais les formes de ces écrits de sécurité restent obscures.
L’ouvrage adopte donc une narration précise et minutieuse des différentes phases et enjeux qui ont jalonné le déve- loppement des politiques de sécurité de l’usine. Deux points préoccupent les auteurs : 1) établir les circonstances h i s t o r i q u e s d a n s l e s q u e l l e s l e s programmes de sécurité de l’usine ont été décidés, appropriés, combattus aussi ; 2) établir conceptuellement autant qu’empi-
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riquement ce qu’est, au fond, la sécurité dans une usine à risques au quotidien, la
« sécurité effective », comme ils l’écri- vent. Nous allons y revenir.
C l a s s i q u e m e n t , l e s a u t e u r s o n t découpé en trois la période pré-acciden- telle de 1960 à 2001. Cette revue histo- rique fait l’objet du chapitre 1, intitulé
« Travail et Sécurité », et surtout du chapitre 2, « L’engagement contrôlé dans la sécurité ». Dans la première phase, de 1960-1980, la sécurité ne fait l’objet d’aucune politique, ni de la part de l’en- cadrement, ni de celle des groupes d’ou- vriers et de maîtrise. Les accidents du travail sont fréquents, mais acceptés comme le prix à payer au développement d e l ’ a c t i v i t é c h i m i q u e d u s i t e . D e surcroît, « le travail c’est une affaire
“d’hommes” et de “virilité” qui tolère la prise de risques » (p. 42). Les syndica- listes sont décrits comme utilisant les problèmes de sécurité sur le site pour établir un rapport de force avec la direc- tion. Le dialogue social est inexistant.
La deuxième phase, à partir des années 1980, correspond à une prise de conscience – largement portée par des acteurs extérieurs au site, tant au niveau de la direction générale (en particulier l’inspecteur général de la sécurité du groupe Elf-Chimie) qu’au niveau d’entités internationales porteuses des réflexions post-Seveso – du fait qu’il n’est plus possible de fonctionner avec des taux de fréquence et de gravité des accidents aussi élévés. Cette phase est scindée en deux : 1980-1988 et 1988-2001. Durant les années 1980, des mobilisations d’acteurs à l’interne (service Sécurité d’abord avec l’aide du Comité d’hygiène et de sécurité et des médecins du travail) venant relayer les injonctions de l’externe vont lente- ment porter leurs fruits. Les accidents s o n t r é d u i t s n o t o i r e m e n t , e t l e s programmes montés. Cela ne se fait pas s a n s m a l , m a i s l e s u c c è s e s t a u rendez-vous. Pourtant, à la fin des années 1980, un essoufflement est sensible, le service Sécurité est démantelé, victime peut-être de son succès, et les accidents repartent à la hausse.
La dernière phase, entre les années
1988 et 2001, voit se produire une reprise d e s i n i t i a t i v e s e t l ’ i n t r o d u c t i o n d e nouveaux outils, comme le retour d’expé- rience, les démarches qualité, les études de danger, et le recours systématique à l’écrit au travers d’un document unique – le CRI– à partir de 1995, qui relancent la politique de sécurité.
Le tableau présenté est riche en témoi- gnages directs d’acteurs de l’époque, dont les verbatim viennent donner du corps à cet exposé sociohistorique rigou- reux. Il est évident que ce qui se passe dans l’usine dans ces années-là pourrait être généralisé à ce qui a pu se passer dans d’autres usines, françaises comme européennes. Mais, dans la mesure où il s’agit d’un travail monographique, les auteurs ne cherchent nullement à généra- liser leur propos. Pourtant, la position changeante des syndicats, le contexte des lois Auroux de 1982 et les efforts des directions générales des entreprises à haut risque et de leurs tutelles d’État, confrontées aux crises de Seveso et de Bhopal (entre autres) durant la décennie 1980, auraient pu les conduire à dresser un panorama plus général des conditions d’émergence des préoccupations de sécurité industrielle.
Une fois les jalons historiques posés, Terssac et Mignard entreprennent alors de décomposer, à l’aide de trois chapitres (chap. 3, « L’apprentissage des règles par appropriation » ; chap. 4, « Comprendre sans punir » ; chap. 5, « Écrire la sécurité pour se coordonner »), la manière dont les acteurs du site, syndicats, ouvriers et encadrement ont réussi à s’entendre sur des actions négociées, partagées, et mises en pratiques pour faire évoluer le site. Là encore, ces actions ne sont guère unidi- mentionnelles ou homogènes. Elles ont fait l’objet de compromis et d’ajuste- ments sans cesse à renégocier au sein des collectifs de travail. On reconnaît bien ici la préoccupation de Terssac, qui s’ex- prime une fois encore dans ce livre sur ce que sont les règles de sécurité par rapport aux règles de travail tout court : une vaste opération politique de recherche d’alliés et de voies médianes pour convaincre de l’utilité du port des équipements de
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protection, des permis de travail, des règles d’engagement sur les chantiers et des pratiques de retours d’expérience, entre autres. Il est clair que règles de sécurité et règles de travail ne font qu’un : « Travail et sécurité sont les deux faces de la même pièce. » (p. 25). Les règles sont vivantes, elles ne sont pas figées, elles sont appropriées sans cesse par ceux auxquels elles sont destinées.
Les auteurs distinguent en particulier deux éléments cruciaux qui ont fait changer la culture du lieu : 1) l’obligation pour l’encadrement de s’en préoccuper, par le biais de pratiques de promotions, liées à des objectifs de sécurité atteints pour les cadres (« Il ne s’agit plus de laisser le service Sécurité sans prendre part à ses actions directement, mais de fournir son propre plan d’action… », p. 77) ; 2) l’octroi, pour les groupes ouvriers, de la totale impunité lors de manquements ou d’accidents. Ainsi, le recueil des faits et les explications apportées à telle ou telle situation défavorable du point de vue de la sécurité ne peuvent mettre en cause les personnes. La reconstitution des faits suspend le jugement sur les acteurs et la recherche d’éventuelles responsabilités dans les événements. Avec ces deux leviers, un levier d’incitation managériale, fondée sur les perspectives de carrière et un levier d’incitation à la transparence, pour les collectifs de travail, fondée sur l’impunité, AZF change lentement et des résultats sensibles sont obtenus.
L’usage récurrent du mot « impunité » au travers du livre surprend quand on sait comment se termine l’histoire : une c a t a s t r o p h e i n d u s t r i e l l e m a j e u r e e t plusieurs procès, dont le dernier en appel s ’ a c h è v e e n s e p t e m b r e 2 0 1 2 ( C o u r d’appel de Toulouse, arrêt no2012/642, 24 septembre 2012, extrait des minutes du secrétariat-greffe de la Cour d’appel de Toulouse). Pour les auteurs, l’impu- nité est employée dans le sens d’absence de sanction, et semble porteuse d’une valeur quasi positive. Toutefois, le mot en français présente aussi une connota- tion moins réjouissante. Les synomymes les plus fréquemment utilisés sont les suivants : licence, liberté, immunité, fran-
chise, dispense, exemption, privilège.
L’impunité suggère de manière géné- rale que certains se considèrent au-dessus des lois et ne sont ainsi, sous couvert de leurs statuts, de leur richesse, de leurs leviers d’action au sein d’une société donnée, pas poursuivis pour des fautes, manquements ou crimes qu’ils auraient commis. Alors que le procès en appel d’AZFa éclairci plusieurs points, et établi le fonctionnement « anarchique » de la g e s t i o n d e s d é c h e t s s u r l e s i t e , n e peut-on, sans se départir d’une féroce e n v i e d e c o m p r e n d r e s a n s j u g e r , commencer à revenir sur la question de la responsabilité dans les sites à risques ? Il est clair que la protection des lanceurs d’alerte, et toutes les politiques de trans- parence visant à lutter contre l’enfouisse- ment des faits dans le maquis des rela- tions de pouvoir et la peur de la sanction, est évidemment une bonne chose. Pour- tant, les références à la démocratie indus- t r i e l l e a u x q u e l l e s l e l i v r e a p p e l l e fréquemment incitent aussi à raffiner cette règle d’impunité. Les auteurs indi- quent que cette « règle tacite » a vu le jour pour laisser les acteurs prendre leur temps, et se convaincre par eux-mêmes des bénéfices du port des protections individuelles ou de telle ou telle nouvelle procédure. Les auteurs ne disent guère combien de temps « implicitement » est laissé aux acteurs pour se convaincre de cette utilité. Combien de temps avant q u ’ u n e r è g l e u t i l e m a i s c o n t e s t é e devienne une règle pour soi, acceptée ?
L’idée que les règles de sécurité pour être acceptables doivent faire l’objet de compromis est bien démontrée au travers des exemples pris par les auteurs, mais on reste sur sa faim quant au classement de ces compromis. Certains sont meilleurs que d’autres. Toute la littérature sur les accidents organisationnels a bien montré que des dérives vers des choix dangereux sont à la racine des plus grands accidents industriels. On ne peut qu’être d’accord sur le fait que les règles de contrôle, venant du haut, et s’imposant sans traduc- tion en bas ne peuvent garantir à elles seules la sécurité, et ne l’ont jamais fait.
Cependant, peut-on de l’autre côté soutenir
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