GUY
ASPECTS INSOLITES DE LA VIE EN BOURBONNAIS
AUX XVIIe ET XVIIIe SIÈCLES
Editions des Cahiers Bourbonnais rue de l'Horloge 03140 CHARROUX - en - BOURBONNAIS
du même auteur :
- Requiem en Gévaudan (ou l'histoire documentée de la Bête du Gévaudan) - CRDP - 15 rue d'Amboise, Clermont-Fd - 1992 (216 p.) - La Bête du Gévaudan : réalités et mythes
Tiré à part d'un article des Cahiers Bourbonnais N 124 et 125 de 1988.
- La Bête des Cévennes (1809 - 1817) - chez l'auteur - 1991.
PRÉFACE
Le meilleur des historiens est celui qui se tient le plus près des textes, qui les interprète avec le plus de justesse, qui n'écrit même et ne pense que d'après eux.
Comment mieux caractériser l'œuvre de Guy Crouzet qu'à l'aide de ce propos de Fustel de Coulanges qui s'applique si parfaitement au travail qu'avec grand intérêt le lecteur va découvrir au fil des pages suivantes.
Ce sont les hommes qui font l'histoire, mais ils la subissent aussi.
Et comment les bien connaître et la connaître mieux qu'au travers des faits de la vie quotidienne ? Avec patience, Guy Crouzet a fait un véritable travail de Bénédictin en dépouillant des masses d'archives bourbonnaises. Du passé de notre province il a noté les évènements les plus marquants des XVIIè et XVIIIè siècles, ceux de la foi comme ceux des catastrophes, sans oublier les rigueurs inhumaines de l'époque. Avec perspicacité il a su retrouver des faits ignorés, mais qui dépeignent parfaitement la psychologie de nos ancêtres comme, par exemple, l'existence de sanctuaires à répit.
Ne craignant pas de lutter contre la trop facile - et fausse - image du «bon vieux temps», Guy Crouzet a dressé - avec cœur et talent - un tableau saisissant de la grande misère des galériens et des réactions suscitées par le passage des chaînes, auxquelles des centaines d'hommes se trouvaient liés de façon implacable.
Le bon historien, a dit Fénelon, n'est d'aucun temps, ni d'aucun pays ; quoiqu'il aime sa patrie, il ne la flatte jamais en rien.
C'est avec curiosité, tout d'abord, que nous découvrons ces aspects méconnus de notre histoire. Et, peu à peu, se dresse pour nous le tableau d'une vie précaire, menacée par tant de misères : mor- talité infantile, troupeaux décimés, guerres, emprisonnement ! Que de révoltes expliquées ainsi, que d'angoisses accumulées et pourtant que de ténacité aussi pour tout simplement vivre en Bourbonnais.
Merci à l'homme qui a su voir, à l'historien qui a su nous faire voir, au conteur qui a su nous captiver. Et souhaitons que la richesse de cet ouvrage passionne de nombreux lecteurs comme il m'a pas- sionné moi-même, car chez Guy Crouzet l'historien de talent se double d'un homme de cœur.
Jean CLUZEL Sénateur de Allier de l'Institut
SANCTUAIRES A RÉPIT EN
BOURBONNAIS AUX XVIIe
ET XVIIIe SIÈCLES
«Quand nous souscrivons des assurances «tous risques»
notre comportement est fondamentalement le même que celui de nos ancêtres qui se cherchaient des saints guéris- seurs pour toutes maladies et qui récitaient des prières adaptées à tous les cas possibles... Jamais aucune civilisa- tion n'avait, avant la nôtre aujourd'hui, mis en place autant de dispositifs contre la maladie, la vieillesse et la mort, les accidents de la route et l'insécurité des rues, les risques venant des hommes et ceux qu'apporte la nature...
La course affolante entre dangers et sécurités engendre le vertige. Ce rattrapage toujours remis en cause nous révèle que toute assurance est finalement fragile et que nous devons nous défendre contre l'utopie d'une sécurité géné- ralisée, d'une asepsie universelle, d'une immunisation du corps et de l'esprit contre toutes les incertitudes et tous les périls».
Jean DELUMEAU - IIIème Congrès national de psychogériatrie - Clermont- Ferrand 29 et 30 septembre 1989 - «Bien vieillir en l'an 2000».
Tout d'abord un bref, mais indispensable, rappel théologique : La civilisation chrétienne a placé la faute originelle d'Adam et Eve au centre de ses préoccupations et en a fait une sorte de catastrophe, de malédiction ayant marqué le début puis le cours de l'Histoire : leur désobéissance figure certes dans le livre de la Genèse (3 - I à 24) ; mais la malédiction prononcée par Yahvé Dieu contre le serpent tentateur (maudit sois-tu entre tous les bestiaux), la femme qui lui servit de relais (dans la peine tu enfanteras des fils) et Adam (maudit soit le sol à cause de toi... à la sueur de ton visage tu mangeras ton pain...
: la pesée des âmes (N. D. de PARIS - détail du tympan central)
tu retourneras à la glaise) n'inclue pas la notion de faute héréditaire frappant la descendance du premier homme et de la première femme ; c'est Saint-Paul, dans l'Epitre aux Romains (5; 12-21) qui soulignera fortement le rôle d'Adam comme introducteur de la mort et du péché dans le monde (par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort... Par la désobéissance d'un seul homme la multitude a été constituée pécheresse).
De son côté, l'évangile de Saint-Jean est net : «à moins de naître d'eau et d'esprit, nul ne peut entrer au royaume de Dieu» (3; 5).
Plus tard encore, Saint-Augustin, dont l'apogée de l'influence en Occident se situera entre le XV et le XVIII siècles, «systé- matisera» et «dramatisera» en quelque sorte la doctrine à l'égard du péché originel et présentera le baptême comme la condition indispensable d'une régénération permettant d'échapper à la mort définitive.
Il y avait donc très officiellement risque de «perte éternelle»
pour tout enfant non baptisé.
Cette théologie traumatisante explique dans une large mesure le phénomène des sanctuaires à répit, qui. en Bourbonnais, culmine entre 1700 et 1760.
En ces lieux, dédiés à la Vierge ou à d'autres Saints, l'on por- tait des enfants morts avant d'avoir reçu le baptême. Le petit cadavre, souvent nu, était placé selon les cas sur l'autel, sur ses marches, sur une pierre située près de «l'image miracu- leuse». Cierges allumés, prières, célébration de messes....
A un certain moment, les assistants croyaient déceler des signes de vie: «palpitations» du coeur, petit écoulement de sang par le nez ou les oreilles, rougeur au visage, léger dépla- cement d'un membre. On criait alors au miracle, le bébé était baptisé à la hâte et... retombait aussitôt après dans la mort, définitive. Mais il était sauvé ! il pouvait être enseveli en terre consacrée ; ce que l'Eglise refusait aux enfants mort-nés et à ceux décédés après la naissance sans être lavés du péché ori- ginel (refus qui s'appliquait également aux excommuniés, hérétiques, suicidés, comédiens, etc...).
Signes ambigus de résurrection, certes ! Mais n'oublions pas que l'Eglise officielle était plutôt hostile aux sanctuaires à répit, condamnation formelle aux XV et XVI siècles par un
certain nombre d'évêques (1) ; et plus tard par Benoit XIV, Pape de 1740 à 1758 (2).
Pratiques devenues déconcertantes pour nous, sans aucun doute ! Mais essayons d'imaginer comment pouvait être vécue par les parents dans notre Occident chrétien la mort d'enfants non baptisés. Elle était ressentie comme un double échec ; ils avaient raté à la fois leur naissance et leur salut éternel. Et puis, ces petits êtres condamnés à l'errance ne chercheraient-ils pas à nuire à leurs parents ? Et, au jour du jugement dernier, ne constitueraient-ils pas des témoins à charge ?
Deux sanctuaires à répit ont été relativement fréquentés en tant que tels dans l'Allier : ceux de VILLENEUVE-sur-ALLIER et de CHAPPES.
Deux autres lieux de culte, moins «spécialisés», celui de NOTRE-DAME DE BANELLE (au XVII siècle surtout) et celui de SOUVIGNY, doivent une bonne part de leur renommée à une ou plusieurs résurrections temporaires d'enfants.
Il existe en outre quelques cas épars.
(1) ceux de LANGRES, LYON, BESANÇON ; GRENOBLE aussi :
«Nous deffendons à tous les fidèles de ce Diocèze sous peine d'excommunication de déterrer et porter leurs enfants morts sans baptême à la chapelle de Notre Dame du LAUX* n'y ailleurs sous prétexte qu'il s'y fait des miracles et que ces enfants, ressuscitant pour un instant, reçoivent le baptême.»
(Synode tenu en Dauphiné en 1687)
* près de GAP
(2) «... les signes par lesquels on prétend reconnaître la résur- rection (de ces enfants) sont trop ambigus et ... les témoins qui attestent ces faits manquent de doctrine et d'autorité... C'est pourquoi ces évêques ont jugé conforme au sérieux ecclésias- tique de supprimer... ces pratiques dans leurs diocèses : que ne soit pas conféré le baptême aux dits enfants ni leurs corps enter- rés en terre sainte...»
Et le pape d'enchaîner en notant qu'en fait il s'agit «... d'enfants indubitablement décédés et privés de vie depuis longtemps...» ; et que «... faute de ces preuves (de résurrection) on ne doit ni admettre la résurrection, ni conférer le baptême...»
Originaire du PUY en VELAY, et juriste de formation, Guy CROUZET est Secrétaire général de l'Inspection académique de MOULINS depuis 1974 ; et s'il est fréquent de l'entendre par- ler du Bourbonnais plutôt que de l'Allier ce n'est certes pas coquet- terie de sa part mais «aveu» de l'intérêt qu'il a toujours porté au passé d'un pays devenu sa terre d'adoption.
Il nous propose dans cet ouvrage quatre reportages en quelque sorte du temps jadis :
ou le désarroi de nos ancêtres devant la mort de nouveaux-nés et une pastorale sans doute trop rigide de l'Eglise d'alors.
et ou la fragili-
té des créatures devant les soubresauts et les dérèglements de la Création.
ou l'expression d'une toute puis- sance royale dans une justice-spectacle assez inhumaine.
Malheurs et rudesse des temps ; de tout temps ! Les manifestations changent ; les réponses aussi : ne sou- rions donc pas trop de celles du passé.
Ecoutons ces voix du silence ; elles redonnent vie à ce que nous ont laissé nos prédécesseurs :
«l'ombre d'un sillage sur l'océan du temps sans rives» *.
* Maurice GENEVOIX - La Perpétuité -
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