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LA GENÈSE DU ROMAN TURC

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LA GENÈSE DU ROMAN TURC

(3)

Dans la même collection :

Poèmes de Younous EMRE, traduits du turc par Guzine DINO et Marc DELOUZE

Paris, 1973

(4)

LANGUES ET CIVILISATIONS LITTÉRATURE

GUZINE DINO

LA GENÈSE DU ROMAN TURC

AU XIXe SIÈCLE

Publications Orientalistes

de France

(5)

Publié sous les auspices de L'INSTITUT NATIONAL DES LANGUES

ET CIVILISATIONS ORIENTALES par

l'Association Langues et Civilisations 4, rue de Lille, 75007 Paris

© 1973, Langues et Civilisations

ISBN 2 - 7169 - 0003 - 5 La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par

les articles 425 et suivants du Code pénal Imprimé en France

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Je tiens à remercier M. Louis Bazin pour ses précieux conseils et pour l'aide constante qu'il a bien voulu m'apporter dans l'accomplissement de ma tâche, ainsi que M. Pertev Naili Boratav et M. Niyazi Berkes, dont les recherches m'ont guidée tout au long de mes travaux.

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La prononciation des caractères latins utilisés depuis 1928 dans l'écriture turque est proche de celle du français ; cependant :

c se prononce dj (français).

ç se prononce tch (français).

e se prononce è (français).

g « mou », selon la nature de la voyelle qui le précède (e, i, ö, ü) se prononce y (consonne française) ou, après (a, ï, o, u) est à peine prononcé (légère contrac- tion du larynx) ; en fin de mot ou de syllabe, il provoque l'allongement de la voyelle qui précède.

(Pour des raisons techniques, il est remplacé par g ordinaire.)

h se prononce toujours aspiré (plutôt expiré).

i sans point se prononce dans les mêmes conditions que i mais avec l'extrémité de la langue ramenée vers le milieu du palais. (Remplacé par ï.)

ö se prononce eu (français).

s avec sédille se prononce ch (français) [remplacé par sh].

u se prononce ou (français).

ü se prononce u (français).

L'accent circonflexe est utilisé pour indiquer l'allongement des voyelles : a, i, u, ou la mouillure de g et k devant e, i, ö, ü, ou les voyelles longues (d'origine arabe ou persane).

L'apostrophe sert à noter un bref arrêt de la voix dans des mots d'origine arabe ou est employée pour signaler la fin du radical d'un nom propre avant les suffixes qui lui sont ajoutés.

Note. En règle générale, pour les noms turcs, l'orthographe moderne turque a été adoptée, à l'exception des mots turcs connus en français, ou cités dans des textes ayant une transcription différente.

La traduction des textes ottomans d'un caractère complexe ou confus a été faite aussi fidèlement que possible pour en garder la saveur originale, et c 'est intentionnellement que nous en conservons certaines maladresses dans les versions françaises.

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INTRODUCTION

Tenter de saisir la genèse du roman turc — dont l'apparition remonte à moins d'un siècle — impli- que une recherche des facteurs qui ont condi- tionné les premières manifestations du genre en Turquie.

Bien peu de travaux ont été faits jusqu'ici sur le roman turc. La seule monographie publiée, sous le titre de « Türkçede Roman » (Le roman en langue turque), 1936, a le mérite d'être un précieux ouvrage d'information. On y trouve simultanément un bref aperçu historique sur les genres voisins (hikâye) (1), conte, légende, épo- pée, etc. existant avant la naissance de cette forme nouvelle, sur les premières œuvres romanesques traduites du français et d'autres langues (avec des renseignements quant au caractère de ces traductions) et un exposé chronologique et analy- tique des romans d'Ahmet Mithat efendi, qui a été un des premiers en date des romanciers ottomans.

Malgré le caractère énumératif et quelque peu sommaire de ses analyses, ce premier travail de déblaiement, entrepris par M.N. Ozön, permet d'avoir une vue d'ensemble sur les débuts du phénomène romanesque dans la prose turque.

Dans divers manuels et ouvrages consacrés à la littérature du XIX siècle en Turquie, des classifi- cations très générales ont été entreprises concer- nant nos premiers romanciers ; de fort utiles recherches complémentaires ont été réalisées (toujours par M.N. Özön), telle la précieuse biblio-

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graphie des traductions de romans étrangers de son « Son Asïr Türk Edebiyatï tarihi » (Histoire de la Littérature turque du dernier siècle), 1941, qui semble être la plus complète jusqu'à ce jour.

Enfin, A.H. Tanpïnar, dans son important ou- vrage « XIX cï Asïr Türk Edebiyatï Tarihi » (His- toire de la Littérature turque du XIX siècle), 1949, 1956, consacre un chapitre à la naissance du roman turc, explorant avec perspicacité cette première période, tout en s'attachant à certains aspects des problèmes stylistiques que pose le passage d'une prose narrative à une prose descriptive. L'auteur entreprend aussi, par endroits, dans l'œuvre roma- nesque de N. Kemal, une analyse syntaxique du style de ce novateur, soulignant certaines de ses structures, fondamentales pour la formation des périodes nouvelles.

Plus récemment, il faut noter l'anthologie de Cevdet Kudret Solok : « Türk Edebiyatïnda Hikâye ve Roman », 1 (La Nouvelle et le Roman dans la Littérature turque, vol. 1, 1965), réunissant des textes écrits entre 1859 et 1910, avec une énuméra- tion et une classification schématique des auteurs et des œuvres de cette période.

La plupart de ces travaux offrent un intérêt d'information, sans toutefois entreprendre l'étude des œuvres d'une façon systématique et avec une méthode rigoureuse.

Quant aux travaux des turcologues européens et occidentaux, ils ont été centrés sur les périodes qui ont précédé le Tanzimat, bien souvent dans la mesure où la littérature turque se manifestait en relation étroite avec les lettres arabo-persanes.

Les tentatives de renouvellement et de moder- nisation de la littérature turque, inspirées par la littérature occidentale après le Tanzimat (1839), ont éveillé peu de curiosité parmi les turcologues

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internationaux. On pourrait expliquer cette atti- tude par un manque d'intérêt face aux efforts méritoires, mais quelque peu laborieux et appa- remment naïfs des premiers prosateurs turcs. De nombreux turcologues occidentaux particulière- ment attachés à la période de la littérature du Divan, à sa plénitude et à sa perfection formelle, ont été rebutés par cette brusque rupture avec un passé qui avait suscité des chefs-d'œuvre. Il eût été cependant impossible de concevoir une stagnation des modes littéraires, tandis que la société ottomane était emportée par les courants historiques qui devaient en hâter la fin. Bon gré, mal gré, la nouvelle littérature ne pouvait man- quer de prendre une forme, maladroite peut-être, mais en cela même digne d'intérêt, dans ses tenta- tives et hésitations, révélatrices des péripéties qui accompagnent le changement d'orientation d'une culture.

Pour explicable qu'elle soit, cette désaffection des turcologues pour les débuts de la littérature turque moderne peut être illustrée par les textes signés de Cl. Huart que j'ai recueillis dans la

« Bibliographie ottomane » : « ... la plupart des livres sortis des presses de Constantinople n'of- frent pas un fort grand intérêt aux lecteurs étran- gers. Il est toutefois à remarquer que la presque totalité des ouvrages traduits le sont de la langue française, qui continue à être, entre toutes les langues européennes, la plus étudiée en Turquie, surtout par les musulmans qui cherchent à s'ini- tier au langage de la science moderne ». (Bibl.

ott., 1880-1881, p. 6, extr. du J.A.) Et encore : « Ce n'est pas sans un sentiment de regret que l'on constate cette activité intellectuelle considérable, employée à une œuvre futile et sans portée, dont l'intérêt est plus que médiocre pour le lecteur européen. On comprend que la masse des lec-

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teurs qui se servent de l'idiome osmanli ait hâte de s'assimiler les progrès de l'Occident ; on com- prend moins qu'il lui reste assez de loisirs pour se distraire à lire les adaptations, plus ou moins heureuses, de récits de mœurs bien différentes de celles du vieil Orient ; mais les aliments qui lui sont offerts n'ont plus d'intérêt pour l'orienta- liste. » (Ibid., 1889-1890, p. 2.)

Dans son « Sommaire des Etudes turques » ( 1886-1891 ) se rapportant à la période 1886-1891, Huart écrit encore : « En ce qui concerne la littérature proprement dite, si nous laissons de côté la multitude innombrable des romans tra- duits du français, publiés pour la plupart en feuilleton dans les journaux turcs et réunis en volumes, ainsi que les broutilles en prose ou en vers imprimés par des échappés de collège, nous ne trouvons guère à signaler que le Divan pos- thume de Chinassi efendi... »

Cette optique et ces jugements commencent cependant à être abandonnés.

Les conflits et les luttes, les scissions intellec- tuelles et artistiques de l'époque qui a suivi le Tanzimat ont eu pour références principales la culture et la littérature françaises, sans pour autant rompre avec certaines sources autochtones dignes d'estime. Et c'est juste à partir de ce moment, crucial pour la littérature turque, que les turcologues européens, et même français, per- dent tout intérêt pour celle-ci, particulièrement pour la prose littéraire qui vient de naître.

De nos jours, on peut signaler une étude consa- crée par Mme L.O. Alikaeva au roman turc dont le titre est : « Sujets et Héros dans le Roman turc » (fin XIX siècle - début XX siècle). Publiée par l'Académie des Sciences de l'U.R.S.S., Inst. des Peuples d'Asie, éd. « Nauka », Moscou, 1966.

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Cinquante-quatre pages sur cent quatre-vingt- quatre sont consacrées dans cet ouvrage aux deux premiers romanciers turcs, A. Mithat ef. et N. Ke- mal. Cette partie de l'étude se réfère aux travaux de M.N. Özön et de A.H. Tanpïnar et apporte des indications historiques et sociales sur le problème.

Presque toujours, les travaux faits sur le roman turc se sont orientés vers une classification très générale, utilisant une terminologie approxima- tive, en relation avec des écoles littéraires occiden- tales.

Ainsi, N. Kemal a souvent été qualifié de

« romantique », A. Mithat de « réaliste » et de

« populiste », certains autres auteurs de « natura- listes » (2).

Il serait cependant erroné de fonder l'étude phénoménologique du roman turc sur des ressem- blances superficielles avec la production roma- nesque occidentale, dont la longue genèse a suivi ses propres voies, avec le développement d'écoles successives.

Il faut surtout poursuivre les recherches com- paratives en profondeur, tout en analysant et met- tant en lumière la spécificité des sources natio- nales qui ont contribué à la naissance des pre- miers romans turcs. Ainsi, l'essai du professeur P.N. Boratav : « Ilk romanlarïmïz » (Nos premiers Romans), dans « Folklor ve Edebiyat » (Le fol- klore et la littérature), II, Ankara, 1945, pp. 130- 152, sur les éléments folkloriques turcs dans l 'œuvre d'Ahmet Mithat, indique bien une des orientations majeures à suivre pour déceler le mécanisme de création du roman turc du Tan- zimat.

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Il semble donc que les problèmes posés par l'apparition des premiers romans turcs ne puis- sent être élucidés qu'en partant des données pro- pres du langage et des traditions littéraires autochtones, selon des critères qui restent à définir.

La critique littéraire du roman, en Turquie, souffre encore aujourd'hui d'un manque de ri- gueur, qui peut s'expliquer par une compréhen- sion insuffisante des premiers moments du genre et de ses caractères propres.

Pour éviter de tomber dans des considérations trop générales, j'ai volontairement négligé l'œuvre inachevée, de genre ambigu, qu'est « Cezmi » (1880), sorte d'évocation historique romancée, pour n'étudier que le seul roman véritable de N. Kemal : « Intibah : Sergüzesht-i Ali bey » (Le Réveil : les Aventures d'Ali bey), 1876.

L'analyse, aussi poussée que possible, que j'ai entreprise de cette œuvre m'a systématiquement conduite à me référer à toute la production roma- nesque, mineure ou majeure, folklorique ou litté- raire, de son époque.

Je crois que les résultats de mes recherches révéleront mieux ainsi les caractères originaux du seul roman moderne de N. Kemal, qui repré- sente, me semble-t-il, une somme de ce que furent en Turquie les premières manifestations authen- tiques de ce genre.

La naissance du roman turc a été tardive, et en

quelque sorte, brutale. Ce n'est que dans la

seconde moitié du XIX siècle que le genre roma-

nesque fut abordé, dans des conditions qui

n'avaient rien de commun avec le lent processus

d'élaboration caractérisant les différentes étapes

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historiques du roman occidental. Cette différence du rythme de maturation dans le domaine de la prose romanesque ne peut être analysée sans un bref coup d'œil sur le passé.

Les genres narratifs traditionnels Avant l'apparition du roman, le genre narratif s'était manifesté dans la littérature ottomane clas- sique par les «mesnevî» (3) imités du persan.

« Leylâ et Mecnûn » (4), « Yusuf et Züleyhâ » (5),

« Hüsrev et Shirin » (6) en sont les plus connus.

Ce sont des récits imaginaires, en vers classi- ques, traitant des thèmes d'amour légendaires, le plus souvent à caractère mystique et spécifique- ment poétique ; ils constituent une littérature d'élite initiée à un langage raffiné et savant, chargé du vocabulaire et des tournures arabes et persans.

Egalement de caractère littéraire, le genre de la fable, d'origine hindoue, traduite en turc à partir de l'arabe, comme c'est le cas pour « Kelile et Dimne » et les recueils d'anecdotes historiques et légendaires en prose, tel le « Farac bad'esh- Shidde », traduits du persan et de l'arabe dans une langue plus simple et claire, ou encore, des recueils, toujours en prose, ayant un but moral ou mystique comme les « Muhayyelât » (7) (Fan- taisies) de Aziz efendi (?-1798) représentent un autre aspect de la littérature narrative.

Parallèlement aux genres littéraires, des récits

populaires en prose, d'origine orale, s'inspirant

parfois directement des « mesnevî », de l'épopée

ou des sujets religieux et historiques et des

légendes, ont eu la plus large diffusion et la plus

longue durée, puisqu'ils continuent, bien que très

altérés, à trouver des lecteurs ou un auditoire

même de nos jours.

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En dehors de ceux qui s'attachent à l'épopée nationale (Livre de Dede Korkut) ou qui sont de caractère folklorique (Koroglu), « Karaca oglan »,

« Kerem et Asli », etc.), plus largement diffusés dans les milieux ruraux, ce sont les faits et gestes héroïques de « Battal Gazi », la « Vie du Prophète Ali », « Les exploits de Firuzshah », « Les Contes des Mille et Une Nuits », la vie romancée des bardes-poètes (Ashïk), les aventures rocamboles- ques de Tïflî, les récits de Tutinâme, de Hançerli hanïm, de Tayyarzade, de Cevri Çelebi, etc., qui constituent, plus particulièrement, le répertoire de la « Hikâye » (8), raconté en majeure partie par des conteurs professionnels (Meddah).

De tradition orale à leur origine, la plupart de ces récits ont été lithographiés, puis imprimés, presque à la même époque que les premiers ro- mans turcs de type occidental. Leur texte, peu fidèle, semble-t-il, aux versions orales, offre cepen- dant des caractéristiques qui permettent de les définir.

Des histoires fabuleuses, pleines d'aventures imaginaires, extraordinaires, avec, pour les unes, des allusions mystiques ou allégoriques, pour les autres un recours aux pouvoirs surnaturels et magiques, caractérisent ces récits narratifs qui sont tantôt de source, à proprement parler litté- raire, tantôt de source populaire et folklorique.

L'absence de rationalité, sur le plan temporel et spatial, qui caractérise ces récits est le reflet de la permanence d'une vision du monde archaïque, conditionnée par le statisme fondamental de la société et de la culture turque-ottomane.

Pour tenter de définir, ne serait-ce que schéma-

tiquement, cette phase de la culture turque et

concevoir les relations de l'individu avec la vie

concrète dans les structures sociales de l'Empire

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ottoman, il faut souligner les traits généraux qui l'ont historiquement marqué et qui se sont main- tenus au travers de périodes de caractère pour- tant dissemblable. Plutôt que de décrire ces périodes en détail, je voudrais indiquer les caracté- ristiques dominantes du système impérial dans son évolution ascendante et descendante.

Traits généraux de la société ottomane Trois siècles de victoire presque ininterrompues (1402-1699) sont à la base des illusions que se faisaient les gouvernants quant à la supériorité définitive de la civilisation islamique.

Soutenus par une imposante force militaire (les Janissaires) et maîtres des routes commerciales du monde médiéval, les gouvernants successifs de l'Empire turc musulman avaient longtemps consi- déré les « infidèles » occidentaux comme inca- pables de les surpasser en quelque domaine que ce soit.

Durant des siècles, la supériorité militaire et politique ottomane avait masqué ses déficiences sociales et économiques qui allaient en s'accen- tuant.

C'est ainsi que furent maintenues les traditions

basées sur une conception statique du monde, où

l'ordre était une fois pour toutes établi « par

volonté divine ». La société turque, où les schémas

de comportement se reproduisaient de génération

en génération, de siècle en siècle, dans une quasi-

immuabilité, était en fait une communauté reli-

gieuse réglementée par la « Sheriat », loi sacrée des

Musulmans, appliquée par l'autorité absolue du

Sultan et entérinée par le Sheyh-ül-Islam, chef reli-

gieux. Le califat, de caractère à la fois religieux

et politique, se trouvait personnifié par le Sultan,

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ce qui ne faisait que renforcer la pyramide étatique.

L'interdépendance du pouvoir du Sultan et de celui du Sheyh-ül-Islam (le premier nommant le chef religieux mais pouvant être déchu de son pouvoir par un «fetvâ» (9) de celui-ci) était une des garanties de l'ordre établi, dit « Nizam-ï Âlem » (l'Ordre de l'Univers) (10).

Ce principe de fonctionnement de l'Etat consti- tuera, tout au long de la tentative de modernisa- tion de la Turquie à partir de la fin du XVIII siè- cle, un obstacle majeur à toute rupture avec les traditions.

La structure sociale de l'ordre établi était cons- tituée par des catégories bien définies (« Ulemâ », religieux ; « Askeriye », militaires ; « reaya », su- jets), dont la hiérarchisation interne était égale- ment de caractère immuable, fixée une fois pour toute.

L'ordre et la justice étaient appliqués, toujours selon les règles religieuses et impériales, par les

« kadï » (juges religieux), nommés par le sultan, mais supervisés par les « müfti » (sorte de juris- consultes) dépendant du Sheyh-ül-Islam, qui cen- tralisait ainsi le contrôle des rapports entre les lois religieuses et la vie quotidienne ; de ce fait, son rôle était aussi important que celui du « vizir », représentant le pouvoir exécutif du Sultan.

L'appareil administratif avait pour tâche de maintenir et de faire durer l'ordre établi, et c'est à cette fin, excluant toute amélioration ou pro- gression fondamentale, que le Sultan pouvait pren- dre l'initiative de créer des lois (kanun), mais dans la mesure où celles-ci étaient, bien entendu, con- formes aux interprétations de la « Sheriat ». Dans cette perspective, il n'y avait pas de place pour la raison et ses manifestations individuelles. Tout

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était réglé d'avance, la volonté personnelle prati- quement paralysée, le conformisme de règle ; l'individu vivait dans l'obéissance aux critères des valeurs communautaires. Le choix d'une profes- sion était généralement déterminé par la routine et l'hérédité, les règles de travail fixées par les corporations artisanales et la tradition. La passi- vité et l'abandon de la personnalité soumise à l'acceptation du destin et à l'effacement mystique, et, par ailleurs, la rapide taxation de tout signe de prospérité, avaient pour conséquence une pro- duction primitive, statique.

L'économie de l'Empire Ottoman, fondée princi- palement d'une part sur le butin et sur un système de taxations prélevées sur les territoires conquis, de l'autre sur la possession par le Sultan de la totalité des terres de l'Empire, octroyées sous différentes modalités conditionnelles et passa- gères aux seigneurs («Sipahis», «Timariotes ») militaires et aux grands dignitaires, en échange de redevances, excluait tout dynamisme écono- mique et social de caractère progressif.

La masse paysanne vivait ainsi dans le champ clos de petites cellules de production s'apparen- tant à la définition du « mode de production asia- tique », dans des conditions souvent pénibles. Les édits du Sultan, tels ceux de Soliman le Magni- fique, pour améliorer le sort des paysans dont l'exploitation féroce entraînait périodiquement des chutes de productivité désastreuses, n'aboutis- saient qu'à des améliorations passagères ; les révoltes paysannes (surtout à partir du XVII siè- cle) furent constantes, mais sans aboutir à un changement positif du sort de la classe paysanne.

Les crises économiques du XVII siècle, résul- tant des changements de parcours des grandes routes commerciales, les charges financières pro-

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venant de l'obligation de maintenir sur pied la plus grande armée et la plus grande flotte de l'époque, l'emprise, qui allait s'accentuant, du mercantilisme européen, qui, par ses privilèges (capitulations), étendait son pouvoir sur la vie économique du pays, n'avaient pas suffi à modifier les habitudes mentales et un conservatisme qui voulait ignorer les lois du progrès économique.

Les dirigeants ottomans n'eurent aucune idée des profondes transformations économiques et sociales qui bouleversèrent les rapports de pro- duction en Occident. La poussée de la classe bour- geoise et le dynamisme du capital, qui faisaient leur chemin dans les pays occidentaux rivaux de l'empire, n'avaient pas eu d'écho dans la société ottomane, rigidement centralisée.

Les crises économiques se succédèrent, sans amener d'éléments autres que palliatifs ; jusqu'au XX siècle, l'unique et trompeuse planche de salut fut celle de l'endettement envers les puis- sances étrangères, assorti de concessions écono- miques de plus en plus graves à leurs représen- tants financiers levantins. Le pouvoir impérial n'était plus qu'un leurre, une couverture fastueuse des manœuvres antagonistes des grandes puis- sances étrangères qui se préparaient au partage définitif des restes de l'Empire Ottoman (11) ; cependant, l'Etat conservait une emprise non né- gligeable sur ses sujets.

Le caractère statique de la structure sociale de l'Empire et de toutes ses institutions, hiérarchi- sées et conditionnées par le théocratisme musul- man, son hermétisme aux influences étrangères expliquent ainsi la stagnation et la dégradation, entre autres, des valeurs plusieurs fois cente- naires qui constituaient le patrimoine culturel. Ce caractère de masse, impersonnel, d'unité autour

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de la religion et de son représentant, le Sultan, la littérature officielle, dite « classique », le reflé- tera, malgré les quelques variations de nuance qui s'y observent, jusqu'au XIX siècle.

Les « Hikâye », quand elles nous parviennent au XIX siècle, lithographiées ou imprimées, sont déjà mutilées et déformées par rapport aux nar- rations populaires. (P. Boratav, « Oriens », vol. 16, 1963.) En tout état de cause, leur contenu, aux situations conventionnelles et stéréotypées, leurs épisodes décousus, leur style aux moyens très simples, qui imite les tournures classiques et pré- cieuses en les altérant, avec des constructions syntaxiques en chaîne et en spirale interminables, n'offraient plus aucun élément qui puisse satis- faire les exigences d'une élite nouvelle qui appa- raît en Turquie, après les réformes du Tanzimat (1839.)

Tendance à la modernisation L'apparition du roman turc, dans la seconde moitié du XIX siècle, est une des manifestations significatives résultant des changements qui se produisirent dans la structure de la société otto- mane.

C'est à la lumière de la naissance et du déve- loppement d'une vision du monde qui se trouve en transition entre une conception médiévale et une volonté de « modernisme », qu'il nous faut analyser et caractériser les premières œuvres représentatives du genre romanesque en Turquie.

Effectivement, le roman turc apparaît à une époque qui, pour l'histoire, est celle d'une orien- tation nouvelle, mettant en cause toutes les insti- tutions du pays.

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La désagrégation de l'Empire Ottoman et la prise de conscience, par une élite, des progrès de la civilisation occidentale, marqueront l'évolution culturelle qui se manifestera en Turquie et qui inaugurera une ère nouvelle dans l'histoire litté- raire.

La première sensibilisation au fait d'une supé- riorité du monde occidental fut le résultat des défaites militaires successives, dont la plus specta- culaire fut l'expédition de Bonaparte en Egypte.

C'est pour adapter la puissance militaire otto- mane aux méthodes et techniques modernes que les sultans prirent les premières initiatives de modernisation à partir du XVIII siècle.

Des souverains éclairés, comme Selim III (1789- 1807), aspiraient aussi à un changement dans l'administration du pays. Il s'agira de créer une autorité politique qui, sans abandonner ses préro- gatives traditionnelles, saura introduire des réfor- mes pouvant apporter à des institutions périmées des modifications qui seraient capables de les rendre plus efficaces que par le passé.

Avec la fondation, en 1769, de l'Ecole des Ingé- nieurs (Mühendishane), puis de l'Ecole Navale (1773), la convocation de missions militaires fran- çaises (1774), l'emploi de conseillers techniques (Bonneval, Tott), la création de l'Ecole d'Artil- lerie (1793), la traduction d'œuvres étrangères, et particulièrement techniques (12), une brèche sera ouverte, par où s'infiltreront les premiers élé- ments de modernisation, générateurs de nouvelles attitudes mentales.

Ignorants des véritables questions économiques, les dirigeants de l'Empire considéreront les pro- blèmes d'un point de vue purement technologique.

C'est après la destruction par Mahmut II du

corps des Janissaires (1826) qu'une brèche plus

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large s'ouvrira dans le système hermétique de l'organisation de l'Empire, parallèlement, il est vrai, à l'impact de l'exploitation européenne.

Sur le plan juridique comme sur le plan admi- nistratif, de nouvelles institutions s'organisent : ainsi une sorte de code pénal s'élabore, distinct du « Sheriat », un statut tente de limiter les fonc- tions du Sheyh-ül-Islam. La Sublime Porte (Bâb-ï Ali) rassemble la nouvelle administration gouver- nementale.

Sur le plan de l'éducation, les premières écoles primaires, celles dites de «Maturité» (Rüshtiye), celles destinées à former des traducteurs gouver- nementaux étaient fondées, entamant le monopole de l'enseignement islamique des « Medrese » (13).

Mahmut II et ses successeurs ouvrirent de nom- breuses écoles pour assurer la formation des carrières bureaucratiques.

Parmi celles-ci, l'on peut citer : « Mekteb-i Maarif-i Adliye » (1838); «Valide Mektebi » ou

« Dar ül maarif » (1849) ; «Mekteb-i Aklam » ou

« Mahrec-i Aklam» (1862), aboutissant, en 1876, à l'Ecole des Sciences Administratives (Mekteb-i Fünun-u Mülkiye) ; l'Ecole Ottomane ( 1855-1874), à Paris, créée par le gouvernement ottoman, et le lycée de Galatasaray, fondé en 1868 (14).

Le critère principal, dans l'enseignement laïcisé,

reste avant tout, et pour longtemps, étroitement

utilitaire ; il s'agit de former les cadres de la nou-

velle bureaucratie qui doit administrer l'Etat dans

ses institutions modernisées. Il faut ajouter que

ni la « medrese », ni les institutions scolaires qui

fonctionnaient sous l'égide du pouvoir religieux ne

furent abolies pour autant. Ce dualisme dans

l'enseignement marquera, pour longtemps, l'évo-

lution de la pensée, y compris celle des réforma-

teurs, et sera la caractéristique essentielle de

l'époque de transition du Tanzimat.

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L'apparition d'une nouvelle élite La modernisation politique en Turquie n'est pas à proprement parler un produit des aspirations des classes moyennes, mais plutôt le souci de renouvellement de l'autorité politique tradition- nelle, dans sa lutte pour sa propre existence, rem- plaçant sa force d'action principale, qui avait été l'armée des Janissaires, par une bureaucratie et une armée formées selon de nouveaux critères modernistes.

C'est à partir des premières réformes de Mah- mut II (1785-1839) que s'établit l'hégémonie de cette nouvelle bureaucratie au détriment de la puissance militaire. (Sh. Mardin, « The Genesis of young ottoman thought », Princeton, 1962, p. 131.) Quand les Janissaires furent éliminés en 1826, aucun corps constitué n'exista plus pour contre- balancer le pouvoir des bureaucrates sous l'égide du Sultan. Citant l'historien Cevdet pacha, Sherif Mardin nous affirme que la complexité des lois, suscitée par la multiplication rapide des édits, ainsi que par les relations variées avec les pays étrangers, constituant les points vitaux de la politique de l'Etat, les bureaucrates formés selon les nouveaux critères acquirent des avantages sur les « ulemâ » (savants, hommes de lettres de for- mation religieuse) ; le Sultan, devant l'importance des rapports internationaux, dut s'appuyer davan- tage sur les jeunes fonctionnaires des bureaux du sous-secrétariat des Affaires étrangères dont « le bureau de traduction » sera la pépinière formant la plupart des réformateurs modernistes de l'époque.

Cette ascension d'un nouvel appareil d'Etat peut être considérée comme la force principale d'une nouvelle élite dont les perspectives idéologiques

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seront dirigées et conditionnées par un esprit réformateur orienté vers l'Occident.

C'est à partir des années 1830 que l'influence et l'ingérence directes des grandes puissances euro- péennes se feront sentir lourdement. Cette ingé- rence fut particulièrement marquante dans le domaine économique.

Le traité de commerce avec l'Angleterre, en 1838, ouvrira toute grande la porte au capital étranger, entraînant particulièrement une chute catastro- phique de l'industrie du tissage dans tout l'Empire, acculant à la faillite des régions entières, ruinant les prémices d'une accumulation de capital local, tandis que les comptoirs et les banques étrangères entrent dans une ère de bénéfices sans précédent.

Les effets du « Libéralisme économique » se manifestèrent, dans les deux décades qui suivirent les accords commerciaux avec l'Angleterre, en pro- duisant des changements non seulement dans la vie économique mais parallèlement aussi dans la vie quotidienne de la société turque des grandes villes. Les communications modernes avec les pays européens, l'utilisation du télégraphe, la naissance du journalisme privé, l'industrie et l'agriculture partiellement développées dans la zone d'influence du marché capitaliste créaient des conditions qui ne pouvaient manquer d'avoir des répercussions dans tous les domaines. Le complexe de supériorité des dirigeants ottomans était gravement ébranlé ; les réformateurs tentè- rent de sauver les restes avec des « replâtrages » modernistes combinés aux structures anciennes ; mais leur réformisme s'arrêtait là.

Les commerçants autochtones (Hayriyye tücarï), ayant périclité au profit du capital étranger et de ses représentants minoritaires (grecs, arméniens, israélites, levantins), au sein de la nouvelle bureau-

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cratie une lutte aiguë se développe entre ceux qui se résignaient à profiter de l'ingérence étrangère dans les limites des cadres traditionnels et ceux qui voulaient établir l'autorité d'un Etat rénové sur des bases constitutionnelles, dans le contexte d'une idéologie nouvelle.

C'est à partir de cette contradiction que se déve- lopperont les formes idéologiques et artistiques diverses de la période du renouveau littéraire.

Coupée de la masse du pays, qui continue à vivre sa vie médiévale, ignorante des mécanismes finan- ciers et économiques qui conditionnent la vie des sociétés, l'intelligenzia de la période du Tanzimat orientera ses aspirations intellectuelles, avant tout, vers une connaissance encyclopédique du monde nouveau, révélé par le seul truchement de la culture occidentale, sans une analyse critique de ses éléments constitutifs.

Naissance et développement de la presse Les « Jeunes-Ottomans »

La naissance et le développement de la presse et des maisons d'édition indépendantes, vers les années 1860, s'explique ainsi par l'exigence d'un nouveau public, composé d'une élite intellectuelle et d'un groupe de lecteurs, issus des institutions scolaires laïques.

La naissance d'une presse indépendante, qui révèle l'existence d'une fraction de la population, avide d'apprendre et en mesure de connaître, jouera un rôle important dans la modernisation des esprits.

C'est dans le développement de la presse indé-

pendante que nous trouverons les caractéristiques

d'une première prise de conscience intellectuelle

des problèmes du pays ; c'est à travers elle et

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grâce à elle que se forgera l'idéologie qui s'oppo- sera à la politique aveugle et mécaniste de moder- nisation superficielle sous la pression des puis- sances étrangères.

Pour la première fois dans l'histoire de l'Empire ottoman, un groupe de personnalités et d'écrivains marquants, qu'on appellera les « Jeunes-Otto- mans », issu pourtant de la pépinière bureaucra- tique destinée à renforcer le pouvoir absolu, s'insurgera et tentera d'exprimer des critiques sur le mode de gouvernement, au travers de la presse et de l'édition, qui seront leurs seules armes, créant ainsi une opinion publique attentive aux courants de la politique, de la pensée et de l'art.

Les « Jeunes-Ottomans » firent de leur mieux pour former une opposition politique à l'absolu- tisme, sur des bases rationnelles comportant un programme et une méthode qui, quelles que soient leurs lacunes, leurs confusions et leurs contradic- tions, tentaient, par la persuasion, la critique politique et la propagande écrite, de rallier l'opi- nion publique contre l'absolutisme ; cela consti- tuait une rupture avec le coup d'Etat et les intri- gues de palais qui, jusque-là, constituaient les seuls procédés de l'action politique traditionnelle.

Les « Jeunes-Ottomans » entreprirent de propa- ger des concepts de patriotisme, de constitutiona- lisme et de mise en cause de la pression étran- gère ; c'est pour la première fois qu'une critique politique se fondait sur des idées (15).

Rôle de la presse dans le développement des genres littéraires

Il faut souligner que les premiers romanciers,

qui sont aussi les premiers réformateurs de la

littérature turque, étaient avant tout des journa-

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Dimensions nouvelles des personnages tra- ditionnels, insertions de la cosmogonie mu- sulmane dans le cadre romanesque occiden- tal importé, narrations nouvelles et traditions orales locales : autant de clefs indispensables pour comprendre les problèmes affectifs et psychologiques des pays en voie de déve- loppement.

ASSOCIATION LANGUES ET CIVILISATIONS 4 rue de Lille, 75007 Paris

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