A NNALES DE L ’I. H. P., SECTION A
J.-C. H OUARD
Sur la description intrinsèque des grandeurs dimensionnelles
Annales de l’I. H. P., section A, tome 35, n
o3 (1981), p. 225-252
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Sur la description intrinsèque
des grandeurs dimensionnelles
J.-C. HOUARD
Laboratoire de Physique Théorique et Mathématique,
Université Paris 7, 75251 Paris Cedex 05, France Ann. Inst. Henri Poincaré,
Vol. XXXV, n° 3, 1981,
Section A :
Physique théorique.
RÉSUMÉ. - On définit une structure
algébrique
danslaquelle
ladescrip-
tion des
grandeurs dimensionnelles,
ainsi quel’expression mathématique
des lois
physiques,
sontintrinsèques,
c’est-à-direindépendantes
de toutchoix de
système
d’unités.1. INTRODUCTION
L’invariance de
l’expression
des loisphysiques
par leschangements
du
système
d’unités seréalise,
comme onsait,
par les notions de dimensionphysique
etd’homogénéité.
Achaque espèce
degrandeur physique
mesurableest attaché un
symbole
de dimension de la forme ...qui
déter-mine le coefficient par
lequel
estmultipliée
la mesure, oul’unité,
des gran- deurs del’espèce
considérée en fonction des coefficientsmultiplicatifs qui
définissent un
changement
dans la mesure, oul’unité,
desgrandeurs
fonda-mentales de
longueur,
temps, masse, etc. La conditiond’homogénéité signifie
que l’on ne peutajouter
entreelles,
ouégaler,
que desgrandeurs
ayant le mêmesymbole
dedimension,
lesymbole
de dimension d’unproduit
de deuxgrandeurs
étant leproduit
de leurssymboles respectifs
considérés comme des monômes.
Suivant ce
schéma,
les formules que l’on écrit d’ordinairereprésentent
des
égalités numériques qui
relient entre elles les mesures de certaines gran-deurs,
c’est-à-dire desnombres,
unsystème
d’unitésdéfini, quoique partiel-
lement
arbitraire,
étantsupposé
choisi. Cetteconception
se manifesteplus
nettement dèsqu’interviennent
des notionsgéométriques. Soit,
parAnnales de l’Institut Henri Poincaré-Section A-Vol. XXXV, 0020-2339/1981/225/$ 5,00/
exemple,
t -M(t)
le mouvement d’unpoint
dansl’espace
ordinaire Eà trois
dimensions, exprimé
en fonction du temps. La vitesse de cepoint
est, àchaque instant,
définie par v = 20142014, et l’on considère habituellementce vecteur comme appartenant à
l’espace
vectoriel associé à E. Cela n’a de sens que si leparamètre
t est sansdimension,
cequ’on
ne peut obtenirqu’en désignant
par t la mesure du temps par rapport à une unité donnée.Plus
généralement,
la nécessité de considérer diverschamps
de vecteursdont l’intensité
possède
une dimension(champs électrique, magnétique, etc.)
amène à réduire toutes les
grandeurs physiques
à des données purementnumériques
par le choix d’unsystème
d’unités.Ainsi,
dans lepoint
de vuequi
est usuellementadopté, implicitement
ou
explicitement ( 1 ),
les lois ne sont formuléesqu’après qu’un système
d’unités ait été choisi
[7] ] [3 ]. Malgré
l’invariance de la théorie vis-à-vis du choix de cesystème,
ladescription
ainsi obtenue n’est pasintrinsèque.
On peut comparer cette situation à celle dans
laquelle
lesopérateurs
linéaires sur un espace vectoriel sont décrits à l’aide d’une base :
l’équa- tion yi = qui représente
l’action d’unopérateur linéaire,
est invariantepar
changement
debase,
moyennant des lois de transformation déterminées des composantes des vecteurs et des éléments de matrice desopérateurs,
mais ceux-ci ne définissent pas
intrinsèquement
les vecteurs ou lesopéra-
teurs. De même que
l’équation
matricielle n’est invariante que par certainestransformations,
dèsqu’ont
étéadoptées
lesconventions,
dites conventions de coordination[2 ], qui
fixent les facteursnumériques figurant
dans lesexpressions
des loisphysiques,
celles-ci ne sont invariantes que par deschangements
d’untype
déterminé dusystème
d’unités. Ceschangements
sont
gouvernés
par lessymboles
dedimension,
ainsiqu’il
a étérappelé plus
haut.A
l’expression mathématique
deslois,
de mêmequ’à
la notion de dimen-sion
physique,
on n’accorde doncgénéralement qu’une
valeurrelative,
subordonnée au choix du
système
d’unités. La notion de dimensionphy- sique
est même souventconsidérée
comme entièrement convention- nelle[1 ] [3 ].
S’il estvrai,
eneffet, qu’un
certain arbitrairepuisse toujours
être introduit dans
l’expression
deslois,
cetteopinion paraît excessive,
à moins que la notion de dimension n’ait aucun sens
physique. Pourtant,
il est aussi reconnuqu’elle joue
un rôleindispensable,
lepremier
réflexed’un
physicien étant,
enprincipe,
de vérifierl’homogénéité
des formulesqu’il
utilise.e) Par exemple, dans son Cours de Magnétisme et d’Électricité [1 ], H. Bouasse conclut le premier paragraphe du chapitre XIV, consacré aux unités, par la phrase soulignée sui-
vante : « Bref, il n’entre dans les formules que des nombres : les opérations arithmétiques
et algébriques ne sont définies que pour des nombres ».
Annales de l’Institut Henri Poincaré-Section A
DESCRIPTION INTRINSÈQUE DES GRANDEURS DIMENSIONNELLES 227
On peut, au
contraire,
estimer que la notion de dimensionphysique
tire sa raison d’être des lois
physiques elles-mêmes, précisément
parce que,en
dépit
de la diversité desdescriptions qu’on
a pu donner de ces lois(principalement
enÉlectromagnétisme),
elle subsiste avec la même valeur dans chacune de cesdescriptions.
Le but de cet article est de montrer lapossibilité
d’une formulationintrinsèque
des loisphysiques,
c’est-à-dire d’une formulationqui
ne fasse intervenir que lesgrandeurs
elles-mêmeset non leur
représentation
dans unsystème
d’unités. La notion de dimensionen est un élément essentiel.
Toutefois,
il n’est pas nécessaire d’attribuerune
signification physique
fondamentale à ce que nousappellerons
legroupe des
dimensions,
lesdéveloppements purement techniques
desSections
3,
4 et5, qui
constituentl’objet principal
del’article,
nedépendant
pas d’une telle
interprétation.
La Section 2 est consacrée à une discussion
générale,
fondée sur la notionde
grandeur mesurable, qui
définit leprincipe
de construction d’une struc- turealgébrique permettant
uneexpression intrinsèque
des lois. Le type de structure ainsi introduit est alors défini engénéral,
etétudié,
dans laSection 3.
L’exposé,
limitéjusque-là
à ladescription
desgrandeurs scalaires,
est ensuite
étendu,
dans la Section4,
à celle desgrandeurs vectorielles,
vecteurs et formes différentielles.
Enfin,
deuxexemples
sontdéveloppés
dans la Section
5,
celui des notionsqui
se rattachent à la notion de lon- gueur, et celui del’Électromagnétisme.
2. GRANDEURS MESURABLES ET LOIS
PHYSIQUES
La
description
desphénomènes physiques
est basée sur la notion degrandeurs
mesurables et sur l’existence des loisphysiques.
Lesgrandeurs
sont les éléments de la caractérisation de ces
phénomènes,
pour chacundesquels
les lois constituent des relations entre lesgrandeurs qui
ledéfinissent.
La notion
classique
degrandeur
mesurable[2] ] revient
à supposer que, pourchaque espèce
degrandeur,
l’ensemble des valeurs quepeuvent prendre
lesgrandeurs
de cetteespèce
forme unedemi-droite,
c’est-à-dire lapartie positive
d’un espace vectoriel réel orienté à une dimension(2).
(~) La notion de somme n’est pas nécessaire pour définir une demi-droite, il suffit d’attri- buer un sens au rapport de deux grandeurs quelconques de même espèce différentes de zéro
(l’existence de ce rapport signifiant précisément l’identité d’espèce de ces grandeurs), les
a a b a
relations -==1 et - - = - étant satisfaites, les rapports dont le dénominateur est fixé
a b c c
pouvant prendre une valeur réelle strictement positive quelconque. Cela permet, en parti- culier, d’inclure la température thermodynamique parmi les grandeurs mesurables, le rapport de deux températures ayant un sens physique direct, mais non leur somme.
Vol.
Pour certaines
espèces,
parexemple
pour lacharge électrique,
il est mêmedirectement attribué un sens
physique
à tous les éléments de cet espacevectoriel,
tantnégatifs
quepositifs.
Si ~désigne
uneespèce
degrandeur mesurable,
nous noterons[R~ l’espace
vectoriel constitué des valeurspossibles
desgrandeurs
del’espèce
~. La définition de(~~
ainsi que celle de sa structure vectorielle ont un sensintrinsèque,
mêmesi,
pour des raisonspratiques,
la mesure du rapport de deuxgrandeurs
données demême
espèce
nécessite souventl’emploi
d’unegrandeur
deréférence,
ouunité
provisoire.
Parexemple,
si Tdésigne l’espèce
degrandeur
constituéepar le temps, des éléments de
[RT
sont définis par lapériode
de révolution de la terre autour dusoleil,
le temps depropagation
dans le vide de la lumière sur une basedonnée,
lapériode
des vibrations du fondamental de l’atomed’hydrogène,
etc. L’établissement du caractère mesurable desgrandeurs
est en faitinséparable
de l’existence deslois,
car c’est parcelles-ci,
ou du moins par les
plus générales
d’entreelles,
que ce caractère se manifeste.Par
exemple,
la mesurabilité de lalongueur
repose sur lespropriétés
desobjets indéformables, qui,
par lasuite,
permettent d’attribuer àl’espace physique
une structured’espace
euclidien(ou riemannien).
Demême,
celle de lacharge électrique
estprouvée
par laproportionnalité
des forcesexercées par toute distribution de
charges
sur deuxcharges d’épreuve
arbitrairement
données,
successivementplacées
en un mêmepoint quelconque
del’espace.
Plusgénéralement,
la mesurabilité des diversesgrandeurs
est établie deproche
enproche
par la constatationexpérimentale
de certaines
proportionnalités.
Une telle constatation atteint despropriétés intrinsèques
desgrandeurs,
ellen’exige
l’écriture d’aucuneformule,
et estdonc,
enparticulier indépendante
de tout choix d’unités.L’expression
détaillée des lois(la
loi deCoulomb,
parexemple)
demandeensuite la définition du
produit
de deuxgrandeurs.
Nous voulons montrermaintenant
qu’une
telle définition peut être obtenue par un double processus comportant, d’une part, une définitioncanonique abstraite,
et, d’autre part,un
principe
d’identification de certainesgrandeurs
entre elles reposant sur les lois elles-mêmes. A côté desespèces
degrandeurs
directement mises enévidence par
l’expérience (3),
que nous avons seules considéréesjusqu’à présent,
et que, pour lesdistinguer,
nousappellerons espèces
degrandeurs physiques mesurables,
ce processus faitapparaître
desespèces
degrandeurs
nouvelles abstraitement définies. Les
espèces
de l’un ou l’autre type serontappelées espèces
degrandeurs générales.
e) La restriction apportée par le mot directement n’a pas un sens suffisamment précis
pour assurer une détermination unique de l’ensemble, noté plus loin y, des espèces de grandeurs physiques mesurables. Nous montrerons à la fin de cette section que cette impré-
cision n’est d’aucune conséquence pour le résultat que nous avons en vue. Il faut seulement que y contienne assez d’éléments pour permettre la description des lois.
Annales de l’Institut
DESCRIPTION INTRINSÈQUE DES GRANDEURS DIMENSIONNELLES 229
A
priori,
la définition duproduit
ne peut êtrequ’abstraite :
si gi E~~1
1et g2 E sont les valeurs de deux
grandeurs physiques mesurables,
leproduit
de gl par g2 est l’élément gl Q9 g2 del’espace produit
tensoriel[R~1 1 Q
Ce nouvel espace est encore de dimension un, et peut êtreorienté par la condition que si gi et g2 sont
positifs,
il en est de mêmede gl Q9 g2. On le considérera comme
l’espace
des valeurs d’uneespèce
nouvelle de
grandeur
notée Avant degénéraliser
cetteconstruction,
nous
définissons,
pourchaque espèce
degrandeur physique ~ l’espèce
degrandeur
inverse ~ -1 comme prenant ses valeurs dansl’espace
dualIR;
de
[R~
orienté de telle sorte que la valeur d’une formepositive
sur un élémentpositif
dei~~
soitpositive ;
deplus,
on identifie lesproduits
tensorielsR*g ~ Rg
=R*- .
~Ry
etRg
Q9Rg
à R par les relationsoù , > désigne
le crochet dedualité ; enfin,
on note 1l’espèce
degrandeur
dont les valeurs sont les nombres réels et on réalise les identifications
= [R
et Rg ~ RI
=Rg ~ R ~ Rg
où greprésente %
pour touteespèce
degrandeur physique
mesurable ~. Lesespèces
degrandeurs
les
plus générales sont
alors définies comme étant lesproduits
formelsdu
type %1%~
...~
où l’on pose ~~ -1 - ~ -1 ~ = I et où I est élément neutre,l’espace
des valeurs associéf~~ 1, , .~k
étant leproduit
tensoriel1 Q
... 0 orienté par la condition que leproduit
tensoriel degrandeurs
toutespositives
soitpositif.
Si ydésigne
l’ensemble desespèces
de
grandeurs physiques mesurables,
l’ensemble r desespèces
degrandeurs générales,
muni duproduit
défini par lajuxtaposition
desproduits
formelsest
simplement
le groupe libreengendré
par y[4 ].
L’ensemble des valeurs desgrandeurs générales
de toutes lesespèces
est la~’Er
Dans "f/ le
produit
de deuxgrandeurs quelconques
est leurproduit tensoriel;
il est associatif et tel que le
produit
de deuxgrandeurs positives
soitpositif.
En outre, munie de ce
produit,
lapartie
de ~ constituée des éléments nonnuls est un groupe
isomorphe
auproduit
direct du groupe r par le groupemultiplicatif R - {0}.
Celarésulte
de ce quesi,
pour tout % e y, on fait choix d’un élémentpositif non
nul u~, en définissant t~ -1par (
u~ - 1,=1, puis
en posant ui = 1 et u~ 1... ~k = u~(8)
... (8) on a, pour toutcouple (~’, ~")
degrandeurs générales,
la relation (8) = M~~-. A la construc- tionprécédente,
il faut enfinajouter
la condition de commutativité duproduit.
Celle-ci se réalise par l’identification desproduits
tensoriels formés à l’aide d’éléments des ~ E y,qui
se ramènent à un mêmeproduit
parpermutation
de leurs termes. Il en résulte une identificationanalogue
dans r,
qui
conduit à un groupe commutatifrc-
L’ensemble des valeurs~~
,
correspondant
est encore tel que lapartie de % )
constituée des élémentsnon nuls est un groupe
isomorphe
auproduit
direct derc 0 } (~).
C’est un fait
expérimental
que les loisphysiques
trouvent leurexpression
dans le cadre déterminé par la seule structure
qui
vient d’être construite,laquelle
nedépend,
tout comptefait,
que de la donnée de l’ensemble y desgrandeurs physiques
mesurables et des espacesE y.
Pour leprouver, il suffit de considérer les lois les
plus fondamentales,
dont lesautres sont déduites. Nous nous limiterons ici à une illustration par
quelques exemples.
La loi donnant l’aire12) E IRA (5)
d’unrectangle
en fonctiondes
longueurs li, l2 E IRL
de ses côtéss’exprime
par la relationl2)
= constante Eoù l’on a
repris
la notation habituelle pour leproduit.
En des termesplus usuels,
cette relation nesignifie
rien d’autre quel’égalité
,dans
laquelle
n’entrent que des rapports degrandeurs physiques
de mêmeespèce (6).
La constante appartenant àqui
yfigure
est unegrandeur d’espèce générale.
Ce n’est certainement pas unegrandeur physique
ausens
précédemment adopté, l’appellerait-on
lepouvoir
inducteursurfacique
du
plan,
car la détermination de son rapport à desgrandeurs
de mêmeespèce
neparaît
passusceptible
d’uneexpérimentation
directe.Évidemment
les constantes
définies,
parexemple,
part2)
ou R-2a"(R),
oùa’(ll, t2)
est l’aire d’unlosange
dediagonales 11 et 12
eta"(R)
celle d’undisque
de rayonR,
sont de mêmeespèce
quecelle-là,
dans les rapports 1respectifs 2
et x avec elle. Mais la connaissance de ces rapports résulte(4) Une structure du type de celle qui vient d’être construite (plus exactement, un quotient
de celle-ci, analogue à ceux qui seront introduits plus loin) a déjà été considérée, d’une façon plus axiomatique, par R. Fleischmann [5 et W. Quade [6 ]. La présente définition, ainsi que la définition plus générale qui sera donnée dans la Section 3, se distingue de
celle de ces auteurs par l’introduction systématique du produit tensoriel. Cela nous per- mettra, dans la Section 4, d’obtenir une extension directe du formalisme au cas des gran- deurs vectorielles.
(~) La partie positive de l’espace ~A’ constituée des valeurs des aires planes, est définie
par la théorie de la mesure de Lebesgue dans le plan euclidien. Ainsi qu’il a été indiqué plus haut, l’emploi d’une unité d’aire provisoire dans la construction de cette mesure ne
retire rien au caractère intrinsèque du rapport de deux aires, ce qui définit ~A intrin- sèquement.
(6) Cette dernière relation fonde l’opinion, la plus courante, suivant laquelle les aires
sont de dimension 2 par rapport aux longueurs. Certains auteurs soutiennent une opinion contraire, basant la notion de dimension sur la possibilité d’un changement dans les unités [7] [3]. Il reste cependant vrai que, dans une homothétie de rapport À, les aires sunt multipliées par }I, 2.
231
DESCRIPTION INTRINSÈQUE DES GRANDEURS DIMENSIONNELLES
d’un calcul
plutôt
que d’uneexpérience
directe. Dans tous les cas il nes’agit toujours
que duplan,
et d’utiliser lerectangle
au lieu dulosange
oudu
disque
pourdistinguer un
élément deIRAL - 2
n’est le fait que d’une conven- tion. Nous verronsplus
loin comment le choix de l’une de cesfigures
inter-vient dans la réduction de la structure
algébrique
définie par y. Considéronsencore
l’exemple
de la vitesse. La vitesse d’un mouvementuniforme,
c’est-à-dire tel que les
longueurs
parcouruespendant
des tempségaux
sontégales,
peut être abstraitement considérée comme unecaractéristique
de cemouvement,
exprimant
son « intensité ». Siv( 1, t)
est la vitesse du mouvement pourlequel
lalongueur
l est parcouruependant
le temps t, on doit avoirv(~,1,
=v(1, t),
>0,
par définition du mouvement uniforme. On définit alors le rapport de deux vitesses par2014’2014 = -1 .
Cela permet deconsidérer
l’espèce
degrandeur
vitesse comme un élément de y. Soitw
l’es-pace des valeurs
correspondant.
De ladéfinition
dev(l, t)
on déduit alors la relationt)
= constante E ITv,
qui
faitapparaître
une nouvelle constante universelle. La loi horaire d’unmouvement uniforme de vitesse v E
~8v
s’écrit donc = constante, où laconstante est la même que ci-dessus. Une autre
façon
d’introduire la vitesseserait,
sans ranger dans y cetteespèce
degrandeur,
de la définir directe- ment parv(l, t)
= E 1. Les deux définitions de la vitesse peuvent être renduesidentiques
par le processus de réductiondéjà
mentionné quenous définirons
plus
loin. Il est clair que des résultatsanalogues
sontobtenus pour les différentes
lois,
et nous ne donneronsplus
comme dernierexemple
que celui de la loi de Coulomb. Soitf ( q 1,
q2,r)
la force derépul-
sion
qui
s’exerce entre deuxcharges électriques ponctuelles
qi et q2 situées à une distance r l’une de l’autre dans levide ;
la loi de Coulombs’exprime
par
= constantes
La constante, celle
qu’on
note actuellementjoue
évidemment unrôle semblable à celui des constantes introduites dans les deux
exemples précédents. Soulignons
enfin que les notions de dimensionphysique
etd’homogénéité, qui apparaissent
dans cesexemples,
sontgénérales,
et nesont que des
conséquences
de la structurealgébrique
de l’ensemblerc
des valeurs des
grandeurs :
la dimension d’un élément de~’~
estl’élément
du groupe
rc auquel
il se rapporte ; leséquations algébriques
dans’~~
sont nécessairement
homogènes, puisque
l’additionn’y
est défini que pour des éléments appartenant à un même espace(~~., ~’
Erc,
donc de mêmedimension,
et que laprojection #( - rc
conserve leproduit.
Dans la
description précédente, chaque
loi faitapparaître
une constanteuniverselle. Le nombre de ces constantes peut
cependant
être réduit parl’application
d’unprincipe général qui
consiste à identifier à 1(ou
à desnombres réels
donnés)
certaines d’entre elles. Il en résulte une réduction de la structurealgébrique
de~, qui s’exprime mathématiquement
par laprojection
de celle-ci sur une structurequotient.
Enparticulier,
au groupe des dimensionsrc
se substitue un groupequotient.
Parexemple,
si l’onidentifie à 1 la constante de la loi des
rectangles,
on doit poser la relation A =L2, qui exprime
l’identificationqualitative
des aires auxgrandeurs qui
sont desproduits
de deuxlongueurs,
et la relationa(11, t2)
=1112 qui
réalise
quantitativement
cette identification.L’opération
ainsi effectuéepeut être conçue de
façons
différentes. Elle revient formellement àsupprimer l’espèce
degrandeur
aire de l’ensemble y desgrandeurs qualifiées plus haut,
par
commodité,
dephysiques,
et àdéfinir
l’aire d’unrectangle
par la formule écrite ci-dessus.Mais,
si l’onadopte
cepoint
de vue d’exclure d’embléel’espèce
aire de y, cela nedispense
évidemment pas d’établir la mesurabilité desaires,
ni dejustifier
la définition dea(ll, l2)
en prouvant la bilinéarité del’application (tl, l2)
-a(ll, 12).
Cette dernièrepropriété (qui
est enréalité la seule en cause dans tous les aspects de cette
discussion,
etqui
estla loi
physique
proprementdite) justifie
aussi unefaçon
inverse de concevoir l’identification[RL2,
si on laregarde
comme fournissant une défini- tion concrète duproduit
de deuxlongueurs.
Une discussionanalogue
peut être faite pour les différentes lois. Dans le cas de laMécanique,
on peut,comme il est
usuel,
réduire le groupe des dimensions au groupe abélien libreengendré
par lesespèces longueur (L),
temps(T)
et masse(M).
Exami-nons enfin le cas de la loi de Coulomb. Dans la structure associée au groupe abélien libre
engendré
parL, T, M, Q,
la constante GO a la dimensionL- 3T2M -1 Q2.
C’est le choix actuel de conserver cette constante, aveccette dimension.
Si,
aucontraire,
on identifie Bo à1,
le groupe des dimen- sions est réduit par la relationQ2
=L3T-2M,
et la loi de Coulombpermet
de définir leproduit
de deuxcharges
ql et q2 comme un élément de la structure basée surL, T,
M parMais la relation de dimension ne permet pas, dans le groupe
libre,
d’éli-miner le
générateur Q (’).
Cette élimination devientpossible,
si l’ongéné-
ralise la construction de
~~
effectuéeplus haut,
enajoutant
auxespèces
contenues dans le groupe libre
engendré
par y celles dont lesexposants
de dimension par rapport aux éléments de y sont fractionnaires. La construc- tion du nouvel ensemble des valeurs est encore
canonique,
et, si ypossède
Néléments,
le nouveau groupe des dimensions estisomorphe à aJN, plutôt
(~) Elle permettrait seulement l’élimination de M, ce qui laisserait subsister le groupe libre construit sur L, T, Q.Henri Poincaré-Section A
DESCRIPTION INTRINSÈQUE DES GRANDEURS DIMENSIONNELLES 233
Dans la structure ainsi construite sur
L, T, M, l’espèce charge électrique
s’identifie alors àl’espèce L3/2T-1Ml/2. Quel
que soit le mode de réductionadopté,
la structurealgébrique
résultanteappartient
à untype bien
déterminé, qui
sera caractérisédirectement,
d’unefaçon
un peuplus générale,
dans la section suivante. Elle comporte enparticulier
ungroupe
G, quotient
du groupe des dimensionsinitial,
que l’onappellera
désormais le groupe des dimensions. Les éléments de ce groupe
représentent
les
espèces
degrandeurs qui
subsistentaprès
laréduction,
avec chacunedesquelles plusieurs espèces
degrandeurs physiques
ougénérales
sontéventuellement identifiées. Pour cette raison on les
appellera espèces
degrandeurs
abstraites. La même structure peut évidemment être obtenue àpartir
d’une donnée initiale de l’ensemble y desespèces
degrandeurs physiques présentant
unelarge
indétermination. Il est seulement néces- saire que y comporte suffisammentd’espèces
pour que le groupe des dimensions(à
exposants fractionnaires engénéral)
construit sur y contiennetoutes les
espèces
abstraites. Des choix différents de yimposent
alorssimplement
d’effectuer des identifications différentes pour aboutir à la même structure finale.Pour conclure cette
section,
il n’estpeut-être
pas inutile d’insister sur le fait que lesdéveloppements qui précèdent
sontindépendants
de touteconsidération
impliquant
un choix d’unités ou desystème
d’unités. Leséquations qui expriment
les lois sont construitesuniquement
à l’aide desvaleurs des
grandeurs
et desopérations
sur cesvaleurs, intrinsèquement
définies les unes et les autres, et ont donc une
signification intrinsèque.
Les identifications de
grandeurs, qui
sont éventuellementréalisées,
n’affectent pas ce
caractère,
car elles reposent sur les lois elles-mêmes.On a vu que ces identifications peuvent
s’interpréter
comme des défini- tions concrètes de certainsproduits
degrandeurs
en fonction d’autresgrandeurs.
Ces définitions comportent évidemment une part d’arbitraire(comme
toutes lesdéfinitions),
mais cela ne remet pas en cause lanature intrinsèque
du schémagénéral.
Parexemple,
leproduit
de deux lon-gueurs
li et 12
aurait pu être défini comme étantégal
à l’aire d’unlosange
dediagonales
delongueurs 11
ett2 ;
ils’agirait
alors seulement d’un autreproduit,
différent de celui défini àpartir
durectangle,
mais tout aussiintrinsèque
que ce dernier.Remarquons
encore que le choix durectangle
pour définir le
produit 1112 n’impose a priori
aucun lien entre l’unité delongueur uL
et l’unité d’aire la relation u~= ut,
établie à l’aide dece
produit,
a seulement pour effet de donner à la relation entre les mesures7~
et 12
deslongueurs
des côtés et celle à de l’aire durectangle la même
formequ’à
celle existant entre lesgrandeurs elles-mêmes,
soit a =ll t2.
Leproduit
restant le
même,
unchoix différent
de l’unité d’aire conduirait à une rela- tion de la forme à =aIl t2,
où a est un nombre réelpositif.
La mêmeremarque
s’applique
à la loi de Coulomb pourlaquelle, l’espèce charge
électrique
étant identifiée àl’espèce
L 3/2T-1M 1 ~2,
un choixquelconque
(ou conventionnel)
de l’unité decharge
conduit àl’expression f = 1 403C0~0 q1q2 r2
entre les mesures, Bo
désignant
cette fois un nombre réelpositif [2 ].
Lesautres formules de base de
l’Électromagnétisme
seront considérées dans la Section 5.3.
ALGÈBRE
DES GRANDEURS SCALAIRESOn suppose la donnée d’un groupe
G,
et, pour tout A EG,
d’un espace vectorielréel, orienté,
à unedimension,
notéIRA.
Le groupe G seraappelé
le groupe des
dimensions,
et les éléments de[RA
les scalaires de dimension A.Suivant la discussion
générale
de la sectionprécédente,
les éléments de Greprésentent
les différentesespèces
degrandeurs abstraites,
et les éléments deIRA (ou
seulement ceux de sapartie positive
les valeurspossibles
des
grandeurs physiques
identifiées auxgrandeurs
del’espèce
A.On donne
aussi,
pourchaque couple (A, B)
d’éléments deG,
un isomor-phisme IRA
@IRAB.
Le groupe G étantfixé,
la structuredéterminée par la donnée des
IRA et
des cP A,B seraappelée
une structuredimensionnelle basée sur G. A une telle structure on associe l’ensemble des scalaires EX
= Lj
A et, sur cetensemble,
leproduit
défini parRestreint à
produit
est uneapplication bilinéaire,
et, si l’on noteOA
l’élément nul de la relation ab =OAB
entraîne a =OA
oub =
OB.
La donnée d’un telproduit
estéquivalente
à celle des ep A,B.Soit,
deplus,
1 l’élément neutre deG ;
lespropriétés précédentes
et la relation 0~I) _ IRI impliquent
queIRb
muni de l’addition vectorielle et duproduit,
est un corpsisomorphe
àR,
l’élément unité e étant défini par@
e)
= e.L’isomorphisme [?; -~ ~
se réalise defaçon unique, puisque
toutautomorphisme
ducorps ~
se réduit àl’identité,
de sorteque l’on identifiera désormais
IRI
à!? ;
c’estl’espace
des scalaires sans dimen- sion(ou
de dimensionzéro).
Deux structures dimensionnellesrespective-
ment définies par la donnée des espaces et des
applications
etseront dites
isomorphes
s’il existe desisomorphismes (8) fA : ~A --~ ~~,
assurant la commutativité desdiagrammes
~~
(8) L’orientation des espaces [RA et [RA est, pour l’instant, laissée de côté.
Henri Poincaré-Section A
235
DESCRIPTION INTRINSÈQUE DES GRANDEURS DIMENSIONNELLES
On vérifie que cette dernière condition
équivaut
à la conservation duproduit
des scalaires dansl’application
de g = A sur g’ =~R’A
A
déduite des
fA.
Enparticulier, fI
est réduite à l’identité.On
impose
maintenant auxisomorphismes
deremplir
les condi- tions suivantes :a)
Les deuxapplications
deIRc
dansIRABC’ qui
résulte de l’existence de cesisomorphismes
et de l’associativité duproduit tensoriel,
sont
identiques, V(A, B, C) ;
en d’autres termes, lediagramme
suivantest
commutatif, V(A, B, C).
La
première
et la troisième de ces conditionsexpriment respectivement
que le
produit
des scalaires défini sur ~ est associatif etcommutatif,
etla seconde que le
produit
de deux scalairespositifs
estpositif.
Si l’on neretient que la condition
a),
on a :PROPOSITION. - A des
isomorphismes près,
les structures dimension- nelles basées surG, qui
satisfont la conditiona),
sont encorrespondance bijective
avec les extensions centrales du groupe G par le groupe multi-plicatif IR - { 0 } .
Démonstration. Soit donnés les
IRA
et les vérifianta).
Leproduit
des scalaires
qui
leurcorrespond
est associatif. Pouri E IRI et
a E on a nécessairement ia = et ai = où aA etPA
sont des formes linéaires non nullessur RI ;
si b EIRB,
l’associativité duproduit implique
et, par
suite,
L’unique
élément e deIRI
défini para(e)
= 1 est donc élément neutre pour leproduit.
Il coïncide évidemment avec l’élémentdéjà
noté eplus haut,
l’identification R
s’exprimant
ici parl’application
i -~a(i).
Parailleurs, puisque
l,A est unisomorphisme,
tout élément non nul a E[RA
admet un inverse a -1 E
[RA -
1. Il en résulte que l’ensemblemuni du
produit
est un groupe. Le sous-ensemble H =IRI - { 01 }
en estun sous-groupe invariant
central, isomorphe
au groupemultiplicatif [R 2014 {0}
parl’application
a. Deplus,
les classes de tg suivant H sont lesensembles
IRA - {O A } ,
cequi implique l’isomorphisme
G.Enfin,
tout
isomorphisme P ~
!7’ de deux structures dimensionnelles se restreint en unisomorphisme
des extensionscorrespondantes.
Réciproquement,
soit ~ une extension centrale de G par H =!R 2014 {0 }.
En considérant H comme sous-groupe de
~,
soitCA
la classe suivant Hqui
seprojette
sur A EG,
et soit[RA
= si A # I, etLe sous-groupe H
opère
danstR~
par(x, a)
- xa = ax,OA,
et(x, 0~) -~
posons aussi 0a =OA,
Va E on obtient ainsi une multi-plication
externe associative des éléments de[RA
par les nombres réels telle que la = a ; il en résulte une structure vectorielleunique
sur sil’on y définit l’addition par xa + ya =
(x
+y)a,
x, y E E[RA. Enfin,
la loi de groupe de ~ s’étend en unproduit
sur EX = en posantA
OAb
=a0B
=OAB, a
Ceproduit
estassociatif,
et, si l’on noteen
particulier
que H est centraldans %,
on vérifiequ’il
est aussi bilinéairesur
!R~
x~B’ B),
pour la structure vectorielle définie ci-dessus. Il est clair que, par cetteconstruction,
les structures dimensionnelles associées à des extensions de Gisomorphes
sontisomorphes. cqfd.
r Le résultat
précédent
ne fait pas intervenir l’orientation des espacestR~’
L’existence de cette orientation restreint d’abord la notion
d’isomorphisme
des structures
dimensionnelles,
enimposant
auxisomorphismes
de res-pecter, pour
chaque
A EG,
l’orientation del’espace
des scalaires de dimen- sionA,
c’est-à-dire de conserver lesigne
des scalaires. L’orientation deces espaces est ensuite soumise à la condition
b).
Cette condition seuleimpose
que l’orientationde RI
coïncide avec l’orientation usuelle de R.Ajoutée
à la conditiona),
elleimplique,
par unprolongement
de la démons- tration faiteplus haut,
l’existence d’unebijection
entre les classes de struc- tures dimensionnellesisomorphes,
ainsirestreintes,
et les classes d’exten- sions centrales de G par!?+ 2014 { 0 } .
Remarque.
- Enfait,
si les conditionsa)
etb)
sontremplies,
à toutisomorphisme (fA)AEG
de structures dimensionnelles dans le sens défini initialement on peut fairecorrespondre
unisomorphisme ( gA)AEG respectant
l’orientation : eneffet,
soit K le sous-ensemble des A E G telsque fA
respectel’orientation ;
si K #G,
c’est un sous-groupe invariant d’indice 2 deG ;
en
désignant
par Gl’homomorphisme G-~{+1,2014l}dc
noyauK,
onHenri Poincaré-Section A