• Aucun résultat trouvé

L'Allemand de Madame Palatine

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Partager "L'Allemand de Madame Palatine"

Copied!
1602
0
0

Texte intégral

(1)

HAL Id: tel-01401283

https://hal.archives-ouvertes.fr/tel-01401283

Submitted on 7 Dec 2016

HAL is a multi-disciplinary open access archive for the deposit and dissemination of sci- entific research documents, whether they are pub- lished or not. The documents may come from teaching and research institutions in France or abroad, or from public or private research centers.

L’archive ouverte pluridisciplinaire HAL, est destinée au dépôt et à la diffusion de documents scientifiques de niveau recherche, publiés ou non, émanant des établissements d’enseignement et de recherche français ou étrangers, des laboratoires publics ou privés.

Copyright

To cite this version:

Michel Lefevre. L’Allemand de Madame Palatine : Étude de la correspondance allemande (1676-1714) d’Elisabeth Charlotte, Princesse Palatine, à sa tante, Sophie de Hanovre. Linguistique. Université Paris 4 Sorbonne, 1993. Français. �NNT : 1993PA040074�. �tel-01401283�

(2)

INSTITUT D'ETUDES GERMANIQUES

L'ALLEMAND DE MADAME PALATINE

ETUDE DE LA CORRESPONDANCE ALLEMANDE (1676-1714)

D'ELISABETH CHARLOTTE, PRINCESSE PALATINE, A SA TANTE, SOPHIE DE HANOVRE.

THESE NOUVEAU REGIME EFFECTUEE SOUS LA DIRECTION DE M. LE PROF. PAUL VALENTIN

PRÉSENTÉE PAR MICHEL LEFEVRE

SOUTENUE LE 13 FÉVRIER 1993.

MEMBRES DU JURY : PAUL VALENTIN (DIRECTEUR) NICOLE FERNANDEZ-BRAVO

KLAUS-JÜRGEN MATTHEIER

(3)

INTRODUCTION

"Im Gegensatz zu königlichen Korrespondenten, die immerhin einen Beruf hatten, [...] hat es auch Briefschreiber gegeben, die eigentlich nichts anderes waren als das, soll heißen, nichts anderes was der Erinnerung wert wäre. In der Regel handelt es sich da um Persönlichkeiten, die ihr Rang in einer hierarchisch geordneten Gesellschaft charakterisiert: von Madame de Sévigné und Pfalzgräfin Liselotte bis zu Alexander von Villers und Harry Graf Kessler. Es sind Briefe, die das Leben an der Spitze der Gesellschaftspyramide abbilden, und als solche mindestens von kulturhistorischem Interesse; sie mögen zu den Themen der Zeit ihre gedanklichen Variationen geben. Auch sie sind zum Komplex des "Briefes in der Weltliteratur" zuzurechnen; aber anders als die Briefe jener, deren Hauptaufgabe die Literatur war. Die Soziologie des Briefes ist vergleichsweise Einfach. Er verlangt Bildung, Fähigkeit und Vergnügen, aus der Sprache herauszuholen, was in ihr ist. Er verlangt irgendwelche Kenntnisse, literarische oder philosophische, wissenschaftliche, politische oder allermindestens gesellschaftliche. Er verlangt Muße, die Bereitschaft, Zeit und geistige Energie zu verschwenden. Er verlangt die Zugehörigkeit zu irgendeinem abgesonderten Kreis. Also stammt er von jenen Klassen der Gesellschaft, die man im 18.-19. Jh. die "höheren Stände" nannte [...].1"

Dans cet essai, Golo Mann se lance dans un véritable plaidoyer pour la présence de correspondances privées dans le patrimoine littéraire, y compris et spécialement de correspondances qui n'étaient pas destinées à la publication, ni par la personnalité de leurs auteurs, ni par leur contenu, un plaidoyer qui pourrait être mis en exergue du projet de publication des

1 Golo Mann, Der Brief in der Weltliteratur, in: Wir alle sind, was wir gelesen. Aufsätze und Reden zur Literatur. Fischer 1989, p. 339-340.

(4)

lettres précisément de la princesse Palatine citée par Golo Mann, et qui n'est autre qu'Elisabeth Charlotte d'Orléans, fille du Prince Electeur palatin Karl Ludwig, seconde épouse de Philippe, Duc d'Orléans et frère de Louis XIV.

Et il est vrai qu'on pourrait dire de celle qui occupa presque un demi- siècle durant le rang de seconde ou première Dame de France, qu'elle n'a été autre chose que l'auteur d'une faramineuse correspondance à travers toute l'Europe, et dont on mesure encore mal aujourd'hui l'ampleur.

Il nous paraissait urgent de redonner sa juste place à cette correspondance au sein du patrimoine littéraire, correspondance qui, avec son auteur, la duchesse d'Orléans, n'est connue par le grand public qu'à travers le prisme quelque peu déformant et altérant de publications anciennes très partielles et peut être partiales et tendancieuses. Les chercheurs ont donc dû conju- guer avec des documents centenaires aujourd'hui, dont le mérite principal est d'exister, mais dont le grand défaut est de n'offrir qu'un pâle reflet des documents originaux. Il a fallu attendre ces dernières années et quelques scrupules cartésiens pour que des chercheurs, historiens et linguistes, aillent puiser leurs informations à la source des Archives, pour que la valeur des travaux publiés jusqu'ici soit définitivement remise en cause. Il en est né le besoin urgent d'une nouvelle publication, fidèle aux sources originales, pour éviter le pèlerinage répété aux divers services d'Archives.

Voilà donc la genèse d'un grand projet d'édition des lettres de la duchesse d'Orléans qui demande aujourd'hui à voir sa réalisation concrète. Deux colloques se sont tenus en six ans d'intervalle à ce sujet, dont le dernier en octobre 1992, servait de mise au point générale pour le lancement de l'édition "intégrale de ces lettres, dans le texte authentique, avec les commentaires nécessaires à une lecture cursive2", dont voici une avant- première contribution.

Une grande partie de notre travail a en effet consisté en la quête des documents originaux, plusieurs déplacements à Hanovre nous ont permis de reproduire un peu plus de deux cents lettres allemandes d'Elisabeth Charlotte à sa tante Sophie de Hanovre, réunies dans deux volumes de corpus ci-joints -; mais il ne s'agit que du dixième environ des archives dispo-

2 Paul Valentin, Madame Palatine, une épistolière de poids, in: Les Nouvelles de Paris-Sorbonne (Paris-IV) n°15, décembre 1992.

(5)

nibles à Hanovre! Nous avons transcrit ces lettres en facsimilé de manière à donner une image la plus fidèle possible du texte manuscrit, au-delà même de ce qu'il serait possible de faire dans une édition à paraître en librairie. Il y est tenu compte notamment de la disposition (l'agencement des lignes et des pages ainsi que de la plupart des ratures et ajouts s'y trouvent respectés), et des signes calligraphiques (un minimum de modernisations seulement y ont été effectuées, parmi lesquelles la transformation systématique de la lettre ù en u, et de la barre de gémination (-) en la gémination effective de la consonne concernée); le passage fréquent de l'écriture gothique allemande à l'écriture latine est marquée par le passage en caractères italiques. Nous avons tenu enfin, par la numérotation des lettres, à donner un reflet fidèle de leur archivage, et nous avons choisi un système alpha-numérique, où la première lettre indique le volume où se trouve archivé la lettre aux Archives de Hanovre (correspondant à partir de 1696 à une année), et à partir de 1696, la seconde lettre indique le mois, la troisième à la quantième lettre de ce mois. Les citations de passages respectent le texte original, et dans la mesure du possible la disposition originale, et l'indication de la source se fera au moyen de ces désignations alpha-numériques. Nous espérons ainsi non seulement donner des indications fidèles à l'original manuscrit, mais aussi permettre de les retrouver aisément.

L'intérêt que peut susciter une telle correspondance, et que Golo Mann appelle "sociologie épistolaire", est lui aussi très vaste et concerne diverses spécialités scientifiques: à côté des aspects historique, politique et sociologique cités par Golo Mann, nous nous attacherons dans la présente recherche à l'intérêt linguistique. La performance linguistique de cette princesse allemande ayant vécu 50 années sans quitter la Cour du roi de France, sa production, à cheval sur le XVIIème et XVIIIème siècle, à un moment crucial donc pour l'histoire de la langue allemande qui se cristallisait précisément à cette époque en son état actuel, d'un corpus écrit monumental alors que le fonds littéraire de cette période n'est pas à proprement parler foisonnant, voilà ce sur quoi portera notre intérêt.

Il nous faudra en un premier temps prendre le contre-pied des recherches effectuées jusqu'à présent, qui non seulement datent, mais aussi n'ont pas toujours été effectuées selon une rigueur scientifique que nous souhaiterions aujourd'hui, et il nous paraît que les rapports entre la France et l'Allemagne au fil des siècles, et notamment à l'aube du XXème

(6)

siècle, ont sensiblement teinté les parutions, y compris linguistiques, au sujet de notre Princesse, qui par sa biographie de princesse allemande mariée à la famille royale française prenait une valeur plus symbolique qu'objective. Nous éviterons donc de citer tout ce qui a pu se faire par ce prisme et nous contenterons de retracer la renaissance de la recherche sur Elisabeth-Charlotte, encore appelée Liselotte-Forschung.

Si nous rejetons les travaux effectués jusqu'alors, d'ailleurs fort succincts quant à l'aspect linguistique, il nous faut replacer notre étude de la langue allemande de Liselotte dans un cadre méthodologique entièrement à créer. Plutôt que d'aborder notre corpus par la voie diachronique, nous avons choisi la méthode synchronique contrastive, considérant la langue de Liselotte comme une variante dans le système actuel de la langue allemande, ce par quoi nous espérons souligner la proximité de cette langue de l'allemand actuel plus que du moyen-haut- allemand, et déceler les indices montrant que la fixation du nouvel haut allemand est en cours. Nous avons aussi choisi d'appliquer à l'étude de la langue dans notre corpus les principes d'analyse de la pragmatique et de la socio-linguistique, et de situer en un premier temps l'auteur de ces milliers de lettres dans son contexte historique, social et communicatif.

Cette seule analyse devrait corriger bien des erreurs quant à l'évaluation de la langue souvent considérée comme populaire, voire vulgaire, relâchée voire crue. Replaçons cette langue dans son contexte princier et privé, afin de ne pas en tirer des conclusions hâtives et erronées.

Toujours en amont de l'acte d'écriture, outre le contexte communicatif, observons ensuite le contexte linguistique et diachronique: par la description séparée des interférences que nous qualifierons de dialectales dans notre méthode contrastive, mais qui sont peut-être simplement diachroniques, et surtout des interférences avec français, où il faudra faire la part des choses entre les interférences "acquises" par l'éloignement de l'Allemagne et les interférences intrinsèques à la langue allemande de l'époque, nous espérons dégager le "noyau" de la langue allemande de Liselotte pour une analyse syntaxique détaillée.

Nous commencerons cette analyse par l'étude de phénomènes d'énonciation, avant de dégager les principes d'agencement des propositions et des membres verbaux à l'intérieur des propositions, pour finir par celle des membres non-verbaux qui en dépendent. Nous croyons pouvoir, ayant tracé le cadre socio-linguistique et communicatif, ayant fait la part des choses entre

(7)

interférences et "souche" linguistique, dégager sur la base de notre corpus une systématicité qui vaut pour la langue allemande de l'époque, moins d'un demi-siècle avant les travaux de Gottsched et Lessing pour faire de l'allemand une langue littéraire au même titre que le français et l'anglais.

(8)

Nous voulons remercier tous ceux, parents et amis, qui ont apporté leur contribution lors de la finition de cet ouvrage.

Nous témoignons notre reconnaissance envers M. le Prof. Paul Valentin qui a su nous guider de ses conseils éclairés et nous encourager aux moments de doute tout au long de nos travaux de transcription et d'investigation.

(9)

1.

LE CORPUS:

LETTRES DE LISELOTTE A SOPHIE DE HANOVRE.

1.1. LES LETTRES A TRAVERS LES SIECLES.

Les liasses des lettres que la duchesse d'Orléans a adressées à Sophie de Hanovre, sa tante, entre 1672, année de son installation en France, et 1714 lorsque mourut Sophie, se trouvent archivées à Hanovre. Leur conservation est due à l'origine aux liens très profonds d'affection qui existaient entre la tante et la nièce, et qui ont empêché l'une comme l'autre de détruire les lettres de leur correspondance, comme c'était la coutume. En effet, même Liselotte semble avoir sacrifié à la tradition qui voulait que l'on brûlât les lettres plutôt que de les conserver, comme en témoignent ces propos d'une de ses lettres:

E. L. gnädige schreiben seindt

nicht wie sie meinen, den sie seindt auff keine weiß übel geschrieben dero handt ist warlich noch eben wie die so sie mir vor 50 jahren geschrieben haben, den ich habe alle E. L. gnädige schreiben noch3

Du côté de sa tante, nous disposons du témoignage de Nicolas Gargan, son secrétaire privé, recueilli par Georg Schnath4, qui nous apprend que Sophie conservait les lettres de sa nièce dans son bureau ou dans un vase, qu'elle les relisait souvent et les faisait lire par des membres de son entourage, dont notamment le mathématicien Leibnitz. C'est ainsi qu'il a été possible

3 ulg p. 9.

4 Georg Schnath, 1978.

(10)

que toutes ces lettres soient retrouvées après la mort de Sophie et archivées, ainsi que nous le raconte Georg Schnath5:

"Jahre gingen ins Land, bis man - es war im Winter 1720 auf 1721 - daran gin, die in einem dunklen,

nicht heizbaren Gemach des Leineschlosses unter Siegel verwahrten Briefschaften der verstorbenen Kur-

fürstin zu inventarisieren und durchzusehen. Es ergab sich, daß die vielen tausend Briefe der Pfälze-

rin Elisabeth Charlotte von Orléans in zwei großen Porzellanvasen lagen, Der Premierminister A. G. v.

Bernstoff berichtete das an den König, der die Archivierung dieser unschötzbaren Briefe verfügte."

Nous devons donc à la Princesse Electorale de Hanovre elle-même un premier archivage et classement des lettres de sa nièce, et c'est probablement ses propres choix et préférences qui sont à l'origine du fonds archivé aujourd'hui. En effet, la duchesse d'Orléans composait de véritables

"paquets" pour les envoyer à sa tante, dans lesquels elle incluait, outre toutes sortes de cadeaux et de lettres adressées à d'autres destinataires, des copies de poèmes, chansons et autres écrits en prose ou vers parfois même de sa propre composition dont nous n'avons plus aucune trace aujourd'hui, bien que le contenu des lettres - souvent les post-scriptum - nous informent de leur existence. Nous pouvons constater en outre que certaines lettres ou certaines pages seulement manquent dans le suivi de la correspondance, et il n'est pas impossible que ces lacunes, ainsi que les erreurs de classement, soient à imputer à Sophie ou peut être à l'un des personnages de sa cour parmi lesquels ces lettres circulaient pour être lues, copiées, citées voire gardées.

Nous devons aussi à Sophie ou à son secrétaire particulier la reliure des différentes liasses de lettres telle qu'elle existe encore aujourd'hui, avec tranche dorée.

La conservation des lettres de Liselotte à Sophie ainsi ordonnée par le fils de Sophie, le roi Georges Ier d'Angleterre, fut confiée aux Archives de Hanovre, aujourd'hui Archives Principales de l'Etat de Basse-Saxe (Niedersächsisches Hauptstaatsarchiv). Cependant, ces liasses de lettres n'ont pas traversé sans dommage l'Histoire de l'Allemagne, notamment lors de la destruction du château de Herrenhausen au cours de la dernière guerre, et lors d'inondations désastreuses qui ont envahi le bâtiment des Archives. Il faut dire aussi que le fonds de la Princesse Electorale Sophie de Hanovre et notamment les lettres de sa nièce n'a pas trop excité la

5 ibid, vol 3, p. 773

(11)

curiosité des chercheurs au cours des deux siècles et demi où ils ont sommeillé dans les Archives, c'est ce que nous aurons l'occasion de constater en faisant le point sur la recherche concernant Liselotte, et l'ensemble du fonds semble avoir été un peu négligé.

En effet, il a fallu attendre la période d'après 1945 et les inondations qui suivirent dans les locaux des Archives pour constater un soin accru de la part des responsables des Archives pour ce fonds. Alors qu'il était malheureusement trop tard pour sauver une grande quantité de lettres de la moisissure et donc de la destruction irrémédiable, des tentatives de restauration ont été entreprises pour celles qui n'étaient pas encore totalement perdues; l'ensemble du fonds a été placé dans les nouveaux locaux modernes et décentralisés édifiés à Pattensen, dans les environs de Hanovre, au cours des années 1970; enfin, suite au récent intérêt suscité par ce fonds, il a été décidé en 1991 de limiter la consultation directe des originaux et de réaliser des clichés microfilmés pour toutes les lettres dont l'état le permettait.

Il est vrai que les rares personnes qui se sont intéressées de près à ces lettres, parmi lesquelles il faut notamment citer Eduard Bodemann6, n'ont pas toujours pris le soin que nous attendrions aujourd'hui de ces lettres:

des marques tracées au crayon, des passages soulignés et cochés, telles sont les traces qu'ils ont laissées en parcourant ces documents bicente- naires.

Pour être peu exploité et peu connu, le corpus des lettres de Liselotte à Sophie n'en est donc pas totalement vierge, et l'état dans lequel il se trouve aujourd'hui est le résultat d'un certain nombre de manipulations plus ou moins anciennes qui peuvent être à la fois des sources d'intérêt et des causes de difficultés avec lesquelles doivent composer ceux qui comp- tent entreprendre une analyse détaillée historique ou linguistique de ces lettres. Il n'est donc pas inutile d'évoquer rapidement les problèmes qui sont apparus lors de la prise de contact avec le fonds archivé, et la manière dont ils ont été résolus. Nous évoquerons tout d'abord les difficultés rencontrées pour pouvoir travailler sur l'original des lettres de Liselotte, puis, une fois celles-ci surmontées, celles qui se posent lors de leur lecture et transcription, car nous avons eu le souci de moderniser le moins possible tout en respectant un certain nombre de

6

Eduard Bodemann, 1891.

(12)

conventions pour rendre possible un travail en équipe homogène et avec des moyens techniques modernes. Il s'agissait enfin de puiser dans ce fonds énorme pour procéder au choix du corpus de lettres qui servira à la présente analyse linguistique.

1.2. PROBLEMES D'ORDRE PRATIQUE ET MATERIEL.

L'ancienneté des lettres, les conditions de leur conservation et de leur consultation sans parler de la reliure qui contribue actuellement à détériorer un peu plus les lettres, tout cela a contribué à mettre en péril l'existence de ce fonds exceptionnel, et rend plus urgent leur édition.

Sur les 24 volumes d'archives, plusieurs sont à ce point détériorés par l'humidité, qu'il est impossible d'en déchiffrer plus que quelques bribes.

D'autres volumes sont extrêmement difficiles à déchiffrer car l'encre a totalement pâli; des appareils spéciaux à ultra-violets sont nécessaires à la lecture de ces lettres.

Les sources de détérioration sont la reliure qui déchire le papier désormais fragile, et la cire des sceaux qui a rongé le papier au cours des ans. Toutes ces dégradations rendent d'ores et déjà impossible la lecture du corpus dans sa totalité, et nous pouvons estimer à près du quart le nombre de lettres irrémédiablement indéchiffrables. Cependant, d'autres liasses de lettres se trouvent dans un état étonnamment bon, surtout dans les dernières années de la correspondance, et du moins pour l'analyse linguistique, l'état global du fonds ne porte pas trop à conséquence.

Dans le nombre néanmoins très important de lettres se trouvant dans un état satisfaisant, le lecteur devra se méfier du classement effectué par les archivistes successifs. Si Liselotte en est venue, vers la fin de la correspondance, à numéroter les pages de ses lettres - elle numérote ses pages en 1710, mais pas encore en 1704.

Il n'en demeure pas moins que des parties entières de lettres se trouvent mélangées à d'autres, sans que l'erreur n'ait été relevée par les archivistes lorsqu'ils ont paginé les liasses (et nous pouvons trouver

(13)

jusqu'à trois paginations d'archives différentes dans les mêmes liasses!).

Nous ne disposons que de peu d'indices pour corriger ces erreurs qui semblent elles aussi remonter à l'époque où Sophie elle-même prenait encore soin des lettres de sa nièce: seul le contenu nous a guidé pour retrouver le bon emplacement de certains passages7.

De tels phénomènes rendent délicates les analyses fondées sur le contenu du texte. Pour ce qui est de l'étude linguistique, nous tiendrons compte essentiellement de l'aspect syntaxique, et nous choisirons comme domaine d'analyse l'énoncé que nous distinguerons de la notion de texte. Nous considérons en effet que ces deux notions, sans être totalement distinctes, ne se situent cependant pas sur le même plan. La notion de texte telle qu'elle est définie dans la linguistique des textes, héritière de la rhétorique, de la stylistique, de l'étude littéraire pour ne citer que les sciences les plus notable, tient compte du critère de "textualité" à travers différents aspects où dominent cependant les notions de cohérence, de relations internes et de logique:

Wir definieren Text als eine kommunikative Okkurrenz, die sieben Kriterien der Textualität erfüllt. Wenn irgendeines dieser Kriterien als nicht erfüllt betrachtet wird, so gilt der Text nicht als kommunikativ. Daher werden nicht- kommunikative Texte als Nicht-Texte behandelt. [...] Das erste Kriterium wollen wir Kohäsion nennen. Es betrifft die Art, wie die Komponenten des Oberflächentextes miteinander verbunden sind. [...] Das zweite Kriterium wollen wir Kohärenz nennen. Kohärenz betrifft die Funktionen durch die die Komponenten der Textwelt, d.h. die Konstellation von Konzepten und Relationen, welche dem Oberflächentext zugrundeliegen, für einander gegenseitig zugänglich und relevant sind. [...] Kohäsion und Kohärenz sind Text- zentrierte Begriffe, deren Operationen direkt das Textmaterial betreffen..."8

Cette définition des critères de textualité insiste en premier lieu sur des rapports de logique interne de texte. Si l'on tient en effet compte de ces critères, certaines lettres de Liselotte peuvent donc. dans l'état actuel de leur archivage, être considérées comme "non-textes". Mais tel n'est pas

7

lettres uei, ugm, uha, fli

8

Beaugrande, Dressler 1971, p. 3-8.

(14)

notre propos. Nous situerons notre analyse dans le domaine de l'énoncé; ce concept inclut des aspects bien plus vastes que celui de syntagme, phrase ou proposition; ces aspects sont aussi ceux du texte, notamment pour ce qui concerne l'acte de communication, de son contenu informationnel et de son contexte situationnel, mais nous pouvons faire abstraction des aspects de cohésion structurelle du texte.

"Äußerungseinheit linguistique, l'énoncé est: au sens large, une unité de dimension linéaire variable: simple mot parlé ou écrit, ensemble de mots ou texte plus ou moins long et élaboré; le produit d'un acte linguistique ayant pour but d'établir une communication et, le plus souvent, de transmettre une information (message); du point de vue de sa composition perceptible, un enchaînement de signaux élémentaires et complexes, généralement regroupés en des ensembles plus vastes..."9

En prenant ainsi comme objet de notre analyse l'énoncé et l'acte d'énonciation dans les lettres d'Elisabeth Charlotte d'Orléans, nous dépassons le cadre purement grammatical et syntaxique et tenons compte d'aspects plus pragmatiques qu'il nous paraît important d'évoquer pour notre fonds épistolaire tout particulier, mais nous ne serons pas gênés par les imperfections textuelles de ce même fonds pour constituer notre corpus.

En effet, la masse de lettres disponibles malgré diverses détériorations est si importante, que nous n'avons pu tenir compte que d'une infime partie de la quantité disponible. Nous avons dû ainsi procéder à des choix dans la constitution du corpus qui tiennent compte des difficultés matérielles et méthodologiques que nous venons d'évoquer, mais surtout qui soient représentatifs de l'ensemble du fonds disponible.

9

Confais, Schanen 1987, p. 7.

(15)

1.3. CONSTITUTION DU CORPUS.

La véritable difficulté pratique est de maîtriser la très grande quantité de lettres disponibles. Il semble évident que très peu de personnes ont jusqu'à aujourd'hui parcouru l'ensemble du fonds dans le détail, les publications parues n'en offrent qu'une image fragmentaire, on ne saurait donc véritablement choisir les lettres en fonction de leur contenu.

En effet, il a été impossible dans le cadre de cette étude, de tenir compte de la totalité du fonds disponible: nous pouvons estimer raisonnablement le nombre de pages manuscrites contenues dans les 24 volumes archivés à environ 28000 à 30000, ce qui correspondrait à près de 2000 lettres. Même s'il faut encore revoir à la baisse cette estimation en raison du nombre difficilement estimable de pages illisibles et détériorées, il nous a fallu opérer un choix pour constituer le corpus de notre analyse.

Nous avons retenu trois critères pour effectuer ce choix: tout d'abord, nous avons sélectionné les volumes qui compte tenu des conditions matérielles permettaient de produire facilement les meilleures reproductions possibles. Or les lettres en excellent état dont la reliure a disparu (pour ne pas abîmer davantage le papier, fragilisé avec le temps, au cours des manipulations) se trouvent plutôt vers la fin du fonds, donc dans les années tardives de la correspondance.

Nous avons aussi tenu à reproduire un volume entier (les volumes correspondent à partir du volume V à une année de correspondance), afin de disposer d'une continuité dans le contenu, et de rendre le corpus intéressant d'ores et déjà pour d'autres analyses que celui de la syntaxe et de la langue: nous avons ainsi choisi une année qui nous paraissait historiquement riche en événements, en l'occurrence l'année 1711, avec notamment la mort du Grand Dauphin.

Afin de nous permettre une analyse linguistique qui puisse aussi tenir compte d'une éventuelle évolution de la langue de Liselotte au cours de son séjour en France, nous avons tenu aussi à reproduire des lettres des premiers volumes, c'est-à-dire du début de la correspondance; Liselotte y a écrit moins de lettres, celles-ci sont souvent plus courtes et moins intéressantes de par leur contenu. De plus, les premiers volumes sont dans

(16)

un état global assez mauvais, en grande partie reliés, ce qui limitait considérablement le choix. Nous avons ainsi fait entrer dans notre corpus un certain nombre de lettres isolées des tout premiers volumes sans continuité dans le contenu, et choisi le premier volume qu'il nous a été permis de reproduire dans sa totalité, il s'agit de celui contenant les lettres de l'année 1696.

Nous disposons donc d'un éventail assez large de lettres couvrant au mieux l'ensemble de la période où Liselotte vivait en France avec des lettres dont la première date de 1676 et la dernière de 1713. Le corpus contient 206 lettres dont quelques fragments, ce qui représente environ le dixième du fonds entier tout en étant un échantillon suffisamment représentatif pour permettre d'induire une analyse détaillée de la syntaxe de Liselotte et de son évolution.

1.4. TRANSCRIPTION ET PREPARATION DE L'EDITION.

Pour que ce corpus une fois constitué puisse être analysé, il s'agissait de transcrire les lettres manuscrites de Liselotte. Les problèmes qui se sont posés lors de la transcription concernent en premier chef la préparation de l'édition de ce corpus, mais les décisions prises pour standardiser la transcription ont eu cependant quelques incidences sur notre analyse linguistique. Pour ce qui est des principes de transcription arrêtés dans la préparation de l'édition, un colloque à été réuni pour débattre du sujet en octobre 1992 à Paris. Les résultats de ce colloque seront réunis dans les Actes à paraître courant 1993.

Il a notamment été décidé que la transcription respecterait le plus possible l'original. Nous avons ainsi choisi de conserver la disposition des lignes et pages qui existe dans les manuscrits sans refondre le texte dans un format d'imprimerie. C'est pourquoi nous tiendrons aussi compte de ce principe dans les extraits que nous citerons dans le cours de cet ouvrage.

Au cours de ce même colloque, il a aussi été débattu des principes de commentaire du corpus, la quadrature du cercle consistant à fournir un

(17)

commentaire le plus riche et le plus détaillé et le plus diversifié possible sans porter atteinte à l'intégrité du texte des lettres; il sera certes possible d'apporter des informations concernant la langue de Liselotte, mais il a été convenu qu'on ne pouvait faire l'économie d'une recherche linguistique détaillée séparée de l'édition des lettres proprement dites, afin d'apporter une contribution non seulement au texte des lettres, mais aussi à la recherche linguistique concernant la langue allemande du début du XVIIIème siècle.

(18)

2.

PUBLICATIONS ET ETUDES EXISTANTES DU FONDS DES LETTRES DE LISELOTTE A SOPHIE.

La connaissance des lettres de Liselotte passe par leur édition et les commentaires, travaux et études qui les accompagnent, mais aussi par les témoignages historiques plus ou moins scientifiques dont nous disposons au sujet de cette princesse et de son activité épistolaire. Or si nous tenons à affronter les difficultés matérielles et pratiques qui accompagnent la préparation d'une édition du fonds de lettres archivé à Hanovre, si nous érigeons des principes de transcription fidèle à l'original et que nous tenons à respecter dès cette analyse linguistique du fonds, c'est que nous estimons qu'il est nécessaire pour entreprendre un tel travail scientifique, de faire abstraction des éditions existantes pour remonter à la source, c'est-à-dire aux originaux manuscrits des lettres, tout en rendant cette source accessible au plus grand nombre sous une forme qui soit le plus fidèle possible à cet original.

Une quadrature du cercle, avons nous dit, mais qu'il nous semble nécessaire de tenter au regard des sources éditées dont nous disposons, et aussi des travaux qui ont été réalisés à partir de ces sources ou même à partir de jugements et commentaires plus ou moins rigoureux parus sur Liselotte et sa correspondance.

(19)

2.1. LES EDITIONS EXISTANTES DES LETTRES DE LISELOTTE.

Pour ce tour d'horizon des lettres parues, nous nous référerons largement au bilan complet et circonstancié de Dirk van der Cruysse dans sa communication au colloque sur Liselotte à la Cour de Louis XIV qui se tint en 1986 à Heidelberg1. Nous retiendrons essentiellement que toute la connaissance sur Liselotte repose sur deux ou trois éditions considérées à juste titre comme insuffisantes pour un travail scientifique rigoureux:

très peu de personnes se sont donné la peine, en ce qui concerne notre fonds, d'aller à Hanovre confronter ces éditions à l'original - nous pouvons l'affirmer pour avoir consulté le registre quasi vierge des utilisateurs du fonds. C'est ce qui explique les erreurs de jugement inqualifiables dans les travaux pourtant nombreux, souvent de nature histo- rique et culturelle, qui sont parus, se fondant - pour certains même pas - sur ces publications insuffisantes. On pourrait citer comme Leitmotiv de l'état de l'édition des lettres de Liselotte, et donc de la recherche sur Liselotte, la Liselotte-Forschung, dans son ensemble, cette phrase de Dirk van der Cruysse:

Il va de soi que les études Palatines resteront handicapées tant que nous n'aurons pas une édition critique aussi complète que possible, servant de point de départ à une nouvelle traduction française... Ce grand projet ne se réalisera pas facilement, mais l'heure semble venue de l'examiner sérieusement2"

2.1.1. Les éditions parues avant 1910.

De manière schématique, nous pouvons dire qu'il existe une périodicité dans la publication de travaux au sujet de Liselotte qui correspond à trois fins de siècle.

En effet, la fin du XVIIIème siècle, plus précisément l'année 1788 et 1789, la date est plus que symbolique, vit paraître un premier recueil de lettres

1

Dirk van der Cruysse in Mattheier, Valentin 1990 p. 1-20.

2

ibid p. 18.

(20)

de la Duchesse d'Orléans, d'abord en français puis en allemand, sous le titre évocateur de Anekdoten vom französischen Hofe, vorzüglisch aus den Zeiten Ludwigs XIV und des duc Regent. Nous retiendrons de ces débuts de l'édition de l'oeuvre épistolaire de la duchesse d'Orléans le terme d'anecdotes, car c'est ce qui marqua en effet bon nombre d'éditions, de travaux et de bibliographies jusqu'à nos jours, privilégiant l'anecdote au détriment de l'exhaustif, donnant lieu à des caricatures tenaces au détriment d'une image historique véridique. Le ton lancé par ces premières éditions culmine au XXème siècle dans les biographies françaises de Madame, notamment celle du docteur Cabanès3 où Liselotte apparaît comme la "grosse Allemande" et celle de Paul Reboux4 qui nous en donne l'image d'une "rude gaillarde", "remplie de choucroute et de bière".

La fin du XIXème siècle fut la grande époque florissante des publications de tous genres sur la duchesse d'Orléans, à commencer par un travail un tantinet plus sérieux de publications des lettres de Liselotte; travail effectué par quatre éditeurs qui ont fait autorité jusqu'à nos jours: W. L.

Holland, Eduard Bodemann, S. Hellmann et Hans Helmolt, et ce au cours d'une période qui s'étend de 1867 à 1909. Nous retiendrons surtout le nom d'Eduard Bodemann, éditeur de deux volumes de lettres à Sophie de Hanovre en 1891 - et le nom de Bodemann est en effet le nom que nous pouvons trouver sur le registre des utilisateurs aux Archives de Hanovre, et pour bien des volumes il était le seul jusqu'à une période très récente.

Même si ce travail d'édition marque un progrès considérable, voyons le jugement porté par Dirk van der Cruysse à son sujet:

"Il est extrêmement regrettable que cette correspondance capitale, qui est conservée au Niedersächsisches Staatsarchiv à Hanovre, ne soit connue qu'à travers une sélection (forcément subjective) d'extraits. Dr. Günther Scheel, directeur des archives, me signala dans sa lettre du 27 12 1984: "Bodemann hat lediglich eine Auswahl veröffentlicht.

Außerdem sind die von ihm mitgeteilten Briefe sehr stark gekürzt. Nach meiner Schätzung hat er nur etwa die Hälfte der

3

Augustin CABANES, Une Allemande à la Cour de France, Paris, Albin Michel, 1916.

4

Paul REBOUX, Une rude gaillarde. La princesse palatine. Paris

Flammarion 1934.

(21)

vorhandenen Brieftexte gedruckt, diese allerdings in hohem Maße zuverlässig5"

Il suffit d'un coup d'oeil pour se rendre compte que même l'estimation du Dr. Scheel est très optimiste. Bodemann n'a pas hésité à marquer, voire souligner entièrement dans l'original manuscrit des lettres les passages qui l'intéressaient, et cela ne concerne fort heureusement qu'une partie infime du texte. C'est aussi ce qu'à pu constater Dirk van der Cruysse en parcourant les volumes de Pattensen:

"Nous avons constater au Niedersächsisches Hauptstaatsarchiv de Hanovre (succursale de Pattensen) que les deux volumes de Bodemann reproduisent à peine 8% des 4000 longues lettres à Sophie (34000 pages manuscrites). Voilà ce qui souligne l'urgence d'une nouvelle concertation sur une édition critique des lettres allemandes de Madame!6"

Il est assez aisé de juger de la contraction effectuée par Bodemann en considérant que la très prolixe année 1711 que nous avons transcrite (deux mille pages manuscrites) est rendue dans le deuxième volume de l'édition Bodemann de la page 264 à la page 324, soit 60 pages imprimées, sur les- quelles figurent aussi, parfois sur plus d'une demi-page, les notes jointes par l'éditeur au texte. Cela confirme la proportion de 8% de texte publié estimée par Dirk van der Cruysse.

Bodemann ne s'est pas contenté de ne publier que des fragments, dont nous ne discuterons pas ici la subjectivité quant au choix de leur contenu, il a aussi amalgamé différentes lettres. Le texte publié par Bodemann de la lettre datée: "Versaille den 4. 8. April 17117" correspond en fait à deux lettres bien distinctes. Il est curieux de constater que la lettre du 31 mai éditée par Bodemann ne comporte aucun extrait de la lettre de cette date de Liselotte, mais en revanche des fragments du 27 juin ainsi que du 2 et 3 juin... Aucune mention particulière pour l'erreur de classement de la lettre du 2 juin n'est visible, et Bodemann n'a pas publié (à dessein?) les lettres dont certaines parties, provenant d'autres lettres, leur sont attribuées par erreur - notamment, justement, la lettre du 31 mai!

5

Dirk van der Cruysse in Mattheier, Valentin p. 3.

6

ibid p. 20.

7

Bodemann 1891 vol II p.269

(22)

Dans le détail, l'établissement du texte n'est pas absolument fidèle à l'original: des modernisations et corrections d'orthographe ont été entreprises pour faciliter l'abord par le lecteur.

La seule édition existante des lettres à Sophie est donc somme toutes décevante, même si elle constitue un premier pas louable dans le projet de faire connaître Liselotte et ses lettres; ce qui est plus décevant encore, c'est qu'on en est resté là, qu'on s'est contenté pour toutes les recherches historiques, socio-culturelles et linguistiques de ce qui a été publié entre 1867 et 1909. Les éditeurs tels que Bodemann et Holland font autorité, on ignore totalement ce que représentent les textes édités par rapport aux originaux comme le montre le témoignage cité plus haut du directeur des Archives de Hanovre qui surestimait en 1984 encore largement la qualité de l'édition Bodemann. Pourtant, depuis la fin du siècle der- nier, nul retour au sources n'a été effectué: la Liselotte-Forschung manque singulièrement d'esprit cartésien...

En effet, les recueils publiés depuis près d'un siècle ne sont que des mélanges à dosage varié de Holland, Bodemann, Hellmann ou Helmolt. Citons pour exemple la note de l'éditeur commise par Helmut Kiesel8:

"Der vorliegenden Auswahl aus den Briefen der Herzogin Elisabeth Charlotte von Orléans liegen die ausgaben von Holland und Bodemann zugrunde (vgl. Literaturverzeichnis).

Der von Holland und Bodemann edierte Text der nach Reifferscheids kritischer Sichtung (vgl.

Literaturverzeichnis) allerdings Ungenauigkeiten gegenüber den Vorlagen aufweist, wurde behutsam modernisiert, um die Briefe für ein nichtspezialisiertes Publikum leichter lesbar zu machen. Dieser Modernisierung, die jedoch nur die Orthographie betrifft, mußten bedauerlicherweise viele zeittypische Eigentümlichkeiten und viele persönliche Eigenwilligkeiten der Verfasserin geopfert werden, so z. B.

ihre zeitgemäße Vorliebe für das "ck" etwa in "dancken" und

"dencken", ebenso ihre völlig unkontrollierte Verwendung von

"s", "ss" und "ß", desgleichen ihre inkonsequente Einfügung oder Auslassung der Dehnungszeichen "e" und "h". Dennoch

8

Helmut Kiesel 1981 p. 261-262.

(23)

wurde versucht, den ursprünglichen Lautstand nicht völlig aufzugeben. So wurde z. B. in "glenzt" das "e" nicht durch

"ä" ersetzt. Beibehalten blieb auch das zeitübliche "y" etwa in "eyl" oder "bey", nicht zuletzt weil Elisabeth Charlotte bei der Distribution von "y" und "i" ziemlich konsequent verfährt. Ohne Inkonsequenzen, die nach streng philologischen Maßstäben nicht zu rechtfertigen sind, ging dies freilich nicht ab. Derjenige Leser, der an der originalen Form interessiert ist, sei auf die genannten Ausgaben verwiesen.

Im übrigen jedoch kann versichert werden, daß durch die Modernisierung keinerlei inhaltliche Momente verlorengingen (...). Unter inhaltlichem Aspekt wurden bei der Auswahl vor allem diejenigen Briefe bevorzugt, die für die Persönlichkeit und das Leben der Herzogin am französichen Hof aufschlußreich sind, daneben Stellen von allgemeinerer kulturgeschichtlichen Bedeutung. Gerade in kulturgeschichtlicher Hinsicht schien es verantwortbar zu sein, auch einzelne Sätze aus den Briefen herauszunehmen und losgelöst von ihrem Kontext zu zitieren, wenn dieser nicht direkt und zwingend mit dem betreffenden Satz zusammenhing (und dies ist recht häufig der Fall).

Größtenteils weggelassen wurden die vielen Personalia, die einen guten teil der Briefe ausmachen; sie sind für den heutigen Leser, sofern er nicht spezielle Kenntnisse über die der Herzogin sucht, meist uninteressant geworden..."

Il est curieux de constater que malgré certains doutes, une confiance aveugle fait parler Kiesel des textes édités par Bodemann comme des

"originaux", auxquels le lecteur est renvoyé pour découvrir la forme non modernisée et non abrégée des lettres. Nulle mention des manuscrits, seul Bodemann et Holland font office de source. Passons sur les détails de la modernisation orthographique dont l'auteur convient lui-même qu'elle pourrait paraître illogique, peu fondée même, et qu'elle rend impossible tout travail rigoureusement scientifique à partir de sa version du texte.

Notons seulement cette curieuse façon de sélectionner les lettres, ou plutôt des fragments, débris pourrions nous dire, pour l'intérêt de leur fond: comment peut-on justifier de citer des phrases hors contexte? comment peut-on évacuer sans vergogne les noms des personnes figurant dans les lettres de Liselotte comme peu intéressants? C'est trancher dans le vif

(24)

pour ne laisser subsister qu'un tissus d'anecdotes sans substance, et tout travail de recherche effectué à partir de cette source défigurée ne pourra être qu'à l'image des biographies que nous avons citées.

Quel peut être l'intérêt que voient les éditeurs dans ces lettres? Voyons là aussi ce que nous dit Helmut Kiesel, car il nous a semblé déceler quelques contradictions dans ses propos sur ce point. D'une part, il semble reconnaître aux lettres de Liselotte, du moins dans la forme qu'il nous présente, un intérêt qui ne saurait aller bien au-delà de la personnalité peu commune que leur auteur y fait apparaître, un peu comme dans une

"biographie intérieure": il dit en parlant de l'historien allemand Leopold von Ranke (1795-1886) qui a refusé d'attribuer une valeur historique à la duchesse d'Orléans:

"Rankes Zweifel an der "Biographiewürdigkeit" Elisabeth Charlottes entsprangen jedoch einer heute fragwürdig gewordenen Vorstellung von Größe und Bedeutung, die nur an der politisch-geschichtlichen Leistung bemessen wurde. Dabei freilich zählte nicht, was uns heute bei der Lektüre von Elisabeth Charlottes Briefen interessiert und manchmal fast schmerzlich berührt; das Leiden dieser entmündigten und zur Passivität verurteilten Frau in einer streng patriarchalisch geordneten und auf männliche Grandeur versessenen Gesellschaft. Wenn ihr Leben auch keinerlei gesellschaftlich folgenreiche und bemerkenswerte Taten aufweist, so ist ihre 'innere Biographie' die in den rund 5000 erhaltenen Briefen Dokumentiert ist, kaum weniger faszinierend als das ereignisreiche Leben manches Helden dieser Epoche...9"

Helmut Kiesel, loin de réhabiliter Elisabeth Charlotte et le fonds de ses lettres dans l'opinion des historiens, cherche à faire découvrir à travers son édition de lettres un aspect qui n'est certes pas négligeable, celui de la personnalité de cette duchesse, mais qui n'en demeure pas moins passablement anecdotique.

D'un autre côté cependant, Kiesel ne cache pas l'ambition de trouver dans ces lettres quelque aspect un peu plus intéressant, et il en revient à l'historicité de son corpus:

9

ibid p. 21.

(25)

"Der Leser sei auf die Auswahl verwiesen, die allerdings die vielen und für uns uninteressant gewordenen Personalia nur in einigen exemplarischen Fällen wiedergibt, sonst aber auf Dinge von größerer historischer Bedeutung und insbesondere von kulturgeschichtlichem Belang ausgerichtet ist: im übrigen sei an die umfangreicheren Ausgaben von Bodemann und Holland mit ihren detaillierten Stichwortverzeichnissen erinnert.10"

Bien sûr, il est difficile de trouver beaucoup de substance dans un recueil présentant un émincé de l'édition Bodemann qui ignore elle-même plus de 92%

du texte des manuscrits!

Cette édition pourtant récente de Kiesel est symptomatique de ce qui caractérise la recherche sur Liselotte: on soupçonne un grand intérêt historique, culturel et même linguistique, mais les éditions existantes ne permettent de ne rien découvrir de plus que des anecdotes plus ou moins croustillantes sur la personnalité d'Elisabeth Charlotte.

Nous n'aborderons pas ici le problème des traductions en français qui ont été effectuées de ces anthologies, nous renvoyons à ce qu'il en est dit par Dirk van der Cruysse qui en a constaté l'état "déplorable"11. Elles expliquent en grande partie ces incroyables biographies plus ou moins inventées de toutes pièces par leurs auteurs qui courent sur la Palatine.

L'état de la connaissance sur Liselotte butte donc sur l'état de l'édition des lettres:

"Rendons nous à l'évidence: après une période d'activité intense entre 1867 et 1912, l'édition de la Correspondance de Madame s'est assoupie, et nous ne pouvons que nous réjouir devant la renaissance qui s'annonce. Tant que la Liselotte- Forschung ne sortira pas définitivement de sa léthargie et tant que nous ne disposerons pas d'un instrument de travail qui correspond aux exigences scientifiques de l'an 2000, nous devons nous frayer un chemin laborieux à travers une jungle qui décourage les mieux intentionnés.12"

10

ibid p. 23.

11

Dirk van der Cruysse in Mattheier, Valentin p. 8-11.

12

ibid p. 8.

(26)

2.1.2. Une renaissance de l'intérêt pour Liselotte?

La périodicité constatée plus haut semble respectée, puisque en cette fin de XXème siècle, nous pouvons constater une sorte de "renaissance" de la recherche sur la duchesse d'Orléans, pour employer le terme de Dirk van der Cruysse, qui fait figure de principal initiateur de cette renaissance.

Le premier signe de cette renaissance est de voir les regards se détourner des éditions existantes pour se porter à nouveau vers les Archives et leur précieux contenu. Dirk van der Cruysse accompagne son édition des lettres françaises13 d'un répertoire complet des lettres manuscrites connues et de leur localisation, des lettres inédites sont rendues accessibles au lecteur dans de nouvelles éditions, et des pistes sont lancées avec l'espoir de découvrir de nouvelles liasses de correspondances non encore connues et localisées à ce jour.

Au cours du XXème siècle, deux recueils de lettres inédites seulement sont parues avant la période actuelle de redécouverte de Liselotte: une petite correspondance à la cour de Hesse nous a été révélée par C. Knetsch14 en 1925, et une autre au baron von Görtz par l'éditeur M. Knoop15 en 1957. Mais c'est avec Jürgen Voss que l'engouement pour cette princesse Palatine reprend vigueur: il publie en 1981 une série de lettres à Mme de Ludres16 et il annonce d'autres inédits qu'il avait gardés sous le coude:

"Bei meinen Forschungen bin ich gelegentlich auf Einzelbriefe gestoßen, deren separate Publikation sich nicht aufdrängte,

13

Dirk van der Cruysse 1989.

14

Carl Knetsch, Briefe der Herzogin Elisabeth Charlotte an Glieder des Hauses Hessen und an den Hessen-Casselschen Gesandten de Martine in Paris in: Elisabeth Charlotte von der Pfalz und ihre Beziehungen zu Hessen Marburg, Braun, 1925, p. 78-116.

15

Mathilde Knoop (Hg), Briefe der Herzogin Elisabeth Charlotte von Orléans an den Freiherrn Friedrich Wilhelm von Schlitz, geb. von Görtz in: Mitteilungen des Oberhessischen Geschichtsvereins 42, 1957, p. 55-98.

16

jürgen Voss (Hg.), Briefe der Herzogin Elisabeth Charlotte

von Orléans an die ehemalige Versailler Hofdame Mme de

Ludres (1687-1722) in: Zeitschrift für Geschichte des Ober-

rheins 129, 1981, p. 264-275.

(27)

die aber in einer Gesamtedition ihren Platz haben sollten...17"

Avec Jürgen Voss, l'intérêt pour Liselotte connaît en Allemagne un véritable renouveau.

"Liselotte von der Pfalz ist, wie wir auch durch dieses Kolloquium dokumentieren, wieder in den Mittelpunkt der Forschung gerückt. Nachdem sie oftmals eher aus der Perspektive der Anekdotenhistorie angegangen worden war, trat diese imposante Persönlichkeit und ihr Briefwerk als zentrale Quelle des Zeitalters Ludwigs XIV und der Régence in den letzten Jahren immer mehr in den Vordergrund seriöser Untersuchungen.18"

Le souci légitime de Jürgen Voss équivaut à une sorte de réhabilitation de Liselotte von der Pfalz pour la faire sortir de l'anecdote et la rendre au digne rang d'études sérieuses et scientifiques.

Le ton est donné, et en Belgique puis en France, la renaissance se fait aussi sentir. Ainsi, Dirk van der Cruysse se fait l'éditeur de deux impressionnants volumes de lettres: une édition complète des lettres françaises de Madame19, et un volume de mémoires et lettres de voyage de Sophie20.

Le dernier colloque réuni à Paris en octobre 1992 au sujet de l'édition projetée des lettres à Sophie de Hanovre peut être considéré comme lancement définitif du projet sous réserve uniquement d'une aide financière. Ce même colloque a révélé deux autres projets en cours de réalisation, une double édition de la correspondance de Madame avec la famille de Buckeburg, l'une réalisée par Jürgen Voss, l'autre par H. P.

Schwake en fac-similé.

17

Jürgen Voss (Hg.), 52 unbekannte Briefe der Liselotte von der Pfalz an die Gräfin Johanna Sophie von Schaumburg-Lippe in:

Mattheier, Valentin 1990 p. 202.

18

ibid p. 201.

19

voir bibliographie.

20

Dirk van der Cruysse (Ed.), Mémoires et Lettres de voyage de

Sophie de Hanovre, Paris, Fayard, 1990.

(28)

Ce que nous voulons souligner, c'est le haut degré de qualité de ces nouvelles éditions qui vise l'exhaustivité dans la publication des fonds connus et l'intégrité et le respect du texte des lettres. Voyons comment Dirk van der Cruysse établit le texte de son édition:

"742 des 849 lettres réunies dans ce volume, soit près de 90%

de l'ensemble, sont reproduites d'après les originaux... Les quelque cent lettres dont je n'ai pu consulter les originaux sont reproduites d'après des copies anciennes ou des publications antérieures signalées dans une annexe de ce volume.

La modernisation de l'orthographe et de la ponctuation s'est faite dans un esprit de respect du texte original tel qu'il est sorti de la plume de l'épistolière...21"

Le second signe de la renaissance de la recherche sur Liselotte en effet est l'énonciation de principes scientifiques rigoureux pour tout travail en vue de et à partir de la publication de corpus de lettres, le retour de l'esprit cartésien en quelque sorte:

"Une première option de base consistait à partir de toutes les lettres disponibles de Madame, sans en négliger une seule... 22"

Les conditions de la recherche sur Elisabeth Charlotte semblent donc sensiblement se modifier depuis une dizaine d'années grâce à cette redécouverte des fonds originaux des lettres de la princesse dont nous disposons encore, et de leur publication selon des critères qui répondent aux exigences scientifiques d'une recherche se fondant sur l'analyse de ce fonds. La connaissance des lettres de Liselotte permet la connaissance de Liselotte, de son entourage, de son monde, et aussi de sa langue.

2.2. IMAGE D'ELISABETH CHARLOTTE A TRAVERS SES LETTRES.

21

Dirk van der Cruysse 1989 p. 27.

22

Dirk van der Cruysse in Mattheier, Valentin 1990 p. 11.

(29)

L'édition des lettres n'est pas en effet une fin en soi, elle n'est que l'instrument de recherches qui vont bien au-delà de la seule personnalité de Liselotte que voulait nous dévoiler Helmut Kiesel à travers son anthologie, au-delà donc de la valeur anecdotique de cette princesse dans l'Histoire. Voyons ce qu'il en est de la connaissance d'Elisabeth- Charlotte, de sa place dans l'Histoire, de la manière dont elle a été perçue et jugée, pour nous intéresser enfin aux travaux spécialisés effectués grâce aux connaissances ainsi accumulées sur ce témoin privilégié de l'Histoire et ses témoignages épistolaires, en faisant une place particulière aux travaux spécialisés sur la langue de Liselotte, locuteur volubile dans une langue encore peu explorée, le nouvel-haut- allemand naissant.

2.2.1. Les jugements sur la Palatine de Saint-Simon au Saintsimonnien van der Cruysse.

"La lecture de ce volume qui réunit des textes dont on ne soupçonnait même pas l'existence, devrait faire cesser une fois pour toutes les diffamations dont l'épistolière a été la victime... Espérons qu'on ne nous parlera plus, comme c'est encore le cas dans la biographie récente d'une maîtresse royale, de Madame et "des procédés de cette dangereuse commère, de sa façon de colporter les malveillances, de déblatérer contre ses ennemis, [de] sa volonté évidente de salir...23"

Cet extrait liminaire à l'édition des lettres françaises de Liselotte par Dirk van der Cruysse témoigne du son souci principal de "réagir contre la caricature d'une Palatine grossière passant son temps à se gaver de choucroute et à griffonner des commérages de concierge"24, c'est à dire de réagir contre tous les auteurs auxquels il fait allusion25 et qui sont en fait les héritiers d'une tradition d'historiens français dans la pré-

23

Dirk van der Cruysse 1989 p.26.

24

Dirk van der Cruysse in Mattheier, Valentin 1990 p. 17.

25

ici notamment Dirk van der Cruysse cite Dom Henri Leclercq

dans son Histoire de la Régence pendant la minorité de

Louis XV, Paris, H. Champion, 3 vol

(30)

sentation de la Palatine. Cette tradition n'est pas uniquement le résultat d'un corpus mal reproduit et encore plus mal traduit de lettres, mais aussi du témoignage de ce chroniqueur singulier de la Cour de Louis XIV qu'était le duc de Saint-Simon.

Ce dernier en effet se montra souvent peu complaisant envers la duchesse d'Orléans lorsqu'il parle d'elle dans ses Mémoires;

"Ce qu'entrevoit d'abord le lecteur des Mémoires, ce sont des distances et des incompatibilités. n'insistons pas sur l'éloignement résultant de la position sociale, mieux vaut dire curiale, de la très haute, très puissante (si peu) et très excellente princesse comme en autant de petites Alle- magnes [...] Malgré sa pratique de la langue allemande n'attendons pas de lui beaucoup d'indulgence à l'égard d'une princesse "un peu trop forte en gueule", germanique et fière de l'être [...] Saint-Simon n'avait pas lieu ni grande envie de rompre des lances en faveur d'une sauvagesse qui tournait parfois à la harpie: "Madame, haute d'un courage mâle et indomptable" était bien "allemande depuis les pieds jusqu'à la tête", "Grossière, dangereuse à faire des sorties publiques, fort allemande dans toutes ses moeurs [...], sauvage et ayant des fantaisies", une telle Brunehilde avait de quoi surprendre...26"

Dans ce rapide tableau que nous rapportons d'Yves Coirault, tous les traits qui ont fait la fortune des futures biographies de Madame se trouvent brossés: rudesse masculine (qui deviendra gaillardise), rusticité allemande, manque de charme, de finesse, de souplesse féminine (d'où la

"grosse allemande"). Les portraits de Liselotte insistent sur ce qu'elle a d'allemand, ces origines qu'à la Cour on aurait voulu lui voir renier mais auxquelles elle s'attachait tant - trop au goût de tous. Du côté français, les historiens se sont souvent contentés de cet aspect des choses. Mais ne retenir que ces traits de plume de Saint-Simon, ce n'est dire qu'une partie de sa pensée, et la recherche actuelle s'oriente de plus en plus vers un jugement plus relatif de l'image de la Palatine dans les Mémoires. C'est aussi ce qu'a entrepris Yves Coirault dans son analyse.

26

Yves Coirault L'image de la Palatine dans les Mémoires de

Saint-Simon in Mattheier, Valentin p. 83-86.

(31)

Il faut tout d'abord placer Saint-Simon dans son contexte: chroniqueur d'une Cour dont les membres passaient leurs journées à jalouser les favoris et railler ceux qui ne l'étaient pas, il n'y a personne qui trouve réellement gré à ses yeux, les traits railleurs de sa plume concernent Liselotte comme les autres: celle-ci avait l'inconvénient d'une naissance princière plus altière que la sienne, d'un rang plus élevé, et surtout d'être issue d'un pays contre lequel la France menait la guerre plus de la moitié du temps, et qu'elle n'a cessé de regretter avec nostalgie jusque dans ses habitudes culinaires.

N'oublions pas ensuite que Liselotte témoignait de réciprocité la mauvaise opinion que pouvait parfois avoir Saint-Simon d'elle. Dans ce que Coirault appelle "Cette grandiose comédie des maisons royales27" et qu'est la Cour, les tensions et les rancoeurs plus ou moins manifestes sont de bonne guerre.

Mais cette petite guerre concerne tous les courtisans et les ennemis d'un jour peuvent se trouver alliés face à de communes cibles. Saint-Simon partageait en effet avec Madame d'autres haines plus acerbes peut-être: Le chevalier de Lorraine et Mme de Maintenon pour n'en citer que deux.

L'éloignement de Saint-Simon par rapport à Madame n'est peut-être pas si grand qu'on a bien voulu le croire: il parlait l'allemand (un trait de qualité s'il en est aux yeux de Madame!), il connaît quelques Etats allemands pour y avoir été, et Coirault va même jusqu'à dénicher quelque lointaine parenté avec Madame; mais sans aller jusque là, l'amitié vraie qui existait entre Madame et l'épouse de Saint-Simon permet à elle seule de relativiser la haine qui aurait caractérisé les relations entre le duc et la princesse.

On a fini aujourd'hui par reconnaître à Saint-Simon suffisamment d'esprit pour le croire capable de portraits plus justes et honnêtes - et de fait, il suffit de lire pour exemple, comme le fait Yves Coirault, l'éloge funèbre fait à Madame en 1722, pour y trouver un portrait pondéré, où les glaneurs de traits acerbes envers Madame trouveront leur moisson, mais seulement en mutilant le texte de moitié!

27

ibid, p. 90.

(32)

"Madame tenait en tout beaucoup plus de l'homme que de la femme. Elle était forte, courageuse, allemande au dernier point, franche, droite, bonne et bienfaisante, noble et grande en toutes ses manières, et petite au dernier point sur tout ce qui regardait ce qui lui était dû. Elle était sau- vage, toujours enfermée à écrire, hors les courts temps de cour chez elle; du reste, seule avec ses dames, dure rude, se prenant aisément d'aversion, et redoutable par les sorties qu'elle faisait quelquefois, et sur quiconque; nulle complaisance, nul tour dans l'esprit, quoiqu'elle ne manquât pas d'esprit; nulle flexibilité, jalouse, comme on l'a dit, jusqu'à la dernière petitesse de tout ce qui lui était dû; la figure et le rustre d'un Suisse, capable avec cela d'une amitié tendre et inviolable.28"

Nous n'ajouterons rien de plus à ce portrait que ce qu'en dit Yves Coirault:

"Epineuse, douloureuse même, Madame fut tout compte fait beaucoup plus qu'une victime, une âme droite. Et l'honneur de Saint-Simon est de ne s'y être pas trompé...29"

Il est intéressant de noter que si Coirault règle le compte de la lecture traditionnelle de Saint-Simon qui alimente un chauvinisme, voire nationalisme français, il y est aussi fait allusion à l'image inverse colportée outre-Rhin, celle de l'innocente victime séquestrée à Versailles et malmenée par les français ivres de gloire et de grandeur. Il est juste de dire que l'image de martyre résultant d'une lecture tendancieuse des lettres et développée çà et là ne convient pas plus que celle de la rustre allemande.

"Traditionnellement, les historiens allemands ont présenté Liselotte von der Pfalz comme une innocente princesse d'outre-Rhin égarée à la cour de France à la suite de malheureux calculs politiques. Sa biographie était conçue comme une lutte pour la préservation de sa droiture germanique originelle au milieu d'une Cour plus décadente que

28 Saint Simon in Yves Coirault (Ed.), 1988, vol VIII, p. 553.

29

Yves Coirault in Mattheier, Valentin 1990 p. 92.

Références

Documents relatifs

Cette étude a pour but d’examiner les diverses fonctions discursives remplies en japonais par une phrase averbale du type < proposition subordonnée + syntagme nominal >.

Les formants sont au mieux au nombre de cinq (figure 7) mais les deux premiers (notés conventionnellement F1 et F2), les plus importants en intensité, sont souvent estimés

Pour ces exercices, il nous apparaît donc nécessaire de faire une observation fine de l’activité réelle des étudiants qui va au-delà de l’étude des journaux de traces en tenant

Aperçu du concept : Utilisé avec la permission de Lynda Matchullis et de Bette Meuller, Collège Nellie McClung , Pembina Valley, D.S.. DOCUMENT DE MISE EN OEUVRE – MATHÉMATIQUES

Ajoutons que .Binz a déterminé (4) l'image de la sous-caté- gorie ELCCS (des espaces localement convexes complets séparés) par le foncteur Hom(-,C): elle est formée des espaces

Exercice III- Combien de phrases et de propositions comprend le passage suivant Un après-midi, nous étions seules dans le bureau, et nous venions de nous chamailler, quand elle me

La section 2 rappelle les principes de l’approche Arlequin, la section 3 décrit les aspects concernant le solveur décomposition de domaine, la section 4 présente la mise en

Pour ces exercices, il nous apparaît donc nécessaire de faire une observation fine de l’activité réelle des étudiants qui va au-delà de l’étude des journaux de traces en tenant