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Lilian Marchand. Brèves de rien

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Academic year: 2022

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Lilian Marchand

Brèves de rien

Éditions EDILIVRE APARIS 75008 Paris – 2010

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www.edilivre.com

Edilivre Éditions APARIS 56, rue de Londres – 75008 Paris

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50 – mail : [email protected]

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction, intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

ISBN : 978-2-8121-4035-8 Dépôt légal : Octobre 2010

© Edilivre Éditions APARIS, 2010

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Il n’existe aucune vie qui mette en face de la vérité, et ce quelque soit l’age, quelque soit la situation…

Jean Daniel

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« – Pourquoi ? Peur d’être sur que la bulle existe, ou peur d’être sur qu’elle n’existe pas ? – Peur d’être sur. » P. Delerm La bulle de Tiepolo

Quelques secondes

Il est penché sur le parapet. Immobile. Concentré.

Autour de lui, des voitures passent, fourmilière incrédule. Le ciel est haut en ce début d’après-midi.

Une petite brise souffle, à moins que ça ne soit l’effet du bras de mer en dessous. Il regarde autour de lui, trois cent soixante degrés. Derrière le pont et ces voitures qui ne ralentissent pas. À gauche, l’île, d’où il vient. À droite, le continent. Et devant, la mer. À perte de vue, l’immensité de la mer. Il est peu d’endroit, si ce n’est depuis le mât d’un bateau peut- être, d’où l’on puisse voir la mer ainsi. Il y a toujours une plage, du sable, un phare, des badauds, une civilisation galopante qui rattrape. Mais là où il va, il n’y a rien. L’espace de quelques instants il n’y aura plus rien, pas même ce bruit lancinant de la route.

Rien. Plus rien si ce n’est le bruit du vent. Il s’avance un peu plus sur le parapet. Par la fenêtre d’une voiture, une femme crie. Il la sent derrière lui. Il les sent. Ils ont peur. Ils ne savaient pas eux, on ne les avait pas prévenu. On les avait fait payer pour passer un pont, pour aller chercher du soleil, du sable, pour aller s’arrêter à une terrasse de café. Puis le soir ils

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seraient rentrés. Mais il ne s’attendaient pas à ça, pas à lui, debout sur la rambarde, au beau milieu du pont.

Il s’avance encore un peu plus. Il sait qu’il n’a pas droit à l’erreur. Il sait que, sur ce pont, il ne pourra pas faire échec à l’imprévu. Le vent. Le fond. Le courant. Il regarde non plus autour de lui à présent, mais devant. Juste devant. Il sourit. Il serre les pieds, écarte les bras. Il saute. Il s’élance dans le vide.

Sur le pont, c’en est trop, une voiture s’est arrêtée, puis une autre, puis encore une autre. Bientôt c’est le pont entier qui est à l’arrêt. Lui s’est déjà envolé.

Silence.

Le choc est violent. L’eau, le froid, le sel. Cette petite mort salvatrice. Il sent son genou gauche se dérober sous lui. Le sable, la grève. Au dessus, ils sont tous accoudé au parapet. Minuscules vu d’ici.

Immobiles. Statufiés.

Quelques secondes. Juste quelques secondes…

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Dans les yeux d’un enfant

Il existe, dans les yeux d’un enfant, la clef un monde que nous avons perdu. Un monde qui n’est pas encore de rêve, d’envie ni d’illusions. Un monde qui, en soit, n’existe pas réellement. Un monde dont l’absence de conscience justifie encore ce nombrilisme chaud, réconfortant, que l’on jugera plus tard déplacé. Plonger au cœur de ce regard représente un risque ; le risque d’affronter une sérénité que l’on a perdue il y a longtemps ; le risque d’entrevoir, ne serait-ce qu’un instant, la futilité de nos courses quotidiennes, le risque de retrouver chez ce juge des mots que, par instinct de survie, on s’est efforcé de gommer de notre vocabulaire. La simplicité de ces yeux noirs qui fixent avec tant de calme, ce regard empreint d’une naïve sagesse… comme si tout ceci n’était simplement que le précoce reflet de ce que l’on retrouve dans les yeux de nos vieux lorsque, si proches du dernier rideau, ils semblent parfois accepter si calmement de n’avoir été qu’un intermède.

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Les ombres

Ils sont loin, les héros sombres couchés sur du papier cathodique. Ombres mélancoliques d’une cérémonie du souvenir oubliée au fil d’un temps plus assassin que les guerres auxquelles ils ont survécu. Ils bravent d’une arrogance qui à eux seuls sied, des années d’une noirceur telle dont eux même, peut être, n’ont jamais pris la pleine mesure. Tous et toujours à mendier de grands sentiments. La réalité transpire parfois de tant de médiocrité que l’on se doit de la parer d’atours douteux. Ce sont juste des vieux, des vieillards fatigués, des trois-pieds qui se souviennent.

Héroïsme fatigué du passé, aujourd’hui ils tremblent parce qu’ils ont froid. Ces images qu’ils revoient parfois, même imaginées de toute notre force, n’auront jamais le goût et l’odeur de leur présent. On les veut proches parce qu’en ce jour on a décidé qu’ils devaient l’être. Mais leur théâtre n’appartient qu’à eux, et nous n’en resterons toujours qu’aux balcons, même avec des mots.

On éteint la télé. Le téléphone sonne.

On oublie.

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On n’est pas des bêtes

Il cherche machinalement sa bouteille d’eau minérale. Merde, c’est du coca sans sucre ; celui avec l’emballage noir, celui pour les garçons. Après le tennis, il n’aime pas ça le coca. Il ne le digère pas. Il n’aime pas le tennis non plus d’ailleurs. Mais comme se plaisait à répéter Berthier lorsqu’il n’était encore qu’étudiant : les femmes sur le canapé (il avait une variante avec le bureau lorsqu’il venait de croiser la chargé de cours de troisième année) et les hommes de part et d’autre d’un filet. C’est comme ça que le monde avançait, et ça valait bien tous les échéanciers du monde rendus a date fixe. Il réajuste sa cravate. La douche lui a fait du bien. Et puis, le tennis ça permet de garder la forme. Lefort, des RH, s’était mis au badminton à ce qu’on lui avait dit. Lui, il trouve que le badminton c’est pour les pédés. Mais Lefort y joue avec la responsable achat, et vu le cul de la responsable achat, il ne doit pas faire ça par amour du sport le Lefort. De toutes manières, il n’aime pas Lefort. Il n’aime pas non plus la responsable achat d’ailleurs, juste son cul. Il lève la tête. Autour de lui verre, béton, acier s’étendent à perte de vue. Dieu sait s’il en a rêvé de marcher ici en terrain conquis; même

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si Dieu n’a rien à voir la dedans. Quand même, ça donne un peu le vertige tout ce dédale. On s’y perd. Il s’amuse souvent à imaginer les dégâts que causerait un avion là dedans. C’est son jeu à lui, son passe temps. Ça ferait mal, sûrement. Une vraie boule de bowling dans un jeu de quille. Il a même choisi la tour ou il se planterait s’il était terroriste ; celle de l’Acropole. Avec un peu de chance, elle entraînerait la Prytanée avec elle.

La porte. Il croise la responsable achat qui prend sa pose déjeuner. Échange de regards. Sourire poli.

Souffle inaudible : – « Salope… »

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Le quatrième

C’est un bourdonnement continu dont on ne saisit que de brefs fragments ; envolées de phrases qui tombent dans l’oreille d’un sourd recouvrant l’ouïe l’espace d’un instant. Bien souvent on n’y prête pas attention, déambulant nous aussi, participant de plein gré et sans vraiment s’en rendre compte à cette cacophonie ambiante. Parfois cependant, on est plus enclin à écouter, à saisir au vol ces morceaux de quotidien que l’on recueille les un après les autres, au détour d’une rue, au hasard d’une rencontre. Cette conversation entre deux lycéens, celle-ci entre deux hommes d’affaire, celle-là encore entre ce groupe de vieilles femmes. On en ressort un patchwork de mots épars, de phrases dépareillées qui, mis bout a bout nous parviennent telle une conversation unique, surréaliste, dont nous sommes à la fois créateur par marionnettes interposées, et seul auditeur :

– « Il va l’avoir son bac ! »

– « Oui, mais ses actions baissent » – « C’est depuis la mort de sa femme. » – « Qu’importe, la croissance va repartir »

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– « Tout dépendra de l’oral » – « Pauvre homme… »

Dans ce doux remue-méninge, les générations, les problèmes et les centre d’intérêt se confondent. On se prend à imaginer le clan des vieilles évaluant l’impact d’une OPA sur le marché, les lycéens attristés par la mort de leur camarade de belote et les businessmen hésitant sur la date à laquelle les Anglais rendirent son indépendance a l’Inde.

– « Et qui va faire le quatrième maintenant ? » On ne sait plus très bien qui l’a dit.

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Du papier

Une feuille de papier. Une simple feuille de papier couverte de mots hésitants. Froissée d’avoir séjourné trop longtemps dans un portefeuille. Certains mots s’effacent avec le temps mais peu importe, pas besoin de la lire car déjà, en la dépliant, on sait ce qui s’y trouve, la place de chaque lettre, le sens de chaque mot, le rythme de chaque phrase.

Froissée. Si vite écrite que parfois, l’émissaire se repend de cet épanchement soudain. Mais trop tard, déjà les mots sont passés de main en main. De là réside le mystère de ces morceaux de papier ; fruits de l’inconscient ils sont le reflet méconnu de nos proches que l’on connaît parfois si peu.

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Question de saison

Il y a toujours un été Monsieur.

La figure n’est même pas ridée par l’air marin. Les yeux bleus, presque violets n’ont rien perdu de leur vivacité. On l’imagine sans peine il y a un demi- siècle, dans ce même village du bord de mer, en été, sous le soleil, battant les foins avec une hargne douce s’épuisant au fil du jour. On l’imagine aisément, sous la fine pluie d’un printemps qui tarde, assommée de soleil, couchée au pied des meules, Paysanne de Millet. Elle avait secoué la tête avec un drôle de sourire ; elle avait été comptable Dunkerque. À ce sourire on avait bien compris que l’on ne devait pas être le premier à se méprendre.

Il fait froid dehors. Rentrez donc prendre un verre vous et votre dame.

L’ennui c’est que, après avoir épuisé la finesse du point de croix et les nuisances d’un tourisme qui faisait vivre la région, la pluie persiste. Alors la météo salvatrice, la météo d’aujourd’hui, d’hier, d’avant et de demain. La météo plutôt que le silence que l’on sentait venir, palpable, gênant, pesant. Mais elle

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s’était assise dans un fauteuil et avait tiré un canevas d’une petite boîte en cuir noir.

– « Il y a toujours un été Mr Narcejac. » Il suffit d’attendre…

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Buenos Aires, Argentine

Caminito inondé de soleil. Le petit chemin coloré.

Tous les jours ces façades jaunes, rouges et bleues que l’on voit dans les livres de géographie. Caminito d’un Buenos Aires qui n’existe pas. Là, chaque matin, entre ces façades de bric et de broc vêtues pour l’occasion elle glisse sa silhouette féline au milieu des passants. Elle a la beauté de ces accords qu’elle abhorre ; cette beauté brusque et hautaine qui fera se détourner le regard. Chaque jour, poison noir pour les femmes, elle se travestira et vendra son corps au plus offrant. Le bandoleon posé sur une chaise, il la suit depuis tant d’années. Lui sait. Il sait le dégoût de tous ces corps gauches et empruntés, luisants d’une sueur crasse. Il sait ces mains qui glissent trop bas, ces bouches qui soufflent trop près et ces yeux qui plongent trop loin. Mais il sait aussi. Il sait l’envie de se perdre, le désir de la posséder l’espace d’un instant. Alors, sainte patronne des désirs interdits, elle leur abandonnera peut être une parcelle de rêve dans un mouvement fugace. Rapidement, elle les prendra dans ses bras, posera leurs mains là ou ils n’osent pas et conduira la ronde devant l’objectif. Ainsi

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s’enrouleront les heures dans Caminito. Ce soir, elle ira au stade. Il y a bien un spectacle de gotan prévu en nocturne, mais à cette heure là, elle ne travaille plus.

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