USAGES ET MESUSAGES DE L'INFORMATIQUE DANS
L'ENSEIGNEMENT
ET LA R E C H E R C H E
EN SCIENCES SOCIALES
GROUPE FRANCO-QUEBECOIS DE RECHERCHE
SUR LA DIDACTIQUE DES SCIENCES SOCIALES ET HUMAINES
Créé par des Universitaires français et québécois, le Groupe de recherche sur la Didactique des sciences sociales et humaines poursuit ses activités depuis 1977. De 1978 à 1980, ses travaux se sont déroulés dans le cadre d'un projet de recherches intégré franco-québécois, puis grâce aux soutiens de programmes de coopération internationale et des Universités.
Le Groupe a pour objet de multiplier les échanges entre praticiens et théoriciens de la Didactique des Sciences de l'Homme, français et québécois, de susciter des recherches et des publications, avec l'ambition de proposer des modèles de pratiques didactiques.
Depuis sa fondation, le Groupe a organisé quatre Colloques à Paris, deux à Montréal, il a rendu possibles des échanges d'enseignements, des stages d'étudiants, il a facilité la réalisation de plusieurs Doctorats en France et au Québec.
Au cours de ces travaux, de nombreux enseignants-chercheurs se sont associés aux principaux responsables du Groupe : M. Michel ALLARD de l'U.Q.A.M., M.
André LEFEBVRE de l'Université de Montréal, M. Pierre ANSART et M. Henri MONIOT de l'Université de Paris VII.
Le groupe a publié en
1979: Enseigner les Sciences sociales à l'Université. Paris, Université de Paris VII.
1980 : Bibliographie annotée sur la Didactique des Sciences Sociales à l'Université. Paris, Université de Paris VII.
1982: Essais de pédagogie u n i v e r s i t a i r e en Sciences Sociales et en formation des enseignants. Montréal, Guérin.
1984 : Enseigner l'Histoire. Des manuels à la mémoire. Berne, Peter LANG.
1984: L ' a p p r e n t i s s a g e à la r e c h e r c h e ou p a r la r e c h e r c h e d a n s les programmes universitaires de Sciences Sociales. Montréal, U.Q. A.M.
1985: L ' é v a l u a t i o n d a n s l ' e n s e i g n e m e n t des S c i e n c e s S o c i a l e s à l'Université. Paris, Centre de Coopération Interuniversitaire Franco- Québécoise.
ACTES DES COLLOQUES I)U CENTRE DE COOPERATION - 3 Série HOMMES ET SOCIETE -14
USAGES ET MESUSAGES DE L'INFORMATIQUE DANS
L'ENSEIGNEMENT ET LA R E C H E R C H E EN SCIENCES SOCIALES
Textes présentés par P i e r r e A N S A R T
Le colloque et les publications des actes ont eu lieu avec le concours des : . Centre de Coopération Interuniversitaire Franco-Québécoise . Université du Québec à Montréal
. Conseil de Recherches en Sciences Humaines du Canada
. Université Paris VII, Laboratoire de Sociologie de la Connaissance et de l'imaginaire
CENTRE DE COOPERATION INTERUNIVERSITAIRE FRANCO-QUEBECOISE PUBLICATIONS DE LA SORBONNE
MAI 1988
Comité scientifique :
. M. Michel ALLARD (U.Q.A.M.) . M. Pierre ANSART (Paris VII)
. Mme Janet G. DONALD (McGill, Montréal) . M. André LEFEBVRE (Université de Montréal) . M. Henri MONIOT (Paris VII)
. M. Robert PAGES (C.N.R.S.)
Comité d'organisation :
M. Piere ANSART, M. Philippe BERGERON
Centre de Coopération Interuniversitaire Franco-Québécoise M. Michel ALLARD (U.Q.A.M.)
ISBN: 2-85944-156-5 ISSN : 0292 6679
10 Publications de la Sorbonne, Loi du 11 mars 1957.
PRESENTATION
Le temps n'est plus à la découverte de l'Informatique dans les Universités.
Depuis plusieurs années se sont développées, à côté des enseignements spécialisés, des initiations à l'informatique, et son utilisation dans diverses recherches est devenue courante et multiforme.
Il convient donc aujourd'hui d'étudier, pour chaque discipline scientifique, les utlisations particulières, de faire un bilan critique, nécessairement variable, selon les différentes sciences.
On trouvera ici rassemblées les interventions prononcées au Colloque franco- québécois organisé à Paris en mai 1987 sur le thème : "Usages et mésusages de l'informatique dans l'enseignement et la recherche en Sciences Sociales". Comme l'indique la formulation du thème, les enseignants et chercheurs en sciences sociales, français et québécois, se sont proposés de confronter leurs expériences, de faire bilan des difficultés rencontrées et des succès obtenus, avec le souci d'orienter leurs réflexions sur les pratiques quotidiennes plutôt que sur les g é n é r a l i t é s t r o p fréquentes en ces matières.
La rencontre de chercheurs québécois et français sur ce sujet ne pouvait être que fructueuse. Les Universités québécoises, et particulièrement l'Université du Québec à Montréal, ont largement développé les pratiques informatiques dans les formations en sciences sociales et sont en mesure de fuire aujourd'hui le bilan contrasté d'une expérience déjà longue. La comparaison entre les i n i t i a t i v e s françaises et les initiatives québécoises ne pouvait être que stimulante.
De plus, et comme il est à prévoir en de telles confrontations internationales, le fait d'ouvrir la discussion entre chercheurs, habituellement séparés par un Océan, permet une distanciation s a l u t a i r e et oblige à formuler des j u g e m e n t s et des conclusions mieux que dans le cadre étroit d'un Département ou d'une Univesité. La confrontation franco-québécoise permet, là aussi, un dialogue, facilité p a r la communauté de langue et d'esprit, et enrichi par la pluralité des différences.
On n'entendra ici ni spécialistes de l'informatique, ce qui aurait donné lieu à d'autres débats sur les matériels et les programmes, ni, encore moins, de producteurs intéressés à défendre une marque de matériels. C'est très intentionnellement que n ' a v a i e n t été invités à s'exprimer lors de ce Colloque que des e n s e i g n a n t s - chercheurs, historiens, sociologues, psycho-sociologues, spécialistes de l'information et de la communication, susceptibles d'engager une libre réflexion sur l e u r utilisation de l'informatique dans leurs recherches et dans leur enseignement.
Comme on le verra, la consigne de liberté de la critique a été amplement retenue.
Sans prétendre résumer les exposés d'une grande richesse et des oppositions parfois vives, indiquons succinctement les grands thèmes qui seront ici développés :
I° P a r t i e - P o s i t i o n d e s p r o b l è m e s : les i m a g i n a i r e s et les p r o b l é m a t i q u e s En ouverture à la réflexion, il est bon de rappeler dans quel contexte d'images f l a t t e u s e s et incitiatives les é t u d i a n t s et chercheurs sont a m e n é s à a b o r d e r l'informatique. Pierre ANSART rappelle combien l'imagerie moderne (et "post- moderne") a créé un halo de promesses autour de l'informatique. Par elle, toutes les informations seraient stockées, accessibles au chercheur, le plaçant en situation de maître des connaissances, et incarnant aussi la jeunesse du futur. Cette mythologie euphorisante n'est pas sans effets : elle suscite des impatiences chez les étudiants, les e n s e i g n a n t s et parfois même au seuil des recherches, et provoque a i n s i des déceptions décourageantes. Une raisonnable critique de ces images séduisantes s'avère salutaire.
J a n e t Gail DONALD pose la question préliminaire de savoir si l'informatique correspond bien au nouveau paradigme de la recherche. L'ancien paradigme, largement inspiré des sciences de la nature, majorait les critères d'ordre et de c a u s a l i t é , supoosait que l'observation méthodique e t c o n t i n u e s u f f i r a i t à la compréhension du réel et que les observations devaient être reproductibles. Le nouveau paradigme relativise ces principes, souligne, en particulier, le caractère historique et culturel des connaissances dans le domaine des sciences sociales. Dès lors la question du bon usage de l'informatique se repose car on peut soupçonner que certaines utilisations sont plus conformes à l'ancien qu'au nouveau paradigme de la recherche.
Dans le même sens, André LEFEBVRE, dans son ample intervention, repose le problème fondamental de savoir quelles fonctions éducatives peut remplir réellement l'ordinateur. Toute une littérature n'a pas manqué d'affirmer que l'enseignement assisté par ordinateur se préparait à révolutionner l'Ecole et les apprentissages. On convient que l'ordinateur peut faciliter une transmission d'informations. Mais en quoi l'ordinateur pourra-t-il faire accéder l'esprit à des démarches d'invention, aider une intelligence à opérer sa démarche propre, sauvegarder la créativité, développer la sensibilité ? Est-ce que son extension aveugle ne risque pas de renforcer, en fait, l'enseignement traditionnel en limitant les démarches personnelles et en interdisant la véritable créativité ? Il est urgent de répondre à ces questions de fond.
II° - Partie : L'informatique à l'Université
De 1982 à 1987, les cours et enseignements concernant l'informatique, sous leurs différentes formes ont connu un développement considérable au Québec.
Benoît GENDREAU fait le bilan de cette extension pour l'U.Q.A.M. (Université du Québec à Montréal). Les différents programmes de formation y font de l'informatique soit une spécialité scientifique, soit un service, soit un outil pédagogique. Dans le domaine des sciences sociales, ces trois types de formation ont connu un développement important : accroissement de quelques 50%, par exemple, pour l'informatique en tant que "service". Ces chiffres très clairement présentés suggèrent toutes les mutations qu'entraîne cette extension de l'informatique dans les formations d'aujourd'hui.
Mais quelles difficultés particulières peuvent être rencontrées dans ces pratiques et dans ces enseignements ?
Maire-Claude VETTRAINO nous rappelle que la miniaturisation des matériels entraîne, contrairement aux affirmations des apologistes et publicitaires, des contraintes inéluctables. Le simple fait de passer d'un fichier manuel à un logiciel (de type gestion de fichier) impose de recourir à des réductions arbitraires. Et l'on découvre que l'informatique impose des rigidités, des contraintes et des réductions, conduit à des choix nécessairement arbitraires et aléatoires.
Henri MONIOT choisit l'exemple de l'enseignement de l'histoire et s'interroge
sur les limites du recours à l'informatique en cette discipline. On peut parfaitement
imaginer du Cours Moyen au Baccalauréat, des exercices pertinents et suggestifs qui apporteraient des provocations utiles au cours des étapes successives. Mais l'histoire enseignée apporte beaucoup plus que la connaissances des faits, elle communique aussi un code culturel, des schèmes de pensée, une méthode et des habitudes intellectuelles. En ces matières, on doit s'interroger sur l'apport réel des logiciels.
Trois interventions précisent e n s u i t e les conditions de l ' u t l i s a t i o n de l'informatique dans l'enseignement et la recherche en sciences sociales.
France AUBERT se propose de relater comment les étudiants de sociologie (3ème année d'études) sont guidés dans leur initiation à la pratique du matériel informatique. Cette utilisation n'est pas séparée d'une pratique d'enquête et de recherche. Le déroulement d'une enquête est précédé d'une réflexion critique, du choix du terrain et des hypothèses, d'une élaboration des indicateurs. Après ce premier travail, les étudiants sont amenés à trouver les catégories signifiantes, à c o n s t i t u e r le codage a d é q u a t , à r é s o u d r e les p r o b l è m e s de r é d u c t i o n et de subsumation. Un tel a p p r e n t i s s a g e n'est fructueux que s'il s'insère dans une pratique de recherche et une réflexion critique permanente.
Jean-Marc DUTRENIT met en relief la diversité des usages de l'informatique dans la recherche. Une tentative peut se faire jour de ne l'utiliser que pour répéter l'information déjà acquise, et en cela, son apport sera mince. Si, au contraire, elle est utilisée pour formuler et tester des hypothèses, elle peut devenir un i n s t r u m e n t exceptionnellement fécond. L'initative conceptuelle reste néanmoins et jusqu'à maintenant, aux mains du chercheur.
S u z a n n e B O U C H E R p r é c i s e les c o n d i t i o n s a c t u e l l e s de l ' u s a g e de l'informatique pour le t r a i t e m e n t des données. Au Québec, les progiciels de statistique les plus couramment utilisés sont actuellement les progiciels S.P.S.S. et S.A.S. Le second (Statistical Analysis System) présente, par rapport au S.P.S.S.
(Statistical Package for the Social Sciences) des avantages certains. Il reste qu'un ensemble de préalables doit être assuré a v a n t de débuter la p r o g r a m m a t i o n ; Suzanne BOUCHER en présente les aspects essentiels avec une parfaite clarté.
Mais sommes-nous bien certains que les étudiants d'aujourd'hui ont, pour l'informatique, l'enthousiasme que nous avons tendance à leur prêter ? Colette D U F R E S N E - T A S S E décrit, non sans humour, les réactions de ses é t u d i a n t s
"adultes", sur ce sujet, à l'Université de Montréal. Ces adultes manifestent à cet
égard des opinions inattendues. Sils r e c o n n a i s s e n t que l ' o r d i n a t e u r e s t u n instrument utile et dont ils souhaitent apprendre le maniement, ils se révoltent contre la généralisation de l'enseignement assisté par o r d i n a t e u r e t d e m a n d e n t qu'en soient vigoureusement évités tous les pièges ! Ils refusent o b s t i n é m e n t la généralisation de ces usages dans l'enseignement universitaire.
III° P a r t i e - A u x f r o n t i è r e s d e l'Université
Est-ce que l'enseignement assisté par ordinateur connait, dans l'enseignement secondaire en France, l'engouement que beaucoup imaginent ?
Josée de FELICE qui a été chargée, par le Ministère de l'Education nationale, de diriger une enquête sur cette question, montre que cette utilisation est moins développée qu'on ne le pense généralement. La majorité des enseignants ont une connaissance insuffisante des différents produits pédagogiques disponibles et de leur utilisation spécifique. De plus, ils ne distinguent pas encore clairement les différents apports que l'on peut attendre de l'informatique (en particulier la programmation), et ceux de l'ordinateur en général. Un considérable travail de formation reste à faire, mais aussi à repenser.
D'autres utilisations de l'information doivent être évoquées, en m a r g e des enseignements et de la recherche, qui ont des conséquences notables e t s o u v e n t ignorées.
Michel ALLARD, a c t u e l l e m e n t Président de la société c a n a d i e n n e pour l'Education qui groupe environ 1.500 professeurs d'Université et c h e r c h e u r s en éducation dispersés à travers le Canada, évoque toutes les conséquences du passage de la communication écrite ou téléphonique à la communication électronique. Ce c h a n g e m e n t technique a p p a r e m m e n t anodin comporte, en fait, de m u l t i p l e s conséquences tant dans la nature des messages échangés que dans la nature même des relations entre les responsables de la Société. Les matériels utilisés imposent l'usage d'un anglais élémentaire ; ils amènent aussi à simplifier considérablement les informations. Les interactions en sont ralenties mais, simultanément, la facilité de l'accès conduit à une plus grande collégialité de la direction. Ce sont bien de nouvelles interactions et même de nouvelles formes de direction qui s'instaurent par le biais de cette technique.
Geneviève RACETTE souligne un a u t r e aspect, non moins i m p o r t a n t et caractéristique, celui des transformations induites dans la production et la difusion des publications scientifiques. La chaîne est longue aujourd'hui des i n s t r u m e n t s nouveaux, depuis les banques de données jusqu'aux revues électroniques, et les conséquences en sont multiples. Geneviève RACETTE fait ici recension d'un certain nombre d'études récentes, dont certaines à caractère expérimental, qui indiquent bien l'étendue des changements (positifs et négatifs), dans le domaine de la diffusion des informations, provoqués par l'extension de l'informatisation.
Bernard LEFEBVRE ouvre de nouvelles perspectives en montrant comment la micro-informatique pourrait résoudre des problèmes jusqu'alors non résolus par les moyens éducatifs traditionnels. 11 expose ici les grandes lignes d'une recherche concernant les apprentissages visant à aider les enfants affectés d'un handicap auditif. L'informatique pourrait être utiisée pour l'apprentissage du langage gestuel par une succession d'exercices interactifs. Bernard LEFEBVRE rappelle les travaux déjà menés dans ce domaine et ce que l'on peut en attendre.
C o n c l u s i o n s
Puisqu'un tel Colloque, ouvert à la recherche et à la libre réflexion, ne saurait se clore en une conclusion appauvrissante, Robert PAGES ouvre ici, en guise de conclusion, de nouvelles voies de réflexion... sur cette nouvelle réduction des efforts permise par l'informatique, sur ses nouveaux langages et leurs limites, sur l'invention informatique et ses sources lointaines, sur ses conséquences contrôlées et incontrôlées pour la thérisation. Robert PAGES nous invite à ne pas conclure et à poursuivre...
En guise de Postface
Ce Colloque du Groupe de recherche franco-québécois sur la Didactique des sciences sociales est à marquer d'une pierre blanche. Notre groupe y fêtait, en effet, son dixième anniversaire puisque ses prémisses se situent au cours de l'été 1977.
Comment donc un groupe de recherche peut-il vivre si longtemps ; publicer six ou sept volumes de travaux ; et se projeter vers l'avenir, après dix ans d'activité?
Faisant, dans notre allocution finale, bilan de cette expérience, nous proposons
dix commandements à respecter pour réussir en ces entreprises...
P r e m i è r e partie :
LES IMAGINAIRES
et LES PROBLEMATIQUES
L'IMAGINAIRE DE L'INFORMATIQUE
Pierre ANSART, U.F.R. Didactique des Disciplines, U .F.R. de Sciences Sociales, Univesité Paris VII - Jussieu
RESUME:
Une mythologie séduisante accompagne la diffusion actuelle de l'informatique.
Des images euphorisantes nous offrent la promesse d'un enregistrement indéfini des
données et d'une accessibilité aisée à ces savoirs conservés. Elles nous promettent de
faire du chercheur un magicien convoquant les savoirs à son gré et entrant de plein
pied dans le monde du futur. Ces images largement fallacieuses ne sont pas sans effets
et leur critique est utile pour un bon usage de ces nouveaux instruments.
En mettant au programme de ce Colloque une réflexion sur "les usages et les mauvais usages de l'informatique en sciences sociales", les organisateurs savaient qu'ils proposaient à la réflexion un problème qui se pose aujourd'hui de façon aiguë, mais ils étaient conscients de ne pas posséder toutes les réponses aux questions soulevées.
L'informatique a fait son entrée bruyante dans la recherche et dans l'enseignement des sciences sociales depuis plusieurs années, suscitant tantôt l'enthousiasme, tantôt la méfiance et parfois le scepticisme. Bien des positions continuent d'être prises à ce sujet qui vont de la confiance prosélytique jusqu'au scepticisme le plus résolu.
Nous éprouvons le besoin d'y réfléchir ensemble, non en écoutant seulement les spécialistes de l'informatique, mais en débattant de ces problèmes entre enseignants et chercheurs en sciences sociales, historiens, sociologues, géographes, psychologues sociaux, car nous savons par expérience que les discours généraux sur le développement de l'informatique dans les sciences en général nous instruisent peu. Les questions qui se posent aux enseignants et aux chercheurs de sciences sociales sont particulières, et nous ne pouvons progresser en ces matières qu'en réunissant des enseignants, chercheurs et étudiants spécialisés en nos propres disciplines.
L'apport de nos collègues québécois à ces débats sera nécessairement important. Ils nous apportent l'écho de leurs expériences en des universités où l'informatique a fait une entrée rapide, ces dernières années. Nous attendons d'eux le récit de leurs expériences, mais nous savons aussi que certains se préparent à exprimer leur réserve et les raisons de leur méfiance. Or c'est bien de cela qu'il s'agira ici. Nous ne sommes ensemble, ni pour célébrer le culte d'une nouvelle déesse, ni pour en dénouer les maléfices, mais pour comparer nos expériences, avec le souci d'y voir plus clair, et, finalement, d'en tirer leçon pour les recherches et pour les enseignements.
Ayant le privilège de prendre la parole au cours de cette journée, je choisirai de poser des problèmes plutôt que d'énoncer des solutions et prendrai pour point de départ une réflexion sur l'imaginaire de l'informatique.
Les rêves de l'informatique
Les divers appareils informatiques ou de micro-informatiques sont, comme
nous savons, proposés aux publics à travers une surabondante publicité ; les
différentes firmes engagées dans la concurrence pour la vente de ces produits
rivalisent aussi à travers la production d'images publicitaires incessamment
reproduites. Le succès de ces campagnes publicitaires, l'extension des achats et des
investissements dans ce domaine, confirme, s'il en est besoin, le caractère séduisant
de ces images et l'efficacité des images diffusées. Il y a bien, peut-on dire, une
mythologie de l'informatique véhiculant des images fortes et convaincantes.
D a n s ce halo i m a g i n a i r e qui a c c o m p a g n e la d i f f u s i o n a c t u e l l e de l'informatique, nous pourrions distinguer q u a t r e thèmes essentiels pour ce qui concerne la recherche et l'enseignement.
1. Les moyens informatiques nous offrent tout d'abord la promesse (et la réalité) d'un e n r e g i s t r e m e n t , d'un stockage indéfini des i n f o r m a t i o n s . De la disquette à la banque de données, l'informatique rend possible une extension massive des moyens de conservation et d'enregistrement des savoirs.
Cette promesse n'est pas mince. Elle reprend le grand rêve du musée et de la bibliothèque, hauts lieux des savoirs conservés, lieux de protection des mémoires.
P a r ces lieux, le temps est suspendu, l'usure du temps est niée, les savoirs cessent d'être oubliés. Le stockage des données vient répondre à notre inquiétude en face de l'oubli, à l'angoisse commune face à l'écoulement du temps. L'appareil vient permettre, après le musée et la bibliothèque, la suspension du temps.
Mais, la promesse archaïque se présente sous un nouveau visage, celui de la modernité. Le stockage informatisé apporte une nouvelle r a t i o n a l i s a t i o n p a r l'enregistrement systématisé des informations. Dans cette image nouvelle, la bibliothèque traditionnelle, avec ses entassements de manuscrits, de palimpsestes et de livres, devient vieillotte et "poussiéreuse". La conservation informatisée apporte l'ordre dans le désordre, la clarté dans le fouillis des entassements. Des i m a g e s publicitaires jouent sur ce clivage de l'ordre et du désordre, de l'harmonie contre la cacophonie, de la raison contre la décomposition, de la propreté contre la poussière, retrouvant confusément l'opposition anthropologique de la vie t r i o m p h a n t de la mort.
La p r o m e s s e n'a pas de b o r n e s ou s ' e n g a g e à d é p a s s e r t o u t e b o r n e . L'informatique fait éclater les limites du stockage, puisque la m i n i a t u r i s a t i o n permet une extension illimitée de la conservation des données.
2. Une seconde dimension de la mythologie informatique réside dans l'image de l'accessibilité à ces savoirs conservés. Par le simple usage d'un code, par une manipulation élémentaire, l'information nous deviendrait disponible, l'accès à une gigantesque masse d'informations se réduirait à quelques mouvements des doigts.
Une association vient renforcer cette image : celle de l'enfant utilisant avec une totale facilité les touches du clavier. Par là se dessine en arrière fond l'image du jeu.
L'accès ne devrait plus rien aux épreuves difficiles de l'initiation : tout au contraire, il serait de l'ordre du ludique et du seul plaisir.
P a r là seraient subverties les vieilles appréhensions en face des difficultés de l'apprentissage ; le savoir entrerait enfin dans l'ordre du plaisir ouvert à tous, sans ennui et sans effort. L'apprentissage devient enfin un jeu.
3. Une troisième image s'inscrit donc : celle de la maîtrise des savoirs. Maître de la machine, l'utilisateur, tel un magicien moderne est maître de réserves indéfinies de connaissances. Par l'instrument, l'utilisateur devient un démiurge des savoirs, capable de les faire surgir sur son écran selon ses désirs du moment.
Les rapports à l'espace et au temps se trouvent (se trouveraient) bouleversés.
P a r la magie de l'informatique, des publications lointaines qui n'étaient que lentement accessibles nous deviennent proches et sont en quelques sorte intégrés dans notre univers privé. Des résultats que nous aurions dû a t t e n d r e p e n d a n t plusieurs mois nous sont livrés comme en "temps réel" et dès leur enregistrement. Le chercheur de sciences sociales, que l'on disait autrefois isolé, se place désormais au centre des savoirs enregistrés ; il peut se donner toutes les sources dont il a besoin au moment où il en a besoin. Nos fantasmes de toute puissance trouvent là une image h a u t e m e n t désirable.
Non contents de disposer souverainement des savoirs, notre démiruge pourra même jouer avec les données par les simulations. Le vieux rêve de Suint-Simon, de créer des situations inexistantes dans la réalité, se réalise enfin sur le petit écran.
Notre chercheur pourra créer des mondes, jongler avec les variables, inventer des scénrarios, faire éclater les bornes de son imagination sociologique.
Ajoutons encore l'image du domicile privé. Ces convocations des savoirs et ces simulations ne se feront plus, nous dit-on, dans l'austérité des laboratoires ou des bibliothèques, mais bien dans l'intimité du foyer privé. Et, à nouveau, par la démiurgie informatique, disparaît la frontière du public et du privé et lui succède l'enrichissement contrôlé du privé. C'est dans la chaleur de son chez soi que désormais le c h e r c h e u r d o m i n e r a l'univers des savoirs. Toute une part de la recherche se fera dans le secret et la chaleur du foyer.
4. Enfin, quatrième dimension de cet imaginaire, l'usage de l'informatique serait, en quelque sorte, notre passeport obligatoire pour le monde do demain, monde de la technologie triomphante et de la communication.
Cette société post-industrielle ou post-moderne sera, nous dit-on, marquée par l'accélération et l'universalisation des communications. L'appareil informatique en serait donc un symbole majeur puisqu'il multiplie indéfiniment les échanges, brise les distances et les temps, dé -localise, dé-territorialise, dé-temporalise, en jonglant avec les fuseaux horaires, les délais du temps, et avec les espaces.
Recourir à l'informatique fera donc de chacun d'enre nous des hommes du futur, capables d'entrer avec assurance dans le XXIe siècle. Aussi bien les publicités jouent communément avec le mythe de la jeunesse. Le jeune cadre dynamique fait irruption dans le bureau et chasse les cadres fatigués. La jeune secrétaire, heureuse et détendue, résoud tous les problèmes du bureau face à des fichiers archaïques et des rivales vieillisantes. L'informatique est jeune, belle et futuriste.
Les effets p e r v e r s d e la mythologie
Certes, nous sourions de nos mythes comme nos concepteurs d'images en sourient aussi. Mais on peut raisonnablement penser que ces mythes ne sont pas sans effets. Leur diffusion multiforme et leur répétition créent des évidences, renforcent des attitudes favorables, suscitent des stratégies, engendrent des effets pervers sur lesquels on peut s'interroger.
N'y a-t-il pas quelque effet du mythe dans l'engouement de nos étudiants et dans la rapidité de leur déception ? On a déjà bien montré (cf. J. DE FELICE, O r d i n a t e u r et E n s e i g n e m e n t des s c i e n c e s s o c i a l e s , in E v a l u a t i o n d a n s l'enseignement des Sciences sociales, Paris, Centre de coopération interuniversiiaire franco-québécoise, 1985, pp.210-218) combien la mise au programme d'une initiation à l'informatique a suscité d'intérêt auprès des étudiants ; mais on voit aussi combien rapide est la déception face aux apprentissages ressentis comme longs et fastidieux.
Tout se passe comme si la mythologie avait suscité une attente vive et comme si le contact avec la froide réalité des apprentissages a v a i t suscité une a m e r t u m e d'autant plus rapide que l'attente avait été forte.
Pour les recherches, et sans prétendre résumer des conséquences qui sont multiples et contradictoires, on peut se demander si cette richesse énivrante des informations disponibles n'induit pas, pour certains, un nouveau leurre. Ce savoir devenu accessible se présente comme un champ indéfini, pré-digéré, pré-pensé, chargé d'une sorte d'autorité incontournable. La tenation est grande pour certains - et non des moins scrupuleux - de parcourir studieusement l'ensemble des travaux que le codage désigne comme pertinent et de le tenir pour inconstestable. Pour eux, le bilan du savoir s'inscrit en clair dans la liste des travaux répertoriés telle que la machine interrogée l'a dressée. On voit déjà se manifester ces mésusages dans ces
"bilans de la question" que nous avons coutume de demander dans les travaux de thèse. Nous y voyons des chercheurs scrupuleux dresser une piste "savante" des publications a n t é r i e u r e s et e n t a s s e r pêle-mêle comme a u t a n t d ' é v é n e m e n t s également importants, les auteurs et les écoles.
Ces maladresses désignent assez bien les dangers que recèle la surabondance des données enregistrées. Un accès non critique aux matériaux place, en effet, le chercheur devant l'évidence d'un savoir incontestable. L'abondance des matériaux, la qualité même de leur enregistrement, fournit l'illusion d'une science constituée qu'il importerait avant tout de respecter et de reproduire. Contrairement à l'illusion de la maîtrise du savoir, le chercheur ne dispose pas nécessairement dos moyens de repenser les savoirs informatisés, il peut en être s u b m e r g é alors qu'il croit les dominer. Peut se recréer ainsi un nouvel académisme, un nouveau conformisme qui est d'autant plus puissant qu'il se fonde sur une détention d'informations. Tous ces matériaux standardisés et comme pré-digérés désignent les "vraies" questions et les réponses possibles, placent l'intelligence dans des formes prescrites et risquent de participer à l'ankylose intellectuelle. L'abondance même des m a t é r i a u x et leur standardisation viennent inhiber, par de nouveaux biais, la souplesse de l'esprit critique.
Aussi bien, et comme il était prévisible, le mythe suscite un contre-mythe.
Bien des chercheurs en sciences sociales et en sciences humaines s'inquiètent des illusions répandues par le recours candide aux moyens informatiques. Ils redoutent que les règles de la technique ne s'imposent directement ou indirectement à tous les niveaux de la recherche, depuis le rcueil des données jusqu'à leur t r a i t e m e n t en passant par les multiples biais des codages. E t ils ne sont pas loin de reconstituer un autre mythe, celui de l'aliénation technologique ou de l'apprenti sorcier. Les sciences sociales se d o t e r a i e n t d ' i n s t r u m e n t s h a u t e m e n t p e r f e c t i o n n é s d o n t e l l e s deviendraient, en quelque sorte, les subordonnées. Comme dans les r o m a n s de science fiction, la merveilleuse machine se retournerait contre ses auteurs.
temps, ces publications scientifiques sont le témoignage objectif du travail accompli, la preuve que les moyens attribués ne l'ont pas été en vain. De plus ces publications nous donnent l'occasion de créer des lieux de diffusion différents et de toucher des lecteurs inattendus. Ce type de publications à caractère international a une f é c o n d i t é p a r t i c u l i è r e d o n t les c o n s é q u e n c e s p o s i t i v e s s o n t m u l t i p l e s (internationalisation, défense de la francophonie scientifique...).
Xème Commandement : Apprécier les plaisirs de la coopération.
Est-il besoin d'ajouter qu'il y a, dans ces coopérations entre universitaires québécois et français, un "climat", un intérêt, une amitié incomparable et bien compréhensible. La France est, pour nos amis du Québec, la terre des racines et, pour nous, le Québec est l'image d'un grand départ merveilleusement réussi. Toute cette histoire longue accompagne nos dialogues. Il nous suffit, en quelque sorte, de nous laisser porter par cette histoire pour vivre les joies des amitiés et des retrouvailles.
Mais rien ne nous interdit d'y ajouter de notre cru, de mettre en commun nos talents pour organiser nos festivités collectives. Et c'est ce que nous tentons de faire ce soir, en ce beau jour de mai qui clôt notre colloque.
Nous nous disons donc : à demain, pour de nouvelles entreprises.
TABLE DES M A T I E R E S
PRESENTATION 5
P R E M I E R E P A R T I E : L E S I M A G I N A I R E S ET L E S P R O B L E M A T I Q U E S Pierre ANSART,
L'imaginaire de l'informatique 13
Janet G. DONALD,
Le nouveau paradigme de la recherche en sciences sociales 23 André LEFEBVRE,
Sur l'ordinateur à l'école 39
D E U X I E M E P A R T I E : L ' I N F O R M A T I Q U E A L ' U N I V E R S I T E Benoît GENDREAU,
Evolution de la place de l'informatique dans les programmes d'études de l'université
du Québec à Montréal, de 1982 à 1987 59
Marie-Claude VETTRAINO-SOULARD,
Informatisation de l'écrit : l'exemple d'un fichier 73 Henri MON lOT,
Enseignement de l'histoire et ordinateur ;
restons rustiques, soyons modernes 79
F rance AUBERT,
L'utilisation de l'informatique
dans l'enseignement de la méthodologie. 83
Jean-Marc DUTRENIT,
Puissance conceptuelle et puissance informatique 89 Suzanne BOUCHER,
L'utilisation des progiciels de statistiques
dans la recherche en sciences humaines 95
Colette DUFRESNE-TASSE,
Métalogue sur l'informatisation de l'enseignement
destiné aux adultes 105