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Le parcours de deux prêtres dans les Ethiopiques d'Héliodore
SCHUBERT, Paul
SCHUBERT, Paul. Le parcours de deux prêtres dans les Ethiopiques d'Héliodore. Maia , 1997, vol. 49, p. 257-264
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LE PARCOURS DE DEUX PRËTRES DANS LES ÉTHIOPIQUES D'HÉLIODORE
Paul Schubert
Les Éthiopiques d'Héliodore ont fait l'objet de jugements divers selon les époques. Erwin Rohde, rejetant l'idée d'une influence chrétienne sur le roman (1), voyait dans cette oeuvre un reflet de la pensée néopythagoricienne (2). A sa suite,]. Geffken distinguait plutôt l'influence du néoplatonisme (3 ). M. Rattenbury, pour sa part, considérait les Éthiopiques comme une lecture façonnée au moule conventionnel du genre, pour répondre aux attentes d'un public de niveau moyen (4). Quant à R. Merkelbach, il associe le roman antique aux courants initiatiques qui prévalaient au cours des premiers siècles de l'ère chrétienne (5). De fait, toutes ces tentatives d'interprétation se heurtent au flou qui régnait entre le courants philosophiques de l'Empire romain, comme le relève O. P. Reardon, qui pour sa part souligne une certaine convergence du stoïcisme, du platonisme et du christianisme sous l'Empire (6). La date des Éthiopiques n'est pas établie avec certitude, mais on s'accorde généralement pour situer l'oeuvre vers la seconde moitié du rv~me siècle de notre ère (7).
Le thèse de Merkelbach a suscité à la fois un grand intérêt et des réactions très vives (8).
(1) Der griecbische Roman und seine Vorlaü/er, Leipzig 19143 (réimpr. Darmstadt 1974), pp. 462 et 471. H. Dônie, Die griechischen Romane und das Cbristentum, «Philologus» 93 (1938), pp. 273-276, attribue à des légendes chrétiennes, indépendantes d'un contenu à proprement parler chrétien, la conservation et la transmission des romans d'Héliodore et d'Achille Tatius.
(2) Op. cit., pp. 466-467 et 496.
(3) Der Ausgang des griecbiscb-romischen Heidentums, Heidelberg 1929, réimpr. Darmstadt 1963, p. 88.
(4) Cfr. Héliodore, Les Éthiopiques, ed. R. M. Rattenburry-T. W. Lumb-
J.
Maillon, vol. I, Paris 1960, XVI-XXIII.(5) Roman und Mysterium in der Antike, München 1962, en particulier pp. 292-298. Merkelbach (294), à la suite de Geffken, souligne la proximité d'Héliodore et du néo-platonicien Plotin (I 6, 8).
(6) Courants littéraires grecs des II' et Ill' siècles après ].-C., Paris L971, p. 34. On trouve une position similaire chez G. N. Sandy, Characterization and Pbilosophical Decor in Heliodorus' Aethiopica,
«TAPhA» 112 (1982), pp. 141-167, en particulier 142: Sandy, tout en admettant le flou des frontières entre les courants philosophiques sous l'Empire, choistt par convenance de parler de néoplatonisme.
(7) On a longtemps situé la rédaction de ce roman autour de JIJèm< siécle de notre ère, cfr. p. ex.
Merkelbach, op. cit., p. 234. Mais le parallèle entre le récit du siège de Syène (IX 3, 1 -9, 5, 10) etle siège historique de Nisibis par Sapor II en 350 ap. J.-C. tel qu'il nous est décrit par l'empereur Julien (oral.
1, 22-23 et 3, ll-13) suggère une datation plus tardive, postérieure au milieu de IV~mc siècle: cfr. M. van der Valk, Remarques sur la date des Éthiopiques d'Héliodore, «Mnemosyne» ymc sér., 9 (1941), pp.
97-100; R. Keydell, Zur Datiemng der Aithiopika Heliodors in P. von Wirth (ed.), Polychronion, Festschnft F. Do/ger zum 75. Geburtstag, Heidelberg 1966, 345-350
=
H. Giirtner (ed.), Beitriige zum griechiscben Liebesroman, Züricb/New York 1984, pp. 467 -472; C. Lacombrade, «Sur l'auteur et la date des Éthiopiques», REG 83 (1970) 70-89; G. N. Sandy, art. cit., 154, n. 23.(8) Pour un aperçu de ces réactions, cfr. Reardon, op. cit., pp. 394-395, n. 202.
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L'auteur a en effet bien su discerner le parcours initiatique que suivent les protagonistes des romans antiques, mais on lui a reproché de forcer ses preuves. L'objet du present article n'est pas de reprendre l'argumentation de Merkelbach, ni de tenter de la défendre, mais de reporter l'analyse de l'initiation sur le plan du récit dans les Éthiopiques d'Héliodore. En effet, le parcours initiatique des protagonistes, si l'on peut le qualifier ainsi, est aussi celui du lecteur.
Cette initiation ne se limite pas à un cadre religieux, mais elle sous-tend le roman dans son intégralité. Le processus apparaît le plus clairement à travers une comparaison entre deux prêtres aux destins semblables, mais non identiques, l'Égyptien Calasiris et le Grec Chariclès.
li faut toutefois se garder de considérer les Éthiopiques comme un ouvrage de propagande néoplatonicienne (9).
Le prêtre Calasiris est un personnage ambigu, comme l'a bien démontré G. N. Sandy: le lecteur peut se demander à de nombreuses reprises s'il a affaire à un charlatan ou à un sage (10). Toutefois, le fait que la perception que le lecteur a de Calasiris passe par le récit du prêtre lui-même doit nous inciter à prendre un certain recul: Calasiris joue un double jeu, mais il ne se gêne pas pour le reconnaître devant ses auditeurs. Par consequent, j'accorderais un poids non négligeable au concept de «duplicité divine» que Sandy (148) relève chez Synésios de Cyrène: la tromperie est justifiée parce qu'elle sert . s des~s divins.
Tout au long du roman, la manière dont les divers personnages perçoivent les événements, autrement dit le point de vue des protagonistes, occupe une place des plus in1portantes pour comprendre la démarche de l'auteur, comme en témoigne en particulier la scène qui ouvre le roman. Le spectacle décrit au lecteur passe par le regard d'une bande de pirates qui observent Chariclée et Théagène du haut d'une dune. Nous nous trouvons en présence d'un cas remarquable de focalisation indirecte (11). Ce procédé, s'il n'est jamais utilisé de manière aussi claire qu'au début de l'ouvrage, reparaît néanmoins à diverses reprises au cours du roman, et pour servir des intentions en apparence sans rapport les unes avec les autres. On verra cependant que le «message» de l'auteur, pour autant qu'il soit permis d'utiliser ce terme, passe essentiellement par les perceptions de ses protagonistes et leur manière d'y réagir. Les récits imbriqués permettent à l'auteur de varier les points de vue: ainsi, par exemple, un inconnu (12) a raconté à Chariclès les circonstances relatives à l'exil de Chariclée; Chariclès a transmis l'information à Calasiris, et ce dernier, en fin de compte, relate l'affaire à Cnémon (II 31, 1).
Le lecteur apprend en cours de récit quel a été le destin de Calasiris et de Chariclès. Les ressemblances entre les deux parcours ne passent pas inaperçues d'un lecteur un tant soit peu attentif. Tous deux connaissent d'abord l'existence très ordinaire de deux prêtres, Calasiris en Égypte, Chariclès en Grèce. Calasiris précise même qu'il vivait alors dans un état qu'il décrit par les termes à7ta9i]ç KaKrov. Cependant, le malheur s'abat parallèlement sur les deux prêtres.
(9) Mise en garde chez Sandy (art. cit.), p. 164.
(10) Art. cit., en particulier pp. 143-154.
(11) Ce passage a été interprété par W. Buehler, Das Elements des Visuel/en in den Eingangsversen von Heliodors Ailhioptka, «WS» 10 (1976), pp. 177-185. Sur le terme «focalisation» et le modèle sous-jacent, cfr. G. Genette, Figures III (Paris, 1972), pp. 206-211; I. J. F. de Jong, Narrators and Focalizers: The Presentation of the Story in the Iliad (Amsterdam 1987), pp. 29-40. Pour une approche narratologique des Éthiopiques, cfr. M. foutre Pinheiro, Calasiris' Story in Heliodorus' Aethiopica, Groningen Colloquia on the Nove/4 (1991), pp. 69-83, en particulier 70.
(12) On découvrira à la fin du roman (X 14, 1; X 37,3) que cet inconnu n'est autre que Sisimithrès.
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Ils perdent tous deux leur épouse, et Chariclès aussi sa fille unique. Calasiris, en outre, tombe dans une épreuve supplémentaire, puisqu'il est pris par une passion amoureuse impie envers une belle Thrace du nom de Rhodopis. Le revers de fortune de nos deux prêtres les mène à la même décision: ils s'exilent chacun de leur pays. Sur le plan géographique, c'est à ce moment que leurs destins se croisent. Calasiris quitte l'Égypte pour se rendre à Delphes, tandis que Chari dès laisse derrière lui la Grèce pour chercher un apaisement en Égypte ( 13 ). Le parallèle ne s'arrête pas là, puisque chacun des deux personnages retrouvera son pays d'origine:
Chariclès, installé à Delphes, rencontre Calasiris avant que ce dernier ne regagne Memphis en Égypte, pays de ses pères.
Jusqu'ici, le parallèle entre les deux hommes est presque parfait. Mais on ne peut pas passer sous silence des divergences de taille. Tout d'abord, Calasiris, de retour à Memphis, meurt. Quant à Charidès, il repart de Delphes à la poursuite des deux amants et aboutit en Éthiopie. A la fin du roman, il est encore vivant, et l'on ignore comment il réagit aux dernières péripéties des Éthiopiques. Ce sont donc deux différences qui surgissent de manière inattendue dans ces destins parallèles: premièrement, l'achèvement des pérégrinations de l'un après un mouvement d'aller-retour, alors que l'autre, après son aller-retour, retourne encore une fois dans le pays où il s'était exilé et poursuit même au-delà, jusqu'en Éthiopie:
deuxièmement, la mort de l'un et la survie de l'autre.
Cette rupture du parallèle pourrait s'expliquer aisément par les besoins narratifs de l'auteur. Calasiris ayant épuisé sa fonction dans le récit, Héliodore le fait mourir, de même qu'il se débarrasse, au fil de l'histoire, de Thermouthis, de Cybèle, d'Arsacé, des pirates et d'autres encore. Quant à Chariclès, l'auteur en a besoin pour un ultime rebondissement: le prêtre apparaît lors du dénouement du roman, alors qu'on ne l'attendait plus.
Toutefois, d'autres éléments permettent d'expliquer comment les destins parallèles de Calasiris et Chariclès se mettent à diverger. La vie des deux prêtres peut se résumer en un parcours, correspondant à un cheminement intérieur. Or l'auteur souhaite précisément faire ressortir la différence qui sépare les deux hommes et leur attitude face au destin. On verra plus loin que la critique implicite ne s'arrête pas à deux hommes, mais qu'elle se prolonge dans un jugement non moins implicite du rituel delphique.
li a déjà été question Jes perceptions des personnages et de la manière dont Héliodore se sert de ces perceptions pour diriger le regard du lecteur dans une certaine direction, à partir d'un certain point de vue. Dans le cas de l'épisode qui se déroule à Delphes, tout le récit (II 26, 1 - IV 21, 3) est placé dans la bouche de Calasiris. La sagesse du prêtre lui donne une compréhension des événements qui le rapproche beaucoup de celui qui de toute évidence en sait plus que les autres, à savoir l'auteur. C'est par Calasiris que nous apprenons que Chari dès, devant le mal d'amour subit qui s'abat sur Chariclée, ne sait pas réagir autrement qu'en se lamentant: à chaque nouveau coup du sort, Calasiris trouve son ami en larmes (14). Par contraste, Calasiris semble toujours avoir anticipé les événements, et il fait face de manière sereine à tous les rebondissements de l'épisode de Delphes. Et, lorsqu'il ne comprend pas tout à fait ce que lui réserve l'avenir, Calasiris ne manque pas de se mettre à l'écoute des signes qui
(13) Pour la présentation de l'Égypte et de Delphes par Héliodore, cfr. P. Cauderlier, Réalités égyptiennes chez Héliodore, in Le monde du roman grec, ed. M.-F. Baslez-P. Hoffmann-M. Trédé, Paris 1992, pp. 221-225; G. Rougemont, Delphes chez Héliodore, ibid., pp. 93-97. Déjà selon H. von Gaertringen, Delphoi, RE, IV (1901), col. 2582, Héliodore n'avait pas vu Delphes.
(14) III 18, 1; IV 5, 2; IV 14, 1; IV 19, 1; IV 20, 1.
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259lui permettront de mieux saisir la suite des événements. Ainsi, par exemple, Calasiris prépare Théagène à l'idée d'un départ imminent, sans savoir encore où il doivent se rendre (IV 16, 2-4). Mais il se met aussitôt à l'écoute des signes que la divinité (en l'occurrence Apollon) lui transmettra. La réponse arrive bien entendu immédiatement, avant même que le prêtre n'ait eu à adresser des prières au dieu. Lorsqu'il entend une invitation à participer à une libation à laquelle procèdent des marchands tyriens, Calasiris sait d'emblée qu'il a reçu la réponse à son incertitude, et il s'empresse de suivre la piste que lui propose le dieu.
Calasiris se soumet donc au destin que lui réservent les dieux, et ill' a fait dès le début de la période couverte par son récit. Lorsqu'il est encore prêtre à Memphis, séduit par la belle Rhodopis, il se résigne à l'exil pour obéir au destin (II 25, 4). Toutefois, le prêtre adopte à ce point du récit une attitude légèrement ambiguë. En effet, son exil n'est pas motivé uniquement par le désir d'échapper aux vices dans lesquels il risque de sombrer sous l'empire de Rhodopis: Calasiris désire également se soustraire à la vue d'un spectacle terrifiant, puisqu'il a appris que ses deux fils sont destinés à s'attaquer l'un l'autre l'épée à la main (II 25, 6). On reconnaît sans peine le motif d'Oedipe et de son père Laïos cherchant tous deux à échapper au destin qui leur est promis. Dans la pièce de Sophocle, les efforts conjugués de Laïos et d' Oedipe pour écarter la prediction ramènent Oedipe à son point de départ, Thèbes, après un détour par Corinthe et Delphes. Calasiris effectue un mouvement d'aller et retour tout à fait similaire. Au moment de son départ pour l'exil, il vit encore sous l'illusion qu'il peut échapper au spectacle qui lui est promis en s'enfuyant de Memphis. Le lecteur pourra constater plus tard gue les efforts de Calasiris sont inutiles, puisque la prédiction se réalise (VII 6, 1 -VII 7, 3 ): les deux frères, Thyamis et Pétosiris, se battent en combat singulier, mais Calasiris parvient à arrêter la main de Thyamis au moment où celui-ci s'apprête à frapper Pétosiris de sa lance. On reconnaît ici aisément un autre motif de la légende thébaine, le fratricide d'Étéocle et de Polynice.
Si l'on revient à l'existence de Calasiris, force est de constater que son parcours, dans la portion gui nous est racontée, débute sur une ambiguïté: tout en se soumettant à la volonté des dieux, Calasiris croit encore pouvoir échapper à l'arrêt du destin. Sa progression le conduit à Delphes, puis de retour en Égypte. Son attitude à Delphes montre qu'il a atteint une meilleure compréhension de son rapport avec la divinité. C'est ce progrès et sa capacité d'écoute gui lui permettront, en fin de compte, d'éviter le désastre à son retour à Memphis. En cela, Calasiris se démarque clairement d'Oedipe, pris dans les événements au point de ne plus pouvoir écouter les avertissements de la divinité.
Chariclès, quant à lui, a suivi un parcours géographique comparable: parti de Grèce à la suite des mall1eurs qui le frappent, il se rend en Égypte avant de retourner en Grèce. Mais, installé à Delphes, il n'a pas encore réussi à se mettre à l'écoute de la divinité. Au contraire, le lecteur apprend qu'il a, auparavant, contemplé dans le temple d'Apollon un spectacle qu'il ne devait pas voir, et que, en conséquence, il a été puni: il sera privé de ce qui lui était le plus cher (IV 19, 3 ). Or, dans la suite immédiate de cette explication, Chariclès affirme qu'il faut savoir résister à la divinité (15). L'attitude désespérée qu'il affiche constamment face aux événements montre clairement que Chariclès, en dépit de son voyage en Égypte, n'a pas su tirer profit de son exil. C'est la raison pour laquelle Héliodore brise à cet endroit la symétrie des deux destins.
Calasiris, ayant en quelque sorte terminé son parcours, retrouve Memphis. En mourant,
(15) Of.IOOÇ Sè oùS&v KroA.l>ct Kai n:poç Salf.lovét, <pacrt, f.létxecrOat KtA..
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il confirme le précepte de Solon qui dit que l'on ne peut juger d'un bonheur d'un homme avant qu'il n'ait atteint la fin de son existence (16).
Quant à Chariclès, le mouvement d'aller et retour entre la Grèce et l'Égypte n'a pas suffi à lui ouvrir les yeux. Il doit par conséquent retourner en Égypte, puis en Ethiopie, Otl les écailles ne lui tomberont des yeux qu'à la fin du roman, avec la révélation de l'identité des héros. Héliodore n'informe pas le lecteur de la réaction de Chariclès. Cette omission peut sembler étrange, et l'on pourrait la mettre sur le compte de l'empressement de l'auteur à terminer son récit. Toutefois, le soin que met Héliodore à ralentir la fin de l'histoire pour maintenir le lecteur en haleine donne à penser qu'il faut chercher la raison ailleurs. Si nous ne connaissons pas la réaction de Chariclès, c'est parce qu'elle est évidente. La clôture du roman ressemble à une sorte de révélation: Chariclée et Théagène accèdent sur-le-champ au rang de prêtres, accomplissant ainsi la prédiction de l'oracle. Chariclès reçoit donc de façon irréfutable le message qu'il a eu tant de peine à comprendre lorsqu'il lui était présenté par allusions. La révélation ne souffre par conséquent aucune contestation, et, aux yeux du lecteur, il n'y a aucune autre issue pour Chariclès que de l'accepter.
Voici donc expliquées les deux divergences majeures dans les destins parallèles de Calasiris et de Chariclès: la mort de Calasiris correspond à un accomplissement que Chariclès n'a pas encore réalisé: le second voyage de Chariclès en Égypte, puis en Éthiopie, est rendu nécessaire parce que le premier voyage de Chariclès n'a pas suffi à lui ouvrir les yeux.
Une fois cette interprétation établie, il convient de se demander si les destins parallèles de Calasiris et de Chariclès ne sont pas l'instrument narratif d'une vision plus globale. Tout le récit relatif à l'épisode de Delphes passe par le regard de Calasiris, qui transmet le fruit de ses observations à ses auditeurs, et par la même occasion au lecteur. Ainsi, lorsque les regards de Chariclée et Théagène se croisent pour la première fois, Calasiris est seul à remarquer ce qui s'est passé (III 5, 7). Chariclès, absorbé clans ses prières, n'a rien vu; d'ailleurs, il ne remarquera rien jusqu'à l'enlèvement simulé de Chariclée par Théagène. Mais, fait autrement plus important, la foule assemblée pour contempler la procession ne voit rien non plus. Si le jugement que Calasiris porte implicitement sur Chariclès est plutôt sévère, les Delphiens ne sont non plus pas épargnés (17).
L'épisode de Delphes commence avec une description émerveillée du sanctuaire (II 26, 1-2). Calasiris évoque la tranquilité du lieu, qui lui permettra, dit-il, de travailler et de se perfectionner loin du tumulte de la foule. Une voix divine (è~<pi]) parcourt les lieux, et la géographie du site semble favoriser les attentes du prêtre égyptien. A peine arrivé dans le temple, Calasiris reçoit un oracle du dieu (II 26, 5), qui lui souhaite la bienvenue. Cependant, la suite montrera clairement que, malgre les apparences, cette description ne correspond pas forcément au point de vue de Calasiris au moment où il raconte son histoire, mais plutôt à l'état d'esprit clans lequel il se trouve au moment où il arrive à Delphes. TI attend beaucoup de son séjour à Delphes à cause de la merveilleuse réputation du sanctuaire.
On peut deviner comment l'opinion de Calasiris change au fur et à mesme qu'il observe les Delphiens à loisir. Tout d'abord, lorsque Chariclée et Théagène reçoivent l'oracle qui constituera en fait la trame du récit (II 35, 5), personne ne sait comment interpréter la parole divine. Chacun y va de sa propre interprétation, mais sans y consacrer une attention très soutenue. D'ailleurs, nous dit Héliodore par la bouche de Calasiris, les Delphiens sont
(16) Cfr. Solon, fr. 13, 16-17 et 29-32 W.; Herodot. 132.
(17) Cfr. Futre Pinheiro, art. cit., p. 79.
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beaucoup plus enclins à admirer la magnifique procession qui se prépare, et ils oublient très vite cet oracle. Seul Calasiris cherchera la clé de l'enigme.
Par rapport à la premiere description qu'il offre à ses auditeurs lorsqu'il évoque son arrivée sur le site, on peut sentir une certaine désillusion. Le phénomène se reproduit au moment où les regards de Chariclée et Théagène se croisent. Il a déjà été fait mention du fait que Chariclès, absorbé par ses prières, n'a rien vu. Or les Delphiens, eux non plus, ne voient rien, car ils sont trop occupés à contempler la procession (III 5, 7). Une fois de plus, seul Calasiris a saisi les signes pourtant manifestes.
Après l'enlèvement simulé, les Delphiens décident de réagir et se lancent dans une expédition pour retrouver les fugitifs. Dans cette scène, qui conclut l'épisode delphique, Calasiris nous décrit la fébrilité avec laquelle tous les habitans, jeunes et vieux, femmes et enfants, se ruent à la poursuite deThéagène et Chariclée (IV 21, 1-3 ). La futilité de l'entreprise ressort clairement de deux constatations: les vieux et les femmes doivent vite abandonner, et le reste des habitants s'est précipité sur une fausse piste. Le contraste entre la scène initiale de l'arrivée de Calasiris à Delphes et la sortie désordonnée des Delphiens est on ne peut plus frappant: notre prêtre constate, non sans une pointe d'ironie, que les Delphiens font fausse route. L'espoir de l'arrivée a cédé le pas à la désillusion du départ.
La structure fort élaborée du récit d'Héliodore, faite avant tout de parallèles multiples, donne à penser que les destins analogues mais non identiques de Calasiris et Chariclès devraient trouver un répondant au niveau géographique. Autrement dit, la critique implicite de Delphes et de la manière dont les Delphiens oublient d'écouter leur dieu appelle un pendant en Égypte. Pour respecter la symétrie, la sérénité qui en fin de compte manquait à Delphes devrait exister à Memphis, patrie de Calasiris. Or il n'en est rien: Héliodore ne consacre que peu d'attention au pays égyptien et à sa population. Les Égyptiens que Théagène et Chariclée rencontrent dans le pays sont avant tout les brigands cachés dans le Delta, en partie inspirés des poute6Àot en révolte dans la même région en 172 a p.J.-C., même si le thème des pâtres brigands dans le Delta est nettement plus ancien (18). A Memphis, les deux héros ont affaire surtout à Cybèle, une Grecque de Lesbos, et à Arsacé, la femme perse du satrape Oroondatès. Cette rupture de symétrie montre bien où réside l'interêt premier d'Héliodore:
son jugement porte sur Delphes, et il n'accorde qu'une attention secondaire à l'Égypte.
L'analyse qui précède est fondée principalement sur les perceptions des personnages du roman, et sur la manière dont ceux-ci se montrent réceptifs aux signes qui leur sont adressés, ou au contraire négligent les messages divins. Cette idée se retrouve à deux niveaux: d'une part, l'auteur fait ressortir le contraste entre le deux prêtres; d'autre part, de manière plus large, il met l'accent sur les Delphiens, qui se laissent aveugler par l'aspect formel de leurs célébrations, sans discerner les signes plus profonds que leur envoie la divinité. Mais il est possible d'élargir encore cette idée à la conception qu'Héliodore se fait de la divination. Le
(18) Sur la révolte des PouK6A.ot de 172, cfr. A. von Premerstein, Untersuchungen zur Geschichte des Kaisers Marcus, «Klio» 13 (1913), pp. 70-104, en particulier 92-94; A. Birley, Marcus Aurelius (London 1966), pp. 235-236. Les brigands décrits par Héliodore sont explicitement identifiés aux PouK6A.ot par K. Sethe, «BouK6A.ot», RE, III (1897), col. 1013. Mais il ne tient pas compte du fait que Strabon (XVII 1, 19), citant Ératosthène, fait déjà mention de pâtres brigands sur l'île de Pharos. Ératosthène évoquait le séjour de Ménélas sur l'île de Pharos (Od. IV 351-572), et n'a pas pu ignorer la tradition faisant de Protée non pas un dieu de la mer, mais un roi égyptien (Herodot. II 112; Eur. Hel. 6-15). Par conséquent, la révolte des PouK6A.ot de 172 n'est pas la seule référence possible pour Héliodore.
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roman est rempli de toutes sortes de procédés pour prédire l'avenir, en particulier des oracles et des rêves (19). Dans certains cas, on peut attribuer à l'auteur des intentions essentiellement narratives: tel rêve assume une fonction proleptique, afin de guider le lecteur plus loin dans le récit (20). Dans d'autres cas, en revanche, Héliodore répond à une vision plus large des signes divins, tels que les comprenaient par exemple les spécialistes de l'oniromancie. Héliodore rejoint le point de vue des stoïciens, lesquels ont manifesté un intérêt certain pour la mantique, et en particulier l'oniromancie (21). Cette discipline, proche de la doctrine des stoïciens, postule un ordre du monde régi par une entité suprême. Le destin de chaque homme est inscrit dans cet ordre du monde, et il n'est pas possible de le contrer. Il subsiste seulement pour l'homme la possibilité d'essayer de comprendre les desseins de la divinité, à travers les nombreux signes que celle-ci veut bien envoyer. La richesse et la précision de l'information dépendent donc avant tout de la qualité de l'écoute à laquelle un individu voudra se livrer.
Calasiris distingue deux types de rites: il y a ceux qui respectent la divinité, et ceux qui lui font violence. Lorsqu'une vieille Égyptienne tente d'arracher à son fils mort des renseignements concernant l'avenir, elle viole le respect des morts (VI 14, 1 -VI 15, 5). Ce sacrilège ne change pas le cours du destin, mais il en accélère le déroulement.
Finalement, on peut se demander en quoi ces considérations influent sur les deux protagonistes. Chariclée en particulier suit un parcours similaire à celui de Calasiris: après avoir quitté l'Éthiopie, elle se rend à Delphes, puis retourne dans son pays natal. Elle aussi traverse de nombreuses épreuves, qui sont autant d'étapes dans sa progression intérieure. Son accession à la prêtrise peut être considérée comme l'aboutissement du parcours. On remarquera au passage comment le savoir peut se transmettre d'un personnage à l'autre.
Calasiris sait que, face à une situation de contrainte, il ne faut pas chercher à résister à celui qui le force, mais qu'il faut simuler un consentement afin de garder une certaine maîtrise de la situation (V 20, 1). Chariclée retient cet enseignement du prêtre, et l'applique pour repousser ses trop nombreux prétendants (p. ex. V 26, 2). Elle transmet cette pratique à son fiancé Théagène, qui en fait un usage opportun lorsqu'il doit résister aux avances de la belle Arsacé (VII 19, 2, puis VII 21, 5). De toute évidence, la transmission de la sagesse ne doit pas s'arrêter aux limites du roman: le lecteur, qui a suivi les parcours respectifs des héros, sort lui aussi enrichi de sa lecture. S'il parvient à se montrer receptif aux nombreux signes que, telle la divinité, Héliodore a placés dans son livre, il atteint lui aussi cette sagesse tant recherchée (22).
Pour en revenir à la thèse de Merkelbach, on peut donc affirmer qu'il y a initiation dans le sens d'une ouverture progressive à une vérité cachée, mais néanmoins accessible pour le profane qui désire l'atteindre. Chariclée suit une voie marquée par le contact avec Chariclès, puis avec Calasiris. Finalement, elle retrouvera un troisième prêtre, Sisimithrès, qui, au-delà du cheminement parfois encore hésitant de Calasiris, représente l'étape ultime dans la
(19) Cfr. S. Bartsch, Decoding the Ancien! Novel, Princeton 1989, pp. 80-108.
(20) Cfr. I 8, 2 (Thyamis); II 16, 1 (Chariclée); IV 14, 2 (Chariclès); VII 11, 2 (Arsacé); X 3, 1 (Persinna). D'autres rêves n'assument pas de fonction proleptique pour le lecteur, mais peuvent servir à justifier un élément du récit (p. ex. IV 16,7, rêve de l'athlète tyrien), ou à souligner un parallèle littéraire 1(V 22, 1, Ulysse apparaît en rêve à Calasiris; Héliodore souligne ainsi le parallèle avec la trame de l'Odyssée).
(21) Cfr. T. Hopfner, Traumdeutung,RE, VIA (1937), col. 2235,ll. 68; col. 2239,1.45 (Posidonios);
col. 2240, 1. 31 (Artémidore); M. Pohlenz, Die Stoa (Gottingen 1959), pp. 106-108.
(22) Cfr. Bartsch, op. cit., p. 84.
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Éthiopiques
d'Héliodore263
recherche de l'idéal (23 ). Les autres romans antiques suivent une structure circulaire, dans laquelle les protagonistes retrouvent leur point de départ. Les Éthiopiques correspondent également à ce schéma circulaire, puisque Chariclée quitte son Éthiopie natale dès la prime enfance, mais la retrouve au terme d'un parcours qui lui aura permis de développer la sagesse nécessaire pour accéder à la prêtrise du Soleil (24). En chemin, elle aura contribué à la formation de son futur époux Théagène. D'ailleurs, comme le relève justement Merkelbach, l'Éthiopie d'Héliodore n'a rien à voir avec la réalité: il s'agit d'un pays idéalisé, le plus proche du soleil (25). Chercher à gagner l'Éthiopie revient donc, symboliquement, à se mettre en quête d'un idéal.
PAUL SCHUBERT
(23) Cfr. Reardon, op. cit., p. 386.
(24) Reardon, op. cit., p. 385, attribue aux Éthiopiques une structure linéaire, en vertu d'une argumentation qui me paraît peu convaincante.
(25) Op. cit., p. 293. Cette interprétation, sous réserve du caractère purement religieux que Merkelbach attribue au roman antique, a été reprise parT. Hagg, The Novel in Antiquity, Berkeley/Los Angeles 1983, pp. 101-104 (=Eros und Tyche: Der Roman in derantiken Welt, Mainz 1987, pp. 128-131;
édition originale en suédois, Den Antika Romanen, Uppsala 1980).