LA SÉQUESTRÉE D'AHLDEN
II
Koenigsmark
Us s'étaient connus et a i m é s dans leur enfance ; M l l e de Kne- sebeck l'affirme, et bien que le fait ait é t é c o n t e s t é , i l est vrai- semblable et sans doute v r a i (1).
Ils se ressemblaient : l a m ê m e chevelure acajou en c r i n i è r e de lion, les traits fins, une g r â c e sans pareille ; et tous deux im- pulsifs, p a s s i o n n é s , imprudents, g é n é r e u x ; elle, amie des pauvres,
lui, a d o r é de ses soldats.
Philippe Christophe, comte de Westerwyk et de Steghorn, comte de Koenigsmark, était le second fils du G é n é r a l de Koenigsmark, guerrier célèbre, t u é au siège de B o n n . Son frère aîné, Jean Charles, a p r è s d'extraordinaires aventures, était allé m o u r i r en Morée, ce tombeau de tant de recrues allemandes. De ses deux s œ u r s , l'une devint l a comtesse de Loewenhaupt, la cadette était la fameuse Aurore, grande b e a u t é e u r o p é e n n e , q u i ne se maria jamais.
Koenisgmark avait é t é p r é s e n t é au Prince Auguste de Saxe et l'accompagnait dans ses voyages en Espagne, en Portugal et en Italie. Mais bien avant, i l aurait é t é à Celle, puis aurait q u i t t é cette petite Cour. On ne sait rien d'autre sur l u i jusqu'en 1681, o ù on le voit quittant l a S u è d e , lorsque leur p è r e y commandait l'artillerie du roi Charles X I et, en compagnie de son frère aîné, Jean Char-
(1) D'après Melville, un oncle de Philippe Christophe, le Maréchal de Koenigsmark, au service de Louis X I V , aurai! été l'ami d'Eléouore d'Olbreuse ; quoi d'étonnant qu'il ait r e c o m m a n d é son neveu comme page ?
les, s'embarquant à Goehenburg, pour H u l l . Tandis que ce frère, m u n i d'une lettre d'introduction pour Charles II, vient chercher fortune à Londres, son cadet apprendra d'abord l'escrime à l'Aca- d é m i e d u major Fulbert, puis se p r é p a r e r a à entrer à l'Université de Cambridge. Jean Charles est accueilli et fêté par le R o i q u i raffole de ce charmant compagnon, et par toute l a noblesse a nr glaise ; i l est a p p a r e n t é à trois familles royales et i l a les moyens de tenir son rang.
Les m é m o i r e s anglais d u temps, et plus tard, M o r e r i dans son Dictionnaire historique, et Palmblad, (sans oublier Horace Walpo- le, q u i d'ailleurs, dans ses Réminiscences, confond les deux f r è r e s ) donnent mille d é t a i l s sur cet extravagant personnage, type m ê m e de l'aventurier d'une é p o q u e q u i en connut tant, h é r o s bizarre qui ne ressemble n i aux r e î t r e s du X V Ie, n i aux chevaliers d'industrie du X V I I Ie, homme d'une s a n t é , d'une audace, d'une i m m o r a l i t é à toute é p r e u v e . Jean Charles é t a i t n é à F i o n i ; i l avait visité l'Angle- terre pour l a p r e m i è r e fois en 1674 ; ensuite i l gagna Paris, o ù son oncle, Guillaume Othon, servait dans les a r m é e s d u r o i de France comme m a r é c h a l de camp, (1) avant d'aller gouverner l a P o m é - ranie s u é d o i s e . E n 1677, Jean Charles est sous les armes, en Ita- lie ; s'y rendant en compagnie de sa m a î t r e s s e , habillée en page i l s ' a r r ê t e à C h a m b é r y ; a p r è s un tour en ville, revenant à son au- berge, i l est accueilli par les cris de l'hôtelier : « Monseigneur votre page accouche ! » De là, i l passe à Malte, combat contre les Turcs ; au cours d'un abordage, i l tombe à la mer d u haut de sa galère, est r e p ê c h é , revient à Malte où, bien que de religion luthé- rienne, i l servira un moment dans les rangs des chevaliers de l'Ordre. Malade, i l rentre en France, o ù Louis X I V l u i confie le r é g i m e n t de Furstenberg. I l est b l e s s é à C o u r t r a i ; à peine guéri il va se battre en Catalogne. E n 1619, i l est en Espagne ; avide de dangers, et faute de p é r i l s plus sérieux, i l s'y fait remarquer par son adresse dans les corridas et, sous les « ollé » des dames espagnoles, se fait embrocher par un taureau. Ensuite, i l passe au Portugal. On le suit à la trace à Paris, en Hollande, à H a m b o u r g , en S u è d e .
A Londres, Jean Charles avait fait l a connaissance d'une des plus riches veuves d'Angleterre (ces Koenigsmark ne d é t e s t e r o n t pas les h é r i t i è r e s ) l a comtesse d'Ogle, orpheline d u 11e comte de Northumberland, (dont l'immense fortune s'est c o n s e r v é e jus- q u ' à nos jours.) Agée de onze ans, cette fille, fort à l a mode, avait é p o u s é le comte d'Ogle, fils d u duc de Newcastle. Son m a r i é t a n t mort au bout d'un an, Elisabeth, une assez jolie rousse, tout à
(1) Equivalent de général de brigade.
la fois veuve et d é b u t a n t e , fut l a coqueluche de Londres ; o n l a surnommait l a Triste Héritière, et aussi l a Comtesse Carotte. Jean Charles l a serre de p r è s , se met sur les rangs, mais se heurte à l'habituelle méfiance britannique à l'égard des soupirants étran- gres, fussent-ils nordiques.
Evincé, d é p i t é , Koenigsmark court se battre en Alger. E n 1681, il est au siège de Tanger, son cheval t u é sous l u i ; i l traverse le d é t r o i t , monte sur u n navire de l a flotte anglaise à G i b r a l t a r en compagnie d'un de ses camarades, u n capitaine s u é d o i s d u n o m de Vraatz ( o ù V r a t s ) et se retrouve à Londres en 1682.
A Londres, plus de b i e n - a i m é e , car une famille prudente a, entre temps, m a r i é l a comtesse d'Ogle ; on l u i a fait é p o u s e r u n beau, u n n o m m é Thomas Thynne, si riche qu'on l ' a s u r n o m m é Tom aux dix mille, allusion à ses dix mille livres de revenu ( 1 ) ; le m a r i est impuissant, de sorte que, d è s le lendemain de son m a - riage, à quatorze ans, M r s Thynne s'enfuit en Hollande : Koenigs- mark estime que l'heure est venue de l u i faire à nouveau sa cour.
U n seul obstacle, ce Thynne, jeune homme c é l è b r e à Londres, h é r o s de Dryden, u n M o h a w c k , u n des r o u é s d u Hellfire Club o u du Beef steak Club.
Koenigsmark, toujours f l a n q u é du capitaine Vraatz, se terre dans son logement londonien, p r é t e x t a n t une maladie c u t a n é e , at- t r a p p é e au M a r o c . Vraatz, grand pourfendeur, essaye de provo- quer en duel Thynne, q u i se d é r o b e . A ce moment d é b a r q u e de S u è d e , amenant des chevaux pour remonter l'écurie de Koenigs- mark, u n Polonais n o m m é B o r o s k i . Comme Thynne s'obstine à ne pas r é p o n d r e en gentilhomme à de nouvelles provocations, Vraatz, arme le Polonais, ainsi qu'un lieutenant Stein ; ces deux spadassins à gages s'embusquent à l a sortie de P a l l M a i l , abattent Thynne d'un coup de pistolet ; i l m o u r r a trois heures plus tard (voici une autre version : au cours d'un duel, B o r o s k i , q u i ser- vait de second, aurait a s s a s s i n é Thynne). Londres s ' é m e u t ; on met le trio sous les verrous ; b i e n t ô t Jean Charles Koenigsmark va les y rejoindre, comme complice ; on trouve chez l u i des ar- mes. Philippe Christophe vient courageusement t é m o i g n e r en fa- veur de son aîné. E n février 1682, les coupables sont c o n d a m n é s à ê t r e pendus ; en allant au gibet, V r a a t z eut ce mot de l a fin :
« J ' e s p è r e que D i e u va se conduire envers m o i en gentleman. » Seul Koenigsmark est soustrait à l a justice, g r â c e à l'interven- tion de Charles I I . L a jeune h é r i t i è r e , pour fuir le scandale, se re- marie avec Charles Seymour, sixième duc de Somerset. L a situa- tion, pour Jean Charles, é t a i t devenue impossible à Londres ; on le
(1) W. Boulton In the days of the George, 1909.
retrouve dans les Flandres, puis au siège de V é r o n e , puis en M o - r é e . Devant Navarin, i l succombe d ' é p u i s e m e n t et de maladie.
Par l a m o r t de son aîné, Philippe Christophe devint le comte de Koenigsmark.
T r è s beau, t r è s noble, t r è s vaillant, t r è s riche, une c a r r i è r e illimitée s'ouvrait devant l u i . Versailles, Vienne, L a Haye, M a d r i d , l u i faisaient signe. I l choisit le petit Hanovre.
Le Mercure Galant de 1684 note que « l a Cour de Hanovre, qui suit toutes les m a n i è r e s de celle de France, l'imite aussi dans ses divertissements. » Toland é c r i t qu'aucune Cour allemande ne peut soutenir l a comparaison avec Hanovre ; on ne s'y enivre pas, les é t r a n g e r s de q u a l i t é , invités à l a table de l'Electeur, sont sur- pris par l ' a t m o s p h è r e de bon ton q u i y r è g n e ; le palais sur l a Leine vient d ' ê t r e r e s t a u r é et contient u n t h é â t r e de soixante loges o ù celle de l a comtesse Platen fait face à celle de l ' E l e c - trice ; on y entre sans payer, ajoute Toland, toutes les d é p e n s e s é t a n t à l a charge d u Prince. Quant à l'assistance, Lady M a r i e Wortley Montague écrit, en 1716 : « Toutes les dames de Hano- vre ont les joues l i t t é r a l e m e n t r o s é e s , des fronts et des poitrines de neige, des sourcils d'un n o i r de jais, des lèvres incarnadines, avec des cheveux d'un n o i r de charbon ; perfections qu'elles conservent j u s q u ' à leur mort et q u i font grand effet aux chan- delles. A tant de b e a u t é , i l ne manque que l a v a r i é t é ; toutes les dames se ressemblent, comme celles de l a C o u r d'Angleterre telles qu'on peut les voir chez M r s S a l m ó n (le m u s é e Grévin de Lon- dres) ; s'approcheraient-elles d'une flamme, elles fondraient... »
Comme nous voilà l o i n des m œ u r s primitives d u d é b u t d u X V I Ie siècle, trente ans plus t ô t ! L a France et le Saint E m p i r e n'ont-ils pas rivalisé de pensions d i s t r i b u é e s aux Princes alle- mands, en une s u r e n c h è r e effrénée, tandis que les envoyés de l'un et de l'autre pays cherchent à se faire valoir, au d é t r i m e n t de leurs collègues, par des cadeaux de plus en plus magnifiques ?
Les voyageurs sont d'accord pour vanter l ' e x t r ê m e civilité avec laquelle ils sont accueillis à Hanovre. J . B . Tavernier nous d é c r i t Herrenhausen, l a vie de l'Electeur, au temple le matin, et l'après- m i d i au t h é â t r e , car i l a à son service une troupe de c o m é d i e n s f r a n ç a i s . L e joallier Tavernier en repart dans u n carrosse de Cour, tous ses frais p a y é s , avec une a i g u i è r e d'argent en cadeau.
L e 11 mars 1688 ( d ' a p r è s les Mémoires de Malortie, le plus p r é c i s de tous ses historiographes) Koenigsmark arrive à Hano- vre. Ce soir-là, i l y avait bal au Vieux C h â t e a u ; Koenigsmark s'y rend, fait une e n t r é e r e m a r q u é e , salue le Prince H é r i t i e r et, s'in- clinant p r o f o n d é m e n t devant l a Princesse H é r i t i è r e , m u r m u r e :
« V o t r e Altesse S é r é n i s s i m e se souvient-elle que j ' a i é t é son page à l a Cour de Celle ?
Sophie D o r o t h é e se tait : tout ce q u i l u i rappelle Celle, ce pa- radis de son enfance, l ' é m e u t . E l l e sourit. Koenigsmark est le bienvenu, et non pas seulement pour elle ; Ernest Auguste le nomme colonel de l a Garde, ce q u i , m a l g r é une solde m é d i o c r e , ( 1 ) le met au t r o i s i è m e rang des personnages de l'Etat. Les jeunes princes regardent avec ravissement ce j o l i seigneur, q u i est à l a fois u n homme de Cour et un soldat. E n fait, c'était surtout un grand aventurier ; s'amuser, faire l'amour et se battre : seule vie possible pour l u i . I l excellait à faire sa cour et le substantif ,1e plus X V I Ie siècle, l a galanterie, semblait forgé en l u i . I l avait trente ans, Sophie D o r o t h é e , vingt-quatre ; le bal o ù ils se virent é t a i t m a s q u é .
C'est sous le masque que Koenigsmark et le malheur e n t r è r e n t dans l a vie de Sophie D o r o t h é e .
L a Princesse H é r i t i è r e é t a i t souffrante, à cette époque-là, et ne sortait pas beaucoup. Ses jeunes beaux-frères l u i m e n è r e n t Koenigsmark, dans sa ruelle, o ù ils se r é u n i s s a i e n t le soir avant de descendre, par devoir, aux ennuyeuses soirées de l a Princesse Sophie. C'était là un petit m i l i e u d'opposition. L a l o i de p r i m o g é - niture qu'Ernest Auguste s'acharnait à é t a b l i r (car elle l u i parais- sait propre à mener plus vite à l'Electorat) lésait gravement, au profit de l'aîné, les cadets qui, l a rage a u c œ u r , pensaient à la r é v o l t e . Pour l'instant, ils en é t a i e n t encore à la mauvaise humeur de l a frustation. Sophie D o r o t h é e ne manquait pas non plus de griefs. Georges Louis s'affichait scandaleusement avec sa Mélusi- ne ; moqueuse et mordante, Sophie D o r o t h é e raillait ouvertement le couple, ce qui i r r i t a i t encore plus son m a r i . A i n s i délaissée, froissée dans son orgueil, Sophie D o r o t h é e allait se plaindre chez ses beaux parents, ce q u i rendait Georges Louis brutal et odieux.
Une visite à Hanovre du duc et de l a duchesse de Celle n'arrangea rien. D u moins, en leur honneur, la Cour donna un grand bal cos- t u m é ; Sophie D o r o t h é e é t a i t merveilleuse en Flore et dansa avec Koenigsmark, v ê t u de brocart rose et argent, u n menuet q u i en- thousiasma l'assistance... et malheureusement, affola la Platen. E l l e ne se p o s s é d a i t plus ; i l l u i fallait ce Koenigsmark, i l l u i fallait arracher à Sophie D o r o t h é e ce Rosenkavalier ; elle se jeta à sa t ê t e . L'auteur anonyme de l'Histoire secrette de la Duchesse de Hanovre est formel : recevant en pleine figure les compliments de la comtesse Platen, « K o e n i g s m a r k comprit le vrai sens de ce qu'elle l u i disait ; l a passion q u ' i l avait pour l a Princesse ne le
(1) L'auteur de l'Histoire secrette dit « avec une grosse pension ».
rendit pas insensible aux avances d'une aussi belle personne que la Comtesse ; i l l u i r é p o n d i t q u ' i l le m é r i t a i t peu, mais que, puis- qu'elle l u i permettait d'aller l a retrouver le soir m ê m e , etc..
Koenigsmark fut chez l a comtesse ; elle é t a i t en d é s h a b i l l é , sur un l i t de repos, elle se leva et, ayant a b a n d o n n é toute modestie, courut l'embrasser, l u i avouant sa faiblesse et l u i faisant voir tant de charmes que Koenigsmark ne se fit point scrupule de r é p o n - dre à sa tendresse. Le j o u r é t a i t p r ê t à p a r a î t r e l o r s q u ' i l se retira chez l u i , i l se jeta sur son lit p o u r y prendre quelque repos, mais ce fut en vain et i l se reprochait continuellement d'avoir é t é sen- sible aux charmes de l'ennemie d é c l a r é e de l a Princesse ». L'inci- dent fut r a p p o r t é à Sophie D o r o t h é e , q u i en fut u l c é r é e ; elle se crut a b a n d o n n é e de tous ; d'autant qu'elle sortait d'un t r è s grave conflit avec son m a r i . Georges Louis avait beaucoup c h a n g é sous l'influence de l a Schulenburg et, à travers elle, de l a Platen.
Lors de sa p r i m e jeunesse, Georges Louis avait é t é u n m o d è l e , et m ê m e un p é d a n t de vertu et de bonne tenue. Dans l a Cour fri- vole de son p è r e , i l faisait tache ; deux incidents sont r é v é l a t e u r s : lors du défilé à Osnabriick des troupes revenues de Hongrie, o ù elles avaient, sans l u i , vaillamment combattu les Turcs, le jeune prince se montra fort i n d i g n é de constater q u ' à cette parade m i l i - taire on avait m ê l é une ridicule mascarade o ù deux demoiselles inconnues, les demoiselles Meissenburg se montraient, moins vê- tues que d é v ê t u e s , l'une en Bellone, l'autre en Diane. Ces filles devinrent peu a p r è s , et g r â c e à cette exhibition, l a comtesse Platen et l a baronne de B u s c h . L'autre incident est plus i m - portant et faillit m a l finir, car l'Electeur, si indulgent p o u r d'au- tres, ne passait rien à ses fils : à u n banquet q u i r é u n i s s a i t l a Cour, l'Electeur porta u n toast dans u n hanap que îles assistants d é c o u v r i r e n t avec effroi ê t r e u n ciboire ; l'Electeur tendit l a cou- pe à son fils q u i , non seulement refusa d'y toucher, mais encore fit de vifs reproches à son p è r e ; celui-ci rougit de colère, mais ayant compris aux murmures des assistants qu'ils donnaient rai- son à Georges Louis, i l tourna l a chose en plaisanterie.
L a Platen, q u i aurait voulu é t e n d r e au fils l'emprise qu'elle e x e r ç a i t sur le p è r e , tenta de donner à Georges Louis sa s œ u r B u s c h , pour m a î t r e s s e ; mais i l n'eut pour elle que d é d a i n . L a Pla- ten, cependant, finissait toujours par obtenir ce qu'elle voulait ; on ne sait comment elle s'y prit, mais le fait est que Georges Louis se trouva u n j o u r m u n i d'une m a î t r e s s e , une t r è s belle fille, t r è s grande, t r è s blonde, t r è s molle et docile, dont i l devint si amoureux q u ' i l l a garda toute sa vie. C'est à son sujet q u ' é c l a t a l a fameuse s c è n e m e n t i o n n é e par les chroniqueurs et d é c r i t e tout au
long par P a l m b l a d . Sophie D o r o t h é e sortait d'une soirée chez sa
belle-mère, et rentrait dans ses appartements a c c o m p a g n é e de ses deux dames d'honneur, M l l e de Knesebeck et M m e Sassdorf ; ba- vardant et riant elles se t r o m p è r e n t de chemin, se t r o u v è r e n t errant dans les corridors m a l éclairés d u palais, et a r r i v è r e n t devant une porte que l a Princesse ordonna à ses suivantes d'ou- v r i r ; M l l e de Knesebeck entra l a p r e m i è r e et ressortit p r é c i p i - tamment, i m i t é e p a r M m e Sassfrau ; les deux dames d i s s u a d è r e n t la Princesse de pousser plus avant ; elle ne les é c o u t a pas, entra, se trouva dans une chambre à coucher o ù , sur u n l i t , une jeune femme t r è s p â l e é t a i t é t e n d u e , ayant à ses c ô t é s u n n o u v e a u - n é dans son berceau ; u n homme l u i tenait l a main, en q u i l a P r i n - cesse reconnut son m a r i ; elle é c l a t a a u s s i t ô t en reproches et en accusations si violents, que le Prince, d'abord penaud, voyant l a malade é v a n o u i e de terreur, entra dans une grande c o l è r e , se p r é - cipita sur son é p o u s e , l a saisit à l a gorge et l'aurait é t r a n g l é e mal- g r é les cris de l'assistance de plus en plus nombreuse car o n accourait de toutes parts, si une voix, sans doute i n t é r i e u r e , ne l u i avait c r i é : « S i t u l a tues, t u mourras l ' a n n é e d ' a p r è s ! » Cette p r o p h é t i e l u i avait é t é faite p a r une voyante et on verra plus t a r d q u ' i l s'en é t a i t toujours souvenu.
Sophie D o r o t h é e alla chez ses beaux parents porter ses plain- tes et leur demanda de chasser M é l u s i n e ; elle n'eut guèrte de s u c c è s ; l'Electrice Sophie r é p o n d i t froidement qu'elle n'avait pas pour coutume de s'occuper de pareilles niaiseries ; quant au brave Electeur, i l t â c h a de consoler Sophie, l u i conseilla de fermer les yeux s u r u n genre d'aventure courante dans toutes les Cours, l u i laissa entendre q u ' e l l e - m ê m e s'était m o n t r é e imprudente avec Koenigsmark...
Koenigsmark n ' é t a i t pas l'amant de l a Princesse — pas encore
— t é m o i n s les lettres q u i datent de cette é p o q u e , courts billets, platoniques, respectueux et tendres, c a c h e t é s de l a devise q u ' i l r é s e r v a i t à son amour Rien d'impur m'allume (sic). Mais i l l u i avait p r o m i s de se vouer à son service, corps et â m e ; p o u r elle i l s'attardait au Hanovre, négligeant ses i n t é r ê t s et son avenir. I l avait c o m m e n c é par é v o q u e r avec elle leurs souvenirs d'amours enfantines, les courses sur l a glace des douves d u c h â t e a u , pous- sant le t r a î n e a u o ù se blotissait sa petite idole serrant dans son manchon son minuscule chien, et les promesses qu'ils é c r i v a i e n t sur les vitres e m b u é e s des trois cent quatre vingt trois f e n ê t r e s du c h â t e a u : « N e m'oubliez pas... N e m'oubliez pas. »
L u i , n'avait pas o u b l i é ; i l voulait l a venger des mauvais p r o c é - d é s de son m a r i ; avec une magnifique inconscience, i l projetait d'appeler en duel Georges Louis et de le tuer o u de m o u r i r .
M a i s en attendant, m a l g r é ses remords, i l retournait chez l a
Platen ; aux reproches de Sophie D o r o t h é e , i l r é p o n d a i t que c ' é t a i t pour donner le change sur ses vrais sentiments, que d'ailleurs la Platen ne l'attirait que pour s'assurer ce beau p a r t i p o u r sa fille, dont tout le monde disait qu'elle é t a i t l a fille d u duc Ernest Auguste. L a petite Cour, toujours à l'affût des nouveaux venus, toujours à l ' é c o u t e d u moindre c o m m é r a g e , comptait les soirées q u ' i l passait à M o n p l a i s i r ; léger et jouisseur, i l ne r é s i s t a i t pas à l'attrait de cette abbaye de T h é l è m e , au sein de l'immense ennui hanovrien, o ù tout é t a i t baroque italien, depuis le mobilier jus- qu'aux m œ u r s . L a Platen en avait fait une sorte de club p o u r céli- bataires, o ù elle ne voulait pas voir d'autres femmes qu'elle.
Koenigsmark y jouait, y dansait, y buvait beaucoup (1).
I l y eut un i n t e r m è d e : Koenigsmark alla à Venise enterrer son vieil oncle et recueillir ses biens ; i l totalisait ainsi trois héri- tages, son p è r e , son frère, son oncle et é t a i t parvenu au faîte de son opulence. Ayant a c h e t é u n domaine p r è s de Hambourg, i l re- tourna à Hanovre o ù i l se m i t à d é p e n s e r follement. C'était en 1689 ; i l é t a i t a r r i v é en mars 1688 (2).
I l s'installa somptueusement. Sa maison é t a i t en lisière d u parc ducal ; i l l u i suffisait de traverser u n coin d u j a r d i n , pour ê t r e sous les f e n ê t r e s de Sophie D o r o t h é e . D ' a p r è s les comptes de son s e c r é t a i r e , i l avait à ce m o m e n t - l à u n train de maison comportant vingt-neuf domestiques et cinquante-deux chevaux.
I l é b l o u i s s a i t le d u c h é , mais i l n ' é b l o u i s s a i t pas Sophie Doro- t h é e ; i l é t a i t de ses intimes, elle le traitait en a m i d é v o u é ; c'est tout. Or, l u i , é t a i t é p e r d u m e n t amoureux ; probablement depuis le premier jour. Sinon, pourquoi s'attardait-il au Hanovre, refusant les offres brillantes qu'on l u i faisait de plusieurs c ô t é s , g â c h a n t sa c a r r i è r e , son avenir, son bonheur ? Car i l é t a i t malheureux ; b a l l o t t é entre son adoration pour l a Princesse et les complaisan- ces exigées par l a Platen, le sol l u i b r û l a i t les pieds Pour échap- per à ces lacs sentimentaux, i l demanda de p a r t i r avec le corps e x p é d i t i o n n a i r e que le Duc envoya en M o r é e , en janvier 1690, avec son fils le prince Charles, âgé de vingt et u n ans. Rendons justice à ces princes a l l e m a n d s , ils trafiquaient de l a vie de leurs sujets, mais ils n ' h é s i t a i e n t pas à risquer celle de leurs fils, et parfois l a leur. L'aventure de M o r é e fut u n é p o u v a n t a b l e d é s a s t r e ; à Pristi- na, les cimeterres turcs t a i l l è r e n t en p i è c e s les Hanovriens. On
(1) Anonyme. Histoire secrette.
(2) Palmblad indique 1683 comme date de l'arrivée de Koenigsmark. Ces dates ont leur importance. La fille de Sophie Dorothé, future reine de Prusse et mère du grand Frédéric étant née en 1686 pourrait être, dans l'hy- pothèse de Palmblad, la fille de Koenigsmark, et la maison de Prusse aurait dans les veines, non du sang guelfe mais du sang Koenigsmark. Mais Palm- blad hait la Prusse et il n'y a pas lieu d'accepter ses dates, que contredit un témoin sérieux, Malortie.
retrouva le corps du pauvre petit Prince Charles sous u n mon- ceau de cadavres, ceux des officiers q u i avaient t e n t é de le défen- dre. Quand l a nouvelle parvint à Hanovre, ce fut un deuil géné- r a l ; i l é t a i t a i m é de tous, a d o r é par sa m è r e , a m i s i n c è r e de Sophie D o r o t h é e . L a Princesse Sophie tomba malade, si grave- ment q u ' i l fallut l'envoyer aux eaux de Carlsbad.
O n croyait Koenigsmark p a r m i les morts ; mais i l avait les neuf vies des Koenigsmark ; i l revint à Hanovre en avril, ramenant les m i s é r a b l e s restes é c h a p p é e s au massacre de P r i s t i n a ; le seul contingent de Wolfenbuttel é t a i t r é d u i t à cent hommes, sur les onze mille partis en M o r é e .
C'est vers ce moment que commence l a correspondance, du moins celle q u i nous est parvenue, mais i l n'y a pas apparence qu'ils aient é c r i t auparavant. Koenigsmark est malade, de l a ma- laria c o n t r a c t é e en M o r é e ; i l supplie Sophie D o r o t h é e de le ren- dre à la vie en l u i envoyant un mot d ' a m i t i é . « Je suis, à p r é s e n t , écrit-il, à l ' e x t r é m i t é et i l n'y a pas d'autre moyen de me sauver qu'un mot de lettre de l'incomparable Princesse », dont i l se dé- clare l'esclave.
Léger et i m p r é v o y a n t , i l provoque ainsi l a naissance d'un échan- ge de lettres q u i leur sera fatal.
Une p r e m i è r e lettre é c h a p p e timidement à l'imprudent ; c'est un aveu t i m o r é ; u n écho l u i r é p o n d . Koenigsmark a r e ç u ce mot dont d é p e n d a i t , disait-il, sa vie. E s t - i l content ? I l ne le sera j a - mais ; ce t e m p é r a m e n t i m p é t u e u x , violent, jaloux, avide d'amour et de baisers, cet enfant gâté, bavard, vantard, buveur, s é d u i s a n t , n'est jamais c o m b l é ; plus i l obtient et plus i l demande, et d'un ton de plus en plus i m p é r i e u x ; i l exige, supplie, menace ; sa s t r a t é g i e amoureuse est sans d é f a u t . I l caresse et endort l a c r é a t u r e in- q u i è t e q u ' i l d é s i r e , puis la réveille par de féroces cris de jalousie.
Ses coups sont des coups bas ; i l est trop facile d'affoler une amou- reuse en parlant, t a n t ô t de p a r t i r sur-le-champ, et t a n t ô t d'aller se faire tuer en courant au canon.
Car ce roman se d é r o u l e sur u n fond de batailles, de sièges, de camps r e t r a n c h é s : Mons, Steinkerque, Halle... Après des négocia- tions tortueuses et des marchandages de maquignons, Ernest A u - guste, toujours à l a poursuite de son Electorat, est e n t r é dans la grande Alliance qui coalise l ' E u r o p e contre Louis X I V . Les coali- sés se sont r é u n i s à L a Haye : cette cité r é p u b l i c a i n e est devenue une ville de rois. O n y rencontre l ' E m p e r e u r Léopold,, les ro(is d'Espagne, de Pologne, de Danemark, de S u è d e , les ducs de Sa-
voie, de B r u n s w i c k , les princes de Saxe, de Nassau, le R é g e n t de Wurtemberg, les Electeurs de Brandebourg et de Bavière... O n fes- toie et on b a n q u e t é comme, plus tard, au Congrès de Vienne ; mais pendant ce temps, Louis X I V fonce et prend Mons. Ce coup inattendu dissipe le Congrès ; Ernest Auguste rentre à Hanovre, ramenant Koenigsmark.
Voilà Philippe Christophe à quelques cent m è t r e s de sa divi- nité. Est-il heureux ? Nullement ; bien q u ' i l n'ait aucun droit sur elle, i l l'accable de reproches, comme s i elle l u i appartenait déjà.
« Après ce que vous m'avez fait, faut-il que je vous adore en- core ! Cependant vos m a n i è r e s d é d a i g n e u s e s m'ont fait prendre la r é s o l u t i o n de partir a p r è s - d e m a i n . S i vous voulez encore soula- ger un pauvre c œ u r abattu de jalousie, faites-moi venir, vous le savez bien o ù . Comme cela est p e u t - ê t r e l a seule g r â c e que je vous demanderai, car j ' e s p è r e bien que le bon Dieu m ' ô t e r a p l u t ô t d u monde que de me faire souffrir de la sorte, je vous conjure de ne me la point refuser. »
E t dans la lettre suivante :
« Je suis dans le dernier d é s e s p o i r de trouver si peu d'occasion de vous parler. Je n'oserai seulement pas admirer les yeux q u i me donnent la vie. De g r â c e , faites-moi trouver le moyen que je puisse du moins vous dire deux mots. Je partirai a p r è s - d e m a i n . Dieu sait quand je reverrai ma vie et ma déesse. Cette p e n s é e me donne l a mort. »
Apparemment, i l ne sait pas, ou ne veut pas savoir, à quel point, dans cette petite Cour, chacun de leurs gestes est épié et criti- q u é . U n incident, pourtant, survenu à son retour de M o r é e , aurait d û le mettre en garde. Déjà, dans l ' i n t i m i t é de l a Princesse, i l l u i arrivait de se promener avec elle dans le parc et de jouer avec les enfants princiers. U n jour, l a fillette, fatiguée, demanda à Koenigsmark de la reconduire au palais ; i l l a porta dans ses bras jusque dans l'appartement du c h â t e a u . C'était contraire au proto- cole, q u i commandait d'appeler l a gouvernante ou un gentilhom- me de l a suite. L a Platen en fit si grand bruit, que le duc, i n f o r m é , en fut agacé.
A peu p r è s à l a m ê m e é p o q u e survint u n fait plus grave, qui devait avoir de fâcheuses c o n s é q u e n c e s . Koenigsmark donnait une grande fête c o s t u m é e et m a s q u é e . Toute l a Cour et les hauts fonctionnaires y assistaient. Sophie D o r o t h é e portait u n costume de b r o c h é rose et une paire de gants, cadeau de son m a r i , initia- lés et b r o d é s , q u ' i l l u i avait r a p p o r t é s de L a Haye. L a Platen, dans u n but perfide, en d é r o b a u n et profita de ce que l a fête battait son plein, par cette belle nuit de juillet, p o u r e n t r a î n e r au j a r d i n , le m a î t r e de maison. E l l e é t a i t fort belle, h a b i l l é e de rose,
comme l a Princesse. E l l e fit au frivole Koenigsmark des avances si p a s s i o n n é e s , q u ' i l ne put se d é f e n d r e de l'embrasser et de l a serrer dans ses bras, si bien q u ' i l n'entendit pas approcher Geor- ges Louis, que le comte Platen, de connivence avec son é p o u s e , amenait là, au bon moment. Jouant l'effroi, l a favorite se sauva, quittant Koenigsmark, mais laissant tomber le gant volé. Platen le ramassa et le tendit à son m a î t r e . Dans l ' o b s c u r i t é , le Prince avait d i s t i n g u é une forme f é m i n i n e v ê t u e de rose. II re- connut a u s s i t ô t le gant, et, r e n t r é au salon, entendit Sophie Doro- t h é e se plaindre de l'avoir perdu. L'affaire é t a i t bien m o n t é e p o u r faire n a î t r e le s o u p ç o n dans l'esprit de Georges Louis q u i , jusque là, n'avait jamais d o u t é de l a fidélité de sa femme.
Cette savante intrigue, q u ' e û t enviée V i c t o r i e n Sardou, est c o n t é e par les apocryphes Mémoires ; mais i l est possible que ce r é c i t soit n é d'un fait réel. L a Platen croissait à vue d'œil en puis- sance et en insolence. De baronne elle é t a i t p a s s é comtesse et ses bijoux é c l i p s a i e n t ceux de Sophie D o r o t h é e . O b s é q u i e u s e avec la Princesse Sophie (qui d'ailleurs t é m o i g n a i t d'une rare complai- sance), elle affectait avec l a Princesse H é r é d i t a i r e des m a n i è r e s d é s i n v o l t e s et protectrices q u i froissaient l a fière Sophie Doro- t h é e .
V r a i e ou fausse, cette anecdote jette un j o u r curieux sur l'état des esprit à Hanovre. On y é t a i t fort p r é o c c u p é des liens q u i se nouaient ou pouvaient se nouer entre l a Princesse H é r é d i t a i r e et le colonel des Gardes. N o n seulement l a Platen, l a Schulenburg et toute l a Cour s ' i n t é r e s s a i e n t activement à ce roman, mais l a Princesse Sophie elle-même, q u i affectait de parler avec de grands éloges de Koenigsmark à sa belle-fille pour observer ses r é a c t i o n s , c o m m e n ç a i t à s'en i n q u i é t e r . E n visite à Celle — car les contacts entre les deux Cours é t a i e n t devenus f r é q u e n t s et excellents — l a Princesse Sophie s'occupait de Sophie D o r o t h é e , l'emmenait chaque j o u r dans une de ses interminables promenades à grandes e n j a m b é e s q u i é p u i s a i e n t sa suite, et l u i contait longuement l'his- toire de cette Angleterre o ù elle allait ê t r e a p p e l é e à r é g n e r . Com- me une somnambule, o b s é d é e uniquement par l a p e n s é e de Koenig- smark, Sophie D o r o t h é e n'essayait m ê m e pas de simuler l ' i n t é r ê t . L a Princesse Sophie ne se doutait pas que l ' é v e n t u a l i t é qu'elle craignait s'était d é j à r é a l i s é e p r è s d'un an auparavant.
L ' é r u d i t allemand Georg Schnath, dont l a c o m p é t e n c e n'est pas niable, s'est d o n n é l a peine de dater toutes les lettres, en se r é f é r a n t aux faits, circonstances et é v é n e m e n t s concomitants.
G r â c e à l u i , i l devient possible de fixer le mois o ù Sophie Doro- t h é e c é d a aux p r i è r e s de Koenigsmark. L a p r e m i è r e lettre est de juillet 1690 ; elles se poursuivent jusqu'en a v r i l et finissent par
la formule respectueuse q u i convient à u n colonel des Gardes é c r i v a n t à l a Princesse H é r é d i t a i r e . Mais le 30 avril le ton change et « votre fidèle serviteur » devient brusquement : « adieu, emable brune (sic), j'embrasse vos genous (sic) ».
Les p r e m i è r e s lettres portaient pour cachet, u n c œ u r sur u n autel, e n f l a m m é p a r u n rayon de soleil, avec cette devise : « R i e n d'impure (sic) m'allume. » Plus tard, u n autre cachet p a r a î t , por- tant deux c œ u r s inclus l'un dans l'autre e n t o u r é des mots : « Cosi fosse il vostro dentro il mio. »
L a devise s'est réalisée ; Sophie D o r o t h é e n'est plus m a î t r e s s e de son c œ u r . S i l a Princesse Sophie n ' a encore que de t r è s vagues s o u p ç o n s , l a Duchesse E l é o n o r e , elle, a de vives i n q u i é t u d e s . Dou- cement, avec p r é c a u t i o n , elle tente de mettre sa fille en garde.
Koenigsmark le sent et se d é c h a î n e a u s s i t ô t en invectives furieu- ses. C'est que tout ne v a pas b i e n pour ses amours. Cette fem- me dont i l est fou, i l ne l a voit jamais, l'imagine e n t o u r é e de ga- lants, devine que ses ennemis le sapent. L ' a n n é e est dure ; c'est la campagne de Flandre et les combats sont incessants... Tandis q u ' à Hanovre i l y a de grandes festivités. Nous sommes en juillet 1692. L e duc Ernest Auguste a atteint le but de sa vie. I l est deve- nu l'Electeur de Hanovre ; l a Princesse Sophie est l'Electrice ; Georges Louis est le Prince Electoral et Sophie D o r o t h é e , l a Prin- cesse Electorale. L ' E l e c t e u r est u n personnage de classe euro- p é e n n e ; Georges Louis commande l ' a r m é e alliée en Flandre.
Les lettres de Koenigsmark et de Sophie Dorothée
Pour c é l é b r e r ces grandeurs, i l y eut des fêtes superbes à H a - novre. Ernest Auguste avait entre autres attractions, fait venir une troupe de c o m é d i e italienne « s u p é r i e u r e à tout ce qu'on voit à Versailles ». Les invités affluèrent de partout. L e D u c et la Duchesse de Celle furent les mieux accueillis des h ô t e s .
Mais, sous ces r é j o u i s s a n c e s , les c œ u r s n ' é t a i e n t pas e n paix.
Brave homme a u fond, le duc souffrait d'avoir d û faire e x é c u t e r le comte M o l t k e et envoyer en exil le Prince M a x i m i l i e n , lequel, furieux de l a l o i de p r i m o g é n i t u r e , avait c o m p l o t é contre son p è r e , avec M o l t k e et l'inévitable Antoine U l r i c de Wolfenbuttel, toujours ennemi d'Ernest Auguste et de sa politique. L ' E l e c t r i c e é t a i t encore inconsolable de l a mort de ses deux jeunes fils, Char- les et Christian, que l a guerre l u i avait a r r a c h é s . Georges Louis é t a i t p r é o c c u p é p a r l a p e n s é e de sa campagne de F l a n d r e o ù , i l allait l i v r e r le mois suivant, l a sanglante et indécise bataille de Steinkerque, quatorze mille hommes restant sur le terrain. Sophie
D o r o t h é e pensait anxieusement à Koenigsmark et à l a lettre qu'elle allait l u i é c r i r e pour p r é v e n i r ses continuelles accusations de co- quetteries et d'infidélité. Seul le duc de Celle é t a i t pleinement heureux ; son frère avait r é u s s i , le Hanovre é t a i t devenu électo- rat, et à sa mort, l'union des trois Etats hanovriens ferait, du vieil apanage guelphe, u n des plus importants pays de l ' E m p i r e . Sa fille semblait vivre en bonne intelligence avec son mari, depuis qu'elle l'avait soigné avec d é v o û m e n t , pendant sa rougeole rap- p o r t é e du front. Mais, clairvoyante, E l é o n o r e d'Olbreuse tremblait à la p e n s é e du m a l que pourrait faire la sauvage passion de Koenigsmark « cet homme n é pour faire de grands d é s o r d r e s », comme a dit Saint Simon.
I l est probable que, d è s l ' a n n é e 1692, des lettres de Koenigs- m a r k à Sophie D o r o t h é e , avaient é t é i n t e r c e p t é e s et lues au cabi- net noir du Duc, car l'attitude d'Ernest Auguste c o m m e n ç a à changer cette année-là. Auparavant, Philippe Christophe é t a i t en- core dans les bonnes g r â c e s d u Duc. C h a r g é en juillet 1691 d'une mission confidentielle, i l avait é t é envoyé à H a m b o u r g , o ù i l pos- s é d a i t un domaine, pour y travailler à une alliance entre le Hano- vre et l a S u è d e ; le choix d u n é g o c i a t e u r n ' é t a i t pas heureux ! Charles X I de S u è d e d é t e s t a i t que ses sujets quittent leur pays pour prendre du service à l ' é t r a n g e r . Koenigsmark revint bredouille, mais fut, comme à l'ordinaire, t r è s bien accueilli au retour.
E n 1692 l ' a t m o s p h è r e changea et Koenigsmark le sentait ; on c o m m e n ç a par l u i refuser des congés p o u r aller à Hanovre.
Or, i l avait absolument besoin de voir Sophie D o r o t h é e ; leurs vie é t a i t devenue u n suppliciant chassé-croisé ; l u i , à l ' a r m é e , à A t h , à Eppendorf, à Dist, à N a m u r ; elle, avec ses parents o u ses beaux-parents, à Hanovre à Herrenhausen, à Celle, à L u i s b u r g ou à Brockhausen... E l l e , se rongeant d'anxiété parce que son amant é t a i t à l a guerre ; l u i , de jalousie parce qu'elle r é g n a i t à l a Cour, e n t o u r é e , selon l u i , de galants. Ils s'écrivaient sans cesse ; leurs lettres avaient d'excellentes raisons pour se perdre ou p o u r arriver en retard, mais à chaque retard, c'était l a folie de l'an- goisse et des s o u p ç o n s .
A l a fin de l a campagne de 1692, Koenigsmark, colonel des Gardes, demanda une permission pour retourner à Hanovre. O n l a l u i refusa et i l fut envoyé à Dist, o ù l ' a r m é e se p r é p a r a i t à pren- dre ses quartiers d'hiver. Avec son habituelle t é m é r i t é et son dé- dain des c o n s é q u e n c e s , i l feignit d ' ê t r e malade, courut à Hanovre sous u n d é g u i s e m e n t et entra droit dans l'appartement de l a Princesse H é r é d i t a i r e . L e lendemain, u n peu inquiet, i l alla se p r é s e n t e r au M a r é c h a l de Podewils q u i le r e ç u t froidement. Po- dewils était u n P o m é r a n i e n q u i avait pris d u service en France
mais, huguenot, la r é v o c a t i o n de l ' E d i t de Nantes l'avait obligé de retourner dans son pays et de s'engager au Hanovre. A m i d ' E l é o n o r e de Celle et lié avec Philippe Christophe, i l é t a i t , d'ha- bitude, d i s p o s é à l'aider, mais cette fois i l se montra r é t i c e n t , car i l sortait d'une p é n i b l e corvée. I l avait é t é c h a r g é par le duc de faire comprendre à Aurore de Koenigsmark q u i tenait maison pour son f r è r e et l u i servait à l'occasion de b o î t e aux lettres, qu'elle avait cessé d ' ê t r e persona grata, et é t a i t p r i é e de quitter le Hanovre, pour ne plus y revenir. C'était une grave insulte à la famille Koenigsmark. Philippe Christophe n'osa pas protester.
Aurore, toujours pleine de tact, sentant que l a Platen é t a i t pour beaucoup dans cette d i s g r â c e , affecta d ' ê t r e a p p e l é e à H a m b o u r g pour ses affaires et partit sans éclat.
Le « bon homme » (Podewils), comme i l é t a i t a p p e l é dans les lettres, avait b o n c œ u r ; i l trouva u n p r é t e x t e p o u r retenir Koenigsmark à Hanovre jusqu'en automne.
Cependant les amants n ' é t a i e n t pas pleinement heureux ; ja- mais ils ne s ' é t a i e n t aussi peu, et aussi m a l vus ; ils se savaient épiés ; aux r é c e p t i o n s de l'Electrice ils osaient à peine é c h a n g e r un regard. Koenigsmark ne comprenait pas, ou i n t e r p r é t a i t m a l , les signaux que l a Knesebec l u i faisait en cachette, et ne trouvant pas dans son chapeau le billet q u ' i l pensait a n n o n c é , se croyait trahi.
L'approche des fêtes d o n n é e s en l'honneur de l'élévation d u duc à l'Electorat obliga Koenigsmark à repartir. I l ne p r i t pas part à l a bataille de Steinkerque et resta à Hambourg, o ù on le gardait, en vue d'une éventuelle campagne contre les Danois ; ce qui illustre le r é g i m e de ces coalitions, mouvantes comme des cours de Bourse, q u i , s t r a t é g i q u e m e n t se traduisent par d'inter- minables sièges, des marches et contre-marches, des quartiers d'hiver p r o l o n g é s .
Koenigsmark n'y tient plus ; i l invoque son double comman- dement et file rejoindre Sophie D o r o t h é e en visite chez ses pa- rents, à Celle. E x a s p é r é e , é p o u v a n t é e , l a duchesse E l é o n o r e parle si s é r i e u s e m e n t à sa fille qu'elle l u i arrache l a promesse de faire p a r t i r Koenigsmark, q u i feint hypocritement de se plier à l a né- cessité, et d é c l a r e q u ' i l part pour l a M o r é e .
L a M o r é e , les Turcs... l a malaria... l a m o r t ! Terrifiée, Sophie D o r o t h é e oublie sa m è r e et se cramponne à son amant ; d é j à l a M o r é e avait é t é cause indirecte de sa chute ; deux ans auparavant, Koenigsmark t e r r a s s é p a r u n grave a c c è s de paludisme, elle avait couru chez l u i , affolée, l a nuit...
Sophie D o r o t h é e é t a i t à Celle lorsque l a guerre p r é v u e contre le Danemark va venir doubler l a guerre contre Louis X I V . Les
Danois envahissent le d u c h é de Celle ; les nouvelles sont désas- treuses ; les domaines ducaux sont pillés, le Duc de Celle envi- sage presque l'éventualité de quitter ses Etats et d'aller se réfu- gier à l ' é t r a n g e r . Sophie D o r o t h é e apprend ces catastrophes avec une indifférence q u i p a r a î t r a i t monstrueuse si on ne l a savait corps et â m e p o s s é d é e par son amour, au point que rien d'autre n'exis- te pour elle. E l l e se contente d ' é c r i r e à Philippe Christophe, sur u n ton de regret, que le moment serait m a l choisi p o u r demander à son p è r e l'argent dont elle a besoin et p o u r porter à ce p è r e le coup le plus horrible, l a fuite hors d u Hanovre. C a r elle y pense de plus en plus.
E t Koenigsmark q u i , longtemps, a r e f u s é de laisser sa m a î t r e s - se se perdre pour l u i et avec l u i , à p r é s e n t , dans le paroxysme de son c œ u r , r ê v e , l u i aussi, à cette folie.
Nous sommes au d é b u t de cette fatale a n n é e 1694 ; les signaux d'alarme retentissent de toutes parts, mais les amants refusent de les voir. E n vain le Prince Ernest p r i e Koenigsmark d ' ê t r e prudent ; en vain Podewils le sermonne ; en vain l a duchesse de Celle multiplie les efforts p o u r sauver sa fille, tente de faire faire u n riche mariage à Koenigsmark ; j u s q u ' à l a fidèle E l é o n o r e de Knesebeck q u i , voyant approcher l'orage, supplie l a Princesse de l a laisser rentrer dans sa famille. Sophie D o r o t h é e pleure, sup- plie, et l a pauvre Knesebeck c è d e . E l l e le paiera cher.
Sourds à tous les conseils, les amants s'écrivent, s'écrivent inlassablement, des centaines de lettres, dont i l ne reste que 285.
L'histoire de ces lettres est u n r o m a n dans le r o m a n ; sans le d é v o u e m e n t d'un s e c r é t a i r e et d'une confidente, sans l a p i é t é f i - liale d'une famille, nous n'aurions r i e n p o u r é t a y e r le r é c i t , d é j à t r è s r o m a n c é , que les contemporains ont fait d u drame de juillet 1694. L a M a i s o n de Hanovre croyait avoir tout d é t r u i t ; ces let- tres, ces preuves, elle les a c h e r c h é e s partout, vidant l'apparte- ment de Koenigsmark et celui de Sophie D o r o t h é e , faisant m a i n basse sur le Journal, tenu plus tard par l a s é q u e s t r é e , ainsi que sur ses autres é c r i t s d e m e u r é s à Ahlden a p r è s sa mort, b r û l a n t avec soin tout ce q u i faisait allusion à l ' é v é n e m e n t , et jusqu'aux rapports de l ' E n v o y é d'Angleterre à l a C o u r de Hanovre, que Georges Louis, devenu le r o i Georges 1e r fit retirer des archives d u Foreign Office. Qu'eût-il dit s'il avait appris que l a tragique histoire é t a i t e n f e r m é e dans u n paquet c a c h e t é , en s û r e t é , en S u è d e ? L e moindre de ces billets e û t fait crouler l a t h è s e , labo- rieusement construite par les juristes, pour sauver l'honneur de l a Maison de Hanovre.
E n j u i l l e t 1754, l a reine Louise U l r i q u e de S u è d e , s œ u r d u G r a n d F r é d é r i c , envoya à son frère soixante-quatre lettres extrai- tes de la correspondance de Sophie D o r o t h é e avec Koenigsmark, correspondance q u i appartenait à l a famille d u Comte Loewen- haupt ( m a r i de l a s œ u r de Koenigsmark) et q u i se trouvait pré- cieusement c o n s e r v é e en leur c h â t e a u , avant d ' ê t r e léguée par leurs descendants à l'Université de L u n d .
, On ne sait p a r quel moyen l a reine a obtenu ces lettres, q u i ont é t é transmises en d é s o r d r e et fort m a l p r é s e n t é e s . F r é d é r i c I I fit de ces « peu honorables souvenirs » u n paquet q u ' i l cachet"a, signa de ces mots é c r i t s de sa m a i n : Lettres d'amour de la Duches- se d'Ahlden au Comte de Koenigsmark, et q u ' i l conserva à Pots- dam ; à sa mort, ces lettres furent envoyées à B e r l i n , aux Archi- ves s e c r è t e s de l'Etat, d ' o ù elles prirent, a u X I Xe siècle, l a route de Merseburg, o ù le paquet se trouve c o n s e r v é dans les archives du Hanovre.
Ce sont ces lettres, j u s q u ' i c i i n é d i t e s en France, à notre con- naissance, qu'on trouvera ci-après. Les deux p r e m i è r e s ont é t é , à titre de c u r i o s i t é , reproduites dans l'orthographe plus qu'origina- le de K o e n i g s m a r k ; celles q u i suivent ont é t é remises en ortho- graphe correcte.
Sophie D o r o t h é e et Philippe Christophe s'écrivaient en chiffre, mais u n chiffre s i enfantin dans sa s i m p l i c i t é qu'on se demande comment des ê t r e s humains ont p u croire que ce voile transpa- rent cachait leur secret. Les noms propres de personnes o u de lieux sont r e m p l a c é s , soit par des surnoms, soit par une n u m é r o - tation : ainsi Georges Louis est le Réformeur, Ernest Auguste Don Diègue, le duc de Celle le Grondeur, l a duchesse E l é o n o r e la Pédagogue, l ' E l e c t r i c e Sophie est 200, le Prince M a x 112, Koenigsmark 120, Sophie D o r o t h é e 201, Herrenhausen 302, Celle 305. Schnath a d r e s s é u n tableau complet de ce code. Plus p u é r i l encore est le truc, p r a t i q u é p a r tous les écoliers, d ' i n s é r e r entre les syllabes d'un n o m , u n groupe de lettres fixé d'avance ; pour Sophie D o r o t h é e , cela a é t é jill.
Ces surnoms parlent : L'Aventurière o u la Sultane, cela suffit pour que l a fameuse Aurore de K o e n i g s m a r k nous apparaisse en chair et en os ; Tircis, cela d é p e i n t K œ n i g s m a r k mieux qu'un por- trait en p i e d ; l a Pédagogue, c'est l a pauvre Duchesse de Celle, aux conseils jamais suivis ; avec Cœur gauche, voilà Sophie Do- r o t h é e vivante, dans son innocente maladresse et son intransi- geance catastrophique ; l a Platen v a se placer d'elle-même dans l a case q u i porte l'enseigne : A la Grosse Dondon : et Podewils, le
g é n é r a l complaisant et complice, s'accommodera fort bien de se cacher sous le pseudonyme de le Bon Homme.
D ' a p r è s le travail de Schnath, on peut estimer que p r è s de la m o i t i é de l a correspondance a disparu, é g a r é e o u d é t r u i t e .
L a p r e m i è r e lettre de l a correspondance est d a t é e d u 1e r juillet 1690, à A t h ; nous en avons cité des extraits.
Nous ne reproduisons que deux lettres de Koenigsmark dans leur forme originale ; elles sont si m a l é c r i t e s qu'elles e n sont touchantes. Nous avons m i s les autres en français ; on ne pouvait e s p é r e r que le lecteur prendrait l a peine de déchiffrer cette ortho- graphe i n s e n s é e , dont le p h o n é t i s m e est encore aggravé par l'ac- cent germanique de fauteur ; ainsi paquet devient bake.
«... Mais Maistresse m'aurais émpesché de sonjer à vous, aux Dieux est i l possible, que vous croje cela, et si je vous avois poin écris de tous (quo que celci est la 4e lettrere) vous devries jamais avoir eus telles penses, ce postil que vous croje que j'aime quel autre que vous, non je vous proteste qu'après vous je n'aimeray jamais plus, i l ne seras pas for difficile de tenir parolle, car appres con vous à addorer, post en trouver d'autre Famme jolie, vous vous faite tors, decroire telle schose, et comment pourie vous faire une comparaison de vous et les autres et se post i l c'apres avoir aimé une Deessé, Ion pusse regarder les Mortels, non énverité je suis de tros bong gous, et je ne suis poin de ses jang qui voilje s'encanailjser ; je vous addore schar- mante brunetté, et je moureray avec ses sentiment, si vous m'oblije pas, je vous jure que je vous aimeray toute ma vie je n'atten plus de vos lettres, parceque, je pretemps d'aistre bientos auprès de vous, et mon unique occupation allors seras de vous montre, que je vous aime à la follie, et que rien m'ay plus schaire que vos grâce, adieux, (le 3e/23.) »
Je vois que le plaisir que je maitait fais à vous embrasser s'évanuit entièremens puis l'incomode à paru si brusquemement, je vous avoue que se visaje m'a bien déplus can je lay appersu, un cous de foudre m'auray pas plus pus surprendre, mais j l faux qui ly aye toujor des faschos visajes qui empesche, un doux entretien comme celuy que nous devien croir, selong tous épparance devray aître, ouy j ' a n nay eus l'idé si remplis de joy, que je nay pus dormir toute l a nuit, mais helas tout est vanuis, et i l faux que je passe l a seconde nuit sans dormir, et avec du jagrein aux lieux que la première me rejouissay, j lay sur qu'a moin que vous n'aje l a bonté de me consoler, je me beinjeray dans mes larmes, consolé moy dong divine bosté, et soulajes un homme qui se mor pour vous, et qui est si éntesté de vos mérite que l a servelle luy en tourne.
Pour unné joué merveilje je brûle d'un fos si beaux que ma raison ma conseilje
De l'aimer jusques aux tombos
Voila ma maxime, et vous me le vairreray exécuter exactement, ma plus grande satexfaction seras de vous montrer, que la mort sol est sollement capable d'éfasser mon amour, mais pour l'amour de Dieux sonjes à la divise, rien d'inpure mallume, adieux.
« Que ne souffretons quand i l faut se séparer de vous, tous les tourments du monde ne peuvent pas tant faire souffrir, mais je me remets de mon chagrin, puisque vous voulez que je ne dois point avoir de la jalousie, je vous avoue qu'il est difficile n'en avoir point quand on est éloigné de l'objet que l'on adore, mais, mon ange, vous m'avez tant promis de garder une bonne conduite que je me fie à vous, et je vous peux assurer que dans ce moment je suis fort jalousie, mais non sans chagrin, et votre départ me chagrine plus que jamais ; je ne comprends pas ce que deviendrai, à la fin, je sais bien que je ne peux pas toujours ê t r e à votre vue et cependant je sens que trop que je ne peux plus me séparer de vous, voyant en quel état vos bons yeux m'ont mis. Je vous envoie la copie de la lettre dont je vous ai parlé, c'est mot en mot comme l'original, je vous demande pardon de la main barbouilleuse dont je me suis servi, je l'ai fait copier par mon page qui ne sait ce qu'il écrit. Monsieur Gor m'a fait un compliment de' la part de la duchesse d'Essenack elle m'a fait dire que, quoi que j'avais évité de lui parler, elle montrerait qu'elle songe plus à moi que je ne songe à elle, je vous jurerais ce que ce compliment m'a pas fait seulement plaisir, au contraire i l me fâche qu'elle me l'a fait faire.
Je ne suis point sorti de ma chambre tout aujourd'hui et je crois que je ferai de même demain ; mandez-moi pour me consoler comme vous vous gouvernez et quand vous serez de retour, je meurs d'ennui et de chagrin si je ne vous vois pas bientôt ; adieu, mon aimable cœur songer à votre fidèle amant et ne l'oubliez pas parmi toute cette foule de monde, encore un fois adieu.
Jeudi a douze heures après minuit, mon mal de poitrine me continue, mais je n'ai point eu de fièvre.
Il me fallait votre lettre pour me soutenir dans le désespoir où j'étais, voilà ce que c'est quand on agit ouvertement et si vous m'aviez pas parlé de... je crois que je n'aurais pu tenir plus longtemps ; je me suis pourtant gouverné fort bien et j ' a i voulu auparavant savoir ce que vous me diriez, et je me suis point emporté. Sachez donc que je fus avant hier à Linde. Madame la comtesse était fort étonnée que je ne jouais avec vous, je lui dis qu'il fallait avoir permission, elle disait madame Léonisse m'a fait demander à l'Electeur, et i l a répondu posi-
tivement qu'elle pouvait bien faire venir ses joueurs. Hier avant que de recevoir la vôtre j ' a i su par Oberg qui avait vu Monsieur Wex à Linde, que son Altesse vous l'avait dit à vous-même. Le prince Ernest-Auguste me dit avec ces mots que monsieur l'Electeur vous avait dit : « vous vous ennuyez, madame, i l faut faire venir vos joueurs », i l aurait dépendu de vous s'il vous l'avait dit de la sorte, mais, madame, je fus bien soulagé quand je lus la vôtre où vous me parliez de cette affaire. J'ai fait ma morale qui est de ne jamais plus m'emporter sur des vapeurs, mais, ma divine, pourriez- vous point me laisser venir, afin que j'aie la joie de vous regarder et que mes yeux et mon cœur puissent apprendre des vôtres comment je fus avec eux, et si votre passion est telle comme vous me l'écriviez ; la vôtre d'hier est charmante j'en suis si touché que je me sens plus enflammé que jamais ; vous dites que vous ne voyez personne cela est le plus obligeant du monde mais vous voyez autant plus le Réforma- teur (Georges-Louis) ce qui me fait craindre que vous vous accoutume- rez peu à peu à ses médiocres caresses et i l vous embrassera si sou- vent que je meurs de chagrin d'y songer seulement ; pour l'amour de vous-même ne vous y accoutumez pas, songez toujours de quelle ma- nière i l vous traite vous qui méritez tous les manières honnêtes, obli- geants et respectueuses mais je vois le défaut d'autrui et je ne vois point que c'est en cela que je suis le plus criminel, vous m'avez dit vous-même que le Réformateur en des temps n'avait pas eu les ma- nières si désobligeantes que moi, je meurs d'y songer, que je suis mal- heureux de vous aimer si tendrement et que cette passion si extraordi- naire me rend si odieux, ne songez plus au passé je vous en conjure adieu, hélas adieu.
Je suis bien à plaindre et mon malheur me persécute trop pour pouvoir l'endurer plus longtemps ; les lettres d'hier nous donnent point d'espérance que le Réformateur puisse partir, et sans ce départ je ne puis ni doit vous voir, quelle cruelle destinée, oh malheur insupporta- table ! après des chocs si terribles puis-je encore respirer ? la vie me devient insupportable ; je ne puis, ne dois plus être au monde, car que ferais-je sans vous voir, j ' a i eu aujourd'hui des malheurs dont le dernier me paraît à présent le plus cruel mais le premier peut deve- nir le plus terrible, je me suis brouillé avec notre vieux bonhomme et Gor aussi, et comme je vous ai dit, si je redisais à ceux de qui son Altesse est mal content je serais bien étonné, sans ma passion je sais le parti que j ' a i à prendre mais, ma chère, comme je vous ai promis de ne rien faire sans votre consentement, je vous en ferais part aupa- ravant. Mon dessein est de lui écrire... d'avoir la bonté de m'avertir sous-main si j ' a i le malheur de déplaire à mon seigneur l'Electeur, afin que je puisse prendre mon parti, car jusqu'ici j ' a i servi que par affection et sans aucun intérêt, et si j'avais le malheur d'être mis mal dans son esprit, i l me serait impossible de le plus servir...
Le second malheur est bien plus chagrinant, j ' a i vu vos fenêtres
ouvertes, le Réformateur sortait de votre garde-robes, sans vous y voir, quoique j'aie parlé assez haut passé et repassé, mais rien, l'on n'y voyait â m e vivante, je crois comme i l était tard vous fûtes déjà chez la Romaine (l'Electrice). Je serais inconsolable si je n'avais l'es- pérance à vous voir ce soir à six heures, à quoi suis-je réduit, je comp- te pour le plus grand bonheur du monde à vous voir de mille pas. Il me sera d'une grande consolation si je puis avoir ce plaisir celui de vous écrire m'est bien cher... je crains que ma diabolique destinée m'en privera, ce serait pour m'achever.
Oui madame, je souffrirais pour vous puisque vous me l'ordonnez, mais quand serais-je assez heureux pour me voir au point où j'aspire, c'est entre vos bras que je veux dire, mais quand aurais-je cette satis- faction, je perds toute espérance... et si je vous écris sans rime ni rai- son, ne vous en prenez pas à moi, c'est le désespoir où je me trouve ; si vous ne croyez pas, je vous prie de regarder ces poils que j ' a i fait tirer de ma tête ce matin je ne peux pas vous assurer qu'elles me sont venues cette nuit, mais je puis vous jurer qu'il y a huit jours qu'il y en avait pas... je demeure pour l'amour de vous j'hasarde honneur répu- tation et ambition, car puisque je ne vas pas en campagne, qu'est-ce que l'on dira de moi... Je suis venu à cette extrémité qu'il faut que je vainque ou que je meurs... Je veux absolument votre ordre ce que je dois faire ; demeurer à Hanovre de la sorte est inouï, car après trois semaines vous irez avec le Grondeur (le duc de Celle) ; que fe- rais-je alors dans un lieu où vous n'êtes pas ; je vous prie d'y faire réflexion et après cela ordonnez. Vous voyez à quoi vous m'avez réduit, car je vous sacrifie mon ambition qui est la seule chose que jusqu'ici j'avais conservé... Je vous ferais pitié si vous connaissiez bien les cha- grins qui m'accablent... ma seule consolation est de jouer avec vous, mais le plaisir de vous regarder m'est point permis, car tantôt la Schwarzgesicht tantôt l'Innocent (le prince Ernest), tantôt un autre des fils vient nous observer ; tout cela est pour en mourir ; consolez-moi, je vous en conjure, ou je me désespère et ma désespération pourrait m'emporter à me servir des remèdes indignes d'un honnête homme, vous m'entendez bien, mais, madame, quand on est dans le labourint comme je suis, i l n'y a plus d'honnêteté et de confiance.
Le bon homme (le maréchal de Podewils) est revenu de la confé- rence et m'a renvoyé les Dragons de l'ordonnance sans ordre, c'est pourquoi je crois que nous resterons encore cette semaine et comme je vas demain dîner chez l u i je saurai quelque chose, dont je ferai aussitôt part ; en attendant préparez-vous à exécuter ce que vous trouverez cî-jôinte l'Electrice a été à Linde faire promener comtesse Platen... le comte de Stembock que vous avez vu i c i i l y a sept ans voulait faire la révérence, comme aussi le comte de la Gardie je les menés là et je trouvais la bonne princesse échauffée et le fard qui cou-
lait de tous côtés, elle fut si décontenancée de voir arriver tant d'étran- gers qu'elle fut tout à fait confuse ; le parti qu'elle prit était le meil- leur car elle se retirât aussitôt pour se remettre en ordre. I l y a bien de la malice à l'Electrice et elle peut pas se venger mieux. Songez, je vous en conjure à venir et croyez que sans vous voir, c'est être mort... je meurs de honte de n'être pas mort déjà ; comment ça s'ac- corde-t-il de vous aimer éperdûment sans vous voir ni sans vous parler, et vivre encore ; je crois que mon foutu destin me préserve pour me chagriner davantage... S i je ne dois voir ce que j'aime i l est juste de ne point voir le jour, je serais capable dans ce moment à massacrer père, mère, frère et sœur si je croyais qu'on m'empêche de voir mon ange. Léonisse, que ta beauté me coûte de tourments ! venez me faire oublier tous mes maux ; tu peux par tes embrassades.
Atlenbourg treizième... le douzième, j ' a i fait ce que j ' a i fait les autres jours, c'est-à-dire boire manger et visiter les postes ; le treizième de même ; monsieur le duc de Celle est venu nous visiter...
rien n'est plus innocent, Dieu veuille que je puisse vous montrer par ma conduite que tous mes pensées, tous mes pas ne sont que pour vous...
J'ai reçu la troisième lettre... huit jours après celle marquée quatre, je ne comprends pas d'où vient ce délai, mais je sais bien qu'il est dan- gereux qu'elle demeure plus longtemps en chemin ; je ne suis pas satisfait de vous et la méchante opinion que vous avez de moi, comme si je vous négligeais me choque beaucoup... je vous aime à la folie, je vous adore sans égal, ma passion surpasse toutes les autres et cepen- dant vous doutez de tout cela, votre cœur parle guère en ma faveur...
je l'ai vu tendre pour moi. mais peu à peu toute cette tendresse s'est évanouie.
Ceci, c'est vendredi à huit heures du soir... le bon homme va demain à Engsen, à son retour je saurai ma destinée je ne fais que des vœux pour ne pas marcher, afin que je puisse embrasser celle que j'adore et pour laquelle je mourrai mille fois... quel plaisir je prends à être votre éternel esclave adieu mon incomparable Léonisse, que je te bai- serai petite... i l est aisé à juger avec quelle satisfaction j ' a i lu votre très charmante lettre... votre passion m'est si agréable que j ' a i aucun plaisir dans l'absence que de l'avoir peinte sur du papier... idolo mio, quand aurais-je la joie de te tenir entre mes bras, n'est-ce pas pour désespérer un caton que de voir que vous pouvez venir si prince Max ne l'empêchait point... mais quoi que l'envie de vous voir me fit pas- ser ma jalousie et que je vous prie de venir ; combien de temps pour- rais-je être avec vous peut-être que deux jours, et après je vous verrai parmi des gens qui nous haïssent, et d'autres qui veulent s'in- sinuer, ne croyez pas mon ange que ma jalousie me vient de la mau- vaise opinion que j ' a i de vous, ce serait trop criminel, mais elle me
vient de la violence de ma passion, ainsi je me flatte que vous m'ex- cuserez toujours quand cette folie me prend, comme je pourrai peut- être recevoir ordre de marcher à Lünen mandez-moi si je ne puis pas- ser à Celle sans donner de l'ombrage ;si vous n'y êtes pas la bienséan- ce le demande... Je ne sais si je me trompe, mais en relisant l l è m e lettre je ne la trouve pas si tendre, ni si sincère, que la lOème, man- dez-moi si je me trompe... peut-être que vous ne trouvez pas tendre que je vous prie pas de venir, mais songez ce qui m'empêche de le faire ; si vous le voulez pourtant je vous en prierais, mais je serais peut-être deux jours ici, et puis votre voisin aura le champ libre i l vous a aimé si même i l vous a pas été indifférend, je le crains tou- jours quoiqu'il y ait guère à craindre mais i l suffit qu'il ait été sur un pied fort familier avec vous, pour avoir juste raison de craindre son impertinence et même i l serait fâcheux de voir un homme auprès de vous qui pourrait avoir vingt petits trous par où i l pourrait voir, outre que vous ne sauriez dire un mot qu'il ne puisse entendre...
Je connais le pouvoir d'une mère que l'on aime et quand elle vous donne l'occasion i l faut être aussi sage pour pouvoir résister ; mon sang se remue quand je pense que la vôtre serait capable, pour se venger du prince Electoral, que vous le fissiez cocu et quand i l me vient dans la tête, si jamais vous faisiez ces caresses à quelqu'autre qu'à moi, tout mon sang se tourne dans mes veines... A h bon dieu si je vous voyais embrasser quelqu'un avec autant de passion que vous me l'avez faites, et monter à cheval avec la même envie, je ne veux jamais voir Dieu si je n'en viens pas fou, tenez, en l'écrivant ma main me tremble et j ' a i de la peine à poursuivre, changeons de matière...
Par la lettre ci-jointe, vous verrez comme de nouveau l'on cherche à me persuader d'épouser la fille de Monsieur Bielke, mais ma réponse a été que je mourrai plutôt de faim que de le faire et que je le priais fort de ne plus me parler de mariage, car cela nous pourrait brouiller... si vous voulez attendre jusqu'à ce que prince Max s'ennuie, je ne vous verrais de longtemps, car quand i l est avec l'Electrice et sa maigre divinité i l est content comme un roi, je n'aurais pas cru que ce magot m'aurait donné tant de chagrin comme i l fait je voudrais qu'il fût au fond de la Hongrie, il ne me donnerait plus des maux de cœur comme il fait présentement. L'on ne saurait plus obligeamment parler comme vous le faites sur le chapitre de mourir de faim, mais croyez-vous que quoi qu'il me serait d'une grande consolation de vous voir toujours à mon côté, que je voudrais vous entraîner dans la misère ? Non, non, ne le croyez pas, vous devez vivre heureuse et contente en attendant que je cherche quelque mort glorieuse pour abréger mes jours mal- heureux, et mourir l'amant de la princesse Electorale... Je consentirais jamais que votre passion est plus grande que la mienne, et je serais inconsolable si je vous en avais pas donné plus de marques essentiel- les, car vous pourriez croire que la vanité, puisque vous êtes prin- cesse, ferait que je m'attache, non je vous jure, si vous étiez fille du bou.ro, je vous aimerais avec autant d'ardeur.
Quoique j'avais pris la résolution de vous écrire demain et de vous répondre simplement sur vos lettres que j ' a i reçu à la fois 13ème, 14ème et 15ème, je me vois priver de ce plaisir que le roi (Guillaume d'Orange) a pris d'attaquer demain l'armée de France, laquelle est à deux heures de nous, le lieu se nomme Enghien ; dans tout autre temps cette nouvelle m'aurait donné de la joie... j ' a i hasardé ma vie cent fois, par sottise ou par gaieté de cœur et je me connais assez que je sais que la mort m'a jamais effrayé, mais ma divinité ce qui me rend poltron est l a crainte de ne plus vous revoir... ne croyez pour- tant point que vous avez un galant poltron, non ma chère puisqu'il faut aller au combat, je me comporterais comme i l faut et j'espère de m'y signaler; mais, mon cœur, permettez-moi de vous faire une prière, laquelle est que, si mon destin me veut assez de mal, d'être estropié d'un bras ou d'une jambe m'oubliez point et ayez un peu de bonté pour un misérable qui a fait son unique plaisir de vous aimer...
un homme qui a eu un véritable attachement pour vous et qui l'aura tout le reste de sa vie, quoique estropié mes yeux qui ont été c h a r m é par les vôtres ne les verront peut-être plus, je ne peux penser en cela sans verser des larmes, ah, que je profite bien peu d'être aimé de vous et que vous me causez bien des tourments ! I l sonne douze heures au clocher de Halle ; l'on apporte des balles, poudre et mèches c'est le prologue pour la scène que nous devons jouer demain, i l faut me rendre à mon devoir, adieu aimable enfant ; ah que je suis à plaindre.
Crainte de ne vous pouvoir parler, je prends la liberté à vous mon- trer mon chagrin du malheur qui vous est arrivé. Dieu sait que mon cœur me l'a prédit... par comble de malheur, i l faut que j'entende que mon ami intime a eu le plaisir avec son fâcheux compagnon à vous entretenir... depuis cet accident je me suis mis en tête des étranges choses et je suis assez sot de croire que l'accident arrivé hier est un pronostic de mon malheur et que cela soit le même homme qui me causa tous ces chagrins... je le ferais observer de plus près et si j'en- tends la moindre chose, croyez-moi, en honnête homme, que je vous reverrais jamais et que je vais plutôt chercher le long de la Laplende que de paraître devant ces yeux qui m'ont charmé... sans cela j'aurais eu le plaisir de vous servir, au lieu que je voie cette joie dans les mains d'un homme que j'aborre, et qui est assez impertinent de me le venir conter lui-même, m'apprenant dans l'état où vous aviez été, votre déshabillement, sans cornette, les cheveux pendus sur votre in- comparable sein. Oh dieu je ne peux plus écrire de rage !
Un autre que moi vous mettrait à l'épreuve pour voir si votre amour vous pousserait si loin de venir chez moi, mais moi je vous ai- me trop pour vous pouvoir voir dans ce hasard et votre offre me suf- fit, cependant pour ne point perdre l'occasion de vous voir... je vien-
drai ce soir chez vous si vous consentez, et j'attends de vous l'heure du rendez-vous... L a joie de vous revoir me fait oublier tous les cha- grins que ma maladie m'a attiré... Vous m'accusez que je vous aime pas assez, mais je passerais ce point sans y répondre, sachant bien que vous êtes trop persuadée de ma passion que la plus pure qui ja- mais a été... je vous l'ai contesté souvent en prose, permettez que je le fasse pour le présent en vers.
So lang mein Herz noch ohten Spüret Wiel ich votre non lieben,
Solange sich mein blut noch rüret Bleibt sie m i r darrein geschriben, Und sol mit meines läbens lauf Ben mir die Liebe nicht hören auf.
Le 1er de septembre... Je commencerais par vous dire que j ' a i chan- gé des chiffres dans notre clé, qui est, ; se marque 31, i se marque 35, u se marque 53, v se marque 54... Vous avez m a r q u é vos lettres lOème ainsi que la 14ème devrait être la 15ème mais continuez seulement à présent, car i l y a point d'autre mal que la seconde, au première lOème aurait pu se perdre, sans que l'on eût su seulement que l'on en eût perdu une. J'ai encore à vous dire que je vous ai écrit deux let- tres adressées à 131 (von Metsch), que j ' a i cru à Celle ; i l faut savoir si vous les avez reçues ; trois lettres ont été adressées au maître de poste de Celle, qui sont datées la 20ème, et est la 9ème lettre ; la 26èmd et est la 12ème lettre elle est de conséquence, la 30 ème, et est la 14ème lettre ; i l est bon aussi de regarder si vous avez la 13ème lettre : je vous prie, manquez pas à me répondre là-dessus vous pouvez tout voir par la suite, car je suis bien sûr que j ' a i été exacte cette fois-ci vous serez surprise de me voir faire des réflexions pareilles dans l'état où je suis, mais, ma chère nous avons tant de malheur qu'il ne faut pas s'en faire soi-même... Aimons-nous éternellement et jurons-nous de nouveau une constance à ne jamais finir, pour vivre ensemble ; prenez tous les soins imaginables à vous conserver, songez que mon repos en dé- pend, si votre mal continue i l est sûr que je devien(drais fou, la fièvre règne beaucoup ici, nous avons près de deux cents malades de nos troupes, les domestiques le deviennent l'un après l'autre ; j ' a i été obligé d'envoyer mon valet de chambre à Celle, les autres sont L i i - nenburg ; si cela continue, le tour viendra à moi aussi.
Le 3e... j ' a i pensé tomber en apoplexie quand j ' a i ouvert votre lettre sans voir votre main, j'espérais d'entendre que vous vous portez mieux et vous faites tout le contraire... Ne croyez pas que je suis fâché que cela ne soit de votre main, bien loin de là, je vous conjure de conti- nuer... Je suis à tout moment à genoux faire des vœux pour votre entière rétablissement, je me flatte qu'à la fin on aura pitié de moi,