Marandin J.-M.
LLF (CNRS & Université Paris 7)
A paraître dans “ Langues romanes. Problèmes de la phrase simple ”, sld de Danièle Godard, Paris: Editions du CNRS.
Merci pour vos commentaires, critiques et corrections
Inversion du sujet et structure de l'information dans les langues romanes*
Introduction
Le GN sujet apparaît à gauche ou à droite du verbe dans les langues romanes.
On appelle inversion le placement postverbal du sujet. Il est couramment admis que cette variation résulte de contraintes de nature syntaxique ou de nature informationnelle.
Dans cette étude, je laisserai de côté les contraintes syntaxiques pour ne m'intéresser qu'aux contraintes informationnelles. Autrement dit, je ne considérerai que les cas où l'inversion est licite syntaxiquement pour caractériser l'appropriation pragmatique (felicity) de l'inversion. Ces cas sont introduits au §1 ; ils sont pris à cinq langues romanes de l'Ouest (catalan, espagnol, français, italien, portugais) pour lesquelles j'ai obtenu des observations de première main grâce à trois enquêtes auxquelles ont participé plusieurs informateurs pour chaque langue 1. Il est couramment admis que le placement postverbal obligatoire est lié soit au statut focal du GN sujet, alors que son placement préverbal obligatoire est lié à son statut de topique. Je montrerai aux §2 et 3 que le recours aux catégories de focus et de topique est soit erroné soit dénué de valeur générale. Je dégage deux conditions d'appropriation de l'inversion. La première s'inscrit effectivement dans la dimension informationnelle, mais elle n'est pas liée au statut particulier du GN sujet. Elle énonce une contrainte plus globale qui met en jeu le prédicat : il doit être donné dans un sens que je préciserai au §4. La seconde n'est pas de nature informationnelle : elle relève de la sémantique au sens large et met en jeu un certain statut de la propriété (ou de la relation) dénotée par le verbe. Le verbe (le GV)
* Je remercie Franck Drijkonigen, Brigitte Kampers-Manhe, et tout particulièrement Claire Beyssade, Olivier Bonami, Elizabeth Delais-Roussarie, Danièle Godard et Alain Kihm qui ont accepté de lire, discuter et critiquer les nombreuses versions qui ont précédé l'élaboration de cette analyse. Les erreurs et les errances restent bien évidemment miennes.
1 Je remercie les informateurs qui ont participé à ces différentes enquêtes : Luis Alonso-Ovalle, Annie Delaveau, Teresa Espinal, Bernard Fradin, Danièle Godard, Rodrigo Gutiérrez-Bravo, Françoise Kerleroux, Alain Kihm, Brenda Laca, Nicola Munaro, Josep Quer, Lucia Tovena, Graciela Vasquez. Je remercie tout particulièrement pour leur patience et leur disponibilité : Joaquim Brandão de Carvalho, Patricia Cabredo, Anna Gavarro Alguero, Nicola Grandi, Alda et Luigi Mari.
Les exemples non référencés sont tirés de cette enquête. Les exemples repris à la littérature sont référencés avec le code suivant : A= Ambar 1999, B= Bernini 1995, C= Contreras 1976, P = Pinto 1997, Z = Zubizarreta 1998, W= Wehr 1984, S= Sornicola 1994.
Les références d'exemple à un chiffre renvoie à un exemple dans le paragraphe courant. Les références à deux chiffres renvoie à un exemple dans un autre paragraphe : le premier chiffre renvoie au paragraphe, le second à l'exemple.
est un prédicat dispositionnel (pour un référent donné). De ce statut découlent des contraintes d'enchâssement discursif qui sont indépendantes du transfert d'information.
Ces deux conditions sont analysées au §5 et au §6. Auparavant, j'aurai consacré le §4 à une explicitation des concepts que j'utilise pour analyser la dimension informationnelle.
Je consacre le §7 à l'analyse des liens entre l'inversion et la mise en discours du thème de discours. Je tire en conclusion les conséquences de l’analyse pour la théorie grammaticale.
1. Listes des constructions
La notion descriptive d’inversion du sujet est, de fait, imprécise. Le singulier inversion donne à penser qu’il s’agit d’un phénomène unifié au plan syntaxique ; ce n’est pas le cas. Tout d’abord, le terme subsume des constructions où le GN postverbal présente les propriétés du GN sujet préverbal et la construction inaccusative où le GN postverbal présente les propriétés de l'objet direct. Je précise cette opposition au §1.1. D’autre part, il existe plusieurs types de placement postverbal du GN sujet. Par exemple, le français connaît deux cas de placement postverbal du GN sujet : l'inversion stylistique (syntaxiquement licite dans un contexte d'extraction) et l'inversion élaborative, qui s'apparente à un cas d'inversion du GN lourd (heavy NP shift), syntaxiquement licite dans tout type de phrase. Je présente ces deux cas au §1.4. Je présente aux §1.2 et 1.3 trois constructions dans les autres langues que le français. La caractérisation de chacune de ces constructions ne reprend que les traits saillants reçus dans la littérature ; elle ne constitue pas une analyse syntaxique approfondie et la liste retenue ne prétend pas à l’exhaustivité. L’ensemble des constructions présentées dans ce paragraphe constitue le domaine empirique de l’étude.
1.1. Sujet et premier argument du verbe
Je reprends, à titre de concept descriptif, la distinction systématiquement mise en œuvre dans HPSG, entre le statut argumental d'un constituant (statut défini par rapport à la propriété lexicale de sous-catégorisation d'une tête lexicale) et son statut combinatoire- fonctionnel (sujet, objet, complément). Je distingue donc la notion de premier argument d'un verbe et celle de sujet 2. Les statuts combinatoires-fonctionnels sont associés à des ensembles de propriétés différentielles dans les dimensions de l'ordre des mots, du cas, du liage, etc. Ces propriétés peuvent être utilisées comme des critères diagnostiques pour déterminer le statut fonctionnel des constituants dans les énoncés.
Le premier argument d'un verbe peut entrer dans deux schémas de combinaison : il peut être combiné avec le verbe soit comme un sujet soit comme un objet. Le premier cas correspond à la construction transitive (avec un verbe à plus d'un argument) ou à la construction inergative (avec un verbe avec un seul argument GN) ; le second correspond à la construction inaccusative3. Dans le premier cas, le GN réalisant le premier argument a les propriétés caractéristiques du sujet ; dans le second, il a les propriétés caractéristiques de l'objet (c'est-à-dire les mêmes propriétés que l'objet d'un verbe transitif). J'illustre ce point avec le français.
La construction inaccusative du premier argument est bien connue pour l'italien (entre autres, Burzio 1986, Belletti 1988). Il est moins connu que le français la présente
2 Cette notion recouvre dans la plupart des cas celle de sujet logique de la tradition. Mais pas toujours, tout dépend de l'analyse que l'on donne du pronom dit explétif dans la construction impersonnelle (par exemple : il est venu trois hommes ce matin).
3 J’adopte ici l’approche constructionnelle proposée par Dini 1995.
également (Kampers-Manhe 1998, Marandin 2001). On la rencontre essentiellement dans deux contextes, la complétive au subjonctif et la phrase racine :
(1) a. Je voudrais que vienne Marie.
b. Alors sont arrivés trois hommes en armes.
La famille de verbes qui autorisent cette construction en français ne peut être caractérisée que sémantiquement (la sélection de l'auxiliaire être n'est pas un critère de la construction inaccusative en français à la différence de l'italien) : ils dénotent une relation non agentive (le premier argument n'est pas un agent). Dans la construction inaccusative, le GN réalisant le premier argument a les propriétés d'un objet. Les propriétés diagnostiques de l'objet sont recensées pour le français dans Abeillé (1997) et systématiquement exploitée dans Bonami et Godard (2001), Bonami et al. (2001) : l'objet est le seul constituant à requérir la cliticisation de en sur le verbe lorsqu'il est indéfini et à pouvoir prendre la forme de N dans un contexte négatif 4. Le paradigme (2) illustre ces propriétés avec l'objet d'un verbe transitif et (3) avec l'objet d'un verbe inaccusatif :
(2) a. [des chiens] J'en ai vu trois / * J'ai vu trois.
b. Je n'ai pas vu de chien.
(3) a. [Des chiens] Alors en sont entrés trois autres. / * Alors sont entrés trois autres.
a'. [Des plombiers]. Je voudrais qu'en viennent trois autres. / * Je voudrais que viennent trois autres.
b. Je regrette que ne viennent plus d'étudiants.
b'. [On enferma les sectateurs.] Alors n'apparurent plus de signes prophétiques.
Si on admet une notion de réalisation canonique du premier argument (le premier argument est réalisé comme un sujet), l'inversion est non canonique au regard de l'ordre des constituants dans les langues qui comptent le placement préverbal au titre des propriétés différentielles du sujet. C'est le cas en français et en italien, c'est en débat pour l'espagnol, le portugais et le catalan5. La construction inaccusative est non canonique au regard de l'association entre arguments et fonctions en ce que le premier argument est réalisé comme un objet.
Pour des raisons de lisibilité, je continuerai à employer le terme inversion au sens de placement postverbal du premier argument du verbe. Lorsque le statut fonctionnel du constituant réalisant le premier argument sera pertinent, j'emploierai les termes inversion du GN sujet ou construction inaccusative.
1.2. Inversion libre et inversion présentative
Je présente deux cas de placement postverbal du premier argument communs à plusieurs langues. Le critère d'identification, repris à la littérature, n'est pas syntaxique : il est informationnel dans l'inversion libre, et lexical dans l'inversion présentative.
1.2.1. L'inversion libre
4 Le GN attribut peut être associé au clitique en (Un grand avocat, c'en est un) mais ne prend pas la forme de N (* Il n'est pas d'avocat) ; le sujet inversé peut prendre la forme "de N" (une maison où ne dort pas d'enfant), mais n'est jamais associé à en (* les chiens qu'en virent trois).
5 Voir Ambar 1998, Suñer 2001, Vallduví 1993, Zubizarreta 1998, entre autres.
L'inversion libre s'observe dans une phrase racine en réponse à une question en qui6. Le GN postverbal est étroitement focalisé :
(4) Qui a mangé la pomme ?
C.: Se l'ha menjat la Maria.
E.: Se la comió María.
I.: L'ha mangiata Maria.
P.: comeu-a a Maria.
Trad.: Marie l'a mangé
La propriété caractéristique de cette inversion est que le GN sujet se trouve de façon obligatoire sur la frontière droite de l'énoncé. Le contraste (5) illustre la propriété en espagnol :
(5) Qui t'a donné la bouteille de vin ?
E.: a. Me regaló la botella de vino María.
b. * Me regaló María la botella de vino. (= ex. 77, Z.: 126) Trad.: Marie m'a donné la bouteille de vin
Les quatre langues qui connaissent cette inversion présentent des différences que je ne peux étudier en détail dans cette étude. Par exemple, le portugais supporte la réalisation préverbale de l'objet canonique comme le montre (6) 7 :
(6) Qui a mangé le gâteau ?
P.: Metade comeu a Maria, o resto não sei.
La moitié a mangé Maria, le reste je ne sais pas
Trad.: Marie en a mangé la moitié, le reste, je ne sais pas.
L'espagnol supporte la réalisation canonique (c'est-à-dire sous forme d'un constituant) de l'objet, l'italien l'admet sous condition. Le phénomène est illustré dans le contraste (7) entre l’italien et l’espagnol 8 :
(7) Qui a mangé la pomme ?
I.: i) ? ha mangiato la mela Gianni.
ii) L'ha mangiata Gianni. (= ex. 108, Z: 135) E.: Ha comido la manzana Juan. (= ex. 109, Z: 135)
La notion d'inversion libre, qui implique crucialement la focalisation étroite du GN sujet, recouvre donc des substrats syntaxiques différenciés selon les langues (voir par exemple Zubizarreta 1998 qui donne une analyse comparée de l'italien et de l'espagnol).
De plus, elle ne distingue pas entre construction inergative / transitive et construction inaccusative dans ce contexte. Les exemples de l'italien en (8) illustrent ce point :
6 L'étiquette inversion libre n'est pas des plus heureuses ; elle est reçue. Libre s'interprète comme non soumise à une contrainte de légitimation syntaxique (à la différence de l'inversion stylistique du français par exemple).
7 Je reprends l'observation à Ambar 1999. Les informateurs jugent l'illustration donnée par Ambar (i) ci- dessous mal formée. J'avancerai une explication au §5.2.3.
(i) Quem comeu a tarte?
A tarte comeu a Joana (= ex. 7.b, A: 27)
8 Le contraste italien (7.i/ii) est dû à Rizzi (Rizzi 1991: 19). Zubizarreta (ibid.: 135) le rapporte à une contrainte d’ordre prosodique (la lourdeur relative du groupe “ verbe +dépendants ” et le GN sujet.
(8) I.: a. Chi ha pianto ? (= ex 7, P: 17)
Ha pianto Beatrice
Béatrice a pleuré
b. Chi è arrivato ? (= ex 8, P: 18)
E' arrivato Dante
Dante est arrivé
1.2.2. L'inversion présentative
L'inversion que j'appelle présentative 9 s'observe avec une famille de verbes que l'on appelle verbes présentatifs (Hatcher 1956) ou verbes d'existence ou d'apparition en mouvement (Existenz-Verben und Verben des In-Erscheinung-Tretens, Wehr (1984 : 6)). On la rencontre dans trois types de contexte : dans les réponses à une question du type qu'est-ce qui se passe ? (9), dans les énoncés d'annonce réalisés hors de tout contexte conversationnel (10) et dans le discours suivi (11) ; (11) est un exemple de récit oral :
(9) Qu'est-ce qu'il y a ?
E.: Están tocando las campanas.
P.: Estão a tocar os sinos I.: Suona il campanello.
C.: Toquen les campanes Trad.: Les cloches sonnent (10) I.: a. E' morto Gianni !
b. Ha telefonato Gianni !
(11) I.: [ha detto lei / eh può darsi che è sucesso così /comunque ci siamo chiariti / alla fine ho capito / vabbè / alla fine ti sei confusa /]
è entrato il marito /
ha detto / no / è stato meglio così (= ex 26, S : 47)
Trad.: elle a dit / peut-être que ça s'est passé comme ça / de toute façon on s'est expliqué / à la fin j'ai compris / bon / à la fin tu t'es embrouillée / son mari est entré / il a dit / non / ç'est mieux comme ça
L'inversion présentative n'affecte que des verbes intransitifs (c'est-à-dire des verbes qui n'ont qu'un seul argument GN). Son analyse pose deux problèmes : (a) la caractérisation de la famille de verbes qui l'autorisent et (b) son analyse syntaxique 10. Est-elle limitée aux seuls verbes inaccusatifs ? Est-elle toujours une instance de construction inaccusative ?
Selon Pinto 1997, l'inversion présentative s'observe avec des verbes réputés inergatifs (et présentant la propriété distinctive d'une construction inergative en italien : l'auxiliaire avoir) (12.b). Par ailleurs, elle ne s'observe pas avec tous les verbes qui
9 Il n'y a pas de terme vraiment reçu pour ce type d'inversion. Le terme présentatif est repris à Hetzron (1975: 374), cité dans Lambrecht (1994: 177).
10 Les deux problèmes se recoupent dans les cadres qui ont une approche lexicale de l'inaccusativité. Ils ne se recoupent pas nécessairement dans l'approche constructionnelle que j'ai adoptée pour présenter la construction inaccusative au §1.1.
autorisent la construction inaccusative (cf. (12.c) et (12.d)). Je reprends les données de Pinto dans les réponses à focalisation large11 :
(12) I.: Che cosa è sucesso ? Que s'est-il passé ?
a. E' entrata Beatrice. (= ex. 12, P: 20) Béatrice est entrée
b. Ha telefonato Dante. (= ex. 17, P: 22) Dante a téléphoné
c. # E' impallidito Berlusconi.(= ex. 13, P: 20) Berlusconi a pali
d. # Si è stufata Penelope. (id.) Pénélope s'est ennuyée
On rapprochera (12) de (8) ci-dessus : la distinction entre inversion libre et inversion présentative ne recoupe pas l'opposition entre construction inergative et construction inaccusative en italien. Il n'est donc pas possible d'associer l'inversion présentative à la construction inaccusative en toute généralité, même s'il y a une forte affinité entre les deux.
La caractérisation sémantique de ce type d'inversion a fait l'objet de nombreux travaux descriptifs. Hatcher 1956 reste un des plus complets. Sur la base d'une étude de corpus en espagnol, elle recense sept groupes de verbes qui l’autorisent (ibid: 8-11)12. Je donne quelques exemples en traduction française, afin de montrer que ce sont sensiblement les mêmes verbes que l'on retrouve dans les langues considérées 13 :
(13) existence-présence : exister, se rencontrer, se trouver, avoir lieu absence : manquer
commencement : commencer
continuation : suivre, rester, continuer, demeurer production : naître, se produire, croître
occurrence : se passer, arriver apparition : apparaître, émerger
mouvement vers un lieu (coming) : venir, entrer, arriver, s'interposer, suivre La question est de savoir si on peut isoler une propriété de nature lexicale commune à l'ensemble des groupes de verbes énumérés en (13). De ce point de vue, il est remarquable que toutes les tentatives aboutissent au même constat : l'impossibilité de cerner sur une base lexicale (le type référentiel de la propriété dénotée par le verbe) la classe légitimant cette inversion. Elles finissent toutes, plus ou moins explicitement, par glisser d'une caractérisation purement lexicale à une glose qui porte sur l'énoncé tout entier où apparaît ce type d'inversion. C'est par exemple le cas de Hatcher 1956 : “ les verbes nous disent seulement ou principalement que le [référent du] sujet existe ou est présent, commence, continue ” (Hatcher, 1956: 7, cité dans Wehr, ibid.: 53; j'ajoute les crochets).
11 "All verbs allow subject inversion with the narrow focus reading of the subject. When focus involves the whole clause (wide focus), only certain verbs allow inversion" (Pinto, id.: 120).
12 Pour un classement similaire en italien, voir Bernini (ibid.: 55) ou Wandruszka 1982, cité dans Bernini (ibid.: 57).
13 Ce sont les verbes qu'on retrouve dans la construction inaccusative du français, en particulier dans la complétive à sujet inversé au subjonctif (Marandin 2000).
On peut néanmoins avancer deux généralisations empiriques. Les verbes qui entrent dans l'inversion présentative sont faiblement agentifs ou non agentifs (d'où l'affinité avec la construction inaccusative) 14. D'autre part, on peut distinguer deux classes d'énoncés où apparaît cette inversion. La première se caractérise par une relation étroite entre le verbe et le premier argument (semantic solidarity selon un terme repris à Coseriu 1967, cité dans Bernini (ibid.: 56)) : la propriété dénotée par le verbe est stéréotypique du sujet. J'appellerai ce cas, par convention, énoncé à verbe stéréotypique (14) :
(14) I.: a. Suonavano le campane.
Les cloches sonnaient b. Abbaiavano i cani.
Les chiens aboyaient
La seconde met en jeu des verbes de mouvement décrivant une apparition/disparition dans un lieu. J'appellerai ce cas, par convention, énoncé à verbe d'apparition/disparition (15)15 :
(15) I.: E' entrato il marito.
E.: Llega el tren.
Le train arrive
L'analyse que je donnerai au §6 de l'inversion présentative reprendra cette distinction en deux classes d'énoncés ; j'unifierai leur analyse sur une base non lexicale.
1.3. L'ordre emphatique de l'espagnol
Contreras 1976 distingue deux types de placement postverbal du sujet en espagnol : l'inversion libre et l'ordre emphatique (je reprends ce terme à défaut d'un autre un peu moins marqué). L'ordre emphatique s'observe dans le cas où un dépendant du verbe est réalisé en position préverbale (position distincte d'une position de dislocation gauche) et porteur d'un accent. Pour Contreras, le constituant préverbal est focalisé ; pour Zubizarreta, il est focalisé ou emphatique (ibid.: 118)16. Le tour est illustré en (16) et (17) avec un constituant préverbal étroitement focalisé : un GN objet (eso mismo en (16)) et un GP (de la sala ) en (17)17 :
(16) Qu'as-tu fait ?
E. Eso MISMO hice yo. (= ex (10.9), C.: 90) cela même fis je
Trad.: J'ai fait la même chose
14 Dans la lignée d'Hetzron 1975, Lambrecht 1994 associe ce trait à une construction présentative (ibid.:
180). "There is an upper limit to the degree of agentivity a predicate can have to be exploitable as presentational and thus to be able to appear with presentational syntax or prosody" (ibid.: 181).
15 Certains énoncés sont mixtes ; le verbe d'apparition/disparition est spécifique d'un type de référent : (i) I.: Si alza il sole. Cala il vento.
Trad.: le soleil se lève, le vent tombe
16 Zubizarreta ne définit pas la notion d'emphase. Selon Contreras, cette construction est limitée à la phrase racine (ibid.: 89). Zubizarreta (ibid.) distingue deux marquages prosodiques distincts selon que le constituant focalisé est postverbal ou préverbal.
17 Cette construction est possible avec un sujet étroitement focalisé : (i) Qui a retiré ses éperons de la salle ?
E.: Don FERMíN sacó sus espalas de la sala (= ex (10.20), C.: 91)
(17) D'où est-ce que don Fermín a retiré ses éperons ?
E.: De la SALA sacó don Fermín sus espuelas. (= ex (10.12), C: 90) de la salle a retiré don Firmín ses éperons
Trad.: Don Fermín a retiré ses éperons de la salle
Lorsque le dépendant focalisé n'est pas le sujet, on observe que le sujet n'a pas de placement fixe dans le domaine postverbal (Contreras, id.: 90), ce qui constitue une propriété discriminant l'ordre emphatique et l'inversion libre. En (18.a) le sujet précède l'objet, il le suit en (18.b) :
(18) D'où est-ce que don Fermín a retiré ses éperons ?
E.: a. De la SALA sacó don Fermín sus espuelas. (= (17) ci-dessus) b. De la SALA sacó sus espuelas don Fermín. (= ex (10.12), C: 90) 1.4. Les inversions du français
Le français connaît deux cas d'inversion du sujet : l'inversion stylistique (terme forgé par Kayne 1973) et l'inversion élaborative. Elles se distinguent nettement au plan syntaxique. L'inversion stylistique n'est syntaxiquement légitime que dans les contextes d'extraction (interrogative qu, relative, coda de clivée, topicalisation de GP)18. Lorsque la contrainte de légitimation est vérifiée, l'inversion est attestée dans la phrase racine du français, à savoir les interrogatives directes (19.a) et les phrases avec topicalisation de GP (19.b/c) :
(19) a. A qui a parlé Paul ?
b. A Paul est revenu le premier prix.
c. Sur la place se dresse une cathédrale.
Bonami et al. 2001 montrent que le GN sujet présente toutes les propriétés du sujet préverbal dans cette construction. Ils montrent aussi que le sujet ne connaît pas de placement fixe dans le domaine postverbal ; de plus, on observe dans cette construction un cas unique (en français) de scrambling entre le sujet et les dépendants de l'infinitif complément. Dans (26), repris à Bonami & Godard 2001, le GN sujet le professeur de philosophie peut apparaître à l'extérieur du GV complément de vouloir (20.a) ou bien mêlé aux constituants de ce GV (20.b/c)19 :
18 Une autre contrainte pèse sur l'inversion stylistique : elle met en jeu le type du complément extrait et celui du ou des compléments canoniques réalisés dans la phrase (Korzen 1983). Je l'illustre sous (i) et (ii) ci-dessous. L'analyse de cette contrainte reste un problème ouvert (Korzen 1983 et 1992, Kayne 1986).
(i) a. le cadeau qu'a envoyé Jean à Marie b. * le jour où a écrit Jean à Marie (ii) a. la fille de qui s'est plaint Jean à Marie
b. * la fille à qui s'est plaint Jean à Marie
19 On notera que l'ordre emphatique de l'espagnol présente le même comportement : (i) El esbozo quiere recomendar el prof. de ling. a sus estudiantes para el examen
El esbozo quiere recomendar a sus estudiantes el prof. de ling. para el examen El esbozo quiere recomendar a sus estudiantes para el examen el prof. de ling.
Trad. Le professeur de linguistique veut recommander L'Esquisse à ses étudiants pour l'examen.
Costa 2000 signale le phénomène dans les interrogatives du portugais : (ii) a. A quem tinha o João estado a dizer que vai de férias ?
b. A quem tinha estado a dizer o João que vai de férias ? c. A quem tinha estado o João a dizer que vai de férias ? Trad. : A qui João a dit qu’il irait en vacance
(20) a. le livre que veut recommander à ses étudiants pour l'examen le professeur de philosophie
b. le livre que veut recommander à ses étudiants le professeur de philosophie pour l'examen
c. le livre que veut recommander le professeur de philosophie à ses étudiants pour l'examen
Le français connaît un autre type d'inversion que j'appelle inversion élaborative. Elle se rencontre dans la phrase matrice et dans la subordonnée. Elle se distingue d'un cas classique d'inversion de GN lourd en présentant une contrainte qui ne se réduit pas à la seule lourdeur phonologique ou à la complexité syntagmatique. J'illustre cette propriété en (21). Le GN lourd l'élève de troisième C qui a été surpris (…) hier soir ne légitime pas l'inversion en (21.a) à la différence des GN de (21.b/c). L'inversion élaborative n'est jamais appropriée avec un GN dénotant un particulier singulier ; elle met en jeu une contrainte de pluralité sémantique que je ne précise pas ici :
(21) a. ?? Passera devant le conseil de discipline l'élève de troisième C qui a été surpris en train de fumer un joint dans les toilettes de la cour hier soir.
b. Passeront devant le conseil de discipline les élèves suivants : Pierre Dupond, Marie Dubois et Paul Personne.
c. Passera devant le conseil de discipline tout élève de l'établissement au comportement incivil.
Les deux principales caractéristiques qui distinguent l'inversion élaborative de l'inversion stylistique sont les suivantes : elle ne connaît pas la contrainte de redondance fonctionnelle (22) et elle requiert le placement obligatoire du GN sujet sur la frontière droite de l'énoncé (23). Ce dernier trait rapproche l'inversion élaborative du français de l'inversion libre (cf. (5) ci-dessus) :
(22) a. * Le jour où rendront un devoir supplémentaire les élèves qui ont raté l'examen de chimie n'est pas arrivé.
b. Rendront un devoir les élèves qui ont raté l'examen de chimie.
(23) a. Iront en permanence tous les élèves de 3ème C qui ont raté le contrôle de physique.
b. * Iront tous les élèves de 3ème C qui ont raté le contrôle de physique en permanence.
2. Le placement du sujet et l'articulation fond-focus
L'hypothèse la plus couramment admise est que l'inversion est liée à l'articulation fond- focus de l'énoncé. Elle reçoit essentiellement deux formulations ; la première est reçue dans le courant Gouvernement et Liage (GB) ou Principes et paramètres (PP) :
(1) L'inversion est obligatoire quand le sujet est étroitement focalisé.
La seconde est partagée par les cadres pragmatiques (je l'exprime en empruntant la terminologie de Lambrecht 1994) :
(2) a. L'inversion est interdite dans une articulation à focalisation sur le prédicat (Predicate Focus).
b. L'inversion est possible dans une articulation à focalisation sur un argument (Argument Focus).
c. L'inversion est possible dans une articulation à focalisation sur la phrase (Sentence Focus).
Dans le cadre GB / PP, la généralisation (1) a pour domaine d’application l’inversion libre (cf. §.1.2.1) ; l’analyse informationnelle des autres cas d’inversion n'a pas fait l'objet d'une analyse systématique dans ce cadre. De manière générale, la généralisation (1) peut être vue comme un cas particulier de (2.b) en ce qu’elle distingue l’argument réalisé comme le sujet. Dans ce paragraphe, j’examine (1) et (2) pour elles-mêmes indépendamment du cadre théorique où elles sont acceptées.
Je maintiens dans ce paragraphe la définition commune des notions de fond et de focus : le constituant focus est le constituant qui apporte une information nouvelle, alors que le ou les constituants constitutifs du fond reprend ou reprennent une information dans le contexte (cette information est dite présupposée pragmatiquement)20. Deux questions se posent : la première porte sur la vérité des généralisations (1) et (2) et la seconde sur leur adéquation descriptive. A l’horizon se pose une question plus générale : est-ce que l’inversion est liée à l’articulation fond-focus, c’est-à-dire au partage du contenu de l’énoncé en contenu nouveau et contenu ancien, que l’on conçoive l’inversion comme un effet de ce partage ou bien comme sa marque ?
2.1. Inversion libre prototypique
La généralisation (1) est vérifiée dans les exemples prototypiques d'inversion libre dans les réponses à une question en qui :
(3) Qui a mangé la pomme ?
C.: Se l'ha menjat la Maria.
E.: Se la comió María.
I.: L'ha mangiata Maria.
P.: Comeu-a a Maria.
F.: * L'a mangé Marie Trad.: Marie l'a mangée
Dans (3.C, E, I, P), le constituant Marie contribue l’information nouvelle et reçoit la marque prosodique du focus : l’accent proéminent dans la phrase21. En (3.F), le constituant Marie contribue l'information nouvelle et reçoit la marque du focus spécifique du français : le ton de frontière (boundary tone) associé à l’assertion (L%) (Beyssade et al. 2002a, b). Il ne peut pourtant pas être postverbal : le français doit donc être exclu du champ d’application de (1). On admet que l’agrammaticalité de (3.F) a une étiologie syntaxique : l'inversion n'est pas légitimée dans la phrase racine canonique
20 Dans les approches dynamiques (Vallduví 1991 par exemple), le constituant focal contribue le contenu informatif de l’énoncé ou encore le contenu de la mise à jour (update) opérée par l’énoncé (déclaratif). Les définitions que je rappelle ici s’inscrivent dans l’approche “ atomiste ” de l’information (“ the segmentation view of information in which the information conveyed by a proposition is factored out and matched with individual sentence constituents ” (Lambrecht, 1994: 49)).
21 Les analyses dans le cadre GP / PP admettent que le catalan, l'espagnol, l'italien et le portugais connaissent une règle identique ou analogue à la règle prosodique de l’anglais connue sous le nom de
“ nuclear stress rule ” : le constituant le plus enchâssé ou le plus à droite dans la phrase reçoit l’accent proéminent. Elles admettent que le placement postverbal du sujet est lié à cette règle : le sujet postverbal peut recevoir cet accent de par sa position.
du français 22. L’explication doit être raffinée : l’inversion stylistique est agrammaticale alors que l’inversion élaborative est syntaxiquement licite et pragmatiquement appropriée dans une réponse à une question en qui avec focalisation étroite du GN sujet 23 :
(4) Qui a mangé des pommes ?
Ont mangé des pommes tous ceux qui ont pu en acheter.
La généralisation (1) étant vérifiée dans le contexte particulier de (3), on doit se demander si elle connaît des contre-exemples dans les langues où elle s’applique.
2.2. Inversion libre en portugais
Ambar (1988,1999) note le contraste entre (5) et (6) en portugais : le sujet doit être postverbal en (5), alors qu'il doit être préverbal en (6) bien que, dans les deux cas, la réponse soit une réponse appropriée à la question en qui :
(5) Quem comeu a tarte ? a. (A tarte) comeu a Joana .
b. * A Joana comeu (a tarte). (= ex 7, A: 27) Trad.: Joana a mangé le gâteau
(6) Quem comeu a tarte ?
a. * (A tarte) comeu a Joana (about the others I do not know).
b. A Joana comeu (about the others I do not know). (= ex 8, A.: 27)
Ambar 1999 décrit ce contraste à l'aide de la notion d'incomplétude : une réponse complète autorise le sujet postverbal, une réponse incomplète requiert un sujet préverbal. Elle analyse l'opposition entre complétude et incomplétude en termes de focus exhaustif vs non exhaustif (ibid.: 27) : la réponse spécifie ou non l'ensemble complet des particuliers vérifiant le prédicat de la phrase. Dans cette analyse, la réponse à sujet postverbal en portugais aurait une interprétation analogue à celle que l’on associe aux phrases clivées standards (de l'anglais ou du portugais selon Costa (1998:
240)). Si l'analyse est correcte, nous serions face à un trait particulier du portugais et l'on pourrait sauver la généralisation (1) en posant que l'inversion libre en portugais est déclenchée par la focalisation étroite du sujet, mais qu'elle n'est appropriée que dans le cas d'un focus exhaustif (focus identificationnel dans Kiss 1998).
Deux indices conduisent à douter de l’analyse de Ambar. Tout d’abord, elle ne passe pas un des tests reçus pour identifier le focus exhaustif : le test de Farkas (cité dans Kiss, 1998: 251). Selon ce test, un énoncé négatif introduisant une nouvelle instanciation du focus est naturel à la suite d’un énoncé contenant un focus exhaustif, il ne l'est pas à la suite d’un énoncé contenant un focus non exhaustif. En effet, la négation enchaînant et contredisant l'implication d'exhaustivité ne peut pas être interprétée si l'énoncé ne déclenche pas cette implication. C’est par exemple le cas en
22 Cette étiologie peut être corrélée à la différence de marquage prosodique du focus : le placement du ton de frontière illocutoire n’est pas fixe en français.
23 Le GN sujet dans cette configuration n'est pas prosodiquement détaché de la phrase intonative : l'intonème terminal assertif (qui est la marque du domaine focal en français) est réalisé sur la frontière droite du GN ou bien sur sa tête (dans ce cas, les expansions droite sont réalisés prosodiquement comme une énumération). L'inversion élaborative ne présente donc pas les propriétés de la dislocation droite (que le français connaît par ailleurs : Ils sont venus hier, les enfants). Je remercie Elizabeth Delais-Roussarie pour son aide dans l'analyse intonative de ce type d'inversion.
(7) qui met en jeu un constituant syntaxiquement topicalisé en l'anglais, cette construction est associée (en anglais) à une lecture exhaustive :
(7) A: A HAT, Mary picked for herself.
B: # No, she picked for herself a coat, too.
Or, l’enchaînement de Não, o Pedro também (non, Pedro aussi) est aussi naturel en (8.a) qu’en (8.b) :
(8) Quem comeu a tarte ? a. A. Comeu a Joana.
B. Não, o Pedro também.
b. A. A Joana comeu.
B. Não, o Pedro também.
Ensuite, Costa (1998: 237 et sq) montre que la position postverbale où peut se réaliser tout constituant étroitement focalisé n’est pas associée à la lecture exhaustive ; Costa le montre pour le constituant objet. Or, on ne voit pas comment le statut fonctionnel pourrait interférer en requérant une lecture exhaustive pour le GN sujet sans le faire également pour le GN objet.
Si le recours à la notion de focus exhaustif ne permet pas d’analyser le contraste entre (5) et (6), il faut se demander si un autre facteur que la focalisation étroite intervient dans l’appropriation de l’inversion en portugais. Je généralise l’observation afin de mettre ce contraste en perspective.
2.3. Placement du sujet dans une réponse incomplète
J'introduis une donnée qui, à ma connaissance, n'a jamais été discutée dans la littérature : le placement du sujet dans une réponse incomplète à une question en qui. En (9), le locuteur donne une réponse partielle : la question porte sur la personne qui a repeint la table et la réponse apporte une information sur la personne qui l'a poncée, le ponçage représentant une partie du procès global de peinture :
(9) Qui a repeint la table ? C.: La Maria l'ha esmerilat.
E.: María la preparó.
I.: Maria l'ha levigato.
P.: A Maria lixou-a.
Trad.: Marie l'a poncée.
Aucun informateur dans les langues considérées n'hésite en donnant une réponse à sujet préverbal et tous jugent qu’une réponse avec un sujet postverbal serait inappropriée ; cette donnée a été maintes fois vérifiée en faisant varier les contextes.
Tentons dans un premier temps de sauver la généralisation (1). Il est possible de dire que les réponses en (9) sont des réponses à focalisation large (Sentence Focus dans la terminologie de Lambrecht). En effet, les constituants de (9), correspondant à Marie et à poncer la table, fournissent des informations nouvelles (relativement au contexte).
Admettons cette analyse : les réponses en (9) tombent dès lors sous la généralisation (2.c).
La généralisation (2.c) établit que l’inversion est possible dans une phrase à focalisation large Or, le point ici est que le sujet doit être préverbal en (9), aussi sûrement qu'il doit être préverbal en (3). Sur ce fait, la généralisation (2.c) n’apporte aucun élément d’explication. En particulier, elle ne permet pas de capter la ressemblance entre les réponses de (9) et la réponse en (6) : dans les deux cas, il s’agit de réponses incomplètes. En effet, si on peut analyser les réponses de (9) comme des énoncés à focalisation large, on ne peut pas adopter la même analyse pour la réponse a Joana comeu en (6) : la propriété comeu a tarte est reprise au contexte (elle n'est pas nouvelle).
Nous sommes donc face à deux problèmes : on ne peut pas décrire le placement préverbal obligatoire du sujet dans une réponse incomplète à une question en qui (9) et l’on ne peut pas dégager une analyse commune pour les réponses en (6) et (9). En particulier, on ne peut pas apprécier ce que recouvre le sentiment de réponse incomplète dont font état les informateurs. Par ailleurs, le caractère trop général de la généralisation (2.c) apparaît nettement : elle établit une condition générale d'appropriation, mais elle ne permet pas de spécifier les conditions précises du placement préverbal ou postverbal.
2.4. Placement du sujet dans une phrase à focalisation sur un argument
Selon la généralisation (2.b), la focalisation étroite d'un argument autorise le placement postverbal du sujet. L’illustration prototypique de cette généralisation nous est fournie par l'ordre emphatique de l'espagnol ; je reprends une des illustrations de Contreras introduite au §1.3 :
(10) D'où est-ce que don Fermín a retiré ses éperons ?
E.: De la SALA sacó don Fermín sus espuelas (= ex (10.12), C: 90) don Fermín a retiré ses éperons de la salle
Mais, la généralisation (2.b) présente le même défaut que (2.c) : elle ne spécifie pas la condition précise de l'inversion. Or il y a clairement des contextes où l'inversion n'est pas appropriée. C’est ce que montre le contraste entre (11) et (12). En (11), le sujet peut être postverbal, alors qu’il doit être préverbal en (12) (cf. le contraste entre (12.a) et (12.b)) :
(11) E.: ¿ A quién le dió su carro María ? A qui Marie a-t-elle donné sa voiture ? A PABLO se lo dió (la probrecita) Elle / la pauvre l'a donnée à Pablo (12) E.: ¿ A quién le dió su carro María ?
a. ?? A Pablo se lo presto (la pobrecita).
b. (La pobrecita) se lo prestó a Pablo.
Elle / la pauvre l'a prêtée à Pablo
La réponse en (12) ressemble aux réponses de (9) : elle ne reprend pas le verbe de la question (donner vs prêter). On pourrait tenter le même sauvetage que pour (9) en disant que la réponse en (11) est un énoncé à focalisation étroite sur un argument a Pablo et que la réponse en (12) est une phrase à focalisation large, puisque les constituants a Pablo et se lo presto fournissent une information nouvelle. Ce n'est pas incorrect, mais que gagne-t-on en proposant cette analyse ? Elle fait tomber (12) sous le
coup de la généralisation (2.c). Or, (2.c) ne permet pas d’expliquer pourquoi le sujet doit être préverbal en (12). Par ailleurs, en se focalisant sur l’articulation fond-focus, on risque de laisser de côté un point commun entre les réponses en (12) et (9) : dans les deux cas, le verbe dans la réponse est différent du verbe dans la question. On notera que si (12) ressemble à (9) sous le chef de la non-identité des verbes, (12) ne ressemble pas à (6) : en effet, (12) ne déclenche pas d’effet d’incomplétude.
Pour résumer, la généralisation (1) rencontre des contre-exemples que le recours aux généralisations (2) ne permettent pas d’éclairer. Par ailleurs, on a mis à jour deux phénomènes qui pourraient intervenir dans l’appropriation de l’inversion : le fait d’être une réponse incomplète et le fait pour une réponse d’introduire un verbe distinct de celui de la question. Ces deux phénomènes, à première vue, ne se recoupent pas ; il faut donc les analyser plus en détail. Qu’est-ce qui se cache derrière l’effet d’incomplétude et la modification de la question par la réponse ? Cela renvoie-t-il à un phénomène commun ? Peut-on trouver un facteur commun qui permettrait d’analyser ensemble (par une même généralisation) le placement postverbal obligatoire en (3) et le placement préverbal obligatoire en (6), (9) et (12) ?
2.5. Critique du socle empirique de la généralisation (1)
Il faut revenir sur la généralisation (1) et se demander si (3), qui constitue la principale (voire la seule) donnée qui la valide, est suffisamment analysée. En effet, il n’est pas sûr du tout que la focalisation du sujet soit seule en jeu dans l’appropriation de l’inversion, puisqu’on vient de voir que d’autres facteurs que la focalisation pouvaient intervenir dans le placement préverbal obligatoire.
Reprenons un cas prototypique où s'observe l'inversion libre : (13) a. ¿ Quién comió la manzana?
b. Ha comido la manzana María.
Cet échange conversationnel est tout à fait particulier. Tous les informateurs s'accordent pour reconnaître que l'échange (13) est peu naturel et que la réponse attendue dans un contexte ordinaire est une réponse elliptique :
(14) a. ¿ Quién comió la manzana?
b. María.
L'observation pragmatique est importante, mais elle ne doit pas occulter un trait crucial de l'échange (13) : la propriété ha comido la manzana est reprise au contexte (ce qui permet l'ellipse en (14)). Or, précisément, c'est dans les contextes où la propriété n’est pas reprise à la question, que l’on observe le placement préverbal obligatoire. C’est le cas en (9) et (12). Une hypothèse se présente donc : c’est le statut informationnel de la propriété dénotée par le verbe (le GV) qui est mis en jeu dans l’appropriation de l’inversion et non pas le statut du GN sujet. Mais, du coup, le contraste portugais (5)-(6) demeure mystérieux. Je reprendrai l’analyse des données que je viens d’introduire au §5 après avoir montré au §3 qu'on ne peut en rendre compte à l'aide de la notion de topique.
2.6. L'inversion dans les subordonnées
Les analyses que je viens de présenter conduisent à disqualifier l’articulation fond-focus dans l’analyse de l’appropriation pragmatique de l’inversion : (a) la focalisation étroite
du sujet ne suffit pas pour rendre appropriée l'inversion (même dans l'inversion libre) et (b) les généralisations (2) restent muettes face aux contextes où s'observe le caractère obligatoire du placement préverbal. Je présente un dernier argument général qui soutient cette conclusion.
2.6.1. L’inversion dans les subordonnées
L’inversion s’observe dans les phrases subordonnées dans les cinq langues considérées.
J’illustre brièvement ce fait. L'inversion est grammaticale dans la relative restrictive dans les cinq langues considérées :
(15) E.: La manzana que le dió Pablo está sobre la mesa.
I.: La mela che gli ha dato Paolo é sulla tavola.
C.: La poma que li ha donat en Pau és sobre la taula P.: A maçã que lhe deu o Pedro está em cima da mesa F.: La pomme que lui a donné Paul est sur la table.
Elle est également grammaticale dans la subordonnée temporelle dans les cinq langues.
En (16), il s’agit d’une inversion avec un verbe à construction transitive et en (17) d'une inversion avec un verbe à construction inaccusative 24 :
(16) E.: despues de que comieran su pastel los ninos, I.: [un gâteau] dopo che l'ebbero mangiato i bambini, C.: després que van haver menjat el pastís els nens, P.: depois de terem as crianças comido o bolo, F.: [un gâteau] après que l'eurent mangé les enfants, (17) E.: cuando salga el sol,
I.: non appena si alza il sole, C.: quan surt el sol,
P.: assim que se levante o sol, F.: dès que se lève le soleil,
Enfin, on observe que l'inversion est grammaticale dans la coda d'une clivée dans les cinq langues 25 :
(18) E.: Son granadas lo que lanzan los polícias contra los manifestantes.
24 On notera les contrastes suivants en français et en italien : (i) I.: i) [un gâteau] dopo che l'ebbero mangiato i bambini, ...
ii) * dopo che ebbero mangiato il dolce i bambini, ...
F.: i) [un gâteau] après que l'eurent mangé les enfants, ...
ii) * après qu'eurent mangé le gâteau les enfants, ...
On peut se demander si l'italien dans ce contexte connaît comme le français une contrainte de redondance fonctionnelle ou bien si on a affaire à la même contrainte que dans l'inversion libre (cf. §1-7). L'inversion élaborative est également grammaticale dans ce contexte en français :
(ii) Après qu'eurent prononcé un discours les corps constitués, les ambassadeurs et les églises, le président prit la parole.
25 Le français n'y connaît que l'inversion stylistique (cf. la faible acceptabilité de (36.F.ii)) : (i) F.: i) C'est à deux heures qu'arriva Paul.
ii) ?? C'est à deux heures qu'en arrivèrent deux.
E.: Fue a las dos cuando llegaron los dos.
C.: Es a les 2 que n'arribaran dos.
I.: E' alle due che ne arrivarono due.
P.: Foi ás duas (horas) que chegaram dois.
I.: Sono granate quelle che lanciano i poliziotti contro i manifestanti.
C.: Són granades el que llancen els policies contra els manifestants.
P.: São granadas que lançam os policias contra os mnifestantes.
F.: Ce sont des grenades que lancent les policiers contre les manifestants.
2.6.2. L'inversion dans la subordonnée : un problème distinct ?
Si la généralisation (1) est limitée à l'inversion libre et donc à la phrase racine, les généralisations (2), théoriquement, s'appliquent à toutes les phrases. Si on reprend les analyses courantes, les phrases en (15)-(18) contribuent un contenu qui alimente le fond de l’énoncé. Elles échappent donc toutes à (2) 26. La question se pose donc de savoir si l’inversion constitue un phénomène distinct selon qu’elle s’observe dans la phrase racine ou bien dans la phrase subordonnée. Or, on constate que l’inversion n’est pas toujours appropriée dans la subordonnée. Je prends un seul exemple que j'analyserai au
§5.4.2 ; il concerne la relative restrictive en français. En (19), l’inversion est appropriée (voire préférée) dans la relative, elle ne l’est pas dans la relative en (20) :
(19) Que sont devenus les étudiants dont Bernard s'est occupé ?
a. Les étudiants dont s'est occupé Bernard ont tous brillamment réussi.
b. Les étudiants dont Bernard s'est occupé ont tous brillamment réussi.
(20) Que sont devenus les étudiants dont Bernard s'est occupé ?
a. Les étudiants que Bernard a entraînés ont tous réussi aux Olympiades universitaires, ceux de Jean-Marie ont repris un cursus normal.
b. # Les étudiants qu'a entraîné Bernard ont tous réussi aux Olympiades universitaires, ceux de Jean-Marie ont repris un cursus normal.
On observe les mêmes facteurs que ceux qu’on a isolés dans l’analyse de (6), (9) et (12). En (19), la réponse est complète et la relative dans la réponse présente le même verbe que celui qui apparaît dans la relative de la question. Par contre, en (20), la réponse est partielle et la relative dans la réponse présente un verbe différent de celui qui apparaît dans la relative de la question.
L’hypothèse que l’inversion puisse être soumise aux mêmes conditions d’appropriation dans la phrase racine et dans la subordonnée doit donc être considérée. Bien que cela soit l'objet de controverses, j’admettrai que l'articulation fond-focus concerne le contenu de la phrase entière. Autrement dit, les phrases subordonnées ne sont pas associées à une articulation fond-focus autonome (en un mot, l'articulation fond-focus n'est pas récursive). Si tel est le cas et si le facteur impliqué dans l'appropriation de l'inversion est identique dans la phrase racine et dans la subordonnée, alors ce facteur ne peut pas être l'articulation fond-focus elle-même ou bien un aspect de l'articulation fond-focus.
2.7. Synthèse
Les généralisations qui lient le placement préverbal ou postverbal du sujet à l'articulation fond-focus connaissent des contre-exemples. De plus, l'articulation fond-
26 Lambrecht 1994 rencontre le même problème dans son analyse des ressemblances dans l’intonation des phrases matrices et des circonstancielles temporelles en anglais (ibid. : 126). Lambrecht & Michaelis 1998 aboutissent à la conclusion suivante : “ the pragmatic relations between predicates and their arguments can be mentally construed independently of the information status of the proposition as [pragmatically] presupposed or asserted ” (ibid.: p. 24 ; j’ajoute la précision entre crochets). Autrement dit, le statut informationnel des facteurs pertinents pour l’intonation doit être analysé indépendamment de l’articulation fond-focus. C’est à la même conclusion que l’on aboutit ici dans l’analyse de l’ordre des constituants.
focus elle-même ne semble pas la bonne notion pour dégager une analyse générale de l'inversion. Par contre, on a isolé deux facteurs liés au caractère obligatoire du placement préverbal (le fait d'apparaître dans une réponse incomplète, le fait que le prédicat dans une réponse ne soit pas identique à celui de la question) et un facteur lié au caractère fortement préféré du placement postverbal (le fait que le prédicat dans la réponse soit identique à celui de la question). Avant de passer à leur analyse, je reprends l'autre grande généralisation proposée dans les études consacrées à l'inversion, celle qui met en jeu la notion de topique. L'examen de cette généralisation permettra de plus de faire apparaître que l’on doit envisager deux conditions d'appropriation de l'inversion.
3. Le placement du sujet et la notion de topique
Les analyses de toute obédience montrent un consensus remarquable à propos de la généralisation (1), malgré l’ambiguïté foncière qui s’attache à la notion de topique : (1) Un GN sujet topique doit être préverbal.
La généralisation (1) peut être illustrée dans un contexte comme (2). En (2), le constituant Marie est nécessairement préverbal :
(2) Q: Et Marie, tu as des nouvelles ? E.: Maria llegó esta mañana.
I.: Maria è arrivata questa mattina P.: A Maria chegou esta manhã Trad.: Marie est arrivée ce matin
Le catalan doit être exclu du champ d’application de (1). En effet, le constituant la Maria ne peut pas être un sujet préverbal dans ce contexte (cf. (3) ci-dessous) ; je renvoie aux analyses de Vallduví (entre autres, Vallduví 1991) qui montre que les constituants remplissant le rôle de "link" ne peuvent être réalisés en catalan qu’à l’extérieur du noyau phrastique dans une position de dislocation 27 :
(3) Et Marie, tu as des nouvelles ?
C.: a. * La Maria arribat aquest matí.
b. ? La Maria, ha arribat aquest matí c. Ha arribat aquest matí, la Maria
Plusieurs questions se posent à propos de la généralisation (1). Tout d’abord, permet- elle d’éclairer les cas de placement préverbal obligatoire que nous avons recensés au paragraphe précédent (dans les langues où elle s’applique) ? Ensuite, quelle est sa pertinence ? La notion de topique intervient-elle en tant que telle dans le placement du sujet ? Afin de répondre de façon précise, je commence par réduire l’ambiguïté de la généralisation (1) en analysant la notion de topique.
3.1. La notion de topique
Le contenu essentiel de la notion de topique est la relation ‘à propos de’ (aboutness).
Cette relation peut être établie entre un discours et un référent de discours (topique de discours) ou bien entre un prédicat et un argument dans le cadre de la phrase (topique
27 La notion de link dans le système de Vallduví est ambiguë : elle recouvre la plupart du temps celle de topique.
de phrase). L'ambiguïté de (1) découle de cette double possibilité. En effet, ces deux statuts ne se recouvrent pas toujours comme en (2). Par exemple, en (4), le discours est à propos de Marie et la prédication porte sur Paul :
(4) À propos de Marie, Paul est malade. [Elle est en souci.]
On distinguera donc le topique de discours dont je maintiens dans ce paragraphe la définition usuelle, l’individu à propos duquel se tient le discours, et le topique de phrase que j’assimile à celle de sujet catégorique28. Par ailleurs, toutes les approches admettent qu’une corrélation forte associe les topiques de discours et les sujets catégoriques aux GN associés à un référent de discours actif (ou ancien dans le discours dans la terminologie de Prince 1981). On peut donc analyser le contenu de (1) avec les trois propositions en (5) ci-dessous :
(5) a. Un sujet catégorique est nécessairement préverbal.
b. Un sujet représentant le topique de discours est nécessairement préverbal.
c. Un GN sujet associé à un référent de discours actif est préférentiellement préverbal.
Notons que (5.c) est également présent dans la littérature (essentiellement pragmatique) sous la forme de sa converse :
(6) Un GN sujet associé à un référent de discours inactif est préférentiellement postverbal.
3.2. Topique et placement préverbal
Toutes les analyses qui admettent (1) admettent également que le statut de topique et celui de focus sont incompatibles : un constituant topique appartient nécessairement au fond. On ne peut donc pas recourir à (1) pour expliquer le placement préverbal du sujet dans (§2-6) et (§2-9). Pour tenter de sauver (1), admettons les propositions de (5) qui, elles, peuvent être conçues indépendamment de l'articulation fond-focus.
Reprenons le contraste du portugais que je répète ci-dessous sous forme condensée : (7) Quem comeu a tarte?
a. (A tarte) comeu a Joana.
b. A Joana comeu (about the others I do not know).
Il n'y a pas de sens intuitif à soutenir que a Joana soit un sujet catégorique en (7.b) et non en (7.a) 29. Par ailleurs, s'il y a un topique de discours dans l'échange (au sens maintenu dans ce paragraphe), c'est le référent désigné par a tarte ; donc on ne peut pas rapporter la variation en (7) à une différence de statut thématique du référent désigné par a Joana. Enfin, on sait que la focalisation est indifférente au statut d'activation des RD dans le discours et, de toute façon, il est identique dans les deux réponses. Donc, (5.c) et (6) ne sont d’aucun recours pour expliquer le contraste. Le même commentaire
28 Je préciserai le contraste entre jugement thétique et catégorique au §6.1.2 plus bas.
29 La négation n'est pas acceptable dans les énoncés à lecture thétique (Horn 1989) ; de fait, elle n'est acceptable que dans les énoncés à verbe stéréotypique. Si l'énoncé à sujet postverbal exprimait une proposition thétique, on s'attendrait à ce qu'une réponse négative soit malformée, ce qui n'est pas le cas : (i) Quem é que não comeu ontem à noite ?
Não comeram o Pedro e a Maria.
s'applique aux deux autres cas isolés au paragraphe précédent (§2-9) et (§2-12). On doit donc conclure que les généralisations (5) ne sont d'aucun secours pour rendre compte du placement préverbal obligatoire observé au paragraphe précédent. De plus, il faut admettre qu'un sujet catégorique puisse être postverbal, ce qui remet en cause la généralisation implicite dans nombre d'analyses selon lesquelles un sujet préverbal n'est pas nécessairement catégorique, mais qu'un sujet catégorique est nécessairement préverbal 30.
3.3. Placement préverbal dans un énoncé à focalisation large
J'ai admis en introduction à ce paragraphe que le placement préverbal de Marie en (2) est dû à son statut de topique. Cette analyse est contestable au regard de l'observation générale des énoncés à focalisation large dans le contexte d'une question qu'est-ce qui se passe ?
3.3.1. Placement dans un énoncé à focalisation large
De façon massive, les énoncés à focalisation large sont des énoncés où l'inversion n'est pas appropriée. J'illustre ce point avec les réponses (9) à la question (8.b) dans le contexte décrit en (8.a) :
(8) a. La question est posée au téléphone par un journaliste qui regarde une télévision à une personne qui se trouve sur les lieux d'une manifestation.
b. Que se passe-t-il en bas de la rue ? (9) C.: Els estudiants s'apropen a la cruïlla.
E.: Los estudiantes están avanzando hacia el cruce.
I.: Gli studenti si muovono verso l'incrocio.
P: Os estudantes estão-se aproximando do cruzamento.
Trad.: Les étudiants s'avancent vers le carrefour.
Les réponses en (9) sont présentées par les informateurs comme les seules possibles dans ce contexte : les GN sujet ne représentent pas un topique de discours, ils ne sont pas actifs (le fait qu'ils ne puissent pas être pronominalisés en est l'indice). De plus, on peut considérer que les énoncés en (9) expriment une proposition thétique.
On doit donc conclure qu'il existe des cas où un sujet doit être préverbal bien qu'il ne soit pas un topique au sens de la généralisation (1) ou bien qu'il ne présente aucune des caractéristiques d'un topique au sens de l'analyse synthétisée en (5). A ce stade de l'analyse, rien n'empêche de penser que Marie est préverbal en (2) pour les mêmes raisons que les étudiants en (9). Un trait a émergé dans les analyses présentées au paragraphe précédent (cf. §2.5) : l'inversion s’observe dans une réponse lorsqu’elle reprend le prédicat de la question. Ce n'est évidemment jamais le cas dans une réponse à
30 Cette conclusion s'oppose à la généralisation (§2-2.a) : “ l'inversion est interdite dans une articulation à focalisation du prédicat (Predicate Focus) ”. Dans l'approche de Lambrecht, la notion de focalisation du prédicat et celle de proposition catégorique se recouvrent. Toujours dans le même cadre, la réponse (7.b) est analysable soit comme un énoncé à focalisation sur un argument ou à focalisation sur la phrase : dans les deux cas, la proposition est catégorique. Le français offre, par ailleurs, un contre-exemple très net à la généralisation (§2-2.a) : les énoncés (i) expriment une proposition catégorique, or ils présentent un sujet postverbal (inversion élaborative) :
(i) a. Ne sont pas considérés comme pièce d'identité les papiers suivants : les quittances de loyer et les bulletins de salaire.
b. Est sujet tout acte distinct et accessoire qui, dans l'intention de celui qui parle, soutient l'énoncé principal (Séchehaye, cité dans Le Bidois, 1950: 26).
une question "ouverte" de type qu'est-ce qui se passe ? On peut donc rapprocher le placement préverbal obligatoire en (9) avec ceux qu'on a observés au §2.
3.3.2. L'inversion présentative dans une réponse à focalisation large
On est donc conduit à s'interroger à nouveau sur la pertinence de la généralisation (§2- 2.c) que je répète : “ l'inversion est possible dans une articulation à focalisation sur la phrase ”. Il faut examiner de près les cas de placement postverbal dans une réponse à une question appelant une focalisation large dans la réponse. Considérons (10) qui reprend le même contexte que (3) :
(10) Et Marie, tu as des nouvelles?
C.: i) El seu marit s'ha mort aquest matí.
ii) Aquest matí ha mort el seu marit E.: i) Su marido murió hoy en la mañana.
ii) Hoy en la mañana murió su marido.
I.: i) Suo marito è morto questa mattina.
ii) E' morto suo marito questa mattina.
P.: Morreu-lhe o marido esta manhã.
Trad.: Son mari est mort ce matin.
On s'attend au placement préverbal du sujet comme en (9), ce qu'on observe dans les réponses (i). Mais, on observe une variation : le GN peut être postverbal, ce qu'illustrent les réponses en (ii). Or, ici, une observation, qu'une généralisation comme (§2-2.c) ne permet d'effectuer puisqu'elle ne prend en compte que le statut informationnel dans l’articulation fond-focus, est cruciale : les énoncés à inversion en (10) présentent l'inversion présentative. Les équivalents de mourir sont typiquement des verbes présentatifs dans les langues considérées. Autrement dit, l'inversion présentative est certes appropriée dans un énoncé à focalisation large, mais cela ne signifie pas que l'inversion en général le soit.
Si on admet de dissocier l'inversion présentative des autres cas d'inversion, ce qui est soutenu par le fait qu'elle appelle de toute façon une condition d'appropriation spécifique liée au choix du verbe, toutes les observations effectuées tant au §2 que dans ce paragraphe conduisent à la généralisation descriptive suivante :
(11) L'inversion est inappropriée si la propriété dénotée par le verbe ou le groupe verbal dans la phrase contribue une information nouvelle dans le discours.
La généralisation (11) s'applique quel que soit le statut du GN sujet, qu'il soit topique de discours ou pas, catégorique ou pas, actif ou pas. Au regard de (11), les généralisations (1) et (5) sont donc sans objet. Bien sûr, la question de l'appropriation de l'inversion présentative dans ce contexte est un problème en soi qui échappe pour le moment à la généralisation ; j'en suspends l'analyse jusqu'au §6. On doit bien mesurer le sens de la généralisation (11). Elle n’est pas équivalente à (12) :
(12) L'inversion est inappropriée dans un énoncé à focalisation large (focalisation sur la phrase).
En effet, (11) peut s’appliquer dans la phrase subordonnée, dont on admet qu’elle n’est pas associée à une articulation fond-focus autonome. De plus, la pertinence de (12)
dépend de l'analyse informationnelle des énoncés cruciaux présentés au §2. Reprenons un seul cas pour l'explicitation :
(13) [Qui a repeint la table ?]
E.: María la preparó.
J'ai laissé en suspens l'analyse de l'articulation fond-focus d'un énoncé comme (13) en admettant qu'elle pouvait être de type focalisation sur la phrase, mais je n'ai pas récusé l'analyse selon laquelle elle pouvait être de type focalisation étroite sur le sujet. De fait, le problème ne pourrait être tranché que par une analyse de l'intonation de (13). Si (13) manifeste ce que Contreras appelle l'ordre emphatique (cf. §1.3), María recevant une accentuation forte, il faudrait bien admettre que cet énoncé est à focalisation étroite. Le placement préverbal du sujet en (13) serait donc bien indépendant de l’articulation fond-focus.
3.4. Inversion et statut du référent de discours
On a montré que (5.a) rencontre des contre-exemples. Je laisse ici de côté (5.b) car je ne reprendrai pas la notion de topique de discours telle qu’elle a été définie dans ce paragraphe. Considérons un peu plus en détail (5.c). Les analyses pragmatiques attachent un grand prix au statut discursif des référents de discours (RD dorénavant).
J'ai repris l'essentiel des généralisations descriptives en (5.c) et (6) que je répète sous (14) ci-dessous :
(14) a. Un GN sujet associé à un référent de discours actif est préférentiellement préverbal.
b. Un GN sujet associé à un référent de discours inactif est préférentiellement postverbal.
Le soubassement empirique essentiel de (14) semble être l'existence des tours clivés (par exemple : il y a des GN qui /que, etc.). Je l'illustre par la donnée (15) produite dans le contexte (8) (le contexte des réponses à focalisation large) 31 :
(15) E.: Unos jóvenes están quemando un coche.
I.: i) Dei (/ alcuni) ragazzi stanno bruciando una macchina ii) Ci son dei ragazzi che stanno bruciando una macchina.
C.: i) Uns joves estan cremant un cotxe ii) Hi ha uns joves que cremen un cotxe.
P.: i) Estan uns jovens a queimar um carro.
ii) Há uns jovens a queimar um carro.
La question est de savoir si le statut du RD est un facteur qui peut intervenir dans l'inversion. En (15), la condition pour l'inversion n'est pas remplie (cf. (11) ci-dessus).
Le choix ne s'opère donc pas entre un énoncé à inversion et un énoncé clivé, mais entre un énoncé à sujet préverbal et un énoncé clivé. Si on peut admettre que, dans l'usage, les sujets préverbaux sont préférentiellement des GN associés à des RD actifs (et préalablement identifiés), il n'en découle pas que le statut du RD soit un facteur
31 On observe la même variation en français (i). Je suspends l'analyse de l'espagnol.
(i) F.: i) Des jeunes brûlent une voiture.
ii) Il y a des jeunes qui brûlent une voiture.