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L A MORALITE DES A UTRES

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Academic year: 2021

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Unité de Psychologie Sociale

L A MORALITE DES A UTRES

Déterminants symboliques et matériels du jugement moral et des attitudes dans le conflit

intergroupe

Dissertation préparée sous la direction de Monsieur le Professeur L. Licata en vue de l'obtention du titre de Docteur en Sciences Psychologiques

Aurélie Mercy

Octobre 2012

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Je tiens à remercier le Professeur Laurent Licata, pour son accompagnement tout au long de ce doctorat. Je te remercie pour le temps et l’attention que tu as accordés à mes travaux, pour ta confiance, et pour avoir partagé avec moi ta vision de notre discipline et de ses enjeux.

Je remercie les membres du jury, les Professeurs Stephen D. Reicher, Bernard Rimé, Ariane Bazan, et Olivier Klein pour accorder leur temps et leur attention à mes travaux.

Je tiens également à exprimer ma gratitude envers le professeur Olivier Klein.

Les discussions que j’ai pu avoir avec toi au long de ces années ont considérablement influencé mon travail, et je t’en remercie.

Un grand merci au Professeur Olivier Luminet pour son aide inestimable tout au long de mon parcours doctoral.

Merci également aux chercheurs de l’Unité de Psychologie sociale, ainsi qu’au professeur Assaad Azzi, pour m’avoir accueillie chaleureusement. Grâce à vous, ce lieu n’aura pas été uniquement celui de mon épanouissement intellectuel, mais bien plus…

Un tout grand merci à Madame Luce Vercammen. Sans ton aide et ta complicité, je n’aurais pu mener mes recherches à bien.

Je remercie les Professeurs Batja Mesquita, Bernard Rimé, Norbert Vanbeselaere, ainsi qu’encore une fois, les Professeurs Laurent Licata et Olivier Klein pour notre collaboration dans le cadre des études sur le conflit linguistique belge.

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mes recherches : Patricia Melotte, Laura De Guissmé, Alice Delmée, Virginie Marmier et Adrienne Everard de Harzir.

Ma gratitude va également au soutien de diverses institutions. En premier lieu, je remercie le Fonds d'Encouragement à la Recherche de l'Université libre de Bruxelles, pour la bourse (Mini-arc n°EE0234000008) qui m’a été accordée pour la réalisation de ma thèse. Je tiens également à exprimer ma reconnaissance au Bureau des Relations Internationales et de la Coopération, qui a accepté de financer mon séjour au Canada, à l’Université de Waterloo.

Merci aux 4508 participants ayant participé à mes diverses études ! Un énorme merci à ceux qui ont été présents tout au long de cette thèse : Jean-Philippe, Thierry, David, Gregory, Thomas, Sophia, Coraline, Emilie, Sabrina, Céline, Grégory, Florent, Benjamin, Gaspard, Loïc, Mathieu, Amélie et tous ceux que j’oublie peut-être, ainsi qu’à ma sœur, Aline. Merci pour votre soutien et vos encouragements, ainsi que votre capacité à me faire sortir le nez de ma thèse…

Merci à mes parents, pour m’avoir initiée dès le berceau à la psychologie sociale ! Pour finir, merci à Yannick. Je ne pourrais exprimer ma gratitude envers toi à travers quelques lignes. Merci pour ton amour, ta patience et ton soutien inconditionnels.

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"Il n’y a pas de phénomènes moraux, rien qu’une interprétation morale des phénomènes."

Friedrich Nietzsche

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PARTIE I : PERSPECTIVES THEORIQUES ... 19

Introduction : le conflit intergroupe, enjeux et conséquences attitudinales ... 21

1.Les notions de groupe et de nation ... 21

2.Le conflit intergroupe ... 24

2.1. Dimension matérielle du conflit : la Théorie des Conflits Réels ... 24

2.2. Dimension symbolique du conflit : la Théorie de l’Identité Sociale ... 28

3.Les attitudes intergroupes dans un contexte conflictuel... 32

Le conflit : enjeux moraux ... 35

1.Le concept de moralité... 35

2.Le concept de moralité en psychologie sociale ... 37

2.1. Les notions morales : Normes, Valeurs et Domaines moraux ... 38

2.2. Le développement du raisonnement moral ... 47

Les enjeux moraux du conflit intergroupe ... 51

1.Moralité et composante matérielle du conflit : être juste ... 51

1.1. Moralité et principes de justice ... 51

2.Moralité et composante symbolique du conflit : être bon ... 55

3.Versant cognitif de l’identité sociale: la Théorie de l’Autocatégorisation ... 56

3.1. Versant motivationnel de l’identité sociale : le concept d’identité sociale positive ... 59

3.2. Versant socio-historique de l’identité sociale ... 67

4.Les émotions morales ... 85

4.1. Les émotions dans le contexte du conflit intergroupe : les émotions collectives ... 86

4.2. Identité et émotions collectives ... 88

4.3. Les émotions morales... 90

Conclusions théoriques et pistes de recherche ... 95

PARTIE II : MORALITÉ DU CONFLIT INTERGROUPE ... 99

Le cas du conflit linguistique belge... 99

1.Introduction ... 99

2.Perspective historique : de la naissance de la Belgique à l’affaire de Louvain ... 100

2.1. Développements récents : la crise BHV et la chute du gouvernement .... 105

2.2. Perspective psychosociale du conflit linguistique belge ... 108

2.3. Enjeux identitaires ... 113

3.Vue d’ensemble des deux études ... 116

3.1. Étude 1 : 2010 – Au lendemain de la chute du gouvernement ... 116

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1.Introduction ... 119

2.Hypothèses ... 119

2.1. Modèle général ... 119

2.2. Identifications ... 121

2.3. Victimisation de l’endogroupe ... 122

2.4. Reconnaissance de la victimisation de l’exogroupe ... 123

2.5. Emotions morales négatives ... 123

2.6. Méta-émotions morales négatives ... 124

2.7. Attitude négative envers l’exogroupe ... 125

3.Méthodologie ... 126

3.1. Recrutement ... 126

3.2. Description de l’échantillon ... 126

3.3. Mesures ... 129

4.Résultats ... 133

4.1. Matrice de corrélations ... 133

4.2. Moyennes ... 134

4.3. Modélisation en équations structurales ... 136

5.Discussion ... 145

Étude 2 : 2011 - Après une année sans gouvernement ... 151

1.Introduction ... 151

2.Hypothèses ... 151

2.1. Identifications ... 152

2.2. Importance accordée à des principes moraux : principes de Solidarité (versus Autonomie) et de « Droit des Gens » (versus « Droit du Sol »).... 153

2.3. Victimisations... 155

2.4. Emotions morales ... 157

2.5. Attitude négative envers l’exogroupe ... 158

3.Méthodologie ... 160

3.1. Recrutement ... 160

3.2. Description de l’échantillon ... 160

3.3. Mesures ... 162

4.Résultats ... 168

4.1. Matrice de corrélations ... 169

4.2. Moyennes ... 171

4.3. Modélisation en équations structurales ... 172

4.4. Comparaison des résultats chez les « Flamands NVA » et « non NVA » .. 186

5.Discussion ... 191

Discussion Moralité et conflit intergroupe : Le cas du conflit linguistique belge ... 197

PARTIE III : ENJEUX MORAUX DU CONFLIT SYMBOLIQUE ... 205

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1.Introduction ... 207

1.1. La question de la collaboration en Belgique ... 207

1.2. Enjeux symboliques liés à la question de la collaboration : les identités linguistiques ... 210

1.3. Le jugement moral des collaborateurs ... 212

2.Hypothèses ... 214

2.1. Perception de l’importance de la collaboration dans les deux groupes linguistiques ... 214

2.2. Prédicteurs du jugement moral : identités et émotions ... 215

2.3. Conséquences du jugement moral sur la prise de position quant à l’amnistie ... 216

3.Méthodologie ... 217

3.1. Échantillon et recrutement ... 217

3.2. Mesures ... 220

4.Résultats ... 223

4.1. Moyennes et comparaisons de moyennes ... 223

4.2. Perception de l’ampleur de la collaboration dans les deux groupes ... 225

4.3. Prédicteurs du jugement moral : identités et émotions ... 226

4.4. Conséquences du jugement moral sur la prise de position quant à l’amnistie ... 229

5.Discussion ... 231

5.1. Implications théoriques : émotions et jugement moral ... 231

5.2. Implications pratiques : le conflit de mémoires de la collaboration ... 233

Etude 4 : Le conflit israélo-palestinien vu de l’extérieur : jugements moraux et enjeux identitaires ... 237

1.Introduction ... 237

1.1. Le conflit israélo-palestinien : perspective historique ... 237

1.2. Enjeux internationaux du conflit ... 239

1.3. Enjeux symboliques associés au conflit : identités des militants pro-Israël et pro-Palestine ... 240

1.4. Enjeux moraux associés au conflit : la notion de victimisation concurrente 243 2.Hypothèses ... 246

3.Méthodologie ... 248

3.1. Échantillon ... 248

3.2. Recrutement ... 249

3.3. Mesures ... 250

4.Résultats ... 254

4.1. Comparaison des individus partageant la religion du groupe soutenu et de ceux qui ne partagent pas cette religion ... 254

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4.3. Individus ne partageant pas la religion du groupe soutenu : Comparaison

entre « autres » pro-Israël et « autres » pro-Palestine ... 266

5.Discussion ... 269

Discussion Moralité et conflit symbolique... 273

PARTIE IV : ENJEUX MORAUX DU CONFLIT MATERIEL ... 283

1.Introduction ... 283

Étude 5 : Distribution de ressources et jugement moral ... 289

1.Vue d’ensemble de l’étude... 289

2.Hypothèses ... 290

3.Méthodologie ... 291

3.1. Échantillon et recrutement ... 291

3.2. Dispositif expérimental ... 292

4.Résultats ... 296

4.1. Attribution de moralité à l’endogroupe et à l’exogroupe ... 296

4.2. Effet de la répartition des ressources et de l’interaction entre la répartition des ressources et le procédé de répartition sur la différence de moralité entre l’endogroupe et l’exogroupe ... 297

5.Discussion ... 299

5.1. Follow-up de l’étude « distribution de ressources et jugement moral ».. 299

5.2. Crédibilité de la manipulation ... 299

1.1. Facteurs motivationnels ... 300

5.3. Implication des participants ... 301

5.4. Perception d’avoir assez d’informations pour effectuer le jugement moral. 301 Étude 6 : Distribution de ressources et jugement moral - perspective extérieure ... 305

1.Vue d’ensemble de l’étude... 305

2.Hypothèses ... 306

3.Méthodologie ... 307

3.1. Échantillon ... 307

3.2. Matériel ... 308

3.3. Mesures ... 309

4.Résultats ... 310

4.1. Effet de la répartition des ressources et de l’interaction entre la répartition des ressources et le procédé de répartition ... 310

4.2. Informations perçues comme suffisantes pour effectuer le jugement moral 313 5.Discussion ... 314

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PARTIE V : DISCUSSION GENERALE ... 323 Bibliographie ... 343

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Tableau 1 : Préférences politiques des participants flamands – étude 1 (2010) ... 127 Tableau 2 : Préférences politiques des participants francophones – étude 1 (2010) 128 Tableau 3 : Corrélations entre les variables dans les deux groupes linguistiques – étude 1 (2010) ... 134 Tableau 4 : Moyennes, écart-types et comparaison de moyennes entre les deux groupes linguistiques – étude 1 (2010)... 135 Tableau 5 : Partis politiques choisis par les participants flamands, (étude 2 – 2011) ... 160 Tableau 6 : Partis politiques choisis par les participants francophones, (étude 2 – 2011) ... 162 Tableau 7 : Corrélations entre variables dans les deux groupes linguistiques – étude 2 (2011) ... 170 Tableau 8 : Moyennes, écart-types et comparaison de moyennes – étude 2 (2011) . 171 Tableau 9 : Moyennes, écart-types et comparaison de moyennes entre Flamands NVA et non NVA – étude 2 (2011) ... 187 Tableau 10 : moyennes au sein les deux groupes linguistiques, étude 1 (2010) et 2 (2011) ... 190 Tableau 11 : Moyennes, écart-types et comparaison de moyennes entre Flamands et Francophones, étude 3, Collaboration en Belgique ... 224 Tableau 12 : Perception de l’ampleur de la collaboration dans les deux groupes, étude 3, Collaboration en Belgique ... 225 Tableau 13 : Prédicteurs de l’immoralité des collaborateurs flamands dans les deux groupes, étude 3, Collaboration en Belgique ... 226 Tableau 14 : Prédicteurs de l’immoralité des collaborateurs Francophones dans les deux groupes, étude 3, Collaboration en Belgique ... 228 Tableau 15 : Prédicteurs de l’acceptation de l’amnistie des collaborateurs dans les deux groupes, étude 3, Collaboration en Belgique ... 230 Tableau 16 : Corrélations entre variables, individus de même religion et de religion différente du groupe soutenu (étude 4 – Soutien à Israël / Palestine) ... 255 Tableau 17 : Moyennes, écart-types et comparaison de moyennes entre les individus de même religion ou de religion différente du groupe soutenu (étude 4 – Soutien à Israël / Palestine) ... 256 Tableau 18 : Prédicteurs de la victimisation concurrente, individus de même religion ou de religion différente du groupe soutenu (étude 4 – Soutien à Israël / Palestine) ... 257 Tableau 19: Corrélations de la victimisation concurrente avec les variables

attitudinales, émotionnelles et comportementales, individus de même religion ou de religion différente du groupe soutenu (étude 4 – Soutien à Israël / Palestine) ... 260

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(étude 4 – Soutien à Israël / Palestine) ... 263 Tableau 21 : Prédicteurs de la victimisation concurrente, individus de même religion que le groupe soutenu - juifs pro-Israël et musulmans pro-Palestine (étude 4 – Soutien à Israël / Palestine) ... 264 Tableau 22 : Corrélations de la victimisation concurrente avec les variables

attitudinales, émotionnelles et comportementales, individus de même religion que le groupe soutenu - juifs pro-Israël et musulmans pro-Palestine (étude 4– Soutien à Israël / Palestine) ... 265 Tableau 23 : Moyennes, écart-types et comparaison de moyennes - individus de religion différente de celle du groupe soutenu – « autres » pro-Israël et « autres » pro-Palestine (étude 4 – Soutien à Israël / Palestine) ... 266 Tableau 24 : Prédicteurs de la victimisation concurrente, individus de religion

différente de celle du groupe soutenu - « autres » pro-Israël et « autres » pro-

Palestine (étude 4 – Soutien à Israël / Palestine) ... 267 Tableau 25 : Corrélations de la victimisation concurrente avec les variables

attitudinales, émotionnelles et comportementales, individus de religion différente de celle du groupe soutenu - « autres » pro-Israël et « autres » pro-Palestine (étude 4 – Soutien à Israël / Palestine) ... 268 Tableau 26 : Sujets et objets des émotions... 277 Tableau 27 : moyennes, écart-types et comparaison de moyennes pour échantillons appariés, étude 5, distribution de ressources et jugement moral ... 296 Tableau 28 : ANOVA - étude 5, distribution de ressources et jugement moral ... 297 Tableau 29 : Moyennes marginales et erreurs standard pour chaque niveau de la variable « répartition des ressources », étude 5, distribution de ressources et

jugement moral ... 298 Tableau 30 : Moyennes et écart-types sur les items « crédibilité de la manipulation » - follow-up étude « distribution de ressources et jugement moral » ... 300 Tableau 31 : Moyennes et écart-types sur les items « facteurs motivationnels » - follow-up étude « distribution de ressources et jugement moral » ... 300 Tableau 32 : Moyennes et écart-types sur les items « implication des participants » - follow-up étude « distribution de ressources et jugement moral » ... 301 Tableau 33 : Moyennes et écart-types sur les items « perception des informations » - follow-up étude « distribution de ressources et jugement moral » ... 301 Tableau 34 : ANOVA - Effet de la répartition de ressources et du procédé de répartition sur la moralité perçue du groupe favorisé et du groupe défavorisé - étude 6, distribution de ressources et jugement moral – perspective extérieure ... 310 Tableau 35 : Moyennes marginales et erreurs standard pour chaque niveau de la variable « répartition des ressources », étude 6, distribution de ressources et

jugement moral – perspective extérieure ... 311 Tableau 36 : Moyennes marginales et erreurs standard pour l’interaction répartition de ressources * processus de répartition des ressources, étude 6, distribution de ressources et jugement moral – perspective extérieure ... 312

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Figure 1 : Modèle pyramidal des notions morales ... 39

Figure 2 : Modèle pyramidal des notions morales et Stades du raisonnement moral 47 Figure 3 : Modèle Général – étude 1 (2010) ... 120

Figure 4 : Modélisation en équations structurale dans le groupe flamand – étude 1 (2010) ... 137

Figure 5 : Modélisation en équations structurale dans le groupe francophone – étude 1 (2010) ... 138

Figure 6 : Modélisation en équations structurale dans le groupe flamand – étude 2 (2011) ... 173

Figure 7 : Modélisation en équations structurale dans le groupe francophones – étude 2 (2011) ... 174

Figure 8 : Age des participants, étude 3, Collaboration en Belgique ... 218

Figure 9 : Niveau d’éducation des participants, étude 3, Collaboration en Belgique219 Figure 10 : Orientation politique des participants, étude 3, Collaboration en Belgique ... 220

Figure 11 : représentation schématique du conflit israélo-palestinien ... 241

Figure 12 : lien symbolique d’identification directe au groupe soutenu ... 241

Figure 13 : lien symbolique d’identification religieuse au groupe soutenu ... 242

Figure 14 : lien symbolique d’identification en tant que militant en faveur du groupe soutenu... 243

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PARTIE I : PERSPECTIVES THEORIQUES

Pa rtie I : Per spectives théorique s

Le conflit intergroupe constitue l’un des enjeux les plus complexes de nos sociétés. Depuis une quarantaine d’années, les psychologues sociaux se sont intéressés aux dimensions identitaires du conflit, et ont pu mettre en évidence le rôle des identités antagonistes dans ce contexte (Ashmore, Jussim, &

Wilder, 2001). Dans ce cadre, on voit actuellement émerger un certain intérêt scientifique pour un nouvel enjeu, compatible avec les enjeux identitaires : la dimension morale du conflit intergroupe.

Depuis la seconde guerre mondiale et les atrocités qu’elle a suscitées, nous sommes entrés dans une ère dite morale (Barkan, 2000). Les conflits et leurs protagonistes sont jugés dans le cadre de principes internationaux de moralité, fondés sur les principes suivants : liberté, indépendance, égalité, auto-défense, respect pour les traités et les droits de l’Homme, et refus de l’interventionnisme dans les affaires extérieures au pays (Rawls, 1971). Il y aurait donc une forme de consensus international sur ces notions, qui sont mobilisées dans le contexte du jugement moral associé aux conflits.

Nos recherches visent à mieux comprendre les attitudes intergroupes dans un contexte conflictuel. Plus spécifiquement, nous investiguons les processus en jeu dans le cadre de conflits intergroupes à composantes symbolique et matérielle. Nous proposons que la représentation morale du conflit et des acteurs impliqués aura une influence déterminante sur les attitudes envers l’exogroupe.

Les causes du conflit intergroupe sont habituellement envisagées selon deux axes. Selon le premier axe, matériel, le conflit serait causé par une incompatibilité entre les groupes dans leur poursuite d’intérêts liés à des ressources (Sherif & Sherif, 1969 ; Bobo, 1988). Selon une seconde approche,

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symbolique, le conflit naîtrait de préoccupations identitaires (Tajfel & Turner, 1986). Cette dissertation évalue l’hypothèse selon laquelle ces deux axes sont tous deux sous-tendus par une dimension morale. En effet, les préoccupations matérielles et identitaires sous-tendraient le jugement moral des membres de l’exogroupe et des membres de l’endogroupe. Ce jugement, à son tour, déterminerait les attitudes intergroupes (Giner-Sorolla, 2012; Leach, Ellemers, & Barreto, 2007).

Nous mettons cette hypothèse générale à l’épreuve à travers six études. Les deux premières études investiguent l’influence des principes moraux et des émotions morales sur les attitudes intergroupes dans le cadre du conflit linguistique belge. Ce conflit actuel, opposant Flamands et Francophones, comprend des composantes tant matérielles que symboliques. Ensuite, nous proposons une analyse spécifique des jugements moraux intervenant dans le cadre de conflits essentiellement symboliques. À travers deux études, nous étudions le lien entre identité sociale et jugement moral. La première investigue la dimension morale des représentations, émotions et attitudes concernant la collaboration en Belgique durant la seconde guerre mondiale.

La seconde identifie les déterminants des prises de positions, par des personnes non impliquées dans le conflit israélo-palestinien, en faveur de l’une ou l’autre des deux parties. Enfin, les deux dernières études investiguent les jugements moraux intergroupes liés à la dimension matérielle du conflit À travers deux études expérimentales, l’une en situation réelle, l’autre basée sur des scénarios fictifs, nous étudions dans quelle mesure une répartition de ressources peut influencer les jugements moraux.

Pour conclure, nous discutons de la notion même de jugement moral appliquée aux relations intergroupes, en proposant une intégration des dimensions morales et symboliques sous-tendant ce jugement.

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Introduction : le conflit intergroupe, enjeux et conséquences attitudinales

Nos recherches visent à apporter un éclairage sur la dynamique du conflit intergroupe. Avant tout, il nous semble indispensable de définir théoriquement plusieurs concepts. Nous commencerons par décrire le concept même de groupe, et plus spécifiquement le concept de nation.

Ensuite, nous définirons le conflit intergroupe, à travers ses enjeux matériel et identitaire. Pour finir, nous nous pencherons sur les conséquences attitudinales du conflit.

1. Les notions de groupe et de nation

Dans ce chapitre, nous tenterons de définir le concept de groupe de manière générale. Ensuite, nous nous pencherons sur un type spécifique de groupe : la nation.

Définir le concept de groupe social constitue une tâche complexe. Selon le dictionnaire Larousse, le groupe, au sens social, est un « ensemble de (…) personnes, formant un tout et définies par une caractéristique commune ». De nombreux auteurs en psychologie sociale ont tenté de définir objectivement cette « caractéristique commune ». Ainsi, Sherif (1967) a proposé l’interdépendance entre les membres comme caractéristique essentielle du groupe. Les interactions (Merton, 1947), l’existence de normes et valeurs partagées entre les membres (Killian, 1964) ont aussi été proposées.

Néanmoins, ces définitions classiques du groupe échouent à rendre compte de sa réalité subjective, définie à l’intérieur du groupe, par ses membres. Tajfel et Turner sont les premiers à avoir considéré la réalité subjective du groupe comme prévalente. Ils ont défini le groupe comme « une collection

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d’individus qui se perçoivent comme étant membres d’une même catégorie sociale, qui partagent un investissement émotionnel de cette définition commune d’eux-mêmes, et qui montrent un consensus quant à l’évaluation dudit groupe et d’eux-mêmes en tant que membres » (Tajfel & Turner, 1986, p. 15). Cette idée est reprise par Fiske (2009), qui considère néanmoins une dimension supplémentaire de définition du groupe psychologique : l’entitativité. Ainsi, la perception de l’entitativité du groupe par ses membres constitue un critère fondamental de définition du groupe. Notons que la perception d’entitativité par les membres du groupe, fondamentalement subjective, sera influencée par des facteurs objectifs, comme la similarité, l’existence d’un but commun, et la proximité (Ash, 1952; Campbell, 1958). Il semble donc que la définition d’un agrégat d’individus en tant que groupe nécessite une conjonction d’éléments objectifs et subjectifs. Nous proposons d’enrichir ces définitions par une définition fonctionnelle du groupe : le groupe serait défini par les besoins auxquels il répond. Fiske (2009) reprend cinq types de besoins associés au groupe. (1) Le besoin d’appartenance ; (2) le besoin de compréhension : le groupe étant un véhicule de représentations collectives, il permet à l’individu de réduire l’incertitude (Hogg, 2000) ; (3) le contrôle : le groupe amène un certain contrôle sur des individus sur leur environnement ; (4) la perception positive de soi : le groupe permet à ses membres de se définir positivement (nous reviendrons en détail sur ce concept) ; et (5), la confiance : le groupe définit un ensemble d’individus envers lesquels on peut légitimement avoir confiance. Ces éléments permettent d’étendre la définition du groupe en regard des besoins individuels auxquels il répond. Le groupe serait dès lors un ensemble d’individus qui partagent diverses caractéristiques communes, notamment celle de considérer l’ensemble auquel elles appartiennent comme un groupe, répondant à leurs besoins d’appartenance, de compréhension, de contrôle, de représentation positive de soi et de confiance.

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Nous allons à présent tenter de définir brièvement le concept de nation. Dans nos recherches, nous investiguerons à plusieurs reprises des phénomènes liés à des groupes qui peuvent être considérés comme des nations. En effet, ce concept, bien qu’il ait émergé avec la création des Etats (Bachman & Staerklé, 2003), ne doit pas être confondu avec cette notion. Si l’Etat consiste en une institution politique, le concept de nation, qui désigne un groupe humain, peut correspondre ou non à celui de l’Etat (Connor, 1978). Le lien entre ces concepts demeure néanmoins étroit. En effet, l'Etat a réussi à mobiliser le concept de citoyenneté, c’est-à-dire d’appartenance officielle et reconnue à l’Etat, comme un aspect du nationalisme (Bachman & Staerklé, 2003). Le concept de nation semble donc être plus malléable (Reicher & Hopkins, 2001).

Comme pour la notion plus générale de groupe, il semblerait que la définition objective de la nation, sur base de caractéristiques communes à ses membres : langue, culture, religion, histoire et/ou origine ethnique (Noiriel, 1992), soit insuffisante. En effet, peut-on considérer le partage de ces caractéristiques comme indispensable à la définition du groupe en tant que nation ? Si l’on se base sur ce critère, le nombre d’états pouvant prétendre à une identité nationale semble infime.

Une définition subjective du groupe nation semble ici aussi nécessaire. En effet, selon Anderson (1983), la nation est nécessairement une communauté imaginée. Renan (1882) propose de définir la nation comme le résultat d’un acte d’autodéfinition. Une nation serait dès lors un groupe de personnes exprimant leur volonté de « vivre ensemble ». L’appartenance à une nation constituerait dès lors une identification explicite à ladite nation (Azzi & Klein, 1998). Elle serait donc une construction sociale, définie en termes de symboles et de valeurs, qui acquièrent un statut normatif au sein du groupe (Bachman & Staerklé, 2003). Cette définition de la nation en tant que

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construction subjective permet de rendre compte de phénomènes intergroupaux non restreints aux frontières des Etats. Par exemple, cette notion, qui insiste sur le concept d’autodéfinition, nous permet d’envisager le nationalisme flamand, bien qu’il ne soit pas associé à un Etat en tant que tel.

Cette notion semble par ailleurs à même de rendre compte de phénomènes identitaires complexes. En effet, la nation constitue la catégorie la plus fréquemment invoquée dans le discours identitaire, malgré la diffusion massive de discours trans- et supranationaux (Billig, 1995).

2. Le conflit intergroupe

Les explications proposées afin d’expliquer le conflit intergroupe peuvent être regroupées en deux grandes catégories. Tout d’abord, on peut le considérer comme étant le produit d’une incompatibilité entre deux groupes dans la poursuite d’un objectif matériel. Le conflit serait dès lors déterminé par des motifs rationnels : l’endogroupe entre en conflit avec l’exogroupe car c’est uniquement au détriment de ce dernier qu’il pourra bénéficier de ressources matérielles. Une seconde approche du conflit insiste au contraire sur sa dimension symbolique : la dynamique à la base du conflit intergroupe serait liée à des besoins affectifs, émotionnels ou symboliques. Nous allons à présent exposer ces deux approches, apparemment incompatibles, du conflit.

Nous verrons ensuite dans quelle mesure ces deux perspectives sur le conflit intergroupe peuvent en réalité constituer des enjeux complémentaires pour les membres des groupes impliqués, à travers leur impact sur les attitudes envers l’exogroupe.

2.1. Dimension matérielle du conflit : la Théorie des Conflits Réels

Selon la Théorie des Conflits Réels, proposée dans les années 60 par Muzafer Sherif et ses collègues (Sherif & Harvey, 1961), le conflit intergroupe serait déterminé par la poursuite rationnelle d’intérêts liés à des ressources. Celles-ci

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peuvent être tangibles (ressources financières, biens matériels) ou non (ressources liées au contrôle, par exemple le pouvoir politique) (Bobo, 1988).

Cette théorie repose sur les résultats de « the robber’s cave experiment », l’étude classique menée en 1954 par Sherif. Dans cette étude, Sherif avait observé et manipulé la vie de groupes de jeunes garçons formés dans le cadre d’un camp de vacances. Cette recherche se déroulait en trois phases. Lors de la première phase, de construction des groupes, Sherif avait séparé les jeunes garçons en deux groupes. Pour donner un sens psychologique à chacun de ces groupes, y développer une structure hiérarchique et y faire apparaître des normes, Sherif leur avait donné des tâches de résolution de problèmes, qui impliquent une coopération au sein des groupes à travers la discussion, la planification et l’application de solutions. A la fin de cette phase, durant laquelle il n’y avait eu aucun contact entre les deux groupes, Sherif avait considéré que les groupes avaient développé une vie propre, et une forme de cohésion. Lors de la seconde phase, les deux groupes expérimentalement formés se sont rencontrés. L’objectif de cette phase était la création d’une tension entre les groupes. Ainsi, Sherif avait organisé le contact entre les deux groupes dans un contexte compétitif, à travers des tournois à l’issue desquels les membres du groupe gagnant obtenaient des récompenses matérielles.

Cette situation avait mené les membres de chaque groupe à attribuer la cause de leur frustration à l’exogroupe. Au terme de cette phase, il existait une véritable tension entre les deux groupes, qui présentaient une attitude réciproque très négative. Lors de la troisième et dernière phase, Sherif avait modifié le contexte du contact intergroupe. Il avait donné aux groupes des objectifs qu’ils ne pouvaient atteindre séparément, et les avait ainsi placés dans une situation d’interdépendance. A travers ces buts supra-ordonnés, les deux groupes précédemment ennemis avaient été amenés à communiquer et à

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collaborer. A l’issue de cette phase, Sherif avait constaté une réduction de la tension et des attitudes plus positives envers les membres de l’exogroupe.

La conclusion principale proposée par Sherif au sujet de cette étude est que les attitudes et comportements intergroupes sont avant tout déterminés par la nature des relations fonctionnelles qu’entretiennent les groupes en question.

Ainsi, la compétition pour des ressources mènera à des attitudes et des comportements négatifs, alors que la coopération, à travers la réalisation de buts supra-ordonnés aura l’effet inverse (Sherif & Harvey, 1961).

Cette interprétation constitue le fondement de la Théorie des Conflits Réels.

Selon cette théorie, le conflit intergroupe n’éclate que lorsque les intérêts des groupes concernés sont incompatibles, c'est-à-dire lorsque le gain d’un groupe ne peut se faire qu’aux dépens de l’exogroupe. Dès lors, la résolution du conflit passera nécessairement par le contact intergroupe dans un contexte coopératif.

Une dimension particulièrement intéressante de la Théorie des Conflits Réels est qu’elle considère l’individu comme étant avant tout un être rationnel qui poursuit des objectifs tangibles liés à l’obtention de ressources. Le conflit est décrit ici à son niveau le plus concret, en termes de compatibilité ou non des profits de chaque groupe. Cette idée est également reprise dans la Théorie des Jeux. Cette théorie développe plus en détail le contexte du contact intergroupe en termes de gain et de pertes potentiels pour chaque groupe.

C’est ce contexte qui déterminera les comportements de coopération ou de compétition entre les groupes, et les attitudes qui y sont associées (Deutsch &

Dieter, 1973). On distingue deux types de jeu dans le contexte intergroupe.

Dans le premier type, le jeu à somme nulle, le gain d’un groupe implique une perte équivalente chez l’autre groupe. Ce type de contexte suscitera inévitablement un climat compétitif, avec les attitudes et comportement

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négatifs qui y sont associés. Néanmoins, les relations entre groupes prennent le plus souvent une forme différente : le jeu à motivations mixtes. Dans ce deuxième type de contexte, le groupe décide lui-même s’il mettra en place des comportements de collaboration ou de compétition. L’issue du jeu en termes de gain et de perte pour chaque groupe sera déterminée par ces choix groupaux: si les deux groupes choisissent la compétition, les deux sortiront perdants du jeu. Par contre, si seul l’un des deux groupes choisit la compétition, alors que l’autre choisit la coopération, le premier gagnera aux dépens du second. Pour finir, une coopération réciproque mènera au gain pour les deux groupes (Kelley & Thibaut, 1954). Notons néanmoins que cette dernière stratégie n’est que rarement choisie spontanément. En effet, les groupes tendent à sélectionner par défaut la stratégie de compétition (Insko &

Schopler, 1987). La coopération réciproque entre les groupes semble nécessiter la mise en place d’un processus de communication efficace, permettant une construction progressive de la confiance (Pruitt & Rubin, 1986).

La Théorie des Jeux semble particulièrement pertinente lorsqu’on envisage les processus complexes de décision politique dans les conflits intergroupes à plus large échelle. Par exemple, Azzi (1994) souligne la pertinence de cette analyse dans le cadre du conflit israélo-palestinien.

Ainsi, le conflit peut être décrit de manière objective, en termes de répartitions possibles de ressources. Dans cette perspective, les comportements et attitudes envers l’exogroupe seront déterminés à un niveau collectif par le contexte matériel. Nous allons à présent voir que le conflit peut aussi être défini sur base des dimensions symboliques, liées à l’identité sociale.

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2.2. Dimension symbolique du conflit : la Théorie de l’Identité Sociale Dans ce chapitre, nous aborderons une composante symbolique intervenant dans la genèse du conflit intergroupe : l’identité sociale. Nous commencerons par développer le contexte de création et les concepts fondamentaux de cette théorie. Nous verrons ensuite dans quelle mesure la dimension identitaire peut constituer une dimension importante du conflit intergroupe.

Une réponse aux théories individuelles

La Théorie de l’Identité Sociale, issue des travaux de Henri Tajfel et son collaborateur, John Turner, a émergé suite aux travaux visant à expliquer les processus ayant mené à l’holocauste (Billig, 1996). Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les relations intergroupes faisaient l’objet d’un intérêt croissant de la part des psychologues sociaux. Néanmoins, jusque dans les années 1960, les explications des processus groupaux restaient cantonnées à des explications situées à un niveau individuel d’analyse (Doise, 1982). Par exemple, le préjugé était considéré comme un mécanisme irrationnel causé par la frustration (Dollard, Doob, Miller, Mowrer, & Sears, 1939, cités par Hornsey, 2008) ou par un conflit non-résolu avec des parents autoritaires (Adorno, Frenkel-Brunswick, Levinson, & Sanford, 1950). Ces perspectives avaient en commun de considérer le groupe, non comme une entité en tant que telle, mais comme un agrégat d’individus. Cette tendance à décrire et à expliquer des phénomènes groupaux et intergroupaux à un niveau individuel fut à l’origine d’une véritable crise au sein de la discipline (Hogg & Abrams, 1988). C’est dans le contexte de cette crise que la Théorie de l’Identité Sociale fut élaborée.

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Le paradigme des groupes minimaux et le biais en faveur de l’endogroupe

Au début des années 70, Tajfel et ses collègues (Billig & Tajfel, 1973; Tajfel, Billig, Bundy, & Flament, 1971) ont mis au point le paradigme des groupes minimaux. Ils mirent ainsi en évidence que le simple fait d’être intégré à un groupe sur base d’un critère arbitraire, comme le résultat d’un « pile ou face », ou l’estimation d’un nombre de points dessinés sur une feuille, constitue une condition suffisante pour que les individus favorisent les membres de leur groupe dans une tâche de distribution de points. Ce phénomène, le biais en faveur de l’endogroupe, ou biais pro-endogroupe, se produisait alors que les participants étaient informés qu’ils n’avaient rien à gagner de cette distribution de points. Plus important encore, les participants préféraient gagner moins de points, de manière absolue, s’ils pouvaient en gagner plus que l’autre groupe (Tajfel et al., 1971). Cet effet a montré sa robustesse à travers de nombreuses réplications, avec des participants des deux sexes, de tous âges, et de différentes cultures (Bourhis, 1994; Messick & Mackie, 1989; Vaughan, Tajfel,

& Williams, 1981; Wetherell, 1982). Il est par ailleurs important de noter que le biais en faveur de l’endogroupe ne s’exprime pas qu’à travers des récompenses matérielles. Il est également présent dans des tâches d’évaluation des membres des groupes, d’attitude à leur égard, et de mémorisation de traits positifs et négatifs (Turner & Bourhis, 1996).

Principes fondamentaux de la Théorie de l’Identité Sociale

Tajfel et ses collègues expliquent ce phénomène de favoritisme pro- endogroupe de la manière suivante : la catégorisation de ces individus dans le cadre des groupes minimaux leur confère une identité sociale, qu’ils considèrent comme étant pertinente comme élément de définition de Soi dans le cadre expérimental (Tajfel & Turner, 1979). Ils définissent l’identité sociale comme étant « la partie du Soi qui provient de la conscience qu’a

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l’individu d’appartenir à un groupe social, ainsi que la valeur et la signification émotionnelle qu’il attache à cette appartenance » (Tajfel & Turner, 1979, p.

66).

Suivant la Théorie de l’Identité Sociale, chaque individu peut se concevoir de deux manières : en tant qu’individu unique, avec son histoire personnelle et ses caractéristiques propres, ou en tant que membre d’un groupe. Lorsque l’individu se perçoit avant tout comme étant le membre d’un groupe, les caractéristiques qu’il utilisera pour se définir seront celles de son groupe : nationalité, langue, sexe, orientation politique, etc. Ainsi, selon Tajfel (Tajfel

& Turner, 1979), en fonction de son contexte, toute interaction entre deux individus issus de groupes différents peut se caractériser par une position sur un continuum qui va d’une relation purement interpersonnelle, dans laquelle les protagonistes n’ont conscience d’eux-mêmes qu’en tant qu’individus, à une relation totalement intergroupe, dans laquelle les individus se considèrent avant tout comme étant les représentants de leurs groupes respectifs, et se comportent en tant que tels. Cette situation induirait une augmentation de la perception des similarités au sein des groupes et des différences entre les groupes (Tajfel & Wilkes, 1963).

C’est dans ce contexte que Tajfel et ses collègues interprétèrent le biais en faveur de l’endogroupe : il serait la conséquence du besoin de maintenir une identité sociale positive. Ce besoin groupal d’identité positive est intrinsèquement lié à un autre processus, mis en évidence par Festinger (1954): la comparaison sociale. Les groupes n’auraient de sens que lorsqu’ils sont définis en comparaison avec d’autres groupes1. Dès lors, le groupe se définirait en regard d’autres groupes pertinents. Ainsi, lorsqu’un individu se

1 Initialement, la Théorie de la Comparaison Sociale traite de comportements interpersonnels.

Son application au niveau intergroupe fut ultérieure. Nous développerons cette théorie et ses ramifications ultérieurement.

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trouve dans une interaction de type intergroupe, il effectue des comparaisons entre lui-même et les membres d’autres groupes pertinents. Tajfel et Turner (1979) interprétèrent ce favoritisme envers l’endogroupe de la manière suivante : chaque individu a besoin de maintenir une représentation de soi positive et stable. Pour ce faire, il a besoin d’une représentation positive de ses groupes d’appartenance, qu’il pourra obtenir en les comparant à d’autres groupes pertinents. Les groupes n’auraient dès lors de sens que dans une perspective de comparaison, visant à maintenir une différenciation positive de l’endogroupe par rapport aux autres groupes. Ce processus permet d’éclairer le phénomène du biais pro-endogroupe : les individus avantageraient les membres de leurs groupes d’appartenance par rapport aux membres d’autres groupes. On comprend dès lors pourquoi, dans le paradigme des groupes minimaux, les participants préfèrent un gain absolu moindre mais supérieur à celui de l’autre groupe. Notons néanmoins que ce biais n’est pas automatique.

S’il apparaît dans le contexte des groupes minimaux, c’est parce que, comme le soulignent Tajfel (1972a) et Turner (1982), dans ce contexte expérimental, l’identité groupale conférée par les groupes minimaux est pertinente. Dans une situation intergroupe réelle, le contexte historique et social, la structure des relations intergroupes et les normes partagées au sein du groupe conditionnent l’apparition du biais en faveur de l’endogroupe2 (Hornsey, 2008; Turner, 1999).

Ainsi, les conflits intergroupes peuvent être décrits selon deux axes: le premier, matériel, lié à la répartition des ressources, et le second, symbolique, lié aux préoccupations identitaires du groupe. Nous allons à présent examiner comment ces deux enjeux déterminent les attitudes envers l’exogroupe.

2 Nous reviendrons en détail sur la Théorie de l’Identité Sociale, et ses enjeux dans le conflit intergroupe.

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3. Les attitudes intergroupes dans un contexte conflictuel

Dans le cadre de nos recherches, nous tenterons d’identifier certains des facteurs affectant les attitudes intergroupes dans un contexte conflictuel.

Nous considèrerons l’attitude comme « une évaluation intégrative des cognitions et affects par rapport à un objet donné » (Crano & Prislin, 2006, p. 347). Cette définition présente l’avantage de réduire l’attitude à ses composants centraux et souligne son aspect évaluatif. L’attitude serait dès lors résumée à une valence allant d’un pôle positif à un pôle négatif attribuée à un objet sur base des affects et des cognitions qui y sont associés. Si cette définition peut sembler réductrice, elle permet néanmoins une approche plus subtile des phénomènes intergroupes. En effet, le modèle classique tripartite de l’attitude, initialement proposé par Smith (1947) et repris par de nombreux auteurs (par exemple, Baron & Byrne, 1977; Krech, Crutchfield, Ballachey, & Egerton, 1962; Shaver, 1977), envisage l’attitude comme la résultante de trois composantes : la première composante, cognitive, serait liée au croyances associées à l’objet. La deuxième composante, affective, serait liée aux déclarations verbales de l’affect, mais aussi aux émotions associées à l’objet.

Pour finir, la dernière composante, d’ordre comportemental, serait liée aux déclarations verbales liées au comportement et aux comportements effectifs vis-à-vis de l’objet (Breckler, 1984). Cette définition semble plus riche, mais a pour inconvénient majeur de considérer des phénomènes émotionnels, cognitifs et comportementaux de manière parallèle, en ignorant dès lors leurs relations causales et chronologiques. Dans le cadre de nos recherches, nous envisagerons dès lors l’attitude réduite à sa composante évaluative, et nous considèrerons les aspects émotionnels et comportementaux de manière indépendante. Cela nous permettra, en particulier, d’examiner le rôle joué par les émotions morales en tant que prédicteurs de l’attitude intergroupe.

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Comme nous l’avons vu, les théoriciens des conflits réels et ceux du conflit symbolique proposent différentes explications au conflit intergroupe. Pour les premiers, le conflit serait causé par une incompatibilité entre les groupes dans leur poursuite d’intérêts liés à des ressources (Bobo, 1983; Sherif & Sherif, 1953). Pour les seconds, le conflit serait déterminé par des préoccupations identitaires (Tajfel & Turner, 1979, 1986). Ces visions du conflit ont longtemps été considérées comme étant incompatibles3, les deux approches constituant dès lors des théories en compétition pour expliquer les attitudes liées au conflit intergroupe (Kinder & Sears, 1981; Sniderman & Tetlock, 1986). Néanmoins, des études plus récentes (McLaren, 2002; Stephan &

Renfro, 2003; Stephan & Stephan, 2000) ont mis en évidence une certaine complémentarité de ces composantes lorsque l’on cherche à expliquer les attitudes intergroupes. Dans leur méta-analyse des déterminants des attitudes intergroupes, Riek, Mania, & Gaertner (2006) proposent d’intégrer les composantes symbolique et matérielle à partir de leur point commun : ces deux perspectives considèrent que c’est la perception d’une menace de l’exogroupe, que cela soit à un niveau matériel ou symbolique, qui détermine l’attitude à son égard. La méta-analyse de ces auteurs, basée sur 95 échantillons, montre qu’en plus d’être fortement corrélées, ces dimensions constituent des prédicteurs fiables de l’attitude intergroupe, à travers différents types de mesures : biais intergroupe (mesurée par soustraction de l’attitude envers l’exogroupe de l’attitude envers l’endogroupe), évaluation directe de l’exogroupe et échelles de préjugés envers l’exogroupe.

Le lien entre ces deux déterminants de l’attitude envers l’exogroupe reste cependant indéterminé. En effet, les études qui associent ces deux

3 Notons que cette incompatibilité perçue entre les théories n’est pas le fait de Tajfel et Turner, qui affirmaient en fait une complémentarité de ces approches : « The development of in-group identifications is seen as in the R.C.T. almost as an epiphenomenon, of intergroup conflict (…) In this sense, the theoretical orientation to be outlined here is intended not to replace the R.C.T., but to supplement it » (Tajfel & Turner, 1979, p. 34)

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composantes les considèrent de manière égale, chacune étant supposée opérer au même niveau de détermination de l’attitude (McLaren, 2002). Néanmoins, cette idée est remise en question par Riek et al. (2006). Selon ces auteurs, le lien entre ces deux éléments pourrait être de type causal. Par exemple, dans le cadre d’un conflit religieux, si la dimension symbolique semble être à la base du conflit, celui-ci peut se transformer en conflit « réel », et comprendre des composantes matérielles. Dans ce cas, le conflit symbolique serait la cause du conflit matériel. Néanmoins, la relation inverse est également possible : un conflit peut démarrer sur base d’une répartition de ressources, mais prendre une dimension symbolique lorsque les différents protagonistes tentent, par exemple, de justifier leurs actions. Dès lors, les caractéristiques spécifiques du conflit doivent être prises en compte lorsqu’on cherche à évaluer ses composantes symboliques et matérielles.

Ainsi, les conflits intergroupes peuvent être décrits selon deux axes : la composante matérielle d’une part, et la composante symbolique d’autre part.

Dans les chapitres suivants, nous tenterons d’approfondir ces deux facteurs, à travers les principes de justice et les stratégies de maintien d’une identité sociale positive. Pour finir, nous proposerons un modèle intégrant ces deux composantes du conflit et leurs interrelations, ainsi que leur lien avec le concept de moralité.

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Le conflit : enjeux moraux

Dans ce chapitre, nous proposerons une interprétation en termes de moralité du conflit intergroupe. Nous commencerons par définir ce concept de manière détaillée, puis nous verrons que la composante morale intervient tant sur l’axe matériel que sur l’axe symbolique du conflit.

1. Le concept de moralité

La moralité fait l’objet d’un questionnement profond depuis les débuts de la philosophie occidentale. A travers les réflexions de Socrate, Platon et Aristote, on découvre une vision de la moralité comme étant intrinsèquement liée à la connaissance. L’homme moral serait dès lors l’homme sage. Cette superposition de l’axe moral et de l’axe épistémique fut maintenue jusque dans les écrits de Descartes et de Spinoza. Dans les principes de la philosophie, Descartes définissait la morale comme étant le plus haut degré de sagesse (Janet, 1848; Rainkin, 2002). Une illustration actuelle de cette conception classique de la moralité réside dans l’idée selon laquelle la cause directe du racisme serait l’ignorance. Ainsi, le raciste, défini comme immoral, serait avant tout un ignorant ; c’est son manque de connaissances quant aux pratiques de l’autre groupe qui le pousserait à le dénigrer.

Ce n’est qu’à la fin du 18ème siècle qu’émergea une nouvelle vision de la moralité, définie cette fois selon une perspective utilitariste. Ainsi, selon Jeremy Bentham, l’action morale sera celle qui apportera le plus de bonheur et le moins de peine à soi et aux autres (Bentham, 1789). Il est intéressant de noter que la moralité a pris ici un sens collectif. Ainsi, cette conception ne situait plus la moralité dans l’individu, mais dans les conséquences de son action.

Notons qu’il n’y a pas de réel antagonisme entre la vision classique et la vision utilitariste de la morale, les deux perspectives pouvant être complémentaires.

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Plus récemment, Ricoeur (1991) a proposé une distinction intéressante entre morale et éthique. Si les deux termes semblent être peu différenciés, l’un venant du latin (mores), l’autre du grec (ethos), tous deux se réfèrent au concept de mœurs. Ricœur propose néanmoins la nuance suivante : l’éthique renverrait à une estimation individuelle de ce qui serait bon, et de la manière d’atteindre la vie bonne, alors que la morale renverrait à ce qui doit ou non être fait. La morale serait dès lors constituée des « normes, des obligations, des interdictions caractérisées à la fois par une exigence d'universalité et par un effet de contrainte. » (Ricoeur, 1991, p. 256).

Cette distinction entre éthique et moralité semble extrêmement pertinente lorsqu’on envisage la moralité sous l’angle de la psychologie sociale. En effet, elle souligne une distinction fondamentale entre les niveaux individuel et collectif d’explication du comportement humain. Dans notre contexte théorique, nous nous focaliserons sur le niveau groupal. Notons néanmoins que niveau individuel et collectif ne peuvent être dissociés, et constituent des dynamiques en étroite interaction. Un exemple de dynamique entre déterminants individuel et collectif du comportement, qui recouvre la distinction entre éthique et morale proposée par Ricœur, réside dans l’interprétation des résultats de l’étude classique de Milgram sur l’obéissance.

Milgram (1974) décrivait la situation vécue par les participants comme étant un dilemme moral entre le respect des règles établies collectivement, l’obéissance à l’autorité, et des interdits absolus, profondément ancrés chez l’individu, comme celui de blesser autrui. Ainsi, Milgram interprète le phénomène d’obéissance comme un abandon du Surmoi freudien au profit d’une autre instance morale, définie socialement : « Morality does not disappear, but acquires a radically different focus: the subordinate person feels shame or pride depending on how adequately he has performed the actions called for by authority » (Milgram, 1973). Il insistait sur la composante morale de l’obéissance à

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l’autorité, notamment à travers sa dimension linguistique : "Language provides numerous terms to pinpoint this type of morality: loyalty, duty, discipline, all are terms heavily saturated with moral meaning and refer to the degree to which a person fulfils his obligations to authority. They refer not to the “goodness” of the person per se but to the adequacy with which a subordinate fulfils his socially defined role.” (Milgram, 1974, p.

146).

Ainsi, les participants de l’expérience de Milgram se trouvaient face à un dilemme opposant deux niveaux de moralité : un niveau abstrait de moralité, lié à des absolus moraux, comme l’interdiction de blesser un innocent, et un niveau concret de moralité, définie par le contexte du rapport à l’autorité.

2. Le concept de moralité en psychologie sociale

Le concept de moralité semble constituer un élément crucial dans la psychologie des groupes. En effet, il sous-tend la manière dont les psychologues sociaux investiguent les phénomènes intra et intergroupaux. Par exemple, le concept de culpabilité collective, que nous développerons en détail plus loin, ne prend sens que si l’on pose a priori un jugement moral sur les actions commises par le groupe en question. Le jugement moral du chercheur définira dès lors son objet de recherche. Ainsi, s’il semble pertinent d’investiguer la culpabilité collective des Allemands vis-à-vis des évènements de la seconde guerre mondiale, il semble bien moins légitime de questionner la culpabilité collective ressentie par les Congolais par rapport à la colonisation de leur pays par les Belges.

Les psychologues sociaux investiguent depuis longtemps des concepts intimement liés à la moralité, que cela soit sur son versant positif – empathie, comportements prosociaux – ou négatif – agression, obéissance, préjugé.

Néanmoins, les références explicites au concept de moralité sont rares dans la littérature psychosociologique (Haidt & Kesebir, 2010).

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En outre, la définition même des concepts directement liés à la moralité demeure vague. Par exemple, Turiel définit la moralité comme un ensemble de « jugements prescriptifs quant à la justice, aux droits, et au support social relatifs à la manière dont les individus doivent se comporter les uns vis-à-vis des autres » (Turiel, 1983, p. 3). En revanche, Haidt avance l’idée que les systèmes moraux constituent des « ensembles indissociables de valeurs, pratiques, institutions, et mécanismes psychologiques évolués qui participent à la suppression ou à la régulation de l’égoïsme et rendent ainsi la vie sociale possible » (Haidt, 2008, p. 70). De nombreux éléments semblent donc intervenir dans la définition même du concept de moralité : celle-ci serait associée à des jugements, au concept de justice, à des valeurs, à des mécanismes psychologiques, à des institutions et à des comportements.

L’hétérogénéité et la multidimensionnalité du concept de moralité rendent la formulation d’une théorie unificatrice particulièrement ardue.

Dans le chapitre suivant, nous tenterons de distinguer et d’organiser les différentes composantes du concept de moralité. Nous élaborerons un modèle pyramidal des concepts associés à la moralité, organisé autour des notions de normes, de valeurs et de domaines moraux. Nous proposerons ensuite d’intégrer ces notions dans le processus de jugement moral, et de les associer aux composantes matérielles et symboliques du conflit.

2.1. Les notions morales : Normes, Valeurs et Domaines moraux

Nous allons à présent tenter de structurer les différentes notions morales intervenant dans le jugement moral. Pour ce faire, nous proposons un modèle des notions morales, partant de la moralité à un niveau abstrait – les domaines moraux –, passant par un niveau intermédiaire – les valeurs morales –, pour arriver à un niveau concret – les normes morales. Le schéma suivant reprend les différentes notions morales. Chaque niveau de la pyramide est bâti sur le

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niveau inférieur : ainsi, les domaines moraux déterminent la construction des valeurs morales, qui définissent à leur tour les normes morales spécifiques.

Figure 1 : Modèle pyramidal des notions morales

Les domaines moraux

Selon Hauser (2006), il existe des notions morales abstraites partagées à travers toutes les cultures. Le concept de domaines moraux renvoie à ces préoccupations présentes au sein de tous les groupes sociaux, qui proviendraient d’un ensemble d’intuitions construites à travers l’évolution (Haidt, 2007a; Shaller & Crandall, 2004). Cette idée est corroborée par les études du psychologue et primatologue De Waal (1996) sur le comportement des primates. Cet auteur défend l’idée selon laquelle la moralité humaine a un profond ancrage biologique, et qu’elle constitue une extension des modèles d’intégration sociale présents chez les primates, qui incluent un ajustement des comportements individuels nécessaire à l’intégration groupale

Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent, les définitions du concept de moralité se caractérisent par une grande hétérogénéité, et vont bien au-delà de simples considérations quant aux notions de bien et de mal (Haidt, 2007a).

Shweder et ses collègues (Shweder, Mahapatra, & Miller, 1987; Shweder, Much, Mahapatra, & Park, 1997) sont les premiers à avoir développé une

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modélisation systématique des domaines de la moralité, basée sur l’analyse en cluster du discours moral en Inde et aux Etats-Unis. Ces auteurs proposent ainsi trois domaines moraux, définis par leurs violations possibles et leurs applications pratiques: (1) l'autonomie, basée sur les violations des droits et appliquée à travers les notions de préjudice, de droit et de justice ; (2) la communauté, basée sur les violations des valeurs communes et sociétales, et représentée à travers les concepts de communautarisme, d'interdépendance et de devoir ; et (3) la divinité, basée sur des concepts tels que la pureté et appliquée à travers les questions liées au péché et au sacré.

Haidt & Graham (2006) étendent le modèle de Shweder et al. avec l’objectif ambitieux de comprendre les mécanismes sous-jacents à l’intuition morale. Ils développent ainsi un ensemble de cinq systèmes psychologiques, ayant chacun sa propre histoire évolutive, qui donnent lieu aux intuitions morales à travers les cultures. Nous allons décrire en détail ces cinq ensembles psychologiques, en soulignant leur lien avec la typologie des valeurs proposée par Shweder et al.

Le premier domaine développé par Haidt & Graham est le domaine de Dommage/Soin (1). Ce domaine renvoie directement au concept de compassion : les individus « normalement développés » montrent une certaine sensibilité à la cruauté, et détestent voir les autres souffrir. Du point de vue évolutif, le fondement moral de la notion de Dommage/Soin est supposé avoir évolué à partir d’une réponse automatique de l’individu face à des symptômes de détresse et de souffrance chez sa propre progéniture. Au cours de l'évolution, cette réponse aurait été étendue au-delà des liens familiaux directs. Ainsi, les individus qui empêchent et/ou réparent les préjudices subis par d’autres font l’objet d’une approbation sociale. Le second domaine est celui de l’Equité/Réciprocité (2). Ce domaine psychologique peut être considéré comme étant le produit des mécanismes de coopération, exigeant la

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réciprocité des comportements prosociaux (par exemple, des faveurs) et le châtiment des comportements antisociaux et contraires aux normes (par exemple, la tricherie). Le concept de réciprocité existe dans pratiquement toutes les sociétés, et toutes les cultures possèdent des notions morales liées à l'équité et à la justice (Kohlberg, 1969). Ainsi, les domaines moraux

« Dommage/Soin » et « Equité/Réciprocité » contraignent les individus à prendre soin des autres au lieu de les blesser, et à les traiter de manière juste.

Ces deux domaines, qui sont réunis dans la théorie de Shweder et al. sous le concept d’Autonomie, sont particulièrement intéressants dans le cadre du conflit intergroupe. En effet, ils peuvent mener à une amélioration des relations intergroupes, par exemple en augmentant la volonté de réparation des méfaits de l’endogroupe envers l’exogroupe, ou, au contraire, à une dégradation de ces relations, par exemple en favorisant la violence en réponse à une injustice commise par l’exogroupe.

Le troisième domaine moral proposé par Haidt & Graham est celui d’Endogroupe/Loyauté (3). Ce domaine psychologique recouvre les notions de solidarité au sein du groupe et de méfiance envers l’exogroupe. Ainsi, un comportement tendra à être perçu comme étant moral dans la mesure où il est bénéfique à l’endogroupe. Le quatrième domaine est constitué des notions d’Autorité/Respect (4). Ce domaine renvoie à la structure hiérarchisée des groupes. La hiérarchisation des groupes a contribué à la survie des humains à travers l'histoire, à la fois parce que les individus au pouvoir protègent les autres membres du groupe, mais aussi parce que la hiérarchie réduit les conflits au sein du groupe. Les domaines d’Endogroupe/Loyauté et d’Autorité/Respect constituent les fondements psychologiques de la notion de Communauté dans le modèle de Shweder et al. Ces principes sont fondamentaux pour la cohésion du groupe (Haidt, 2008). En effet, ils insèrent

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