REPRÉSENTATION SOCIALE
À première vue et sans trop s’éloigner des discours académiques, peut être considéré comme représentation sociale (RS) tout système de savoirs, de croyances et d’attitudes, émanant d’agents collectifs, identifiant, justifiant, décrivant ou engendrant des pratiques socio-économiques, culturelles, religieuses ou politiques spécifiques.
Les individus sont influencés par les RS et y instillent, parfois et plus ou moins pacifiquement, des évolutions, en adoptant une stratégie minoritaire, en association avec quelques autres compagnons de route en retrait, rebelles ou innovateurs (Seca, 1998). Dans les faits comme du point de vue théorique, les interactions et les communications entre groupes, entre les individus et les communautés, ainsi qu’entre les sujets eux-mêmes, sont détournées, triangulées ou organisées en fonction de ces divers modes d’appréhension de la réalité, qualifiés parfois de « routines », fixés dans des traditions, des rituels ou des habitudes. Émile Durkheim pensait, au moment où il adoptait l’expression (Durkheim, 1898), qu’il s’agissait de formes héritées et stables d’idéation collective (familles, groupes, réseaux, tribus). Dans son esprit, cette notion renvoyait à la dimension psychosociale des institutions et de l’institutionnalisation, objets d’étude plus spécifiques de la sociologie, mais aussi aux rituels, aux croyances et aux valeurs fondamentales d’une société. Équivalant à la partie « mentale » ou « cognitive » de l’autostructuration des institutions, les RS recevaient alors une fixité structurale qui ne tenait pas compte des évolutions croissantes dans les communications de masse (presse, télévision, radio, internet actuellement), de la multiplication de l’impact des savoirs scientifiques ou de l’emprise des faits sociaux ou politiques eux- mêmes (conflits, guerre, évolutions démographiques…).
C’est durant les années 1960 que Serge Moscovici propose, par une recherche fondatrice sur l’image de la psychanalyse dans le grand public et la presse, d’inclure les changements mentaux, induits par des connaissances nouvelles, dans l’étude des représentations, afin de faire de l’expression proposée par le fondateur de la sociologie une théorie générale de l’élaboration et de la diffusion des savoirs en société, dans les organisations et dans des situations de confrontation, de divergence entre groupes (Moscovici, 1976). On passe ainsi d’une imagerie scientifique, attachée à une permanence relative mais quasi « immaculée » du phénomène représentationnel, à une approche plus soucieuse de retracer les mouvements et le sens de l’opinion ainsi qu’à une conception plus respectueuse de l’originalité des processus de pensée sociale dont l’un des buts implicites est de tenter de favoriser les relations positives entre les hommes et leur adaptation sociocognitive à un contexte de plus en plus évolutif.
Une notion transdisciplinaire et un ensemble hiérarchisé de cognitions
Si l’orientation impulsée par Moscovici vise à intégrer et à prendre en considération les idées de changement, de nouveauté et d’évolution des connaissances dans le quotidien des acteurs, il est tout aussi clair qu’autrui, dans le sens d’« étranger », de « membre d’un autre groupe social ou linguistique », appartient toujours au cercle de l’approximation ou du non-su : n’est pas connu, dans ses pratiques quotidiennes ou son intimité, le voisin dans un immeuble ou l’ami, apparemment le plus familier, qui peut dissimuler certains de ses hobbies ou une inclination coupable ; ne sont pas approfondies nombre de nos relations au jour le jour dans les entreprises, au restaurant ou bien dans la rue. Pis encore : on fait alors tout, souvent pour d’excellentes raisons, pour maintenir autrui dans un clair-obscur, celui d’une ignorance confortable, utile à la « relaxation de l’esprit » ou, au contraire, aux coups de gueules populistes. Le corps, lui-même, est, à certains égards, un espace de projection, objet d’inscriptions, de manipulations, de croyances et de savoirs qui dépendent de systèmes de pensées émanant du « social » et de règles socio- historiquement marquées. Appréhender les RS devient donc un devoir civique (dans le sens d’ « intérêt pour la vie de la cité ») autant qu’un projet scientifique et constitue un travail à renouveler continûment, tant leur luxuriance étonne et défie l’esprit du chercheur le plus chevronné.
Les recherches sur les représentations sociales ont engendré une suite d’initiatives, d’abord timides et éparpillées, puis de plus en plus considérables et coordonnées depuis 1960. Aujourd’hui, des réseaux de chercheurs, des sites web, des revues scientifiques, des colloques sont consacrés, tant au niveau national que sur la scène internationale, à cette théorisation qui a acquis une extension pluridisciplinaire (Seca, 2001).
Si des historiens, des sociologues, des psychologues, des géographes, des anthropologues, des économistes et d’autres spécialistes utilisent, dans leurs travaux, explicitement, de façon synonymique ou métonymique (mentalité, culture, système d’opinions, de signes ou discursif, mode de vie, ethnométhodologie, univers sémiotique, etc.), la référence au champ des RS, c’est que ces dernières ne constituent pas seulement une théorie mais sont aussi des phénomènes et des cristallisations repérables dans la matérialité des archives, des monuments, des transcriptions de transactions verbales (discours, entretiens, talk shows, débats publics), des créations artistiques, scientifiques, culturelles ou informatiques, dans l’espace urbain ou dans une organisation et, par exemple, à travers les jeux ou les rêves des enfants.
Plus spécifiquement, il est d’usage de percevoir les RS comme des systèmes sociocognitifs, impliquant une hiérarchisation de leurs composants autour de schémas ou noyaux de sens structurants.
Mais ces « cristaux cognitifs centralisateurs et organisateurs » ne sont pas les seuls éléments d’une représentation. Si l’on prend comme exemple les représentations de l’espace public urbain dans une ville française, celles-ci émanent d’un contexte (la galerie commerçante de la rue X ; les vigiles qui surveillent les allées et venues ; les clients, les jeunes, plus ou moins désœuvrés, l’absence d’associations ou de locaux éducatifs adaptés, les miroirs de l’argent facile, du plaisir et des produits vendus dans les magasins), sont interconnectées et reliés à un cadre structurel (l’architecture de ce grand ensemble de banlieue, fruit d’une certaine conception politique et économique de l’aménagement d’un quartier ; le rôle des acteurs éducatifs dans cet espace), expriment des normes (appel à plus d’action préventive / répressive des forces de l’ordre, des milices privées ; enfermement des citoyens dans une vie privée calfeutrée) et participent à la production d’événements (départ d’un cadre dans un autre espace urbain ou rural pour envisager une autre carrière ou une autre vie ; razzias de groupes de loubards dans les rayonnages du supermarché ; violences cachées). Les représentations sont déjà bien présentes dans la tête de ceux qui vivent dans un quartier, mais elles sont aussi inscrites dans l’organisation de l’espace ou dans les matrices relationnelles impliquées par la circulation des clients dans un centre commercial, une place, une rue ou un immeuble. Rien ne permet de douter de leur diversité (les opinions de chacun des habitants) mais tout indique qu’elles sont héritées socialement et prédéterminées par des structures économico-spatiales qui sont elles-mêmes modelées par des RS de l’aménagement du territoire, appliquées par les décideurs et divers professionnels de l’intervention urbaine et de l’architecture.
Les RS sont aussi des productions subjectives ou mentales d’acteurs plus ou moins collectifs, disposant d’une position dans la structure, d’un pouvoir économique ou culturel, et faisant montre d’une capacité à se mouvoir dans le monde. Toute représentation se rapporte enfin et systématiquement à un objet : ceci signifie que les RS « causent » les phénomènes (objets) sur lesquels les acteurs « pensent », tout autant que les « objets » sont à l’origine du déclenchement d’une RS qui va redoubler, reproduire mentalement cet objet, par une réinterprétation, un peu comme un compositeur reprend, à sa manière, un standard musical connu ou, au contraire, tel un instrumentiste exécutant scrupuleusement le contenu d’une partition écrite par un autre. Ceci se comprend très bien si l’on accepte l’idée qu’une RS est à la fois un produit (« objet » ou « composant » d’une autre RS, développée, par exemple, dans un autre groupe ou espace sociétal), renvoyant à des contenus impliquant du sens et des attitudes, et un processus, c’est-à-dire un ensemble de mécanismes concourant à la construction de cognitions adaptées aux buts pratiques et philosophiques de « sujets » qui en ont « besoin » pour communiquer, travailler et vivre dans leur environnement.
Dans toute représentation constituée, qu’on qualifiera de « forte », « structurée », c’est-à-dire agissant sur la vie des sociétés, les gens et leurs comportements, on peut tenter de chercher et de trouver des éléments périphériques (qui sont des illustrations, des exemples, des variations, voire des oppositions entre plusieurs réponses à un même problème), un noyau structurant ou sous-système d’idées, régulant et organisant le sens et la conceptualisation de cet ensemble complexe relié à d’autres RS, relativement consistant dans sa forme. Moscovici insiste sur cette cohérence et sur l’innervation d’un réseau de cognitions par un noyau sémantique, par la mise en évidence de ce qu’il nomme des « schémas figuratifs », constituant le socle de la représentation de la psychanalyse (l’appareil psychique étant, dans l’esprit des sujets interrogés pour cette enquête, organisé autour des complexes où les allusions à la libido sont éliminées). Un peu plus tard, divers spécialistes, tels que Jean-Claude Abric, Claude Flament, Christian Guimelli, Pascal Moliner, Michel-Louis Rouquette ou Pierre Vergès parleront de noyaux ou systèmes centraux, de schèmes causaux. Diverses recherches reprennent la même approche en précisant de plus en plus l’organisation, les composants et la structure – sous-ensembles centraux et périphériques, fonctionnels, normatifs, descriptifs – des RS. Cette tendance structuraliste a toujours été au fondement de la théorie développée par Moscovici et par Durkheim lui-même, bien que les développements plus récents lui aient donné une assise et une validité (Flament et Rouquette, 2003). On retrouve l’importance de cet aspect structural dans les travaux de Jean Piaget sur le mode d’appréhension du monde par les enfants, de Fritz Heider ou Solomon Asch sur les formes de la pensée sociale ou de Kurt Lewin sur la dynamique des groupes. C’est ce que souligne Willem Doise dans divers écrits en désignant les RS comme des « métasystèmes » ou des « principes générateurs ». Ces derniers termes expriment l’existence d’une vision génétique des opinions, échangées quotidiennement entre acteurs.
Les RS sont ainsi des « principes générateurs de prises de position, liées à des insertions spécifiques dans un ensemble de rapports sociaux », ces schèmes organisant les processus symboliques intervenant dans ces rapports (Doise, in Doise et Palmonari, sous la dir. de, 1986, p. 85).
Les RS dans l’approche interculturelle
Les relations interculturelles sont évidemment au centre de la préoccupation de nombreux psychosociologues et sociologues des représentations, principalement dans les études sur l’origine des attitudes, des préjugés et des discriminations (conduites dépréciatives, persécutives) vis-à-vis des minorités (les fous, les malades, les sidéens, les handicapés, les homosexuels, les immigrés…), sur les stéréotypes, les relations intergroupes ou linguistiques, la formation et le développement de l’idéologie raciste, de la xénophobie, l’activation d’attitudes prosociales ou tolérantes, la communication avec les
« normalisés ». L’intégration de ces thématiques dans l’approche de l’interculturalité demande une certaine mise en perspective et une relative prudence car ces questionnements forment des pans entiers de la psychologie sociale, plusieurs chapitres de manuels dans cette dernière discipline, ainsi que de nombreuses sections d’autres spécialités (histoire, science politique, sociologie).
On peut aussi y inclure une certaine idée de la culture au sens de création de l’imaginaire sous toutes ses formes (art, éducation, idéologies, sciences, religions). Le champ de réflexion s’élargit alors notablement. Il se généralise à l’ensemble de cet ouvrage dont cet article n’est qu’un élément. Il s’agit ainsi de faire entendre à quel point les représentations sociales coiffent, interconnectent et articulent ces multiples systèmes notionnels et champs de pratiques. En prenant comme illustration les recherches sur les arts et les créateurs, comment ne pas voir que ces derniers sont des fabricants de représentations ? Certains d’entre eux (voir l’exposition de Dominique Gonzales-Foerster, en octobre - décembre 2002, au Centre Beaubourg) revendiquent le jeu avec les symboles, les savoirs sociaux et l’imaginaire de la ville comme un moyen d’approfondir la mise en spectacle du monde.
On pourrait multiplier les exemples. Pensons au domaine du management des organisations.
L’intégration de la dimension interculturelle en entreprise met en cause ou modifie le système de gouvernance, c’est-à-dire les représentations structurant les prises de positions et les processus symboliques des acteurs qui y ont une insertion spécifique. La multiplication des coopérations internationales, sur les plans, tant européen que mondial, engendre la nécessité de pouvoir disposer de managers, formés et expérimentés, aptes à une gestion flexible et ouverte des relations sociales (Crétien, 2003 ; Hermel, sous la dir. de, 1993 ; Hofstede, 1994). Il en est de même pour les approches fondées sur l’économie des conventions (Granier et Robert, sous la dir. de, 2002).
L’évolution de la mobilité étudiante dans le cadre des programmes d’échange de l’Union européenne et de la réforme de l’organisation des diplômes, centrée sur le parcours Licence – Master – Doctorat, rend plus saillants et utiles les résultats de travaux sur la communication
dans les groupes multilinguistiques (Ladmiral et Lipiansky, 1989). On le voit : le champ d’application des recherches sur les RS est tellement étendu qu’il risque de se noyer dans la multiplicité des perspectives politiques et des intérêts institutionnels en jeu dans les besoins à satisfaire.
Relations intergroupes, minorités et hétérodoxie
Les résultats des travaux sur les situations intergroupes permettent de définir des tendances fortes, quel que soit le contexte (entre jeunes dans un quartier, entre sous-groupes dans une organisation, entre services dans une institution publique, entre nations dans un ensemble multinational). En effet, les constantes comportementales et symboliques régulièrement repérées, depuis plusieurs dizaines d’années, dans ce domaine autorisent une extrapolation à toute situation collective structuralement équivalente.
Cette approche a été originellement reliée à celle de la genèse des stéréotypes. Les célèbres expériences de Henri Tajfel et de ses collaborateurs ont mis en évidence l’existence de processus spécifiques à l’œuvre dans les relations intergroupes autant que dans le mode d’appréhension individuel de la réalité physique ou sociale. Ces phénomènes dits de « catégorisation », mis en évidence depuis les travaux de Postman, Bruner et Mc Ginnies (Postman et alii, 1965), interviennent en tant que processus simplificateurs du réel et « tendent à ordonner l'environnement en termes de catégories : groupes de personnes, d'objets, d'événements (ou groupes de certains de leurs attributs), en tant qu'ils sont, soit semblables, soit différents, soit équivalents les uns aux autres pour l'action, les intentions ou les attitudes d'un individu » (Tajfel, 1972, p. 272).
La catégorisation est définie comme une tendance à la schématisation. Dans la communication intergroupale, elle se traduit par l'attribution d'étiquettes caricaturales d'un groupe vis-à-vis de l'autre. Ce phénomène est appuyé sur le sentiment typique d’une communauté qui estime être le point de référence à partir duquel doivent être évalués les objets internes ou ceux externes. Ceci implique que si un groupe (ou un individu lui appartenant) doit donner une évaluation d'objets ou d’activités en situation de comparaison avec une autre entité collective, il aura tendance :
- à accentuer les différences perçues entre les attributs (performances, qualités, conduites) de son propre groupe et ceux de l'autre ensemble social mis en comparaison avec lui (effet de contraste) ;
- à accroître les ressemblances perçues entre ses propres objets (effet d'assimilation).
La catégorisation est la réalisation d'une activité perceptive élémentaire qui s'applique à tous les objets, physiques ou non, sociaux ou non. Elle se déclenche dès qu'un ensemble d'objets est classé en deux catégories. Par exemple, le simple classement de lignes, de longueur inégale, au moyen de deux étiquetages, les fait percevoir comme plus différentes qu'elles ne le sont lorsqu'elles ne sont pas catégorisées. Un tel phénomène a été appliqué à la communication entre groupes (Doise, sous la dir. de, 1979).
Retenons, pour l’exemple, les recherches bien connues de Muzafer Sherif en 1961. L’une d’entre elles, dite de la « caverne des voleurs », est considérée comme une expérimentation classique dans l’histoire de la psychologie sociale. Les sujets sont des enfants de douze ans participant à des activités de plein air (campement en forêt, activités d’organisation liées à l’alimentation, la baignade, le transport de canots, etc.). Deux groupes sont créés parallèlement. Aucun des deux ne connaît l’existence de l’autre.
Après une phase de quelques jours, les structures relationnelles et de travail dans chaque entité se stabilisent. Ces deux groupes sont ensuite mis en compétition (tournois, course au trésor, matchs de football). De l’hostilité se développe, dès le premier jour, et s’amplifie par la suite tant sur le plan verbal (injures) que sous l’angle comportemental (raids sur le territoire ennemi pour s’emparer de son drapeau).
Une augmentation de la solidarité intragroupale s’accompagne alors d’une surévaluation des performances et des capacités des membres de son propre groupe, et d’une dévaluation de l’image des adversaires. Dans une troisième phase, la compétition est éliminée. On invite les deux groupes à prendre part à des activités communes mais sans interdépendance, du type « repas », « séquences de cinéma »,
« feu d’artifice ». Ces pratiques, au lieu d’amener de la réconciliation, ne font qu’attiser l’animosité entre les deux parties. Ce n’est que lorsque les expérimentateurs proposent un effort commun pour résoudre un problème concernant tous les membres des deux groupes (interdépendance ou buts dits « supra- ordonnés ») que l’hostilité cesse peu à peu. Rechercher l’origine d’un manque d’eau, payer une somme élevée pour louer un film ou dépanner un camion sont des situations qui impliquent, quelle que soit l’appartenance de chacun, une coopération, des mêmes buts, une structure relationnelle et hiérarchique.
Cette expérience montre comment le changement est conduit expérimentalement et quels sont les facteurs agissant sur celui-ci. Appliquées à un contexte urbain, dans des quartiers à problèmes où existent des rivalités entre bandes de jeunes, ces solutions peuvent, avec des adaptations, favoriser la maîtrise des interactions sociales et culturelles.
On ne peut pas restreindre l’étude des représentations dans l’interculturalité à l’appréhension des stéréotypes ou des phénomènes de discrimination. Il faut néanmoins citer l’importance de ce domaine de
recherche (Castel, 1999 ; Orfali, 1990), tant dans les enquêtes sur les représentations des groupes ethniques que par les travaux sur les effets de la dimension langagière et syntaxique. Les phénomènes intergroupes sont intéressants car ils permettent d’observer une compulsion systématique au stéréotype dans tout ensemble humain. De ce point de vue, il s’agit d’une dimension essentielle de construction des RS, même si ce n’est pas la seule. Beaucoup d’auteurs ont tendance à réduire l’étude des représentations à celle des stéréotypes. En réalité, les gens utilisent effectivement ces derniers mais tentent aussi de lutter contre une forme d’automatisme de la pensée. De ce point de vue, les représentations renvoient à l’usage audacieux des cognitions, à la genèse des nouvelles normes, à la confrontation de ses propres préjugés avec l’altérité et la richesse infinie du monde.
Pour illustrer ce dernier aspect, il faut mettre en relief l’importance des mécanismes de construction d’une RS. On peut alors bien comprendre le sens même de la notion ici exposée, mieux mesurer l’influence du système social sur l’appréhension cognitive de l’environnement et saisir l’articulation avec le phénomène de catégorisation traité précédemment. En effet, la clé de la théorie des RS est présente dans la conception de l’objectivation et de l’ancrage. Par le repérage de ces deux mécanismes et en en formalisant le déroulement, Moscovici s’appuie sur une vision essentiellement interculturelle de la pensée humaine, en imaginant des groupes sociaux en contact avec des situations et des humanités variées, qui avancent, construisent, sélectionnent, trient, recomposent et renouvellent le stock de connaissances à leur disposition. Le premier processus implique, de la part du sujet, une sélection, une catégorisation de l’objet, sa saisie à travers un réseau de schèmes et d’éléments de qualification et description (normes, précisions, approximations, poétisations…) et leur naturalisation (ou usage objectivé de ces nouvelles cognitions, élaborées pendant et après la perception sélective du nouvel ou étrange objet).
L’ancrage, de son côté, suppose la mise en œuvre légèrement modifiée ou, au contraire, l’altération complète des représentations existant dans la tête de l’acteur confronté à un objet problématique ou étrange. Il renvoie à la variété (liée à la pluralité des insertions sociales et des modes de lecture du monde) des appropriations d’un même objet de représentation. Il correspond donc à la diversité de la RS elle-même qui doit être pensée comme un « système expert », recelant diverses routes et solutions, parfois opposées, pour résoudre un même problème. Cela présuppose l’intervention d’un système de valeurs, des facteurs d’appartenance des sujets (en train de produire une pensée sociale) et des représentations préexistantes. L’ancrage donne ainsi lieu soit à la conversion (changement brutal de ses référents, évolution du cadre cognitif et culturel), soit à l’inversion (dénégation, familiarisation de l’étrange, mise en périphérie ou en conformité avec les modes de pensée du groupe, de l’objet nouveau,
normalisation de ses caractéristiques). On remarque, dans ce mécanisme, que le poids d’une communauté ou d’un groupe de référence peut être déterminant dans la formation des grandes orientations culturelles, au sein d’un ensemble social plus étendu ou par rapport à certaines valeurs plus ou moins universalistes. Les travaux de Doise sur les droits de l’homme, leurs représentations et leur extension internationale (Doise, 2001) illustrent bien cette question de l’ancrage de valeurs qui se veulent transcendantes et universelles mais qui rencontrent des obstacles de contextes, transformant ou non les intentions philosophiques des juristes.
Les RS des marginalités et des marginaux (pauvres, malades mentaux, homosexuels, gitans ou immigrés) sont aussi, en grande partie, structurées dans le cadre des relations intergroupes, impliquant des ancrages et des différenciations, qui vont donner une empreinte spécifique aux contenus stéréotypiques ainsi qu’aux discours de défense des minorités (Abric, sous la dir. de, 1996). On peut, par ailleurs, s’interroger sur l’inertie et la récurrence de certains contenus, traduits dans les rumeurs ou émergents dans certaines formes de mémoire sociale ou d’influences socio-historiques (Halbwachs, 1925 ; Jodelet et Haas, 1999), qui peuvent alimenter ce processus de différenciation des formes de la pensée collective tant par rapport à l’accueil de l’étranger que dans une série de « réflexes idéologiques » et anthropologiques généraux ayant trait à la communication, au savoir-vivre ou à l’idée de bien public.
Toujours est-il que l’ancrage et l’objectivation forment des mécanismes à la base de la construction d’une représentation et de son utilisation. Ils permettent de considérer le mouvement de l’acte de se représenter un objet comme étant quasi perpétuel et incessant. Même s’ils incitent à une meilleure compréhension des mécanismes de la stéréotypie ou du préjugé, ils engendrent aussi une vision nuancée et tolérante de l’homme en société qui pense parfois de façon biaisée, en amateur, et quelquefois de manière adaptée, pragmatique, débrouillarde, tout en étant créatif, entreprenant, innovateur.
Le caractère actif de l’usage des RS peut aussi être éclairé par l’exemple de la transformation des mentalités par les productions artistiques et l’esthétique (Filloux et alii, sous la dir. de, 2002). Les représentations deviennent alors des outils pour les acteurs eux-mêmes quand ils veulent modifier les discriminations dont ils sont l’objet, changer le contexte des échanges symboliques entre membres d’une société, faire évoluer les mentalités et, éventuellement, les politiques publiques. On ne voit jamais assez que les RS sont le résultat d’interactions et de mouvements culturels ou politiques. Beaucoup de recherches, et plus particulièrement en psychologie sociale, sont centrées sur la logique du « piège » expérimental : détecter le réflexe idéologique inavouable, le préjugé automatisé, livré aux dépens de
l’acteur mis en questionnement, des trésors d’ingéniosité ayant été déployés pour parvenir à faire saillir la mécanique stéréotypique ou le dérapage discriminant. Le modèle en la matière est peut-être l’expérience de Stanley Milgram sur l’obéissance à l’autorité ou les recherches d’Adorno et de ses collaborateurs sur la personnalité autoritaire. Le premier auteur a réussi à mettre en évidence, par dix- huit travaux expérimentaux impeccablement menés, que tout concitoyen (dans la proportion des deux tiers des participants aux séances) peut être amené à torturer, voire à faire mourir quelqu’un d’autre sous prétexte qu’il participe à une entreprise scientifique et qu’il est engagé, payé pour cela (Milgram, 1974).
Les seconds, après de longues recherches, ont mis en place des échelles d’attitudes et des tests divers pour mesurer la personnalité autoritaire ou le degré d’autoritarisme en Amérique durant la Seconde Guerre mondiale. Nul ne peut douter que de tels travaux aient été nécessaires et le soient encore dans l’avenir. Mais centrer l’étude des RS sur ce seul aspect risque d’appauvrir une approche riche et complexe et laisserait croire que l’être humain ressemble au monde impitoyable décrit par Louis-Ferdinand Céline dans le Voyage au bout de la nuit ou au héros inquiétant de Robert Louis Stevenson, Docteur Jekyll et Mister Hyde, où le cauchemar du double, caché, monstrueux, dissimulé derrière le gentil personnage fréquenté chaque jour, ferait de chacun de nos proches de potentiels bourreaux ou fascistes. La littérature a certes un relent de vérité historique et sociale. Mais à organiser toute une série d’approches des représentations sur les seules discriminations, on ne gagne pas sur le terrain des luttes identitaires ou politiques. De plus, les recherches sur les stéréotypes et l’attribution permettent de comprendre les biais cognitifs et la perception sélective de l’information comme des tendances pouvant toucher tout individu ou groupe, indépendamment de son degré fort ou faible d’autoritarisme ou de racisme.
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