PRO FRIBOURG Mars 1981 INFORMATIONS Trimestriel N° 48
SOMMAIRE p. 3 Editorial
4 Nova Friburgo aux Fêtes du 500e G. Bourgarel 10 Ariosto, un humaniste de notre temps M. Nicoulin 11 Nova Friburgo (suite) G. Bourgarel 14 Des pays déboisés J. Steinauer 23 Les saisonniers parmi nous
27 Témoignage par Centre Suisses-Immigrés, Frib.
28 Le 30 mars : une assemblée, un débat 29 En bref
Photos : CIRIC, Genève p. 23 et 24. Mario del Curto p. 25 et 32 Centre Suisses-Immigrés Fribourg p. 26.
Imprimerie Saint-Paul à Fribourg. Tirage : 6'000 exemplaires.
PRO FRIBOURG Secrétariat : Stalden 14, 1700 Fribourg Cotisation :
donnant droit: l'envoi du bulletin Ordinaire: 20fr.; de soutien 30 fr.
avec l'édition en tangue allemande (deux numéros par an) : 26 fr.
Tarif réduit: 14 fr. (étudiants, apprentis, 3e âge) CCP 17-6883 1700 Fribourg
RAPPEL DE COTISATION 1981 : Nos lecteurs qui ne l'ont pas enco¬
re payée cette année trouveront un bulletin vert encarté. En en faisant usage, vous nous épargnez des frais. D'avance merci '.
AVERTISSEMENT : CE CAHIER NOUS TIENT A COEUR : CAR NOUS CROYONS QUE LE VRAI PRESTIGE D'UNE VILLE, C'EST DE REN¬
DRE JUSTICE, EN PREMIER, AUX PLUS DEFAVORISES.
Photo de couverture : En 1977 au Brésil, les bouleversantes re¬
trouvailles : les descendants des immigrés de 1819 brandissent des pancartes portant leur nom de famille...
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1481 - 1981 : de quel côté sommes-nous ?
Voici 500 ans, Fribourg, ville "étrangère", faisait, grâce à la médiation de Nicolas de Flue, son entrée dans la Confédération et nous commémorerons cet événement. Dans "commémoration", il y a "mémoire", et ce n'est pas le moment d'avoir la mémoire courte.
Car les circonstances de notre vie politique veulent qu'à la veille des festivités, nous soyons appelés à nous prononcer sur l'initiative "Etre solidaires", abolissant le statut de saison¬
nier. Max Frisch le rappelle, "on a fait venir des bras, ce sont des hommes qui sont venus" A nous d'en tirer les conséquences.
Quelle peut être en effet notre attitude, dans ce Canton qui, pen¬
dant des siècles, fut tributaire des autres : ses ressortissants, surtout les plus démunis, étant contraints de chercher du travail au dehors, comme soldats des Régiments suisses sur les champs de bataille de l'Europe puis, comme main d'oeuvre à louer, là où elle trouvait preneur.
Dans quelques mois, une délégation des descendants de ces "oubliés"
que furent les émigrants fribourgeois de 1819 au Brésil viendra sur la terre de ses ancêtres. Nous les accueillerons avec chaleur. Mais cette chaleur ne serait-elle pas hypocrite si, dans le même temps, nous venions de maintenir à l'écart ces 2% d'habitants de la Suisse (mais oui) qui ne jouissent pas des élémentaires droits de l'homme.
Chaque fois que la Suisse, oubliant sa tradition démocratique, a cru trouver avantage à avoir des habitants de seconde zone, c'est sa cohésion qui a été atteinte. Quels étaient les droits, peu avant la Révolution, des paysans de nos campagnes ou des gens du Pays de Vaud ? La Suisse n'était plus la patrie de tous et elle s'est effondrée du dedans.
Aujourd'hui, nous sommes tentés de nous isoler dans une prospérité arrogante, parce qu'ignorante du monde qui nous entoure. On en me¬
sure déjà les retombées au coeur de nos grandes villes.
Voici trois ans, en conclusion d'une étude sur Nova Friburgo, nous nous interrogions : "Ne faut-il pas partir de ce contact renoué pour nourrir une réflexion sur notre responsabilité, non pas tant face à une histoire ancienne que face à la réalité présente de nos relations avec le Tiers Monde ou à celle de la présence parmi nous de travailleurs étrangers ? Notre rôle n'est-il pas au sein de no¬
tre pays de rappeler la priorité de la solidarité des hommes sur celle de l'argent ?"
C'est le choix qui s'offre à nous en cette année du 500e.
G. Bourgarel
...la Suisse vit l 'heure, plutôt facile, de l'im¬
migration. Pourtant^ un simple contact avec l'his¬
toire apprend que la Confédération a vécu pendant longtemps la période inverse3 celle de l'émigra¬
tion. Le temps d'ailleurs n'est pas très éloigné où le Suisse s'en allait sous d'autres cieux ga¬
gner son pain quotidien. Ainsi3 les problèmes que l'étranger pose aujourd'hui à la Suisse} celle-ci les posait hier aux autres pays.
Martin Nicoulin, dans "La Genèse de Nova Friburgo"
Nova Friburgo aux festivités du 500e
LES CAUSES ET LES SUITES DE L'EMIGRATION AU BRESIL
La disette de 1817
La dernière grande disette en Suisse fait suite aux guerres napo¬
léoniennes. Les armes se sont tues, mais nos contrées, épuisées par le passage des armées, n'ont pu reconstituer de réserves et les voies de communications sont précaires. L'hiver 1816 est in¬
terminable, l'année est "pourrie" : d'avril à septembre, en six mois, on compte 130 jours de pluie. De la Savoie à la Bavière, les récoltes sont détruites. Les cantons, encore pleinement sou¬
verains, prennent des mesures protectionnistes : Vaud interdit en mars la sortie des céréales, Berne en, juillet. A l'automne, la disette s'installe, le prix du pain triple, quadruple même.
Les Cantons prennent chacun pour soi des mesures. Genève, Vaud organisent des souscriptions publiques et font des achats sur les places de Gênes et de Livourne. Le gouvernement fribourgeois fait de même en empruntant auprès de financiers bâlois. Mais, du¬
rant l'hiver, la situation s'aggrave et, dans les cantons déjà touchés par la crise de l'industrie textile de St Gall, Appenzell et Glaris, prend les dimensions d'une véritable famine. En mars 1817, Glaris lance un appel à l'aide aux Confédérés et demande que la liberté de commerce soit rétablie entre les Cantons (une liberté qui ne sera garantie qu'avec la constitution de 1848).
Bâle, Zurich s'émeuvent, des secours parviennent de l'étranger : Alexandre 1er de Russie enverra 46'000 roubles pour les affamés de Suisse.
Ce n'est qu'au cours de 1817 que la situation se stabilisera.
Mais les séquelles de la disette se font alors sentir. Le nombre des indigents s'est accru par l'afflux de paysans ruinés.
L'exode de 1819
Face à cette situation, les Cantons n'auront pas tous la même politique. Glaris misera sur la solidarité et la colonisation intérieure. Fribourg optera pour le projet de colonisation au Brésil, le Conseil de Police du canton voyant là l'occasion de se "débarrasser ..de cette classe nombreuse d'heimatlosen à charge du pays." De fait, et l'ouvrage de Martin Ni cou!in sur La Genèse de Nova Friburgo nous éclaire là-dessus, les gouver¬
nements de Fribourg et de Berne (pour ses sujets catholiques du Jura) vont favoriser le départ d'un excédent de population à charge, sans trop se soucier de leur avenir au-delà des mers Et déjà, sur les 830 expatriés fribourgeois, 232 périrent du¬
rant le voyage. Les survivants, affaiblis, débilités par le climat et non préparés à affronter de nouvelles conditions de vie, furent rapidement décimés et se dispersèrent hors de la colonie de Nova Friburgo.
Le Brésil du XIXe siècle :
de la traite des esclaves à l'immigration européenne Le Brésil d'alors, ce n'était pas encore le Nouveau Monde, mais une séquelle de l'ancien. Comptant sur son immense territoire à peine 5 millions d'habitants (le double de la Suisse), il ne possède qu'une mince frange côtière faiblement peuplée et colo¬
nisée. Tout le système économique est basé sur l'exploitation des esclaves qui forment la majeure partie de la population. A part un dixième d'indiens, on ne compte qu'un quart de blancs, exclusivement de souche portugaise. Les autres sont des noirs et des métis, descendants des 4 millions de victimes de la trai¬
te transportées d'Afrique au Brésil en trois siècles. Ce systè¬
me peu économe en vies humaines est menacé par le mouvement abo¬
li tionniste en Europe. L'Angleterre va interdire la traite en 1825 et la France renoncer à l'esclavage dans son domaine colo¬
nial après la Révolution de 1848.
Le Brésil, qui n'abolira l'esclavage qu'en 1888, se voit coupé de ses sources d'approvisionnement en main-d'oeuvre à bon mar¬
ché. Il sera tenté d'y suppléer. Déjà, depuis 1810, il a cessé d'être la lointaine dépendance de la métropole portugaise : le roi Joao VI est venu se réfugier à Rio, y installant sa capitale.
Son fils, futur régent, ne regagnera pas Lisbonne, il fera pro¬
clamer, en 1822, l'indépendance du Brésil et se fera couronner empereur sous le nom de Pedro 1er. Le Brésil, du même coup, s'ou¬
vre au Monde, et entrouve ses portes à l'immigration. En 1812, un premier essai de colonisation est tenté à Santo Agostinho,
dans la province de Espiritu Santo. En 1817, le mariage de l'héritier du trône avec l'archiduchesse Leopoldine d'Autri¬
che, en créant des liens avec les Habsbourg, allait favoriser l'immigration en provenance des pays germaniques. Mais les premières colonies, Leopoldina (Bahia), fondée en 1818, Nova Friburgo en 1819 et Sao Jorge de Ilhoes (Bahia) en 1822, avaient été autant d'échecs. A l'évidence, les colons paysans d'Europe centrale ne s'adaptent pas aux terres chaudes. Aussi l'empereur s'oriente vers ses provinces méridionales au cli¬
mat plus tempéré. En 1824 est fondée San Leopoldo avec un pre¬
mier contingent d'immigrants de Hambourg, Holstein et Hanno- vre. En 30 ans, 7500 allemands et autrichiens vont s'établir dans cette colonie gouvernementale. Ce sera l'origine de la forte implantation germanique dans les états éleveurs du Rio Grande do Sul et de San Catarina.
Une perte de mémoire de la Suisse officielle
La nouvelle de la misère et des malheurs des émigrés attei¬
gnit la Suisse. On s'inquiéta du sort des quelques 300 orphe¬
lins recensés en 1822 à Nova Friburgo. Les Suisses de Rio for¬
mèrent une société de phi 1 an-;
thropie, relayée par un comi¬
té londonien. Une quête domi¬
nicale fut faite à Fribourg, des collectes organisées et quelques subsides ajoutés.
Deux ans plus tard, un tiers seulement des fonds avait été distribué. Ensuite, c'est le silence.
Dans les rapports officiels, le souvenir de Nova Friburgo s'estompe. Le Consul à Rio, Perret-Gentil, relève en 1843 que des 1600 colons de 1820,
"il ne reste à la Nouvelle- Fribourg et districts environ¬
nants, que 710 individus, dont 254 chefs de famille.."
et d'ajouter : ils possèdent 152 esclaves, d'après le re¬
censement de 1841." 1)
Cette "adaptation" des survi¬
vants au système colonial esclavagiste apporte la preuve
(suite en p. Il)
ESC R A VOS FUG1DOS.
lis. 508000
Dâ-se de fîratiPiraçâo a quem apprehender a usera»0 Mort:e\luio, pardo claro, cabellos raspadns, (pnr 1er sahido du correççâo da côit.*), olhus grandes, estatura e corpo te¬
gular, r.oin sigtmes de açoutes, natural do Maraitbâi», levuu algoina roupa do uso, e urna eobfrta d'algodào escuro, é muito fallaote, sabe lér e escrever e é officiai de sapateiro; quetn o-apprebender e parti¬
cipated) Mac*hé ao Sr. Antonio José Cou*
tiiibo, na casa do canal, em Campow ao Sr. Manuel J.iaquim Kibeiro de Marelles, e na < Arte aos Srs. Caiidido Torres & Snares, ou a seu Sr. Fili»berto Antonio de Moraes lia sua fasenda em Cantagallo, freguezia de S. Fra misoo de Paula, se ré recompensado corn a quantia acitoa. Protesta-se coin todo o rigur da lei contra quem o-acoutar.
m Avis de recherche d'un escla¬
ve fugitif de Cantagallo (où nombre de Suisses s 'établi¬
rent) paru dans le "Monitor Campista" du 13 avril 1864.
rwurgo en 1850. Ci-dessous : le grand collège des a fin du 19e s. dans ce centre de villégiature ...
Anchietn Nova Friburçjo j' .
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Feu après 1900} un guide et des cartes postales nous restituent l'ambiance provinciale de cet arrière-pays de Rio de Janeiro.
9
Guide des Étrangers
NOVA FRIBURGO (Etat de Rio de Janeiro)
« Nova Friburgo est un centre ayant les mêmes origines mais plus anciennes que Pétropolis, et, comme ce dernier point, une station très recherchée par les habitants de Rio et de l'Etat. La ville est située sur le versant nord de la Serra do Mar, dans la partie connue sous le nom de Serra da Boa Vista, par allusion à l'horizon incomparable qu'on y découvre ; elle fut fondée vers 1819 par 1.700 Suisses venus du canton de Fribourg qui y restèrent une vingtaine d'années, puis se répandirent peu à peu dans les régions environnantes. L'élément brésilien forme aujourd'hui la grande majorité de la population de Nova Friburgo.
Ce centre n'est pas une ville de plaisance aristocratique comme Pétropolis, c'est un centre de repos où l'on mène une vie tout à fait provinciale, le climat y est plutôt plus agréable que dans la deuxième capitale de l'Etat. Friburgo, comme on dit simple¬
ment, n'a pas progressé comme cette dernière, ce n'est pas une ville industrielle, mais le centre d'une région agricole où pros¬
pèrent toutes les cultures d'Europe qui sont amenées à Nictheroy et à Rio par le chemin de fer de Cantagallo.
« Ce chemin de fer est d'une construction très audacieuse, et le voyage de Nictheroy à Friburgo qui se fait en moins de cinq heures est une excursion agréable et intéressante. On prend de bon matin, à • Nictheroy, le chemin de fer de Cantagallo ; la première partie du parcours jusqu'à Cachoeira, au pied de la montagne, n'est guère intéressante, la région est marécageuse, on n'y voit que quelques villages d'apparence assez pauvre et des plantations de canne à sucre. A la station de Cachoeira commence l'ascension de la serra, le train gravit en faisant de multiples zigzags des pentes extrêmement raides, l'aspect du paysage change à chaque instant ; le train serpente à travers la forêt vierge qui borde toute cette partie de la ligne, et le voyageur peut admirer un épais rideau de plantes grim¬
pantes, des orchidées magnifiques parant des arbres colossaux, un fouillis de plantes exotiques où figurent des quantités de fougères arborescentes. C'est à travers cette végétation qui s'enfonce parfois brusquement dans des vallées profondes qu'on atteint le sommet de la serra à 94 kilomètres ; à cet endroit on découvre un panorama splendide de 150 kilomètres d'horizon, embrassant tous les côtés de la baie de Guanabara et les régions voisines. Puis le train descend la vallée de la Bengala en décri¬
vant, toujours en forêt, des courbes rapides jusqu'à Nova Friburgo où l'on trouve quelques hôtels suffisants et d'où l'on peut organiser de belles excursions dans la vallée du Rio Grande. »
AU BRÉSIL
f Ariosto, un humaniste de notre temps
Le 19 novembre 1980, Ariosto Bento de Mello meurt à Nova Friburgo.
Une crise cardiaque terrasse cet ingénieur de 52 ans. Le lendemain, son cercueil est suivi par des milliers et des milliers de person¬
nes. Pourquoi ? Quel est le mérite de ce simple citoyen ? En 1977, il avait été l'organisateur admiré et aimé des retrouvailles. En réussissant l'événement, Ariosto avait redonné aux habitants de sa ville la mémoire du passé et l'espoir de l'avenir.
En février 1976, il était venu à Fribourg y rencontrer ses amis.
Avec un audacieux projet dans la tête et dans le coeur : établir des liens entre les deux villes, entre la Fribourg suisse et la Fribourg brésilienne. Sur l'axe Nord-Sud, entre Fribourg et Nova Friburgo, Ariosto voulait construire un pont destiné à la circula¬
tion des hommes et des idées, et surtout à celle de l'amitié et de la solidarité. Sur la trace de l'histoire, il recherchait le germe d'un futur.
Ariosto nous a quittés, mais il nous appartient de continuer son oeuvre digne d'un humanisme pour notre temps.
Martin Nicoulin
11
a contrario que la transplantation de paysans suisses sans aucu¬
ne préparation était vouée à l'échec. Un échec prévisible si on n'avait eu autre chose en tête que se débarrasser des gens aux moindres frais.
Les témoignages abondent sur les conséquences d'une telle inadap¬
tation à un type de société rétrograde. Un pasteur des Missions évangéliques de Bâle, Karl Wagner, constate qu'au Brésil parmi les descendants d'immigrés "personne, en-dessous de 24 ans, ne sait lire et écrire." 2) L'ambassadeur extraordinaire von Tschudi constate en 1860 : "par la faute d'entreprise damnable, un grand nombre de familles ont subi une misère sans nom. ..On a expatrié des vieillards, qui n'avaient plus que quelques années à vivre, pour économiser les fonds de l'assistance, ..des infirmes même., on a commis des actes comparables à la traite des esclaves.." 2) Il relève aussi que les accusations des colons mettent en cause leur pays d'origine plus que les conditions locales.
Les essais de colonisation au Brésil ont dès lors mauvaise presse et des tentatives seront faites pour mieux organiser l'émigration et la diriger vers des régions où les Suisses puissent s'acclima¬
ter. Car l'émigration est toujours considérée comme la solution de la surpopulation et de la misère d'une forte proportion de la population suisse (En 1862, 20% des habitants de l'Argovie sont assistés, on compte plus de 16'000 indigents dans le Canton de Berne, 17'000 à Lucerne. A titre de comparaison, on compte un quart d'assistés à la même époque en Belgique, d'où sera tentée une colonisation tout aussi catastrophique au Guatemala, en 1843).
La Suisse officielle perd ainsi la mémoire de la colonie : dans un ouvrage paru en 1929 sur les relations entre les deux pays, on peut lire : "Sur près de 300 familles arrivées en 1819, nous n'en connaissons aujourd'hui dans la contrée que trois, les Lemgruber, les Monnerat et les Salusse, qui jouissent d'une certaine aisance.
Toutes les autres ont disparu, absorbées par l'élément indigène.
Par-ci par là il arrive qu'un Brésilien se souvienne encore de sa descendance d'anciens colons de la Nouvelle Fribourg, mais c'est de plus en plus rare." 3)
Ouvrages consultés :
1) Emigrations suisses. Enquêtes auprès de M. les Consuls de la Confédération. Lausanne 1845.
2) Joos W. - Ueber Schutzaufsicht3 Organisation und Leitung der schw. Auswanderung. Schaffhausen 1864.
3) Gertsch A. - Premier centenaire des relations officielles entre la Suisse et le Brésil. Payot Lausanne 1929.
Nova Friburgo : la mémoire retrouvée î
Mais cinquante ans plus tard, en novembre 1977, les Fribourgeois recevaient un accueil bouleversant à Nova Friburgo : une foule exubérante, chaleureuse, d'où émergeaient des dizaines et des dizaines de pancartes portant des noms jurassiens, fribourgeois, valaisans, alémaniques. Ce n'était pas dans les archives de l'am bassade suisse mais dans le coeur des Brésiliens que la mémoire renaissait, à l'étonnement des visiteurs venus de Fribourg.
Dans ces retrouvailles de Fribourg et de Nova Friburgo, il s'est passé quelque chose que ne vivront jamais les visiteurs habi¬
tuels : ces cohortes de nos hommes d'affaires, pressés et affai¬
rés ou ces charters de touristes-badauds venus reluquer le Carna val de Rio.
Mais laissons parler ce témoin brésilien :
"Ceux qui vinrent à l'aéroport de Rio accueillir les Suisses eu¬
rent une immense surprise. Des avions sortaient des gens, gens comme nous. Pas d'orgueilleux et riches industriels. Mais des gens sympathiques, souriants et joyeux. On reçut des êtres, des êtres sans prétention..." *)
Alors on se dit que les Fêtes du 500e peuvent être sauvées. Car on sait hélas ce que cela donne quand Fribourg veut trop bien faire : le médiocre d'un folklore patriotique et sentimental, selon l'exemple consternant de l'Exposition nationale... Alors que, d'un autre côté, quand le Fribourgeois parvient à redevenir lui-même, il est naturellement simple et chaleureux.
Bien sûr, le vaste, l'immense Brésil a aussi deux faces : L'une, orgueilleuse : Brasilia, les gratte-ciels de Sao Paulo, la grande nation de 120 millions d'habitants, le régime musclé, le gouvernement fort...
Et de l'autre : les faibles, les indiens exterminés, le Nordeste affamé, les favêlas, avec, pour témoins de ces hommes sans voix, Josué de Castro, Paulo Frei re, Carlos Marighela, Frei Betto, Dom Helder Câmara...
Et si la vraie grandeur du Brésil était de ce côté-là ? Car que vaut le progrès, le développement, s'il sert à rendre les pau¬
vres toujours plus pauvres et les riches toujours plus riches, au Brésil et d'ans le Monde, et, par exemple, nous par rapport à eux ? Car notre prospérité n'est-elle pas, pour une large part, fondée sur des relations d'inégalité ?
Allons-nous retrouver la mémoire ? De quel côté sommes-nous ?
*) in "Fribourg retrouve Nova Friburgo" p. 38. Fribourg 1979.
Bonne conscience/ bonnes affaires/ bon accueil...
Etre solidaires/ en 1981/ c'est quoi au juste ?
En 1819, le Brésil de l'émigration fribourgeoise, c'était le bout du Monde, dont quasi nul ne revenait.
Aujourd'hui, le monde s'est rétréci. Et si le Brésil n'est pas encore la porte à côté pour le commun des mortels, il l'est pour nos financiers : La Suisse y est le 3e investisseur, après les Etats-Unis et l'Allemagne !
C'est pourquoi à l'entente des multinationales doit répondre la solidarité des hommes.
A fin janvier, le grand syndicaliste de Sao-Paulo, Luis Inacio da Silva, dit Lui a, visitait l'Europe et déclarait :
"Pendant longtemps, j'ai refusé les invitations de voyage à l'étranger, mais j'ai maintenant compris que les problèmes des travailleurs brésiliens prenaient naissance dans les pays où se trouvent les entreprises mères des multinationales qui travail¬
lent chez nous."
Mais comment ne pas le voir ? Ceux-là mêmes qui se félicitent dans notre pays, du "climat favorable aux investissements" ré¬
gnant au Brésil, sont ceux qui combattent, au nom de 1'"économie suisse", l'initiative "Etre solidaires" et la reconnaissance des droits fondamentaux à tous les travailleurs.
Nous connaissons ce double langage : on peut se poser en défen¬
seur de la Famille et dénier aux saisonniers le droit de vivre en famille. Bien sûr, nous ne sommes pas des brutes, ni des ra¬
cistes, et il ne viendrait à personne l'idée de leur faire por¬
ter une quelconque "étoile jaune". Nous sommes en règle avec notre bonne conscience.
Mais notre conscience s'est-elle à ce point endormie ? Notre sens de l'accueil n'est-il plus que celui de l'accueil commer¬
cial ?
Il va de soi de réserver bon accueil aux touristes qui nous vi¬
sitent : il y va de notre renommée.
Mais nous soucions-nous de notre bon renom dans ces régions pau¬
vres de l'Italie du Sud qui n'émergent dans notre conscience que passagèrement, le temps d'un tremblement de terre ?
G. Bourgarel
Jean Steinauer
Des pays déboisés
Les chansons parlent mieux que les statistiques. Chansons de soldats et de déserteurs, chansons d'émigrés : cafard, mal du pays, déchirures du coeur, vains efforts pour redresser le menton et revendiquer agressivement son destin faute de pou¬
voir l'accepter comme juste. Paysan de la Gruyère affublé d'un uniforme de grognard, paysan de la Calabre en salopette d'éboueur, j'entends vos voix mêlées, vos appels confondus.
Une femme est restée là-bas, à qui vous demandez fidélité, vous promettez richesse et gloire au retour, vous confiez la nostalgie d'une montagne familière ; et vous avouez, comme au passage, quelque trait de misère triviale. Dans une caserne, près de Paris, un garde-suisse recoud un bouton de guêtre ; dans une baraque, pas loin d'ici, un Galicien lave la chemise du dimanche.
Ont-ils-chanté, sur l'Atlantique, les Böschung et les Papaux dont les descendants viendront, ce printemps, retrouver leurs cousins sur la terre d'origine ? Je ne sais pas. Les paysans de Toscane et d'Ombrie, dans les mêmes années, sur les mêmes routes maritimes, avaient une complainte que leurs arriè res-petits-enfants, du côté d'Arezzo, n'ont pas perdue. Le re¬
frain en évoque le Brésil comme une terre d'étrangeté et de richesse tout à la fois, sans que le pays, d'ailleurs, soit nommément désigné : la chanson détaille, couplet après couplet la misère italienne et rythme cette évocation par celle d'une quasi mythique province d'Amérique,
"là dov'é la raccolta del caffé."
Richesse d'ailleurs, pauvreté d'ici : ce n'est pas qu'une dialectique du rêve et de la réalité, c'est une dialectique diablement concrète. L'émigration est une saignée, que ne com¬
pensent jamais les envois de l'oncle d'Amérique aux neveux restés au pays. L'émigration est déboisement humain, dit le poète marocain Tahar ben Jelloun. Ceux qui partent sont jeunes drus, pleins de promesses. Feuilletez les registres de 1'ana- grafe, le contrôle de l'habitant, dans la vallée du Metauro.
(suite en p. 19)
1792 : LE SERVICE ETRANGER Nourri/ logé/ blanchi, massacré,
1819 : L'EMIGRATION
Le départ dans l'inconnu, sans espoir de retour ...
1929 : LA CRISE
L'inaction, l'angoisse l'exil intérieur ...
18
1981 : CE PASSE/ QUE SUBIRENT TANT DE FRIBOURGEOIS, N'A-T'IL PLUS DE PLACE DANS NOTRE MEMOIRE ? Les saisonniers aujourd'hui vivent ce déracinement/
cet isolement loin de leurs proches. Pouvons-nous vraiment ne pas être solidaires ?
19 Feuilletez les registres des paroisses sur la rive droite de
la Sari ne. Ceux dont vous trouverez les noms sont morts à vingt ans aux Tuileries ou à la Bérésina, à Marcinelle ou à Mattmark.
Demandez à l'historien les noms des gens d'ici péris en mer avant d'atteindre le Brésil, et gardez à l'oreille la ballade piémontàise qui raconte le naufrage du Sivio :
"Padri e madri bracciava i suoi figli e si sparivano fra le onde,
fra le onde del mar."
Bon, eh bien, ce n'est pas parce que les Fribourgeois ont fourni leur lot à l'émigration qu'ils devraient, les 4 et 5 avril 1981, voter comme un seul homme l'initiative "Etre soli¬
daires", n'est-ce pas ? Les chansons, d'accord, mais les chif¬
fres ? L'E-co-no-mie ? Posons le problème ainsi.
En 1970, le canton de Fribourg, d'un souffle, disait oui à l'initiative xénophobe de James Schwarzenbach. Et comme il se trouvait en compagnie de toute la Suisse pauvre, ou réputée telle, on s'accorda vite à dire qu'il fallait interpréter ce vote comme une manifestation de grogne et de ras-le-bol face à l'inégalité du développement régional en Suisse. L'arrière- pays, géographique (montagnes) et social (ouvriers, paysans), se rappelait au bon souvenir des métropoles de la prospérité helvétique en leur faisant peur. Tout de même, on s'étonna : non seulement tout le "pays légal" fribourgeois avait combattu Schwarzenbach, mais encore les détenteurs de l'autorité morale et spirituelle, hommes d'Eglise en premier lieu, avaient rappe¬
lé clairement qu'on "ne met pas des frères à la porte." Bref, l'argument chrétien n'avait pas convaincu davantage que l'argu¬
ment économique, dans cette situation oû ils convergeaient.
En 1972, ces arguments divergeaient. On votait alors sur l'interdiction d'exporter des armes, et Fribourg vota l'inter¬
diction. Oui ! Ce canton pétri de traditions militaires et cousu d'amicales d'anciens mobilisés ! Moralement, chrétienne¬
ment parlant si l'on préfère, le choix était certes limpide.
Sur le plan économique, l'affaire était ambiguë : globalement, l'acceptation de l'initiative aurait posé de sérieux problèmes de reconversion à la métallurgie et l'horlogerie suisses, mais le canton de Fribourg n'aurait guère été touché. Peut-on même
20
imaginer qu'une certaine "Schadenfreude" fit glisser quelques
"oui" dans les urnes ? Si Winterthour ou Le Locle éprouvent quelques difficultés, après tout... Ces choses là, bien sûr, ne se disent pas à voix haute. On se trouvait donc dans une situation où le bon coeur parlait contre les gros sous et ga¬
gnait, après avoir été dans celle oû tous deux parlaient d' une même voix et perdaient. L'unanimité, il est vrai, est souvent suspecte.
Les scrutins de 1974 et 1977 sur de nouvelles initiatives xénophobes effacèrent le souvenir pénible de 1970, sans qu'on en pût tirer de palpitantes interprétations quant aux rapports du canton de Fribourg avec l'ensemble du pays, ni à l'attitude du peuple fribourgeois envers les immigrés. Le scrutin des 4 et 5 avril prochains, en revanche, peut en dire long là-dessus.
Fribourg n'est pas un canton de forte immigration. Il est resté, malgré la croissance de sa population étrangère dans les années de haute conjoncture, en dessous de la moyenne suisse, et l'on s'empressa de le souligner pour expliquer le vote de 1970, le "oui" à Schwarzenbach. Car on découvrit alors que moins il y avait d'étrangers dans un canton, plus le taux de xénophobie électorale de ce canton était élevé. Et l'on considérait alors la proportion d'étrangers dans la population cantonale comme un indicateur de prospérité. De là à en faire un moteur de croissance, il n'y avait qu'un pas. On le franchit.
Epluchez la correspondance de ces dix ans entre le Conseil d'Etat fribourgeois et les autorités fédérales, ce n'est qu'une plainte, qu'un cri : "Donnez-nous plus de main d'oeuvre étran¬
gère, nous avons du retard à rattraper !"
Il faut ajouter, pour être honnête, que Berne entra dans le jeu aussi volontiers que possible. Ca coûte moins cher, après tout, de saupoudrer les Préalpes de Portugais et de You¬
goslaves que de prendre les moyens d'une vraie politique régio¬
nale. Et comme - "stabilisation" des étrangers séjournant à Tannée ou porteurs d'un permis d'établissement oblige I - le seul volant à disposition des autorités fédérales était celui des saisonniers, on en vint tout doucement, et dans tout le pays, à la situation d'aujourd'hui : moins il y a d'étrangers dans un canton, plus il y a de saisonniers parmi ces étrangers.
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Autrement dit, dans la mesure même où l'on utilise l'immi¬
gration comme un instrument de développement régional, on fait reposer le développement régional sur le maintien du statut de saisonnier. On lie l'essor d'un canton à l'enfermement d'une partie de sa population dans une situation sans espoir (pour un saisonnier, aujourd'hui, obtenir la "transformation" en tra¬
vailleur annuel relève de l'exploit ; or, de cette transforma¬
tion dépend l'exercice de droits fondamentaux de la personne humaine, à commencer, par celui de vivre normalement en famille).
En somme, la présence des saisonniers dans un canton est deve¬
nue un indicateur de sous-développement.
Et réclamer le maintien du statut, c'est donner son accord à la politique, ou plutôt à la non-politique économique régio¬
nale qui a produit ce magnifique résultat, qui a permis aux • métropoles de creuser la distance avec 1'arrière-pays en lui faisant concéder, à titre de consolation, quelques lots supplé¬
mentaires de travailleurs sans droits. Réclamer le maintien du statut de saisonnier, c'est accepter qu'une très relative pros¬
périté se fonde sur beaucoup de misère : déracinés de chez eux, maintenus chez nous dans l'impossibilité juridique et pratique de s'implanter, les saisonniers accroissent la pauvreté de leur pays d'origine bien davantage qu'ils ne la corrigent par leurs envois d'argent. Compte-t'on le développement inégal entre Salève et Gibloux en accroissant le développement inégal entre Suisse et Portugal ? Réclamer le maintien du statut de saison¬
nier, c'est enfin nier que la solidarité peut et doit passer par la raison aussi bien que par le coeur, peut et doit se nourrir d'analyse politique et économique aussi bien que de préceptes moraux, que la correction d'une injustice nécessite qu'on réfléchisse aux causes qui la produisent, au lieu de s'apitoyer seulement sur les effets qu'elle entraîne.
Ainsi, la votation sur "Etre solidaires", qui par une heu¬
reuse coincidence va servir en somme de lever de rideau, ce printemps, aux grandes manifestations de solidarité des Fribourgeois avec les descendants de leurs ancêtres émigrés, dira-t'elle peut-être comment ce pays déboisé jadis envisage et assume sa relative richesse d'aujourd'hui, sous les regards creusés de représentants hautement symboliques des peuples qui la payent : paysans brésiliens, immigrés d'Europe méridionale.
Jean Steinauer
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Pour approfondir la question : un débat...
lundi 30 mars 1981 à 20 h. 30 à la Grenette : Table ronde et débat public sur l'initiative
"Etre solidaires"
des livres...
Jean Steinauer est l'auteur, aux éditions "Que faire ?" à Genève, d'un petit livre engagé et documenté qui raconte la simple histoi¬
re d'un saisonnier accidenté sur un chantier : "Le saisonnier inexistant". Chaleureux, précis, efficace.
"Le septième homme" du photographe Jean Mohr et de l'écrivain John Berger, donne à comprendre, à rêver, à sentir, à aimer (Maspero, 1976, 254 p.)
Un cahier de la revue "autrement" (No 11-77, chez Stock) intitulé
"Culture immigrée" est un témoignage : Intégration ou résistance ? Des immigrés parlent de leurs tentatives d'expression culturelle.
Pour ce qui, géographiquement et politiquement, nous touche de près, les titres suivants sont à signaler :
"Sous-prolétariat immigré en Suisse" de Claudio Calvaruso (Ed. de la Thièle, 1971 175 p.) a donné une impulsion certaine au combat pour l'abolition du statut de saisonnier.
"La condition immigrée" de Delia Caste!nuovo-Frigessi (Ed. d'En-Bas 1978, 387 p..) repose sur une masse très riche de témoignages.
"Frauen in der Emigration", enquête sociologique de Katharina Ley (Verlag Huber, 1979, 170 p.).
Le gros ouvrage de Rudolf Braun : "Sozio-kulturelle Probleme der Eingliederung italienischer Arbeitskräfte in der Schweiz" (Eugen Rentsch Verlag, 1970, 589 p.) analyse aussi "notre" comportement.
"Und es kamen Menschen" de Walter Haug (Z-Verlag, Basel, 1980) V» une adresse...
Centre Suisses-Immigrés, 23 rue du Nord/ Fribourg Tel. 22.57.31 ou 24.19.08
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Témoignage
Candido Marquez, né à Vigo en Galicie/ en 1933 : Je suis tailleur de pierre comme mon père. A cette époque nous vivions en Asturie. Avec lui depuis l'âge de 16 ans, j'ai tra¬
vaillé la pierre dure. Ainsi j'ai appris mon métier en battant et en taillant le granit. Mes mains ont souffert mais c'est dé¬
jà du passé.
En Espagne, la pierre est dure et nos églises sont encore comme elles ont été construites : aussi n'y a-t'il pas beaucoup de travail pour nous.
C'est en 1963 que j'arrivais en Suisse où j'ai commencé à tra¬
vailler comme coffreur. Je me suis aperçu alors "qu'ici" on avait besoin de tailleurs de pierre car la molasse est une pier¬
re friable qui se détériore vite. C'est ainsi que j'ai retrouvé mon métier.
Mais au début c'était dur : je gagnais Fr. 3.15 à l'heure. Avec sept autres camarades, tous saisonniers, nous habitions une mai¬
son à la campagne. Nous ne parlions pas un mot de français. Dans le petit village où nous vivions, il n'y avait pas de Migros et nous servions à l'épicerie. Mais nous ne savions pas expliquer ce que nous désirions. Et souvent, j'avoue, que nous préférions acheter les premières choses qui nous tombaient sous la main.
C'était si dur de ne pouvoir parler que si j'avais eu les sous je serais retourné chez moi en Espagne. Puis j'ai déménagé en ville, à Fribourg, et ça a été tout de suite mieux : la Migros pour les achats, le cinéma, les restaurants pour se retrouver et causer un peu à la fin de la semaine.
C'était marrant : je me trouvais au Buffet avec deux copains quand un type à moitié ivre nous adressa la parole. Lorsqu'il sut que nous étions "canteros" (tailleurs de pierre), il nous informa qu'un patron cherchait justement des tailleurs de pierre et il nous donna l'adresse. Celui-ci nous offrait 1 Fr. de plus à l'h..
A ce moment-là, nous formions une équipe de trois personnes, mais nous travaillions comme si nous étions douze !
La molasse est une pierre molle. Si on la travaille quand elle est humide, c'est un jeu d'enfant. C'est justement pour cette rai¬
son qu'elle s'abîme vite : l'hiver, la neige gèle contre la pierre oi-oontre : restaurant le Belluard.
et l'eau la pénètre. Au printemps avec le dégel, la surface de la pierre se défait.
Voici dix ans que nous exerçons notre métier et nous sommes aujourd'hui une équipe de quinze Espagnols. Nous avons tra¬
vaillé à la rue d'Or, à la Planche supérieure oü nous avons restauré la cure de St-Jean et la caserne, puis à 1'Hôtel - de-Ville, à l'église des Cordeliers et à l'ancienne poste : c'était du beau travail, du "sablé". Ensuite, pendant une année et demie, nous nous sommes occupés de l'Abbaye d'Hau- terive. Vous l'avez vue maintenant ? Elle a changé de visage.
Dernièrement nous avons pratiquement dû refaire entièrement les maisons bourgeoisiales de la rue des Alpes. Actuellement, nous travaillons à la Maison de Zâhringen, en face du "Duc Berthold".
Mon travail me passionne : alors que nous étions à la rue Pierre-Aeby où nous terminions toutes les décorations (vous savez, nous faisons d'abord les dessins, puis il faut les réa¬
liser dans la pierre). Il restait un visage d'homme auquel manquait le nez. Le patron disait de "laisser çà comme ça", qu'il fallait appeler un sculpteur...
Quand il s'est en allé, je me suis mis au travail. A son re¬
tour le visage avait retrouvé son nez. Le patron n'en croyait pas ses yeux !
Pour moi, c'est l'allégresse de travailler à embellir une ville. Quand je vois une façade détruite, je commence mon tra¬
vail avec beaucoup d'enthousiasme : j'ai hâte de la voir belle à nouveau.
Souvent quand nous nous promenons dans les rues de la ville, nous nous arrêtons émerveillés par la beauté de notre travail.
N.B. De tout temps, Fribourg a eu recours à des artis¬
tes, artisans, architectes, venus souvent de fort loin.
Leur travail autant que leur personne étaient respectés.
Ils s'intégraient naturellement dans la collectivité.
De nos jours, les relations humaines ont-elles cédé la place aux seules "formalités", à la bureaucratie ?
Voici 10 ans, Pro Fribourg a milité pour le suffrage fé¬
minin. Aujourd'hui, pour la dignité et les droits des saisonniers : Pour ce qui devrait aller de soi î
CONVOCATION
A L'ASSEMBLÉE GÉNÉRALE DE PRO FRIBOURG
lundi 30 mars 1981 à 20 h, à la Grenette. *) ORDRE DU JOUR : Rapports d'activité et financier
Rapport des vérificateurs des comptes Programme 1981-82
Divers
L'assemblée sera immédiatement suivie d'un DEBAT PUBLIC
sur l'initiative "Etre solidaires"
*) Un repas réunira dès 18 h 30 les participants qui le désirent à la Grenette (prière d'aviser le 24 70 69 aux hres de bureau) Rapport financier
Notre mouvement enregistre une nouvelle progression : le nombre de ses membres a passé en 1980 de 11620 à l'920, soit une augmen¬
tation de près de 20 %. Les entrées se sont élevées à 60'310 Fr.
dont 4V955 pour la revue (cotisations et vente au numéro) et 18'355 pour les publications. Les comptes sont à peu de choses près équilibrés, puisque le bilan au 31.12.80 présente un décou¬
vert de Fr. 943.55. C'est le principe d'un mouvement actif de ne pas thésauriser.
Programme 1981
La relance de l'édition en langue allemande sera poursuivie et deux cahiers sont en préparation : un guide de restauration des fermes et bâtiments ruraux et une étude sur Morat. Pour l'édition française, le prochain cahier sera consacré à "Fribourg restaure"
à l'occasion des fêtes du 500e : cette publication exceptionnelle sera faite en collaboration avec la Commune, elle présentera un bilan critique de récents travaux de restauration et introduira la 4e Confrontation Européenne des Villes historiques qui aura lieu du 14 au 16 octobre à Fribourg. De notre côté, nous mettons sur pied un Forum des Habitants à sa suite, du 16 au 18 octobre et qui fera le lien avec la Campagne européenne pour la Renaissan¬
ce de la Cité. Dans le domaine de l'édition, nous offrirons enfin cette année deux rééditions à tirage limité : le "Fribourg" de Léon Savary et 1'"Explication du plan de Fribourg" du Père Girard.
En bref
En 1481/ Fribourg préfigurait la Suisse d'aujourd'hui Le 500e c'est aussi cela : tenter de définir l'apport de Fribourg à la Confédération. Avec l'entrée de Fribourg, la Suisse, jusqu' alors étroitement alémanique, acquiert une nouvelle dimension, en intégrant un canton bilingue, où le mariage entre deux cultures était déjà chose faite.
Et pourtant, cinq siècles plus tard, nous semblons hésiter encore à vivre cette réalité pleinement. Chaque habitant, qu'il soit de langue française ou allemande doit pouvoir se sentir à l'aise dans notre ville. Cela implique des égards les uns pour les au¬
tres. Et la déclaration du Syndic de réintroduire l'appellation bilingue des rues est un bon signe. Il est évidemment souhaita¬
ble de ne pas laisser sombrer dans l'oubli les anciens noms aléma¬
niques, souvent très signifiants. Ainsi la Reichengasse pour notre Grand'Rue et combien d'autres. C'est un aspect d'un climat à pro¬
mouvoir. Et c'est un domaine oû, nous autres romands,-majoritaires et, souhaitons-le, majeurs, devons faire le premier pas.
C'est dans l'intérêt de tous, pour que Fribourg puisse jouer plei¬
nement son rôle de centre politique, économique et culturel d'une région bilingue, de Treffers à Chevrilles, pardon.., de Giffers à Treyvaux!
FRIBOURG ET SON "PETIT BEAUBOURG" :
mais Beaubourg n'est ni un théâtre ni une maison des congrès î
Le Conseil Communal ne sait vraiment, faute d'idées, plus qu'inven¬
ter pour faire passer son projet bâtard (2e version, du même archi¬
tecte) de "Théâtre"-Maison des Congrès. Qui est de plus en plus la salle annexe de l'Eurotel à construire aux frais des contribuables.
Mais il faut donner un nom à ce "bâtard" et on trouve à se référer au Centre Georges-Pompidou, un centre culturel à la dimension de Paris et rendant accessibles, mais avec quels moyens !, la culture de notre temps, sous la forme du livre, de 1'audio-visuel, de l'ex¬
position de prestige, enfin, sous toutes ses formes, avec des horai res continus (ouvert à l'heure de midi et le soir '.). Le projet fri bourgeois n'est évidemment en rien comparable, à part la volonté de prestige et la personnalisation d'une réalisation. Mais après tout, Fribourg a bien, aux abords de la Cathédrale, une petite boutique de vieux habits qui s'intitule "Au petit Paris", Fribourg peut donc bien avoir aussi son "Petit Beaubourg"...
Suite à notre cahier de Noël
Nos lecteurs ont réservé un très bon accueil à notre publication, notre réédition d'"Une promenade dans Fribourg" a été épuisée en quelques semaines et nous avons gagné dans le même temps 120 nouveaux membres : un bon encouragement au seuil d'une année chargée. Mention¬
nons pourtant deux fausses notes : la démission d'un membre en désac¬
cord avec l'hommage rendu à Gonzague de Reynold et, paradoxalement, cette lettre reçue de Madame Sabine de Murait :
.. voici les raisons pour lesquelles nous ne pouvons accepter quel¬
ques lignes commentant la vente de Cressier... Je cite : "En cette fin d'année, la demeure familiale de Gonzague de Reynold a été vendue, son mobilier et sa bibliothèque dispersés. A Cressier, l'heure n'est déjà plus au culte du souvenir, on liquide..." Cette dernière phrase est injurieuse à l'égard des habitants de Cressier, qui ont su célé¬
brer de manière très émouvante le centenaire de la naissance de mon grand'père. Une plaque commémorative a été scellée contre le mur en¬
tourant le parc du château. Elle est injurieuse aussi pour nous, qui avons repris en 1974 ta maison en ruine, son mobilier (du moins ce qui avait été sauvé) très endommagé par l'eau et le feu. Nous en assu¬
mons depuis six ans la restauration, le maintien, la charge en assu¬
rances. C'est pour mieux conserver ce patrimoine de famille, que nous avons jugé bon de vendre trois tableaux mineurs, si ce n'est trois croûtes, et deux objets trop endommagés pour que nous nous engagions à grands frais dans leur restauration. Il me semble qu'on s'adonne à Fribourg, avec une indiscrétion intolérable, à une forme de surveil¬
lance du patrimoine privé ! Gonzague de Reynold avait sept arrière petits enfants, et le mobilier et la bibliothèque dont il était le dépositaire continuent à vivre dans sa descendance, sans que quicon¬
que ait un droit de regard là-dessus. De même que sa personnalité, son indépendance d 'esprit, son ironie, s 'accomodent mal d'être récupé¬
rés par les "notables" de service, de même notre patrimoine familial ne saurait être mis au camphre, muséiformalisé. La Maison de Gonzague de Reynold a brûlé en 1974. Si le chateau de Cressier existe encore, c 'est grâce à nous, à notre effort, notre persévérance, grâce aussi à
l'appui de M. Etienne Chatton, qui nous a soutenu dans notre projet de rendre à la façade sa simplicité originelle, et qui a partagé nos
luttes et notre enthousiasme..."
N.R. Madame de Murait m'avait dit son intention de répondre avec humour.
En fait d'humour, c'est de l'humeur. Sur les 13 pages de l'hommage à Gonzague de Reynold, 3 lignes étaient consacrées à ce fait divers : la vente de Cressier. Mais c'est un fait. Madame de Murait revendique son droit, mais omet de mentionner que la Bibliothèque Cantonale avait, par contrat, droit de préemption sur la bibliothèque. En agissant à sa façon, Madame de Murait a pris le risque qu'on retrouve dans des brocantes, ce qui fut le cas, des livres de la bibliothèque de Cressier. C'est son choix.
Voici pour l'anecdote. Quant à Gonzague de Reynold, l'écrivain, le pen¬
seur, il appartient à Fribourg, et c'est l'essentiel. G.B.
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Notre choix : être solidaires