JACQUELINE CERVON ILLUSTRATIONS DE M. BERTHOUMEYROU
ALI, JEAN-LUC ET LA GAZELLE
SOCIÉTÉ NOUVELLE DES ÉDITIONS G. P., 80, RUE SAINT-LAZARE, PARIS-9
© 1963 - Société Nouvelle des Éditions G. P., Paris
Zizou, bébé gazelle, va mourir de soif en plein désert. Ali qui, lui, n'est pas loin de mourir de faim, la recueille et n'hésite pas à partager avec elle sa maigre ration de lait. Désormais, Zizou ne quittera plus le petit Somali.
Ali fait à la ville la connaissance de Jean-Luc ; une solide amitié naît entre les garçons et ils sont deux maintenant à pro- téger Zizou. Ce serait le bonheur parfait si la gazelle ne venait un jour à disparaître. Jean-Luc, en l'absence d'Ali, se lance étourdiment à sa poursuite dans le désert...
G. F. de 8 à 12 ans
PRINTED IN FRANCE
CHAPITRE PREMIER
AU PAYS DE LA SOIF
C 'EST drôle, pensait Ali, le petit Noir somali, en trottant derrière son aïeule. Je me sens tout léger, léger... Léger comme la plume de la tourterelle, léger comme le flocon de laine du
mouton ou comme le voile de mousseline de la belle Yamina. Et si je m'envolais? Peut-être que là-haut, dans le paradis d'Allah, il y a de l'herbe grasse, et de gras moutons, et de grasses chamelles.
Depuis le bol de lait qui avait été sa seule nourriture la veille, Ali n'avait rien bu ni rien mangé. Pas étonnant s'il était si léger! Enfin!
Peut-être y aurait-il encore de l'eau dans le puits où le menait la vieille Fatima d'un si bon pas.
Ali leva les yeux vers le ciel avec le secret espoir d'y découvrir de merveilleux pâturages. Mais non, rien ne tachait le bleu du ciel, pas même un nuage.
Et pourtant, un nuage annonce la pluie ; la pluie fait pousser l'herbe ; et quand les trou- peaux trouvent de l'herbe à paître, ils donnent du lait en abondance!
Non, il n'y avait vraiment rien dans le ciel trop bleu, pas même une plume de tourterelle ou un flocon de laine emportés par le vent. Rien, sinon le soleil.
Mais quel soleil! Un soleil terrible qui brûlait
tout, impitoyablement. Il brûlait les yeux d'Ali levés vers lui, et tout le pays alentour.
Ce pays, c'était la brousse africaine : une terre
rougeâtre, semée de gros cailloux noirs, tout ronds ; de-ci de-là, un arbre maigre, sans feuilles pour danser dans la brise, mais armé de grosses épines pour se défendre contre la sécheresse.
De la terre, des cailloux, des arbres secs ; mais d 'herbe, point! Voici bien des lunes que
la pluie n'était pas tombée. Les herbes avaient disparu, broutées jusqu'au moindre brin par les troupeaux affamés.
Ali se souvenait du dernier orage : trois jours après les pluies, le sol s'était couvert d'une toison d'herbes folles plus hautes que lui par endroits. Pendant des semaines, les troupeaux avaient pâturé dans des champs de graminées et de fleurs.
Le pis des chamelles était toujours gonflé, alors. Quelle bombance! On avait mangé du lait caillé et du beurre à profusion. Ali s'en pourlé- chait encore. On avait pu enduire les vêtements de beurre pour les rendre imperméables à la fraîcheur de la nuit ; les filles avaient même eu le droit d'en huiler leurs nattes. Pendant des jours et des jours, la tribu avait dégagé une forte odeur de beurre rance qui la signalait loin à la ronde.
Quel beau souvenir!
Les moutons à tête noire avaient engraissé à vue d'œil. Leur queue, qui leur sert de réserve de graisse, était devenue énorme et ballottait
gaiement en attendant la sécheresse qui la ferait fondre à nouveau.
Et qui dit moutons gras dit ventes fructueuses.
Même la vieille Fatima avait gagné, à vendre ses agneaux, de quoi s'acheter des sacs de grains de mil et même un peu de riz.
C'était la première fois qu'Ali mangeait du riz. Sa vie était si misérable depuis la mort de ses parents! Jadis, son père ramassait des bran- ches sèches sous les arbres épineux ; il en faisait des fagots qu'il chargeait sur son bourricot et il allait les vendre à la ville. Il savait aussi obtenir un meilleur prix de ses bêtes. En ce temps-là, le mil ne manquait jamais.
Maintenant, Fatima faisait bien ce qu'elle pouvait, mais elle était si vieille!
On disait, dans la tribu, que les gens de la ville mangeaient du riz tous les jours, et même de la viande! Et des dattes! Et bien d'autres choses encore dont Ali ignorait le nom!
Depuis combien de jours, lui, Ali, ne se nour- rissait-il que de lait? Il avait du mal, déjà, à se rappeler le goût des galettes grises que Fatima
pétrissait avec la farine de mil, sur une pierre plate, avant de les faire cuire sur un feu de broussailles...
Pour se consoler, il se mit à fredonner douce- ment son refrain favori :
J'étais dans un pays mouillé Tant et tant que les chamelles Donnaient bien trop de lait Et qu'on en arrosait les arbres.
— Ach! fit l'aïeule. Tais-toi donc, et garde ta salive. Tu vas en avoir besoin, car le puits doit être vide!
Ali se tut. Si la vieille Fatima disait que le puits était à sec, il l'était sûrement. Elle savait tant de choses, Fatima!
L'image du puits et de l'outre de peau qu'on en remontait d'habitude, toute gonflée d'eau et ruisselante, fit défaillir Ali. Sa langue lui collait au palais.
Il trottait toujours. L'aïeule avançait d'un pas mécanique dans ses vêtements en loques, cou-
leur de sable, l'outre en peau de bouc attachée sur ses reins.
L'air vibrait de chaleur et faisait frémir les
arbres épineux. Peut-être bien qu'eux aussi avaient envie d'aller dans ce pays où on les arro- serait avec du lait de chamelle.
Ali trottait. Pourtant il avait à la jambe une plaie malsaine longue comme la main. Depuis des semaines, elle suppurait. Dans la tribu d'Ali,
on ne s'en préoccupait pas : on laissait faire le soleil, le grand vent et le temps. Mais c'étaient là de bien mauvais médecins. La poussière et les mouches avaient infecté la plaie, plusieurs abcès avaient fait éclater la peau.
Jamais Ali ne se plaignait de sa jambe, pour- tant. Elle ne l'empêchait pas de suivre les trou- peaux, des jours entiers. Son mal lui était devenu familier, comme étaient familières sa faim et sa soif...
Il trottait toujours. Il aurait pu trotter pen- dant des heures, sans buter. C'était à se demander où il trouvait la force nécessaire à un pareil effort dans son corps maigre.
Il trottait pieds nus, sans souci de la terre qui brûlait comme des braises sous le soleil de septembre.
Il trottait, comme trottaient tant d'autres petits Noirs somalis, la tête sonnante de faim, la bouche rétrécie de soif.
Mais tout a toujours une fin, et Ali trottant derrière son aïeule finit par arriver au puits.
Ce puits était un simple trou dans le sol,
guère plus gros que le corps du garçon. Fatima détacha l'outre de peau qu'elle avait portée sur ses reins. Elle l'attacha à une longue corde qui pendait à une fourche de bois plantée au-dessus du trou et la fit descendre doucement.
Le puits était creusé juste au bord d'un oued.
Cet oued était à sec, bien entendu. Il ne coulait pas souvent : tout juste les jours de grosse pluie, c'est-à-dire une fois tous les ans ou tous les deux ans. Mais l'eau devait alors pénétrer profondément dans son lit de sable fin, et dormir loin sous la terre, à l'abri du grand soleil. Les arbres le savaient bien ! Ils poussaient plus nombreux et plus grands, aux alentours. Ils devaient envoyer leurs grandes racines à la recherche de cette eau que venaient leur dis- puter les hommes, avec le puits.
En temps normal, ces arbres étaient moins secs qu'ailleurs : entre les épines poussaient de minuscules feuilles vertes, très dures, dont les chameaux étaient friands.
Ali partit à la recherche d'une branche encore verte.
« Si j'en trouve une, se dit-il, demain j'amè- nerai ma grande chamelle. »
Mais non, là encore, tout était soigneusement tondu.
Ali se laissa glisser jusqu'au fond du lit de l'oued. Comme tous les petits enfants du monde, Ali aimait ces glissades dans le sable. Il arriva en bas dans un nuage de poussière. Il s'ébroua et s'apprêtait à remonter la pente quand il remar- qua une bête couchée non loin de là. Son pelage était juste de la couleur du sable, mais son petit derrière couvert de poils blancs l'avait trahie.
Ali s'approcha d'elle.
— Une gazelle! s'exclama-t-il. Fatima! J'ai trouvé une petite gazelle!
Il s'agenouilla à côté de la jeune bête, qui tourna vers lui de grands yeux apeurés. Elle s'agita faiblement dans l'espoir de s'échapper, mais elle paraissait à bout de forces, et elle dut renoncer à fuir.
— N'aie pas peur, petite gazelle, lui dit Ali.
Il essaya de la mettre debout sur ses longues pattes frêles, mais elle retomba aussitôt.
— Tu n'as pas trouvé le pays mouillé, toi non plus, lui dit-il. Je vais t'emporter. Nous le chercherons ensemble.
Il ramassa la bête, qu'il serra contre sa poi- trine.
— Ali! appela Fatima du haut de la berge.
— Fatima, regarde ma petite gazelle, lui dit Ali.
— Ach! fit l'aïeule. Laisse-la. Le puits était à sec. Nous n'avons pas d'eau à lui donner.
— Si je la laisse, dit Ali, cette nuit la hyène au ventre jamais rassasié la dévorera.
— C'est le sort des bêtes qui meurent dans la brousse, dit Fatima.
— Laisse-moi l'emporter, implora Ali. Elle est si petite! Il lui faudra si peu de lait!
— Il n'y a déjà pas assez de lait pour toi, dit Fatima d'un ton las, où veux-tu en trouver pour cette bête?
— Je partagerai avec elle. Oh! laisse-moi l'emporter, Fatima!
— Ach! fit la vieille femme. Tu te donnes du mal pour rien. Ce soir elle sera morte.
Ali grimpa la pente avec son fardeau. Ah!
fasse Allah que, pour une fois, la vieille Fatima se trompe! C'était une telle joie pour Ali que cette jeune bête blottie dans ses bras!
Il avait toujours aimé porter ainsi les agneaux et les chevreaux. Ils étaient de merveilleux jouets vivants, si gracieux, si tièdes! Mais un agneau ou un chevreau, cela se vend ou se mange ;
un agneau ou un chevreau, cela appartient à Fatima ou à quelqu'un d'autre de la tribu.
Tandis que cette petite gazelle, elle appartien- drait à Ali, et à lui seul.
— Personne n'aura le droit de te faire de mal, murmura-t-il.
— Qu'est-ce que tu racontes ? demanda Fatima.
— Elle est à moi, la petite gazelle, n'est-ce pas ? demanda Ali. Personne ne me la prendra. Pas même Hassan, le brutal.
— Ach! fit seulement l'aïeule, agacée de voir Ali attacher tant d'importance à une bête à demi morte.
— Pas même Hassan, fredonna Ali.
Pas même Hassan, le brutal.
Que peut Hassan contre Ali, Le petit-fils d'Aboubaker, Aboubaker, le guerrier farouche Que dix hommes ne firent pas reculer ?
— Tu as la vanité du singe roux, dit Fatima en riant.
Mais au fond elle était très fière d'entendre Ali chanter cette chanson improvisée, car Abou- baker avait été son mari.
Ali se sentit plein d'orgueil : être comparé au singe roux n'a rien d'insultant ; le singe roux est malin et courageux ; on peut bien lui pardonner ses vantardises.
D'ailleurs, Ali ne se vantait pas tellement. Il avait déjà tenu tête au grand Hassan. N'était-ce pas Hassan qui avait blessé la jambe d'Ali avec une pierre? Ali avait-il reculé, ce jour-là, malgré sa blessure?
A ce souvenir, il se mit à entonner son chant de guerre :
Je suis un vaillant guerrier, Car je suis guerrier somali, Somali sans peur.
Pour couteau, j'ai la pointe...
La pointe d'une feuille d'aloès, D'aloès amer.
Ce livre ALI, JEAN-LUC ET LA GAZELLE de Jacqueline Cervon illustré par M. Berthoumeyrou
est le quatre-vingt-deuxième de la BIBLIOTHÈQUE ROUGE ET OR Série " Dauphine "
Il a été imprimé par la S. C.I.P.
à Paris
Dépôt légal n° 1066 - 1 trimestre 1963 Mai 1963
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