La vision
Au cours de siècles, il y a eu plusieurs « théories de la vision » (partie des théories de la percep- tion). Chacune d’elles tente de rendre compte du rapport entre nos sensations et des objets qui sont à l’extérieur de nous.
À l’aide de ces quatre textes (en accord, ou en désaccord avec eux), formulez votre propre théorie de la vision.
Quand donc la lumière du jour entoure le flux issu des yeux, alors le feu intérieur qui s’échappe, le semblable allant vers le semblable, après s’être combiné avec la lumière du jour se constitue en un seul corps ayant les mêmes propriétés tout le long de la droite issue des yeux, quel que soit l’endroit où le feu qui jaillit de l’inté rieur entre en contact avec le feu qui provient des objets extérieurs. Il se forme ainsi un tout qui a des propriétés uniformes en raison de son homogénéité ; si ce tout vient à entrer en contact avec lui, il en transmet les mouvements à travers tout le corps jusqu’à l’âme, et nous procure cette sensation grâce à laquelle précisément nous disons que “nous voyons”.
PLATON, Timée / Critias, trad. L. Brisson, Paris, 1995, p. 140-141.
Lors donc que l’œil et quelque autre objet qui lui correspond ont en se rapprochant engendré la blancheur et la sensation qui lui est liée par la nature, lesquelles n’auraient jamais été produites, si l’un ou l’autre était allé vers autre chose, alors, tandis que se meuvent dans l’espace intermédiaire la vision qui vient des yeux et la blancheur qui vient de l’objet qui a engendré de concert avec eux la couleur, l’œil se remplit de vision ; il voit alors, et il est devenu, non pas vision, mais œil voyant.
Pareillement l’objet qui a concouru avec l’œil à la production de la couleur s’est rempli de blancheur et il est devenu, non pas blancheur, mais blanc, que ce soit un morceau de bois, ou une pierre, ou tout autre objet qui se trouve coloré de cette couleur.
PLATON, Le Théétète, Traduction Émile Chambry
Le « problème de Molyneux » (l’irlandais William Molyneux soumet ce problème dans une lettre de 1688 à son ami et correspondant John Locke :
« Supposez un aveugle de naissance, qui soit présentement homme fait, auquel on ait appris à distinguer par le seul attouchement un cube d'un globe, du même métal et à peu près de la même grosseur, en sorte que lorsqu'il touche l'un et l'autre il puisse dire quel est le cube et quel est le globe ; supposez que le cube et le globe étant posés sur une table, cet aveugle vienne à jouir de la vue. On demande si en les voyant sans les toucher, il pourra les discerner, et dire quel est le globe et quel est le cube. »
Dans « l'Essai pour une nouvelle théorie de la vision » (1709), Berkeley donne la réponse suivante :
Les idées de la vue ne possèdent aucune spatialité intrinsèque. Les idées spatiales ont leur source uniquement dans le toucher et le mouvement. Les idées visuelles ne renvoient que dérivativement à des idées spatiales. Ce renvoi à des idées spatiales n'est possible qu'au terme d'un apprentissage au cours duquel nous avons appris à associer à certaines qualités de l'expérience visuelle ainsi qu'aux sensations de convergence et d'accommodation diverses idées spatiales (de forme, de taille, de distance) qui ont leur origine dans le toucher.
Ceux qui ont prononcé que l’aveugle-né distinguerait le cube de la sphère ont commencé par supposer un fait qu’il importait peut-être d’examiner ; savoir si un aveugle-né, à qui on abattrait les cataractes, serait en état de se servir de ses yeux dans les premiers moments qui succèdent à l’opération. Ils ont dit seule ment : « L’aveugle-né, comparant les idées de sphère et de cube qu’il a reçues par le toucher
avec celles qu’il en prend par la vue, connaîtra nécessairement que ce sont les mêmes
; et il y aurait en lui bien de la bizarrerie de prononcer que c’est le cube qui lui donne, à la vue, l’idée de sphère et que c’est de la sphère que lui vient l’idée du cube. Il appellera donc sphère et cube, à la vue, ce qu’il appelait sphère et cube au toucher.
»Mais quelle a été la réponse et le raisonnement de leurs antagonistes ? Ils ont supposé pareillement que l’aveugle-né verrait aussitôt qu’il aurait l’organe sain ; ils ont imaginé qu’il en était d’un oeil à qui l’on abaisse la cataracte comme un bras qui cesse d’être paralytique : il ne faut point d’exercice, à celui-ci pour sentir, ont-ils dit, ni par conséquent à l’autre pour voir.
Denis Diderot Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient (1749)