Conception et validation d’un modèle théorique
de la résilience auprès des étudiants
universitaires
THÈSE
Caroline Simard
Doctorat en Mesure et évaluation Philosophiæ Doctor (Ph. D.)
Québec, Canada
Conception et validation d’un modèle théorique
de la résilience auprès des étudiants
universitaires
THÈSE
Caroline Simard
Sous la direction de :
Nathalie Parent, directrice de recherche
Résumé
La résilience est un phénomène qui suscite l’optimisme face aux répercussions de l’adversité, ce qui aura engendré une certaine exaltation intellectuelle dans les écrits sur le sujet. Sa popularité aura pris de l’ampleur, au point où les progrès auront devancé la synthèse et l’intégration des connaissances sur le sujet (Cicchetti et Garmezy, 1993; Lemay, 2006; Luthar et Cushing, 1999). La pluralité des points de vue à l’égard de la résilience rend la compréhension du phénomène difficile et son opérationnalisation empreinte de défis conceptuels et méthodologiques. Dans ce contexte, les travaux de recherche proposés contribuent à fournir des réponses aux différents besoins de mise en commun, de synthèse et de rigueur méthodologique évoqués par les experts dans le domaine (voir Luthar, Cicchetti et Becker, 2000; Walsh, Dawson et Mattingly, 2010). La résilience étant un phénomène dont les manifestations sont influencées par le contexte, il est pertinent d’explorer le phénomène auprès d’une population se trouvant au carrefour de multiples enjeux développementaux. En effet, les étudiants universitaires, situés pour la plupart dans la période de la l’âge adulte émergeant, se trouvent en continuité avec l’adolescence et en transition vers l’âge adulte (Masten, Burt, Roisman, Obradovic, Long et Tellegen, 2004). Plusieurs enjeux sollicitent leur adaptation, tels que la pression de performance, la nécessité de faire des choix de vie déterminants, ou encore les difficultés financières. Ceux-ci génèrent chez les étudiants universitaires de la détresse psychologique et constituent un obstacle à la réussite dans leurs études. La présente thèse vise donc à proposer un modèle théorique de la résilience des étudiants universitaires. Pour ce faire, la démarche se réalise à travers deux études. La première étude consiste en une méta-analyse ayant pour but de relever les facteurs saillants dans l’étude et l’évaluation de la résilience des étudiants universitaires, à partir des recherches empiriques de nature quantitative sur le phénomène. La seconde étude a pour objectif de valider ledit modèle de résilience auprès d’un échantillon d’étudiants universitaires québécois. Les résultats qui découlent des deux études permettent de proposer un modèle théorique de la résilience et de structurer les différentes variables impliquées dans le phénomène de résilience sous cinq grands facteurs : les ressources personnelles, les
processus sociaux, la résilience (facteur de second ordre), l’adversité, et les issues de l’adaptation. Pour la première fois à notre connaissance, un modèle de résilience est proposé en se fondant sur les principes de la modélisation par équations structurelles et sur les trois grandes perspectives théoriques de la résilience. De ce fait, le modèle permet également de mieux comprendre l’importance relative de chaque facteur. Les résultats démontrent que le facteur de résilience regroupe les ressources individuelles et sociales et qu’il agit à titre de médiateur de la relation entre l’adversité et les issues de l’adaptation.
Abstract
Resilience is a phenomenon inspiring optimism towards consequences of adversity, hence writings on the subject flourished. The popularity was such that progress outdistanced synthesis and integration of knowledge on the subject (Cicchetti & Garmezy, 1993; Lemay, 2006; Luthar & Cushing, 1999). The plurality in points of view about resilience hinders its understanding and challenges its operationalization, conceptually and methodologically. In this context, the proposed research aims at responding to the different needs of consolidation, synthesis, and rigor, as suggested by experts in the field (see Luthar, Cicchetti, & Becker, 2000; Walsh, Dawson, & Mattingly, 2010). As resilience is a phenomenon embedded in its context, it is interesting to focus one’s interest on a population being at the crossroads of multiple developmental tasks. Indeed, most of university students are located in the phase of emerging adulthood, in continuity with adolescence and adulthood (Masten, Burt, Roisman, Obradovic, Long, & Tellegen, 2004). Moreover, many challenges use their adaptation capacities, such as performance pressure, the need to make life choices, or financial hardship. Those lead to psychological distress in university students and constitute an obstacle to academic achievement. The current thesis hence seeks to propose a theoretical model of university students’ resilience. To do so, two studies were conducted. The first study consists in a meta-analysis summarizing factors identified as relevant in the study and assessment of university students’ resilience, from previous empirical research. The second study aims at validating the said model with a sample of Quebec university students. Results emerging from the two studies make it possible to structure the variables involved in the resilience phenomenon under five main factors: personal resources, social processes, resilience (as a second order factor), adversity and results (i.e. consequences of adaptation). To our knowledge, this is the first model using structural equation modeling and integrating the three main theoretical perspectives of resilience, namely as a trait, process, or result. For this reason, the model contributes to the understanding of the relative importance of each factor. Results show that the resilience factor groups individual and social ressources and mediates the relationship between adversity and outcomes of adaptation.
Table des matières
Résumé ... iii
Abstract ... v
Table des matières ... vi
Liste des tableaux ... ix
Liste des figures ... x
Remerciements ... xi
Avant propos... xii
Introduction ... 1
Chapitre 1 : Fondements théoriques et problématique ... 4
Nature du concept ... 4
Historique du concept de résilience ... 5
Définitions de la résilience... 8
Principales perspectives quant à la nature de la résilience ... 10
Évaluation de la résilience ... 13
Synthèse des recensions des écrits systématiques sur la résilience ... 17
Enjeux méthodologiques et pratiques... 18
Temporalité du phénomène de résilience ... 19
Subjectivité et contextualisation de la résilience ... 19
Concepts apparentés à la résilience... 20
Démarche scientifique et objectifs de la présente thèse ... 23
Population à l’étude ... 24
Objectifs de la thèse ... 27
Chapitre 2 : Article 1 ... 32
Résumé ... 34
Abstract ... 35
Resilience as a trait, process, outcome, or phenomenon: A meta-analysis ... 36
The nature of resilience ... 37
The subjectivity of adversity ... 38
Indicators of adaptation ... 38
The present study ... 39
Method ... 42
Inclusion and exclusion criteria ... 43
Research reports retrieval on databases ... 44
Coding of study data ... 45
Statistical analysis ... 47
Results ... 47
Analysis of the correlations with resilience measures ... 50
Analysis of correlations between other constructs... 51
Discussion ... 52
Interpretation and findings ... 53
Limitations and directions for future research ... 57
Conclusion ... 59 References ... 61 Appendix A ... 67 Appendix B ... 76 Appendix C ... 81 Appendix D ... 94 Chapitre 3 : Article 2 ...103 Résumé ...105 Abstract ...106
Validation of a theoretical model of resilience with university students ...107
Resilience perspectives and the constellation of constructs ...108
Concepts related to resilience ...109
Resilience during emerging adulthood and university studies ...110
The current study ...111
Method ...111 Participant characteristics ...111 Measures ...113 Results ...117 Recruitment ...117 Data analysis ...117 Discussion ...120 Overview of results ...121
Implications for resilience measurement and interventions ...123
Limitations and directions for future research ...123
Conclusion ...124
References ...126
Appendix A ...134
Appendix B ...137
Chapitre 4 : Discussion générale ...138
Synthèse des résultats obtenus ...139
Article 1 ...139
Article 2 ...141
Contributions méthodologiques ...143
Contributions théoriques ...145
Contributions au champ des connaissances sur la mesure et l’évaluation ...148
Contributions sur le plan pratique ...150
Limites ...152
Pistes de recherches futures...155
Conclusion ...157
Références ...159
Liste des tableaux
Chapitre 1 : Fondements théoriques et problématique
Tableau 1. Principaux instruments de mesure de la résilience et leurs dimensions
évaluées ... 16
Chapitre 2 : Article 1 Table 1. Classification of Relationships Between Variables Retrieved in the Meta-Analysis ... 49
Table A1. Mean effect size between identified constructs and main resilience measures ... 67
Table A2. Mean effect size between identified constructs and outcomes of resilience ... 72
Table B1. Included studies and codification ... 76
Table C1. Combined correlation matrix of meta-analytic effect sizes from the 77 studies. ... 81
Chapitre 3 : Article 2 Table 1. Adverse Events Reported by Participants, Percentage of Participants Having Experienced it, and Perceived Mean Impact (Top 10 in Occurrence) ... 113
Table 2. Summary of Measures and Internal Consistency Coefficients ... 115
Table A1. Internal Consistency and Correlations between Model Variables ... 134
Liste des figures
Chapitre 2 : Article 1
Figure 1. Flowchart for inclusion of studies in the meta-analysis ... 46 Figure 2. Number of variable pairs covered by a given number of studies ... 48
Chapitre 3 : Article 2
Figure 1. Structural Model of Resilience as a Phenomenon (n = 253) and
Standardized Solution ... 120
Annexe A
Figure A1. Modèle théorique de la résilience auprès des étudiants universitaires
Remerciements
Tout comme je l’ai déjà entendu de mes pairs, j’aurais aimé pouvoir dire que ces dernières années d’études doctorales ont été les meilleures de ma vie, mais pour une multitude de raisons, ça n’est malheureusement pas le cas. En ce sens, étudier la résilience dans ce contexte m’a permis de réfléchir sur les facteurs qui m’ont poussée à me rendre jusqu’à la fin de ce périple et de prendre conscience de la chance que j’ai eu d’être aussi bien entourée. En ce sens, j’aimerais formuler plusieurs remerciements.
J’aimerais remercier d’abord mon père, Gilles, qui m’a transmis sa curiosité intellectuelle dès mon enfance et l’a cultivée depuis. J’aimerais aussi remercier ceux qui m’ont soutenu – enduré – au cours des dernières années. J’ai la chance d’avoir une foule de noms en tête, mais j’aimerais tout de même remercier particulièrement en ce sens Marjorie, Mathieu, Mylène et Marie-Christine.
Hormis ceux qui ont fait partie de ma vie personnelle, j’aimerais aussi remercier ceux qui m’ont soutenu professionnellement et qui m’ont accordé leur confiance au fil des ans. Je remercie du fond du cœur Claudia Savard qui m’a soutenue à plusieurs niveaux et sans qui je n’aurais peut-être jamais pu terminer ce doctorat. Son influence positive a été considérable dans ma réussite scolaire et je me considère très chanceuse de l’avoir rencontrée dans mon parcours. J’aimerais également remercier Nathalie Parent pour m’avoir transmis sa passion pour la mesure et l’évaluation. Je remercie Nathalie, de même que Martine Hébert pour leur soutien dans la direction de ma thèse, de même que l’Équipe Violence Sexuelle et Santé (ÉVISSA) pour son soutien financier. Enfin, je remercie tous les professeurs qui font partie de mon comité d’évaluation de thèse pour leurs conseils judicieux qui m’ont permis d’élargir ma compréhension du domaine de l’évaluation.
Si vous ne faites partie d’aucune des parties susnommées, merci à vous pour votre intérêt à l’égard de mes travaux. J’espère qu’ils sauront vous inspirer pour vos recherches ou simplement dans votre réflexion personnelle sur la résilience psychologique.
Avant-propos
La présente thèse comporte deux études, lesquelles sont présentées sous la forme de deux articles distincts. Les deux articles ont été rédigés en anglais et en conformité avec la 6e édition des normes de l’American Psychological Association. Le premier article a été soumis au périodique Assessment ainsi qu’au Journal of
Counseling and Development et le second article a été soumis au périodique Journal of College Student Development, mais aucun n’a été retenu,
principalement en raison de leurs visées divergeant avec celles des articles soumis. Les démarches sont toutefois poursuivies afin de publier les articles dans d’autres périodiques. Caroline Simard, auteure de la thèse, est première auteure des deux articles. Nathalie Parent, directrice de la thèse est deuxième auteure des articles et Martine Hébert, co-directrice de la thèse, est troisième auteure des articles. Mme Parent et Mme Hébert ont contribué aux articles en assurant la supervision et la révision de l’étude et de la rédaction.
Introduction
Introduite à travers l’essor de la psychologie développementale (Seligman et Csikszentmihalyi, 2000), la résilience est un phénomène fascinant qui fait couler beaucoup d’encre. Elle se définit généralement comme la tendance d’un individu à s’adapter positivement et à se développer malgré un contexte significativement défavorable (Masten et Wright, 2010). Depuis ses débuts, son étude est d’une popularité croissante tant auprès des scientifiques, des praticiens, que du public en général. Cet enthousiasme s’explique parce que d’une part, la résilience évoque une vision positive face aux divers enjeux et événements adverses de la vie (Collins, 2017; Rutter, 2012). D’autre part, elle fait partie intégrante d’une recherche active de solutions par rapport à des conditions adverses très variées, touchant la plupart des personnes à un moment ou un autre de la vie (Bonanno, 2004). Cette perspective optimiste face aux problématiques humaines s’inscrit dans un courant appelé la psychologie positive, axée sur la santé et le succès, en contraste avec les perspectives davantage axées sur la maladie et les symptômes (disease-focused model; Rutter, 2012; Seligman et Csikszentmihalyi, 2000). Ce caractère innovateur du concept de résilience s’est alors avéré très accrocheur face à l’émergence des études portant sur le développement humain dans des conditions à risque.
Malgré la prolifération d’écrits scientifiques sur le sujet, plusieurs défis opérationnels et méthodologiques dans ce domaine de recherche demeurent à relever. D’abord, sa popularité aura engendré une pluralité des perspectives théoriques, entraînant une certaine ambiguïté quant à la nature même du phénomène, si bien qu’aucun consensus n’est encore établi quant à ses frontières conceptuelles (Barrett & Constas, 2014; Cosco, Kaushalm Hardy, Richards, Kuh & Stafford, 2017; Ionescu & Jourdan-Ionescu, 2011; Walsh et al., 2010). Ensuite, on peut observer des différences méthodologiques importantes dans l’étude de la résilience. Alors que certains insistent sur l’importance de celles-ci, la nature temporelle et contextuelle de la résilience n’est pas toujours considérée (Bonanno, 2004; Luthar et Cushing, 1999). De plus, dans certains écrits scientifiques, des concepts apparentés à la résilience sont considérés comme des synonymes de
traumatique), ce qui accentue l’ambigüité quant au sens réel de la résilience (Luthar, 2006). Sur le plan de son évaluation, cette fragmentation des points de vue nuit d’une part à l’établissement de mesures de résilience valides et d’autre part, au développement d’interventions efficaces pour en faire la promotion (Walsh et al., 2010). Il devient aussi complexe de comparer et situer les études les unes par rapport aux autres, ce qui freine la compréhension du phénomène et l’évolution de la recherche. Certaines critiques plus sévères évoquent un manque de rigueur et remettent en question l’existence même de la résilience en tant que phénomène à part entière (Luthar, Cicchetti et al., 2000).
Dans ce contexte, la présente thèse a pour objectif général d’aborder les principaux obstacles à l’unification des connaissances sur le sujet afin de proposer un modèle théorique de la résilience qui puisse guider les recherches futures et la conception d’instruments d’évaluation valides. Il a été démontré que la résilience varie d’une culture à l’autre (voir Ungar, 2010) et avec l’âge (Schoon, 2006). Il serait alors relativement ambitieux de concevoir un modèle pouvant s’appliquer à toutes les cultures et les âges de la vie. C’est pourquoi une population plus spécifique a été ciblée. D’une part, les étudiants universitaires voient leurs capacités adaptatives sollicitées par de nombreuses formes d’adversité qui leur sont propres et manifestent en ce sens de hauts niveaux de détresse psychologique (ACHA, 2016; Adlaf, Gliksman, Demers, Newton-Taylor, 2001; Ellis-Claypool, 2009). D’autre part, nombre d’entre eux se situent à l’émergence de la vie adulte (Arnett, 2000; 2004), une de transition entre l’adolescence et l’âge adulte (Masten et al., 2004). Il est alors possible d’espérer que la convergence des enjeux développementaux avec ces deux périodes de la vie favorise la reproduction de nos résultats lors de futures recherches auprès de populations plus larges. Plus précisément, cette thèse tente de répondre à deux principaux objectifs, faisant chacun l’objet d’un article distinct. Le premier objectif porte sur l’identification des facteurs pouvant constituer le phénomène de la résilience à partir des travaux menés jusqu’à maintenant (article 1). Subséquemment, le deuxième objectif vise la proposition d’un modèle complet de la résilience et sa validation auprès d’étudiants universitaires (article 2). Les démarches qui se rattachent à chacun de ces articles sont expliquées plus en détail dans les chapitres qui suivent.
Cette thèse propose quatre chapitres. Le Chapitre 1 porte sur les principaux fondements théoriques proposés pour expliquer la résilience, ainsi que sur les différentes problématiques qui lui sont inhérentes. Le Chapitre 2 présente le premier article, consistant en une méta-analyse des travaux portant sur la résilience des étudiants universitaires. Cet article fait ressortir les principaux facteurs pouvant contribuer à l’explication du phénomène de résilience. Le Chapitre 3 inclut le second article qui présente une étude ayant consisté à mesurer les différents facteurs de résilience auprès d’étudiants universitaires. Des analyses portant sur ces données permettent d’établir un premier modèle de la résilience des étudiants universitaires qui tient compte des études antérieures et des connaissances développées sur le sujet jusqu’à maintenant. Le Chapitre 4 résume l’ensemble des résultats obtenus dans les deux études et intègre les différentes conclusions qui en ressortent. Enfin, une discussion générale fait le point sur les avancées qu’auront permis les travaux de la présente thèse.
Chapitre 1 : Fondements théoriques et
problématique
La résilience est un phénomène vastement étudié, défini et surtout opérationnalisé de façon tout autant diversifiée que les cadres théoriques, les populations et les problématiques qui font l’objet de son étude (Barrett & Constas, 2014; Coscoet al., 2017; Kaplan, 2002; Luthar, Cicchetti et al., 2000; Collins, 2017; Walsh et al., 2010). La grande variabilité dans la définition et l’opérationnalisation de la résilience s’explique entre autres par le fait que l’émergence des différents cadres théoriques sur le sujet a connu plusieurs vagues caractéristiques, rattachées aux principales préoccupations des chercheurs de chaque époque. Dans un contexte d’évaluation, la résilience est un construit difficile à cerner et sa mesure est inconsistante d’un instrument à l’autre. Afin de mettre en contexte la présente recherche de thèse, la nature du concept de résilience sera d’abord explorée, puis les différents enjeux méthodologiques et pratiques qui touchent ce domaine de recherche. Pour conclure le chapitre, la population à l’étude sera présentée, de même que les objectifs poursuivis par cette thèse.
Nature du concept
Cerner la nature de la résilience n’est pas une tâche simple, encore faut-il en saisir l’origine, ainsi que la façon dont elle est définie et opérationnalisée. Afin d’en comprendre l’origine, la section qui suit traite tout d’abord de l’historique du concept de la résilience, puis de ses principales définitions. Ensuite, les experts ont regroupé les différentes théories proposées selon différentes perspectives, lesquelles sont présentées, ce qui permet de les situer les unes par rapport aux autres. Enfin, les principaux instruments d’évaluation de la résilience sont exposés afin de refléter comment les cadres théoriques proposés sont représentés dans la pratique et la recherche. Comme les perspectives sont multiples, les principales recensions des écrits qui tentent de faire le point sur le sujet sont également présentées.
Historique du concept de résilience
La première apparition du mot résilience provient de la physique, où elle constitue la « propriété d’un matériau qui lui permet de reprendre sa forme originale ou sa position après avoir été plié, étiré ou comprimé » (traduction libre; American Heritage dictionary, 1978, dans Tarter et Vanyukov, 1998, p.86). Le mot proviendrait lui-même du fragment « resile », signifiant « sauter » ou « bondir » (Simpson, 2005, dans Smith, Tooley, Christopher et Kay, 2010). D’un commun accord implicite, un ensemble de pionniers l’ont adapté au domaine de la psychologie. Par la suite ont suivi une multitude de recherches, caractérisées selon quatre grandes vagues (Masten, 2007; Masten et Wright, 2010; Richardson, 2002; Wright, Masten et Narayan, 2012) qui seront décrites dans les sections suivantes.
La première vague. Les premiers travaux sur le sujet ont davantage porté sur l’adaptation des enfants vivant dans des conditions à risque, et ce, dans une perspective développementale. C’est ce que certains qualifieront de première vague de recherche sur la résilience, caractérisée par sa perspective phénoménologique (Richardson, 2002), c’est-à-dire que l’on s’intéressait au phénomène du point de vue de celui qui le vit. Les principaux pionniers qui auront marqué cette époque sont Emmy Werner, Norman Garmezy (dont les travaux auront été poursuivis par Anne Masten), Michael Rutter, James Anthony et Lois Murphy (Masten et Powell, 2003). Parmi les travaux les plus notables de ces pionniers, ceux de Werner (Werner, 1996; Werner et Smith, 1982; 1992) ont débuté dans les années 50 auprès d’environ 660 enfants hawaïens considérés à risque en raison de la présence de stress périnatal, de pauvreté, d’instabilité au quotidien et de psychopathologies sévères chez les parents. Werner et son équipe ont suivi environ 200 d’entre eux pendant environ 30 ans, constatant que 72 parmi ceux-ci manifestaient un développement considéré normal, suggérant alors une adaptation réussie aux conditions d’adversité. D’autres travaux ont été menés par Anthony (1987) sur l’adaptation d’enfants de parents schizophrènes. Certains d’entre eux présentaient une capacité à éviter l’influence négative de leur parent souffrant d’une maladie tout en ressentant de la compassion à son égard. Il les qualifia alors « d’invulnérables », mais ce terme fut rapidement délaissé en
raison de sa connotation absolue, chronique, qui étiquette et « condamne » les individus qui sont vulnérables à le rester (Luthar, 2006; Rutter, 1985). En parallèle, Garmezy a travaillé sur deux projets d’envergure : le Minnesota Risk Research
Project, axé sur l’identification d’individus à risque de développer des
psychopathologies (Masten et Tellegen, 2012), qui a mené à l’émergence du second, le Project Competence (Garmezy, 1987; voir Masten et Powell, 2003). Dans le contexte de cette étude, Masten a dressé sa « Liste courte » des systèmes agissant comme facteurs de protection contre l’adversité (the Short List; Masten et Tellegen, 2012) incluant l’attachement, la motivation axée sur la maîtrise, les systèmes cognitifs axés sur la résolution de problèmes et les fonctions exécutives ainsi que la spiritualité.
La deuxième vague. Avec la seconde vague de recherche sur la résilience, l’accent n’était plus sur les caractéristiques des individus résilients, mais sur les processus développementaux et environnementaux menant à l’émergence de la résilience (Masten, 2007; Masten et Wright, 2010; Wright, Masten et Narayan, 2012). Les études comprenaient de plus en plus de devis longitudinaux. On essayait alors d’expliquer et de prédire plus que de décrire la résilience. Plus précisément, on s’intéressait aux « facteurs de résilience », plus précisément les variables impliquées dans le phénomène de résilience, désormais appelés « processus », de par leur nature interactive. Masten et Cicchetti (2010) ont abordé le concept de cascades développementales, qui consiste en l’accumulation des conséquences développementales issues de l’interaction entre les différents facteurs de l’environnement, et ce, à différents niveaux. On s’en servira davantage pour expliquer différentes psychopathologies qui trouvent leur origine dans l’échec de certaines étapes développementales. En parallèle, les travaux de Bonanno (2004) ainsi que ceux de Masten et Obradovic (2008) auprès de populations ayant vécu des traumatismes auront également contribué à la compréhension du phénomène dans la façon dont il s’articule à travers le temps. En fin de compte, différents processus entrant en jeu dans le phénomène de la résilience ont été identifiés, tels que les relations d’attachement, le développement moral, l’autorégulation, la motivation et les systèmes de traitement de l’information (Wright et al., 2012).
La troisième vague. Une fois la résilience décrite et expliquée, lors de la troisième vague de recherche, les efforts portaient davantage sur les pratiques. La préoccupation était alors de faire apparaitre la résilience dans des contextes défavorables, à travers des interventions appropriées (Wright et Tellegen, 2012). Les interventions étaient alors explorées sous l’angle de facteurs de risque et de protection, identifiés lors des vagues de recherche précédentes (Masten et Wright, 2010). S’en suivirent alors davantage d’essais cliniques et d’expérimentations. Plusieurs approches d’intervention ont été résumées notamment par Masten et Coatsworth (1998) ainsi que Weissberg, Kumpfer et Seligman (2003), démontrant qu’il est possible d’intervenir auprès de l’individu, des familles, du réseau social, des écoles, des communautés et des programmes sociaux. En convergence avec la posture théorique de la troisième vague, Serban Ionescu (2004; 2012) s’est intéressé à la résilience dite assistée, soit la résilience promue et renforcée par l’intermédiaire d’intervenants en santé mentale, qui accompagnent et soutiennent les forces de l’individu plutôt que de les diriger. Ses travaux ont également mis l’emphase sur l’intérêt de la résilience selon une approche écosystémique (aux niveaux individuel, familial, social et sociétal). En parallèle, le psychiatre Boris Cyrulnik a été reconnu pour sa popularisation du concept de résilience au sein de la francophonie scientifique et le grand public. Adoptant une posture psychanalytique, il applique l’éthologie (science du comportement animal) au phénomène de résilience psychologique. Il s’est notamment intéressé aux tuteurs
de résilience, des individus importants dans l’entourage d’un individu et qui
contribuent à le soutenir ou à son développement de manière significative lors de moments de vie difficiles (Cyrulnik, 2003).
La quatrième vague. La quatrième vague voit son essor à travers l’intégration des vagues précédentes. Les perspectives multiniveaux et multidimensionnelles sont alors privilégiées (Bonanno, Brewin, Kaniasty et LaGreca, 2010; Glantz et Sloboda, 2002; Hanson et Gottesman, 2007; Zautra, Hall et Murray, 2010). Avec les avancées technologiques, on intègre désormais des composantes génétiques et neurologiques aux modèles (p. ex. : Charney, 2004) et ces derniers se complexifient avec l’accès à des analyses statistiques de plus en plus sophistiquées (Masten, 2007). Après avoir proposé précédemment sa « liste
cette fois les « points chauds » (hot spots), plus précisément des systèmes adaptatifs, afin d’intégrer les facteurs de résilience à une perspective multiniveau. Ainsi, pour mieux comprendre et évaluer le phénomène de résilience, il apparait essentiel de considérer chacune des variables séparément dans une approche multidimensionnelle plutôt que de créer des scores composites qui pourraient être réducteurs de la richesse de l’information à recueillir.
Tel que discuté dans la présente section, on peut décrire la résilience selon l’évolution historique de son étude, marquée par les enjeux de la recherche de l’époque. Les différentes préoccupations ayant façonné l’histoire de la résilience démontrent alors que la résilience peut être approchée 1) de façon à distinguer les individus entre eux selon leur degré d’adaptation, 2) de façon à suivre l’évolution des individus dans le temps et prédire leur adaptation, 3) de façon à intervenir sur les facteurs de risque et de protection afin de promouvoir la résilience ainsi que 4) de façon à expliquer l’interrelation entre différents facteurs impliqués dans le phénomène de résilience. À travers les périodes d’étude de la résilience, malgré l’évolution des perspectives théoriques, les définitions de la résilience ont connu une certaine constance : malgré les changements méthodologiques et les nombreux modèles théoriques proposés pour l’expliquer, certains points demeurent constants dans la définition de la résilience et les premières définitions sont encore d’actualité (Luthar, 2006; Luthar et Cicchetti, 2000; Masten et Coathsworth, 1998). Les principales définitions encore d’usage sont présentées dans la section qui suit.
Définitions de la résilience
La pluralité des approches pour aborder la résilience est manifeste à travers ses multiples définitions. Pour illustrer cette idée et ne citer que quelques exemples parmi les auteurs les plus influents, Werner et Smith (1992) indiquent que le terme résilience implique une adaptation successive à des événements adverses ou des conditions biologiques défavorables, de même que l’attente d’une faible vulnérabilité aux facteurs de stress éventuels. Rutter (2006) définit la résilience comme « un concept interactif portant sur la combinaison d’expériences posant des risques significatifs ainsi qu’une issue psychologique
relativement positive malgré ces expériences » (traduction libre; p. 2). Une autre définition commune est celle de Masten, Best et Garmezy (1990), qui ont défini la résilience comme « le processus menant à, la capacité à, ou la résultante qu’est l’adaptation réussie malgré des circonstances exigeantes ou menaçantes » (traduction libre; p. 426). Richardson (2002) définit plutôt la résilience comme « la force motivationnelle en chacun qui pousse à rechercher la sagesse, l’actualisation de soi et l’altruisme, ainsi qu’à être en harmonie avec une source spirituelle de force » (traduction libre; p. 309). Ungar (2012), dont les travaux ciblent notamment les différences interculturelles, soutient que la résilience porte sur « les processus que les individus, les familles et les communautés utilisent pour s’ajuster, s’adapter et tirer avantage de leurs atouts lorsqu’ils sont confrontés à des facteurs de stress aigus ou chroniques, ou encore la combinaison des deux » (traduction libre; p. 387). Enfin, Cyrulnik (1998) définit la résilience comme le fait de « rester soi-même quand le milieu nous cogne et poursuivre, malgré les coups du sort, notre cheminement humain » (p. 9).
Déjà, qu’il s’agisse d’un processus dynamique, d’un ensemble de facteurs de protection, d’une capacité ou une force motivationnelle, on peut constater une certaine variabilité dans les approches adoptées pour définir la résilience. Néanmoins, deux éléments sont constants à cette définition : la présence d’adversité et la présence d’adaptation (Luthar, 2006; Luthar et Cicchetti, 2000; Masten et Coathsworth, 1998). Selon la perspective adoptée, certains ajouteront une composante de croissance ou « rebond », laquelle ne fait toutefois pas consensus (Boerner et Jopp, 2010; Glantz et Sloboda, 2002). Plus précisément, cette composante implique que l’individu présente un niveau de fonctionnement
supérieur à celui précédant l’occurrence de conditions adverses. Comme le champ
de recherche sur le sujet est très vaste, encore faut-il s’assurer que les recherches visant à observer la résilience portent réellement sur un même sujet et que les instruments prétendant mesurer la résilience mesurent bel et bien le même construit. Un besoin se fait alors sentir à l’effet de faire le point sur ce qui est connu de la résilience afin de contribuer à l’amélioration des pratiques d’intervention et d’évaluation, ce qui fait l’objet de la présente thèse.
Les écrits sur le thème de la résilience ont été prolifiques, si bien que dans l’optique de dresser un portrait de la résilience qui puisse tenir compte de l’ensemble des travaux sur le sujet, il importe alors de regrouper et de synthétiser les différentes perspectives adoptées pour expliquer la résilience. Bonanno (2012) avance que l’une des sources de variabilité dans la conception de la résilience provient de malentendus et de mauvais usages du concept de résilience comme étant un trait de personnalité, comme l’absence de psychopathologie ou encore comme un niveau général d’ajustement psychologique. En effet, les manières de concevoir la résilience sont multiples et il importe de les situer les unes par rapport aux autres. À cet effet, trois grandes perspectives théoriques ont été définies.
Principales perspectives quant à la nature de la résilience
Parmi les recensions des écrits sur la résilience, il est commun de retrouver une classification selon laquelle la résilience est présentée soit comme un trait caractéristique de l’individu, un ensemble de processus dynamiques, où
interagissent une multitude de facteurs de risque et de protection, ou une issue de
l’adaptation (une conséquence) (voir : Glantz et Sloboda, 2002; Ionescu, 2015;
Jacelon 1997; Luthar et Cushing, 1999; Mancini et Bonanno, 2010; Olsson, Bond, Burns, Vella-Brodick et Sawyer, 2003; Prince-Embury, 2013; Windle 2011). Selon les objectifs d’une recherche donnée ou la population étudiée, l’une ou l’autre de ces perspectives théoriques est privilégiée (Mancini et Bonanno, 2010).
La résilience en tant que trait. La perspective de résilience comme un trait ou un ensemble de traits est davantage propice dans les recherches où l’on s’intéresse à distinguer les individus résilients de ceux qui le sont moins, et ce, au sein de populations ayant généralement été exposées à de l’adversité. On les décrit alors à partir des caractéristiques distinctives qui les prédisposent à surmonter l’adversité (Earvolino-Ramirez, 2007; Jacelon, 1997; Masten, et Wright, 2010; Richardson, 2002). Les mesures qui s’inscrivent dans cette approche sont habituellement constituées de sous-dimensions de la résilience (p.ex. : Connor et Davidson, 2003; Block et Kremen, 1996). Parmi les principaux indicateurs de résilience identifiés, on retrouve le bien-être subjectif (Buss, 2000, Diener, 2000),
les relations d’attachement sécurisantes (Fonagy, Steele, Steele, Higgitt et Target, 1994; Luthar, 2006; Masten et Obradović, 2008), les ressources cognitives (Masten et Obradović, 2008; Simonton, 2000), l’autodétermination (Ryan et Deci, 2000), la foi, la spiritualité et le sens de la vie (Frankl, 1984; Pargament et Cummings, 2010), l’optimisme et l’espoir (Peterson, 2000), l’autoefficacité et une bonne estime de soi (Bandura, 2003; Benson, 1997; Flach, 1988; Garmezy, 1987, 1991; Lin, Sandler, Ayers, Wolchik et Luecken, 2004; Rutter, 1987; Werner, 1986; Werner et Smith, 1992), de bonnes aptitudes sociales (Alim, Feder, Graves, Wang, Weaver et al., 2008; Benson, 1997; Cowan, Wyman et Work, 1996; Skodol, 2010; Rutter, 1985; Werner et Smith, 1992), de l’humour (Vaillant, 1992) et enfin, un sens moral développé et des valeurs positives (Benson, 1997; Werner, 1996). Il est à noter que Masten (1994) a recommandé l’usage du terme « resiliency » pour ne décrire strictement que la résilience en tant que trait de personnalité et de conserver le terme « resilience » pour décrire une adaptation positive à l’adversité, en vue de réduire la confusion entre les différentes perspectives théoriques de la résilience. Il est également recommandé d’éviter l’usage du mot « résilient » à titre d’adjectif pour décrire les individus, puisque cela sème la confusion à savoir si l’on parle de résilience en tant que processus ou trait. Toutefois, l’adoption de cette distinction demeure à parfaire, car elle n’est pas encore utilisée uniformément (voir l’Article 1, au Chapitre 2). Notons également qu’en français, cette distinction est complexe à établir, puisqu’il n’existe qu’un seul mot pour nommer le phénomène, occultant de facto cette nuance.
La résilience en tant que processus. La perspective de résilience comme processus est préconisée lorsque l’objectif est de déterminer les facteurs de risque et de protection prédisposant à l’adaptation pour une période donnée (et donc de façon plus circonstancielle). L’intérêt de ces études est souvent plus centré sur l’élaboration d’interventions efficaces visant la promotion de la résilience auprès d’individus qui vivent de l’adversité ou qui sont à risque d’en vivre et de développer des troubles d’adaptation. Plus précisément, les processus sont davantage définis comme des mécanismes pouvant être développés et qui moduleront la réponse à l’adversité en fonction du contexte où elle se présente. L’individu n’est donc pas résilient ou non, mais réagit à l’adversité sur un
Conséquemment, en complément aux traits caractéristiques énoncés précédemment pour décrire les personnes résilientes, les travaux dans cette perspective ont permis l’identification de différents facteurs de risque et de protection permettant d’expliquer le développement de la résilience (voir Campbell-Sills, Cohan et Stein, 2007; Olsson et al., 2003; Werner, 1996). Cette perspective s’avère donc plus dynamique, malléable dans le temps et surtout, plus circonstancielle que celle de la résilience en tant que trait. Dans ce contexte, certains ajoutent que cette perspective est moins fataliste d’un point de vue développemental puisqu’elle laisse place au renforcement de l’individu contre l’adversité et soutient l’utilité des interventions de promotion de la résilience, alors que la résilience-trait stigmatise, sous-entendant qu’il ne s’agit pas d’une personne pouvant surmonter l’adversité (Luthar, Cicchetti et al., 2000). Les mesures de résilience employées ciblent davantage les ressources (internes et externes) dont la personne dispose afin de faire face à l’adversité, avec ou sans égard à la présence d’un événement particulièrement adverse (Mancini et Bonanno, 2010). Parmi les processus identifiés dans les écrits scientifiques, on peut retrouver les stratégies d’ajustement centrées sur la tâche, un encadrement familial de qualité (p. ex. : soutien parental favorisant l’estime de soi et le sentiment de compétence, cohésion de la famille, encouragement et comportements chaleureux des parents, valorisation des talents et des loisirs), la présence d’adultes significatifs qui favorisent le développement personnel et l’épanouissement, la disponibilité de ressources sociales (p. ex. : les ressources matérielles mises à disposition par son entourage ou sa communauté, le soutien des pairs à l’école et une influence positive des enseignants) et la présence d’opportunités lors de transitions de vie majeures (Campbell-Sills et al., 2007; Olsson et al., 2003; Werner, 1996).
La résilience en tant qu’issue de l’adaptation. La troisième perspective consiste à s’intéresser à la résilience comme étant le résultat, l’issue ou la conséquence d’une tentative d’adaptation réussie, face à des événements adverses et ponctuels (Mancini et Bonanno, 2010). Elle est souvent employée dans des études portant sur l’impact d’un contexte d’adversité donné ainsi que sur l’effet modérateur de facteurs (de protection) de la résilience entre l’occurrence d’un événement adverse et le niveau de fonctionnement des individus a posteriori (voir
Kaplan, 2002; Hines, Merdinger et Wyatt, 2005). Selon l’ampleur des problématiques psychosociales qui en découlent, un individu sera considéré plus ou moins résilient. Parmi les issues possibles, on retrouve notamment la présence/l’absence de psychopathologies spécifiques (trouble antisocial, schizophrénie, troubles affectifs majeurs), de symptômes de stress, de dépression et d’anxiété, d’épuisement professionnel, d’idéations suicidaires, tout comme la présence/l’absence de performance et de compétence (scolaire ou professionnelle). Malgré l’importance des facteurs contextuels dans l’explication du phénomène de la résilience, il est ardu de convenir de bases communes pour l’ensemble des individus puisque les conséquences ou « issues » suivant un événement traumatique peuvent varier en fonction de la population cible et du type d’adversité à l’étude (Kaplan, 2002).
À l’heure actuelle, les chercheurs s’entendent pour dire que la résilience doit être étudiée dans une perspective multidimensionnelle et systémique (Bonanno et al, 2010; Glantz et Sloboda, 2002; Hanson et Gottesman, 2007; Ionescu, 2006) et qu’il est insuffisant de l’opérationnaliser uniquement comme un trait, un processus ou une issue de l’adaptation, bien que cette pratique soit observée dans la recherche sur la résilience (Glantz et Sloboda, 2002). Les recherches les plus récentes sur la résilience démontrent que les différents éléments mis en lumière par les perspectives antérieures agissent en interaction, tant sur le plan individuel que systémique (Masten, 2007). C’est pourquoi dans le cadre des objectifs de thèse proposés, il est plus précis d’aborder la résilience sous l’angle d’un
phénomène (Leipold et Greve, 2009), composé à la fois de traits et de processus,
ayant pour issue la présence d’un fonctionnement adapté. Les différentes approches ont un impact fondamental sur la façon dont la résilience est évaluée. Afin de mettre en lumière cet impact, la prochaine section présente les principales mesures de la résilience.
Évaluation de la résilience
Que ce soit à des fins d’intervention ou de recherche, l’évaluation de la résilience est centrale pour sa compréhension et sa promotion efficace. Cependant, un domaine de connaissances aussi diffus pose plusieurs problèmes
d’un point de vue psychométrique et méthodologique. En plus de nuire à la reproductibilité des études, la validité des mesures peut difficilement être établie lorsqu’il n’y a pas consensus sur l’opérationnalisation du construit, nuisant de ce fait à la crédibilité de la recherche sur le sujet (Cicchetti et Garmezy, 1993; Cosco et al., 2017; Ionescu et al., 2011, Luthar, Cicchetti et al., 2000). En effet, les instruments disponibles sont multiples et variés. Parmi les instruments disponibles en anglais qui mesurent la résilience, ceux ayant fait l’objet d’une validation publiée ont été rapportés dans les recensions des écrits systématiques d’Ahern, Kiehl, Sole et Byers (2006) ainsi que de Windle, Bennett et Noyes (2011). Il s’agit du Dispositional Resilience Scale (DRS; Bartone, Ursano, Wright et Ingraham, 1989), du Baruth Protective Factors Inventory (BPFI; Baruth et Caroll, 2002), du Ego-Resiliency Scale (ER89; Block et Kremen, 1996), du
Connor-Davidson Resilience Scale (CD-RISC; Connor et Connor-Davidson, 2003), du Resilience Scale for Adult (RSA; Friborg, Hjemdal, Rosenvinge, & Martinussen, 2003; Hjemdal,
Friborg, Martinussen, & Rosenvinge, 2001), Adolescent Resilience Scale (ARS; Oshio, Kaneko, Nagamine et Nakaya, 2003), du Brief Resilience Coping Scale (BRCS; Sinclair et Wallston, 2004), du Brief Resilience Scale (BRS; Smith et al., 2008), du
Child and Youth Resilience Measure (CYRM; Ungar et al., 2008) et du Resilience Scale (RS; Wagnild et Young, 1993). Le Tableau 1 précise ce que chaque instrument
vise à mesurer en termes de dimensions.
La synthèse des principaux instruments disponibles permet notamment de constater comment la dispersion des connaissances sur la résilience peut avoir des répercussions sur les pratiques d’évaluation. On peut également constater que plusieurs mesures portent sur des traits caractéristiques des individus, comme le DRS, l’ER89, le CD-RISC, l’ARS, le BRCS, le BRS et le RS, alors que d’autres tiennent compte à la fois de processus personnels et contextuels, tel que le BPFI, le RSA et le CYRM. L’approche par issue de l’adaptation n’est pas représentée dans les principaux instruments actuels, puisque généralement, on utilisera des mesures portant sur des construits liés à la santé psychologique, la psychopathologie ou d’autres indicateurs de performance ou de compétence propres à la population à l’étude (p. ex. : notes à l’école, problèmes de comportement, compétence sociale). Force est de constater que certaines dimensions des questionnaires semblent comparables, alors que d’autres diffèrent considérablement (à cet effet, voir le
Tableau 1 ainsi que Ahern et al., 2006; Windle et al., 2011). Il est aussi à noter qu’il est parfois complexe de retracer les définitions des dimensions et leurs fondements théoriques puisqu’ils ne sont pas toujours explicités dans les articles portant sur leur validation. Windle et ses collègues (2011) critiquent d’ailleurs le manque d’informations disponibles quant à la validité et la fidélité de ces instruments. Dans tous les cas, comme il n’y a pas de consensus à l’égard de l’opérationnalisation de la résilience, il devient complexe de qualifier quel instrument s’avère être le plus approprié pour représenter un construit donné. En plus des différences observables entre les mesures de la résilience, il est important de noter que plusieurs méthodes d’évaluation impliquent qu’elle puisse être évaluée ponctuellement, alors que d’autres indiquent qu’il s’agit plutôt d’un phénomène qui s’observe à travers le temps. Quoi qu’il en soit, ces besoins de clarification ont mené plusieurs experts à faire le point sur ce qui a été établi au sujet de la résilience.
Tableau 1.
Principaux instruments de mesure de la résilience et leurs dimensions évaluées.
Instr. Référence
Nb.
Items Dimensions évaluées DRS Bartone, 1989 45 l’engagement
la maîtrise le défi BPFI Baruth et al.,
2002
16 une personnalité adaptable un environnement soutenant peu de facteurs de stress
des expériences compensatoires ER89 Block et al.,
1996
14 « capacité dynamique d’un individu de modifier son niveau caractéristique d’égo-contrôle, dans une direction ou l’autre, afin de répondre aux nécessités des caractéristiques du contexte environnemental, afin de préserver ou améliorer l’équilibre du système » (traduction libre; pp.351) CD-RISC Connor et al., 2003 25 la compétence personnelle la tolérance des affects négatifs l’acceptation du changement le contrôle
les influences spirituelles RSA Friborg et al.,
2003; Hjemdal et al., 2001 33 la perception de soi la perception du futur la compétence sociale la structure personnelle la cohésion familiale les ressources sociales ARS Oshio et al.,
2003
21 la recherche de nouveauté la régulation des émotions
l’orientation positive vers le futur BRCS Sinclair et al.,
2004
4 « capacité de rebondir et de s’adapter positivement à des facteurs de stress significatifs » (traduction libre; Dyer et McGuiness, 1996 dans Sinclair et al. 2004, pp. 94)
Tableau 1 (suite).
Instr. Référence
Nb.
Items Objet de mesure BRS Smith et al.,
2008
6 « capacité de rebondir, de résister à la maladie, de s’adapter au stress ou de prospérer dans l’adversité (traduction libre; Smith et al., 2008, pp.195)
CYRM Ungar et al., 2008 12 domaine individuel domaine relationnel domaine communautaire domaine culturel RS Wagnild et al., 1993
25 compétence personnelle (autonomie, indépendance, détermination, invincibilité, maîtrise, débrouillardise et persévérance)
Acceptation de soi et de la vie (adaptabilité, équilibre, flexibilité et perspective équilibrée sur la vie)
Synthèse des recensions des écrits systématiques sur la résilience
Les critiques quant à la forte variabilité des modèles sur la résilience n’étant pas nouvelles, plusieurs auteurs ont tenté de rallier les points de vue sur le sujet par le biais de recensions des écrits systématiques. Certaines portent sur l’évaluation de la résilience alors que d’autres portent sur les facteurs qui la composent. Ahern et al. (2006) ont effectué une première synthèse des mesures de la résilience chez les adolescents. Une recension similaire a également été effectuée par Windle et al. (2011) sur les instruments utilisés auprès de populations générales et cliniques. Sans surprise, ces recensions ont contribué à confirmer le problème de variabilité importante dans les méthodes pour mesurer et donc, opérationnaliser la résilience. À défaut de pouvoir y arriver faute de consensus sur le sujet, aucune n’a posé de jugement quant à la validité « théorique » de ces instruments, à l’effet que la structure qui les sous-tend permette réellement de mesurer le phénomène de résilience. La pertinence de rallier les différents points de vue sur la résilience se manifeste alors d’elle-même. Dans ce contexte, une recension systématique des écrits scientifiques faisant appel aux techniques de la méta-analyse a été effectuée par Lee et al. (Lee, Nam,
et psychologiques ayant été auparavant associées à la résilience afin d’investiguer les différences observées à travers les études et d’identifier les variables les plus associées au phénomène. Ils ont toutefois restreint leurs critères d’inclusion aux articles ayant fait l’usage de la Connor-Davidson Resilience Scale (Connor et Davidson, 2003) ou de la Resilience Scale (Wagnild et Young, 1993). De plus, cette démarche leur a permis de constituer une liste de facteurs associés à la résilience, sans toutefois décrire leur interaction ou les situer par rapport aux autres dans un modèle complet. Plus récemment, Cosco et ses collaborateurs (2017) ont recensé systématiquement les écrits scientifiques afin de relever les façons dont la résilience a été opérationnalisée dans les études longitudinales. Les études ayant mesuré la résilience en tant que trait ont été excluses. Par le biais de la méta-analyse de 36 études, ils ont analysé les relations entre les différentes formes d’adversité et les indicateurs d’adaptation proposés, mais pas la force de ces relations. Conséquemment, aucune recension à ce jour n’a mené vers la construction d’un modèle théorique multidimensionnel qui tienne compte de l’ensemble des perspectives théoriques ayant permis d’expliquer la résilience et de l’apport relatif de chaque indicateur de la résilience. Il nous apparait donc que malgré ces recensions des écrits, un besoin de consolidation demeure présent.
Enjeux méthodologiques et pratiques
Au fil de l’évolution de la recherche sur la résilience, certains enjeux théoriques et méthodologiques ont été soulevés afin d’expliquer le manque de consensus observé. Ces enjeux constitueront sans contredit des défis à prendre en compte dans le cadre de la présente démarche de thèse. Le premier concerne la nécessité de considérer l’évolution temporelle de la résilience à la suite de l’expérience de conditions adverses. Le second enjeu rejoint l’importance de tenir compte de la subjectivité des individus et de leur contexte social dans l’interprétation du phénomène de résilience observé. Enfin, le troisième porte sur la confusion de certains concepts avec celui de résilience. Ces trois considérations sont détaillées dans la section qui suit.
Temporalité du phénomène de résilience
Les recherches menées auprès d’individus en deuil ou ayant vécu des catastrophes (p. ex. : guerres, catastrophes naturelles, attaques terroristes, pandémies, etc.) ont démontré que l’adaptation des individus suit différentes trajectoires avant et après les événements adverses vécus (Bonanno, 2004; Masten et Obradović, 2008), aussi appelées trajectoires d’évolution (Ionescu, 2015). En effet, en plus de manifester leur résilience de différentes façons, les individus le feront selon des délais qui diffèreront, pouvant être très brefs ou très longs, allant même jusqu’à un an. De surcroît, évaluer la résilience au moyen d’un seul temps de mesure est source de critiques. Certains répondants peuvent être identifiés à tort comme étant résilients (Bonanno, 2004). Plus précisément, ils peuvent manifester un fonctionnement normal après avoir vécu de l’adversité, alors que leur fonctionnement s’avérait nettement supérieur auparavant. Il importe également de tenir compte du fait que la résilience évolue tout au long de la vie puisqu’elle dépend non seulement de traits de l’individu, mais également de nombreux facteurs environnementaux et ponctuels (Glantz et Sloboda, 2002). Il convient alors généralement de situer la population à l’étude selon sa période développementale ou du moins, son âge.
Subjectivité et contextualisation de la résilience
Tout comme son caractère temporel, le caractère contextuel et subjectif de la résilience s’interpose également à l’établissement d’un modèle théorique de la résilience. Plusieurs individus peuvent vivre les mêmes événements adverses de différentes façons et chaque événement comporte ses propres éléments contextuels pouvant l’aggraver ou l’atténuer. Tel que l’explique Cyrulnik (2012) : « C’est une convergence des causes hétérogènes qui explique que certains blessés se remettent à vivre après un trauma qui paraissait énorme, alors que d’autres restent fracassés par une déchirure que l’entourage croyait anodine » (p. 16). En fin de compte, l’impact perçu chez l’individu dudit événement dépend à la fois de ses particularités contextuelles et des caractéristiques de celui ou celle qui le vit (Glantz et Sloboda, 2002; Luthar, Cicchetti et al., 2000). Dans un modèle de résilience, comme l’intérêt porte notamment sur les répercussions de l’adversité,
il s’avère plus à propos de considérer l’adversité sous l’angle de l’impact et de l’intensité perçus de chaque événement adverse vécu (Krinsley et Weathers, 1995) plutôt que seulement sur son occurrence. Cependant, les mesures actuelles d’adversité ne tiennent pas toujours compte de cet enjeu (p. ex. : l’Early
traumatic inventory; Bremner, Bolus et Mayer, 2007). Dans un même ordre d’idées,
la description du niveau de fonctionnement de l’individu variera grandement en fonction du contexte dans lequel il s’insère et de la façon dont il sera conséquemment évalué. Les attentes ne seront pas les mêmes pour décrire un travailleur ou un élève ayant un niveau de fonctionnement attendu. À cet égard, il est recommandé que le niveau de compétence (d’adaptation) soit évalué de façon multidimensionnelle et hiérarchique, par rapport au type d’adversité et au contexte de la population à l’étude (Luthar et Cushing, 1999). Dans la poursuite de l’objectif de construire un modèle théorique de résilience, il importe alors de tenir compte d’une multitude de facteurs généralement employés dans différents contextes pour opérationnaliser et donc, mesurer l’adversité et l’adaptation.
Concepts apparentés à la résilience
Bien que l’on tente de définir les frontières de l’univers conceptuel de la résilience, plusieurs autres concepts demeurent confondus avec celle-ci, et sont parfois même utilisés de façon interchangeable avec elle. Ce qui a notamment pour conséquence la remise en question de certains experts à l’effet que la résilience soit un phénomène unique (Luthar, Cicchetti, et al., 2000). La recherche sur l’adaptation à l’adversité étant féconde et diversifiée, la résilience sera alors parfois confondue avec les stratégies d’ajustement (Campbell-Sills et al., 2007; Foster, 1997), l’égo-résilience, la hardiesse (Earvolino-Ramirez, 2007; Luthar, 2006) et la croissance post-traumatique (Tedeschi et Calhoun, 2004). Toutefois, plusieurs experts se sont penchés sur la question et ont tenté de clarifier ce qui distingue ces concepts de la résilience.
Stratégies d’ajustement. Souvent connu sous son appellation anglaise, le « coping », qui se traduit par stratégie d’ajustement (Paulhan, 1992), est un concept qui a d’abord été popularisé par Lazarus (1966) lors de travaux portant sur les effets indésirables du stress. Comme la résilience et les stratégies
d’ajustement ont pour finalité l’adaptation à l’adversité, elles sont souvent abordées de concert. On avance également que la résilience est une forme d’ajustement réussi au stress (p. ex. : Connor et Davidson, 2003; DiCorcia et Tronick, 2011). Néanmoins, ces deux concepts demeurent distincts. Les stratégies d’ajustement consistent généralement en l’ensemble des efforts soutenus par lesquels les individus gèrent les demandes internes et externes, considérées difficiles ou qui dépassent leurs capacités (Lazarus et Folkman, 1984), qui sont plus circonstancielles (Leipold et Greve, 2009) et à plus court terme (Beasley, Thompson et Davidson, 2003). Dans le cadre d’un modèle théorique sur la résilience, les stratégies d’ajustement constituent donc plutôt l’un des processus de la résilience (Campbell-Sills et al., 2007; Leipold et Greve, 2009) alors que la résilience prédispose à la démonstration de stratégies d’ajustement efficaces (Osofsky et Thompson, 2000). En d’autres termes, on pourrait dire que les stratégies d’ajustement pourraient être un indicateur du construit de résilience.
L’égo-résilience. L’égo-résilience correspond à un trait de la personnalité reflétant ses ressources personnelles, sa solidité de caractère et sa flexibilité à l’égard des contingences environnementales (Gjerde, Block et Block, 1986; Luthar, 2006; Luthar, Cicchetti et al., 2000). La théorie de l’égo-résilience renferme un concept lui étant central, l’égo-contrôle, qui permet à l’individu de gérer ses pulsions (p.ex. : agressivité, spontanéité, inhibition) lors d’une situation donnée (Farkas et Orosz, 2015). L’égo-résilience consiste donc plus précisément à moduler son niveau de contrôle de soi (sur un continuum de sous-contrôle à surcontrôle) selon ce qui est le plus approprié dans le contexte. L’égo-résilience se situe alors exclusivement dans la perspective de résilience comme trait (Earvolino-Ramirez, 2007), ce qui la positionne comme plus spécifique que le phénomène que la présente thèse tente de cerner. De plus, la définition de l’égo-résilience n’implique pas nécessairement la présence d’adversité (Luthar, Cicchetti et al., 2000). Malgré ces nuances, elle demeure confondue avec la résilience (Luthar, 2006).
Hardiesse. Tout comme l’égo-résilience, la hardiesse réfère à un trait caractéristique de la personne. Elle est certes associée à la résilience, mais s’avère parfois confondue avec elle (Earvolino-Ramirez, 2007; Luthar, 2006). Bien que la
résilience soit expliquée par des traits de personnalité, notamment la hardiesse (Smith et al., 2010), cette dernière, en retour, n’implique pas nécessairement la résilience. La hardiesse est composée de trois dimensions : le contrôle, soit une tendance à se sentir influent sur le cours des événements; l’engagement, étant la tendance à s’impliquer et à donner un sens à ses actions; et le défi, une forme d’ouverture aux changements en percevant ceux-ci comme des opportunités d’apprentissage (Kobasa, Maddi et Kahn, 1982). La résilience implique une forme de changement, de rupture, de rebondissement ou de rétablissement suite à l’occurrence de conditions adverses, tandis que la hardiesse implique nécessairement une forme de résistance et d’imperturbabilité face au stress (Earvolino-Ramirez, 2007).
L’endurance mentale. Un nouveau concept est émergeant dans les écrits sur les athlètes sportifs, les militaires, les élèves et les travailleurs (Gerber et al., 2012; Gucciardi, Hanton, Gordon, Mallett et Temby, 2015), celui d’endurance mentale (mental toughness). Il s’agit de la capacité et de la volonté à régler ses problèmes, à les surmonter et à apprendre de ses erreurs (Gerber et al., 2012). De par ses relations à des issues ou conséquences d’une adaptation réussie, elle s’avère conceptuellement très près du sens de la hardiesse et de la résilience au stress (Gerber et al.). Gucciardi et ses collègues (2015) insistent toutefois à l’effet que l’endurance mentale et la résilience sont des concepts à distinguer, puisque l’endurance mentale est l’une des ressources personnelles parmi celles qui sous-tendent le phénomène de résilience.
Croissance traumatique. Tel que son nom l’indique, la croissance post-traumatique implique deux éléments centraux : la présence de croissance et celle d’un traumatisme. Généralement définie comme un changement psychologique positif résultant de l’expérience de circonstances de vie hautement exigeantes (Tedeschi et Calhoun, 2004), ce concept s’inscrit davantage dans la perspective théorique de résilience comme issue de l’adaptation. Néanmoins, plusieurs auteurs la traitent comme équivalente à la résilience (Levine, Laufer, Stein, Hamama-Raz et Solomon, 2009; Tedeschi, Calhoun et Cann, 2007; Westphal et Bonanno, 2007), bien qu’à savoir si la résilience implique ou non une croissance, ceci demeure matière à débat. Par ailleurs, la résilience est moins restrictive
puisqu’elle peut se manifester au-delà du trauma, à travers un plus large éventail de formes d’adversité. En bref, la spécificité des manifestations de la croissance post-traumatique et l’importance mise sur les gains à court terme contribuent à distinguer les frontières qui séparent les deux concepts.
En somme, un ensemble considérable d’efforts a été investi pour la compréhension de la résilience, mais avant de pouvoir réellement comprendre le phénomène et l’étudier de façon rigoureuse, il importe d’être en mesure d’utiliser des instruments valides et fiables pour l’observer, ce qui implique d’abord et avant tout d’opérationnaliser le phénomène de façon appropriée. C’est dans ce contexte que s’insèrent les objectifs de la présente thèse, lesquels sont décrits plus en détail dans la section suivante.
Démarche scientifique et objectifs de la présente thèse
À l’heure actuelle, aucun consensus n’a été établi afin d’uniformiser les façons de concevoir et mesurer la résilience. Cela pose un défi important pour comparer et cumuler les conclusions d’études sur la résilience, pour établir des pratiques efficaces et poser un regard critique sur la validité des instruments qui prétendent la mesurer. Plus précisément, il n’y a aucun consensus à savoir quelles sont les dimensions du construit ni ses indicateurs. La présente thèse poursuit donc l’objectif de proposer un modèle théorique pour décrire la résilience. Pour ce faire, cela implique de répondre à deux objectifs plus spécifiques, lesquels font l’objet de deux études distinctes (présentées en deux articles) : 1) identifier, à partir des résultats des études précédentes, quels facteurs sont à considérer dans un modèle théorique de la résilience, et lesquels ne le sont pas; et 2) proposer et valider un modèle de la résilience des étudiants universitaires. Tel que nous l’avons présenté, la résilience varie selon la période développementale et le contexte. Il a donc été nécessaire de spécifier une population à étudier pour construire notre modèle. La section qui suit détaille d’abord la population choisie pour les études, puis les objectifs de chacun des articles.
Population à l’étude
La grande diversité dans les manifestations de la résilience, évoquée tout au long du présent document, découle notamment du fait que la résilience doit être traitée en tenant compte du contexte et de la population dans laquelle on l’étudie (Glantz et Sloboda, 2002). Il devient alors complexe d’établir des repères communs au phénomène qui représentent bien l’ensemble des courants théoriques sur le sujet. Le défi à relever tient alors dans la détermination de repères généraux, malgré la présence de spécificités propres à la population à l’étude. Dans cette optique, il est alors pertinent de cibler une population composée elle-même d’individus partageant des réalités communes, qui se différencient de par leurs parcours variés et qui vivent des conditions adverses qui ne leur sont pas exclusives. Dans ce contexte, la présente étude portera sur la résilience des étudiants universitaires. Le choix de cette population repose sur deux de ses principales caractéristiques d’intérêt : la plupart des étudiants universitaires se situent dans cette période de vie et l’adversité à laquelle ils sont confrontés prend une multitude de formes.
En premier lieu, la population des étudiants universitaires est principalement composée de jeunes adultes, situés dans une longue transition, en continuité avec l’adolescence et en entrée vers la vie adulte, que l’on appelle émergence de la vie
adulte (Masten et al., 2004). En d’autres termes, ce groupe d’âge partage des
caractéristiques communes à la fois avec la période de l’adolescence et la vie adulte (Arnett, 2000). Ces points communs favoriseront donc la comparaison ultérieure avec la résilience lors de l’adolescence et la vie adulte. Alors que la résilience a été positionnée comme étant un phénomène teinté par le contexte, l’âge adulte émergeant (18-29 ans; Arnett, 2004), est caractérisé par la diversité des parcours qui le composent. Selon Arnett (2004), il se distingue par : 1) l’exploration identitaire, principalement en amour et dans la vie professionnelle; 2) l’instabilité (professionnelle et relationnelle); 3) une posture tournée vers soi (en lien avec la nécessité de compter sur soi); 4) le sentiment d’être « entre-deux », sans être un adolescent ni un adulte; et 5) la présence d’une foule de possibilités. En d’autres termes, la compétence et l’autonomie seront davantage sollicitées, notamment par l’entrée vers l’âge de la majorité, le