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Le temps : conséquences philosophiques

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LE TEMPS : CONSÉQUENCES PHILOSOPHIQUES

Mémoire présenté

à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval dans le cadre du programme de maîtrise en Philosophie

pour l'obtention du grade de Maître es arts (M.A.)

FACULTE DE PHILOSOPHIE UNIVERSITÉ LAVAL

QUÉBEC

2011

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Résumé

L'objectif de ce mémoire est d'étudier les différentes perspectives, autant philosophiques que scientifiques, voire même ontologiques, en ce qui à trait à la question de l'être du temps. Le fil conducteur qui guidera cette étude est l'apport conceptuel qu'ont développé de grands penseurs tels Aristote, Newton, Leibniz, Kant et Einstein. Les bouleversements qu'ont entraînés ces conceptions seront présentés suivant l'ordre chronologique à travers lequel elles sont apparues.

Ce mémoire démontre que malgré plus de deux millénaires de réflexion, la question de l'être du temps n'est toujours pas résolue. Bien au contraire, les diverses conceptions qui seront développées laissent entrevoir un profond gouffre entre notre appréhension du temps et le temps en soi. En effet, toute tentative qui tente d'élucider la nature du temps se bute contre un obstacle imposant qui se traduit à travers les axiomes sur lesquels la définition repose. Qu'elles soient philosophiques ou scientifiques, les perspectives qui se hasardent à faire la lumière sur l'essence du temps se voient inexorablement contraintes d'échafauder leur définition sur des axiomes, des propositions qu'on nous demande d'admettre sans toutefois pouvoir les démontrer. Mais est-ce satisfaisant?

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Avant-propos

Je tiens tout d'abord exprimer toute ma gratitude à mon directeur de mémoire : Monsieur Thomas De Koninck qui a cru à mon projet, qui m'a écouté, inspiré et soutenu tout au long de la rédaction de ce mémoire de maîtrise. Ses judicieux commentaires et ses pistes de réflexion m'ont permis de mener à terme ce projet qui me fascine depuis si longtemps. J'aimerais également souligner le support de Monsieur Yvan Pelletier et de Monsieur Warren Murray qui ont apporté des critiques pertinentes pour ainsi contribuer à développer une réflexion plus profonde et plus précise.

À l'occasion de la rédaction de la première version de mon mémoire, Monsieur Jean-Y ves Suchet ainsi que Madame Johannes Demers se sont concentrés sur la lecture et la révision linguistique, une tâche qu'ils ont acquittée avec minutie. Je les en remercie grandement.

Je tiens enfin à remercier ma conjointe Lison Malo, mes parents; Gilles Demers et Johannes Demers, ma sœur Jessica Demers ainsi que mes amis qui m'ont supporté tout au long de la rédaction de mon mémoire.

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A mes parents qui m'ont donné la chance d'embrasser le temps

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Table des matières

Résumé i Avant-propos ii Table des matières iv Introduction 1

Acceptions vulgaires du temps 2

Le paradoxe 4 Démarche avenir 6

Aristote 7 Postulat fondamental de toute physique : l'existence du mouvement 7

L'être paradoxal du temps 9 Où donc se situe le temps? 9 L'actualisation de l'instant dans le temps 10

La dialectique appliquée aux opinions anciennes 12 Le mouvement comme donnée de l'expérience 13 Le temps n'est ni le mouvement, ni sans le mouvement 14

L'expérience de la durée 14 L'acte de nombrer 15 La continuité successive est étendue 16

Discernement de T antérieur-postérieur 16 Le temps : nombre du mouvement selon l'antérieur-postérieur 17

Newton et la physique classique 18

Connaître pour asservir 18 Première étape : renoncer à l'ontologie 19

Conséquences philosophiques 22

Intention de Newton 24

Définition 25 Absolu 27 Égalité des intervalles de temps 27

Continuité 28 L'universalité 29

Vide 29 Infinité 30 Innovateur 31

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La querelle historique 33 Principe de la raison suffisante 34

Définition : Le temps n'est pas absolu, mais relationnel 35

Le temps comme ordre de succession 37

Principe des indiscernables 38 L'ordre de la succession oriente la flèche du temps 39

Relation d'antériorité 40 Relation de simultanéité 41 Le temps entant qu'entité idéale 41

Postulat de la continuité temporelle 42 Étendue vs Espace et Durée vs Temps 43 Un commencement, mais pas de fin 44

Kant et le temps a priori 45 Le temps renversé 46 Contre Newton et Leibniz 47

Source de la connaissance 48

Définitions 49 Exposition métaphysique du temps 50

Conséquences philosophiques 53

Les modes du temps 55 L'idéalité transcendantale du temps 56

La physique moderne et l'espace-temps 58 Paradoxe d'Olbers ou paradoxe de la nuit noire 58

La relativité d'Einstein 60 Contraction des longueurs et dilatation du temps 62

Conception substantielle et relationnelle 63

Gravité et topologie 64

Euclide 65 Abandon d'un temps universel 66

Paradoxe de Langevin ou paradoxe des jumeaux 67

L'Univers-bloc 68 La causalité 69 La flèche du temps 70 Le temps n'est pas éternel 72 L'espace-temps en tant que quanta 73

Conclusion 76 La science est essentiellement axiomatique 77

L'intuition 79 Différents axiomes, différentes théories et différents temps 80

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Tic, tac, tic, tac, tic, tac... n'est-ce pas là l'appréhension la plus évidente et la plus limpide que je puisse concevoir concernant la nature du temps? En réalité, la question du temps se dérobe du savoir. « Qu 'est-ce donc que le temps? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus. » Où se situe le temps si ce n'est que dans l'horloge? Nous croyons le saisir à travers les phénomènes que sont le mouvement, le changement, le devenir, la répétition, la succession, la mort; dans les faits, les manifestations du temps ne font que confondre sa propre nature avec les divers déploiements qu'il rend possibles. L'idée que nous avons du temps le recouvre d'un essaim de propriétés fallacieuses. À l'aurore du vingt et unième siècle, science et philosophie auscultent la question là où physique et métaphysique s'enchevêtrent. En sommes-nous arrivés à une réponse?

De l'examen minutieux de la question du temps surgissent deux perspectives bien distinctes quoique complémentaires. La première est celle qui considère la nature du temps. De quoi le temps est-il constitué? Est-il une substance, une entité primitive; principe premier qui s'autosuffirait et ne découlerait d'aucun autre principe antérieur? Au contraire, serait-ce la conséquence d'un ou plusieurs principes fondamentaux desquels il procéderait : la causalité ou la relation de cause à effet, par exemple? Peut-être n'est-il que la manifestation des relations de successions entre les divers événements qui surviennent dans l'univers?

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S'écoule-t-il réellement de façon autonome ou n'est-ce qu'une impression qu'il laisse dans notre esprit, faisant de lui une illusion, pur produit de notre subjectivité? Procède-t-il par bonds successifs? Qu'est-ce qui lui a inculqué son premier élan? A-t-il toujours existé ou a-t-il eu un commencement? Perdurera-a-t-il indéfiniment? N'y a-a-t-il qu'un seul temps?

Énigmatique, troublant; l'être du temps se dérobe du savoir, il frappe l'imaginaire. Penseurs, scientifiques et théologiens scrutent la question depuis déjà plusieurs millénaires. Sont-ils parvenus à éclairer ce mystère?

Ardue pour le non-initié, la question du temps s'adresse aux philosophes des sciences captivés par la physique et l'étude de la nature ou aux physiciens s'intéressant aux conceptions, aux sens et aux conséquences philosophiques des paramètres qu'ils emploient dans leur discipline. Malgré l'apport capital qu'a apporté la phénoménologie, le présent travail se veut être une étude exclusivement épistémologique de la question du temps, ouvrant ainsi la possibilité d'un travail ultérieur sur les développements qu'ont apporté Husserl, Heidegger et Gadamer.

Acceptions vulgaires du temps

Abondamment présent dans le langage commun, le temps se dévoile dans une foule d'acceptions toutes aussi triviales les unes que les autres. Pourtant lorsque vient le temps d'en parler, nous nous heurtons à un échec déroutant. Chaque tentative qui vise à le définir est contrainte de présupposer, en amont, l'idée de temporalité. Les définitions qui prétendent le définir ne sont en fait que des tautologies, des propositions dont le prédicat ne nous expose rien de plus que le temps est du temps. Or, une définition qui emploie l'idée de temporalité pour définir le temps n'en est pas une; il est nécessaire de le rapporter à quelque chose d'autre que lui-même.

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savons que du temps s'écoule lorsque nous percevons un certain mouvement, un changement. Le temps paraît se déployer à travers le mouvement spatial de la trotteuse, mais en réalité, rapporter le temps à de l'espace, c'est en perdre la nature intrinsèque. Comment appréhender un être aussi étrange alors que nos sens ne nous renvoient qu'une perspective spatiale sur le monde?

Sommes-nous prisonniers de l'espace, condamnés à ne nous représenter l'univers que spatialement? Bien au contraire! Nous avons toutes les libertés envisageables à travers l'espace. En principe, tous les mouvements sont libres. Il est possible d'aller dans n'importe quel endroit et d'en revenir. Dans le temps, ce n'est pas envisageable, car il nous borne dans l'instant présent qui, sans cesse, est emporté dans le cours du temps.

Malgré cela, prétendre que le temps s'écoule, qu'il passe, n'est-ce pas là un abus de langage? N'est-ce pas lui inculquer des caractéristiques sans pour autant le connaître réellement? Affirmer que le temps suit son cours, qu'il passe ou s'écoule tel un fluide, est un raccourci qui consiste à confondre le contenant du contenu. Pourtant, tout est dans le temps, l'ensemble des choses et des phénomènes est soumis au temporel, et le mouvement ne saurait être sans le temps. Le présent contient donc tout le réel qui passe, change et évolue.

Néanmoins, métaphoriser le temps tel un fleuve affluant à perpétuité fait surgir des interrogations. Est-ce le temps qui coule ou la réalité qui passe dans le temps? Puisque tout est subordonné au temps, qu'il contient tous les objets de ce monde, dans quoi le temps est-il? Si le temps s'écoule, par rapport à quoi s'écoule-t-est-il? Prétendre que le temps passe, c'est inventer un lit immobile, intemporel sur lequel il glisse, c'est repousser la question vers un non-temps dans lequel il serait contenu.

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l'existence de la temporalité? La civilisation moderne aurait-elle perdu l'héritage cartésien qui l'encourage à constamment remettre tout en question? En effet, nous ne doutons pas de l'existence du temps. Bien que personne ne l'ait jamais aperçu, ni senti, ni entendu, ni même touché, il nous semble pourtant que nous puissions en percevoir intuitivement les effets. Le vieillissement est cette expérience primitive du temps que nous décrivent si bien les Pensées de Pascal.

Je vois ces effroyables espaces de l'univers qui m'enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu'en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m'est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour.

La question du temps, tout en étant passionnante, effraie. Le temps nous accompagne où que nous soyons, mais jamais il ne reste, il fuit inlassablement. La seule emprise que nous ayons sur lui se situe dans l'instant qui, sans cesse, se néantise, car l'instant présent n'advient qu'en cessant d'exister.

Le paradoxe

Le temps se présente à l'intelligence comme un objet mystérieux, occulte et énigmatique. Il nous renvoie une image illusoire de son être et lorsque le génie humain tente d'acquérir ou d'approcher sa connaissance, il se bute à des paradoxes et des contradictions. Est-ce là une raison suffisante pour renoncer à cette question? Loin d'être l'abyme insurmontable séparant la connaissance et le temps, le paradoxe est le moteur; le

2 Pascal, Pensées, fragment 194, Paris, Éd. GF-Flammarion, Léon Brunschvicg, 1976, p.

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emprunté de nouvelles perspectives. Ce sont donc les paradoxes qui poussent la connaissance à s'extirper des doctrines confortablement établies pour ainsi éclairer des voies inédites.

L'esprit humain se complaît dans ses croyances, il s'habitue aux idées qui l'entourent, il établit des préjugés qu'il élève à titre de principes et finit par aimer ce qu'il croit. « Notre esprit a une irrésistible tendance à considérer comme plus claire l'idée qui lui sert le plus souvent. » C'est par le jeu des paradoxes que ce qui a été cru vrai peut cesser de l'être tout à fait et céder la place à une conception plus adéquate.

Ne pas trop croire aux croyances, telle était la précaution que recommandait Parménide il y a plus de vingt-cinq siècles. Encore aujourd'hui, les paradoxes sont précisément ces contraintes capables de rompre le déterminisme cérébral et d'empêcher la stagnation de l'intellect.

Il ne faut pas penser de mal du paradoxe, passion de la pensée. Le penseur sans paradoxe est comme l'amant sans passion, une belle médiocrité. Mais le propre de toute passion portée à son comble est toujours de vouloir sa propre ruine. De même, la passion suprême de la raison est de vouloir un obstacle bien que celui-ci cause sa perte d'une façon ou d'une autre.4

Le paradoxe, en science, marque toujours la mort de celle-ci, mais nous verrons qu'en philosophie, il est porteur d'un savoir nouveau, il éveille l'étonnement et agit en tant que moteur de la réflexion.

Bergson, La pensée et le mouvant, Éd Anne-Béatrice Muller, 2002, p. 84

4 Kierkegaard, Soren, Miettes philosophiques, trad. Knud, Ferlov, Paris, Éd. Gallimard,

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L'intention de ce travail concerne l'étude des perspectives philosophiques et scientifiques qu'a revêtu le temps à travers les grands penseurs qui se sont penchés sur son sujet. Ces aspects ou tentatives de définir le temps ne sont-ils qu'une addition de paramètres ou une réelle progression vers la connaissance véritable de sa nature? Quel est le discours le mieux positionné pour répondre à cette énigmatique interrogation : qu'est-ce que l'être du temps? En sommes-nous arrivés à une réponse?

La démarche qu'entreprend ce mémoire consiste à définir, de façon chronologique, les plus importantes conceptions du temps à travers les âges. Voguant parmi les discours philosophiques, tels que ceux d'Aristote et Kant, des discours scientifiques tels que ceux de Newton et Einstein ou du discours métaphysique de Leibniz, cet essai s'efforce d'éclaircir l'un des plus grands mystères; la question de la nature du temps.

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Aristote

Vingt-quatre siècles nous séparent de la Physique d'Aristote, probablement l'un des discours les plus complets en ce qui a trait à la question du temps. Encore enseignée aujourd'hui dans les cours de philosophie ancienne, la Physique d'Aristote est la première tentative à se pencher de façon rigoureuse et exhaustive sur la science de la nature. « Nous admirons la Grèce antique parce qu 'elle a donné naissance à la science occidentale. Là, pour la première fois, a été inventé ce chef-d'œuvre de la pensée humaine, un système logique, c 'est-à-dire tel que les propositions se déduisent les unes des autres avec une telle exactitude qu 'aucune démonstration ne provoque de doute. »

Postulat fondamental de toute physique : l'existence du mouvement

Toute théorie se doit inéluctablement d'être établie sur des axiomes que l'on demande d'admettre sans démonstration. La conception d'Aristote n'y échappe pas et établit les fondements de sa théorie sur ce qu'il qualifie de postulat fondamental de toute physique, à savoir : l'existence du mouvement de tout être naturel. L'existence du mouvement est donc l'axiome fondamental et nécessaire à la physique aristotélicienne, mais comment penser le mouvement sans le temps? L'intention d'Aristote est donc d'étudier les principes universels qui régissent la science de la nature.

Ces principes sont développés dans son œuvre de La Physique qui est réactionnaire aux propos de Parménide qui nie l'existence du mouvement.

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En effet, la conception parménidienne aborde une perspective sur le monde totalement détachée des sens, et conçue a priori. Une conception qui conçoit le mouvement en tant qu'illogique et illusoire. Le monde tel qu'il nous paraît, c'est-à-dire celui dans lequel nous retrouvons le ciel, le soleil, la lune et quantité d'autres choses, se réduit qu'à une opinion; une illusion issue de nos sens. En vérité, il n'y a qu'une seule chose en ce monde et cette chose Une est l'Etre en tant que chose qui est, par opposition à la chose qui n'est pas; le Non-Être. Aucun lieu de l'espace et aucun moment du temps ne peut être dépourvu de l'Etre, puisqu'étant la chose qui est, elle ne peut recevoir en aucun lieu ni en aucun temps le prédicat contraire de n'être pas. Elle est donc ubiquitaire et éternelle. Ni le changement, ni le mouvement ne peut s'y manifester, puisqu'il n'y a aucun espace vide vers lequel l'Être pourrait se déplacer, et qui ne le contienne déjà. Tout ce que nous croyons constater en sens contraire n'est qu'illusion. «Il n'est plus qu'une voie pour le discours, c 'est que l'être soit; par là sont des preuves nombreuses qu 'il est inengendré et impérissable, universel, unique, immobile et sans fin. »

Le traité du temps d'Aristote se situe dans le livre IV de la Physique et est postérieur à l'étude du mouvement. Abordant l'étude du lieu et celle du vide, le livre IV poursuit son enquête sur la question du temps, le présentant, de prime abord, comme étroitement lié au mouvement. En effet, il est difficile d'imaginer un mouvement sans le temps, ni du temps sans le mouvement. C'est donc à travers le livre IV et quelques précisions du livre VI que ce travail aborde la question du temps sous la perspective aristotélicienne.

6 Parménide, Pour l'histoire de la science hellène, de Thaïes à Empédocle, trad. Tannery,

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La première contrariété sur laquelle Aristote se bute est la question de savoir si le temps est; « s'il faut le placer parmi les êtres, ou parmi les non-être7 ». En d'autres termes;

qu'est-ce que c'est que d'être pour le temps? Il semble en effet que le temps ne dévoile qu'une existence imparfaite et obscure. Il n'a qu'un être précaire, une réalité paradoxale, car « pour une part il a été et n 'estplus, pour l'autre il va être et n 'estpas encore% ».

Le temps, considéré dans son ensemble, est constitué de passé et d'avenir. Ce sont là les deux grandes divisions qui sont envisagées, peu importe la portion du temps que nous contemplons à tout moment. Or comment comprendre l'existence d'une chose divisible alors que ses parties ne participent pas à l'être? En d'autres termes; « l'existence de toute chose divisible, en tant que telle, entraîne nécessairement l'existence de toutes ou de quelques-unes de ses parties; or les parties du temps sont les unes passées, les autres futures; aucune n 'existe, et le temps est pourtant une chose divisible9 ».

Où donc se situe le temps?

Mais où donc se situe le temps? Si son existence dans le passé n'est plus et celle dans le futur n'est pas encore, reste à considérer l'instant en tant que maintenant; l'instant présent. « N'est-ce pas là une division, une partie du temps qui est? » Mais qu'est-ce donc que le présent? Un atome du temps, un étant coincé entre deux non-être, un être evanescent et instable recevant toute sa réalité d'un futur aussitôt dissipé dans une ténébreuse inexistence?

7 Aristote, Physique, Trad. Carteron, Paris, Éd. Les Belles Lettres, 2002, 217b31 8 Ibid. 211 b 34 -35

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Contrairement au passé et à l'avenir, l'instant est, mais il ne peut être une division et ainsi considéré à l'instar d'une partie de temps. « L'instant n 'est pas une partie, car la partie est une mesure du tout et le tout doit être composé de parties; or le temps,

semble-t-il, n'est pas composé d'instants} » L'instant est maintenant, il est la limite située entre le passé et l'avenir qui, lorsqu'ils sont pris ensemble, constituent le temps. Comment donc une chose inscrite entre deux parties formant un tout ne peut-elle pas participer à son être? C'est que l'instant est une limite, il est dépourvu d'étendue, il est un élément infinitésimal; son existence n'est que virtuelle.

L'actualisation de l'instant dans le temps

Limite commune et infinitésimale; l'instant ne peut être divisible, car s'il l'était, une partie de l'instant ainsi divisé serait dans le passé alors que l'autre serait dans l'avenir; lui inculquant ainsi une certaine étendue; une extension. «D'autre part l'instant pris, non pas au sens large, mais en soi et, originairement, doit être indivisible, on le trouve à titre d'élément en tout temps. En effet il est une extrémité du passé en deçà de laquelle il n'y a rien de l'avenir et, inversement, de l'avenir au-delà de laquelle il n'y a rien du passé : c 'est bien ce que nous avons appelé limite commune. »

Bien que nul continu ne soit sans parties, l'instant ne peut en être une, car alors, la succession de ces instants indivisibles introduirait une discontinuité à travers le temps. « Le temps étant continu, les instants en nombre infini, jamais on ne saisira l'articulation de deux instants successifs; toujours ils seront séparés par une infinité d'instants; la substitution est impossible dans la continuité}2 » Points et instants ne sont que les limites

d'une ligne ou d'un temps, mais jamais ils ne peuvent être considérés comme une partie qui les compose. Le temps est bel et bien divisible en parties qui sont toujours divisibles; c'est

1 0/6/c/.,218a6-8

11 Ibid., 233 b 32 - 234 a 3

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le caractère de tout continuum, mais cette division ne peut s'arrêter à un indivisible infinitésimal tel que l'instant, car il y aurait alors contact d'indivisibles à indivisibles. Additionner une infinité d'éléments d'extension nulle ne peut jamais engendrer une grandeur. Cela confirme que l'instant ne peut être considéré comme une partie du temps, quoiqu'il en soit l'actualisation.

L'existence du temps est obscure, car il ne se manifeste qu'à travers l'instant présent; toujours evanescent. Bien que l'existence de l'instant n'est pas remise en question, son essence demeure nébuleuse et oscille entre une altérité incessante ou une identité permanente du temps, sans pour autant en être une partie. « Or, c 'est la différence des instants (sans laquelle il n'y aurait pas de temps, et sans la perception de laquelle l'intervalle ne nous paraît pas être du temps) qui, par opposition à l '« instant identique et unique» (218 b 27) et «indivisible» (b 31), entraîne l'idée de mouvement, à titre de passage d'un instant à un autre. »

Identique ou constamment différente, l'essence de l'instant est difficile à cerner. Il se doit de conserver une certaine identité à travers cette incessante actualisation qui engendre la continuité temporelle. « [...] S'il y avait deux instants différents, l'un ne serait pas consécutif à l'autre, pour cette raison qu 'un continu n 'est pas composé d'éléments sans parties : et, s'ils sont mutuellement séparés, il y aura du temps dans l'intervalle; car tout continu est tel qu 'il y a quelque chose de synonyme entre les limites}* » D'un autre coté, il doit s'introduire une certaine altérité, un certain changement à travers la succession des instants, car sinon, il n'y aurait qu'un seul instant, toujours identique à lui-même, et donc, aucun mouvement.

1 Goldschmidt, Victor, Temps physique et temps tragique chez Aristote, Paris, Vrin, 1982,

p. 26

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La dialectique appliquée aux opinions anciennes

A présent, Aristote juge suffisantes les difficultés posées au sujet de l'existence et de la nature du temps et consacre un bref examen aux opinions issues de la tradition. « Les uns, en effet, prétendent que c 'est le mouvement du tout qui est le temps, d'autres que c 'est la sphère elle-même}5 » Bien que la nature du temps ne lui semble pas plus intelligible à

travers les opinions anciennes, Aristote s'accorde avec ses prédécesseurs sur la méthode à employer. « On voit donc que tous, chacun à sa façon, prennent pour principes les contraires; et c 'est avec raison; car les principes ne doivent être formés ni les uns des autres, ni d'autres choses ; et c'est des principes que tout doit être formé; or, c'est là le groupe des premiers contraires, ils ne sont pas formés d'aucune autre chose; contraires, ils ne sont pas formés les uns des autres. »

Aristote rejette la définition qui identifie le temps à la sphère céleste sous prétexte qu'elle contiendrait tout. La jugeant trop naïve, il s'intéresse à celle qui assimile le temps au mouvement de l'Univers; la révolution de la première sphère. Cependant, « si le temps est une révolution, il faut qu 'une partie de révolution soit une révolution, puisqu 'une partie de temps est un temps; or une partie de révolution n 'est pas une révolution; donc, le temps n 'est pas une révolution} »

La définition de Platon dans le Timée nous dit que « le temps est l'image mobile de l'éternité™ ». Or ce serait confondre le temps avec l'unité de temps, car plus loin, Platon précise qu'à chaque révolution des orbes célestes correspond un temps déterminé. Il ne s'attarde donc pas à la nature du temps, mais bien à sa mesure, l'associant à des éléments de temps. D'autre part, cette définition présente une seconde faiblesse; puisque le temps est

15//>/</., 218 a 3 3 - b l 16 Ibid., 188 a 26-30

17 Thomas d'Aquin, Physique d'Aristote, Trad. Yvan Pelletier, version électronique, p. 63 18 Platon, Timée, Éd. Gallimard, Trad. Joseph Moreau, Paris, Bibliothèque de la Pléiade,

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associé au mouvement périodique de l'Univers, s'il existe une pluralité d'univers, « le mouvement de l'un quelconque d'entre eux serait le temps au même titre, et ainsi coexisteraient plusieurs tempsi9 ». En conséquence, le temps ne peut pas être le mouvement

de la première sphère.

Le mouvement comme donnée de l'expérience

De tout cet examen, un élément persiste malgré les nombreuses obscurités que rencontre l'étude de la nature du temps. S'appuyant sur l'expérience la plus spontanée et la plus communément admise, Aristote nous dit que « le temps paraît surtout être un mouvement et un changement20 ». De cette donnée de l'expérience qu'il prend comme point

de départ, il le critique aussitôt en y discernant deux difficultés.

Que le temps soit le mouvement, cela n'est qu'une illusion, car alors que le mouvement et le changement ne sont seulement que dans la chose mue ou dans la réalité changeante, le temps lui, se retrouve partout et en toute chose; il est cette réalité commune à tous les mouvements et changements. Dans cette perspective, le temps est défini comme substrat universel de tous les mouvements. Il est intéressant de noter ici qu'Aristote laisse entrevoir la conception d'un temps universel, commun et perçu de la même manière par tous les êtres sensibles.

Le temps ne peut être le mouvement puisque « tout changement est plus rapide ou plus lent, le temps non; car la lenteur et la rapidité sont définies par le temps21 ». La

lenteur ou la rapidité d'un mouvement quelconque se définissent en fonction du temps. Un mouvement est qualifié de lent lorsqu'il se meut peu en beaucoup de temps, alors qu'un

19 Aristote, Physique, Trad. Carteron, Paris, Éd. Les Belles Lettres, 2002, 218 b 3 - 5 20/Z)/t/.,2002,218b9-10

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mouvement est rapide lorsqu'il se meut beaucoup en peu de temps, « mais le temps n 'est pas défini par le temps, ni comme quantité, ni comme qualité ». Comment donc le temps pourrait-il être défini en fonction de lui-même? Aristote en conclut que le temps n'est pas mouvement et est autre chose que le mouvement des réalités naturelles.

Le temps n'est ni le mouvement, ni sans le mouvement

Pourtant, l'essence du temps paraît étroitement liée au mouvement. En effet, lorsqu'aucun changement ne s'opère dans notre pensée et qu'aucun mouvement n'est perçu, il ne semble pas qu'il se soit écoulé du temps. «Si donc l'instant n'était pas différent, mais identique et unique, il n 'y aurait pas de temps?* » Aristote introduit ici un nouvel élément, une propriété du temps qui le lie à une perception sensible. « 57/ nous arrive de ne pas penser qu 'il s'écoule du temps, c 'est quand nous ne déterminons aucun changement et que l'âme paraît durer dans un état unique et indivisible, puisqu'au contraire, c 'est en sentant et déterminant que nous disons qu 'il s'estpassé du temps.24 » Le

temps ne peut donc être sans mouvement, ni changement. Cette conclusion à laquelle aboutit Aristote a donc une signification psychologique puisqu'il considère que le temps ne peut être conçu sans l'aperception d'un certain mouvement, et ce discernement requiert une âme pour se le représenter. Est-ce à dire que la nature du temps repose dans notre perception sensible?

L'expérience de la durée

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, pour Aristote, la seule et unique voie d'aborder la réalité du temps dans son objectivité s'enracine dans l'expérience de la durée.

22/_>/c/.,218bl7-18 23 Ibid., 218 b 27 -29 24 Ibid, 218 b 29 -219 a l

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Étonnamment, le temps psychique, qui relève pourtant d'une pure subjectivité, précède le temps objectif et fonde l'essence du temps. Le temps, sous cette perspective ne doit pas être compris comme une condition transcendantale au mouvement, mais plutôt comme immanent à la représentation, celle où se distingue les moments successifs. En effet, même si nous sommes immergés dans un environnement obscur et dépourvu de tout stimulus externe, il semble toutefois se produire un certain mouvement dans l'âme et cela suffit pour prendre conscience qu'il s'écoule du temps. De ces considérations, Aristote conclut que le temps est soit le mouvement, soit quelque chose du mouvement, mais puisqu'il a établi précédemment qu'il n'était pas le mouvement, il doit forcément être quelque chose du mouvement. Ainsi, l'expérience de l'écoulement du temps apparaît lorsque nous avons la sensation qu'un mouvement s'opère, et cette sensation se détermine par l'acte de l'âme; une détermination intelligible de la conscience immédiate du changement.

L'acte de nombrer

Délaissant la question ontologique du temps, .Aristote procède sur le terrain de la représentation afin de poursuivre son étude. Le temps qui l'intéresse ici est non pas le temps physique ou cosmologique, mais bien le temps mathématique, celui qui conditionne la représentation objective, celui déterminé par l'acte de la conscience et qui sera conçu comme étant la mesure du mouvement.

L'être du temps suppose donc la perception d'une diversité d'instants, car s'il n'y avait qu'un seul instant de perçu, aucun changement ne pourrait être expérimenté, car rien

•je

ne peut se mouvoir dans l'instant. « Le mouvement dans l'instant n 'est pas possible. » Le discernement de plusieurs instants distincts ou l'acte de nombrer est la condition immanente à la perception du temps. Jusqu'à présent, le temps nous apparaissait lié au

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mouvement selon deux caractères; la continuité et la succession. Dorénavant, il faut considérer la représentation que s'en fait l'âme pour en chercher son mode d'être. Il s'agit donc de s'interroger sur le mode de continuité successif qui caractérise le temps. Le temps s'actualise constamment dans le maintenant présent à l'intérieur de la représentation que s'en fait l'âme.

La continuité successive est étendue

Ce qui caractérise en propre une continuité successive est son étendue; sa grandeur. « Or, puisque le mû est mû d'un point de départ à un point d'arrivée et que toute grandeur est continue, le mouvement obéit à la grandeur; car c 'est par la continuité de la grandeur que le mouvement est continu; et par le mouvement, le temps; en effet, le temps paraît toujours s'être écoulé proportionnellement au mouvement?6 » Tout continu ne se définit

objectivement que par sa propriété d'être divisible à l'infini, mais ce qui distingue la divisibilité à l'infini du temps par rapport à celle d'une ligne est la succession. Cette succession s'effectue selon une direction, elle suppose donc un ordre et c'est par cet ordre que nous discernons l'antérieur et le postérieur. Le temps aristotélicien est conséquemment fléché, il est orienté à travers la succession.

Discernement de l'antérieur-postérieur

La théorie du lieu est nécessaire au discernement de l'antérieur-postérieur, car ce dernier se retrouve originairement dans le lieu. C'est la direction du mouvement qui conditionne transcendentalement la distinction de l'avant et de l'après dans la continuelle succession des instants. Ce n'est qu'à travers une opération mathématique; une symbolisation géométrique de la succession, qu'il nous est possible de discerner des termes

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successifs, non pas comme différents, mais bien séparés par un intervalle qui les distinguent entre eux. Il faut donc déterminer au moins deux termes distincts par leur rang dans une succession pour en saisir l'ordre selon l'antérieur-postérieur. « Quand, en effet, nous distinguons par l'intelligence les extrémités et le milieu, et que l'âme déclare qu 'il y a deux instants, l'antérieur d'une part, le postérieur, d'autre part, alors nous disons que c'est là un temps?1 » Ce qui constitue l'originalité du temps par rapport aux autres modes de

continus est son caractère successif, toujours en mouvement. Alors que le continu spatial ou l'antérieur-postérieur selon le lieu est ordonné selon la position, il en est tout autrement dans le continu temporel, car sans cesse, ses parties sont évanescentes dans la succession des instants qu'il engendre.

Le temps : nombre du mouvement selon l'antérieur-postérieur

Il est nécessaire de distinguer dans la succession, son sujet; soit le flux qui se traduit dans postérieur comme le mouvement même, et l'essence de l'antérieur-postérieur qui est autre chose que le mouvement; soit le facteur de mise en ordre qui permet justement au mouvement d'être ordonné selon l'antérieur-postérieur.

Quand donc nous sentons l'instant comme unique au lieu de le sentir, ou bien comme antérieur et postérieur dans le mouvement, ou bien encore comme identique, mais comme fin de l'antérieur et commencement du postérieur, il semble qu 'aucun temps ne s'est passé parce qu 'aucun mouvement ne s'est produit. Quand au contraire nous percevons l'antérieur et le postérieur, alors nous disons qu 'il y a du temps; voici en effet ce qu 'est le temps : le nombre du mouvement selon l'antérieur-postérieur.

27 Ibid, 219 a 26 -30 28/&_.., 219 a 3 0 - b 2

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Newton et la physique classique

La physique aristotélicienne s'est imposée durant près de deux millénaires, sans pour autant avoir su résoudre les nombreuses difficultés et paradoxes qui s'y attachaient. Fortement ancré dans les profondeurs anthropologiques, le temps, tel que le décrivent Aristote et ses contemporains, s'est toujours vu associé aux caractéristiques sociales, religieuses et sensibles que s'en fait l'homme. Le temps d'-Aristote n'est pas un temps cosmologique, indépendant et absolu, mais un temps psychologique, fondé sur les données immédiates que nous renvoient nos sens.

Connaître pour asservir

Le dessein cartésien, visant à faire de l'homme le maître et possesseur de la nature, a sonné la fin de la physique aristotélicienne. La science et le savoir se doivent d'être utiles. C'est en comprenant et en dominant la nature que les êtres humains parviendront à répondre à leurs besoins. À ce moment, la civilisation moderne a souhaité abstraire le temps de son attache anthropologique pour ainsi reconstruire un autre type d'artefact, un pur outil de mesure. En élevant l'homme en maître et possesseur du temps, il atteint ce degré de contrôle sur la nature qui lui permet de la dominer et d'en soustraire un bénéfice. Le pouvoir de la raison se situe donc dans la capacité de connaître la nature pour ensuite l'asservir. Mesurer le temps, c'est mesurer l'une des formes de la domination et de la manipulation de l'homme sur le monde.

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Le mérite qui revient à Isaac Newton est d'avoir brillamment su mathématiser le temps, faisant ainsi de ce paramètre, un puissant outil de prédiction. Néanmoins, le véritable coup d'envoi de la nouvelle physique est la découverte de la loi de la chute des corps par Galilée. Il est le premier à utiliser le paramètre « temps » pour décrire le mouvement et découvre que la vitesse acquise dans le vide est proportionnelle à la durée de la chute et indépendante de la masse et de la nature du corps. C'est un résultat capital puisqu'il vient miner la crédibilité de la théorie d'Aristote concernant le mouvement local qui prévalait depuis deux millénaires. En effet, jusque-là, plus un corps était massif, plus sa vitesse de chute était élevée.

Faisons d'abord les distinctions qui sont manifestes pour tout le monde : l'absolument pesant c 'est ce qui est au-dessous de tout le reste, et l'absolument léger ce qui est à la surface de tout. Quand je dis « absolu », je considère le genre et sans considérer les corps qui ont l'un et l'autre attribut. Ainsi il est manifeste que n 'importe quelle quantité de feu se transporte vers le haut, s'il ne se trouve rien d'autre pour l'empêcher, et que la terre va vers le bas. Et une quantité supérieure fait de même, mais plus vite.

Première étape : renoncer à l'ontologie

Contrairement à Aristote, Galilée renonce à s'interroger sur la nature du temps. Non pas que la question soit dépourvue de sens, mais puisque deux mille ans n'ont pas suffi à résoudre cette énigme, il préfère s'intéresser à la question de savoir comment se représenter le temps pour en faire un outil, un paramètre permettant de relier entre eux les différents phénomènes physiques. La science renonce aux questions d'ordre ontologique. Galilée nous précise que la nature du temps n'est pas susceptible d'un traitement par la physique. Laissant donc de côté cette préoccupation et s'intéressant aux mouvements des corps, l'approche de Galilée ouvre la voie à ce qui deviendra la mécanique classique.

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Cependant, Husserl nous démontre très bien à travers sa critique que cette méthode initiée par Galilée est lourde de conséquences, car elle exclut systématiquement toute « question qui porte sur le sens ou sur l'absence de sens de toute cette existence humaine?0 »

La géométrisation de la nature engendre une toute nouvelle science ; la science de la nature mathématique, une science qui se trouve idéalisée à travers l'art de la mesure. La géométrisation de la nature « a pour la première fois fait un monde objectif, au sens propre du terme, de ce qui était espace et temps pour le monde de la vie, c 'est-à-dire une forme générale indéterminée avec la multiplicité des figures que l'intuition empirique pouvait imaginer dans cette forme ; c'est-à-dire qu'elle a créé une totalité infinie d'objectivités idéales déterminables de façon méthodique et absolument univoque pour tout le monde. »

Ce que permet la mathématique pure ainsi que l'art de la mesure, lorsqu'elles sont intégrées et appliquées à la nature, est la capacité d'anticiper, voir même de calculer certains phénomènes naturels dont les mesures nous sont encore inconnues et qui, pour certains, ne seront jamais accessibles à la mesure directe. Dorénavant objective, la science de la nature mathématique devient cette scrupuleuse activité de mesure, mais condamnée à l'inexactitude des grandeurs empiriques, car toujours il sera possible d'améliorer la précision des instruments qui servent à les mesurer. La science de la nature mathématique est donc contrainte à ne demeurer qu'une simple approximation par rapport à un pôle inaccessible de précision.

Relayé à titre d'approximation, la science de la nature mathématique ou galiléenne n'est donc qu'une hypothèse, qui malgré ses innombrables confirmations, demeurera encore et toujours une hypothèse, dont les confirmations se succéderont à l'infini.

Husserl, Edmond, La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale, Paris, Éd. Gallimard, 1976, p. 10

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C'est l'essence propre de la science de la nature, c'est son mode d'être a priori, d'être à l'infini hypothèse, et d'être à l'infini confirmation. Il y a dans cette progression un perfectionnement croissant ; au total, il implique pour la science de la nature dans son ensemble que cette science se rapproche toujours d'elle-même, de son être « définitivement » vrai, qu'elle donne une « représentation » toujours meilleure de ce qu'est la « vraie » nature. Mais la vraie nature se trouve à l'infini - non pas comme une ligne droite va à l'infini, mais plutôt elle est, en tant que pôle infiniment éloigné.3

Cette opération qu'entreprend Galilée dans la géométrisation de la nature substitue la nature qui nous est donnée intuitivement, celle perçue par l'expérience réelle ou possible par une nature mathématique des idéalités, qui n'est qu'une substruction, et élevée à titre de seul monde réel et objectif. «Le vêtement d'idées: «Mathématique et science mathématique de la nature », ou encore le vêtement de symboles, de théories mathématico-symboliques, comprend tout ce qui pour les savants et les hommes cultivés, se substitue au monde de la vie et le travestit. C'est le vêtement d'idées qui fait que nous prenons pour l'Être vrai ce qui est Méthode.33 »

Adopter une telle méthode est hasardeux, car le mathématicien, le physicien, a fortiori le technicien de la méthode délaisse le sens des symboles idéalisés qu'il manipule dans ses calculs. Il ne distingue plus la théorie apriorique et l'empirie. Il ne distingue plus l'espace et les formes spatiales traitées par la géométrie, ni le temps et la variable « t » qui sert à le mesurer. En fait, Husserl nous précise que dans la sphère effective de recherche et de découverte, de telles distinctions n'évoquent aucun besoin d'éclaircissement pour le physicien. La nature ou le sens inhérent de la variable « t » par exemple, n'est pas susceptible d'un traitement scientifique et ne relève pas de la science. S'interroger scientifiquement sur la nature des variables et symboles employés dans la nouvelle science mathématisée est absurde, car cela dépasse son cadre formel et relève d'un domaine extérieur aux mathématiques.

nI b i d . , ? . 49

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C'est précisément là ce qui s'est perdu à travers une science donnée par la tradition et devenue te/vq, si du moins l'on suppose que ce fut là l'intérêt dominant de sa proto-fondation. Toute tentative pour conduire ce savant à de telles méditations, dès lors qu'elle provient d'un domaine de recherche extérieur à la mathématique, extérieur aux sciences de la nature, est repoussée comme « métaphysique ».34

Bien que la méthode et l'intention diffèrent grandement d'Aristote, Galilée s'accorde néanmoins avec ce dernier en ce qui concerne l'étroite relation qu'entretiennent le temps et le mouvement.

Quand donc j'observe qu'une pierre tombant d'une certaine hauteur à partir du repos acquiert successivement de nouvelles augmentations de vitesse, pourquoi ne croirais-je pas que ces additions ont lieu selon la proportion la plus simple et la plus évidente ? Or, tout bien considéré, nous ne trouverons aucune addition, aucune augmentation plus simple que celle qui toujours vient s'ajouter de la même façon. Ce que nous comprendrons aisément en considérant l'étroite affinité entre le temps et le mouvement : de même en effet que l'uniformité du mouvement se définit et se conçoit grâce à l'égalité des temps et des espaces, de même nous pouvons concevoir que dans un intervalle de temps semblablement divisé en parties égales des accroissements de vitesses aient lieu simplement et, du même coup, continuellement accéléré nous nous représentons un mouvement où en des temps égaux quelconques se produisent des additions égales de vitesse.35

Conséquences philosophiques

Est-ce à dire que parce que Galilée délaisse les questions relatives à la nature du temps, qu'il s'intéresse plutôt au petit paramètre « / », que cette fameuse quête initiée deux millénaires plus tôt soit révolue ? Bien au contraire ! Nous verrons comment Newton s'approprie la loi de la chute des corps pour en édifier une nouvelle science riche en

34 Ibid, p. 66

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conséquences philosophiques. L'unification de la physique qu'opère Newton en soumettant à une même loi les phénomènes célestes et terrestres ébranle deux millénaires de physique aristotélicienne.

En effet, le cosmos hiérarchisé d'Aristote que l'on retrouve dans son Traité du ciel est un univers scindé entre un monde sublunaire ainsi qu'un monde supralunaire. Radicalement différent, le monde sublunaire est soumis à une physique des qualités qui s'appliquent aux quatre éléments (la terre, l'eau, l'air et le feu) qui interagissent entre eux par leurs propriétés (le froid pour la terre et l'eau, l'humide pour l'eau et l'air, le chaud pour l'air et le feu, le sec pour le feu et la terre) et expliquent les changements qui s'y produisent. À ces quatre éléments vient s'ajouter un cinquième élément ; l'éther, qui lui, est immuable et explique l'immuabilité du monde supralunaire.

C'est pourquoi les êtres de là-bas par nature n'ont ni lieu, ni temps qui les fasse vieillir, et il n'y a pas non plus aucun changement pour les êtres qui sont disposés au-dessus de la translation la plus extérieure et la plus autonome des vies, qu'ils mènent pour toute sa durée. 6

Il est donc rationnel qu'il se meuve d'un mouvement ininterrompu, car tout ce qui est mû s'arrête quand il est arrivé dans son lieu propre, mais pour le corps mû en cercle c'est le même lieu dont il est parti vers lequel il finit par arriver. 7

Les mouvements naturels dans le monde d'ici-bas ; monde sublunaire, tendent donc vers un repos absolu situé en son centre, mais à l'opposé, le mouvement de la sphère céleste ; monde supralunaire, est ininterrompu. Ces deux mondes ne sont donc pas soumis aux mêmes types de mouvements, mais dorénavant, Newton renverse cette perspective et prétend que les mêmes principes et les mêmes lois s'appliquent autant aux objets terrestres que célestes.

36 Aristote, Traité du ciel, Paris, Éd. GF Flammarion, 2004, 279 a 18 - 22 37 Ibid., 279 b 1 - 3

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Ce n'est pas tant la conception temporelle d'Aristote qui posait problème à l'époque de Newton, mais plutôt l'édifice cosmologique qui s'y rattachait. Les observations au télescope de Galilée découvrirent une Lune à la surface imparfaite, des satellites orbitant autour de Jupiter et les régions obscures du ciel révélèrent une infinité d'étoiles, suggérant ainsi un univers illimité. De plus, cette position privilégiée du mouvement circulaire et uniforme, bien qu'encore persistante dans les travaux de Nicolas Copernic, se voit détrônée au profit du mouvement elliptique. Le tournant qu'opère la physique newtonienne par rapport à la physique aristotélicienne est majeur et riche en conséquences philosophiques.

Intention de Newton

Il ne faut pas voir l'ouvrage de Newton comme une critique ou un affront à la physique aristotélicienne. Ni métaphysicien ou grand philosophe, Newton est un savant de métier qui s'intéresse davantage à la « science » plutôt qu'à la philosophie, sans toutefois pouvoir en faire abstraction, car « il en a besoin pour poser les bases de son investigation mathématique et empirique?* » L'objectif de Newton était non pas de sonder la nature du temps et de l'espace, mais plutôt de définir les concepts de temps, d'espace et de mouvement à l'intérieur d'une matrice, permettant ainsi de résoudre des problèmes mécaniques. Toutefois, cette façon de considérer l'univers, purement mathématique, ne prétend pas en donner ses causes physiques.

Je me sers indifféremment des mots d'impulsion, d'attraction ou de propension quelconque vers un centre : car je considère ces forces mathématiquement et non physiquement; ainsi, le lecteur doit bien se garder de croire que j'aie voulu désigner par ces mots une espèce d'action, de cause ou de raison physique, et lorsque je dis que les centres attirent, lorsque je parle de leurs forces, il ne doit pas penser que j'aie voulu attribuer aucune force réelle à ces centres que je considère comme des points mathématiques.39

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La mécanique newtonienne ne doit pas être considérée comme une perspective ontologique sur le monde, mais bien comme un ensemble de concepts cohérents à l'intérieur d'un cadre mathématique et dynamique. « Toute la difficulté de la philosophie paraît consister à trouver les forces qu'emploie la nature, par les phénomènes du

mouvement que nous connaissons, et à démontrer ensuite par-là, les autres phénomènes. »

Synthétisant les acquis de Kepler et de Galilée, Newton s'extirpe de la cinématique et crée la dynamique ou l'étude des mouvements. Résolument nouvelle, cette conception dynamique met fin à la définition astronomique purement cinématique du temps telle qu'elle était définie par le mouvement régulier de la sphère des fixes.

Définition

Il y a deux temps qui sont à discerner dans la conception mécaniste de Newton; le temps absolu et le temps relatif. S'opposant vigoureusement à la conception aristotélicienne, le temps absolu de Newton est une idéalité. Il figure dans les principes de la dynamique : c'est un temps vrai, mathématique et dépourvu de relation à quoi que ce soit qui lui soit extérieure. Intrinsèquement mathématique, il coule de façon homogène et uniforme. Quant à lui, le temps relatif n'est autre chose que les mesures physiques ou astronomiques telles que mesuré par une horloge ou tout autre instrument. Adoptant une position plutôt néoplatonicienne, Newton fait de l'espace et du temps des réalités intelligibles et indépendantes du mouvement.

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Vivement critiqué par Whitehead, le Scholium de Newton est, selon lui, victime d'une insuffisance épistémologique puisqu'il est dans l'incapacité «d'esquisser, même faiblement, les limites de son champ de validité. Il en résulte que les lecteurs, et presque

certainement Newton lui-même, se trompent sur son sens, se rendant ainsi victimes de ce quej 'ai appelé ailleurs : « localisation fallacieuse du concret ». »

L'espace et le temps, tels qu'ils sont conçus dans le Scholium de Newton, sont donnés déjà tout faits indépendamment de la matière et des phénomènes qui y sont subordonnés. « Quand j ' a i écrit mon traité sur notre système, j'avais en vue des principes susceptibles, aux yeux des hommes réfléchis, de passer pour la foi en une divinité. »

La volonté de Newton n'est donc pas d'élucider le mystère de la nature de l'espace ou du temps, mais plutôt d'échafauder un système articulé dont l'origine est de nature surnaturelle et bien déterminée, en ce sens qu'espace et temps sont donnés dans une pure extériorité avant même que la matière et les phénomènes y soient perçus. Le Scholium, nous dit Whitehead, néglige le caractère autoproductif, de Oucnç ou de natura naturans dans le sens ou la nature s'autogénère. La natura naturans fait donc référence à cette activité inhérente à la nature qui fait en sorte qu'elle s'engendre elle-même, sans avoir recours à quoi que ce soit qui lui soit extérieure. Ce processus n'est pas à comprendre comme un simple flux d'événements, mais bien en tant qu'il implique un caractère de permanence issu de la multiplicité des objets qui constamment s'actualisent et se renouvèlent. Cette multiplicité est précisément « un milieu doté d'un élément d'ordre, qui persiste en raison de relations génétiques entre ses membres. » La nature agit dans le monde d'une manière immanente puisqu'elle est elle-même la cause efficiente de l'actualisation des objets et des phénomènes qui s'y produisent selon Whitehead alors que Newton sépare la multiplicité des objets de la nature et le cadre absolu issu de la mathématisation de l'espace et du temps.

41 Whitehead, Alfred North, Procès et réalité, Paris, Éd. Gallimard, 1995, p. 174 n Citation tirée de Life ofBenthley, de Jebb, chapitre II, Coll. English Men of Letters 43 Whitehead, Alfred North, Procès et réalité, Paris, Éd. Gallimard, 1995, p. 170

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Absolu

L'absolutisme du temps et de l'espace est la condition de leur mathématisation. La conséquence philosophique de l'absolutisme temporel est qu'il ne dépend de rien qui lui soit extérieur.

Le temps absolu, vrai et mathématique, en lui-même et de sa propre nature, coule uniformément sans relation à rien d'extérieur et d'un autre nom est appelé Durée. Les temps et les espaces n'ont pas d'autres lieux qu'eux-mêmes, et ils sont les lieux de toutes les choses. Tout est dans le temps, quant à l'ordre et la succession : tout est dans l'espace, quant à l'ordre de la situation. C'est là ce qui détermine leur essence, et il serait absurde que les lieux primordiaux se mussent. Ces lieux sont donc les lieux absolus, et la seule translation de ces lieux fait les mouvements absolus.44

La définition absolutiste du temps est riche en conséquences philosophiques. La conception newtonienne inculque au temps les propriétés de flux uniforme et homogène, de continuité, d'universalité, de vide et d'infinité. Il n'est pas sans dire que ses propriétés ne sont pas dépourvues de difficultés.

Égalité des intervalles de temps

Affirmer que le temps s'écoule de manière uniforme n'est pas évident. En effet, sur quel principe indubitable pouvons-nous juger que deux intervalles de temps sont réellement égaux? Chaque mesure d'un temps est nécessairement rattachée à l'observation d'un certain mouvement que nous présumons constant, mais rien n'indique qu'il l'est absolument. Il est possible qu'aucun mouvement ne soit parfaitement égal, rendant la tâche de mesurer le temps de manière exacte impossible, car tous les mouvements sont

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susceptibles d'être accélérés et retardés. Néanmoins, le temps absolu se doit de couler uniformément s'il se veut être le cadre à l'intérieur duquel tous les phénomènes sont subordonnés.

La problématique du flux temporel homogène apparaît dans la durée inégale des jours. En effet, grâce aux astronomes et à l'invention de l'horloge à pendule de Huygens, la

durée du jour, c'est-à-dire le temps que prend le Soleil pour revenir au zénith, varie d'une vingtaine de minutes durant l'année, alors que l'intervalle de temps que prend une étoile pour revenir au zénith est constant tout au long de l'année. « On distingue en astronomie le temps absolu du temps relatif par l'équation du temps. Car les jours naturels sont inégaux, quoiqu 'on les prenne communément pour une mesure égale du temps; et les astronomes corrigent cette inégalité, afin de mesurer les mouvements célestes par un temps plus exact.45 » Dans un sens Aristote avait raison d'avoir associé la notion d'intervalle de temps

régulier au mouvement uniforme de la sphère céleste. Parce que la sphère des étoiles fixes n'est contenue à l'intérieur d'aucune autre sphère et qu'elle contient tout l'univers, le mouvement des étoiles fixes est ainsi, la mesure de tous les mouvements.

Continuité

Mathématiser le temps, c'est en faire un continuum, c'est-à-dire un ensemble homogène d'éléments qui se succèdent de façon continue. En d'autres termes, jamais il n'y a de scission, de discontinuité entre deux temps. Une infinité d'intervalles s'insèrent toujours entre deux temps, et ce, peu importe la proximité qui les sépare. La séquence des éléments qui constitue tout continuum temporel se dévoile de manière à ce que chacun des éléments adjacents n'ait pas de différences saillantes et ne soit divisible que de façon arbitraire ou virtuelle pour reprendre le langage employé précédemment dans la physique

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aristotélicienne. En effet, Newton et Aristote s'accordent sur l'aspect continu de la temporalité et sur l'étendue infinitésimale de l'instant.

L'universalité

L'universalité est la seconde conséquence de l'absolutisme temporel. À l'intérieur d'un temps absolu, un phénomène qui est observé comme instantané pour deux observateurs le sera également pour tout autre observateur, et ce, quoi que soit la distance qui les séparent. Une conséquence de la simultanéité est que l'information se transmet instantanément dans l'univers et donc, que la vitesse à laquelle elle est transmise est infinie. Par exemple, un observateur muni d'une puissante lunette d'approche et situé de l'autre côté de notre galaxie observera au même moment que moi, le fracas de mon verre s'étant dérobé de ma main maladroite. Les phénomènes qui adviennent dans l'univers sont simultanés à quiconque les observe. Le temps est conséquemment commun et universel dans toute l'étendue de l'Univers. Il n'y a qu'un Temps de l'Univers, un temps cosmologique.

Vide

Une troisième conséquence philosophique, qui n'est pas à négliger, vient se greffer à l'absolutisme du temps; l'apparition de vide temporel. Advenant le cas où les choses et les événements parsemant l'univers venaient à disparaître, cela n'entraînerait pas l'annihilation du temps et de l'espace. Le temps et l'espace sont entièrement indépendants de la matière et des phénomènes qui y surviennent et peuvent donc exister de manière autonome.

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Aristote rejette catégoriquement la possibilité d'un vide, qu'il soit temporel ou spatial. Bien que Démocrite élève le vide à titre de condition du mouvement, Aristote prétend qu'au contraire, il entraîne l'inverse, à savoir, l'immobilisme absolu. Le repos devient inévitable dans le vide, car comment le mouvement pourrait-t-il tendre dans une quelconque direction puisque le vide ne comporte aucune différence? « Comment y aura-t-il un mouvement naturel, quand aura-t-il n'y a aucune différence : c'est le vide et l'infini? Car, dans l'infini, il n'y a plus ni haut ni bas, ni milieu; dans le vide, le haut ne diffère en rien du bas; car du rien il n'y a aucune différence, de même du non-être; et le vide semble être un non-être et une privation.46 » Aristote précise qu'il n'y a aucune proportion entre zéro

et un nombre et qu'il en est de même pour le vide et le plein. Mais le mouvement, en tant qu'il est dans le temps, est toujours une quantité limitée et se doit donc toujours d'être une proportion par rapport à un autre mouvement. Le vide est donc l'obstacle à l'existence du mouvement selon Aristote et ne peut pas être.

Le temps aristotélicien, étroitement lié à la matière et aux phénomènes, est la mesure du mouvement, qu'il soit quantitatif ou qualitatif, mais le temps absolu de Newton permet qu'il perdure, et ce, même si aucun changement ou mouvement ne survient. Le temps poursuit inlassablement son rythme indépendamment de ce qui s'y déroule en son sein.

Infinité

L'absolutisme renferme une conséquence étonnante et encore une fois, opposée à la cosmologie aristotélicienne ; la perte d'un centre de référence, d'un emplacement et d'un temps privilégié. En effet, dans un espace et un temps absolus, aucun emplacement et aucun temps ne sont favorisés, car tous s'équivalent, aucun ne peut être distingué. Dans une telle perspective, l'orientation de l'espace et du temps perd tout son sens. En effet, aucune

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direction n'est privilégiée dans un espace et un temps absolu. Comment parler de centre de l'Univers dans un cosmos dépourvu de limite ? Comment parler de commencement du temps dans un Univers où la durée est infinie ?

Ce que rend possible la métrique absolue du temps et de l'espace de Newton est néanmoins très puissante ; la description exacte du mouvement des corps. Grâce aux mathématiques inhérentes à la représentation que se fait Newton du temps et de l'espace, il est possible de calculer avec précision, grâce aux équations de mouvement, la position qu'occupe un corps à tout moment. La mathématisation du temps et de l'espace évacue la flèche du temps, car toujours, il est possible de remonter le temps et de connaître avec exactitude la localisation d'un corps, et ce, même dans un lointain passé. Les équations de mouvements ne se sont pas soumises à une orientation temporelle, elles sont parfaitement réversibles. Selon la physique newtonienne, les phénomènes peuvent aussi bien se dérouler dans un sens que dans l'autre, mais une telle conséquence va à l'encontre de notre intuition, car jamais nous n'avons aperçu une pomme remontée dans l'arbre qui la portait.

En faisant de la durée absolue un sensorium Dei, Newton rappelle la Souveraineté de Dieu ; mais inversement, il contribue à diviniser tellement les attributs de Dieu qu'il inaugure du coup une nouvelle cosmologie, un univers infini, infini dans la durée comme dans l'espace, un monde dans lequel la matière se meut selon des lois éternelles et nécessaires, un monde qui, par conséquent, n'a plus besoin de Dieu.47

Innovateur

L'innovation du système de Newton par rapport à ses prédécesseurs est la méthode philosophique qu'il emploie pour élaborer sa théorie. Newton ne suppose rien et n'admet dans les choses que ce qu'il y voit. Il est important de bien distinguer la philosophie

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expérimentale de la philosophie conjecturale. La première, apparue avec les travaux de Galilée, se veut être une méthode qui ne tire des conséquences que des expériences qu'elle réalise, alors que la deuxième pose des hypothèses qui tâchent d'expliquer les phénomènes par leurs causes. Ne se souciant guère des causes, Newton tire des conséquences logiques à partir des expériences qu'il effectue ; il démontre par les phénomènes. C'est là toute l'originalité qui distingue la philosophie expérimentale de la philosophie conjecturale qui prédominait depuis plus de deux millénaires.

Néanmoins, des observations révèlent des problématiques et minent la crédibilité de la physique newtonienne. Parmi ces observations, notons l'incapacité de la physique mécanique à rendre compte du mouvement de la Lune autour de la Terre et des anomalies détectées dans les orbites de Jupiter et Saturne. La plupart de ces difficultés ne seront résolues que plusieurs décennies plus tard par Clairaut en 1749 et Laplace en 1785, mais malgré ces réussites, le monde tel que vu par Newton nécessitera constamment d'être réajusté pour employer les termes de Leibniz. Toujours il subsiste des exceptions qui dérogent aux lois newtoniennes.

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Leibniz : le temps relationnel et idéal

La querelle historique

La conception relationnelle du temps de Leibniz n'aurait peut-être jamais vu le jour sans les nombreuses correspondances avec Clarke. Probablement dirigés par Newton lui-même, les écrits de Clarke ont contribué à une grande réflexion sur la question du temps. Deux théories diamétralement opposées en sont sorties; le temps absolu et le temps relationnel. Mais d'où émane cette querelle?

Alors qu'en 1688, Newton rendait grâce à Leibniz dans ses Principia et qu'en 1693, Leibniz correspondait encore amicalement avec Newton, ce n'est qu'en 1712-1714 que leur relation s'envenima. En effet, c'est sur la question de savoir à qui revient le mérite d'avoir inventé le calcul infinitésimal que la polémique éclata. À partir de ce moment, les deux philosophes s'acharneront à ridiculiser les conceptions philosophiques de l'autre à travers diverses interprétations nébuleuses.

Le point crucial sur lequel Leibniz attaque Newton est d'ordre théologique.

M. Newton et ses sectateurs ont encore une fort plaisante opinion de l'ouvrage de Dieu. Selon eux, Dieu a besoin de remonter de temps en temps sa montre autrement elle cesseroit d'agir. Cette machine de Dieu est selon eux si imparfaite qu'il est obligé de la décrasser de temps en temps par un concours extraordinaire et même de la raccommoder comme un horloger qui sera d'autant plus mauvais maitre qu'il sera plus souvent obligé d'y retoucher et d'y corriger. 8

48 Leibniz, Correspondance Leibniz-Clarke, Paris, Presses universitaires de France, 1991,

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L'interprétation de Leibniz est rapidement commentée dans la première réponse de Clarke : « The notion of the World's being a great Machine, going on without the interposition of God, as a clock continues to go without the assistance of the clockmaker ; is the notion of Materialism and Fate, and tends, (under pretense of making God a Supramundane Intelligence), to exclude Providence and God's Government in reality out of the World49 »

C'est donc à la suite de cette très longue correspondance entre Clarke et Leibniz que se sont érigées deux théories temporelles nourries de l'intelligence de l'opposant. Malgré tout le brillant de Leibniz, il semble qu'aujourd'hui, la conception newtonienne ait gagné la faveur des scientifiques. Il faut néanmoins accorder à Newton l'énorme utilité que nous permet la puissance de prédiction du temps mathématique à l'intérieur d'un cadre absolu. Est-ce à dire que ce qui nous est le plus utile définit ce qui est vrai et réel?

Tant par leur méthode que par leur structure ontologique, les conceptions de Newton et Leibniz s'opposent fougueusement, mais demeurent toutefois toutes deux empreintes de théologie. Nous verrons que les oppositions les plus féroces puiseront leur origine dans la question de la perfection divine. Leibniz n'acceptera pas l'idée que Dieu puisse créer un monde nécessitant constamment d'être « réajusté », alors que Newton croit qu'une intervention divine constante est nécessaire au « rouage » de l'univers.

Principe de la raison suffisante

La méthode sur laquelle s'appuie Newton est la philosophie expérimentale. Elle se veut être une méthode qui prouve par le phénomène. Il s'agit de trouver une explication

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rationnelle qui corrobore des observations de phénomènes tels le mouvement des planètes ou la chute des corps. Leibniz reproche à cette philosophie de ne pas se soucier des causes. La philosophie conjecturale que favorise Leibniz s'enracine sur le principe de raison suffisante; « jamais rien n'arrive sans qu'il y ait une cause ou du moins une raison déterminante, c'est-à-dire qui puisse servir à rendre raison a priori pourquoi cela est existant plutôt que non existant et pourquoi cela est ainsi plutôt que de toute autre façon.50»

Le temps chez Leibniz n'est pas absolu, mais relationnel; il dépend de relations causales qui lui inculquent un ordre, son irréversibilité et enfin il n'est pas une entité réelle, mais plutôt idéale. C'est donc sur ces trois propriétés; le temps est relationnel, il est un ordre successif d'états orienté causalement et il est une entité idéale, que s'articulera l'examen de la conception leibnizienne du temps.

Définition : Le temps n'est pas absolu, mais relationnel

Aucun phénomène, aucune chose n'a une existence absolue, nécessaire et étemelle. Leur existence n'est que relative, contingente et finie. L'idéalité du temps leibnizien s'inspire de l'argumentation qu'a développée Aristote, quatre siècles avant notre ère dans sa Physique.

Et comment une chose pourroit elle exister éternellement, qui à parler exactement n'existe jamais? Car comment pourroit exister une chose, dont jamais aucune partie n'existe? Du temps n'existent jamais que des instans, et l'instant n'est pas même une partie du temps. Quiconque considérera ces observations comprendra bien que le temps ne sauroit être qu'une chose idéale.51

50

Leibniz, Essais de Théodicée, Paris, Éd. GF-Flammarion, 1999,1, 44 Leibniz, Correspondance I

cinquième écrit, chapitre 49

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Parce que le temps n'a jamais ses parties ensemble, il ne saurait être une réalité absolue. Mais quel est son mode d'existence? « Si le temps est réel et absolu, cela implique que l'être du temps est éternel et infini, et, par conséquent, le temps est Dieu. Mais comme le temps est formé de parties, étant divisible, il s'ensuit que Dieu contient des parties

c'y

temporelles, ce qui est absurde. » Newton refuse l'attribut d'éternité au temps, mais un temps absolu ne peut qu'être éternel pour Leibniz, c'est donc sur l'absoluité du temps que Leibniz critique la conception newtonienne.

Le temps semble bel et bien se présenter comme étant divisible, il ne saurait être absolu. Pour résoudre cette impasse, Leibniz lui octroie un mode d'existence relationnel, il serait plutôt un ordre de succession.

« Or de dire que Dieu est l'Espace, c'est luy donner des parties, l'Espace est quelque chose, mais comme le temps : l'un et l'autre est un ordre général des choses. L'Espace est l'ordre des Coexistences et le Temps est l'ordre des Existances successives : ce sont des choses véritables, mais idéales comme les Nombres. » Ainsi, il y a des instants qui se succèdent selon un certain ordre. C'est cet ordre, entre les divers instants, qui détermine le mode d'existence du temps. Chaque instant étant un état différent des choses et des phénomènes qui existent et persistent dans le temps.

Nita, Adrian, La métaphysique du temps chez Leibniz et Kant, Paris, Éd. L'Harmattan, 2008, p. 34

Leibniz, Correspondance Leibniz-Clarke, Paris, Éd. Presses universitaires de France, 1991, Leibniz a Conti, p. 41

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Le temps comme ordre de succession

Le temps ne peut donc pas être absolu et n'est pas une substance. Pour être substance, une entité se doit d'avoir la capacité de persister à travers les changements. « Or les changements qui surviennent à un ens successivum ne peuvent déterminer une entité persistant à plusieurs moments du temps, étant donné qu 'aucune des parties de cet être n 'existe au-delà d'un moment. Par conséquent, de tels êtres ne sont pas des substances. »

Un temps absolu le rendrait parfaitement uniforme. Sans les choses qui évoluent dans le temps, un point temporel ne diffère absolument en rien d'un autre point temporel. Pour Leibniz, une telle conception engendre l'impossibilité qu'il y ait une raison pour laquelle Dieu ait créé le monde ainsi et non pas autrement. Un temps absolu rend toutes ses parties parfaitement semblables et identiques sans les choses. Comment alors constater l'écoulement du temps alors qu'aucun changement ne s'opère?

Supposons que l'univers se meuve dans une direction particulière à travers l'espace, conçu comme cadre absolu. Comment serait-ce possible de déceler ce mouvement alors que toutes les parties de l'univers se déplacent dans la même direction? Un tel mouvement, dans l'espace absolu, est absurde puisqu'aucun mouvement relatif entre ses parties ne peut témoigner de son existence. Le temps, sans changement, est conséquemment inconcevable.

Leibniz, Recherches générales sur l'analyse des notions et des vérités, trad. J.B. Rauzy, Paris, Éd. Presse universitaires de France, 1998, p. 103-104 et 453-453

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