ou
Les empêcheuses de danser en rond
by
Anne Gyorgy
A theaia presented to the Faculty of Graduate Studies and Research of McGill University in partial fulfilment of the requirements for the degree of Master of Arts.
McGill University
la porte. La petite empêcheuse de danser en rondi"
(La Répétition, p. 156)
"··. je tiens ma petite sorcière crasseuse ••• ma petite empêchause de danser en rond, ma petite peste ••• "
INTRODUCTION ••••••••••••••••••••••••••••••••••••• p. 1 PREMIERE PARTIE
Chapitre I. Portrait physique et moral de p.
7
l'héro!ne d'Anouilh •••••••••••••Chapitre II. L'héro!ne dans la société ••••••• p. 22 Chapitre IIL L'hérofne dans !';univers •••••••• p. 65 DiUXIEME PARTIE
Chapitre IV. Portraits individuels ••••••••••• p.
77
CONCLUSION •••••••••••••••••••••••••••••••••••••••• p. 114 BIBLIOGRAPHIE •••••••••• .-•••••••••••••••••••••••••• p. 127INTRODUCTION
Quand Hubert Gignoux entreprit d'écrire un livre sur l'oeuvre de Jean Anouilh, il pria celui-ci de lui donner des renseignements biographiques sur lui-même. Voilà la réponse d'Anouilh :
"Je n'ai pas de biographie, et j'en suis très content. Je suis né le 23 juin 1910
à
Bordeaux, je suis venu jeuneà
Paris, j'ai été
à
l'école primaire supérieure Colbert, aucollège Chaptal. Un an et demi
à
la Faculté de Droit de Paris, deux ans dans une maison de publicité, où j'ai pris des leçons de précision et d'ingéniosité qui m'ont tenu lieu d'étudespoétiques. Après L'Hermine, j'ai décidé de ne vivre que du théâtre, et un peu du cinéma. C'était une folie que j'ai tout de même bien fait de décider. J'ai réussi
à
ne jamais faire de journalisme, et je n'ai sur la conscience, au cinéma, qu'un ou deux vaudevilles et quelques mélos oubliés et non signés. Le reste est ma vie, et tant que le Ciel voudra que ce soit encore mon affaire personnelle, j'en réserve les détails."1Ces quelques lignes trahissent la réserve extrême d'Anouilh dont la publicité est d'être l'homme le plus
mystérieux de Paris. D'après un reporter de France-Amérique, "solliciter un interview de Jean Anoui~h, c'est comme demander
à
la momie de Ramsès II de raconter ses aventures.n1Anouilh vit une existence retirée
à
Neuilly, avec sa femme, l'actrice MOnelle Valentin, dont le portrait se trouve peint, dessiné ou sculpté sur tous les murs et sur tous les meubles de sa maison. Sa fille Catherine, continue la tradition familiale : mariéeà
un jeune homme qui sedestine au cinéma, elle vient de faire ses débuts au théâtre. La photographie d'Anouilh montre un homme
à
l'allure très jeune. Derrière ses lunettesà
monture d'or on découvre des yeux pleins de méfiance, des yeux de misanthrope. Sa bouche est étroite et serrée, avec un pli amer.On
sent que ce n'est pas quelqu'un qui se livre facilement aux confidences.D'après Pierre de Boisdèffre, Anouilh "c'est un écrivain comme on n'en voit plus : il n'écrit pas dans les gazettes, il n'aime pas se montrer en public, il a épousé la femme de ses rêves, il ressemble
à
un étudiant mal décidéà
vieillir, il ne fera partie d'aucune école, d'aucune académie. Il écrit comme s'il était seul, pour des gar~ons de vingt ans qui lui ressemblent comme des frères.n 2Mais le fait de se désintéresser de son public n'a pas empêché Anouilh d'avoir un succès immédiat et foudroyant. Il a fait ses débuts
à
dix-neuf ans,à
une époque où il était hanté par la misère, et ces premières expériences sordides1.
2. Pierre de p.
166.
allaient marquer tout son théâtre. Il était alors le secrétaire de Louis Jouvet, et son premier mobilier fut le décor de
Siegfried de Giraudoux : "un vaste buffet et des fauteuils aussi incommodes que poétiques. Un beau soir Jouvet arrive chez Anouilh et lui annonce : 'Désolé, je rejoue Siegfried et j'ai besoin des meubles.' nl Mais la misère ne dura pas longtemps. Après L'Hermine qu'il faisait jouer
à
vingt-deux ans et qui éta~t sa première pièce importante, ses succès sesont multipliés. Aujourd'hui Anouilh est parmi les auteurs dramatiques contemporains les mieux connus et les plus joués en France et
à
1 'étranger.Jusqu'à présent Anouilh a écrit vingt-cinq pièces, dont vingt ont été re prés entées
à
Paris. La plus grande partie de ces pièces a été réunie en quatre volumesPièces Roses (Le Bal des Voleurs, Le Rendez-Vous de Senlis, Léocadia). Pièces Noires (L'Hermine, La Sauvage, Le Voyageur Sans Bagage, Eurydice). Nouvelles Pièces Noires (Jézabel, Antigpne, Roméo et Jeannette, Mëdée), et Pièces Brillanjes
(L'Invitation au Château, Colombe, La Répétition ou L'Amour Puni, L'Ecole des Pères}. D'autres pièces, plus récentes, parues séparément, sont Ardèle ou La Marguerite,
La
Valse des Toréadors, L'Alouette, et Ornifle.Dans cette thèse nous nous proposons d'étudier les héro!nes du théâtre d'Anouilh. La raison de ce choix est,
1. ne veut
res sem rance-Am
que le plus souvent, ce sont les héro!nes qui expriment le message de l'auteur, sa philosophie de la vie et ses
aspirations profondes.
Les héro!nes d'Anouilh peuvent être classées en trois groupes. Le groupe le plus nombreux comprend les personnages sortis de l'imagination d'Anouilh (MOnime, Juliette, Jacqueline, Thérèse, les deux Isabelle, Amanda, Jeannette, Julia, Natalie, Lucile, Colombe, Estelle, Sidonie, Ghislaine, Marguerite). Un deuxième groupe réunit les
héro!nes mythologiques dont Anouilh s'est emparé et auxquelles il donne une vie nouvelle (Eurydice, Antigone, Médée). Enfin, et toute seule, une héro!ne de l'histoire de France :
Jeanne d'Arc.
Malgré les sources différentes d'oÙ elles viennent, la plupart des héro!nes présentent un grand nombre de
caractères communs, elles se ressemblent comme des soeurs. C'est pour cette raison que la première partie de cette thèse sera consacrée
à
l'étude de l'héro!ne anouilhienne type : a..
son portrait physique et moral,à
ses relations avec la société, età
sa place dans l'Univers. Pour arriverà
ce portrait-type, nous nous servirons des héro!nes les plus représentatives de l'auteur, celles des pièces noires. En effet, les pièces roses sont des comédies légères,spirituelles, des divertissements sans grande profondeur et sans portée véritable. Ce sont les héro!nes des pièces
pi~ces ultérieures, Lucile et Jeanne, qui sont le• vraies
porte-parole de l'auteur, et par conséquent ce sont ces six héro!nes qui nous ont servi
à
modeler les traits de l'héro!ne-type.Remarquons d'ailleurs, que ce portrait-type, s'il n'est pas valable pour certaines hérofnes, comme Colombe, par exemple, donnerait, avec des modifications mineures, une image assez fidèle de quelques héros d'Anouilh, comme Gaston, Julien ou Fabrice. Les traits caractéristiques que nous
allons analyser dans la première partie de cette thèse, ne sont donc pas tous exclusivement féminins, mais appartiennent plutôt
à
un type humain sur lequel Anouilh s'est penché avec une prédilection particulière : c'est la race des "empêcheurs de danser en rond", des révoltés, des êtres épris d'un idéal inaccessible de pureté. Mais ce sont des femmes, ou plutôt des jeunes filles qui représentent, le plus souvent, et avec le plus d'éclat, cette race chez Anouilh, et pour cette raison nous avons omis l'étude de leurs frères spirituels.Dans cette première partie nous nous proposons de mettre en relief les ressemblances fondamentales entre les héro!nes en juxtaposant, aussi souvent que possible, des citations venant de différentes pièces, pour montrer que des états d'âme semblables s~ traduisent souvent par des
expressions presque identiques chez les différents personnages. La deuxième partie de la thèse sera consacrée
à
leurs traits particuliers qui les distinguent les unes des autres. Cette analyse, faite dans l'ordre chronologique, servira en même temps
à
tracer l'évolution de l'auteur.Dans cette analyse individuelle des héro!nes, nous omettrons l'étude des mères, et, en général, des femmes
mariées et d'un certain âge qui, d'ailleurs ne jouent que des rôles secondaires. Les seules mères que nous étudierons sont Medée et Colombe,
à
cause de leur rôle de premier plan dans les pièces respectives.PREMIERE PART lE
CHAPITRE I
PORTRAIT PHYSIQUE ET MORAL DE L'HEROINE D'ANOUILH
Presque toujours dans les pièces de théâtre l'héro!ne est belle, quelques fois d'une beauté assez conventionnelle. Anouilh, par contre, semble insister sur le fait que ses jeunes filles sont
à
peine jolies. Eurydice se décrit ainsi :"Je suis laide? Quelquefois quand j'ai pleuré ou trop ri, il me vient une petite tache rouge au coin du
nez.
J'aime mieux vous le dire tout de suite, pour que vous n'ayez pas une mauvaise surprise après ••• Et puis je suis maigre. Je ne suis pas si maigre que j'en ai l'air, non; moi je ae trouve même assez bien faite quand je me lave; mais enfin, je ne suis pas de ces femmes sur lesquelles on s'appuieconfortablement."l Et ailleurs, elle dit :
"Tu me voyais si belle, mon chéri. Je veux dire1 moralement, car je sais bien que , phfslquement t~ ne m'as jamais trouvée tres, tres belle ••• "
Jeannette non plus n'a pas d'illusions sur son apparence
physique : "MOi, je crie, je .suis dépeignée, je suis laide1"3
1.
Pièces Woires, p.391
2. Pi~ces Noires, p.
481
Plus loin elle dit : "C'est moi qui vous fais peur avec mes cheveux mouillés? Je suis laide."1
Antigone est décrite tout au début de la pièce par
2
le prologue, comme la "maigre jeune fille noiraude" , et nous apprenons quelques lignes plus loin qu'Ismêne est bien plus belle qu'elle.
Dans La Répétition Hortensia dit en parlant de Lucile "Tigre, cette fille est
A
peine jolie.")La personnification de l'héro!ne anouilhienne est MOnelle Valentin, la femme de l'auteur, pour laquelle il a écrit presque toutes ses pièces. Sur une photographe prise au cours d'une représentation d'Antigone, nous la voyons avec son petit visage pâle et délicat où luisent de grands yeux sombres
à
l'expression tragique, et ses mèches flottantA
autour de sa tete. Les contours de son corps fragile sont dissimulés sous les plis de son ample robe noire.
· Cette hérofne typique, beaucoup plus adolescente que femme, jalouse souvent les "vraies jeunes filles" qui sont "roses et dorées comme un fruit". L'aveu d'Antigone
à
sa soeur Ismène ressemble étrangementà
l'explosion de colère de Jeannette contre sa soeur Julia :"Quand j'étais petite, j'étais si malheureuse, tu te souviens? Je te barbouillais de terre,
je te mettais des vers dans le cou. Une fois je t'ai attachée
à
un arbre, et je t'ai coupé tes cheveux, tes beaux cheveux ••• Combien cela 1. Nouvelles Pièces Noires, p. 2872. Aritifone, p.
9
doit être facile de ne pas penser de bêtises avec toutes ces belles m~ches
1
lisses et bienordonnées autour de la tete."
Jeannette dit à Frédéric dans Roméo et Jeannette :
"Eh bien, moi, j'aurais lancé tous mes voyous vontre vous! Ils vous auraient attaché
à
un arbre et je l'aurais scalpée, votre Julia, scalpée avec ses belles meches bien peignées, devant vous!"2Mais Jeannette n'a pas
à
envier Julia : C'est elle qu'aimera Frédéric, tout comme Hémon avait choisi Antigone au lieu de la belle Ismène. C'est que, malgré des adjectifs comme "maigre", "laide", "petite", "noiraude", employésabondamment par l'auteur, il nous est suggéré que ces jeunes filles attirent les hommes, ceux qui savent regarder au-delà des apparences physiques. Le comte de La Répétition eat un de ces hommes-là, et bien que Lucile soit
"à
peine jolie", il lui dit : "Vous êtes une fille ravissante sous votre léger voile de brume pour qui sait voir."3 Les filles gaies et jolies ne sont que des poupées enrubannéesà
la tête vide, tandis que lea héro!nes d'Anouilh ont une âme. Ismène le sent quand Antigone lui dit: "Non, je ne suis pas belle." :"Pas belle comme nous, mais autrement.
Tu
sais bien que c'est sur toi que se
retournent les petits voyous dans la rue;
que c'est toi que les petites filles regardent passer soudain muettes sans pouvoir te quitter des yeux jusqu'à ce que tu a~es tournée le
coin ••• Et Hémon, Antigone?"· 1. Antigone, p. 23
2. Nouvel!es Pièces Noires, p. 302.
3.
Lâ
Répétition, p.45
L'hérofne, tout en la jalousant, mép·r.ise un peu la "vraie jeune fille" douce et féminin&. Antigone, au moment même ou
..
elle lutte avec la pensée de la mort, taquine Ismène endisant qu'elle sera moins belle le lendemain si elle n'a pas assez de sommeil.
L'hérofne d'Anoui~n'est pas coquette. La nourrice d'Antigone s'en plaint assez :
"Tu n'étais pourtant pas comme les autres, toi,
à
t'attifer toujours devant la glace,~ te mettre du rouge aux lèvres,
à
cherchera ce qu'on te remarque. Combien de fois je me suis dit : 'Mon Dieu, cette petite, elle n'est pas assez coquette! Toujours la même robe et mal peignée. Les garçons ne verront qu'Ismène avec ses bouclettes et ses rubans et ils me la laisseront sur les bras.'"l
Th~rèse "coud ses robes elle-même et se met de la
mauvaise poudre."2 Jeannette "se fait des chapeaux ou des robes avec de vieux chiffons comme lorsqu'elle était petite ••• Elle les fait avec de vieux rideaux, ses robes. Et quand
elles sont finies, une tache ou un accroc tout de suite et tant pis si l'on voit son derrière, ses genoux aux trous de ses bas1"3 Eurydice aussi est désordonnée et paresseuse. Son amant, Dulac demande
à
Orphée : "Elle les a retrouvés, ses bas, en se levant? Soyez donc franc. Avouez en tout cas que sa chemise était accrochée en haut de l'armoire, sessouliers dans la baignoire, son chaJeau sous le fauteil et son 1. Antigpne, p. 18
2. Piêces Noires, p.
143
sac introuvable. Je lui en ai déjà acheté sept."1
Mais cette jeune fille peu coquette, quand elle est amoureuse, fait des efforts pathétiques pour plaire. Antigone emprunte le rouge
à
lèvres, la poudre et le parfum d'Ismène pour persuadèr Hémon et peutêtre ellemême-qu'elle est une femme désirable • . Car l'héro!ne d'Anouilh est peu féminine. Elle tient du "petit voyou" par sa sauvagerie et son audace et, au fond, elle est restée une petite fille qui n'a pas voulu grandir.
Elle est si jeune, d'ailleurs1 Celles dont nous connaissons l'âge exact ont tout juste vingt a~s. Anouilh
saisit chaque occasion pour nous rappeler l'âge de ses
héro!nes.
Au
début de La Sauvage Thérèse fête son vingtième~nniversaire, mais le vieux Gosta est le seul à s'en souvenir
et
à
lui offrir un cadeau. Lucile, deLa
Répétition, dità
Héro, le "traltre" de la pièce : "C'est depuis hier que j'aime Tigre et j'ai vingt ans. Alors votre petit discours avec moi, c'est du temps perdu."2 Créon, dana sa grande scène où il'
veut persuader Antigone de vivre, lui d~t : "Tu es Antigpne,
tu es la fille d'Oedipe, soit, mais tu as vingt ans, et il n'y a pas longtemps encore tout cela se serait réglé par du
pain sec et une paire de gifles.n3 Dans Ardèle le Général dit à sa bru : "Vous avez vingt ans Natalie, vous êtes
1.
Pièces Noires, p.445
2. La Répétition, p.
136
1 'int ran sigean ce et la pureté ••• nl
Ces vingt ans qu'Anouilh nous rappelle si souvent dans ses pièces, sont un symbole; le symbole de la jeunesse avec tout ce qu'elle comporte de merveilleux et de terrible. Vingt ans, c'est l'âge où le jeune être intransigeant est plein d'idéalisme et d'illusions; l'âge où il croit déjà tout savoir par instinct, sans avoir besoin d'apprendre par expérience, l'âge où il exige que la vie soit conforme à son rêve d'enfant. On est pressé, exigeant et impatient quand on est jeune. Lucile l'explique bien au comte : "Les enfants
2
aussi demandent la lune." Les jeunes filles d'Anouilh denandent la lune et en exigent la li vrai son immédiate.
Jeannette, dans Roméo et Jeannette s'écrie : "Je n'aime pas la patience. Je n'aime pas me résigner ni
a~cepter~"J
Antigone a la même soif d'absolu. Elle dit à Créon : "Moi, je veux tout, tout de suite - et que ce soit entier - ou alors je refusel Je ne veux pas être modeste, moi, et me contenter d'un petit morceau si j'ai été bien sage. Je veux être sûre de tout au~ourd'hui, et que cela soit aussibeau que quand j'était petite - ou mourir."4
Ces héro!nes
à
peine sorties du monde del'adolescence ont,
à
côté de l'idéalisme, tous lea autres 1. Ardèle p. 52.
ta
RérAtition, p. 42J. Nouve les Piêces Noires, p. 253 4. Antigone, p.
99-ioo
traits caractéristiques de leur âge. Elles se sentent seules et incomprises. Elles ont des s~utes d'humeur : un instant elles sont gaies, heureuses, mais un rien suffit à les rendre tristes ou mélancoliques, et souvent elles
éprouvent un désespoir profond. Elles sont
à
l'âge dangereux où on fait la transition difficile de l'adolescenceà
lamaturité, l'âge où on se pose des questions angoissantes. Cowme le dit le choeur dans Antigpne, la tragédie est souvent causée par "une question de trop qu'on se pose un soir. nl Voilà la raison pour laquelle ce sont éminemment des jeunes qui sont les protagonistes de ce théâtre plein d'angoisse métaphysique.
La
jeunesse excessive des héro!nes éclate aussi dans leurs propos. Eurydice fait jurer Orphée en étendant la main et en crachant par terre; Thérèse et Jeannette,dans leur franchise souvent pénible et outrée font penser au dicton :
"La
vérité sort de la bouche des enfants."Cet enfantillage souvent un peu excessif a son explication dans la psychologie de l'héro!ne qui est faite tout d'une pièce. Tous les traits de son caractère se
tiennent et dépendent d'une vision de la vie et de la morale qui en résulte.
Anouilh croit au "bon sauvage"
à
la Wousseau. Pour lui,à
notre naissance et pendant notre enfance noussommes bons et purs, mais la vie en société nous corrompt peu
à
peu en nous rendant hypocrites et mesquins. Le seul précepte moral est : ne pas tricher pour essayer de sauve-garder sa pureté première. Voilà tous les éléments de la tragédie : un être pur se débat dans la boue. Va-t-il se salir? Va-t-il pouvoir rester pur?La jeune fille d'Anouilh est un être primitif qui agit par instinct. C'est une "force de la nature", comme le sont les héros romantiques. Elle se méfie de
l'intelligence. Elle ne veut pas comprendre, car "tout
comprendre c'est tout pardonner" et le pardon, la compromission, n'existent pas chez cet être intransigeant qu'est l'héro!ne
anouilhienne.
Eurydice a peur des mots qui échouent misérablement quand il s'agit de traduire ses sentiments obscurs. Antigone aussi, bien qu'elle soit plus intelligente qu'Eurydice,
refuse de comprendre :
"Je ne veux pas comprendre. C'est bon pour vous. MOi, je suis là pour autre chose que pour comprend re. nl
Lucile a le même accent quand elle lance
à
Héro : "Je ne veux pas être raisonnable. C'est le premier mot qu'on emploie2quand on va faire quelque chose de vilain."
L'héro!ne n'a pas une philosophie nettement formulée; elle ne raisonne pas. A l'intelligence, elle oppose l'instinct 1. Anti92ne, p. 86
de la pureté. Cette pureté, Antigone, Jeanne et Lucile l'ont conservée. Thérèse aussi, mais les souillures autour d'elle ont laissé des traces ineffaçables dans son âme. Eurydice et Jeannette ont trempé dans la boue, mais lorsqu'elles rencontrent un amour pur, elles font des efforts désespérés pour s'en rendre dignes en se purifiant. Cet amour change complètement leur échelle de valeurs. Ainsi Jeannette dit
à
Frédéric qui lui demande pourquoi elle va quitter son riche amant, puisqu'il ne pourra pas l'épouser :
"Parce que je ne 1 'aime pas. Parce que j:' ai eu honte tout d'un coup d'être à lui ••• Hier cela m'était égal. Tout m'était égal hier : d'avoir un amant comme lui, d'avoir des jambes nues et une robe déchirée, d'être laide."~
Chez Eurydice, comme chez Jeannette, c'est l'amour qui éveille le désir de pureté :
"Depuis hier je rou~is si on me regarde, je tremble si on me frole. Je pleure qu'on ait osé me désirer.~. Je m'en vais parce que
je suis toute rouge de honte. n2
La
robe blanche de Jeannette, sa robe de mariée qu'elle emporte lorsqu'elle s'enfuit avec Frédéric, est symbolique de son désir d'être purifiée. Chez sa soeur Julia ce désir se manifeste sous la forme d'une obsession :"Je me frotte, je me frotte, quand je crois que j'ai une petite tache. C'est qu'il me semble que j'ai toujours quelque chose
à
mettre en Qrdre, quelque choseà
nettoyerpour eux."J
1. Nouvelles Pièces Noires, p. 260 2. Piêces Noires, p.
481
C'est de ce besoin de pureté que vient la droiture, l'honnêteté de la jeune fille d'Anouilh. Ainsi Thérèse Tarde se révolte contre la mesquinerie de sa mère qui veut la
persuader de demander à son fiancé de lui acheter une bague chez un certain joaillier qui donnera une commission
à
la'
mere.
L'héro!ne est aussi désintéressée. Thérèse ne se soucie pas d'épouser Florent qui, pourtant, serait un parti magnifique. Son amour et son bonheur lui suffisent. A
Jeannette qui essaie de la persuader de se faire épouser, elle répond seulement avec un sourire : "Tu penses que je vais
1' ennuyer avec ça. n1 Lucile, la petite institutrice de
La Répétitiop sait qu'elle ne pourra jamais épouser le comte, néanmoins elle refuse d'accepter de lui une pension qui lui permettrait de faire ses études
à
l'étranger. Sondésintéressement vient de sa fierté. Lucile lance
à
Héro : "Il ne m'achètera jamais de robes, n'y comptez pas ••• J'ai pris la bonne habitude de m'en acheter une de temps en temps2
toute seule, je veux la garder." Et Thérèse reçoit les cadeaux de Florent
à
contrecoeur : "Hier pour la première fois elle a accepté de l'argent pour acheter des valises. Mais il a fallu que je me fâche ••• Elle serait bien venue avec ses deux robes dans un carton."3 Jeannette et Eurydice, de leur côté, acceptent des cadeaux de leurs amants qu'elles 1. Pièces Noires, p. 1282.
tâ
Répétition, p. 142n'aiment pas, mais l'amour les rend soudain désintéressées et scrupuleuses.
La jeune fi.lle d'Anouilh, pure, fière et désintéressée, a horreur de l'hypocrisie et des faux
sentiments. Thérèse repousse sa mère presque brutalement quand celle-ci essaie de lui donner des conseils la veille de son mariage avec Florent, comme si&le ne savait pas que Thérèse avait eu des amants depuis l'âge de quatorze ans. Thérèse lui répond froidement : "Allons, allons. Tu sais bien que je ne suis pas une petite fille ••• Cesse d'être ridicule. "1
Cette intransigeance de l'héro!ne d'Anouilh, ce besoin d'être honnête avec elle-même et avec les autres,
explique pourquoi son entourage trouve qu'elle a un "sale caractère". Comme la plupart des adolescents tourmentés, elle est "difficile
à
vivre". Antigone semble bien connaitre cet aspect de sa nature :Antigone : "Ce qui lui passe par la tête, la petite Antigone, la sale bete, l'entêtée, la mauvaise, et puis on la met dans un coin ou dans un trou. Et c'est bien fait pour 2
elle. Elle n'avait qu'à ne pas désobéir!"
Eurydice est jugée ainsi par sa mère : "Cette enfant a un bon naturel, mais c'est une petite brute."3 Le père de
Jeannette s'excuse auprès de la mère de Frédéric des paroles peu con v ena bles de sa fille en di san:t : "Excusez-la. C'est 1. Pièces Noires, p. 154
2. Antigone, p. 26
une enfant. Elle a un fond excellent." 1
~eme les parents, vils et corrompus qu'ils sont,
reconnaissent ce fond de bonté, de pureté dans leurs enfants. Le sale caractère, la sauvagerie orgueilleuse, la dureté, ne viennent que de la lutte que mène l'héro!ne contre son milieu enlisant, de son effort pour ne pas tricher. Toutes les jeunes filles d'Anouilh méritent le nom donné
à
ThérèseTarde : la Sauvage. La plus sauvage, peut-être parce que c'est le personnage le plus outré parmi les jeunes filles d'Anoui]\ pour ainsi dire la caricature des autres, est Jeannette, qui s'écrie :
"J'aurais bien voulu être une vraie fille des bois, jamais peignée, qui crie des insultes a~x gens toute seule en haut des
branches."
Elle se remémore avec délices son enfance quand elle faisait partie d'une bande de voyous, les "As de Pique" :
"On prétendait que nous avions tué un garçon un soir d'hiver,
à
coups de sabot. Nous étions terribles, avec des tatouages d'encre et des vraies balafres partout ••• Nous aussi, nous l'avons eue notre grande bataille ••• Nous avons dansé comme des sauvages avant, devant les feux.n3Antigone est malheureuse d'être née fille, et si les princesses pouvaient fréquenter des voyous, elle aurait
sûrement fait partie d'une bande. Elle a de l'audace et elle sait se battre. Il suffit d'écouter le garde qui l'avait 1. Nouvelles Pièces Noires,: p. 251
2. Nouvelles Pieces Noires, p. 288
découverte en train de recouvrir Polynice de terre, pour s'en convaincre :
"Ah, cette audacel Je tourne le dos une seconde, je te demande une chique, et allez, le temps de me la caler dans la jouel le
temps de dire mercil elle était là, a gratter comme une petite hyene. Et en plein jour! Et c'est qu'elle se débattait, cette garce, quand j'ai voulu la prendrel C'est qu'elle voulait me sauter aux yeuxt Elle criait qu'il tallait1qu'elle finisse ••• C'est une folle, oui .1"
Dans L'Alouette, Warwick dit
à
Jeanne : Ma fiancée en Angleterre, qui est une fille très pure, raisonne toutà
fait comme un garçon, elle aussi ••• Elle est indomptable comme vous ••• "2Cette sauvage au "sale caractère" est souvent très dure dan• sa sincérité. Quand elle se révolte contre son milieu, sa honte lui dicte des mots blessants pour son
entourage. Mais ce n'est pas uniquement sa honte; la jeune fille d'Anouilh, comme d'ailleurs tous ses personnages·; est une égo!ste qui ne se soucie point de connaltre les
sentiments, les aspirations des autres. Eurydice dit a
..
Mathias sèchement qu'elle l'aime bien, mais en aime un autre.
Thérèse, dans sa honte et son mépris criè
à
sa mère : "Oh! Tu me dégoûtest"3 Antigone dità
Créon : "Vous avez des têtes de cuisiniers! •••Tu
m'ordonnes, cuisinier? Tu crois'
4
que tu peux m'ordonner quelque chose?" 1. Antigpne, p.
59
2. L'Alouette, p. 211
3~ Piêces Noires, p. 156
4.
Antigone, p. 101Cette conduite sans aucune retenue exprime l'intransigeance, la personnalité insociable d'un être essentiellement individualiste qui n'obéit
à
aucune loi extérieure. Antigpne dit : "Moi, je peux dire 'non' encoreà
tout ce que je n'aime pas et je wais seul juge."1 Voilà la fierté et la suffisance qui ont fait s'écrier le P~re2
Tarde : "J'ai enfanté l.D1 monstre d'orgueil!" Il a le même
accent que Créon, lorsqu'il dit
à
Antigone : "L'orgueil d'Oedipe. Tu es l'orgeuil d'Oedipe1"3, et Jeanne d'Arcd t d t C h ttJ i . . . "11 n
4
a me evan aue on : e sa s que Je su1s orgue1 euse.
En effet, l'hérofne d'Anouilh parait
insuppor-tab~ement orgeuilleuse
à
tous ceux qui n'ont pas la religionde la pureté, à ceux qui son engagés dans la vie, sans se soucier des compromissions à faire, et s'en trouvent bien. L'héro!ne d'Anouilh juge les autres sévèrement au nom de cette pureté qui était leur partage mais qu·'ils n'ont pas su garder. Elle les juge, même si elle-même a reçu des
souillures dans la vie, ·car elle, au moins, a conscience de sa défaillance; elle obéit au précepte de ne pas tricher, tandis que les autres jouent la comédie. Le prix de sa lucidité est une honte cuisante. Eurydice quand elle dit "Je m'en vais parce que je suis toute rouge de honte"5 parle 1. Antigone, p. 81
2. Piêces Noires, p. 183
3.
Antigone, p. 204.
L'Alouette, p. 27au nom de toutes les héro!nes des pièces noires. Antigone prononce presque la même phrase quand elle dit
à
Hémon : "Oh! Je suis toute r~uge de honte. n1 Juliette, une jeune fille "rose" du Bal des Voleurs, s'écarte radicalement de la tradition du théâtre d'Anouilh quand elle s'écrie :"Non, je n'ai pas honte! non, je n'ai pas honte! ••• Vous pouvez dire tout ce 2ue vous voulez, je n'aurai jamais honte ••• "
Mais, comme nous l'avons déjà dit, le monde "rose, est un monde gai et fantaisiste. Malheureusement c'est un monde de rêve, et lorsqu'on se réveille, on se troUve dans le monde "noir". La vraie héro!ne, celle qui exprime la vision de la vie
d'Anouilh, est honteuse, pessimiste, dégoûtée quand elle découvre que, malgré la solitude profonde qui l'enveloppe, dans la vie on n'est jamais seul, et que le contact avec les autres, les réalités de la vie en société souillent son plus grand trésor : sa pureté.
1. Antigone, p. 42
CHAPITRE II
L'HEROINE DANS LA SOCIETE
La
vie en société est extrêmement dangereuse pour le jeune être qui veut sauvegarder ou reconquérir sa pureté. Elle présente mille pièges enlisants, mille occasions pour se salir. Les plus grands ennemis de l'héro!ne d'Anouilh sont son milieu, pauvre ou riche, son passé qu'elle traîne après elle, le contact malpropre des autres, et le fait même de vieillir.La plupart des héro!nes d'Anouilh viennent d'un milieu pauvre et bohême. Elles ont connu une vie de famille peu stable. Thérèse est fille de musiciens ambulants,
Eurydice est une actrice de troisième classe, Jeannette est fille entretenue. Il n'y a que Lucile et Julia qui aient une situation sérieuse d'institutrice, une situation "comme il faut".
Dans ces milieux souvent un peu louches, les jeunes filles d'Anoui~ont connu les revers de la vie. Pour Anouilh
la pauvreté est avilissante et laide, dépourvue de toute auréole romantique. Franz, le héros de la pièce intitulée L'Hermine, explique
à
son ami Philippe :"La
pauvreté a fait de ma jeunesse une longue succession de mesquineries et de dégoûts •• je me méfie maintenant. MOn amour est une chose trop belle, j'attends trop de lui pour risquer qu'elle le salisse lui aussi."lIl n'y a que les êtres exceptionnels comme Thérèse, qui puissent résister
à
l'influence de la pauvreté. Florent dità
Hartman, son impresario,à
propos de Thérèse :"La pauvreté aurait pu la rendre mesquine ou avide, elle ne lui a donné que le détachement du luxe. n2
Mais Florent ne connaît pas bien Thérèse. Celle-ci a été entraînée dans la boue, et même si elle est restée pure, ses expériences sordides en ont fait une révoltée. Elle s'écrie devant Florent dans sa honte et son désespoir :
"Tu n'as jamais été laid, ni honteux, ni pauvre ••• Moi, j'ai fait de longs détours parce qu'il fallait que je descende des marches et que j'avais des bas troués aux genoux. J'ai fait des commissions pour les autres et j'étais grande et je disais merci
et je riais, mais j'avais honte quand on me donnait des sous ••• Tu n'as jamais été malade non plus,
j'en suis sûre. ·Moi, j'ai eu des croûtes, la gale, la gourme, toutes les maladies des pauvres, et la maîtresse m'écartait les cheveux avec une règle · quand elle s'en est aperçue. "Elle est délicieuse!" J'ai entendu que vous disiez cela avec Hartman. "Elle est délicieuse1" Tu ne t'attendais pas
à
cela, hein? Cette haine qui me creuse le visage, cette voix qui crie, ces détails crapuleux. Je dois être laide comme la misère en ce moment ••• Les vaincus sont effrayants, n'est-ce pas?"3
Rien ne peut arrêter Thérèse. Dans son amertume elle lance
... ...
a son pere :
1.
Pièces Noires, p.49
2. Pièces Noires, p.143
3.
Pièces Noires, p. 208-209"Allez, explique-lui, toi, papa, si tu en as le courage, toutes les J:8 uvretés toutes les bassesses qu'il n'a pas pu connaftre ••• Dis-lui tout. Dis-Dis-lui, quand j'avais neuf ans, le vieux monsieur qui était si bon ••• Explique-lui aussi quand maman avait trop bu et qu'elle vomissait et il fallait que je la soi~e •••
Mais alors, dis-lui qu'à quinze ans, même pas, quatorze, j'ai eu un amant ••• Un garçon que je ne connaissais même pas, m'a prise. Et je me
suis laissée faire sans amour, sans être vicieuse, par une veulerie, une résignition que tu ne
comprendras pas non plus ••• "
On voit ici que l'héro!ne n'est pas ~onsable de
son avilissement. C'est la pauvreté et elle seule qui a engendré toutes ces tristes expériences. Eurydice aussi
est salie, elle a eu des amants par lassitude, comme Thérèse, comme Jeannette, et elle est aussi peu responsable de ses actes que les deux autre hérofnes.
Euffdice : "Hé bien, quand j'était encore très
pet~te, un homme, un étranger, m'a prise, preaque
de force ••• Cela a duré quelques semaines et puis il est reparti."
Orphée : "Vo~s l'aimiez, celui-là?"
Eurydic2 : "J'avais mal, j'avais peur, j'avais honte."
Jeannette fait une confession semblable à Frédéric : "Tout était vrai, oui, tout
à
l'heure, j'ai un amant et c'est lui qui m'écrit pour me supplier de ne pas le quitter sans doute; et j'en ai eu d'autres avant, sans amoursans savoir qu'il fallait attendre, qu'il
y avait un garçon, quelque part sur la terre, que je ne connaissais pas encQre et que
j'étais en train de voler ••• nJ
1. Pièces Noires, p. 211-212 2. Piêces Noires, p. 397
L'amour a éveillé dans Jeannette l'instinct de pureté qui existe dans toutes les jeunes filles d'Anouilh, même les plus avilies. Mais
à
mesure que l'homme vieillit, la pauvreté l'abaisse au niveau des bêtes. Il se débat parmi les nécessités immédiates de l'existence matérielle. Il doit se loger, se nourrir, se vêti~. La satisfaction plus ou moins adéquate de ces nécessités capte toutes ses énergies, occupe sa pensée et son imagination. Nous avons de nombreux exemples de ces pauvres au théâtre.d'Anouilh. L'auteur les montre sous un jour corr~que, mais ce n'est pas un comique pur : il y entrede la tragédie, la tragédie de la déchéance et de la corruption.
L'idée fixe du père d'Orphée, par exemple, est un bon repas, peut-être le symbole de l'aisance bourgeoise.
"Vous avez là, pour 15 france 75, vin compris: hors d'oeuvre (ou homard avec quatre francs de supplément), plat de viande garni (très copieux), légume, fromage, dessert, fruit ou pâtisserie - attendez, attendez - café et ~usse
café, cognac ou, pour les dames, liqueur douce. Tenez, le petit menu du "Jerne-Hachette" avec un bon cigare comme ça t ••• "
Le père de Jeannette regre~ peut-être moins de
ne pas être invité au mariage de sa fille, que de manquer le repas de noces :
"••• Fromages, bombe glacée, gâteau moka, champagne. C'est un homme qui· ne connaît qu'un menu. S'ils avaient daigné me
consulter, je leur aurais dit : allez chez 1. Pièces Noires, p. 488
Thomas. Il n'y a que Thomas dana ce pays pour vous faire manger. Oeufs Mimosa,
homard Thermidor, épaule farcie ••• C'était magnifique. nl
Phrases banales qui, en elles-mêmes, n'ont rien de dégradant. Pourtant, quand on les replace dans le texte, on s'aperçoit qu'elles sont prononcées
à
des moments de crise, quand Orphée et-Jeannette se débattent avec les grandsproblèmes éternels de la vie et de la mort. Ce bavardage devient alors très déplacé, et sa mesquinerie fait un contraste avec l'idéalisme des vrais héros et héro!nes.
Nous rions de M. Tarde qui se gorge de fine et d'armagnac, qui fume les cigares de Florent et porte ses coetumes, et qui n'a pas honte de se faire offrir jusqu'à la canne et la cravate de son hôte. Nous savons qu'i~ n'a jamais
été aussi heureux de sa vie. La pauvreté l'a privé de ces plaisirs, et maintenant il leur donne une importance exagérée. C'est la pauvreté qui lui a fait perdre sa dignité en le
rendant avide, mesquin et sans scrupules.
Ce portrait de M. Tarde est valable pour la plupart des pauvres d'Anouilh. Ce sont des orgeuilleux pareaseux
et par conséquent des ratés. Beaucoup d'entre eux avaient des prétentions artistiques dans leur jeunesse. M. Tarde
joue de la contre-bat!se, le p~re d'Orphée est "premier prix
de basson du Conservatoire de Niort, deuxième prix de cor anglais, deuxième accessit d'harmonie. 2
La
mère d'Eurydice 1. Nouvelles Pièces Noires, p. 323prétend être une grande actrice
"Cela me rappelle un jour
à
Buenos Aires. La cartonà
chapeaux de Sarah qui s'ouvre en pleine gare. Il y avait des plumts d'autruches jusque sur les rails ••• "Le p~re de Jeannette est compl~tement déchu : il est
sale, désordonné, pauvre et irresponsable, mais il se donne des airs de bourgeois respectable :
Le père : "Sors toute l'argenterie, fifille! Lucien (dans son coin) Elle est au clou
depuis 1913.
Le père :{fait face, superbe) Je peux la dégager quand je veux! J'ai toutes les reconnaissances.
Lucien : On pourrait peut-être les mettre sur la table.
Le père : En tout cas, si nous devons momentanément renoncer au faste, beaucoup de dignité, de noblesse. La simplicité patriarcale. Nous la recevons dans la vieille maison
familiale que les malheurs n'ont pas épargnée, mais qui est toujours la,
bien solide sur wes vieilles fondations ••• " Lucien : A propos. Il pleut dans toutes les
chambres, et le plombier veut un accompte pour commencer les réparations ••• 2
Le meilleur portrait du pauvre d'Anouilh, déchu mais refusant de se rendre compte de sa situation, se trouve dans
La Sauvage, dans la scène où Thérèse explique
à
Gosta avecune sincérité peut-être un peu trop poussée, pourquoi elle ne pourra jamais l'aimer.
"Tu es laid, Gosta, tu es vieux, tu es
paresseux. Tu disais toujours que tu aurais pu faire mieux que les autres, mais tu n'as jamais rien fait ••• Tu bois parce que quand tu es saoul il te semble que tu pourrais faire 1. Pièces Noires, p. 411
quelque chose et tout ton argent y passe. Tu n'as plus un costume à te mettre et de cela aussi tu es fier parce que tu crois qu'un veston troué au coude et plein de taches, c'est la défroque du génie ••• Hé bien, ce courage, cette force dont tu te crois plein, ce serait peut-être d'essayer de ne plus boire et de t'acheter des souliers, Gosta ••• Tes mains tremblent, sur le clavier. Tu acc~ches les notes de plus en plus, n'est-ce pas? Hé bien, ton amour, ton grand amour de la musique, ce serait peut-être de ne plus boire pour te guérir et de travailler tous les jours, Gosta ••• nl
Un peu plus loin, elle dit
"Je veux bien te plaindre, avoir pitié de
toi, mais si tu as cru que notre misère, notre pdsse, notre crasse étaient des titres de
noble~se, tu t'es trompé ••• Vous êtes laids, vous etes sales, vous etes pleins de sales
pensées et les riches ont bien raison de passer vite
à
côté de vous dans les rues."2Ces riches, délivrés, dans une certaine mesure, des contingences matérielles de la vie, peuvent-ils accéder
à
la pureté? La réponse d'Anouilhà
cette question estnégative •. Les riches de son théâtre, la famille de Florent, celle de _Gaston, ne peuvent pas se purifier, car ils ont accepté le jeu social : ils trichent, ils sont hypocrites, ils refusent d'accepter la réalité de la misère et de la souffrance. Il n'y a pas de pureté sans lucidité, et les riches refusent d'ouvrir les yeux pour garder leur bonheur, leur· "sale bonheur", sans nuages.
Thérèse dit
à
Hartman :1. Pièces Noires, p. 249 2. Piêces Noires, p. 250
"Ce qu'il faut, c'est ne jamais penser qu'il
y en a d'autres qui vivent, qui se battent, qui meurent ••• Je ne poserai jamais les yeux qu'aux endroits où ils posent les leurs, sur les fleurs, sur les belles pierres, sur les bons visages ••• Et je deviendrai facile ef claire comme eux, sans plus rien savoir."
Etre un riche, pour les êtres comme Thérèse, c'est "un peu comme si on était mort"2 car on sacrifie la vérité au bonheur, on s'enferme dans un rêve trompeur. Etre un riche implique le mensonge, l'hypocrisie de chaque jour. L'argent, s'il empêche l'avilissement de la misère, conduit au bonheur impur avec ses compromissions. Les héro!nes d'Anouilh sont hantées par l'idée de l'argent. Il les attire, car il permet d'échapper
à
la pauvreté dégradante. C'est une puissance libératrice. Comme nous verrons plus loin, pour Anouilh l'individu est défini en partie parl'opinion qu'ont de lui les autres. Or, ceux qui possèdent l'argent, dirigent l'opinion. Ainsi l'argent pourrait
devenir une force purificatrice. En réalité, il ne l'est pas, car c'est le billet d'entrée dans un monde hypocrite.
Thérèse est hantée par l'attraction et la répulsion qu'exerce sur elle l'argent. A Florent, qui veut donner
une compensation
à
ses parents, puisqu'elle ne fera plus partie de l'orchestre ambulant, elle dit :"Ah, non! Pas encore cet argent. Vous m'avez fait assez de mal avec lui ••• Je 1. Pièces Noires, p. 238
2. Pièces Noires, p. 232
ne veux pas d'argent ••• Il ne faut plus qu'il en soit question de cet argent. Vous m'en avez donné pour m'acheter des valises hier. Je ne le veux même pas ••• Tenez! Tenez! Le voilà! Tenez! ·Tenez! Tenez!" (Elle a jeté les billets aux pieds de Florent. Les Tarde vont se précipiter.) "Ne bougez pas, je vous le dé fends .l'tl
Cette scène a son penàant dans l'Invitation au Chateau où Isabelle jette les billets de banque du vieux banquier richissime. Mais là, comme c'est une pièce rose, le riche reconnaît, que "1 • argent ne fait pas le bonheur". Au
contraire, Thérèse, l'héro!ne noire, doit être lucide. Après sa fureur destructrice, elle se redresse et lance
"Comme vous les avez gentiment jetés, Florent. Nous n'avons pas ce talent, nous autres.
Regardez ces têtes ••• Je suis une imbécile d'avoir commencé. Moi aussi, malgré moi, cela me fait mal cet argent par terre. Je me suis trop piqué les doigts avec mon aiguille, je suis restée trop longtemps courbée sur des étoffes
à
en avoir mal aux reins, pour n'en gagner qu'un peu. J'ai voulu faire la fière, mais je mentais. A genoux,à
genoux. Jedois les ramasser à genoux pour ne pas mentir, je suis de cette race ••• n2
Donc l'argent divise l'humanité en deux races : les pauvres, vils, malheureux et mesquins - et les riches, aveugles ou hypocrites. Ces deux races vivent chacune de leur côté, et elles ne se comprendront jamais. Voilà
pourquoi l'amour de Thérèse et de Florent est sans espoir. Thérèse refuse de dire
à
Florent pourquoi elle s'est salie exprès devant lui1. Pièces Noires, p. 168 2. Piêces Noires, p. 170
"Mais pourquoi j 'ai fait tout cela, pourquoi je vous déteste tous, je ne te le dirai
j~mais
1
puisque tu n'as pas su le trouvertoi-meme." Plus loin elle dit :
"Il va falloir me laisser partir. Tu ne peux pas comprendre. Tu ne sais pas ce que c'est. Tu ne sauras jamais ce que c'est.n2
Thérèse essaie de toutes ses forces de s'adapter à son nouveau milieu, mais elle sent le vide entre les deux races :
"J'essaie de bavarder avec ~arie souvent, rien
ne devrait plus se ressembler que deux filles du mê~e âge. C'est cocasse, nous ne trouvons
rien-a nous dire.n3
Les deux groupes nous sont présentés ensemble au dernier
acte de
La
Sauvage, lorsque Thérèse essaie sa robe de mariée. Mme Bazin, la tante de Florent, et Marie, la soeur de celui-ci représentent les riches, tandis que Léontine·, la petite ouvrière qui assiste la vendeuse pendant l'essayage,appartient
à
la race des pauvres. Thérèse écoute les paroles de Marie, la fleur de serre, la jeune fille riche, gâtée, choyée, et celles de Mme Bazin qui, elle non plus, n'a aucune idée de ce qu'est la vie en réalité. L'effet de toute cette scène construite avec une vraie virtuosité, est grinçant.Comme Thérèse, nous donnons notre sympathie aux pauvres contre ces riches irresponsables qui pèchent par ignorance.
1. Pièces Noires, p. 198 2. Pieces Noires, p. 203
Marie : "••• Ou alors il y a un moyen, oui -si les parents ne sont pas trop vieille école, c'est de travailler. Hélas~ ne
le peut pas qui veut!"
La vendeuse : "Aht Mademoiselle a malheureuse-ment raison. Nous avons encore renvoyé cinquante ouvrières cette année chez M. Lapérouse!"
Marie : "Oh! ce n'est pas cela. Par relations on peut toujours s'arranger pour trouver une place •••
Mme Bazin : (du fond) "Moi de toute ma vie je n'ai cessé de travailler : crochet, dentelle ou autre, et je m'en suis trouvée fort bien. Je ne suis pas de ces oisives ~ui pourraient
rester les mains vides. J'ai deux
jardiniers, mais il m'arrive de tailler mes rosiers moi-même."
Marie "Le travail, c'est d'abord une discipline excellente, en tout cas, ce qui est
énorme pour une jeune fille, c'est l'indépendance complète.
Thérèse : On regarde souvent la pendule, vous
savez, dans un bureau ou dans un atelier. "l A la fin de cette scène Thérèse, toute honteuse
à
cause de sa complicité apparente avec les riches, dità
Léontine"Ecoute, je voulais te dire, Léontine, moi
aussi, je sais que ce n'est pas vrai ce qu'elles disaient ••• MOi aussi, je sais que c'est long de travailler, que c'est fatiguant, que c'est morne et que cela revient tous les jours ••• Alors voilà, je ne sais pas comment te dire cela ••• Cela va peut-être te paraltre bête ••• Elle vaut si cher cette robe que je ne vais mettre qu'une fois ••• Tout un an de ton travail chez Lapérouse ••• Ecoute. (Elle est gênée, elle se penche
à
son oreille). ~etedemande pardon de ma robe, Léontine ••• "
Thérèse est fidèle
à
son milieu, ou plutôt elle se trouve dans l'impossibilité de s'en détacher. Elle déteste la 1. Pièce3 Noires, p. 223-224pauvreté, le vice, la corruption, mais en reniant son milieu elle se trahirait elle-même. C'est pour cela qu'elle s'écrie avec amertume :
Thérèse : Tarde : Thérèse
Papa, mon cher petit papa. Ahl je suis contente que tu sois aussi
sale~ aussi ridicule, aussi vulgaire ••• "
Hé la, hé là ••• fillette. Je sais b!en que tu plaisaptes, mais tout de meme,je suis tqn pere, ne l'oublie pas.
(crie avec une sorte d'horrible joie) Oh! Je ne l'oublie pas, papal Je suis ta fille. Je suis la fille du petit monsieur aux ongles noirs et aux
pellicules; du petit monsieur qui fait de belles phrases, mais qui a essayé de me vendre un peu partout, depuis que je suis en âge de plaire ••• nl
Thérèse est donc la victime d'une certaine fatàlité. Elle est née dans un milieu pauvre, avec tout ce que cela
com~rte de dégradant, et elle ne peut pas passer la ligne
sans tricher. Elle est liée
à
son milieu avec une solidarité redoutable :Thérèse: "Je me sens grosse ce soir de toute la peine qui a dû serrer depuis 2 toujours, le coeur des.pauvres."
Ces paroles sont dues moins à une tendresse pour
l'humanité souffrante, qu'à une impossibilité d'oublier son
passé, de devenir une autre pour se purifier. L'hérofne d'Anouilh essaie de se défaire des souvenirs sales qu'elle a accrochés à son passage pour ainsi dire par inadvertance. Julia est la seule qui y réussisse. Elle veut oublier son 1. Pièces Noires, p. 206
passé, ne plus revoir sa famille, et elle deviendra sans doute une petite bourgeoise bien pensante. Jeannette, de son côté, est incapable de se délivrer de son passé, de
se purifier. Elle explique à Frédér1c pourquoi elle l'avait quitté :
"Nous sommes si différents, mon chéri ••• n1
"Vous croyez que j'accepterais maintenant de vous trainer derrière ma jupe avec votre visage tranquille ou défait suivant mes
caprices, et tous mes vilains défauts miaulant autour de moi comme des chats? Vous croyez que j'accepterais de vous tromper un jour comme les autres, sans raison, et que vous me pardonniez parce que j'aurais l'air trop malheureux, jusqu'à ce sue je ne recommence?
••• Je suis faible et lache
à
nouveau, comme avant. Je suis redevenue le mensonge, le désordre, la paresse. Je suis redevenue tout ce que vous n'aimez pas, et je ne peux plus être votre femme, jamaist"2Jeannette est la moins pure des héro!nes d'Anouilh, son passé est peut-être le plus chargé. Elle y est liée
à
cause des transformations que les contacts malpropres ont opérés dans son caractère, ses habitudes. Thérèse a conservé sa pureté, même dans la déchéance, mais son passé l'a enrichie d'une connaissance de la vie que Florent, le "riche" ne peut pas partager. Antigone est sans passé, mais sa mémoire est chargée du passé de toutes les autres héro!nes d'Anouilh' ' . , 3
elle envisage son avenir a la lumiere de leurs passes. Eurydice, enfin, n'a pas subi des transformations aussi 1. Nouvelles Pièces Noires, p.
345
2. Nouvelles Pieces Noires, p.
346
profondes que Jeannette, mais elle "a été salie par la vie comme par un trajet en chemin de fer. nl Quand elle devient amoureuse d'Orphée, elle veut se laver de ses taches, mais
elle s'aperçoit bientôt que la purification est impossible, son passé colle à sa peau. L'histoire de son amour pour Orphée est faite de leurs souvenirs communs et les
personnages qu'ils ont rencontrés font partie intégrante de ces souvenirs. Le contrôleur du train, leur premier personnage ignoble y appartient du même droit que l'employé de gare charmant, la belle caissière muette, et le garçon "de la Comédie Française" qu'ils appellent ainsi
à
cause de son air noble. Mais Eurydice veut rayer de ses souvenirs, et par conséqueht de son amour ce contrôleur "••• bête avec sa crasse, sa suffisance et ses deux sales grosses jouespleines de je ne sais quoi, bien rasées, bien rouges, sur son col de celluloid."2 Eurydice Orphée : !_urydice Orphée Eurydice Orphée Eurydice
: Oht mais celui-là, je le refuse1 je le renvoie. Tu lui diras que je le renvoie1 Je ne veux pas d'un imbécile pareil dans mes souvenirs d'avec toi.
C'est trop tard, ma chérie , nous
n'avons plus le droit de renvoyer personne.
Alors, toute notre vie, ce gros homme sale et content de lui fera partie de notre premier jour? Toute notre vie •••
Tu es sûr qu'on ne·peut pas trier les mauvais personnages et garder seulement les bons?
Ce serait trop beau.
On ne peut même pas essayer, tu crois, 1. Hubert Gignoux : Jean Anoui~ p. 59
Orphée Eurydice Orphée : Eurydice Orphée : Eurydice
de les imaginer un peu moins laids, rien que pour cette première journée ••• Impossible. Ils sont passés maintenant, les bons comme les mauvais. Ils ont fait leur petite pirouette, dit leurs trois mots dans ta vie ••• Ils sont comme cela dans toi, pour toujours.
(Il y a un silence) (demande soudain) Alors, une
supposition, si on a vu bea.ucoup de
choses laides dans sa vie, elles restent toutes dans vous?
Oui.
Bien rangées les unes
à
côté des autres, toutes les images sales, tous les gens, même ceux qu'on a hais, même ceux qu'on a·fuis? Tous les tristes·mots entendus, tu crois, qu'on les garde au fond de soi? Et tous les gestes qu'on a faits, la main se les rappelle encore, tucrois? Oui.
Tu es sûr que même les mots qu'on a dits sans le vouloir et qu'on n'a
jamais pu rattraper, ils sont encore sur notre bouche quand on parle? ••• Mais on n'est jamais seul alors, avec tout cela autour de soi. On n'est jamais sincère même quand on le veut de toutes ses
forces ••• Si tous les mots sont là, tous les sales éclats de rire, si toutes les mains qui vous ont touchée sont encore
collées à votre peau, alors on ne peut jamais devenir une autre?
La confession ne sert à rien, car lorsqu'on redit les choses, elles continuent à vivre deux fois plus fortes, deux fois plus vivantes par le fait même d'être répétées. Il n'y a pas de pardon ou d'oubli dans ce monde intransigeant.
Jeannette dit
à
Frédéric qu'elle a quitté son amant 1. Pièces Noires, p. 421-423"••• Pour être une fille libre quand je vous dirai adieu. Et si j'avais pu quitter aussi les autres, ceux d'avant, et effacer la trÎce de leurs mains sur moi, je l'aurais fait."
Mais en vraie fille d'Anoui~elle sait que cela est impossible.
Certes, un des personnages d'Anouilh a refusé son passé et a fait table rase de sa vie. C'est Gaston, héros du Voyageur sans Bagage. Un amnésique de guerre, il passe quelques
heures chez la famille Renaud qui prétend être la sienne.
Au cours de la pièce Gaston reçoit la preuve indubitable qu'il est Jacques Renaud. S'il appartenait
à
la race des Thérèse, il préférerait la vérité au bonheur. Mais voilà, même s'il a perdu la mémoire, il est resté foncièrement le même être égo!ste, buté, volontaire, qu'il était avant la guerre. A Valentine, sa maîtresse et la femme de son frère, qui l'a reconnu, il dit :"Je suis en train de refuser mon passé et ses personnages -~oi compris. Vous etes
peut-etre ma famille, mes amours, ma véridique histoire. Oui, mais seulement voilà ••• vous ne me plaisez pas. Je vous refuse ••• Je suis un homme et je peux être, si je veux, aussi neuf qu'un enfant! C'est un privilè8e dont il serai~ criminel de ne pas user. Je
vous refuse."
Gaston fait ce que Thér~se, Eurydice et Jeannette
voudraient faire, sans y réussir. Mais même si elle& étaient capables de refuser leur passé comme Gaston, elles ne
parviendraient pas
à
se maintenir en état de pureté car, 1. Nouvelles Pièces Noires, p. 263dans la vie, "le petit endroit ob on est tranquille"! que
cherche Gaston, n'existe pas. L'individu ne peut pas s'isoler du reste de la société, et il est impitoyablement sali par le contact des autres.
Notre personnalité a deux faces. L'une est ce que nous croyons être, et l'autre est composée des jugements
' D ,., tt '
qu on porte sur nous. e meme, ••• un acte n est pas
seulement ce qu'il est, mais aussi ce qu'il a l'air d'être ••• l'individu livré aux regards qui l'observent et le. jugent, n'est pas seul maitre de son innocence •• "2 Voilà pourquoi Thérèse est si angoissée lorsqu'elle apprend que sa famille, Gosta et Jeannette sont persuadés qu'elle épouse Florent par intérêt. Le fait qu'ils suppoeeDt· cela, même s'il est sans fondement, la salit. Le monde croit qu'Eurydice est paresseuse et désordonnée, et cela suffit pour la rendre telle. Pour Orphée, et le petit régisseur, elle est un personnage tout à fait différent. A la description sordide de Dulac Orphée ne peut opposer que des "non" féroces, et finalement il lance :
"Dites-lui qu'elle n'est pas comme les autres croient, qu'elle est comme moi je sais qu'elle est t rt)
Mais l'amour d'Orphée ne suffit pas
à
effacer l'autre visage d'Eurydice. Dans sa lettre d'adieu, elle écrit :1. Pièces Noires, p.
}53
2. Hubert Gignoux; Jean Anouilh, p. 19
J.
Pièces Noires, p.449
"Tu me voyais si forte, si pure, tout
à
fait ta petite soeur.~. Je n'y serais jamaisarrivée ••• C'est pour cela1que je m'en vais, mon chéri, toute seule ••• "
L'Eurydice de Dulac a une réalité aussi forte que celle d'Orphée. L'amoureux ne peut pas drsser une barrière autour de l'être aimé. Il ne parvient pas à le protéger contre 1' image que se font d.e lui les autres, il ne peut pas effacer les regards pleins de désir et les pensées sales. L'héro!ne est implantée dans la société et ne peut pas s'empêcher de venir en contact avec des êtres vils qui la salissent. Eurydice est bouleversée quand elle apprend que sa lettre d'adieu
à
Orphée est entre les mains de la policeMais c'est
à
toi, que je l'avais écrite, cette lettret C'était pour toi_ce que je disais. Comment veux-tu qu'il soitpossible qu'un autre la lise? Qu'un autre murmure ces mots? Un gros homme avec de sales pensées peut-être, un gros homme laid et content de lui? Il va rire, il va sûrement rire de ma peine ••• Oh! empêche-le s'il te plait, empêche-empêche-le de la lire,
je t'en supplie! Il me semble que je suis tout e nue devant un autre ••• n G
Les mots d'amour qui passent par l'intermédiaire d'un "gros homme content de lui", en sont corrompus. Il y a une scène
parallèle dans Antigpne. A la fin de la pièce l'hérofne, dicte une lettre d'adieu adressée
à
Hémon au garde qui doit la surveiller.Le garde • •• Ce que je peux, si vous voulez, c'est écrire sur mon carnet ce que 1. Pièces Noires, p.
481
Antigone:
vous auriez voulu dire. Après, j'arracherai la page. De mon écriture, ce n'est pas pareil.
(a les yeux fermés : elle murmure avec un pauvre rictus) - Ton
écriture, •• (elle a un petit frisson) C'est trop laid, tout cela, tout est trop laid."l
Le passé et le présent sont donc également impitoyables pour la jeune fille obsédée par l'idée de pureté. Dans l'avenir, un danger plus grand la guette
c'est le vieillissement, le jour où elle ne se souciera plus de sa pureté et acceptera la vie avec ses compromissions. Car, pour Anouilh, la vérité a deux faces : la vérité de la
jeunesse et la vérité de l'expérience, et les deux sont irréconciliables.
un
abime infranchissable sépare leshéro!nes de leurs parents; leur vision de la vie est totalement différente.
Il y a d'ailleurs très peu de tendresse entre les deux générations. Les parents ne semblent nullement être préoccupés de leurs enfants qui vivent
à
leurs côtés comme des étrangers. Les parents de Thérèse ne se soucient mêmepas de fêter l'anniversaire de leur fille. M. Tarde a essayé
de vendre sa fille un peu partout depuis qu'elle est en âge de plaire. A la "vraie maman" de Florent, Thérèse oppose sa mère
à
elle qui chante des chansons obscènes. Elle dit :". • • Ma mère
à
moi, est une femme dure et froide qui me 1. Antigone, p. 117-118faisait honte et qui me battait.n1
Créon dit
à
Antigone : "Je suis ton oncle, c'est entendu, mais nous ne sommes pas tendres les uns pour les autres dans la famille.n2Lucile, l'héro!ne de La Répétition est orpheline. Ses relations avec son parrain sont assez tendues. Elle dit au comte : "Je ne parle jamais à mon parrain. Vous avez dÛ
voir que les sentiments n'étaient pas très tendres entre
n~us."3
Il n'existe pas une trace d'intimité entre Eurydice...
et sa mere non plus.
La
seule phrase "maternelle" que celle-ci puisse direà
sa fille, est : "Tiens-toi droite"4. Elle est tout occupée par Vincent, son amant, et ne semble pasêtre bouleversée du tout quand elle doit prendre le train sans Eurydice. Eurydice, d'ailleurs, est aussi froide envere sa mère et, en vraie fille d'Anouilh, elle n'affiche pas des sentiments filiaux qu'elle n'éprouve pas. Elle dit.
à
Orphée"La dame qui parlait d'amour tout à 1' heure avec des glouglous, c'était ma mère. Je n'avais pas osé vous le dire."5
Et ailleurs, en parlant de sa mère et de Vincent, elle dit "Aht qu'ils étaient laids, n'est-ce pas?
6
Qu'ils étaient laids, qu'ils étaient bêtesl" .
Julia aussi, a honte de son père devant :F'rédéric : 1. Pièces Noires, p. 202 2. AÏiti~ne, p. 7g 3.