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Vous avez dit démocratie alimentaire ?

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Vous avez dit démocratie alimentaire ?

Dominique Paturel

To cite this version:

Dominique Paturel. Vous avez dit démocratie alimentaire ?. Sesame : Sciences et sociétés,

alimenta-tion, mondes agricoles et environnement, Mission Agrobiosciences-Inra, 2018, pp.6-7. �hal-02627108�

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N°4 NOVEMBRE 2018 • SCIENCES ET SOCIÉTÉ, ALIMENTATION, MONDES AGRICOLES ET ENVIRONNEMENT

D É C H I F F R A G E

Vous avez dit démocratie

alimentaire ?

Alors que le gouvernement vient

de présenter son plan pauvreté

et que la loi Egalim est encore en

discussion, on est loin de voir se

dessiner une véritable

démocra-tie alimentaire. Mais le marché

de la pauvreté, lui, reste

floris-sant… Explications.

D

EPUIS la fin de la Seconde Guerre mondiale, le consom-mateur dispose d’un statut qui lui permet d’être inclus socialement, au besoin avec l’aide de l’État ; ce dernier a joué un rôle fondamental dans l’équipement des familles et des personnes en situa-tion de précarité pour rester dans la course à la consommation. Ce statut de consommateur, partie prenante d’un contrat social avec droits et devoirs, est synonyme de citoyen-neté (complété par le droit de vote) et ceux qui ne peuvent consommer à la hauteur des normes sociales sont qualifiés de pauvres. Chacun est libre d’acheter ce qu’il veut, c’est la capa-cité à acheter qui compte. Pour cela, une multitude de dispositifs vont l’orienter : normes, labels, mais aussi guides, conseils, recommandations.

REPRENDRE LA MAIN.

Il en va des produits alimentaires comme des autres produits. Les IAA sont suffi-samment outillées pour capter les expressions nouvelles et y répondre. Charge au consommateur d’acheter… ou non. Commerce équitable, labels bio ou appel à boycotter des produits

fabriqués par des enfants… Ces choix individuels au service d’actions collec-tives produisent des effets mais tout cela demeure néanmoins structuré par le marché et loin d’être suffisant. C’est à partir de ce constat que le concept de démocratie alimentaire1

prend toute sa force. Comprenez : il faut entendre la revendication des citoyens à reprendre la main sur la façon d’accéder à l’alimentation dans sa reconnexion à l’agriculture. Ainsi émerge un terreau particulière-ment propice à la construction d’une nouvelle citoyenneté. Grâce à leurs décisions et non plus leurs simples actes d’achat, les individus peuvent agir sur l’évolution de leur système alimentaire (ensemble des acteurs, producteurs, transformateurs, dis-tributeurs, consommateurs). Pas si simple cependant.

1 - T. Lang, « Politiques alimentaires au XXIe siècle :

à la fois radicale et raisonnable ? », dans M. Koc et al., Armer les villes contre la faim : systèmes

alimentaires urbains durables, Ottawa, 2000,

p. 233-244.

Car, pour qu’elle s’incarne dans le quotidien des citoyens, cette approche nécessite 1) d’appréhender ce qu’est un système alimentaire, 2) de connaître les quatre fonctions de l’alimentation : biologique, sociale, identitaire et hédonique et 3) les règles sociales liées au modèle ali-mentaire du pays d’origine, afin de mieux comprendre les différences, les résistances, les contraintes, etc. La notion de système alimentaire, la fonction de l’alimentation, le modèle alimentaire : voilà les fondements sur lesquels asseoir une démocratie alimentaire et permettre à chaque individu d’exercer une citoyenneté alimentaire.

Reste que ces connaissances ont ten-dance à être banalisées parce que enfouies dans l’espace domestique et majoritairement portées par les femmes. Dans l’espace public, ce sont plutôt les circuits courts ou les jardins partagés, portés par des mili-tants, qui sont revendiqués comme autant de démarches démocratiques : ici, dans la création de lien social entre des populations n’ayant aucune raison de se croiser ; là, dans la par-ticipation à l’activité (le choix des achats pour les premiers, le jardi-nage pour les autres). L’alimentation est une conséquence de ces activités et non pas le point central permettant de transformer les pratiques sociales. Cela s’appuie sur la caractéristique du modèle alimentaire français « d’être ensemble pour cuisiner et manger ».

par Dominique Paturel, UMR Innovation Inra.

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N°4 NOVEMBRE 2018 • SCIENCES ET SOCIÉTÉ, ALIMENTATION, MONDES AGRICOLES ET ENVIRONNEMENT

Pour notre part, nous enrichissons la démocratie alimentaire concep-tualisée par Tim Lang en posant à la fois les questions de justice sociale – à travers l’accès, la participation et le pouvoir d’agir – et celles de citoyenneté, et ce pour l’ensemble des acteurs du système alimentaire.

ASSIGNÉS À LA CONSOMMATION

DES SURPLUS ET DU

GASPIL-LAGE.

Pour les familles à petits budgets et les personnes en situa-tion de précarité, l’aide alimentaire reste une réponse importante dans le cadre des politiques sociales. D’ail-leurs, nombre des 4,8 millions d’in-dividus ayant recours à cette aide demeurent captifs de la distribution de colis. Au milieu des années 1990, les épiceries sociales ont proposé un autre discours : en achetant les produits, même à un prix minime (10 à 30 % du marché, le différentiel étant compensé par les subventions de collectivités territoriales, natio-nales, européennes), les familles et les personnes conservent leur statut de citoyen.

Le dispositif d’aide alimentaire euro-péen va être chamboulé en 2011, son financement se déplaçant de la PAC vers le Fonds social européen, renvoyant à chaque État la façon de gérer cette aide2. En France, la

profession agricole, silencieuse sur l’alimentation populaire, va reven-diquer l’aide alimentaire comme une activité agricole et la loi d’avenir de 2010 l’inscrit dans le Code rural. In fine, le rôle de l’aide alimentaire s’af-fiche comme une filière assignée à gérer les surplus d’une agriculture productiviste. La loi de 2016 sur la lutte contre le gaspillage renforce cette filière dans ce rôle. Aucune de ces lois n’est venue remettre en

2 - La loi Egalim adoptée le 2 octobre 2018 sort l’aide alimentaire du Code rural pour la mettre du côté de la cohésion sociale : même si la courte période durant laquelle l’aide alimentaire était inscrite dans le Code rural n’a pas remis en cause le traitement caritatif de celle-ci, cela a tout de même permis des initiatives comme l’introduction d’un approvisionnement en circuits courts pour les fruits et légumes, expérimentés par les Restos du cœur ou l’Andes. Ce fut, en tout cas, une tentative de reconnexion agriculture/alimentation. (Lire p.16)

question la provenance du surplus, encore moins évoquer la piste d’un mode de production plus économe.

UNE DÉMOCRATIE ALIMENTAIRE

AMPUTÉE.

Depuis 2010, les expéri-mentations en direction des quartiers populaires explosent. Pour autant, l’enjeu démocratique n’est pas au rendez-vous, car elles sont portées le plus souvent par des intermédiaires associatifs et publics peu au fait de ce qu’est un système alimentaire. Si la durabilité et la qualité sont leurs maîtres mots, souvent leurs actions s’accompagnent de morale et d’in-jonctions sur ce qu’est le « bon et juste modèle alimentaire ».

L’offensive massive des messages sur le lien, bien réel, entre nutrition et santé prenant appui sur une vision éducative de ce qu’est « la bonne ali-mentation », en direction des popu-lations à petits budgets, renforce un projet politique sanitaire concernant la pauvreté. De plus, l’enjeu d’un nouveau modèle de développement basé sur la participation active de la population contribue à construire de nouveaux segments de marché. Des coopérations inédites naissent entre des entreprises de l’économie sociale et solidaire, des associations carita-tives ou d’éducation populaire, des collectivités publiques et des entre-prises traditionnelles. Si ces alliances permettent d’instaurer un nouveau rapport de force face à la grande dis-tribution et aux IAA toutes-puissantes, pour autant il s’agit bien d’un segment de marché qui a élaboré une « mar-chandise » en direction des quartiers populaires, avec son lot d’études (habitudes alimentaires, santé etc.), de conseil via de l’intermédiation (tra-vail social, éducation populaire pour tenir un budget, apprendre à faire la cuisine, etc.) et autres actions (jardi-nage, cuisine, visite à la ferme, etc.). La participation est alors un moyen de la structuration de ce segment.

UN NÉOPATERNALISME COMME

OPTION.

Ces nouvelles formes socioéconomiques œuvrent pour une transition alimentaire, mais ne

garantissent en rien que la démocra-tie soit au cœur du processus. Les financements de ces expérimenta-tions sont assurés en grande partie par des subventions publiques mor-celées, de ministères en collectivités territoriales, qui financent l’amor-çage des projets mais jamais leur durabilité ni leur viabilité.

D’autre part, les fondations, d’en-treprises ou privées3, interviennent

substantiellement dans ces projets et participent au façonnage du modèle de développement en cours. Là encore, les discours basés sur la durabilité de l’alimentation et l’accès à tous sont omniprésents. Du côté de l’aide ali-mentaire, la diversification des modes d’approvisionnement et des modes de distribution est encouragée avec, en arrière-pensée, la baisse des sub-ventions publiques. Ainsi se trouve renvoyée au monde caritatif l’orga-nisation des flux de personnes aidées et des denrées alimentaires dans un modèle ayant intégré les normes ges-tionnaires des entreprises.

Voilà réunis les ingrédients d’une philanthropie modernisée, soutenant un néopaternalisme en direction des quartiers populaires : on est bien loin de la démocratie alimentaire s’appuyant sur des espaces délibé-ratifs dans les territoires de vie, se préoccupant des liens entre villes et territoires ruraux, de la solidarité Nord-Sud, acceptant la société plu-rielle et ouvrant sur la déconstruction des rapports de genre et des cadres de pensée qui ont bâti le modèle de développement actuel.

Trop tôt pour dresser un bilan plus étayé des changements en cours, mais force est de constater qu’il n’y existe pas vraiment d’alternative au marché ni de projet utopique comme l’accès à une alimentation gratuite et égalitaire pour tous, intégrant le souci des générations futures, équi-table pour les acteurs du système alimentaire et construit sur le modèle de notre protection sociale.

3 - Par exemple, près de 9,5 millions d’euros investis en cinq ans par la Fondation N. et D. Carasso, pour soutenir plus de 100 projets.

Références

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